L'équilibre du pitre - Adeline Sauvanet - E-Book

L'équilibre du pitre E-Book

Adeline Sauvanet

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Beschreibung

"Tu vois mon Belou, disait Marius, la vie c'est comme les hirondelles sur le fil devant la maison. Ce sont de drôles de funambules les hirondelles, avec leur costume en noir et blanc, leur costume de cérémonie à queue de pie et leur babillement plein de couleurs. Elles savent se balancer au-dessus du vide, au-dessus de la vie, avec gravité, avec légèreté. Elles sont si gracieuses les hirondelles. Et elles travaillent leur équilibre, un équilibre bien à elles, l'équilibre du pitre ..." En écoutant leur grand-père les soirs d'été, Camille et Louise pensaient que la vie s'écoulerait toujours ainsi, aussi simplement qu'un vol d'hirondelles, avec toute la légèreté de l'enfance. Mais la vie ne tient pas toujours ses promesses. Elle écorne l'insouciance à mesure que l'on grandit, charrie les doutes et les espoirs déçus. Lorsqu'un bonheur trop bien rangé vire à la servitude familiale, lorsqu'une carrière un peu trop folle finit par piétiner les rêves, les deux soeurs vont perdre l'équilibre, jusqu'à ce que la vie vienne les réveiller pour les ramener à l'essentiel. Parce que même les petites filles modèles finissent par se rebeller, parce que les rêves de môme, les rêves de liberté ne meurent jamais ...

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Seitenzahl: 510

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Du même auteur:

Les Larmes de la noix de coco, Recueil de nouvelles, Editions BOD, 2017.

Adeline SAUVANET est née en 1987. Originaire du pays du faiseur de marmots, près du village de Masgot dans la Creuse, elle vit aujourd’hui à Gradignan, dans la région bordelaise. Plume rêveuse et rebelle, alerte et sensible depuis l’enfance, elle a été lauréate de concours littéraires et historiques (Concours de la Résistance, Dico d’Argent à la dictée de Bernard Pivot). En 2004, sa nouvelle « Envole-toi » est primée au concours de la Nouvelle de Brive. Aujourd’hui diplômée de Sciences Po Bordeaux et d’une école de la haute fonction publique territoriale, elle est magistrate administrative. En 2017, elle publie son premier recueil de nouvelles, « Les larmes de la noix de coco », des natures vives, des révoltes de femmes, comme dans un tableau de Frida Kahlo, avec leurs pulpes juteuses et leurs entrailles blessées. « L’équilibre du pitre », paru en 2019, est son premier roman.

A mes deux Camille,

A mon grand-père, le héros de mon enfance, et à mon fils, mon joli môme, en espérant que j’enchante la sienne.

« Il n’y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve, ou on l’accomplit. »

RENE CHAR

TABLE

Brun taupe n°3 .

Ça sent le mojito

Sebolavy

Chien de fusil et chaise renversée

L’île des promesses oubliées

Nougat au carré

Origami et messages codés

L’enfer, c’est les mômes

La dernière gorgée de bière

Au rêve qui ne meurt jamais

La petite sirène

Les invasions barbares

Comme une folle va jeter à la mer

Les hirondelles blanches

Envie de fraises

Zone de turbulence

Chabatz d’entrar

La cérémonie du réveil

Capot beloté

La tournée des grands ducs

Désarmement des toboggans

Chou glace

Opération mouche tsé-tsé

Franchir le Rubicon

George Sand et Alfred de Musset

Le dix de der

Echappée belle

La croisée des chemins

Remerciements

1.

Brun taupe n°3

Je suis un taiseux, un peu pataud, encombré de moi-même. Souvent, en entrant dans la chambre, les gens ne me remarquent même pas. Il faut dire que cela fait tellement longtemps que je suis là, c’est un peu comme si je faisais partie des meubles, des murs, un motif de plus incrusté dans le décor. Je vois sans être vu. Un Big Brother ou mieux encore, une sorte de concierge, comme Twitter, mais en moins moderne, en plus désuet, passé de mode, comme les films muets. Embusqué au premier étage de la maison, je suis une sentinelle discrète. Je veille sur la maison, en silence. Je profite de mon point de vue privilégié pour prendre du recul sur la vie qui grouille et qui m’entoure. Je jouis de cette retraite paresseuse pour observer le monde. Et je m’imprègne de tout, des odeurs de cuisine qui viennent d’en bas, des couleurs du jardin qui se patinent au gré des saisons, des éclats de voix lors des matins qui déchantent ou des ébats feutrés qui émanent de la chambre d’à côté.

J’attends patiemment que le temps passe, sans faire de bruit. Je passe ainsi mes journées à ne rien faire, mais je ne m’ennuie pas. Je suis assis, ou plus exactement affalé, près de la commode, sur un fauteuil crapaud violine en velours. Enfin, en velours c’est beaucoup dire puisqu’il vient de Conforama, mais bon, de loin, ça ne se voit pas ; c’est tout doux comme moi et ça fait chic. Parfois, on vient me parler sans attendre de ma part la moindre réponse. Fidèle confident, j’écoute les soliloques de la vie quotidienne, ses contrariétés, ses joies ridicules ou immenses, ses plaintes, ses faux problèmes ou ses grandes peines. J’écoute sans juger et je me tais. Je me contente d’être là, me laisse tendrement prendre dans les bras. Je souris avec les yeux et ne boude pas mon plaisir quand on m’embrasse tendrement.

Souvent, la télévision est allumée dans la chambre d’à côté et j’écoute les nouvelles désolantes du monde. Les camions qui foncent dans les enfants les soirs de feux d’artifice. Les adultes qui chassent des Pokémon au volant de leurs voitures et esquintent leur carrosserie avec leurs jeux débiles. Ces cravates wifi qui promettent de tisser de nouveaux liens entre les pères et leurs enfants asservis par leurs gadgets lénifiants. Et ces journalistes qui veulent encore nous faire croire au progrès de l’humanité. Je ressens tout, j’absorbe tout, comme une éponge, sans broncher car je n’ai pas de larmes pour pleurer.

A la place, je console, je câline, je cajole les petits cœurs tout mous, tout mouillés, qui ont du mal à renoncer à leurs rêves lorsqu’ils grandissent. Car c’est bien ça grandir, se rendre compte que le Père Noël c’est comme les contes de fée, la petite souris et tout le reste, ça n’existe pas, et même pire, c’est du n’importe quoi. Car l’happy end surgit toujours en premier avant de s’effilocher, les cadeaux de Noël sont cultivés dans un supermarché avant d’atterrir sous le sapin en plastique et de faux lutins s’échinent à travailler pour les acheter sans avoir la certitude d’être heureux. Car le bonheur, c’est philosophique, pas mathématique, tout est une question de circonstance, de subjectivité et d’équilibre. L’harmonisation des notes est impossible. Alors oui, je suis un peu désuet, ridicule si vous voulez, totalement ringard, has been si vous préférez, mais je ne suis qu’un ourson rondelet, maladroit, couleur jaune paëlla, engoncé dans un T-shirt rouge étriqué.

Je vis dans la maison de Louise qui m’a épargné tous les sévices infligés aux peluches de mon espèce : saut à l’élastique improvisé, pâté de sables, membres arrachés et baignade obligatoire dans la machine à laver. Avec elle, j’ai mené une existence heureuse, sans points de suture, choyé comme jamais. Un coq en pâte vous dis-je et tous les oursons ne peuvent pas en dire autant. Je me suis attaché à ce petit bout de femme qui a toujours aimé faire parler les choses. J’ai toujours été considéré comme un ourson de salon, ce qui me convient parfaitement, compagnon de ses lectures, de ses jeux de société, des histoires qu’elle inventait et de ses révisions. Toujours présent dans les cartons de déménagement. J’ai su me faire discret lorsque le bal de la concurrence a débuté, le temps des premières amours. Puis, j’ai su m’effacer, en prenant mes quartiers dans la chambre d’à côté, tout un gardant un œil vigilant sur ma petite Louise, lorsque Gabriel a pris ma place dans son lit.

Et même si ça craint franchement de parler avec un ourson quand on a trente ans, comme diraient les jeunes de maintenant, je suis là pour lui rappeler l’onctuosité de l’enfance. Relique de l’insouciance et de la liberté des premières années, je suis là pour attraper ses rêves et les chérir à sa place en lui murmurant qu’ils ne sont pas morts tant qu’elle sera vivante et qu’elle n’aura pas décidé d’inscrire le mot fin sur son carnet. C’est peut-être pour ça que Louise n’arrive pas à se résoudre à m’abandonner dans un coffre à jouets ou dans un sac poubelle au grenier. Pourtant, je l’ai échappé belle lorsque les travaux ont commencé. L’idée a germé comme une envie d’éternuer. Un matin, ils se sont réveillés, déguisés en Mario Bros et ont tout bousculé, déménagé les meubles, arraché les papiers peints. Je me suis accroché à mon fauteuil mais en vain. Je me suis retrouvé sur la terrasse, aveuglé par la lumière du soleil, sous l’œil narquois des chats du voisinage qui mourraient d’envie de me dépecer. Puis il y a eu les cris, les batailles de pinceaux jusqu’à ce qu’ils repeignent la chambre en Brun taupe n°3. Oui, Brun taupe n°3, ça ne s’invente pas. A Leroy Merlin, ils avaient hésité entre marron glacé et délice praliné, mais c’était finalement la peinture la moins gourmande qui l’avait emporté : « Brun taupe n°3, une élégante nuance de taupe poudré » indiquait pompeusement le couvercle du pot de peinture. Et c’est à partir de ce moment-là qu’ils avaient aussi commencé à repeindre leur vie dans des nuances de gris.

Mais chut, l’histoire va bientôt commencer. J’entends Gabriel et Louise qui grimpent l’escalier. Et ne comptez pas sur moi pour vous la raconter, même si l’histoire de la vie, chez nous, les mascottes de Disney, ça nous connaît. Je vous ai prévenus, je suis un ourson de salon, taiseux et paresseux, qui attrape les rêves des grands pour leur rappeler qu’il est encore temps de les vivre.

2.

Ça sent le mojito !

- Preum’s !

- Deum’s !

Après une cavalcade d’enfants terribles dans l’escalier, la porte s’ouvrit à la volée. Louise et Gabriel déferlèrent dans le dressing et l’emplirent d’une joyeuse pagaille. Leurs vêtements se mirent à voltiger dans la pièce, entrecoupés de chatouilles et d’éclats de rire.

Il était plus de vingt heures, un mardi, en semaine. L’heure de la vaisselle, de l’histoire des enfants, du brossage de dents, du bisou, pipi et au lit. L’heure de vérité, ces minutes lasses, exaspérées qui se cristallisaient vers une seule aspiration, le silence d’un moment de répit sur le canapé avant de s’endormir devant la télévision et de tout recommencer. L’heure des parents quand les enfants étaient couchés.

Mais pour ceux qui n’avaient pas encore renoncé à leur insouciance d’enfants et à ses divertissements égoïstes, ceux qui ne connaissaient pas encore la révolution des biberons, des couches et des cris, c’était l’heure de la liberté, de l’aventure, de l’éruption de tous les possibles.

Gabriel et Louise appartenaient à cette catégorie de personnes qui tutoyaient un bonheur bohème, sans contrainte, presque indécent : les trentenaires sans enfants. Ils avaient la vie devant eux, ivres de liberté, épris d’un dégoût du compromis. Ils avaient des rêves fous à n’en plus finir, l’envie folle de les réaliser et l’inconscience de croire que tout était encore possible. Bref, ils agaçaient, ceux qui étaient rentrés dans le rang et se contentaient de leur bonheur au rabais, en édition limitée, avec voiture familiale et enfants à gérer.

Attrapant pêle-mêle, sacs à dos Quechua, bâtons, casquettes et chaussures de randonnée, Gabriel et Louise s’harnachèrent à la hâte, impatients d’éprouver leur nouveau matériel comme deux mômes le jour de Noël. Lorsqu’ils traversèrent le salon, harnachés comme deux pèlerins en goguette, les marmottes se dandinaient sur France 3, au bord d’une piscine, avec leur ukulélé. Le jingle annonçait l’été.

Ils claquèrent la porte de leur maison et se mirent en route en sifflotant, incroyablement légers malgré le poids de leur paquetage. Les premiers pas, le premier entraînement. La possibilité d’un rêve. Saint-Jacques-de-Compostelle.

Dans deux mois, ils chemineraient sur la Via Podensis, entre le Puy en Velay et Moissac. Chacun avait ses raisons de faire Saint-Jacques, le chemin, el camino millénaire. Tout le monde savait d’où il partait mais peut-être pas où cela le mènerait, et c’était peut-être cela la magie du chemin. Louise ne savait pas très bien pourquoi elle s’était laissé entraîner dans cette aventure, car c’était bien de cela dont il s’agissait, une aventure. Peut-être uniquement pour faire plaisir à Gabriel. Ils étaient mariés sous le régime de la communauté des rêves. Elle avait épousé sa vie, ses désirs, ses envies. Ils regardaient depuis cinq ans dans la même direction, pour le meilleur et pour le pire, leurs rêves se fondant dans le même élan, sans se confondre pourtant. Des funambules comme au cirque. Un jeu d’équilibriste sans cesse renouvelé, un art du quotidien, sans filet. Quelque part, Louise s’était sûrement laissé convaincre pour se prouver qu’elle était capable de le faire, capable de défier la routine et de sortir de sa zone de confort, même si l’idée de vivre dans la promiscuité des gîtes en communauté, de renoncer à son petit attirail de beauté et d’adopter ces drôles d’oripeaux de pèlerins ne la séduisait guère. En bon élève, elle s’était tout de même documentée. Elle s’était rendue chez son libraire qui lui avait conseillé le Rother plutôt que le Miam Miam Dodo. Elle avait rencontré d’autres pèlerins qui lui avaient permis d’apprivoiser le chemin. Elle avait consigné tous leurs conseils pratiques dans son petit carnet. Elle avait assisté à des conférences sur le sujet ; cette année-là, le festival pessacais, la Grande Evasion, y était consacré. Louise avait ainsi pénétré, à sa manière, et sur la pointe des pieds, dans Le Vestibule des causes perdues. Contre toute attente, elle s’était enivrée de témoignages qui l’avaient enchantée au point d’en avoir le vertige et d’être peu à peu tenaillée par l’envie, presque malgré elle, de marcher et de rêver aussi. Elle avait gardé cette révélation pour elle, trop à son aise de bouder et de rouspéter lors des préparatifs pour faire enrager Gabriel.

Ce soir-là, cela ne faisait pas plus d’une heure que l’opération Saint-Jacques avait commencé que Louise avait déjà mal aux pieds. Elle étrennait ses chaussures de randonnée Decathlon et sa tenue bariolée flambant neuve. Il n’y avait aucun doute, le chemin de Saint-Jacques était une invention de Decathlon. Au moins, pensait-elle, ainsi accoutrés, ils ne risquaient pas de se faire renverser.

Gabriel avait quelques foulées d’avance et progressait en silence. Derrière, Louise soufflait, pestait, s’ennuyait. Elle finit par s’arrêter pour retirer un caillou imaginaire dans sa chaussure, un prétexte pour faire une pause. La soirée était tiède, agréable, auréolée du ciel orangé de ces belles journées d’été qui n’en finissaient pas. Louise aurait aimé rester assise là pour profiter de l’instant et lâcher prise. C’était sans compter sur l’impatience de Gabriel qui trépignait déjà et lui intimait du regard de se remettre debout dans les plus brefs délais. Cela promettait pour cet été. Elle n’avait pas fait cinq kilomètres que Louise était déjà épuisée. Et ce sac qui lui cisaillait les épaules et les reins. Gabriel l’avait pourtant mise en garde. Onze kilos, c’était beaucoup trop. Elle serrait les dents pour ne pas lui montrer qu’il avait raison. Prélude épique de leur aventure, le bouclage des sacs à dos, quelques jours plus tôt, avait donné lieu aux premières tensions entre éclats de voix agacés et fous rires nerveux. Deux écoles s’affrontaient, celle de la coquetterie et celle de la nécessité. L’entêtement de Louise à vouloir surcharger à tout prix son sac de futilités, privilégiant l’élégance féminine et le confort, au mépris de tout sens pratique, avait profondément exaspéré Gabriel qui avait bataillé durant un long moment en lui intimant de ne pas faire l’enfant. L’exercice avait duré plus de deux heures, sur la table du salon de jardin, sous le regard amusé des voisins. Au terme d’une bataille de chiffonniers, Gabriel avait finalement capitulé, se disant qu’après tout, tout cet attirail, c’est elle qui le porterait.

Louise s’agaçait, traînait et pétounait de plus belle. Narguant la quiétude du crépuscule, ses deux bâtons rayaient paresseusement le bitume en signe de protestation puérile. A bout de souffle, à bout de force, à bout de nerfs. Bonne à rien. La promenade digestive virait à l’opération commando. Après une journée de travail éreintante, Louise se demandait vraiment ce qu’elle faisait là et dans quelle galère elle s’était encore engagée. « Y a pas idée » aurait dit sa grand-mère avec toute l’étendue de son bon sens plein de sagesse.

A l’opposé, l’effort glissait sur Gabriel qui ne boudait pas son plaisir et ne manquait pas une occasion de taquiner sa belle :

- Alors ma petite mamie, on n’en peut déjà plus. C’est la trentaine, ça ne te réussis pas, qu’est-ce que ça va être quand tu seras vieille.

- Je n’ai pas 30 ans, j’ai 29 ans et demi ! lui répondait Louise en tirant la langue avec son sourire de chipie.

Louise tenait à ce détail comme à la prunelle de ses yeux. C’était peut-être un détail pour vous, mais pour elle ça voulait dire beaucoup. Ça voulait dire qu’elle était jeune, qu’elle était belle et qu’elle avait encore l’insouciance et la légitimité du bel âge. Avec ses deux couettes, sous sa casquette, on lui aurait donné dix ans. Et pourtant, elle était déjà en train de se rebeller contre ses premiers cheveux blancs, qu’elle traquait chaque matin en se coiffant devant le miroir de sa salle de bains.

Depuis quelques temps, Louise était perturbée par un rêve qui avait marqué d’une empreinte indélébile sa vie éveillée et continuait de la hanter. Elle était seule, Place des Quinconces, au sommet de la Grande roue. Elle surplombait le Port de la Lune, le Pont de Pierre, la Cité du Vin, le croissant de la Garonne dont les reflets chatoyants éclaboussaient la pierre blanche. Et puis soudain, une sensation de vertige l’envahissait, Louise tombait dans le vide et plus rien ne la retenait. Une sensation de chute brutale. Tout se mettait à tourner, à tourbillonner. La Grande roue venait de se décrocher, elle roulait vers la Garonne, écrasant tout sur son passage. Louise se réveillait douloureusement à l’hôpital. Son lit était posé sur le miroir d’eau en face de la Place de la Bourse. Louise se penchait alors pour découvrir son reflet et elle avait de la peine à se reconnaître. L’image que le miroir d’eau lui renvoyait était celle d’une vieille femme aux cheveux ternes et aux joues creusées, les yeux brillant par habitude d’une lueur morne qui finirait par vaciller. C’était l’image d’une femme qui avait peut-être un jour été belle mais qui ne l’était plus depuis longtemps. Si une vague de soulagement avait accompagné le retour à la conscience de Louise, ce matin-là, un sentiment de malaise l’avait aussitôt assaillie pour ne plus la quitter depuis.

Ce qui dérangeait la jeune femme, c’était le temps qui passait, entraînant dans une dérive implacable sa jeunesse et tous ses attraits. Louise n’avait pas de portrait qui vieillirait à sa place. Elle deviendrait une ombre, transparente, que plus personne ne regarderait. C’était la vie. On naissait, on grandissait, on vieillissait. Et pourtant, jusqu’à ce rêve, elle n’y avait jamais vraiment pensé. Elle se contentait de vivre.

Mais petit à petit, l’obsession du temps qui passait avait fait son nid dans l’esprit de Louise, la perturbant au point qu’elle décida, un soir après le travail, de pénétrer en terra incognita, à Séphora. Bien décidée à reprendre sa jeunesse en main, Louise fit ses premiers pas dans le temple païen de la beauté mis à la portée des caniches où tout n’était que luxe, ou succédané bon marché, calme et volupté. Louise découvrit alors qu’il existait des shampoings sans eau et des crèmes solaires pour les cheveux. On n’arrêtait pas le progrès. Avec cette avalanche de produits de beauté qui donnait le vertige, elle se demandait où toutes ces pin-up de pacotille trouvaient le temps de se badigeonner. Décidément, elle devait être très mal organisée. Si elle aimait être coquette et bien apprêtée, il était hors de question que cela devienne une corvée. Et puis à Séphora, les vendeuses, c’était comme avec les chocolats, on se savait jamais sur laquelle on allait tomber.

Ce jour-là, Louise avait été particulièrement gâtée. Lorsqu’elle avait demandé conseil à une vendeuse exagérément parfumée, et que, dans un élan, aussi spontané qu’intrépide, elle avait eu l’imprudence d’avouer qu’elle n’avait encore jamais utilisé de crème hydratante, elle s’était attirée les foudres de son interlocutrice qui s’était exclamée, d’un air pincé et indigné « Toute une éducation à refaire ! », prenant ainsi la quasi-totalité du magasin à témoin. Puis, la vendeuse avait lancé à Louise un regard sévère teinté de pitié et de condescendance qui signifiait en langage connu des seules initiées de la beauté « Ma pauvre fille, faudra pas vous plaindre dans quelques années si vous ressemblez à une vieille éponge toute fripée. » C’était comme si Louise, dans sa méconnaissance naïve des règles de bienséance cosmétique, avait commis un crime de lèse-majesté, un outrage public à la dictature de la beauté. Louise avait l’habitude de ces coups de poignards invisibles qui cisaillaient le cœur d’une violence inouïe. Depuis l’enfance, elle avait toujours été cataloguée dans le clan des filles pas assez sophistiquées, pas assez belles, pas assez bien comme il fallait, bannie à vie de la caste des élégantes. Rougissante de honte, Louise avait regagné la caisse tête baissée, manquant de s’étrangler lorsqu’une hôtesse peinturlurée lui avait indiqué le prix à payer. Elle était repartie avec son petit attirail de poupée sans demander son reste, se jurant intérieurement qu’on ne l’y reprendrait plus.

Egarée quelque part dans ses pensées, Louise avait presque perdu de vue Gabriel. Elle pressa le pas pour le rattraper. Ils venaient de dépasser le Château Smith-Haut Lafitte, sa tour carrée, son lapin bondissant entre les vignes, sa Vénus aux tiroirs, lorsque Gabriel décida de bifurquer sur la gauche pour s’engager dans un chemin forestier. La pénombre devenait de plus en plus épaisse.

- Ça sent le mojito ! s’exclama Louise en pénétrant dans la forêt, presque pour se rassurer en frôlant quelques pieds de menthe sauvage.

Gabriel ne put s’empêcher de sourire. Il aimait la spontanéité de sa jeune épouse en toute circonstance. Malgré de brillantes études, elle avait su garder les pieds sur terre et son cœur d’enfant. Ses réflexions saugrenues faisaient pétiller leur quotidien. Il savait qu’elle avait besoin de ces parenthèses de folie pour trouver une respiration, un équilibre dans le tourbillon des responsabilités professionnelles qui l’aspirait.

Louise perçut à peine le son du rire de Gabriel qui ricocha dans l’obscurité comme un lointain écho. Elle ne distinguait à présent plus qu’une silhouette qui trottinait quelques mètres devant elle tandis que le bruissement du vent dans les chênes donnait à la scène une ambiance Projet Blair Witch qui l’oppressait un peu plus à chaque pas.

Soudain, une nuée assourdissante déferla au-dessus de leurs têtes. Louise s’immobilisa, la tête rentrée dans les épaules, et laissa échapper un cri étouffé. Des dizaines de chauves-souris se mirent à tourbillonner au-dessus de leurs têtes dans un ballet menaçant. Gabriel rebroussa chemin, attrapa vigoureusement la main de Louise et l’entraîna à marche forcée vers la route. La nuit était tombée. D’un commun accord, ils mirent fin à leur première expédition et regagnèrent en silence leur maison, réfugiés dans leurs pensées.

Dans deux mois, si tout se passait comme prévu, ils seraient sur le chemin de Saint-Jacques, songeait Gabriel. Une fois là-bas, ils n’auraient plus la possibilité de rebrousser chemin. Il faudrait avancer, coûte que coûte, comme sur une bicyclette, pour ne pas perdre l’équilibre.

Dans deux mois et demi, si tout se passait comme prévu, l’aventure serait finie pensait Louise. Elle oublierait la souffrance, les ampoules et reprendrait sa vie là où elle l’avait laissée. Elle serait patiente, endurerait l’effort et y arriverait.

Et pourtant Louise était loin de s’imaginer que son aventure ne faisait que commencer.

3.

Sebolavy

- Carotte

- Fantôme

- Soleil

- Tortue

- Coccinelle

- Zèbre

- Fromage

- Clown

- Bougie

- Flocon

- Gagné !

La vie a le sens qu’on lui donne, tout est une question de point de vue.

Depuis la rue, dans la langueur d’un samedi soir d’été, un dialogue de fous. De l’autre côté du mur, dans la lumière tamisée d’un intérieur feutré, une fin de soirée animée en famille. Une partie de Dobble endiablée. Un digestif vite avalé. Des baisers sous le porche de l’entrée. « C’est pas qu’on s’ennuie, mais il faut rentrer. » Des promesses de se revoir bientôt, de s’appeler, de passer d’autres jolis moments ensemble. Deux silhouettes se précipitant vers leur voiture comme si elles craignaient qu’elle ne se transforme en citrouille, deux autres silhouettes sous le porche qui agitaient le bras mécaniquement pour dire au-revoir à leurs hôtes. Un dernier coup de klaxon insultant le silence de la nuit et une porte d’entrée qui claquait pour étreindre une routine impatiente.

Voilà, les invités étaient partis. Camille était de nouveau seule dans la maison endormie, le moment de la soirée qu’elle préférait. Le moment qu’elle attendait. Son moment à elle. L’effervescence de la soirée laissait place à la torpeur de la nuit solitaire. La pression retombait, les minutes s’égrenaient à un rythme plus chaloupé. Camille remettait en ordre son petit monde, son bonheur en kit, version Maisons du Monde. Elle s’était affairée toute la journée en cuisine pour que tout soit bien, tout soit beau, tout soit parfait.

Aujourd’hui, c’était son anniversaire. Elle avait 39 ans. Camille faisait partie de ces femmes qui ne boudaient pas leur plaisir le jour de leur anniversaire. Elle ne comprenait pas ces gens blasés qui refusaient qu’on leur souhaite leur anniversaire, par coquetterie hypocrite, pour conjurer le temps qui passait. Camille aurait voulu qu’un feu d’artifice explose dans son jardin, que la patrouille de France traverse le ciel, rien que pour elle, comme pour rappeler au monde entier qu’elle existait. Elle ne demandait rien d’autre dans l’année, juste un peu d’attention, le temps d’une journée, une seule journée, rien que pour elle. 24 heures pour elle, pour cesser d’être transparente, jusqu’à ce que le charme ne se rompe. Une forme de discrimination positive bien méritée pour lui donner l’illusion de rééquilibrer la balance de l’année.

Chaque année, Camille mettait son anniversaire en scène pour en faire un petit événement familial. Elle se levait avec la ferme intention de passer une bonne journée, une journée en 3D, pour briser la monotonie des autres. Elle se languissait des petites attentions que les autres pouvaient lui réserver. Elle aimait particulièrement prendre le temps de lire ses cartes d’anniversaire au petit déjeuner, seule, pour s’imprégner d’un sentiment d’allégresse qui l’envelopperait toute la journée.

Et pour ne pas être déçue, Camille prenait les choses en main. Un art dans lequel elle excellait. Tout anticiper, tout contrôler, son truc à elle. Un rempart contre la déception. On n’est jamais mieux servie que par soi-même. Chaque année, le jour de son anniversaire, elle se livrait donc à un petit cérémonial. Elle choisissait avec un soin particulier la tenue qu’elle porterait, allait chez le coiffeur pour se faire chouchouter et s’appliquait à concocter un festin pour les gens qu’elle aimait, Jules, son mari, les jumeaux, sa sœur Louise et son beau-frère Gabriel.

Car Camille, c’était la bonne fée qui enchantait la vie sans baguette magique. Maîtresse de maison hors pair, Bree Van de Kamp de l’organisation de soirée, elle ne laissait rien au hasard et mettait les petits plats dans les grands. Tout était recherché, raffiné, fignolé. De la décoration au dessert, ses dîners étaient plus que parfaits. Adepte des notes pour elle-même, elle consignait tout dans son petit carnet pour s’assurer que son univers tournait bien rond. Elle faisait des listes pour tout, cochait, décochait, rayait les tâches effectuées pour se rassurer, éviter que les choses ne lui échappent. Elle semait des post-it comme autant de petits cailloux pour contrôler qu’elle n’avait rien oublié, pour se coucher avec le sentiment réconfortant du devoir accompli. Sa maniaquerie agaçait, on la taquinait. Mais jamais on ne pensait à la remercier la bonne fée. C’était normal, elle s’était échinée. Si elle n’avait rien fait, on le lui aurait reproché. L’ordre des choses était respecté. Et Camille encaissait sans broncher. Un bon petit soldat, rompu à l’exercice de la servitude volontaire. Sous le feu nourri de l’ingratitude familiale, elle avait même fini par se sentir obligée, se contentant de la satisfaction intime qu’elle retirait du travail bien fait, à défaut de reconnaissance.

Pour son mari et ses enfants, Camille était devenue au fil du temps l’objet bien rangé de la maison. Docile, pratique, toujours disponible en cas de besoin. Effacée, discrète, incrustée dans le décor de leur maison, comme ces majordomes qui évoluaient en arrière-plan et qu’on ne remarquait même plus à force d’habitude. Jules et les enfants savaient où la trouver, comment lui parler lorsqu’ils avaient besoin d’elle, pour le repassage, les courses, le ménage, et toutes ces contingences matérielles qu’ils survolaient superbement, trop contents de vivre avec Cendrillon à demeure à la maison. Et patati et patata, pour Camille, toute la journée ça n’arrêtait pas. Cendrillon, Cendrillon … Cendrillon !!!!! Le reste du temps, Jules et les jumeaux vivaient à côté d’elle, la frôlaient dans une parfaite indifférence, sans jamais se préoccuper de ses envies, de ses rêves, de ses désirs. Une indolence quotidienne à laquelle Camille s’était résignée depuis longtemps, enfouissant ses élans rebelles dans les tiroirs bien rangés de sa maison.

Mais Camille ne se plaignait pas, elle n’osait pas, comme les pattes de mouches sur ses cahiers d’écolière qui juraient avec les pleins et déliés si assurés de sa sœur. Première de cordée, première de corvée. Depuis toute petite, Camille restait sagement dans sa case. Elle s’y appliquait comme les enfants bien élevés qui dessinaient sans déborder, pour ne pas se faire gronder. Elle s’effaçait, aussi sûrement que l’automne qui l’avait enfanté, lorsque sa sœur, fille du printemps ne cessait de bourgeonner. Camille était engoncée dans un costume de petite fille modèle dont elle n’arrivait pas à se défaire. Avec un prénom pareil, il ne pouvait pas en être autrement. Toujours être à la hauteur de ce que les autres attendaient d’elle. Et elle jouait le rôle à la perfection. Du berceau au cercueil, elle le pressentait. Elle aurait pourtant voulu les faire mentir, faire un pas de côté, déborder, se rebeller, pour ne pas devenir une chienne, mais sa conscience intransigeante ne lui autorisait aucun faux pas. Camille s’était toujours pliée en quatre pour sa famille, sans jamais rien demander. Une vie à mi-temps, faite d’abnégation, de dévouement pour ses enfants, jusqu’à en perdre la moitié d’elle-même.

Camille regrettait cette époque bénie où les enfants étaient petits, où ils étaient gentils. Le temps des enfantillages où leurs rires pétillaient, où leur seul mode de communication ne se limitait pas à de vagues grognements, les yeux rivés sur un écran. Cet âge d’or où leur vie était une fête. Cette époque qui ne reviendrait jamais car le temps passait, les choses changeaient. C’était comme la Terre qui tournait, un mouvement imperceptible qui provoquait de grandes révolutions. Camille n’aimait pas le changement, elle aurait aimé figer les choses pour les maîtriser, comme les arbustes nains dans son jardin japonais. Mais le temps avait passé. Aujourd’hui, ses enfants lui échappaient, ils étaient devenus au fil du temps des étrangers. Camille se demandait comment ces adorables jumeaux, si craquants, si mignons, étaient devenus ces grands échalas indolents, pétris d’ingratitude. Firmin et Louis, ses petits jumeaux, ses petits chéris, les petits Filous. Ils avaient daigné leur faire l’honneur de leur présence dix minutes, casques vissés sur les oreilles et regard vide, hypnotisé par des applications futiles et les hashtags de leur vie virtuelle, limitée à 140 caractères, laissant dans leur sillage des déchets pourtant bien réels : canettes de Coca-Cola, paquets de chips, baskets et chaussettes radioactives associées, pulls à capuches et tablettes, autant de petits cailloux pour marquer leur territoire insolent.

Ces têtes à claques indifférentes ne manifestaient de la gentillesse que lorsqu’ils s’intéressaient de près au porte-monnaie de Camille. Elle leur avait pourtant tout donné, tout sacrifié. Sa jeunesse, sa beauté, la fermeté de son corps. Sa patience. Ses plus belles années. Deux vies contre la sienne. Un pacte avec le diable scellé avec le sang de leurs cordons ombilicaux. L’abnégation, le sacrifice de soi, et tout ça pourquoi ? Pour qu’ils maugréent chaque matin, lui parlent mal et trouvent ça normal. Pour qu’ils épuisent ce réservoir d’amour infini, l’exploitent jusqu’à la dernière goutte sans jamais dire merci, et une fois qu’ils auraient tout essoré, tout vidé, ils abandonneraient une coquille vide qui ne serait plus que l’ombre d’elle-même dans une maison de retraite sordide où ils la supplieraient tacitement de se dépêcher de crever car ils ne voudraient pas payer. Pourquoi les gens s’obstinaient-ils à avoir des enfants ?

Voilà ce que Camille pensait chaque matin en époussetant les images d’Epinal des jumeaux enfants trônant dans le salon. Mais elle serrait les dents, prenait sur elle car le spectacle devait continuer. Et il continuait. Comme toujours. A la faveur de Camille qui traversait sa vie sans faire de vagues, en conduisant lentement, prudemment, toujours collée au volant, sans jamais resquiller. Elle traversait sa vie comme un automate arpentant les rayons d’un magasin Ikéa. Une fuite en avant, savamment ordonnée, sans mélanger les flux d’émotions, pour se donner l’illusion d’un bonheur familial qu’elle avait patiemment orchestré. Aujourd’hui, sa vie était percluse de monotonie comme un vieux corps de rhumatismes. Et pourtant, cette vie lisse, aux contours épurés, où rien ne dépassait, elle l’avait profondément désirée, construite par nécessité, par sécurité, pour se rassurer. Aujourd’hui, elle était en train de l’étouffer.

Camille chassa ces pensées de desperate housewife de son esprit. Elle s’était promis d’être heureuse aujourd’hui. Elle se mit à siffloter en finissant de ranger toute la dinette qu’elle prenait plaisir à montrer lorsqu’elle avait du monde. S’affairant seule derrière l’îlot central de sa cuisine moderne, elle jeta un coup d’œil furtif au canapé vide dans le salon. Jules s’était évaporé. Seule la voix d’Homer Simpson emplissait la pièce. « Désolé Marge, mais tu dis des andouilleries. Oh pinaise de pinaise de pinaise … » Camille ne put s’empêcher de réprimer un sourire. Quand ils rentraient à la maison, chaque soir, Jules et les jumeaux se précipitaient sur la télécommande de la télévision, comme si leurs vies entières en dépendaient, s’encastrant sur le canapé façon Simpson dans le générique. Ils restaient là un long moment, englués, hypnotisés par l’écran, indifférents aux efforts de Camille qui n’avait d’autre choix que de contourner leurs corps nonchalants dégoulinant du canapé pour mettre la table.

Quelques instants plus tôt, son mari était affalé dans la même position, un verre de Sauternes à la main, zappant bêtement et maugréant contre les va-et-vient intempestifs de Camille qui lui masquaient l’écran. Puis il était monté se coucher sans même prendre la peine de débarrasser son verre, d’éteindre la télévision et d’embrasser sa femme. Une soirée ordinaire.

Camille le rejoindrait une fois qu’elle aurait mis tout son petit monde en ordre. Elle se déshabillerait dans le noir, pour ne pas le réveiller. Elle le frôlerait en se glissant sous les draps, lorsqu’elle s’installerait de son côté, dos tourné. Et puis, elle sentirait le corps impatient de Jules, son désir monter, sans tendresse. Comme tous les samedis, elle cèderait, elle se soumettrait à cette ultime corvée, en ressentant une vague de compassion pour toutes ces femmes qui ont examiné le plafond avant elle, Emma, Jeanne et toutes les autres. L’impétrant au plaisir égoïste se ruerait sur elle avec la voracité mal contrôlée des propriétaires terriens qui entendent bien jouir du bien qu’ils possèdent.

Elle attendrait que Jules ait fini de s’agiter sur elle avec la maladresse confondante d’un homme pressé qui embrassait trop vite et mal étreignait. Un acte d’amour expéditif. Une mécanique rustre du désir, animale, unilatérale à laquelle Camille s’était habituée puisqu’elle n’en connaissait pas d’autre. Une fois l’orage passé, ivre du frisson qui irradierait tout son corps, Jules s’endormirait dans un gémissement de plaisir. Camille repousserait son corps lourd de l’autre côté du lit puis, elle finirait par s’endormir avec la satisfaction du devoir accompli.

Pour le moment, Camille se contenta de congédier Homer Simpson et mit un fond musical pour se donner du cœur à l’ouvrage. « Sebolavy quand on y pense, un peu moins quand on la dépense, à s'énerver toute la journée, on finit par tout oublier … » Jules n’aimait pas Mickey 3D. En règle générale, Jules n’aimait pas, par principe, la musique que Camille écoutait. Il n’aimait pas la musique populaire. Il la trouvait trop simple, sans intérêt, pas assez comme il fallait. Il la méprisait, par pure vanité. Il préférait s’ennuyer dans des loisirs sophistiqués pour alimenter les sujets de conversation élitistes lors des dîners branchés. Alors Camille se cachait pour écouter la musique qu’elle aimait, comme une adolescente bravant le couvre-feu parental.

En débarrassant l’assiette et les couverts de sa sœur, Camille ne put s’empêcher de sourire intérieurement. Son set de table, c’était Tchernobyl. Il y en avait partout, jusque sous la chaise. On aurait dit que des enfants en bas âge, voire un petit animal sauvage, avaient mangé ici. Le set de table de Louise était à l’image de sa vie. Désordonnée et débordante de vie. Sa joie de vivre irradiait tout et la prédisposait au bonheur. Elle rayonnait, forçait la sympathie, traversant la vie le sourire en bandoulière. On ne pouvait que l’aimer. Et on l’entendait vivre. Louise parlait fort, s’agitait beaucoup. Une fille de poche qui prenait beaucoup de place. Elle riait aussi intensément qu’elle savait vivre. D’ailleurs, les murs du salon résonnaient encore des éclats de rire de Louise pendant la partie de Dobble. Un rire étourdissant, parfois infréquentable, qui détonnait tant. Un rire de bout en train dont l’élégance était inversement proportionnel au bonheur qu’il propageait. Une frimousse espiègle, aux faux airs de Pénélope Cruz, coiffée à la Frida Kahlo, qui colorait la vie, comme dans un film d’Almodóvar.

Louise faisait partie de ces personnes qui prenaient le contrôle d’une pièce lorsqu’elles y pénétraient. Ses paroles, ses gestes dégageaient un magnétisme si puissant qu’ils brisaient toute volonté de résistance, captant immédiatement l’attention. Comme à son habitude, Louise avait enivré de paroles l’assemblée. Avec sa gouaille effrontée, la pipelette rendait la vie plus éblouissante. Depuis toute petite, Louise remplissait les silences de Camille, les deux sœurs s’étaient bien réparti les rôles. Louise et Camille, c’était le soleil qui avait rendez-vous avec la lune. La sage et douce Camille qui s’appliquait à faire toujours tout comme il fallait, à ne pas se faire remarquer, la fantasque et rebelle Louise, toujours prompte à se distinguer, manifestant sur les piquets de grève du lycée. Le clown blanc et l’auguste. L’effrontée et son Jiminy Cricket. Un numéro bien rôdé, avec un pitre et son faire-valoir.

A l’opposé de sa sœur, la vie de Camille s’écoulait de manière prévisible, aussi lisse, aussi imperturbable que le lac d’Hostens. Seuls quelques ourlets d’écumes inoffensifs venaient de temps à autre perturber la placidité de son existence. Comme le mascaret. Depuis l’enfance, Camille était restée sur la grève, avec sa peur de l’eau et de tout ce qui s’y rapportait. Le frisson, l’aventure, le risque. Depuis la plage, elle regardait Louise affronter l’océan comme la vie. Avec sa planche à vagues, la cadette défiait le tumulte des rouleaux d’écume et riait aux éclats lorsqu’elle était charriée comme une poupée, buvait la tasse et en redemandait.

Avec Louise, c’était à la folie ou pas du tout. Les choses étaient nettes, tranchées. On savait ce qu’elle aimait, ce qu’elle détestait. A partir d’un certain moment de l’année, Louise décrétait que l’été était arrivé. Elle rangeait définitivement collants et chaussures fermées et faisait virevolter shorts, nu-pieds et autres robes légères d’été, quel que soit le temps qu’il faisait. Elle répétait à l’envi qu’on ne s’enrhumait pas par les jambes ni les pieds. Ce soir-là, la tenue légère de Louise avait fait frissonner Camille toute la soirée, si bien qu’elle avait proposé à ses invités de rentrer pour s’adonner à leur jeu de société. Avec sa combinaison short bleu pétrole décolletée et ses cheveux sagement prisonniers d’un headband lui dégageant la nuque de manière sensuelle, Louise était incroyablement désirable, presque malgré elle. Sous ses allures de femme enfant, elle n’avait pas laissé son beau-frère indifférent. Toute la soirée, Jules lui avait décoché des regards masculins sans équivoque avec son air de ne pas y toucher. Mais Camille s’en moquait. Rien ne pouvait porter ombrage à l’amour inconditionnel qu’elle portait à sa petite sœur, toujours aussi divertissante, impatiente, impertinente, conquérante des petits bonheurs et de l’inutile. Malgré la force des années, Camille avait toujours du mal à s’imaginer que ce petit bout de femme légère comme un rêve exerçait de hautes responsabilités, que ce pitre commandait une armée. La modestie de l’intelligence. Tout terrain, de sa démarche sautillante, Louise savait s’adapter aux gens, aux situations. Cette sauterelle avait fait de brillantes études mais n’oubliait pas d’où elle venait. On lui avait donné des racines pour bien pousser et des ailes pour rêver, et elle s’en servait avec grâce, pour s’envoler vers les étoiles tout en gardant les pieds sur Terre.

Camille admirait sa sœur, à l’aise en toute circonstance. Louise faisait le grand écart, en permanence. Capable d’animer une conférence en espagnol sur la politique éducative la journée et de vibrer comme une adolescente à un loto de campagne le soir.

Malgré ses réticences, Camille s’était laissé convaincre d’accompagner sa sœur la semaine précédente dans la salle des fêtes de son village. Un loto, un soir d’été, quelle drôle d’idée.

« Touille, touille ! » Dans la moiteur de la salle, les visages étaient concentrés comme si des vies en dépendaient. Avec son pull à capuche Superdry vert flashy, son jean et ses chaussures Converse bariolées, Louise ressemblait à une adolescente. On aurait pu prendre les deux sœurs pour la mère et la fille. Sur le plan vestimentaire, Camille n’arrivait pas à s’habiller de manière décontractée. Elle était bien trop apprêtée pour un loto. Dès l’entrée, tous les regards s’étaient portés sur elle, les gens se demandant ce que cette dame faisait là. Camille était gênée et hors sujet avec ses escarpins, sa jupe de tailleur et son chemisier. Au fil des ans, Camille avait pris l’habitude de s’habiller selon les goûts de son mari, bon chic bon genre, privilégiant les couleurs sombres, les couleurs tristes, les couleurs taupe. C’est discret le taupe, élégant, et surtout, ce n’est pas contrariant, c’est terne et passe-partout, ça va avec tout, ça ne se révolte pas.

De toute façon, Camille ne savait pas s’habiller autrement. Malgré elle, elle s’était embourgeoisée, accommodée à cette forme de soumission sereine qui la vieillissait. On lui aurait donné cinquante ans. « Ah, je t’avais bien dit de mettre un jean. Toute une révolution vestimentaire à refaire ! » lui avait lancé Louise en franchissant les portes de la salle des fêtes ce soir-là. Camille s’excusa, honteuse de ce faux pas. Elle avait passé sa vie à s’excuser. Louise, elle, ne s’excusait pas, elle fonçait. Elle était libre et Camille admirait sa facilité à être aussi légère dans le monde.

Malgré cette entrée en matière manquée, Camille s’était finalement laissé prendre au jeu. Elle avait fini par crier « Queen » au lieu de « Quine », déchaînant les fous rires de ZigZag, le petit père qui vérifiait les numéros, qui n’avait cessé de la taquiner, en la surnommant Docteur Quinn, tandis qu’il lui apportait son lot, une bouteille de Porto. Elle avait ri, bu du cidre avec des personnes qu’elle ne connaissait pas, partagé des crêpes aussi et des espoirs éphémères. « Et le tout petit, le 1. » Les numéros s’égrenaient dans un silence quasi religieux. « Je ne m’appelle pas Chantal, mais j’aime le cantal. Le 15. » Il était presque minuit. Le speaker était à court de bière et d’idées pour ses jeux de mots à chaque sortie de numéro. Il faisait ce qu’il pouvait, tant bien que mal. Le charme des lotos. La tension était à son comble. Tout le monde était à cran. « Touille, touille ! » C’était le dernier lot de la soirée. Le gros lot. Le carton plein. Celui pour lequel ils s’étaient tous déplacés. Celui qui les avait fait tous rêver. Le séjour en Espagne. Une semaine, tous frais payés. Certains avaient pris des dizaines de carton et cassé leur tirelire pour venir. Et puis, le gros lot lui avait échappé. Camille était passée à côté, pour un numéro. A côté du rêve, du bonheur, à côté de sa vie. « Tu l’imaginais pas comme ça la quarantaine quand t’étais petit, la fin de tes rêves … » en rajoutait Mickey 3D, pour sceller le cours de cette journée. La mélancolie espiègle de cette mélodie la projeta de nouveau dans sa réalité.

Camille coupa la musique et plongea le salon dans l’obscurité. Avant de monter se coucher, elle jeta un dernier coup d’œil sur son univers bien ordonné, sur son existence bien réglée à laquelle elle s’accrochait comme une naufragée à une bouée de fortune. Sa maison, meubles design, blancheur clinique. Le laboratoire, comme se plaisait à l’appeler Louise, avec toute sa verve taquine. Un intérieur épuré, éthéré, presque inanimé.

Lorsqu’elle verrouilla la porte d’entrée, une voiture déchira le silence de la nuit, laissant dans son sillage une traînée de rires adolescents et de musiques entraînantes. Camille ferma les yeux et songea à sa sœur qui aurait pu faire partie de cette joyeuse échappée. Dans la voiture du retour, blottie sous sa veste aux motifs scandinaves et entortillée dans son foulard jaune moutarde, Louise avait dû piailler comme à son habitude tandis que Gabriel l’écoutait d’une oreille distraite, rassuré par le ronronnement familier de sa sauterelle qui s’éteindrait bientôt contre la vitre. Car il savait qu’il la rendait heureuse et cela lui suffisait. Il l’appelait Princesse, comme Guido dans La vie est belle, car c’était vrai que la vie était belle aux côtés de Gabriel.

Camille sourit à l’évocation de ce bonheur par procuration, dont elle se contentait désormais. Elle faisait partie de ces « gens raisonnables qui n’ont pas la belle vie » comme aurait chanté Mickey 3D. Elle regardait vivre les gens moins raisonnables, comme sa sœur, sans même les envier. Elle y pensait sans aucune jalousie, sans aucune amertume, Louise le méritait. Elle avait osé prendre des risques et cela avait payé. A la place, Camille s’était résignée par habitude, comme une marionnette un peu trop sage. Au fil des années, elle avait bien compris qu’il ne fallait pas espérer de retours sur investissement. Camille traversait donc la vie sans illusions, avec le regard bienveillant que les belles personnes portent sur les autres, sur les choses et sur la vie. Une bienveillance parfois lâche qui conduit souvent à s’oublier soi-même. La fin de ses rêves.

4.

Chien de fusil et chaise renversée

La journée s’annonçait pénible et elle tint toutes ses promesses.

- Princesse, il est sept heures moins le quart ! s’époumonait Gabriel au pied de l’escalier, décomptant les minutes à intervalles réguliers à la manière d’un sablier vivant.

Chaque matin, c’était le même rituel, le même calvaire pour Louise. La course contre la montre commençait. Louise n’était pas du matin. Elle était une marmotte, depuis sa plus tendre enfance. Déjà, à la naissance, elle s’était éveillée à la vie avec deux jours de retard, préférant rester blottie dans la chaleur rassurante du ventre maternel. Puis, elle avait toujours eu du mal à se lever le matin et cela ne s’était pas arrangé en grandissant. Louise faisait partie de ces personnes qui ne renonçaient jamais à leurs rêves en négociant âprement chaque matin quelques minutes de sommeil avec leur réveil, jusqu’à qu’à ce qu’il ne sonne plus et qu’elle soit profondément en retard.

Comme chaque matin, avant d’aller travailler, Gabriel montait la réveiller pour qu’elle n’oublie pas de se lever. Il aimait s’allonger dans le lit à ses côtés pour la regarder dormir. Il aimait sa tête de taupe ébouriffée lorsqu’elle ouvrait un œil péniblement, grognait puis se résignait finalement à se lever pour regagner d’un pas traînant la salle de bain. Il l’aimait telle qu’elle était. Il aimait tout d’elle, il était fou d’elle, même s’il lui montrait plus qu’il ne le lui disait.

Ce matin-là, Louise était épuisée. Elle avait encore travaillé une bonne partie de la nuit sur un dossier. Elle avait fini par se coucher à l’heure où d’autres se levaient. Encore une nuit laborieuse. Louise aimait cet adjectif, car dedans, il y avait rieuse. Elle aimait se lancer des défis, s’aventurer dans de nouveaux projets, prendre des risques, se mettre en danger. Une funambule, toujours en équilibre, l’équilibre du pitre. Louise travaillait dans une entreprise spécialisée dans le numérique éducatif qui développait des robots humanoïdes avec des petites baskets rouges. Son préféré, elle le surnommait Bobby. La robotique, et son application dans le monde de l’éducation, était un commerce en plein essor. Son entreprise avait su innover et se positionner au bon moment sur le marché. Louise travaillait aujourd’hui avec des clients privés mais surtout avec des collectivités qui équipaient des écoles, des collèges, des lycées. Pas une journée ne ressemblait à une autre. Elle entraînait une équipe régionale de plus de 500 agents, négociait des contrats qui pesaient des millions et donnait même des conférences à l’Université, en France mais aussi à l’étranger. Sa croisade du quotidien : faire que l’armée de jeunes myopes en devenir qui peuplait les bancs de l’école, à l’intelligence artificielle réinjectée dans un smartphone qui les abrutissait, puisse se réapproprier la vie digitale qui les asservissait. Redevenir libre, acteur de sa propre vie et non simple spectateur consommateur. Si elle en sauvait un sur des millions, ce serait toujours ça de gagné.

A la veille d’une négociation décisive avec un client, Louise peaufinait son argumentaire au millimètre près ; elle soignait chaque détail de ses dossiers pour ne rien laisser au hasard, tout contrôler, tout maîtriser, pour empocher le contrat. A l’impossible, elle était tenue. Elle se laissait griser par cette ivresse du travail, avec adrénaline contrôlée. Cela lui rappelait l’effervescence des bassins lors de ses compétitions de natation. Décrocher un contrat, c’était comme un 100 mètres nage libre. Un effort intense sur une durée très limitée. Pas le droit à l’erreur. Au coup de sifflet, il fallait tout donner. Mettre ses états d’âme en apnée, se dépasser, ne rien lâcher. Puis, à bout de souffle, à bout de force, on relevait enfin la tête après avoir touché le mur, comme on serrait la main du client une fois la négociation terminée, et le contrat était remporté.

Ce matin-là, Louise était vraiment exténuée. Elle pénétra dans la salle de bains en pilotage automatique. Lorsqu’elle aperçut la silhouette qui lui faisait face dans le miroir, elle fut prise d’un sentiment de pitié pour cette femme aux yeux cernés, aux joues creusées et au teint olivâtre qui n’était plus que l’ombre d’elle-même. Elle réprima une violente nausée et détourna les yeux de son reflet. Pour la première fois, elle eut peur que son corps qu’elle malmenait ne finisse par la lâcher. Elle tirait trop sur la corde, elle savait qu’il fallait qu’elle lève le pied. Elle alluma la radio, abandonna ses vêtements sur le sol et se glissa sous la douche. Elle ferma les yeux sous le jet d’eau tiède et renversa sa tête en arrière.

Louise passait un temps infini sous la douche chaque matin, au grand désespoir de Gabriel qui rouspétait à cause des litres d’eau gaspillés. Louise s’en moquait. Elle avait besoin de ce moment à elle, de ce moment de rien pour se réveiller, pour mettre en place sa journée. Passer en revue les obstacles, les réunions, les dossiers qui l’attendaient. Rassembler ses pensées. Elle respira profondément par le ventre.

Dans la prochaine heure, elle dévalerait en courant l’escalier de sa maison. Elle engloutirait une tartine, un jus d’orange pressé et une tasse de thé, les yeux rivés sur l’horloge du salon qui s’affolerait. Elle chercherait ses clés, attraperait la première paire de chaussures qu’elle trouverait, sa veste et son sac à la volée. Puis elle s’engouffrerait dans sa voiture, calerait, pesterait, et démarrerait en trombe, enrageant de voir qu’elle s’était encore mise en retard pour la journée. Puis, elle enchaînerait les rendez-vous toute la journée. Des journées minutées, millimétrées, au rythme du pendule de Newton perché sur l’étagère de son bureau. La marche du petit soldat. Elle sauterait du coq à l’âne, avec l’agilité d’une équilibriste rompue à l’exercice. Brillante, imperturbable, redoutable. Elle mettrait son masque sans faille et planterait son regard dans celui de ses interlocuteurs, avec un calme déroutant, sans montrer aucune de ses émotions, ce qui les agaçait prodigieusement. Ses collaborateurs la surnommaient Poker face, ils admiraient son exigence et sa rigueur vis-à-vis d’elle-même et des autres même si parfois ils avaient du mal à suivre le rythme. Louise savait travailler dans l’urgence et elle aimait ça. Elle se sentait galvanisée par le stress et l’adrénaline qui la poussaient à se dépasser. Un sentiment de débordement permanent, aussi grisant qu’effrayant. Son essence vitale. Louise avait besoin de sa dose pour se sentir vivante. Elle s’enivrait de travail, elle existait pour et par son travail. Si elle n’avait pas travaillé de manière acharnée, comme un forçat, elle n’arrivait pas à profiter de ses weekends, qu’elle traversait comme un somnambule. D’une certaine manière, elle se punissait, estimant qu’elle ne l’avait pas mérité. Elle se sentait obligée d’assurer, en toute circonstance, et d’être sur tous les fronts. L’effort chevillé au corps. Un corps qui donnait parfois l’alerte et la rappelait à l’ordre.

Entre chaque réunion, pour faire face à la pression, Louise s’enfermerait quelques secondes dans son bureau et respirerait profondément par le ventre pour ne pas crier. « Tu souffres, tu souffles. » Elle penserait alors à Michelle. Michelle était son professeur de pilates. Louise assistait à ses cours une fois par semaine. Son sas de décompression. Sa respiration dans un quotidien professionnel qui s’emballait trop souvent. « Vous fermez les yeux, vous vous étirez, pieds bien ancrés dans le sol, en appui sur les talons, vous vous auto-grandissez comme si vos mains voulaient toucher le ciel, comme si vos doigts voulaient attraper l’infini. Vous respirez tranquillement, par le ventre, puis vous soufflez pour libérer toutes les tensions, tous les poisons de vos vies professionnelles. »

Tous les jeudis, sautant du tailleur au jogging, Louise rejoignait la salle des fêtes de son village en début de soirée pour prendre le temps de lâcher prise, de ressentir enfin son corps et de se retrouver.

Autour d’elle, les autres corps immobiles, enveloppés dans une musique zen, type Nature et Découvertes, écoutaient religieusement la leçon de relaxation, la leçon de vie de Michelle.

En position du petit sphinx, en chien de fusil puis en chaise renversée. Allongée sur le dos, Louise pressait un ballon entre ses genoux puis se balançait de droite à gauche. Elle serrait ses abdominaux, son périnée, dans une bascule de bassin parfaitement maîtrisée pour tout verrouiller, comme dans la vie. Elle trouvait le ballon plus lourd que d’habitude, elle en faisait trop, elle devait ralentir le rythme, penser à elle, s’économiser, mais elle ne savait pas vivre autrement.

« Maintenant, vous êtes allongés sur le dos. Vous imaginez sous vos pieds un petit nuage en formation, onctueux, vaporeux. Vous lui donnez une forme, une couleur, il monte. Il enveloppe vos chevilles, vos mollets, vos cuisses, vos hanches, vos bras, votre ventre, votre poitrine, s’arrête au niveau de votre visage, comme une couverture, une couette toute moelleuse, toute douce. Un sentiment de bien-être, de confort, de chaleur, de douceur vous envahit. Vous allez chercher des impressions. Vous prenez conscience de votre corps. Vous êtes attentifs à vos sensations. Vous ressentez tout ce qui se passe en vous. Vous vous étirez vers l’infini, loin, loin, loin. Vous vous déverrouillez tout et vous vous relâchez. » Le pilates c’était ça, s’évertuer à construire des équilibres fragiles et s’employer à les détruire. Une destruction créatrice, comme dans la vie.

Louise rouvrit les yeux. Autour d’elle, les ombres en jogging se dissipèrent pour laisser place au décor de sa salle de bains. Elle était toujours sous la douche. A la place de la voix de Michelle, elle entendit la voix exaspérée de Gabriel :

- Tu t’es endormie sous la douche ? s’inquiétait l’horloge parlante qui reprenait de plus belle, avant de lui lancer, « Je m’en vais, Princesse, bonne journée », et de claquer la porte.

Louise sortit de la douche à la hâte et fila dans la chambre sans prendre le temps de se sécher entièrement. Elle attrapa son tailleur et son chemisier, revint se maquiller dans la salle de bain et tenta de discipliner son abondante chevelure rebelle qu’elle laissait volontairement détachée, pour contraster avec la sévérité de ses tailleurs. Le compte à rebours pour ne pas arriver trop en retard était déjà bien entamé.

Et puis son regard se posa sur son chemisier. Il y avait des jours où les planètes étaient alignées, où tout semblait vous sourire, et puis il y avait des jours sans, où tout allait de travers. Une tache de fond de teint éclaboussait sa poitrine. Louise essaya vainement de l’atténuer avec du dissolvant puis se résolut à se changer, avant de courir à sa voiture, affaires pêle-mêle sous les bras et tignasse en bataille sans même prendre le temps de déjeuner. Assise au volant de sa voiture, elle s’en voulait de rejouer chaque matin la même partition.

A chaque feu rouge, elle pestait. Louise vivait à l’heure d’été, au sens propre comme au figuré, et passait sa vie à courir après le temps. Elle avait la fâcheuse habitude de ne jamais remettre les pendules à l’heure, pas plus dans sa voiture que dans sa maison, ce qui lui valait parfois quelques frayeurs matinales en jetant un coup d’œil à son compteur. Comme d’habitude, elle savait qu’elle arriverait en nage, essoufflée, et ne pourrait s’en prendre qu’à elle-même. Elle alluma la radio pour se calmer, écoutant les bêtises des ouin-ouin qui animaient le 6/9 sur NRJ. Comme chaque matin, la magie opéra. L’équipe de la matinale parvint à lui arracher quelques sourires, même si Louise ne parvenait pas complètement à se détendre.

Après avoir bataillé avec sa carte magnétique pour atteindre péniblement la borne automatique qui commandait l’entrée du parking, elle pénétra dans le parc-relais de la station de tramway Arts et Métiers. Etant donné l’heure, elle fila directement au troisième étage dans l’espoir de trouver une place vide. Elle manœuvra précipitamment tout en se méfiant toutefois de ces poteaux malveillants qui avaient une fâcheuse tendance à se jeter contre les carrosseries des voitures un peu trop étourdies. Tout en se garant, elle aperçut avec une pointe de déception la voiture de Marthe, une Twingo rouge langoureusement maquillée, arborant des faux-cils recourbés au sommet des phares avant. D’ordinaire, les deux amies commençaient leur journée ensemble en partageant une demi-heure de tramway pour faire le tour de leurs vies et de leurs humeurs du jour. Ce matin, Louise était trop en retard pour croiser Marthe qui devait déjà être arrivée au travail depuis longtemps.

Marthe et Louise s’étaient rencontrées un matin au troisième étage de ce parking. Il y avait des personnes qui vous intriguaient dès le premier regard. Une attitude, une tenue vestimentaire, une manière d’être, une humanité qui vous frôlait, qui détonnait et vous donnait envie d’aller au-delà de la surface des choses, pour l’apprivoiser et rentrer dans sa sphère d’intimité. Marthe était l’une de ces personnalités qui imprimaient la pellicule de la vie d’une empreinte indélébile. Docs Martens, collants colorés, jupes larges et bariolées, Marthe arborait fièrement une allure d’adolescente en rébellion contre le simple fait de vieillir. En ville, elle ne se déplaçait jamais sans sa trottinette, telle Fantomette. Au début de leur rencontre, Louise savait très peu de choses de Marthe. De leurs furtifs contacts matinaux, Louise avait remarqué que Marthe raffolait des pains au lait, eu égard à la quantité astronomique de paquets qu’elle transportait chaque matin dans son sac de courses. Et puis, à force de se croiser tous les matins, de parler de la pluie et du beau temps au quotidien, elles avaient fini par s’attacher l’une à l’autre et par éprouver une curiosité naturelle pour la profondeur de leurs vies.

- Et vous, vous n’avez pas d’enfants ? lui avait un jour demandé Marthe alors qu’elles attendaient le tramway.

- Non, avait simplement répondu Louise. Enfin, pas encore, pas pour le moment, s’était-elle sentie obligée d’ajouter, comme à chaque fois, comme un aveu honteux, un aveu de culpabilité, pour se justifier, pour couper court à toute protestation et montrer qu’elle allait docilement rentrer dans le rang.

- Vous savez, ce n’est pas une obligation.

A partir de ce moment-là, elles étaient passées du vouvoiement au tutoiement ; l’amitié avait fait le reste. Mais ce matin-là, les deux jeunes femmes s’étaient manquées. Louise devrait trouver autre chose que les éclats de rire de son amie pour rehausser les couleurs de sa journée. Tout en pensant à Marthe, Louise dévala les marches pour sortir du parking, écœurée par les odeurs d’urine dans les escaliers qui lui soulevaient l’estomac. Elle se précipita vers l’arrêt de tram et s’engouffra, essoufflée, dans la rame bondée. Le tram s’ébranla et un cri strident déchira la torpeur matinale.