Les larmes de la noix de coco - Adeline Sauvanet - E-Book

Les larmes de la noix de coco E-Book

Adeline Sauvanet

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Beschreibung

C'est l'histoire de trois femmes ordinaires dont les existences se frôlent par hasard. Des natures vives comme dans un tableau de Frida Kahlo, avec leurs pulpes juteuses et leurs entrailles blessées. Trois femmes à tiroirs, sans histoires, qui en vivent pourtant une. C'est l'envol impatient d'une adolescente amoureuse qui a grandi trop vite. C'est la fugue rebelle d'une mariée qui fuit l'ennui et ose réussir sa vie. C'est la nostalgie acharnée d'une amie fidèle qui ne veut pas oublier de vivre. Trois cris de femmes comme autant de rêves furieux qui ricochent entre les lignes, pour une échappée du quotidien, un peu mélancolique. Trois histoires de révoltes, frivoles et profondes, ces écumes qui moussent sans faire de bruit, et qui ont le pouvoir de changer leur vie, à défaut du monde. Et puis il y a Augustine. Elle aussi écrit des histoires et s'impatiente de vivre la sienne. Elle vient d'emménager dans une chartreuse en pierre qui craque et qui respire, au rythme d'une balancelle en fer blanc suspendue sous le grand cèdre. Augustine réenchante chaque recoin de sa maison pour l'apprivoiser, conjuguer sa peur des greniers et y projeter ses rêves. Mais par une journée paresseuse, alors qu'elle ne désire qu'une seule chose, lâcher prise, souffler et rêver un peu, l'étrange manège des coccinelles va faire chavirer sa vie.

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Seitenzahl: 109

Veröffentlichungsjahr: 2017

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Adeline SAUVANET vient d’avoir 30 ans. Originaire du pays du faiseur de marmots dans la Creuse, elle vit aujourd’hui à Gradignan, près de Bordeaux. Plume curieuse et rêveuse depuis l’enfance, elle a été lauréate de concours littéraires et historiques (Concours de la Résistance, Dico d’Argent à la dictée de Bernard Pivot). En 2004, sa nouvelle « Envole-toi » est primée au concours de la Nouvelle de Brive. Aujourd’hui diplômée de Sciences Po Bordeaux et d’une école de la haute fonction publique territoriale, elle est Directrice de l’Education à la Mairie de Pessac. « Les larmes de la noix de coco » est son premier recueil de nouvelles. Lucie, Charlie, Augustine et tous les autres occupent une place particulière dans sa vie, comme autant de cailloux sur le chemin de l’écriture la guidant vers l’aventure d’un premier roman, dont elle ne connaît pas encore la fin.

Pour Elodie,

« La femme est une étrange locomotive »

Honoré de Balzac, à propos de George Sand

Table

Envole-toi

La tentation du lys

Elle est debout sur mes paupières

Eloignez-vous de la bordure du quai

Le manège des coccinelles

Remerciements

Envole-toi

Toujours ce même rêve, lancinant, obsédant. Toujours ces mêmes images ; notre lit, la fenêtre ouverte, la pénombre du crépuscule. Toujours ce même désir ; conjurer la séparation, raviver nos souvenirs, retrouver ton corps. Toujours ce rêve, enragé, obstiné, que je m'efforce d'enfouir au plus profond de mon être et qui ressurgit, toujours plus douloureusement, chaque fois que je m'égare, ne serait-ce qu'un instant.

Il est quatre heures du matin, il neige depuis deux jours maintenant, chaque flocon blanc recouvrant le sol immonde de notre triste planète. L'hiver s'est installé dans les bois, dans les champs, dans mon corps. Je n'arrive plus à dormir. Une fois de plus, ce rêve s'est emparé de moi, me volant jusqu'aux dernières heures de tranquillité de mon sommeil. De l'encens brûle sur mon bureau ; je ne sais pas pourquoi je t'écris encore après toutes ces années. Peut-être pour chasser définitivement ce rêve qui consume ma vie ou peut-être pour m'y replonger une dernière fois, avant d'ouvrir les yeux.

Je croyais pouvoir t'oublier, je croyais que la vie s'en chargerait, tout doucement, mais chaque nuit, je regagne l'autre monde, théâtre de souvenirs perdus et d'émotions nouvelles, où tu m'attends, seul, derrière le rideau. Chaque nuit, nos deux corps se cherchent et tentent de recréer l'intime complicité qui les unissait autrefois, reprenant leur relation là où elle s'est arrêtée, ressassant mille souvenirs de leur passé. Chaque nuit, je retrouve la douceur de tes mains, la profondeur de ton regard, la sensualité de ta bouche qui m'entraînent dans la fièvre de notre amour. Et quand le sommeil finit par s'emparer de toi, blottie dans la chaleur de ton corps, je contemple tes traits immobiles, me délectant de ton moindre souffle, jusqu'à ce que l'aube vienne me voler tout ce qu'il me reste de toi. De ces plaisirs nocturnes, le soleil naissant derrière les collines ne me laisse qu'une ronde de souvenirs évanescents, des images fugitives qui se fanent à la chaleur du jour.

Mes journées, ces longues heures creuses et inutiles, se succèdent péniblement, dévorées par l'incurable ennui. Aveuglée par les éclats sinistres d'un monde que je ne comprends plus, je vis dans l'attente coupable de la nuit, ces douces heures où je peux enfin replonger dans mon univers chimérique. Cet autre monde, plus prenant, plus vivant, plus vrai que la réalité même, m'obsède jour et nuit. Tes yeux, ton sourire, ton parfum, la moindre parcelle de ton corps éveillent en moi des souvenirs lancinants qui me rongent peu à peu. Au fil des jours, un lien obscur se tisse entre l'ennui de mon existence et ce rêve. Ces deux mondes se fondent lentement, insidieusement, semant la confusion dans mon esprit, effaçant peu à peu les contours du monde réel. Mais, lorsque les rêves prennent le pas sur la réalité, lorsque la monotonie nous dérobe le peu d'espoir qui nous reste, à quoi bon vivre ?

Toutes les nuits, j'attends patiemment que Satan vienne me chercher, qu'il étouffe la dernière étincelle qui brûle encore au fond de moi. Mais il n'apparaît pas, il ne vient pas, la vie s'accroche à moi, obstinément.

Ce matin, je suis allée marcher sur la plage. Je me suis assise sur le sable glacé, entre les tamaris et les oyats frémissants.

J'ai recueilli une poignée de sable au creux de mes doigts ; un à un, les grains se sont écoulés de ma main, balayés par un souffle mordant. Immobile, je les ai regardés défiler ; immobile, j'ai regardé ma vie s'en aller.

Puis, j'ai aperçu une lueur à l'horizon, une lueur intense qui dansait à la cime des flots. Un brûlant désir s'est éveillé en moi, ce même désir impatient qui s'emparait de moi à la nuit tombée à l'idée de te retrouver. Je me suis approchée de l'eau. Sur les vagues tremblantes se dessinait une silhouette décharnée, inhumaine, ravagée par sa propre folie. J'ai détourné les yeux de mon reflet et me suis élancée dans le tumulte de l'océan.

Je nageais à contre-courant, l'onde menaçante prête à me happer à chaque instant. Les vagues me fouettaient si violemment le visage que j'avais peine à ouvrir les yeux entre deux bourrasques d'eau glacée. J'avançais sans me retourner. Sur le rivage qui disparaissait peu à peu de mon champ de vision, j'entrevoyais encore quelques pins maritimes malmenés par le vent. Leurs racines si profondément ancrées au sommet des falaises érodées se soulevaient vers le ciel si pâle, si calme, si rêveur, et pourtant …

Je continuais d'avancer, imperturbable, ignorant les mouettes qui me narguaient, ignorant le vent qui attisait la colère de l'océan. Fascinée, je suivais sans crainte cette lueur éclatante, si pure, si blanche. A mesure que j'avançais, cette lueur prenait corps, laissant émerger une silhouette à la crête des vagues. Tu étais là, tu me souriais et me tendais la main. Alors, rassurée par ta présence, j'ai fermé les yeux. Je me suis laissé glisser vers ces gouffres amers que j'avais tant de fois refoulés. Lasse de résister, de lutter contre cet ennemi invisible, j'ai offert mon corps apaisé à l'océan rugissant.

Le monde s'est évanoui. Le vent n'était plus qu'un lointain murmure dont le faible écho s'étiolait dans l'eau à mesure que je m'enfonçais. Je m'en allais, peu à peu, basculant vers l'oubli, le silence, la félicité. Et puis une dernière image a ressurgi du passé. Une image familière, aux contours nets, intenses, un souvenir vivace qui a soulevé le voile de l'oubli pour me rappeler une dernière fois à la réalité, pour me montrer cette jeune fille attendant impatiemment dans le couloir de l'enfance, devant les portes closes de l'âge adulte. Il y a deux ans, ces portes se sont ouvertes brusquement pour ne plus jamais se refermer.

J'avais seize ans, un soir pluvieux a suffi, un soir pluvieux comme des milliers d'autres. Je jouais au ping-pong avec une dizaine de personnes dans la salle des fêtes de notre village. Je frappais rageusement dans la balle avec les gestes et les automatismes d'un pantin, un pantin qui se battait vigoureusement contre ceux qui tiraient les ficelles de sa vie.

J'étais une gamine solitaire qui vivait à l'écart des tumultes de l'adolescence. A force de côtoyer des adultes, j'avais fini par leur ressembler, par devenir adulte quelque part, abandonnant mon sourire et ma tendre naïveté. Même mon corps avait mûri trop vite, comme s'il avait suivi les métamorphoses de ma conscience.

J'étais devenue une machine docile, qui ne connaissait que l'excitation des concours à l'annonce des résultats, une machine bien sage qui ignorait tout de la plus exaltante émotion humaine, une machine froide, qui n'était jamais tombée amoureuse, jusqu'à ce que la porte s'ouvre, ce jourlà.

Mon cœur s'est serré dès que tu es entré. Je t'ai dévisagé avec le dédain et la défiance d'une louve qui protège ses petits. Puis, j'ai sondé ton regard, tes yeux doux et glacials, sévères et tendres. Tu es resté un instant sur le seuil, silencieux, immobile. Tu ne me voyais pas. Tu es resté des semaines, des mois sans me voir. Alors, à l'affût du moindre signe de ta part, j'ai cherché à franchir les remparts glacés qui t'entouraient. Je me suis coupé les cheveux pour que tu me regardes, j'ai bousculé mes habitudes pour que tu me remarques, j'ai changé pour que tu me désires. Mais à trop vouloir te plaire, j'ai laissé quelques artifices prendre le pas sur ma personnalité, mon naturel, ma spontanéité. Je t'ai arbitrairement imposé une image de moi, sans te laisser la liberté de découvrir qui j'étais vraiment.

J'ai mis du temps avant de comprendre que cette image que je te renvoyais, calquée sur tes goûts, sur tes volontés, sur tes désirs, n'était pas forcément celle que tu voulais voir. Je me heurtais à ton indifférence, à tes silences, incapable de me détourner de toi, comme si tu m'avais insufflé une drogue, une drogue qui me consumait, peu à peu. J'ai langui des mois dans l'attente d'un regard, d'un sourire, d'un geste.

Et puis un soir, un soir d'entraînement, j'ai abandonné cette armure superficielle ; peut-être avais-je enfin compris qu'elle m'avait fait plus de mal qu'elle ne m'avait protégée. En tout cas, ce soir-là, une coupure de courant générale plongea la salle des fêtes dans le noir pendant une dizaine de minutes. Profitant de l'obscurité, les plus jeunes s'adonnèrent à de joyeuses poursuites entre les tables de ping-pong. Le combat faisait rage ; les balles fusaient à travers la salle tandis que les cris et les éclats de rire succédaient à chaque signal d'assaut. Silencieusement, je me suis retirée à l'écart du champ de bataille. J'avançais à tâtons, lentement, lorsque soudain, j'ai senti ta présence tout près de moi. Ta silhouette se dessinait dans l'obscurité. Je suis restée immobile, effrayée à l'idée de me retrouver si brusquement seule face à l'inconnu, dévorée par le désir de fondre sur toi. Tu t'es alors rapproché de moi, timide, hésitant, maladroit, comme si tu attendais un signe, un geste de ma part. Je t'ai souri, tu as cherché ma main, nous nous sommes embrassés. Lorsque la lumière est réapparue, j'ai ressenti cette honte si délicieuse qui, chez les femmes, accompagne la satisfaction intime d'exister et d'être aimée.

De longs regards complices ont suivi, puis des sourires amusés et des gestes tendres, des caresses, et d'autres baisers. Comme j'avais appris à marcher et à parler, j'ai appris à te connaître, à t'apprivoiser, à t'aimer ; investi d'une assurance nouvelle, tu m'as découverte, chaque jour un peu plus. Nous nous sommes engagés sur le même chemin, avec pour unique guide une étoile fidèle que seuls le temps et les efforts conjugués parviennent à faire briller, la confiance.

Je te parlais de poésie, tu me conduisais au cinéma ; tu m'emmenais faire du footing, je t'invitais chez moi, sous l’œil bienveillant de mes parents qui parlaient déjà de mariage. Et toi, tu riais, insouciant, l’œil rêveur. Et je t'embrassais, simplement, naturellement. Et c'est tout naturellement qu'un jour, nous sommes montés dans ma chambre. Dehors, il pleuvait, mais cela n'avait aucune importance ; tu as fermé la porte. Ce jour-là, tu as déposé sur mon corps un frisson de bonheur ; ce jour-là, j'ai commencé à vivre.

Je me suis mise à cueillir la vie comme elle se présentait, goûtant chacun de ses plaisirs nouveaux. J'ai pris mon envol loin de la tour d'ivoire qui m'emprisonnait, redécouvrant le monde avec l'insouciance et l'ivresse de la liberté. Deux mois inoubliables ont défilé, de douces effervescences se sont succédé, se sont bousculées, jusqu'à ce matin de novembre.

Le coup de sifflet avait retenti, je m'élançais dans la piscine pour un cent mètres crawl. Je venais de plonger dans les eaux calmes du bassin, si limpides, si pures, lorsque j'ai ressenti une intense douleur dans le bas ventre. Je suis immédiatement sortie de l'eau, ma tête s'est mise à tourner, je me suis effondrée sur le carrelage humide. Lorsque j'ai repris connaissance, les douleurs, accompagnées de nausées, sont devenues plus aiguës, plus profondes. Je n'avais jamais ressenti de douleurs aussi violentes auparavant, et pourtant, j'ai tout de suite compris : ma vie allait changer, irrémédiablement.

Une simple prise de sang a confirmé mon pressentiment, plus qu'un pressentiment, une intime certitude que la peur repoussait, que la joie ignorait, mais qui a fini par éclater, comme si la vie se vengeait de m'avoir accordé ces doux instants de bonheur. Lorsque l'infirmière est venue m'annoncer la nouvelle, je n'ai pas su s'il fallait sourire ou fondre en larmes. Au fond de moi, j'éprouvais la joie ineffable d'une femme qui va porter en elle la lumière, mais à seize ans, cette précieuse lueur est si vive qu'elle éblouit encore.