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J’ai vogué parmi les légendes. Horizon plat et ciel étoilé. Coupable de ce qui ne peut être pardonné, je me suis imposé l’exil pour retrouver un sens à mon existence. L’Architecte m’a confié une mission aussi improbable que vitale pour le Cercle, mais je me refuse à faire appel au Puits-de-pouvoir qui sommeille en moi.
J’ai survécu aux prédateurs des mers, au bâtisseur et à la valkyrie. Je me nommais Maëna, j’étais une lémurienne et magicienne de talent.
Désormais marin et pirate, la Pangée me connaît sous le nom de Blanche-Lune.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Originaire d’un petit village de la région grenobloise,
Mathieu Videcoq grandit entouré par la nature. Il découvre le plaisir de la lecture dès son plus jeune âge grâce à Erik L'Homme et Pierre Bottero. C’est pendant ses études de droit qu’il se lance dans le premier volet des aventures de
l’Étinceleur. Passionné d’aviation, il retrouve dans l’écriture le même sentiment de liberté que lui procure le pilotage.
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Seitenzahl: 493
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Originaire d’un village de la région grenobloise, Mathieu Videcoq grandit entouré par la nature. Il découvre le plaisir de la lecture dès son plus jeune âge grâce à Érik L’Homme et Pierre Bottero. C’est pendant ses études de droit qu’il se lance dans le premier volet des aventures de L’Étinceleur. Passionné d’aviation, il retrouve dans l’écriture le même sentiment de liberté que lui procure le pilotage.
À Valérian qui lira bientôt ces quelques lignes.
Pour mes proches qui se reconnaîtront.
À Théo qui a vu naître Maëna.
Pour Stéphane qui a eu la patience des relectures.
Et à toi, lecteur, avec qui je partage cette aventure.
Durant des siècles, la République prospéra avec à sa tête le Conseil des Sages. Composé de deux ambassadeurs lémuriens, d’autant de représentants des bâtisseurs, mais d’un unique mandataire humain, la guerre devait éclater tôt ou tard au cœur de la Pangée. Un homme assoiffé de pouvoir, connu sous le nom de « Grand Guide », souleva les foules et renversa le gouvernement en place. Rapidement, une coalition armée des trois races lui fit face, mais le nouvel Empereur anéantit tout espoir lors de la bataille des Terres Brûlées. Une poignée d’hommes ayant à cœur de défendre la liberté continua néanmoins le combat, attendant son heure. Cette résistance fut traquée inlassablement par l’Empire, mais la Ligue des Ombres survécut, insaisissable.
Pendant ce temps, le village de Nébia, dans une vallée reculée du nord de la Pangée, faisait face à des difficultés vitales : réunir suffisamment de nourriture pour survivre. En effet, les taxes de la guerre opposant l’Empire à la Ligue des Ombres limitaient drastiquement leurs provisions. Lorsqu’ils recueillirent un nouveau-né abandonné, et afin de répartir la charge de cette nouvelle bouche à nourrir, ils décidèrent que Valérian passerait de famille en famille chaque année. L’orphelin devint ainsi la chasse gardée du village. Néanmoins, après un an à l’élever, Earl le forgeron et sa femme Maureen ne purent se résoudre à le laisser à leurs voisins. Ils l’adoptèrent et furent des parents aimants.
Seize années plus tard, Valérian se réveille d’une nuit agitée par des cauchemars. En se levant, le jeune homme n’imaginait pas devoir s’éclipser en hâte pour échapper à un nouveau recensement de l’Empire, le Grand Guide ignorant son existence. Tandis que Val déambule dans la forêt pour passer le temps, il est témoin d’un combat opposant des bêtes monstrueuses que peu de personnes peuvent prétendre avoir déjà approchées : un loup géant des Hauts-Monts et trois churlcks. Les bêtes à cornes ne sont pas de taille, mais la louve blanche succombe à ses blessures en laissant dans son sillage un louveteau. Au premier contact avec lui, un phénomène étrange se produit : Valérian partage soudain les pensées de l’animal, comme s’ils ne faisaient qu’un. Il découvre alors un être d’une incroyable intelligence. Ce n’est pas un mâle, mais une femelle qui se nomme Indra et que Val va élever en secret. Les semaines passent sans que rien vienne perturber le calme habituel de son village. La louve a grandi et Val apprend à communiquer avec elle.
Nébia connaît alors un événement aussi dramatique qu’inédit : l’arrivée d’une délégation armée avec, à sa tête, le bras droit du Grand Guide. La valkyrie, nommée Nymphéa, veut savoir si des churlcks ont été aperçus dans les environs. Pour Val, la coïncidence est trop grande, le Grand Guide cherche sûrement Indra. Les jours défilent sous le joug de cette délégation armée, avec son lot quotidien d’injustices provoquées par les soldats. Jusqu’à ce que la valkyrie apprenne l’existence de Val… Elle réunit les villageois devant la maison du jeune homme pour faire de ses parents un exemple. Cette démonstration de force, fréquente dans le reste de l’Empire, est rare au village et les Nébiens, attachés au sens de la justice, se soulèvent contre leurs oppresseurs. Avant de s’enfuir de Nébia, Nymphéa assassine Earl et enlève Maureen.
Devant le corps de son père, Valérian, dans un élan instinctif, déverse toute l’énergie qu’il possède en lui pour soigner ce corps brisé, jusqu’à tomber, inconscient. Sans le savoir, il vient d’utiliser son Don. À son réveil, le Rôdeur, un mystérieux voyageur, est à son chevet. Celui-ci lui apprend la mort de son père et lui propose de l’aider à retrouver Nymphéa pour sauver sa mère. Val accepte. Rodd, Indra et lui-même se mettent en chemin sans tarder, mais perdent la trace de la valkyrie à Neer, où Rodd leur révèle qu’il est un membre de la Ligue des Ombres. Témoin des atrocités de l’Empire et de la terreur de la population suscitée par l’exécution d’une femme, Val se fait remarquer par l’armée et doit quitter la ville. Ne sachant pas où la valkyrie est partie, la seule solution semble de rejoindre le repaire de la résistance, au Mont Solitaire, appelé le Mont Ostel par certains.
Leur voyage se poursuit donc vers l’Est. Le jeune homme découvre l’Empire tel qu’il est véritablement : autoritaire, froid et cruel. Heureusement, Alan – un aubergiste, également membre de la Ligue – se joint à eux, apportant un peu d’humanité et de chaleur à leur quotidien. Durant leur périple, Rodd enseigne à Val le maniement de l’épée, mais pas seulement. En effet, le jeune garçon semble montrer un certain talent dans l’utilisation de l’Art, l’une des deux branches de la magie.
L’Art, c’est la compréhension. Les artiseurs les moins doués sont limités dans leur magie, ils peuvent uniquement avoir conscience de la présence d’un être vivant à proximité. Les plus talentueux sont capables de communiquer par télépathie, de lire dans les pensées, voire d’introduire des idées dans l’esprit d’une personne sans qu’elle s’en aperçoive.
Le Don, c’est la connaissance et l’aptitude à utiliser l’étude du fonctionnement de la nature pour manier la matière, en créant une flamme par exemple. Toutefois, cette branche de la magie réclame sa contrepartie en énergie. Si le magicien creuse un trou à l’aide du Don, il dépensera la même quantité d’énergie que s’il s’était exécuté avec une pelle. Autrement dit, un magicien qui tenterait de déplacer une montagne succomberait.
L’Art et le Don sont deux branches de la magie incompatibles, théoriquement du moins. Un artiseur ne peut être un magicien, et réciproquement.
Les journées se succèdent et Val alterne entraînement physique et magique. En sortant des marais, leur groupe tombe par hasard sur une mine perdue au milieu de nulle part, où ils découvrent, horrifiés, que les bâtisseurs, une race que l’Histoire prétendait disparue, ont été discrètement réduits en esclavage par l’Empereur. Rodd refuse d’entreprendre une opération suicide, et préfère continuer en direction du Mont Solitaire afin de chercher de l’aide. Ils se rendent donc à Lec’hed, où Finnigan – un magicien excentrique accompagné par un furet étrange, ami de longue date de Rodd – se joint à eux pour constituer le cinquième membre du groupe.
Mais les trois hommes s’isolent et complotent, mettant Valérian à l’écart. Le garçon surprend une conversation où il est question de lui, de ses pouvoirs, et du rôle que la Ligue s’attend à ce qu’il tienne. C’est la goutte de trop. Le jeune homme, aveuglé par l’orgueil et le désir de prouver à Rodd qu’il mérite d’être dans la confidence, tente de secourir les bâtisseurs avec la seule aide de ses nouveaux amis les gitans. Le combat tourne mal, Val est capturé, séparé pour la première fois d’Indra.
Il se réveille dans une cellule, sans pouvoir recourir à son Art. Son geôlier, l’un des cinq seigneurs Khaï, un intime de l’Empereur, conscient de la puissance du garçon, lui propose de s’allier à lui pour s’emparer du pouvoir. Le seigneur de guerre voudrait qu’il lui révèle où est « l’œuf ». Mais Val ignore de quoi il parle. Le seigneur de Lec’hed tente de s’immiscer dans l’esprit de Val grâce à l’Art, mais celui-ci parvient à repousser l’attaque malgré les drogues dissimulées dans sa nourriture. De rage, le seigneur tente alors d’abattre son épée sur le garçon. Une barrière bleutée se matérialise subitement. Val ne maîtrise pas seulement l’Art, mais également le Don ! Il est un artiseur et un magicien. Il est l’Étinceleur, le seul être capable de maîtriser les deux branches de la magie.
Le seigneur de Lec’hed quitte la cellule à la fois furieux et effrayé. Tandis que Val s’apprête à abandonner tout espoir de libération, un étrange petit oiseau vole à hauteur de ses yeux. Ce colibri – un djinn de l’Air – semble le suivre depuis un certain temps déjà, mais se manifeste uniquement lorsque Val se retrouve dans une situation désespérée. La créature magique révèle où est retenu Val à Rodd, Alan et Finnigan qui, épaulés d’Indra, organisent son évasion.
Bien plus tard, lorsque la petite équipe atteint enfin le Mont Solitaire, Val découvre que Rodd est plus qu’un simple membre de la Ligue des Ombres. Il en est le fondateur ! Valérian apprend également que la mère d’Indra transportait un objet destiné à Rodd, un objet très précieux qui avait été intercepté par les churlcks de l’Empereur. Ce qui expliquait d’ailleurs la présence du Rôdeur à Nébia. Cet objet se révèle être l’œuf du Phœnix. Alors qu’il existe des djinns appartenant à chacun des éléments tels l’eau, le feu, la terre et l’air, le Phœnix est le maître de tous les éléments.
Val est tourmenté, il ne parvient pas à dormir cette nuit-là. Qui est-il réellement ? Un fils de forgeron ? Un artiseur ? Un magicien ? Souhaite-t-il devenir l’Étinceleur que tous attendent avec espoir ? Rumil – le djinn de l’air qui se présente sous la forme d’un colibri – fait une nouvelle apparition et guide Val jusqu’à l’œuf qui éclot sous ses yeux. L’Oiseau de feu qui apparaît lui explique que les djinns n’interviennent jamais dans les affaires des mortels. Pourtant, il y a une vingtaine d’années de cela, un homme se faisant appeler le Grand Guide a mis en danger le fragile équilibre naturel. C’est pour cette raison que le Phoenix a choisi de se joindre aux différentes races lors de la signature des Traités du Sang. Malgré son intervention, la coalition des hommes, des bâtisseurs et des lémuriens a été anéantie par l’armée de celui qui deviendra l’Empereur. L’heure est arrivée de s’élever à nouveau contre le tyran et Valérian a un rôle à jouer. La résistance a besoin d’un symbole puissant pour se rallier.
Après une discussion avec le Phœnix, Val accepte de devenir « l’Étinceleur ». L’Oiseau de feu annonce alors à tout le continent, grâce à un Art puissant, que « celui qui portera l’arme forgée dans son essence devra être écouté ». Avec l’aide d’une vieille connaissance qu’il pensait ne jamais revoir – le chaudronnier de son village natal –, Val forge à partir des éclats de l’œuf une épée extraordinaire. Durant cette nuit de travail, Val renoue avec ses racines, se remémore les journées passées à la forge avec son père. Le lendemain, la bataille contre les churlcks envoyés par le Grand Guide commence. Val est prêt.
Après des heures de combat, l’Étinceleur se retrouve finalement opposé à Nymphéa qui chevauche son propre loup géant. Le duel est sanglant, Indra est gravement blessée et Val use de tous les enseignements de Rodd pour venir à bout de la valkyrie. Alors que tout espoir semble perdu, une corne retentit. Les gitans arrivent en renfort, accompagnés des bâtisseurs libérés de la mine. Une fois la bataille terminée, Val retourne auprès de sa louve. Contrairement à son père pour lequel il n’a rien pu faire, Valérian parvient à la sauver.
Grâce à sa nouvelle épée.
Grâce à un phénomène à la fois magique et ordinaire.
L’amour.
*
Au-delà des frontières de la Pangée, au cœur d’une île isolée du monde, une légende est en train de naître. Tandis que Nymphéa cherche encore activement l’œuf du Phœnix et que Val apprend à maîtriser ses nouveaux pouvoirs, une lémurienne subit un entraînement auquel nul humain ne pourrait survivre…
Un clapotis suffit à stimuler ses sens engourdis. Le dos arqué contre la paroi rocheuse, les fesses posées sur une dalle lisse – incroyablement lisse –, le temps s’écoulait sur Maëna sans qu’elle en mesure la portée. Le froid s’était engouffré en elle, subtil et malsain. Son corps avait cessé de communiquer à son esprit sa détresse. Les yeux grands ouverts sur l’obscurité insondable, elle attendait.
Présente et absente.
Ni pensées ni questions.
Stoïque, elle attendait.
Dans un soubresaut, ses muscles se contractèrent. Elle remua ses doigts afin de faire circuler le sang dans ses membres engourdis. Ses pieds se devinaient dans les ténèbres, mais elle ne les sentait plus. Fourmillements légers, l’insensibilité de ses jambes la laissait indifférente.
La tête enfouie dans les épaules, ses paupières s’abaissèrent, doucement. Bataillant contre l’inéluctable depuis trop longtemps, Maëna était sur le point de lâcher prise lorsqu’une corde vibra.
Un sifflement tout près de son oreille lui signifia sa chance. Le projectile mortel vint se briser sur la roche avant de rebondir sur les plaques de métal qui composaient le sol.
Le fer sur le fer.
Hasardant ses mains telle une aveugle, Maëna referma ses doigts sur la flèche. Aucune plume, pas de bois, une matière composite couramment employée dans les conceptions lémuriennes. Seule leur science permettait ce prodige. Maintenue en alerte par une vie d’entraînement, la sensation de fatigue s’atténua. Son corps réagissait à l’adrénaline qui bouillonnait dans ses veines.
— Combats, sonna une voix masculine qui n’autorisait aucune réplique.
Maëna était exténuée, usée par ce que les cinq érudits lui infligeaient. Les journées se succédaient sans qu’elle puisse en deviner la fin. Sa chair ne répondait plus au rythme imposé. Pourtant, le moment n’était pas propice à l’abandon, pas encore.
Elle se redressa difficilement et avança dans un silence parfait jusqu’à sentir une légère pente sous ses pieds. Elle se trouvait au centre d’une caverne qu’elle connaissait bien : l’Assemblée. Les issues avaient été condamnées il y avait de cela plusieurs jours par ses tortionnaires, mais ces derniers l’avaient désormais rejointe, preuve que le dénouement de son supplice approchait. La magie imprégnant l’Assemblée expliquait que la lumière extérieure ne puisse pas pénétrer dans la caverne, dissimulant les Sages à la lémurienne. Même si la souffrance se profilait au terme de la confrontation, Maëna était soulagée que cette épreuve prenne fin.
L’oreille tendue, elle cherchait à deviner la position de ses adversaires. La jeune élève fit alors le pas de trop. Ses sandales résonnèrent légèrement sur le sol renforcé de métal, trahissant son emplacement. Elle se déchaussa pour ne pas commettre la même erreur.
— Où penses-tu aller ? Tes tentatives sont vaines. Nous sommes quatre et tu es seule, signifia l’homme qu’elle reconnut comme étant le plus vieux de ses professeurs. Jeune insolente, tous seraient honorés de bénéficier de notre enseignement. Mais toi, accusa-t-il, tu te refuses à apprendre. Tu pleures sur ton sort, espérant retrouver ta vie d’insouciance et de médiocrité. Le pouvoir implique l’isolement. La puissance exige le travail. Et aujourd’hui, tu vas être forcée au respect.
Un rictus plus qu’un sourire étira ses lèvres. La jeune lémurienne contenait son excitation. Un espoir inespéré de victoire se présentait à elle, après toutes ces années d’humiliation. Le vieux avait dévoilé son jeu.
— Vous n’êtes que quatre… marmonna Maëna.
— Qu’est-ce que ta langue sotte vient de dire ?
— Vous n’êtes que quatre, réitéra Maëna.
Un silence lourd de sens s’empara de la pièce circulaire. La jeune lémurienne veilla à déployer un rire aussi arrogant que provocateur. Son idée n’était pas sans risque, mais celle-ci avait le mérite de l’audace.
Elle n’était plus très loin, il suffisait de les pousser légèrement afin de faire vaciller leur rationalité à toute épreuve. Les lémuriens étaient orgueilleux, les Sages plus encore après des dizaines d’années à être vénérés par leurs pairs.
— Où veux-tu en venir ? menaça une femme avec tranchant, dont Maëna identifia la position sur sa droite.
— Où je veux en venir ? Comment vous l’expliquer simplement… Vous êtes des figurants dans l’histoire du Cercle. Sans Kandra, vous ne valez rien ! Vos noms ne traverseront pas davantage les âges que celui du serviteur dans l’ombre de son maître, seul véritable génie.
L’air se chargea en énergie et Maëna poursuivit dans sa lancée :
— J’imagine qu’elle n’est pas au courant de ce cours particulier grâce auquel vous espérez faire vos preuves, n’est-ce pas ? D’ailleurs, à quatre contre un ? Les éminents Sages douteraient-ils de leurs capacités à me battre ? Vous m’avez affamée durant combien de lunes ? Parce que même aux yeux de Kandra pour qui rien ni personne n’existe mis à part ses expériences, autant de journées sans me voir éveilleront ses soupçons. Et entre nous… menaça Maëna qui fléchit les jambes en position de combat, votre tentative est vaine, vous n’êtes pas de taille face à moi.
Aucun son ne rompit l’obscurité, pas même la respiration discrète de ses professeurs. Un détail qui aurait pu tarir l’arrogance de la jeune élève si elle n’aspirait pas à une telle soif de revanche.
— À mon sens, les Sages ne devraient pas être un collège de cinq, poursuivit Maëna en ignorant les énergies qui se rassemblaient dans la pièce. Sans Kandra, vous n’êtes rien !
— Soit, montre-nous quelle redoutable magicienne tu es.
La réplique anormalement calme détonna comme un avertissement. Ses mentors n’auraient jamais osé porter atteinte à sa vie, mais elle avait le pressentiment d’être allée trop loin. Même eux avaient leurs limites.
L’air vibra, retenant une force indomptable. Un bourdonnement que seuls les magiciens aguerris percevaient, un signal que Maëna aurait dû craindre. Seule contre les quatre plus grands magiciens de cette terre, ses chances de voler une victoire étaient inexistantes.
La jeune lémurienne puisa en elle l’énergie qui alimenterait sa défense. Des pas résonnèrent tout autour d’elle, les Sages approchaient.
Elle avait besoin de temps. Épuisée par l’obscurité et le froid, affamée, elle ne parvenait qu’à effleurer son Kâla – son âme profonde qui lui permettait d’utiliser la vitalité de son corps pour soumettre les éléments à sa volonté.
Inspirant doucement, elle s’efforça de dompter la tempête qui se déchaînait en son for intérieur. Son allocution lui avait fait perdre ses moyens et avait transformé ses professeurs en de redoutables adversaires. Cette double conséquence rendait sa situation précaire.
Elle devait faire le vide, ce qui avait toujours été difficile depuis que sa formation auprès des Sages avait commencé. Habitée par un sentiment d’injustice qui orientait toutes ses pensées, se forcer au calme lui réclamait des efforts quand d’autres savaient naturellement rationaliser.
À son grand étonnement, le sang battit moins fort à ses tempes, sa respiration se fit bientôt plus lente. L’espace d’un instant, transportée dans un souvenir d’une autre vie, assise en tailleur sur un rocher offert aux algues, elle observa la lune surplombant un océan paisible enfermé dans une crique. Son Kâla, un lieu de quiétude et de calme intérieur.
Une frontière se brisa soudainement, les éléments se lièrent.
L’air.
Le feu.
Une langue de flammes surgit du néant. Puis, une deuxième. Une troisième. Une quatrième. Toutes convergèrent sur Maëna.
Cette vision de mort lui permit de déployer in extremis une barrière immatérielle sur laquelle se heurtèrent les serpents incandescents.
Le sort préleva immédiatement son dû. La magie avait un prix tel que ses jambes tremblèrent sous l’effort. Frigorifiée un instant auparavant, Maëna était désormais en nage.
Cette lumière aussi pure que soudaine la contraignit à battre en retraite. Paupières closes, elle hasarda une contre-attaque sans pouvoir identifier la position de ses agresseurs. Une vague de poussière balaya l’Assemblée. Des cris de surprise lui signifièrent son succès.
Piètre riposte, mais suffisante.
Les jets de flammes s’estompèrent en lui permettant de se déplacer de quelques mètres. Alors qu’elle s’élançait au hasard dans une direction, une douleur fulgurante la frappa entre les omoplates.
Sa poitrine, agonisante.
Maëna fut projetée sur le ventre tandis que ses genoux se coloraient de rouge. Elle suffoquait. Ses poumons éreintés refusaient de s’emplir d’air.
Une main sur chaque cuisse, la jeune magicienne parvint à se remettre sur pieds. Après un temps interminable, alors que la douleur rattrapait les pensées, sa respiration se rétablit péniblement.
La mince perspective d’un retour à la raison de ses professeurs n’était plus envisageable. Les Sages voulaient sa mort. Si elle doutait encore de leurs intentions, une nouvelle langue de feu brisa les ténèbres. Les bras devant le visage, Maëna dressa sa bulle immatérielle au moment où le déferlement de flammes l’atteignit avec une intensité renouvelée.
Sous l’impact, elle posa un genou à terre. Les lames tantôt orange tantôt bleues entamèrent un ballet aérien, cherchant à percer sa coquille d’ores et déjà anémiée, dernier rempart face à la mort.
Maëna se sentit partir, vidée des ultimes forces que son corps pouvait lui fournir. Le sort dévorait le peu de vitalité qui lui restait. Ses jambes ne la portaient plus, ses sens cessèrent de l’informer. La douleur disparut et toute peur s’évanouit. Glissant dans l’indifférence, libérée de toute préoccupation, Maëna dansait sur le rivage qui lui manquait tant.
Son Kâla.
Cette liberté dont elle avait été privée depuis l’enfance se présentait à elle. Rien n’offrait une plus grande sérénité que la mort. Une pensée qu’une adolescente n’aurait jamais dû avoir. Pourtant résignée, elle acceptait cette fin désormais inéluctable.
Alors que son armure magique vacillait et qu’une chaleur mordante s’engouffrait dans son cocon, la douleur la rappela une dernière fois à la réalité. Les larmes qui inondaient ses joues séchèrent instantanément. Un ultime instinct de survie se manifesta, primaire et désespéré.
Au plus profond de son être, une force méconnue se réveilla.
Incisive. Féroce. Terrifiante.
Un sentiment de toute-puissance s’empara de Maëna. Irrésistible et rassurante, cette force lui promettait un avenir meilleur et faisait resurgir en elle un flot de souvenirs. Les Sages, s’acharnant à la punir pour ses échecs comme pour ses réussites. Les Sages, l’isolant de tout soutien potentiel. Les Sages, jaloux et malsains. Les Sages, responsables de sa détresse. Cette frustration emmagasinée durant des années se manifesta par une haine dénuée de tout sentiment intermédiaire.
Rien ni personne ne pouvait désormais l’arrêter. Les érudits l’avaient pressenti, ce pour quoi elle avait été soustraite à son ancienne vie : un Puits-de-pouvoir sommeillait bien en Maëna. Une réserve d’énergie telle qu’aucun sort ne semblait hors de sa portée. Elle s’abandonna à cet océan de puissance.
Les éléments se lièrent, entièrement.
La terre trembla de colère.
L’air se chargea d’éclairs.
L’eau remonta des profondeurs.
Le feu annonça sa venue.
Les bras écartés, Maëna se laissa inonder par le pouvoir. Ses pieds s’élevèrent, la lémurienne lévitait désormais à plusieurs mètres du sol. Une lumière bleuâtre émanait de ses paumes, promesse de mort. Des arcs électriques l’encadraient, anéantissant la volonté de ses adversaires. La terreur s’empara de ses mentors qui s’élancèrent vers la sortie.
La lémurienne croisa le regard d’un vieil homme, apeuré. Ses cheveux d’un blanc translucide étaient malmenés par le vent. Il allait payer. Ces années de souffrance, de turpitude, de solitude. Son Puits-de-pouvoir la poussait à la vengeance. Celui-ci attendait une cible et ne se contiendrait pas plus longtemps.
La colère décida de la suite, déversant les éléments sur le doyen du Cercle. Ce lémurien, qui incarnait toutes les raisons de son malheur, avait la bouche ouverte sans qu’aucun son puisse en sortir. Les rôles étaient enfin inversés et ce sentiment de toute-puissance était grisant. Le vieux ne l’avait jamais ménagée lorsque Kandra détournait le regard. Maëna avait tant souffert. Désormais, le doyen était à sa merci.
— Assez !
La puissance de cette voix suffit à briser l’état second qui s’était emparé de Maëna.
Des panneaux dissimulés à l’intérieur des murs s’ouvrirent dans un crissement violent. Des rayons lunaires, filtrés par les pierres précieuses qui constituaient la paroi rocheuse, envahirent l’Assemblée en formant de mystérieux globes en suspension.
Maëna avait toujours adoré cette salle souterraine. Souvent elle s’y était réfugiée pour échapper à ses professeurs. Ces derniers l’avaient donc ironiquement torturée durant les derniers jours dans le seul lieu où elle se sentait encore en communion avec son Kâla.
La haine s’estompa pour laisser place à la surprise. Ce fut comme si elle rencontrait pour la première fois ce vieil homme parcouru de spasmes, recroquevillé tel un animal blessé sur le sol. Maëna le découvrait avec des yeux ronds. Son précepteur meurtri par sa faute crachait l’eau dont ses poumons étaient remplis. Lorsqu’il respira enfin, ses lèvres arboraient une teinte bleue et sa bouche libéra un flot de sang.
La culpabilité et la peur se mêlèrent jusqu’à déclencher une crise de panique. Maëna réalisa l’erreur irréparable qu’elle s’apprêtait à commettre. Elle avait tenté d’assassiner un Sage ! Les yeux grands ouverts, effrayée par elle-même, par ce pouvoir enfoui. Qu’était-elle devenue ?
Isolée depuis des mois, assommée par les enseignements des Sages, Maëna avait laissé derrière elle son innocence et son enfance. Autrefois peu confiante et timide, désormais fière et orgueilleuse, insensible, sans pitié, incarnant ainsi toute la rationalité lémurienne. Le contraste se voulait alarmant. Répugnée par les horreurs dont elle était responsable, son esprit céda.
Une voix autoritaire intervint sans parvenir à dissimuler son aversion à être confrontée à des êtres faibles :
— Cesse tes jérémiades, la douleur n’est qu’un mécanisme biologique.
Levant les yeux sur une femme à la posture droite, Maëna réalisa que la réprimande s’adressait au Sage gesticulant au sol et non à elle.
Une mèche barrait un visage insondable.
Kandra.
De la colère, du contentement, du dégoût, nul n’aurait pu le dire. Une cascade de cheveux laiteux tombait jusque bas dans son dos, oscillant sous une brise inexplicable qui avait toujours accompagné la femme telle une ombre. Sa tunique émeraude contrastait avec la blancheur de sa peau. Kandra portait quotidiennement la même pour s’épargner la futilité d’un choix. Des sandales pensées pour être fonctionnelles remontaient sur ses chevilles avec des bracelets de cuir.
Son regard se posa sur son élève, un échange glaçant que Maëna ne pouvait soutenir. La jeune lémurienne se détourna aussitôt.
— Dehors, exigea Kandra.
Maëna s’aida de ses mains pour se relever, vacilla, parvenant à se prémunir d’une chute au dernier moment. Elle enjamba le vieil homme – dont la peau était brûlée sur toute sa surface, agonisant, le Sage ne bougeait presque plus – avant de détaler sans se faire prier. Articulant des excuses, Maëna disparut en courant dans le couloir.
Le corridor incurvé qui encerclait l’Assemblée était vide. Personne ne s’aventurait jamais près de l’accès Est de crainte de croiser Kandra qui empruntait souvent ce chemin pour se rendre à son laboratoire. Maëna se força à ralentir. Lorsqu’elle s’appuya sur ses genoux pour reprendre son souffle, son reflet lui faisait face. L’image d’une turpitude qu’elle ne pouvait dissimuler. Qu’avait-elle fait ?
L’escalier était non loin, elle avança. Sa main glissait sur ce mur lisse de tout défaut. Elle cherchait du réconfort par ce geste simple, mais ses doigts ne rencontrèrent que la froideur de la pierre.
Solitude.
Un mot qui qualifiait son existence. Elle remonta l’Escalier Enchanteur qui se constituait d’une matière artificielle, transparente, probablement une synthèse complexe d’algues et de sable. Parfois, les lémuriens soutenaient qu’après des journées difficiles, ils n’avaient gravi que trois ou quatre marches avant de se retrouver en haut. Maëna n’eut pas cette chance. Elle monta une bonne centaine de marches dans son cas, tandis qu’une auréole de couleurs accompagnait chacun de ses pas.
Elle se pencherait sur la question plus tard, tout pouvait s’expliquer par une série de causes à effets. Une étude simple des lois naturelles doublée d’une rationalité mesurée permettait de percer n’importe quel phénomène. L’Escalier Enchanteur deviendrait probablement son nouveau passe-temps, pour peu que Maëna ait des minutes à lui consacrer.
La curiosité était essentielle à tout magicien. Celui qui maîtrisait les subtilités du monde pouvait lancer un sort nécessitant un moindre coût en énergie. L’énergie était finalement la seule limite.
Lorsque Maëna éprouvait des difficultés à ordonner ses pensées, elle énonçait des vérités simples. Elle se répéta ainsi les fondements qui organisaient les puissances de ce monde :
— Le Don est l’une des deux branches de la magie à côté de l’Art. Le premier autorise le maniement des éléments dans la limite de l’énergie fournie par le magicien. Jouer avec le feu, l’eau, ou encore faire léviter un objet. Le magicien pourrait creuser un trou en quelques secondes grâce au Don, mais il se sentirait aussi fatigué que s’il lui avait fallu une heure pour retourner la terre à l’aide d’une pelle.
La jeune lémurienne gravit une dizaine de marches de l’Escalier Enchanteur sans que la sortie se rapproche. Elle poursuivit donc avec la deuxième branche de la magie :
— L’Art, quant à lui, ne mérite pas de développement. Aucunement lié à l’énergie, méconnu à l’image de son inanité.
L’inutilité de l’Art lui semblait si évidente qu’elle hésita à poursuivre sa présentation. L’Escalier Enchanteur décida de prolonger son ascension.
— C’est d’accord, satané Escalier. L’artiseur est donc celui qui peut sentir les individus vivants qui se trouvent à proximité. Les plus doués peuvent même lire dans les pensées. Une faculté insignifiante qui aurait pu avoir son utilité si les lémuriens ne disaient pas tout ce qui leur venait à l’esprit sans user des frivolités du langage propre aux humains. L’Art ne mérite pas davantage que ces quelques mots.
L’Escalier Enchanteur sanctionna cette conclusion par une vingtaine de marches supplémentaires avant que Maëna ne parvienne à son sommet.
Elle vérifia l’état de ses genoux ensanglantés. La blessure était non mortelle, aussi la lémurienne ne s’en préoccupa aucunement.
La surface carrelée de la place principale s’ouvrit pour permettre à la jeune magicienne d’émerger à l’air frais et sec, climat propre aux nuits d’été sur l’île lémurienne. La lune déposa sur elle un rayon affectueux, avant de la quitter pour baigner l’Artefact de sa bienveillance.
L’Artefact était une pierre unique, anguleuse aux lignes nettement tracées. Il lévitait comme à son habitude au centre exact de l’île. Parallélépipède énigmatique, losange impénétrable, la science de ses pairs ne parvenait pas à percer ses propriétés. Elle appréciait d’autant plus l’Artefact qu’il résistait toujours à l’expertise de Kandra. La Sage tentait depuis des années d’asseoir son autorité sur le Cercle en réalisant ce qu’aucun n’était parvenu à faire : soumettre l’Artefact. Déferlante de magie ou science subtile, la pierre continuait, envers et contre tout, de danser dans les airs, se refusant à toucher le sol, tournoyant inlassablement sur son axe.
Sa civilisation fonctionnait ainsi. Le sentiment était interdit, seule l’avancée scientifique importait, et les lémuriens obéissaient au plus puissant. Savoir et influence étaient intrinsèquement liés.
Chacun se plaisait à affirmer que l’individu qui dominerait l’Artefact régnerait éternellement sur le Cercle. Maëna aimait l’idée farfelue que l’inexplicable ait toujours une place en ce monde, comme pour l’Escalier Enchanteur. La tenue en échec de Kandra ne faisait qu’ajouter à son plaisir.
La jeune lémurienne pensait à toute vitesse, énonçant des vérités connues de tous. Elle devait occuper son esprit, sans quoi elle perdrait la raison. Cherchant à fuir la réalité des derniers jours, elle avança.
Les blocs de logements se succédaient. Aucune végétation ne polluait l’île. Même les murs demeuraient immaculés de toute trace d’usure. Parfois, un des rares passants observait curieusement Maëna avant de poursuivre sa route d’un pas décidé. Une cascade obligea la jeune magicienne à un détour qui la mena hors de la cité.
Le sentier escaladait une pente rocailleuse. Des minéraux de toutes les compositions jonchaient le sol. Certains étaient fades, d’autres lumineux. Mais aucun ne recelait une propriété particulière. Maëna gravit donc la légère pente sans un regard pour ce chemin scintillant.
Perdue dans ses pensées, elle avait marché sans se préoccuper de sa destination. Elle se retrouva malgré elle sur une pointe de l’île, un lieu que ses souvenirs n’identifièrent pas immédiatement. Son Kâla.
Elle n’avait pas eu le loisir de se déplacer à sa guise depuis des années. Rien d’étonnant à ce que son inconscient la porte jusqu’à ce lieu qu’elle ne pouvait que se représenter en esprit.
La lémurienne s’apprêtait à rebrousser chemin, rongée par la solitude, lorsqu’elle les aperçut. Toute son ancienne promotion alignée face à l’horizon plat qu’offrait l’océan.
Heureuse, elle dévala le sentier qui menait vers ses anciens camarades. Elle identifia Erwin, son ami avec qui elle avait autrefois tant partagé. Elle aurait reconnu entre mille sa tignasse aux reflets anormalement roux, coupée court quand tout autre lémurien préférait de longues mèches droites. Ses cheveux demeuraient suffisamment touffus pour que le blanc salin caractéristique des lémuriens soit visible de loin. La dernière fois qu’elle avait vu les jeunes de sa génération, l’Union leur était inaccessible.
Or, une trentaine de magiciens aguerris communiait désormais avec le Kâla, liés les uns aux autres dans une parfaite harmonie, effectuant un ballet lent et maîtrisé sur ce rivage de sable au pied d’un océan calme.
Des colonnes d’eau serpentaient, attentives, réalisant des circonvolutions envoûtantes. Les vagues elles-mêmes s’étaient interrompues sous la volonté collective des magiciens.
La sérénité du moment ne la trompa pas. Ses compagnons annonçaient à l’univers leur venue.
L’Union rendait possible cette incroyable démonstration de puissance. Partageant leur quotidien depuis toujours, les jeunes lémuriens étaient considérés comme prêts à rejoindre le Cercle lorsqu’ils révélaient leur capacité à s’unir dans le Kâla. Ensemble, ils pouvaient prétendre à une magie inaccessible individuellement. L’Union représentait l’aboutissement de plusieurs années d’apprentissage auxquelles nombre d’entre eux n’avaient pas survécu. Ce lien était rendu possible par le partage de ces années d’épreuves particulièrement difficiles.
Sans que les lémuriens le soupçonnent, l’Union était en fait une manifestation de l’Art. Ces magiciens, méprisant tout ce qu’ils ne pouvaient expliquer et rejetant l’Art avec les incroyables possibilités qu’il rendait réalisables, avaient dans leurs traditions ce mécanisme d’apprentissage qui leur permettait d’unir leur force.
Sans le savoir, ou plutôt sans accepter de le voir, les lémuriens avaient ainsi la preuve évidente qu’un magicien pouvait également être artiseur. La croyance selon laquelle la pratique du Don était totalement incompatible avec une maîtrise de l’Art se révélait erronée. Leur orgueil faisant, ce savoir perdu depuis des décennies demeurait donc inaccessible.
Aujourd’hui, la formation de ses pairs s’achevait, sans aucune cérémonie ni rassemblement festif. Le besoin de symboles était propre aux incultes, une pratique d’un ancien temps jugée néfaste pour l’avancée de cette civilisation supérieure. Seuls les actes comptaient pour ceux de sa race.
Séparément, sans l’Union, aucun n’existait. Ensemble, intrinsèquement liés par les années, ils formaient une Famille pleinement reconnue dans le Cercle.
Oubliant un instant qu’elle n’avait plus sa place auprès d’eux, Maëna s’apprêtait à les féliciter lorsqu’une main sillonnée de veines se posa sur son épaule :
— Maëna, ils ne comprendraient pas, il te faut lâcher prise…
Renlëph la fixa avec un regard à la hauteur de l’affection qu’il avait pour chacun de ses poulains. Il était celui qui se chargeait de leur éducation. Dès leur naissance, les lémuriens étaient arrachés à leurs parents, ignorant jusqu’à leur identité. Leurs géniteurs pouvaient les côtoyer tous les jours en ignorant qu’il s’agissait de leur propre progéniture. Rien ne les empêchait de le savoir, mais aucun ne s’en souciait. Renlëph les élevait, les chérissait, les consolait. Il était un père, une mère, une famille.
Pourquoi désigner ce vieux grincheux pour une telle responsabilité ? Parce qu’il ne voyait pas le monde sous un angle tout à fait rationnel. Son cœur était celui d’un enfant, bienveillant et compatissant. Même Kandra concédait que l’éducation cartésienne ne convenait pas aux plus jeunes. Renlëph veillait donc à leur apporter une chaleur quasiment humaine quand les autres adultes se chargeaient tour à tour de leur formation. Dans leur domaine d’expertise, chacun de leurs professeurs leur imposait des exercices redoutables qui les façonnaient et les forgeaient jusqu’à correspondre à ce qui était attendu d’un lémurien digne de ce nom.
— Renlëph, tu m’as manqué ! s’écria Maëna en se jetant à son cou.
— Ah, eh bien… toi aussi ma petite Maëna, toi aussi, répondit-il avec un sourire gêné. Dis-moi, tu as fait trembler toute l’île au point de me sortir d’une sieste bien méritée ! Qu’ont-ils fait pour te mettre en rogne ?
Les lémuriens préféraient de courts repos à une véritable nuit de plusieurs heures afin d’optimiser leur temps de travail.
— Comment as-tu deviné que c’était moi ?
— Maëna, tu as toujours été la plus complexe de mes protégés. Brillante, mais perdue dans un enseignement bien trop rigide, pensé pour le nombre et non pour l’exception. Lorsque les Sages t’ont arrachée à moi, je les ai mis en garde sur ce qui surviendrait s’ils n’adaptaient pas leur méthode ! Tu as le cœur et la logique, quand pauvres fous que nous sommes raisonnons exclusivement. La soif de pouvoir nous a amenés à négliger le sentiment et la légitimité, regretta Renlëph. Or le cœur surprendrait le Cercle par sa puissance.
— Ce n’est pas l’avis des Sages… reconnut Maëna, vulnérable en présence de cet homme qui incarnait toute son enfance. Je n’ai plus envie d’apprendre. Étudier, dans quel but ? Cette voie n’est pas la mienne. Guider les lémuriens ? Un autre endossera très bien le rôle.
— Toi seule détiens la réponse, mais je peux t’éclairer d’une certitude, déclara le vieux Renlëph en écartant les bras pour englober ses camarades qui se tenaient un genou à terre, la tête basse. Nous te suivrons !
Elle ne les avait pas vus s’approcher.
Ses amis d’autrefois lui signifiaient leur soumission, ils acceptaient par ce geste le commandement de Maëna qui venait de démontrer par son exploit récent sa suprématie sur ses semblables.
Renlëph s’agenouilla à son tour.
Aucun n’osait croiser son regard.
— Que faites-vous, levez-vous… Erwin, non, pas toi… Regardez-moi ! s’emporta-t-elle sans comprendre. C’est moi, Maëna ! Je suis avec vous, votre égale… bégaya-t-elle. Pourquoi ?
Ils acceptèrent de lever les yeux sur sa silhouette frêle, mais leur genou s’enfonçait toujours dans le sable. Maëna ne parvenait plus à contenir sa douleur. Elle se sentait si seule et acculée. Sa détresse la comprimait au plus profond d’elle-même, stimulant le Puits-de-pouvoir qui veillait, non loin.
Celui-ci surgit de son Kâla, triste et enragé.
Le calme plat de l’eau s’effaça alors, les vagues manifestèrent leur frustration. Des nuages rouges venus d’un horizon lointain enjambèrent l’océan pour déferler leurs caprices sur la petite péninsule. La pluie fouetta les visages, le vent refroidit la chair, la lune disparut derrière un rideau opaque. La quiétude avait déserté l’île en un instant pour les prémisses annonciatrices d’une catastrophe. Le temps était à l’image du cœur de Maëna, perdu et dévasté.
Non, je dois me maîtriser, songea-t-elle. Je ne peux plus le laisser s’emparer de moi.
Elle se rappela le vieil homme agonisant, seul au milieu de l’Assemblée. Une erreur impardonnable. Ses mains se mirent à trembler, la honte l’accablait. Seulement alors, la nature retrouva une certaine sérénité, trop soudaine, qui se voulait inquiétante.
Personne ne s’autorisa un mouvement, même Renlëph demeurait immobile. Maëna lut dans leurs yeux bien plus qu’ils n’en avaient dit.
Du respect.
De l’abnégation.
De la peur.
Maëna avait fait erreur, elle était seule, aujourd’hui et à jamais.
La jeune lémurienne n’interrompit pas sa course, pas même lorsque ses semblables lui portaient allégeance en l’apercevant. Son affrontement avec les Sages avait été perçu par tous, marquant sa supériorité sur le Cercle. Sa nouvelle démonstration auprès de ses anciens camarades avait convaincu les plus sceptiques.
Les façades dénuées de tout défaut défilaient sous ses yeux, réfractant le timide clair de lune. La cité semblait comme recouverte par les eaux, baignée par une symphonie de reflets bleuâtres. Cette myriade de couleurs détonnait avec la sobriété fonctionnelle des habitations. Taillées dans une pierre maculée, les résidences étaient constituées de simples blocs anguleux alignés selon une logique implacable, sans le moindre embellissement.
Maëna s’engouffra dans la ruelle de gauche.
Autrefois pourtant, les étrangers s’émerveillaient en parcourant la ville. C’était une époque si lointaine… Un temps où Ueï n’était pas encore île, où leur archipel ne faisait qu’un avec le continent. Les lémuriens s’étaient coupés du monde et aucun visiteur en mal de rêves n’avait foulé ce sol depuis presque deux décennies. Or, les lémuriens ne s’attachaient jamais au passé pour se tourner vers le futur. Quand une vingtaine d’années pouvaient sembler courtes pour des incultes, elle représentait un passé révolu pour le Cercle toujours tourné vers l’avenir.
Maëna n’emprunta pas le corridor souterrain, aujourd’hui condamné par l’Artefact qui avait érigé une barrière élémentaire. En effet, les chutes d’eau habitées d’une volonté propre pouvaient aussi bien border une terrasse que fermer une ruelle, contraignant les lémuriens à un long détour. Chaque nuit, les cascades s’interrompaient pour abandonner la cité au silence. L’eau séchait sur la pierre jusqu’à disparaître complètement. Puis, passé une heure précise, l’Artefact s’animait un instant et redessinait la ville en changeant l’emplacement de ces torrents verticaux.
Maëna enjamba un pont de verre, des auréoles de couleurs accompagnèrent chacune de ses foulées. Les organismes bioluminescents – pour l’essentiel des algues – réagissaient à son contact.
Lorsque le calme nocturne le permettait, le romantique averti à l’oreille fine pouvait deviner les symphonies chantées par le vent, rarement inquiétantes, souvent envoûtantes. Mais il n’y avait plus aucun être prêt à écouter. L’île protégeait ses habitants des incultes, toutes ces races qui savaient apprécier les sons de la nature pour ce qu’ils étaient : des sons, sans utilité précise.
Ni Maëna ni aucun lémurien n’avait conscience de la beauté des lieux. Son peuple vivait pour la science. Le seul émerveillement connu pour un membre du Cercle était celui procuré par une nouvelle découverte. Le lémurien recherchait inlassablement la reconnaissance de ses semblables.
L’Artefact se profilait au loin. Quelques lémuriens s’affairaient sur la place centrale, se prosternant déjà devant la silhouette effilée de Maëna. Cet intérêt soudain ne lui suscitait que du dégoût. En quête d’une échappatoire, elle bifurqua à droite dans une large avenue barrée par une chute d’eau.
Son esprit rationnel tentait de la protéger de la douleur, en vain. Seul le sommeil la soulagerait de sa turpitude.
Incapable d’étouffer ce sentiment de solitude, elle se fraya un chemin sans même ralentir. D’un geste de la main, elle dévia violemment la cascade pour accéder à la rue qu’elle dissimulait. Un coup de tonnerre lointain condamna son geste. Aucun lémurien ne se permettrait jamais de violer les créations de l’Artefact qui étaient sacrées.
Apercevant enfin sa demeure, elle mit fin à cette course folle. Elle avait besoin de repos pour oublier. Elle devait rapidement oublier.
La porte coulissa sur son ordre. La pièce baignait dans une lumière diurne. Une fenêtre offrait une vue sur l’Artefact. Des bibelots et des livres annotés s’entassaient sur de larges paillasses. Derrière ce monticule se dessinait un escalier en colimaçon menant à sa chambre.
Maëna se dirigea vers celui-ci sans prendre la peine d’allumer les lanternes à flammes bleues. Arrivée au milieu des marches, un long craquement rompit le silence. Une arche se découpa dans la cloison au fond de la pièce. L’accès donnait sur le salon de Kandra qui jouxtait le sien.
La Sage la rejoignit, se blessant la hanche sur un angle de table.
— Au nom du Kâla, que fais-tu donc dans le noir ? railla Kandra tout en éclairant de sa magie les lieux. Je te cherchais !
Maëna fixa aussitôt la tunique de Kandra. Le vert avait cédé sa place au rouge. Du sang maculait entièrement le vêtement, ce qui ne dérangeait pas la Sage outre mesure.
— Chaque lémurien a ressenti le flux de puissance dont tu as inondé l’île. Tu as en fin de compte découvert ton Puits-de-pouvoir, nous allons pouvoir travailler ensemble. Nous réaliserons les plus grands exploits connus, nous inscrirons nos noms dans l’Histoire !
Maëna n’écoutait pas, elle ne s’étonna même pas du changement d’attitude de Kandra qui montrait enfin de l’intérêt pour autre chose que ses expériences. Non, elle ne voyait que le sang. Ces taches pourpres inondaient sa vision. Qu’avait-elle fait ?
— Je songe à mener personnellement ta formation, tu ne seras plus encombrée par l’incompétence de ces miséreux cherchant absolument ma reconnaissance. Nous dompterons l’Artefact, nous…
— Est-il vivant ? parvint à articuler Maëna.
La Sage la fixa, hébétée, sans saisir ce qui lui avait valu d’être interrompue.
— Qui donc ? interrogea Kandra avant de soudainement comprendre l’allusion sans en mesurer pour autant la portée. Quelle importance cela peut-il encore avoir ? Tu représentes le salut du Cercle, l’avenir de chaque lémurien. Je dois reconnaître que s’ils ne t’avaient pas poussée dans tes retranchements, des années auraient pu s’écouler avant…
Son corps trembla.
Son esprit se brisa.
Toute raison l’abandonnait.
— Est-il mort ? exigea Maëna avec une autorité qu’elle ne se connaissait pas.
Kandra la dévisagea comme si elle la découvrait. Sur son visage, habituellement si fermé, se lisait un début d’incompréhension lorsqu’elle concéda :
— Les Sages ne sont plus que quatre.
Plusieurs cycles lunaires s’étaient écoulés sans que Maëna donne un quelconque signe de vie. La jeune magicienne demeurait sur son lit, les yeux vidés de toute expression, fixant un point lointain visible pour son seul regard. La tête sur les genoux, recroquevillée, elle tenait cette position depuis des jours.
Kandra l’avait rapidement quittée, désarçonnée par le simple fait que sa jeune élève puisse sangloter. Pleurer témoignait d’une émotion forte ; or la rationalité lémurienne excluait – ou aurait dû exclure – l’idée même de sentiment. Les spécialistes s’étaient succédé à son chevet, inaptes à identifier ce mal qui ne répondait à aucune logique. Le corps intact, l’esprit mis à mal, rien qu’ils ne pouvaient expliquer par leur science.
Maëna souffrait de l’impensable réalité. Cette vérité dont elle ne pourrait plus jamais se détacher. Elle vivait encore et encore l’affrontement qui avait bouleversé son existence. Incapable de contenir son Puits-de-pouvoir, cette incroyable quantité d’énergie s’était emparée d’elle. Grisante, dévastatrice. Des années de colère avaient ensuite scellé le sort du vieil homme.
Les images se succédaient dans une boucle aussi interminable que réaliste.
Les éléments se déployèrent dans un tumulte enragé. Le vent le malmena, l’eau noya ses poumons, le feu brûla sa chair, les éclairs anéantirent son cœur. Le Sage sombra. Ce sentiment d’étouffement s’estompa enfin pour une réalité non moins dévastatrice.
Meurtrière.
Elle avait tué.
Une larme s’échappa, la lémurienne ne supportant plus le tourment qui l’habitait. Maëna se balançait d’avant en arrière, les lattes du lit grinçant selon un rythme malaisé.
Elle réalisa qu’elle ignorait tout de son professeur, jusqu’à son nom. Sa mémoire travaillait à réunir tous les moments partagés avec le vieux Sage. Des reproches, de la douleur, de la rancœur à la voir réussir des exercices pourtant conçus pour la tenir en échec, mais aucun nom.
Orgueilleuse et revancharde.
Froide et insensible.
Elle avait tué.
La douleur fut si insoutenable que son esprit céda, libérant ses pensées dans un univers sans saveur. Son regard se fit vitreux, dépouillé de toute émotion. Ni culpabilité, ni honte, ni désolation, rien que le vide dans sa définition même. Le sommeil s’empara alors de son âme ravagée.
Des voix s’élevèrent, lointaines et insaisissables. Ses membres furent déplacés, elle était un pantin. Les moindres parcelles de son corps furent auscultées, elle n’en avait cure. Maëna ne voulait plus de cette réalité, préférant le néant à une vérité qu’elle se refusait à accepter. Elle se satisfaisait de ce repos dépourvu de rêve où rien n’était attendu d’elle.
Leur expertise inopérante, les médecins lémuriens cessèrent de l’observer et quittèrent la pièce, leur orgueil blessé par l’échec. Ces derniers ne relateraient pas leur ignorance à Kandra et s’épargneraient des invectives glaciales. Agacée, celle-ci ne se préoccupait de toute manière plus du sort de son élève ; la science n’attendait jamais.
Le battant se ferma sur les guérisseurs pour abandonner le lieu au silence tandis que la folie emportait Maëna dans une énième introspection ravageuse. Des images brutales dévastaient sans ménagement le peu de bon sens qui lui restait.
Tourmentée et noyée par des pensées contradictoires, un contact humide lécha sa peau. Elle chassa l’insecte d’un revers de main.
Insistante, la caresse douce et huileuse macula alors sa joue en se faisant plus pressante. Une chaleur apaisante irradia son corps. Ses paupières s’entrouvrirent, comme par magie.
— Laissez-moi tranquille, articula Maëna en forçant ses yeux à se clore.
Le contact au creux de son cou se fit plus insistant. Une joie contagieuse se frayait un chemin parmi les ténèbres. Bientôt, la brume céda du terrain. Maëna tentait de le retenir, mais ce crachin qui la protégeait de la réalité coulait entre ses doigts.
Soudain, l’espoir d’un nouveau départ perça le rideau épais qui la coupait du monde. Malgré tous ses efforts pour se maintenir dans cet état second, son esprit émergeait du néant.
Une existence différente l’attendait, une vie demeurait possible. Son estomac gronda son mécontentement, ses membres parcourus de fourmillements réclamèrent du mouvement. Son corps se réveillait.
— Non, je ne veux pas ! objecta-t-elle en se redressant subitement.
Désorientée, la vision engourdie, elle fut contrainte de se rallonger. Le plafond était lisse et lui paraissait de plus en plus réel. Elle n’était plus dans cette léthargie acceptée. Malgré toute sa volonté, elle ne parvenait plus à se maintenir dans cet état de semi-conscience. Faire face la terrifiait.
Après quelques minutes, Maëna s’essaya à une nouvelle tentative. Avec précaution cette fois-ci, elle s’assit au bord de son lit, un tremblement subtil animant ses jambes.
Il faisait nuit, la lune baignait la pièce de sa lumière. Libre de tout mobilier, sa chambre donnait seulement sur une salle d’eau. Étrangement, personne ne veillait sur elle.
Elle salua sa vieille amie, la solitude, puis se leva en s’appuyant sur le matelas constitué d’une gelée synthétique propice à la récupération de l’organisme. Ses muscles répondirent péniblement, mais elle parvint à parcourir quelques mètres jusqu’à une vasque. Maëna rinça son visage à l’eau tiède. Comme toujours, une tunique propre l’attendait, accompagnée d’une cape épaisse équipée de nombreux replis de rangement. Plus inhabituel néanmoins, une sacoche visiblement remplie avait été déposée dans un coin, la bandoulière suspendue à une lampe à flamme bleue.
— Il y a quelqu’un ? bafouilla Maëna.
Sa question était purement rhétorique, elle était évidemment seule comme toujours. Il s’agissait davantage de vérifier que sa voix pouvait encore émettre des sons après tout ce temps.
Était-elle bannie de l’île ? Kandra était la seule à pouvoir l’exiger et elle n’avait pas paru outre mesure affectée par la mort du Sage. Non, l’identité de la personne qui avait déposé ces vivres était tout autre.
Scrutant la gibecière, elle l’ouvrit pour en inspecter le contenu. Des provisions impérissables particulièrement nourrissantes, quelques outils et… une tache violette qui se faufila au fond pour se dissimuler à sa vue. Elle lâcha la sacoche qui se réceptionna dans un bruit sourd.
— Tiny ! se ravit Maëna. Fripouille, c’était donc toi qui me barbouillais le visage pour me réveiller ! Que fais-tu à te cacher de cette manière ? Je te fais peur ? Ce serait bien la première fois.
Le petit être gélatineux lévita jusqu’à elle, la fixant de ses grands yeux implorants.
— Qu’attends-tu canaille, viens !
La matière rosâtre se jeta sur la jeune lémurienne, lui offrant un câlin affectueux et sincère. Tandis que Maëna lui gratouillait la tête, Tiny quitta la concave de sa main pour se glisser sous le sac. Il le souleva suffisamment pour que Maëna s’en empare.
La lémurienne lui fit plaisir et entreprit de se changer.
Tiny était né d’une expérience ratée. Kandra lui avait demandé de concevoir un djinn à partir de pure énergie. Il s’agissait d’une de ces entités capables de se transformer pour la forme de leur choix. Créature magique veillant au bon équilibre de la nature, un djinn pouvait adopter l’aspect d’un animal de son élément : la Terre, l’Air, l’Eau, ou le Feu.
Malheureusement, Tiny n’avait pas l’incroyable intelligence d’un djinn. Il pouvait léviter, mais sans possibilité de se transformer, en animal du moins. Lorsque Kandra voulut s’en saisir, la matière virant parfois au violet s’était dispersée entre ses doigts avant de se reconstituer.
La Sage décréta que l’expérience était un échec et ordonna à Maëna de la détruire. Celle-ci n’en fit rien et le garda secrètement auprès d’elle. Par contradiction et esprit de rébellion à l’origine, Tiny était par la suite devenu une présence réconfortante et amicale pour Maëna. Il semblait comprendre quand elle lui parlait. Ce qui suffisait.
Alors qu’elle mangeait quelques algues séchées réputées pour leur apport nutritif important, Tiny se mit à tournoyer dans toutes les directions, lui désignant la porte.
— Ce n’est pas le moment de jouer Tiny, j’ai besoin de me reposer.
L’intéressé insistait avec une ténacité qu’elle ne lui connaissait pas, traînant son sac jusqu’au couloir au moyen d’efforts colossaux.
Maëna consentit à se lever et regrettait d’ores et déjà le confort de son lit. Elle avait pensé dormir, encore un peu. C’était sans compter les projets du garnement gélatineux qui poussait maintenant la besace dans les escaliers, marche après marche.
Elle le rejoignit avec lassitude. Aucun impératif n’exigeait qu’elle se terre après tout.
— C’est d’accord, je te suis. Où veux-tu m’emmener ?
Après une pirouette satisfaite, Tiny quitta la demeure pour disparaître dans la nuit. Maëna suivit son sillage, le perdant parfois de vue avant qu’il ne reparte toujours plus rapidement dans des circonvolutions aériennes.
L’air nocturne était rafraîchissant sans être mordant. Elle aperçut alors l’Artefact au loin. Et si elle croisait un autre membre du Cercle ? Si un magicien lui portait de nouveau allégeance pour son acte infâme, Maëna ne le supporterait pas.
Un pas en arrière, puis un second. Elle tourna les talons, Tiny lui barra aussitôt le chemin de ses grands yeux saisissants. Le petit être faisait preuve d’une détermination qu’elle ne lui connaissait pas. Il ne lui céda pas un pouce de terrain.
Contre toute attente, saisie par les encouragements de son ami qui ne tenait plus en place, Maëna avança jusqu’au pied de l’Artefact. Le sol pavé s’ouvrit sur un escalier menant aux niveaux inférieurs.
— Allons-y, j’espère que ce que tu veux me montrer est important… concéda-t-elle après un soupir, lasse.
Deux pirouettes avant de disparaître, Tiny s’étira en un semblant de sourire. Le chevaucheur de brume allait être content de lui, il lui amenait Maëna, seule.
Une lumière émanait de la pierre, légère et discrète. Le phénomène lui permit de situer l’emplacement des marches. Elle ralentit toutefois sa progression, cédant du terrain à Tiny afin de ne pas se blesser.
La jeune lémurienne avait dépassé l’Assemblée et le petit laboratoire conçu par Kandra pour atteindre un couloir dont elle ignorait l’existence. Ce corridor étroit et long s’enfonçait selon une pente légère. L’accès ne donnait sur aucune porte ni ramification quelconque. Ce goulet ne menait à rien, sinon à un mur poussiéreux qui marqua la fin de leur escapade nocturne.
— C’est malin, un beau couloir condamné, magnifique, Tiny ! s’emporta Maëna en appuyant sur la pierre pour soutenir ses propos.
Son ami lui cracha un liquide rosâtre qui disparut avant même d’atteindre la lémurienne. Revêche et acariâtre, Tiny se glissa dans une fissure de ce mortier vieux de plusieurs siècles.
Du mortier.
Ce simple procédé suffit à susciter l’intérêt de la lémurienne. Cette technique provenait des pratiques incultes. Un tel mur ne devait pas se trouver à l’intérieur de leur cité, ce qui avait immédiatement éveillé sa curiosité. Les lémuriens creusaient la pierre grâce au Don ; cet ouvrage ne pouvait être que l’œuvre d’un bâtisseur, ces êtres de petite taille qui accordaient davantage de crédit à la beauté qu’à la fonctionnalité.
Maëna hasarda sa magie sur la cloison. Une énergie veillait en ces lieux. Curieusement, le phénomène dépassait toute sa science. Un constat suffisamment rare pour être souligné, surtout pour une réalisation inculte.
— Tiny, où es-tu passé ? marmonna-t-elle sans grande assurance.
Elle rebroussa chemin, risqua ses mains sur la paroi à la recherche d’un indice quelconque qui aurait échappé à sa vigilance, sans succès. Elle retourna alors devant l’interstice où Tiny s’était glissé.
Où menait donc ce couloir ? Son ami devait bien être quelque part.
Ses doigts ne rencontrèrent dans cette fissure rien d’autre que de la pierre froide et rugueuse. Le mortier semblait régulier et aucune faille ne laissait deviner par quel miracle Tiny avait pu se faufiler de l’autre côté. Maëna la sentit alors même qu’elle s’apprêtait à abandonner : une imperceptible vibration canalisée au plus profond du mur.
Instinctivement, elle alimenta en énergie le sort qui sommeillait.
Les pierres tremblèrent. D’un regard, elle veilla à la solidité structurelle du couloir qui ne laissa apparaître aucune fissure. Les murs s’éloignaient et elle pouvait désormais tendre les bras sans mal dans cet espace si étroit quelques secondes avant. Les briques s’entremêlèrent selon un schéma complexe jusqu’à former une arche aux motifs délicats. L’ouverture était colossale, voire intimidante.
Aucun de ses pairs ne semblait avoir réagi à ce déferlement de magie. La nuit était calme et muette.
Après un mouvement de recul, Maëna se risqua à franchir l’embrasure. L’alphabet dessiné sur la voûte s’anima. Une force invisible écrivait, peut-être même racontait-elle une histoire. Alors, des centaines de lampes à flamme bleue l’accueillirent comme une vieille amie.
Ce qui se présentait sous ses yeux défiait toute logique.
La science.
Ses certitudes.
Sa conception du monde.
Maëna ne croyait pas si bien dire.
Lorsque Maëna franchit le seuil de l’entrée, son éducation lémurienne vacilla face à tant de beauté. La stupéfaction de découvrir un tel lieu dissimulé sous le nez de son peuple ne suffisait pas à justifier son émerveillement. De la caverne émanait une énergie ancienne qui ajoutait une pointe de mystère à l’instant.
Après quelques pas dans l’allée centrale, Maëna se surprit à détailler chaque recoin. Pour un lémurien, admirer autre chose que le résultat d’une expérience était non seulement inhabituel, mais surtout invraisemblable. Aussi invraisemblable que cette salle immense inconnue de tous, juste sous leurs pieds, éclairée par d’innombrables flammes magiques. Le feu crépitait étrangement dans de larges cheminées dont les briques semblaient neuves et épargnées par la suie. Des fauteuils accueillants aux couleurs vives étaient disposés dans la chaleur de ces foyers.
Il y avait aussi des étagères sur plusieurs niveaux qui supportaient le poids de milliers d’ouvrages bannis. Autant de livres interdits à la lecture pour leur contenu jugé indigne par les Sages. Des auteurs de toutes les civilisations – hommes, bâtisseurs, amazones, tribus du Sâhr, gitans – composaient cette incroyable collection.
Maëna s’aventura parmi les allées. Le lieu devait être protégé par une magie particulièrement puissante pour parvenir à demeurer secret, songea-t-elle. Elle ignorait que l’absence de sensibilité des lémuriens à leur environnement suffisait à expliquer que personne n’ait jamais découvert la caverne. Cette bibliothèque ne demandait qu’à être visitée par des esprits curieux.
