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Dans une Pangée terrassée par la terreur, Valérian et Indra résistent, guidés par leur courage et aidés de leur ingéniosité
Je menais une vie simple, sans mésaventure, parfaite pour un fils de forgeron habitant un village du nord de l’Empire. Puis j’ai secouru cette louve géante livrée à son sort. Depuis, nos esprits sont liés, nous ne faisons qu’un.
J’ignorais alors que le Grand Guide dévasterait mon village natal pour nous retrouver. Contraint à la fuite, j’ai parcouru un monde qui m’était totalement inconnu. Un monde de magie, de djinns, et de civilisations oubliées.
Désormais, mon cœur réclame vengeance. Le Grand Guide et ses valkyries ne m’effraient pas, ils ne m’effraient plus.
Je suis Valérian, je suis l’Étinceleur.
Découvrez le premier tome d'une saga d'heroïc fantasy et plongez au coeur de l'univers de Valérian, l'Etinceleur !
EXTRAIT
Depuis qu’ils étaient sortis des marais, deux journées s’étaient écoulées. La séance du soir fut comme toutes les autres : douloureuse. Val commençait à intégrer les différentes parades, mais Rodd contrait toutes ses attaques sans même transpirer. Son professeur ne le ménageait pas. Val recevait une série de bleus pour lui rappeler chacune de ses erreurs. Par contre, pour ce qui était de la séance du matin, Val faisait d’importants progrès. Le colibri, bien que toujours présent à chaque séance, ne lui avait plus donné de coup de main. Il se débrouillait seul. Au début, il ne parvenait qu’à effleurer la conscience des plus gros mammifères. Et une fois qu’il y parvenait, il se concentrait sur l’animal durant toute la séance.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Coup de coeur ! La plume de Mathieu Videcoq est fluide et captivante. Il s’agit d’un premier roman attachant, émouvant, avec une incroyable maîtrise de la langue française, une intrigue passionnante avec plein de rebondissements, des personnages fascinants aux belles valeurs. Rien n’y manque, les descriptions sont juste ce qu’il faut et l’humour et le suspense sont présents tout au long du récit. - Blog Au pays de Goewin
Un très beau roman Fantasy qui véhicule de belles valeurs. Je trouve ce roman bien ficelé, l'intrigue forte et riche en rebondissements. J'ai hâte de lire la suite de ce roman fantastique bourré d'aventures extraordinaires. - Blog Cocomilady
À PROPOS DE L'AUTEUR
Originaire d’un petit village de la région grenobloise, Mathieu Videcoq grandit entouré par la nature. Il découvre le plaisir de la lecture dès son plus jeune âge grâce à Érik L’Homme, un écrivain enthousiaste et passionné. C’est pendant ses études de droit qu’il se lance dans le premier volet des aventures de l’Étinceleur. Passionné d’aviation, il retrouve dans l’écriture le même sentiment de liberté que lui procure le pilotage.
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Seitenzahl: 341
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Originaire d’un village de la région grenobloise, Mathieu Videcoq grandit entouré par la nature. Il découvre le plaisir de la lecture dès son plus jeune âge grâce à Érik L’Homme, un écrivain enthousiaste et passionné. C’est pendant ses études de droit qu’il se lance dans le premier volet des aventures de L’Étinceleur. Passionné d’aviation, il retrouve dans l’écriture le même sentiment de liberté que lui procure le pilotage.
À toi, lecteur.Petit ou Grand-au-cœur-d’enfant,L’Étinceleur t’appartient désormais.Il te revient de le faire vivre au gré de ton imagination.
L’omniprésence des montagnes était intimidante. Les hauts sommets ne pouvaient que se laisser imaginer. L’horizon était bas. Un rideau gris privait la vallée de la clarté de la lune.
Pourtant, les lieux étaient inondés d’une couleur ambrée. Des flammes imposantes dansaient calmement dans la nuit. Les champs étaient parsemés d’étoiles rougeoyantes se mouvant au gré du vent. Le silence était inquiétant. Seul un clapotis lointain et régulier se laissait entendre. La scène semblait irréelle. Baissant la tête, son regard se posa sur ses mains. Elles étaient ensanglantées.
Valérian se réveilla en sursaut. Les poings serrés sur sa couverture, le jeune homme resta assis sur son lit. Haletant et couvert de transpiration, il revint peu à peu à la réalité. Lorgnant par la fenêtre, son regard se perdit dans la forêt attenante.
Ces visions étaient de plus en plus fréquentes et semblaient toujours plus réelles. Il ne voyait pas seulement par les yeux de cet homme, mais partageait jusqu’à ses sentiments. Comme s’il s’agissait d’un souvenir. Il ressentait le vent chaud caressant sa peau, les gouttes de sang dégoulinant sur celle-ci. Il se sentait comme prisonnier d’un corps qui n’était pas le sien.
La porte de sa chambre s’ouvrit à la volée. Son père se jeta avec lourdeur sur le lit. Earl l’empoigna avec ses bras puissants avant de lui ébouriffer énergiquement les cheveux. Après l’avoir relâché, le forgeron, arborant un large sourire, s’exclama :
— Mon garçon, encore une magnifique journée qui s’annonce. Qu’attendais-tu pour te lever ! Tu as passé une bonne nuit ?
Val ne souhaitait pas gâcher la traditionnelle bonne humeur de son père. Il choisit de ne pas parler de tous ces cauchemars qui se répétaient et éluda la question.
— Ma nuit ? Parlons plutôt de mon réveil vieille branche ! rétorqua-t-il avec un début de rictus, avant de se jeter de tout son poids sur son père.
Ils chutèrent ensemble du lit et la bataille se poursuivit sur le parquet. D’abord surpris, le forgeron se libéra du poids de l’adolescent en le propulsant avec force sur le matelas.
Val arbora un sourire triomphant tout en se mettant debout sur sa couche. L’artisan était en mauvaise posture. Sa musculature imposante ne lui serait d’aucun secours, allongé de la sorte. C’était du moins ce que Val présumait.
Animé d’une vivacité surprenante, son père lui faucha la jambe. Pour son âge, il était sacrément vif ! Valérian perdit aussitôt l’équilibre. Tentant de se rattraper, il tendit la main vers la lampe à huile suspendue au mur. Elle lâcha sous son poids avant de se briser sur le parquet. Le bruit de verre mit un terme au chahut.
Des bruits de pas. Quelqu’un approchait. Jetant une couverture à son fils, son père lui dit dans un murmure rapide en désignant la lampe :
— Cache-moi vite ça !
Val obéit avec hâte. Un grincement de gonds, et une femme apparut dans l’encadrement. Sa mère était vêtue d’une robe simple, d’un vert légèrement terni par les heures de travail. Cintré, le vêtement dessinait une silhouette fine. Malgré ce simple accoutrement, sa longue chevelure sombre lui donnait une allure majestueuse. Ses traits doux accentuaient son regard bienveillant et maternel.
Les deux gladiateurs qu’ils étaient tentèrent tant bien que mal de feindre l’innocence.
— Earl, je me retrouve avec deux garçons à éduquer maintenant ? déclara-t-elle avec un sourire mesuré, les mains sur les hanches.
— Maureen ma douce, j’ai, par inadvertance, trébuché. C’est sûrement ce bruit sourd que tu as entendu, argumenta-t-il en se tenant le genou avec une grimace exagérée.
— Bien sûr, au temps pour moi… Val, ton déjeuner t’attend dans la cuisine.
Les deux hommes échangèrent un regard complice, mais prématurément victorieux. Marquant un temps d’arrêt sur le seuil, Maureen ajouta à l’intention de son époux :
— Veille toutefois à nettoyer les débris de la lampe à huile. Elle ne se serait pas, par inadvertance bien entendu, dissimulée sous la couverture de ton fils ?
Une fois la porte fermée, ils éclatèrent de rire. Earl avait un physique imposant qui trahissait son métier. Un crâne dégarni et une barbe négligée lui donnaient un aspect renfrogné. Sous le tablier de cuir usé et un simple pantalon de toile gris, se cachait en fait un enfant au grand cœur. L’omnipotence d’Earl n’intimidait personne, pas même les plus jeunes. L’ensemble du village connaissait son forgeron comme quelqu’un d’altruiste, de chaleureux et d’accessible.
Tout en remettant de l’ordre dans sa tenue, Earl offrit à Val son plus beau sourire :
— Je te débarrasse de cette lampe. Je file travailler sur la charrette d’Audric, notre très cher voisin.
— Pourquoi ne pas la réparer lui-même ?
— Tu n’ignores pas que son métier est un véritable art, ironisa Earl. Il refuse que son temps soit employé à une aussi basse besogne, voyons, Valérian !
Val n’était pas étonné. Audric était un chaudronnier aussi talentueux que narcissique. D’après lui, nul ne pouvait rivaliser avec ses talents. Il ne sortait jamais plus que nécessaire, et chacune de ses apparitions était l’occasion pour lui de dénigrer toute personne ayant le malheur de croiser son chemin. Depuis le temps, les villageois s’étaient non seulement habitués au spécimen, mais ils avaient même appris à apprécier le franc-parler du vieux grincheux.
— Je serai en bas si ta mère me cherche, l’informa Earl, déjà dans le couloir.
Val ne s’attarda pas et quitta à son tour la chambre. La cuisine était une pièce simplement meublée et ouverte sur le salon, pièce dans laquelle Maureen s’affairait à la préparation du repas sur un grand plan de travail.
Val s’assit sans un mot. Devant lui, la fenêtre offrait une vue imprenable sur le village en contrebas.
Le forgeron, épaulé par les villageois, avait bâti leur magnifique demeure en amont du village, de telle sorte qu’il puisse travailler sans gêner personne.
D’autres en revanche ne s’étaient pas donné cette peine. En contrebas se trouvait le nid d’un Audric pas franchement dérangé de réveiller la moitié du village par ses coups de marteau. Finalement, en bon coq de Nébia, le vieil homme sonnait toujours le réveil bien avant le lever du soleil.
— Je t’ai préparé un petit quelque chose, proposa Maureen en lui tendant une assiette.
— Merci m’man, marmonna-t-il sans grand enthousiasme.
Val sentit peser sur lui un regard inquisiteur. Sa mère s’assit aussitôt en face de lui. Elle lisait en lui comme dans un livre ouvert. Faisant mine de ne rien remarquer, il commença à manger tout en ruminant ses visions oniriques. Patiente, elle attendit en silence.
Sa maigre collation terminée, Val remarqua qu’elle n’avait pas bougé. Il fut contraint de s’expliquer :
— J’ai encore eu une nuit agitée, rien de bien nouveau.
— Encore les mêmes cauchemars ? demanda-t-elle d’une voix posée et rassurante.
— Oui. Ils sont de plus en plus fréquents.
— Tu sais, avec le temps…
Val se leva subitement et explosa de colère, renversant le contenu de son verre d’eau sur le plancher. Personne ne pouvait comprendre ! Il ne voulait pas entendre une énième fois le même refrain.
— Non ! Chaque nuit, c’est la même chose. Toujours ces maudits cauchemars qui me hantent ! Tu trouves ça juste toi, que je n’ose même plus aller me coucher ? Pourquoi moi ? Ça faisait des semaines que je n’en avais pas eu, je pensais en être débarrassé… et les revoilà ! Tu crois que ça me plaît à moi de voir souffrir tous ces gens alors que je ne peux rien faire pour eux ? J’en peux plus…
Désemparé, il s’avachit sur sa chaise. Les yeux emplis de larmes de sa mère brillaient dans cette semi-obscurité.
— Mon chéri… si seulement je pouvais t’aider à comprendre, mais…
Maureen s’interrompit. Elle se leva et enlaça son fils. Tout en restant assis, Val posa sa tête sur la poitrine de sa mère, qui lui murmura quelques paroles de réconfort :
— Tu es encore jeune, tu ne te maîtrises pas encore. Prends patience, le temps te soulagera.
Il s’en voulait de ne pas avoir fait face seul. Maureen était à chaque fois très affectée lorsqu’il lui en parlait, au point de très mal dormir durant plusieurs jours.
Tout le monde disait toujours de lui qu’il était très mature pour un jeune de seize ans. Enfin, de bientôt seize ans. Il en était d’ailleurs très fier. Malgré lui, avec toute cette fatigue accumulée, il avait craqué et était redevenu là, tout de suite, le petit garçon apeuré trouvant refuge dans les bras de sa petite maman.
Val se laissa bercer par les battements réguliers du cœur de sa mère. Progressivement, sa respiration se calqua sur ce rythme cadencé. Les minutes s’écoulèrent ainsi.
Toujours dissimulés derrière les montagnes, les premiers rayons du soleil montrèrent le bout de leur nez. La pièce baignait maintenant dans une mer irréelle, inondée d’un panel de couleurs écarlates à l’image du ciel matinal. Il s’apaisa enfin.
— Mon chéri, je suis désolée, mais tu vas devoir te rendre à la cascade, chuchota la jeune femme.
— Encore un recensement ? interrogea-t-il tout en se redressant.
— Oui. Neer nous a envoyé un messager pour nous prévenir de l’arrivée d’une autre délégation royale.
Neer, c’était la petite ville commerçante qui se situait dans un détroit au sud de la vallée, passage obligé des commissaires de l’Empire ; les citadins prévenaient systématiquement leurs voisins du Nord. Nébia, le village natal de Val, profitait ainsi d’au moins une demi-journée pour se préparer au recensement des plus jeunes.
Val sut qu’il ne devait pas tarder. Il épongea en hâte l’eau qu’il avait renversée par terre. Le liquide s’écoulait doucement dans le couloir, avant de se perdre sous un mur. Jetant la serviette imbibée sur une chaise, Val se servit parmi leurs maigres provisions, emporta le nécessaire pour la nuit, embrassa sa mère en promettant d’être prudent puis sortit.
La cascade se trouvait au point le plus au nord de la vallée. Dans les hauteurs, à l’exception de quelques geysers, l’eau était soit sous forme de neige, soit sous forme de glace. Le lac représentant la seule source d’eau consommable, il était fréquent de rencontrer toutes sortes de créatures venues s’abreuver. Après réflexion, mieux valait être prudent et s’équiper correctement.
Il dévala le chemin de terre tortueux et se rendit à la forge. Son père s’activait tellement qu’il ne le remarqua même pas lorsqu’il récupéra son arc. Une fois au travail, le forgeron était toujours dans une bulle imperméable aux autres.
Il se rappela ses jeunes années, quand il s’asseyait des heures durant afin d’observer silencieusement son père. De simple observateur, il était au fil du temps et des saisons devenu apprenti. D’abord soumis à de petites tâches, Val se vit rapidement imposer un rythme éprouvant. Sa qualité de fils, loin de lui rendre la vie plus facile, l’obligeait à tendre d’autant plus vers la perfection. Bientôt, il espérait pouvoir prétendre au titre convoité de forgeron et il ferait la fierté de ses parents.
Val s’équipa également d’un couteau de chasse. Il posa un dernier regard sur son père qui s’activait avec énergie, et il prit la direction du village.
À chaque recensement, il devait s’éclipser. Il n’en était donc pas à sa première fois. Val s’interrogea une fois de plus sur la raison de cet exil systématique. Tout le monde appréhendait l’arrivée du commissaire de l’Empire, mais pourquoi être le seul à se tapir dans l’ombre, quand tous les jeunes de son âge se présentaient avec enthousiasme ? Pourquoi était-il le seul à ne pouvoir prétendre à la sélection ? Lorsqu’il cherchait des réponses, les villageois gênés changeaient de sujet. Même ses parents adoptifs refusaient de lui donner la moindre explication.
En effet, Earl et Maureen n’avaient pas toujours été ses parents. Né à Nébia, abandonné mystérieusement alors qu’il n’était encore qu’un nourrisson, il avait été recueilli sur décision du conseil des pères du village. À l’époque, le village venait de subir une année difficile à cause de la hausse des taxes pour pallier les dépenses de la guerre. Manquant de ressources, les villageois avaient décidé que Val serait recueilli chaque année par une famille différente.
La cinquième année, deux jeunes gens prirent soin de l’orphelin durant douze mois. À la fin de l’hiver, le couple ne put se résoudre à se séparer de lui malgré ses maigres ressources. Earl et Maureen adoptèrent ainsi Val. Le forgeron travailla d’arrache-pied chez Audric et s’attela à bâtir un véritable foyer. Maureen accomplissait autant de petits travaux que possible tout en s’occupant de Val. Les villageois, touchés par tant de persévérance, apportèrent leur aide au jeune couple. Homme, femme et enfant, chacun participa à sa manière. Quand les uns coupaient du bois ou ponçaient une poutre, les autres rassasiaient les bouches affamées. En quelques semaines, une majestueuse demeure surgit de nulle part. Leur maison.
Désormais, Val n’était plus un enfant, mais demeurait la chasse gardée du village : jamais aucun Nébien n’avait révélé son existence à l’Empire. Sans compter le fait que le Grand Guide était loin d’être apprécié. C’était une manière comme une autre pour les Nébiens de protester contre le pouvoir en place. Quoi qu’il en soit, à chaque recensement, son existence même était soustraite à l’Empire.
Ce statut particulier n’avait pas que des avantages, notamment dans ses relations avec ses jeunes pairs.
Des rires et des cris, Val fut tiré de ses pensées. Rassemblés dans un champ entre le village et la lisière de la forêt, deux groupes d’une trentaine d’adolescents discutaient le choix de leur capitaine. L’incertitude dans les rangs ne dura pas. Comme toujours, les plus âgés étaient les seuls ayant véritablement leur chance. Malgré ses seize années, Val n’avait encore jamais eu cet honneur.
D’un pas décidé, Tanguy, le fils d’Orto, se plaça devant un groupe et dicta ses instructions. Travaillant avec son père dans les champs, ses bras dessinés lui attiraient naturellement les faveurs des Nébiennes.
Puis, sans grand suspense, Agathe prit la tête du second attroupement. L’estomac noué, Val l’avait reconnue sans grand mal avec ses cheveux roux atypiques. Plus organisée que son homologue masculin, elle nomma trois généraux qui prirent chacun la tête d’une escouade. Elle confia au plus jeune d’entre eux le précieux drapeau.
Chaque équipe devait tout d’abord repérer le fanion adverse, s’en emparer puis le ramener dans leur camp respectif. Pour se défendre, chaque joueur était équipé d’un arc ainsi que de flèches qui restaient redoutables malgré leurs embouts ronds rembourrés de plumes. Val en avait fait l’expérience à ses dépens.
Déçu de ne pas pouvoir participer, il était tout de même soulagé de ne pas être contraint de subir Agathe et son imagination malsaine. Son jeu favori : le tourmenter de mille et une manières. À l’opposé, Tess, sa sœur jumelle, n’était que bienveillance, générosité, douceur et sérénité. Fausses jumelles de naissance, elles se distinguaient donc à la fois par leur apparence, mais également par leur personnalité. Aussi, personne n’aurait pu les confondre.
Soudain, les deux équipes se placèrent face à face. Il n’y eut plus le moindre éclat de voix. Les deux stratèges se serrèrent la main. Puis chaque groupe s’éloigna au pas de course dans des directions opposées. Celui d’Agathe se divisa bientôt en quatre escouades distinctes. La partie de guerre stratégique commença.
Tanguy salua Val d’un rapide signe de la main avant de s’enfoncer dans la forêt, suivi par son groupe. Résigné, Val balança son sac sur ses épaules et continua son chemin. Loin d’être un simple jeu, la guerre stratégique était un véritable entraînement pour le recensement. Le bon côté de la chose était que même s’il croisait Agathe, elle ne lui accorderait aucune attention. Le commissaire ne tarderait pas à arriver et chacun voulait être l’élu recensé pour l’école de guerre de l’Empereur. L’entraînement primerait donc même sur une opportunité de le malmener. Quelle aubaine !
Il choisit d’emprunter le sentier qui suivait la lisière de la forêt jusqu’à la cascade. Ainsi, il s’épargnerait un détour par le village.
Sur sa gauche, Val pouvait contempler le lac Nimbosa. Il tenta d’apercevoir l’autre rive, mais la brume matinale ne s’était pas encore estompée. Val suivit des yeux un gros morceau de bois dérivant lentement jusqu’à se fondre dans l’épaisse masse de vapeur d’eau.
Lors d’un précédent recensement, il avait cru entrevoir une créature scintillante surgir hors de l’eau. Il avait ressenti une vague de picotements étranges le traverser avant de se réveiller allongé sur le sol. Absorbé par son imagination florissante, Val s’était probablement cogné la tête en trébuchant. Pour sa défense, c’était il y a quelques années, et il n’était encore qu’un enfant ! Bon, encore aujourd’hui, il restait un garçon timide, réservé et un peu maladroit, mais cela était de moins en moins vrai.
Secouant la tête énergiquement, il retrouva ses esprits avant que pareille mésaventure ne se reproduise. Prenant son temps, Val continua tranquillement sa route vers le fond de la vallée. De toute manière, rien ne pressait.
Il avança malgré tout rapidement. La neige avait complètement fondu et ne ralentissait plus son ascension. La semaine dernière, parti pour chasser, il avait sérieusement peiné à cause de cette poudreuse qui lui arrivait jusqu’aux genoux. Aujourd’hui, le temps était parfait… ou presque. En cette heure matinale, le froid était malheureusement encore bien au rendez-vous. L’herbe gelée craquait sous ses pieds, et un fin nuage blanc s’échappait de sa bouche à chaque pas.
Il entendit bientôt le bouillonnement de la cascade. Val décida de couper par la forêt pour gagner du temps. La végétation était particulièrement triste en cette saison. Presque morts, les fourrés et buissons n’étaient qu’un entrelacs de branches éplorées attendant l’heure du printemps.
Val continua. Il se dégagea de la broussaille sans s’épargner quelques griffures. Émergeant de l’ombre des branches, il sursauta face à un tel spectacle.
Le ciel orangé témoignait qu’il était encore tôt. La lumière, filtrée par la cime des arbres, donnait à la scène une note irréelle. Une myriade de couleurs scintillait au gré des ondulations de l’eau. La brume avait cédé la place à un lac immense dont la surface reflétait les sommets enneigés. Les rives de cette étendue liquide étaient clairsemées de petites notes de verdure contrastant avec les fleurs blanches des buissons environnants. Même le léger vent du nord en devenait agréable.
Val n’avait rien d’un amoureux de la nature vagabondant le nez en l’air, mais il reconnaissait prendre plaisir à ces petites escapades. De temps à autre du moins.
D’accord, le lieu était étrangement simple – une cascade et des couleurs –, mais il n’en demeurait pas moins apaisant. Il sembla au garçon que l’hiver n’avait pas eu d’emprise sur ce vallon. Val s’assit en haut de la petite colline où il se trouvait. Un bruit de branches cassées attira son attention. Il eut tout juste le temps d’apercevoir quelques biches s’enfoncer dans les bois.
Comme beaucoup, il prêtait rarement attention à ce genre de détails. En général occupé à la forge ou à diverses besognes, il n’avait pas un instant à perdre. Il préférait nettement passer ces quelques moments de liberté à faire autre chose. Il fallait bien passer le temps durant ces longues journées de solitude ! Depuis il avait pris goût à ces petits moments ; il se surprenait même à les attendre avec impatience.
Un gargouillis le rappela à l’ordre. Son estomac, lui, ne semblait pas se satisfaire du beau panorama. Après cette petite marche, l’assiette de ce matin n’avait visiblement pas suffi. Val sortit un morceau de pain qu’il grignota sans se presser.
Il avait conscience de sa chance. Beaucoup au village n’avaient pu manger à leur faim cet hiver. Chacun épaulait son voisin comme il le pouvait. Lui-même avait veillé à réduire ses portions pour pouvoir les offrir à la petite Érine. Érine ! Elle avait dès le premier regard su gagner son cœur. Cette petite fille de quatre ans était la petite sœur qu’il n’avait jamais eue. Il lui rendait visite tous les jours. Souvent, elle lui confiait ses chagrins d’enfant. Et parfois, comme la veille au soir, elle préférait le silence, en s’abandonnant au simple réconfort de ses bras protecteurs avant de tomber de sommeil.
Val était bercé par les remous réguliers de l’eau que les oiseaux accompagnaient de leur chant. Non, encore une fois, ce n’était pas un simple cliché. Cette prairie était reposante et plairait sans aucun doute à Érine. Il lui proposerait de l’accompagner quand l’occasion se présenterait.
Il se sentait tellement détendu malgré la mauvaise nuit qu’il avait passée. Ouvert au monde, libéré de ses angoisses, il partagea l’enthousiasme du petit rouge-gorge célébrant la fin de l’hiver. Lui aussi avait dû souffrir du froid et de la faim. Il émietta ce qui lui restait de pain. Ce n’était qu’une simple bouchée pour lui, mais un véritable festin pour cette petite bête. Autant qu’elle en profite. D’abord hésitant, l’oiseau resta perché sur sa branche. Val pivota sur ses fesses et le fixa.
« Je ne te veux aucun mal, prends », pensa-t-il très fort.
À son grand étonnement, le petit rouge-gorge se posa à un bras de distance de lui. Il commença à picorer énergiquement. Quand il eut terminé, l’oisillon déplaça son attention sur le garçon. Un frisson parcourut Valérian. Bizarre, sûrement le froid. Mais son ventre fut parsemé de fourmillements qui se propagèrent rapidement à chaque parcelle de son corps. Cette chaleur était tellement soudaine et étrange. Le petit être se détourna et déploya ses ailes avant de disparaître dans le ciel.
Ne sachant comment s’occuper, Valérian ramassa une bonne poignée de bois mort en prévision de la nuit à venir. Il ne se pressa pas pour choisir où camper : il ne manquait pas de temps. S’enfoncer un peu plus dans la forêt l’éloignerait du commissaire tout en l’exposant un peu plus aux prédateurs.
Il opta finalement pour un petit espace dégagé, à distance raisonnable de la cascade. En effet, Val n’avait aucune envie de subir le bouillonnement de l’eau toute la nuit. Ce n’était agréable que pour les héros de contes de fées. Mais il s’agissait surtout de pouvoir entendre un éventuel prédateur qui s’approcherait d’un peu trop près. Voilà bien le genre de surprise que pouvait concocter le monde réel. Il arrêta son choix sur le flanc de la montagne, à bonne distance de la cascade.
Une fois installé, Val s’ennuya fermement. Inutile de rechercher la moindre baie à récolter en cette saison, et l’idée même de chasser le répugnait.
L’année précédente, les récoltes avaient été très mauvaises. Il avait fallu que Val se procure davantage de viande. Chasser le rendait inévitablement malade, suscitant en lui une forte nausée, et par la même occasion les moqueries des « camarades » de son âge. Peut-être était-il malgré lui une mauviette finalement.
Val tua le temps comme il pouvait. Il amassa davantage de bois et joua aux osselets une bonne partie de la journée avant de partir en repérage. S’enfonçant pendant une bonne heure dans la forêt, il veilla à rester sur le sentier. S’il venait à s’égarer, le peu de provisions à sa disposition rendrait cette simple promenade rapidement périlleuse. Plus il avançait, plus les troncs étaient larges et espacés les uns des autres. Errer parmi les arbres centenaires lui procura un sentiment de plénitude qu’il ne se connaissait pas.
Val marchait mécaniquement. Il imagina de nombreuses tactiques qu’il espérait pouvoir mettre en pratique s’il était un jour désigné capitaine à la guerre stratégique. Souvent, son équipe avait perdu alors que l’une de ses idées aussi brillantes que farfelues aurait pu fonctionner. Si seulement les autres lui accordaient un peu plus d’attention. Val espérait qu’avec le temps, la chance de montrer ce dont il était capable se présenterait. En fait, il espérait surtout pouvoir montrer à cette satanée Agathe ce qu’il avait dans le ventre.
Il commençait à faire sombre. Le soleil peinait à se faufiler à travers les branches. Quel idiot ! Il avait marché des heures durant ! Val fit demi-tour et accéléra la cadence en espérant rejoindre la cascade avant la tombée de la nuit.
Une bonne nuit de sommeil et il pourrait rentrer chez lui. La délégation royale ne s’attardait de toute manière jamais bien plus d’une journée dans son petit village perdu.
Val posa son sac et en sortit un morceau de fromage. Crémeux, comme il les aimait. Il avait encore faim. Il faut dire qu’il n’avait pas mangé grand-chose, à déambuler et à rêvasser toute la journée.
Comme toujours, c’était délicieux. Nébia avait la chance d’avoir son propre affineur-fromager qui revendait très cher ses produits aux étrangers, mais les offrait à un prix bien modeste aux villageois. Certes, la nourriture était une denrée rare, mais elle était de première qualité. Et dire qu’il pensait à la qualité du fromage alors qu’il aurait dû être sorti de cette forêt depuis longtemps ! Il s’activa.
Remettant sa sacoche à l’épaule, Val repartit vers l’ouest, autrement dit vers le lac. Il eut un étrange pressentiment. Une bizarrerie de plus. Il l’ignora et se remit en marche.
Le malaise s’accentua après seulement une poignée de secondes. De la peur. L’impression d’un danger imminent. Cette fois-ci, il ne pouvait l’ignorer. Val guetta le moindre mouvement, son couteau à la main. Les minutes s’écoulèrent sans un bruit.
Soudain, un rugissement sauvage résonna dans la forêt ; sa crainte devint un véritable sentiment d’épouvante. Puis un hurlement – ou plutôt un jappement éperdu – se fit entendre. Un véritable appel à l’aide auquel Val répondit sur l’instant.
Il courut. Non pas pour prendre ses jambes à son cou, mais bel et bien en direction du petit être en détresse, éperdu quelque part. C’était invraisemblable, il ne se reconnaissait plus. Depuis quand jouait-il au bon samaritain ? Peu importe, il cavalait à travers la forêt comme un ahuri.
Sa tête lui sembla sur le point d’exploser. Toujours cette peur écrasante qui le poussait à courir malgré lui. Val bondit au-dessus d’un tronc. La peur. Il évita in extremis une branche assez large pour l’assommer. Un danger proche. Une vigueur nouvelle le gagna. Ils approchent. Il trébucha, et se releva aussitôt. Cette odeur. Les branches lui griffaient le visage. L’angoisse. Il accéléra. La frayeur. Il se baissa. La panique. Il sauta. Le désespoir. Ils l’ont trouvé !
Émergeant d’un fourré, Val s’arma et banda son arc dans un même mouvement. Il tira à bout portant dans l’encolure d’une bête haute de deux bons mètres qui émit un son étouffé. Un flot continu de sang se déversa sur le sol. Ce n’était pas un ours, mais une créature avec deux immenses cornes.
Un beuglement et Val fit volte-face. Trois autres monstres se tenaient face à lui debout sur leurs pattes arrière. Des visages déformés par des balafres. Leurs têtes fixées sur un cou solide portaient des cornes de bouquetins redoutables. Des churlcks ! C’en était fini de lui, il ne pourrait jamais décocher une nouvelle flèche.
Désespéré, il empoigna son couteau de chasse. Les bêtes empestaient. Immenses, elles avançaient d’un pas de prédateur vers lui. Val était encerclé, coincé au creux d’un minuscule vallon.
Le sol vibra. Le tremblement de terre s’accentua. Les churlcks échangèrent un regard inquiet. Puis ce fut le chaos. Un grognement puissant retentit. Surgissant du néant, un magnifique animal écrasa de tout son poids l’un des monstres, avant de rompre le cou d’un second. Val bondit en arrière pour éviter la queue du fauve. La créature au pelage blanc était gigantesque. Elle pivota légèrement, juste assez longtemps pour permettre à Val de l’apercevoir. Il devait rêver : un loup des Hauts-Monts ! La troisième abomination se jeta aussitôt sur le loup, qui bondit de côté pour attaquer de flanc.
Val était tétanisé. Il ne vit plus qu’un pelage blanc se mouvoir à une vitesse folle. Grognements saccadés et claquements de mâchoires. Le sol s’ébranla sous le combat des titans qui avaient maintenant disparu derrière la broussaille. Puis un craquement sec, et un silence inquiétant s’installa.
Alors que Val s’apprêtait à décamper, un grondement menaçant le stoppa net dans son élan. Le loup blanc émergea doucement des buissons. La gueule ensanglantée, les babines retroussées sur des crocs redoutables, le géant avançait dans sa direction. Désespéré, Val nota que la longueur des dents de la bête rivalisait largement avec celle de son ridicule couteau de chasse.
Reculant toujours à petits pas, son pied heurta une racine et il manqua de s’étaler sur le sol. Haletant, Val perçut un rapide mouvement sur sa droite. Surgissant de nulle part, ce qui lui semblait d’abord être un petit chiot s’interposa en poussant une plainte timide qui eut un effet instantané. Le loup géant s’apaisa immédiatement, avant de s’écrouler sur le sol.
Aussitôt envahi par une peine indescriptible, Val était totalement désemparé. Le louveteau courut vers l’animal blessé. C’était sa mère. À l’évidence. Sans pouvoir l’expliquer, le garçon pouvait l’affirmer. Déchiré, Val ressentait comme s’il était le sien le chagrin indescriptible du louveteau. Abattu, il se laissa à son tour tomber au sol.
Une tache de sang macula progressivement le pelage blanc du titan. La mère, en protégeant sa progéniture, avait été gravement blessée aux côtes. Une peine – non une véritable douleur – le gagna. Le louveteau hurlait.
Pris de compassion, Val s’approcha précautionneusement de la louve. Il déchira un morceau de tissu de sa cape de voyage afin d’appuyer sur la blessure. L’étoffe s’imbiba immédiatement de sang. Il comprit qu’il ne parviendrait pas à endiguer l’hémorragie. L’animal respirait par saccades. Il croisa le regard de désespoir du louveteau. Val se décida. La louve s’accrochait toujours à la vie. Il devait au moins essayer de la sauver !
Le garçon appuya de toutes ses forces durant de longues minutes. Le louveteau gémissait faiblement. Redoublant de courage, Val n’abandonna pas, bataillant encore et encore contre le saignement en ajoutant un nouveau rectangle de tissu sur le premier. La redoutable créature s’accrochait avec détermination à la vie. La nuit approchait.
La louve posa sur lui un œil brillant. Une vague d’énergie bienveillante semblait émaner de l’animal souffrant et le traverser tout entier. La poitrine de la magnifique créature se souleva une dernière fois. C’était terminé.
Le louveteau émit de petits jappements. L’orphelin pleurait tellement, à en avoir le hoquet. La petite boule de poils chancela sur quelques mètres et se lova près de sa mère.
Val était totalement désappointé. Se laissant tomber lourdement, hébété, il regarda la dépouille. Que venait-il de se passer ? Il avait agi sans hésiter, poussé par un instinct incontrôlable. Il avait porté secours à un loup géant des Hauts-Monts… à deux loups géants ! Certes, ce n’était encore qu’un louveteau, mais qui deviendrait très vite l’une de ces créatures inspirant la terreur. Montés par les officiers valkyries du Grand Guide, les loups géants étaient des monstres formés à la guerre. Toutes les histoires à leur sujet relataient la destruction. Pourquoi être parti à travers la forêt comme un fou furieux ? Pourquoi s’être jeté tête baissée au secours de ce louveteau ? ou mieux encore, comment avait-il su qu’un danger guettait ce dernier ? Tout s’était passé si vite.
Val s’agenouilla face à la dépouille, soulevant légèrement le tissu imbibé ; la blessure était nette, mais peu profonde. L’odeur nauséabonde qui émanait des churlcks lui souleva le cœur.
Immobile, le louveteau se tenait en boule contre le ventre de sa mère. Son cerveau tournait à plein régime pour tenter de s’expliquer les derniers instants. Se pourrait-il que… ? Impossible. Cependant, c’était la seule explication : il partageait tout ce que le louveteau ressentait.
Pas plus grand qu’un chiot, il allait probablement mourir. Le garçon ne pouvait pas le laisser ici. Cette simple idée lui donnait la nausée. Mais comment le cacher à la vue des villageois, et surtout de l’Empire ? Quelque chose d’étrange le liait à ce petit. Il avait ressenti sa panique comme si elle était sienne, il avait partagé sa peur. Il réalisa que son choix était déjà fait : au diable les légendes des conteurs, il veillerait sur lui jusqu’à ce qu’il soit assez grand pour se nourrir seul.
Val se reprit. Il tenta tout d’abord de décaler l’une des pattes de la mère afin de masquer la blessure aux côtes. Toujours à genoux, il ne parvint pas à la déplacer d’un centimètre. Il ne pouvait même pas faire le tour de l’imposant membre avec ses deux mains jointes. La créature était immense. Il se leva et parvint cette fois-ci à placer la patte de manière à masquer la profonde entaille. La sueur ruisselait le long de ses bras. Résigné, il accepta l’idée que l’enterrer était une tâche insurmontable.
Val sortit une gourde de son sac et versa ce qu’il lui restait d’eau pour se laver les mains du sang qui commençait à sécher. Il sortit ensuite un morceau de viande fumée qu’il déposa près du louveteau.
La frêle créature resta figée, les yeux entr’ouverts, toujours réfugiée auprès de sa mère. Val s’allongea à son tour. Sans hésiter, il attira le louveteau contre lui et lui fit une place au creux de ses bras.
À son simple contact, il partagea sa peine, sa tristesse, sa détresse. Une larme perla sur sa joue. Val le rassura par quelques mots. Le louveteau semblait comprendre, il s’apaisa. Puis Val cessa de parler et les pensées remplacèrent les mots. Le fragile animal comprit encore, il se décontracta un peu plus. Les minutes s’écoulèrent et le sommeil gagna progressivement la petite boule de poils lovée au creux de ses bras.
Val veilla sur son protégé. Son pelage gris-bleu scintillait légèrement à la lumière de la lune. Il le caressa en veillant à ne pas le réveiller. La fourrure du louveteau était très douce. Encore chétif, sa tête tenait tout juste au creux de sa main.
La nuit était froide. Val frissonna. Il s’enveloppa dans sa cape de voyage en veillant à bien recouvrir son compagnon. L’air tiédit et Val se réchauffa instantanément. Il n’avait pas remarqué, jusque-là, que du corps du louveteau émanait une incroyable chaleur, une chaleur bienvenue alors que la nuit tombait.
Alors qu’il commençait à s’assoupir, Val ressentit une pression à la frontière de son esprit. Le louveteau entr’ouvrit ses paupières et fixa le garçon. Après une légère hésitation, le garçon baissa sa garde et autorisa cette présence étrangère. Un frisson le parcourut des pieds à la tête. Il partagea des pensées qui n’étaient pas les siennes, des pensées d’une incroyable intelligence ! Le louveteau… ce n’était pas un mâle, mais une femelle. Une voix s’éleva dans son esprit :
« Je suis Indra. »
Serrés l’un contre l’autre, ils s’endormirent et leurs esprits s’entremêlèrent. Partageant tout, ils ne firent bientôt plus qu’un.
Val se réveilla dans une clairière bordée par la forêt. Il sursauta lorsque la petite boule de poils remua légèrement dans ses bras. Indra était toujours lovée contre lui. Avec précaution, il la déposa au sol et se leva. Il retira sa cape dont il enveloppa la louve encore endormie.
Les dépouilles de la mère d’Indra et des churlcks gisaient à quelques mètres à peine. Val fit quelques pas et étira ses membres endoloris. S’il ne voulait pas que tous les charognards de la vallée fondent sur la clairière, il devait se remuer. Sans compter qu’il était hors de question qu’Indra se réveille entourée des responsables de la mort de sa mère.
Non sans peine, il traîna les trois bêtes cornues dans la forêt. Hautes de deux mètres au moins, leurs cornes se coinçant dans chaque racine, une bonne demi-heure fut nécessaire à Val.
Une fois de retour dans la clairière, il fut surpris par la noblesse qui émanait de sa sauveuse. Son pelage, d’un blanc éclatant, contrastait avec les couleurs ternes de la clairière. Les yeux clos, elle semblait simplement endormie. En s’approchant, il ne put que constater une nouvelle fois les proportions titanesques de la mère. Elle était longue d’au moins cinq bonnes enjambées et large d’un bon mètre. Il ne parviendrait jamais à la déplacer, et encore moins à l’enterrer. Sans oublier qu’il n’avait aucune pelle à disposition.
C’était un problème, et un sérieux. Le cœur serré à l’idée que les charognards puissent souiller la dépouille, il opta pour la seule option envisageable : une sépulture par le feu. Il rassembla des brindilles et arracha de la broussaille afin que le feu prenne bien. Puis il rechercha de gros morceaux de bois. Il ne restait plus qu’à disposer le tout.
Tout autour du corps démesuré, il amassa les brindilles en un épais tapis sur lequel il disposa à la verticale, accolée au loup géant, une grande quantité de bois mort. Se mettre en mouvement lui permettait de ne pas trop penser.
Val n’était encore qu’un enfant. D’accord, davantage un jeune homme désormais. Mais ce petit être dépendait entièrement de lui. Cette responsabilité l’effrayait. Val ne cessa de se demander s’il ne commettait pas une énorme erreur.
Les allers-retours se succédèrent durant plus d’une heure jusqu’à ce qu’il soit satisfait. Val s’arrêta un instant pour souffler. Il contempla les fruits de son travail. Les premiers arbres se trouvaient à vingt mètres au moins et le vent était calme. Le feu ne risquait pas de se propager. Du moins, il l’espérait.
« Valérian. »
La voix pleine de mélancolie résonna dans sa tête, tel un écho lointain. Il se retourna et vit Indra le fixant de ses petits yeux gris-vert. Il se laissa glisser sur les genoux pour être à sa hauteur, et lui expliqua à haute voix :
— J’ai souhaité lui offrir une sépulture. Je n’ai pas la force de la déplacer et chez nous, l’adieu par le feu est digne des rois.
Indra resta silencieuse quelques secondes, le fixant avec intensité. La louve fouillait les pensées du garçon à la recherche de ce qu’était un souverain.
« Ton geste est noble Valérian. Observe. Sache de quoi tu m’as sauvée. »
Un flot d’images se déversa alors dans son esprit.
Des journées froides où la faim tiraillait l’estomac. Puis le retour de mère avec sa chasse encore chaude que frères et sœurs dévorèrent avidement. La douce chaleur des corps blottis les uns contre les autres, avec le battement apaisant des cœurs de ses Amis-de-sang. Puis une folle course. Une traque durant des jours et des nuits. Mère restant derrière pour ralentir les ennemis à cornes. La disparition de son frère et de ses deux sœurs. Indra était seule maintenant. La panique. Un cri mental pour appeler Mère. L’odeur des bêtes se rapprochait. Courir. Un étrange animal sur deux pattes surgit en jetant des bâtons donnant la mort. Des coups de crocs, de griffes et de cornes. Et le chagrin se déversa en elle. Mère.
Val fut désarçonné par cette série d’images le submergeant. Il tenta de faire le tri parmi toutes ces informations.
Indra était très jeune, elle devait avoir quelques semaines tout au plus. Néanmoins, le jeune homme ressentait une sorte de sagesse ancestrale émanant d’elle. Indra n’était pas un simple animal. L’apparence d’un louveteau, elle avait au moins l’intelligence d’un homme. Si ce n’était pas davantage… Ses yeux émeraude termineraient de convaincre les plus sceptiques.
Alors qu’il tentait de remettre de l’ordre dans ses idées, Indra ajouta :
« Il est temps de se séparer de Mère. Allume le feu de tes rois. »
Frappé une nouvelle fois par la profondeur de cette voix, Val s’exécuta. Il sortit du coton carbonisé qu’il déposa sur du silex. Frappant énergiquement avec son briquet en fer, il souffla doucement sur le coton incandescent afin de l’attiser avant de le jeter, une fois enflammé, dans la broussaille sèche.
Il réitéra le processus tout autour de la dépouille jusqu’à ce que le feu ait suffisamment pris. Il rejoignit alors Indra, assise à seulement quelques mètres de lui. Côte à côte, ils observèrent la dépouille disparaître derrière les flammes. Val avait l’impression d’avoir vieilli de plusieurs années. Il n’était plus le jeune homme insouciant de la veille. Il pleurait la mort de sa sauveuse et regrettait de ne pas avoir pu faire davantage. Il se devait de lui rendre hommage d’une quelconque manière.
Envahi par la tristesse, révolté par la tournure des évènements, l’estomac noué, il s’engagea en pensée :
« Je promets de veiller sur Indra. Je te souhaite de trouver le repos, majestueuse créature. »
L’esprit d’Indra se mêla de nouveau au sien et une nouvelle vague d’énergie le traversa, puis une autre. Des picotements se diffusaient dans sa colonne vertébrale. C’était agréable. Les fourmillements s’étendirent à tout son corps.
Les flammes s’éteignirent peu à peu. Il tourna les talons, suivi de près par Indra. Jetant un dernier regard en direction des cendres, il lui sembla apercevoir une petite pousse végétale blanche au centre du bûcher. Une plante ? Il hallucinait, probablement une branche carbonisée.
Il s’engouffra alors dans la forêt aux côtés de sa protégée.
