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Un être étrange aurait été aperçu parcourant le ciel entre les îles Anglo-Normandes et le continent. Un inspecteur de police philosophe et déprimé est chargé de faire la lumière sur cette rumeur. En enquêtant, il croise Martin, un orphelin ainsi qu'un nain charismatique éleveur d'autruches, un athlète unijambiste et un étranger sans scrupules. Un conte philosophique sous forme de roman policier.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques Rouil est né en 1948, à Surtainville (Cotentin). Après ses études, devient journaliste, débute dans la presse agricole, et fait l’essentiel de sa carrière à OuestFrance. Il travaille successivement aux Informations agricoles, au service économique et social et au service politique. Prend sa retraite en 2009. Il commence à publier des nouvelles à la fin des années 90 (une soixantaine). Puis son premier roman Donadieu, publié aux éditions du Petit véhicule en 2000, (devenu « La guerre de Donadieu » dans une version revue chez FranceEmpire) devient lauréat du prix littéraire du Cotentin. Quelques années plus tard, « Les Rustres » (2005) obtiennent le prix Reine Mathilde. Jacques ROUIL a également publié plusieurs autres romans dont « Les hommes de papier », qui s’intéresse à la condition des journalistes dans une grande ville française. Ces dernières années, il a publié un essai autobiographique, – « Dans la peau d’un Gaulois » qui tente de définir, à travers sa propre histoire, ce qu’est une identité française. Son dernier essai, « Voyage dans une France inquiète » s'intéresse aux grandes transformations de la France rurale à partir des années 50 du XXe siècle. Il est également l’auteur de deux livres de poèmes, « Les Petites routes » et « Les temps sombres » (Petit Véhicule), et d'un récit d'enfance dans les années 90, « le goût des ciels sans nuage », publié chez FeuillageEditeur. Le dernier roman de l'auteur, « Les Filous », publié chez OREP Editeur, est lauréat 2017 de l'Académie des sciences et belles lettres de Rouen.
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Seitenzahl: 596
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Jacques ROUIL
L’étrange affaire de l’homme-oiseau
Roman
Quint’feuille
Aux origines de cette histoire, un combat sans témoins, silencieux et sans merci, opposa une créature étrange à des hommes qui le pourchassaient. Puis, des années plus tard, comme un filet d’eau surgissant de la terre, se répandit une rumeurtout à fait singulière. Elle avait été lancée, pensait-on, par un certain Pierre Grenier, un solitaire qui venait souvent s’enivrer sur le cap de la Puce, une langue de terre cernée par la mer située à l’extrême nord-ouest de la France. Cet endroit désertique, battu par le vent et recouvert d’un manteau jaune et mauve, surplombait, du haut de ses falaises déchiquetées, une vaste étendue d’eau salée et offrait au regard un horizon infini, brisé par quelques îles et îlots. C’était vraiment un lieu d’exception, à la fois sublime et inquiétant, pour rêver, et c’est ici que Pierre crut apercevoir quelque chose qui le troubla fortement. Ce soir-là, alors que les dernières lueurs du soleil s’amusaient sur les vagues, il regardait le ciel chargé tout en caressant sa bouteille, lorsque la chose lui apparut brusquement sur fond de nuages noirs et de contre-jour. Interloqué, Pierre se frotta les yeux, s’encouragea d’une gorgée d’alcool, rota, et balbutia :
— Bon Dieu, un homme qui vole… qui vole… Il a des ailes !
Retrouvant quelques forces, l’ivrogne fila aussi vite que le permettaient ses jambes flageolantes. Voyant de la lumière aux petites fenêtres du fortin de Benoît l’Asticot – une bâtisse courtaude toute en pierre entourée d’un mur d’un mètre cinquante de hauteur au milieu des bruyères – il courut jusqu’à la porte et tambourina jusqu’à ce qu’on lui ouvrît. Un nain à l’allure bonhomme apparut. Il ferma la porte derrière lui, signifiant d’emblée à son visiteur qu’il ne l’inviterait pas à entrer.
— Holà, mon vieux Pierre, rigola le petit homme, te voilà encore fin saoul. Tu ferais mieux de manger du solide et d’aller chez le coiffeur te faire défricher la tête. T’es maigre comme un clou. Tu vas crever si ça continue. Allez, il est temps d’aller te coucher. Ici, y a rien à boire et je peux pas m’occuper de toi pour l’instant.
Pierre roulait des yeux tellement effrayés que le nain reprit :
— Aurais-tu aperçu un croquemitaine au-dessus de la mer ?
— J’ai vu… J’ai vu… bafouilla l’ivrogne. Tu peux pas… Pas savoir…
— Et qu’est-ce que tu as aperçu ? La Vierge Marie ? Si c’est ça, surtout n’en cause à personne, rigola le nain. Je veux pas que le cap devienne un lieu de pèlerinage avec des processions d’idiots qui chantent des alléluias. J’entends continuer à vivre en paix en compagnie des lapins. Allez, accouche, j’ai autre chose à faire !
— Tu… Tu… Tu m’croiras pas, bégaya Pierre. J’ai vu un homme…
— Un homme ? Ah la belle affaire !
— Un homme qui… qui… qui volait ! Voilà le… le… nain !
— Et il avait des ailes, se gaussa le nain, très sérieux en battant des bras.
— Oui… Oui… Enfin non, il avait des bras et des ailes, bava le pauvre gars… Comment que tu sais ?
Le nain Benoît eut un haussement d’épaules excédé, mais il ne claqua pas la porte au nez de Pierre en souvenir d’un ami commun décédé, François de la Roseraie. Pierre s’en alla donc tête basse et atteignit son port d’attache à la nuit tombée, alors que des flèches de pluie commençaient à tambouriner sur les toitures. Il aurait bien aimé répandre la nouvelle, mais il manquait de forces. Il rentra chez lui, mit plus d’un quart d’heure à trouver le trou de la serrure puis s’effondra au pied de l’escalier qui menait à sa chambre en marmonnant : « Merde alors ! » Il s’endormit d’un sommeil lourd en oubliant pour une fois de penser au temps d’avant l’alcool, lorsqu’il était l’ébéniste le plus adroit de la région.
Le lendemain, la vision de Pierre courut de maison en maison et fit le bonheur des marins pêcheurs et des oisifs sur les quais du petit port. Pierre avait aperçu un homme avec des ailes. L’archange saint Michel sans doute ! On lui demanda combien de litres il avait éclusés ce soir-là. On l’éreinta de quolibets.
Il y eut donc un grand éclat de rire. Dans cette presqu’île reculée, une des dernières solitudes de France, à l’écart des grandes cités, on aimait se moquer des autres, non sans cruauté parfois. Mais on appréciait encore, en cette fin de second millénaire, les histoires étranges qui se répandent de bouche à oreille. Celle de Pierre ne fut pas oubliée. Elle s’envola, tomba dans les oreilles avides d’un espion « dormant » qui fréquentait les tavernes locales et travaillait pour des individus peu recommandables, dans celles des gendarmes, puis d’un commissaire de police qui la refila, avec désinvolture, à un inspecteur en fin de carrière et mal dans sa peau en recherche de « sens ». Ce dernier fit alors la connaissance d’une bien étrange confrérie.
Quelques semaines plus tard, au début de l’été, non loin de l’endroit où s’étaient déroulés ces faits étranges, le nain Benoît l’Asticot – entraperçu précédemment – vint s’asseoir à côté d’un adolescent morose prénommé Martin. Ce fut une rencontre décisive dans un coin vraiment étonnant pour qui savait regarder la nature. Une petite rivière y coulait. Ces lieux étaient tellement tranquilles, tellement harmonieux, à la fois frais et survolés de chuchotements et de bourdonnements, on y trouvait tant de haies et d’arbres judicieusement disposés, que l’on aurait pu les croire façonnés par des esprits jardiniers. Martin écoutait distraitement le cliquetis du courant en suivant du regard les truites qui passaient tout près à fleur d’eau. Imaginez sa surprise, lorsque, tournant brusquement la tête, il vit un petit homme au poil gris et touffu, les joues mangées par une barbe piquante d’au moins deux jours. Le nain portait une salopette d’un bleu délavé, une chemise épaisse à carreaux largement ouverte sur un poitrail velu, un chapeau gris sans doute, autrefois, associé à un costume du dimanche. Ses orteils, pas très propres par cette chaleur lourde propice à la transpiration, dépassaient d’espadrilles de cuir. Martin jeta un regard étonné sur ce modèle réduit surgi de nulle part qui venait déranger sa méditation. En une fraction de seconde, il décida de bousculer le sans-gêne. Mais le nain ne lui laissa pas le privilège du premier mot :
— Alors, mon garçon, fit-il d’une voix grave, cultivée, on a le moral dans les chaussettes ?
Le « gamin » le prit de haut :
— Et comment tu as vu ça, le nain ?
Benoît s’essuya le front et renchérit :
— Hé ! Je t’observais depuis un long moment, du bout de mon pré. Tu affichais la posture d’un garçon accablé par je ne sais quoi.
— Ainsi, tu m’espionnes, grommela Martin.
— Mais non, je faisais juste un tour. J’aime marcher et suivre le cours des ruisseaux. Ils sont comme la vie : tortueux et pleins de surprises.
Martin ne comprenait pas ce que voulait suggérer son interlocuteur. Il toisa le bout d’homme :
— Mais qui es-tu, le nain ? Je ne t’ai jamais aperçu par ici. On dirait que tu sors d’un conte de Grimm.
Le nain souleva son chapeau qui découvrit une touffe d’épais cheveux gris emmêlés et grimaça un sourire plein de fines rides :
— Je suis Benoît Darnetal dit « l’Asticot », fils de Lucien Darnetal et de Germaine Belavoine. Ma mère était déjà toute petite. Pas naine, mais toute petite. Avec moi ça ne s’est pas arrangé. J’habite avec mon épouse Madeleine la Longue, au hameau des Veuves, juste derrière la haie de peupliers là-bas, tu vois ? Je travaille la terre et j’élève des animaux. Ma maison est à l’abri de l’autre côté de la butte.
Martin hocha la tête. Il n’aurait pas su dire pourquoi, mais, au fond, le nain lui plaisait. Il était même la seule rencontre intéressante qu’il eut faite dans ce trou de campagne depuis au moins trois ans. Mais Martin ne voulait pas dévoiler ses bonnes dispositions. Il se renfrogna et resta fermé comme une huître. Le silence dura pendant une longue minute, chacun faisant semblant de contempler les libellules et le maigre filet d’eau qui courait entre les nénuphars. Puis Benoît l’Asticot reprit l’initiative. Il donna un coup de coude dans le flanc de l’adolescent et insista :
— Dis-moi ce qui ne va pas. Je pourrais peut-être t’aider ?
Martin le toisa puis l’envoya paître sans plus de cérémonie. Benoît ne le prit pas à mal :
— Je fais ce que je veux quand je veux, fit-il avec aplomb. Allez, dis-moi…
— Et pourquoi je te parlerais ? On ne se connaît pas. Tu ne connais même pas mon prénom.
— Tu vas me l’apprendre !
— Va te faire voir, le nain.
Le nain n’insista pas et se leva. Il ne mesurait pas plus d’un mètre vingt et était construit tout d’un bloc avec des bras puissants, bronzés et un cou de taureau. Martin se demanda de quelle manière il assurait les travaux des champs avec son handicap. Sans doute possédait-il des outils à sa dimension. Cette idée fit sourire l’adolescent malgré lui. Benoît l’Asticot l’observait de ses grands yeux bleus.
— Si j’étais toi, je serais drôlement content, lança-t-il.
— Et pourquoi ?
— Regarde comme tu es grand et beau mâle. Le nain passa une main dure sur les boucles couleur de noisette qui tombaient sur les oreilles de son interlocuteur. T’es presque un homme et pourtant t’es aussi joli qu’une fille…
— Non, mais, cria Martin. Ferme ta gueule, le nain. J’suis pas une nana. Et puis, j’aime pas tes manières. Que veux-tu exactement ? Je ne t’ai rien demandé, moi.
Il passa brusquement de la colère aux larmes, cacha sa tête entre ses genoux, et se laissa faire lorsque le nain, sortant un grand mouchoir de sa poche, l’attira à lui :
— Allons, allons, rien de grave, susurra doucement Benoît avec des démonstrations affectueuses.
Il faut croire qu’à cet instant, le diable fit une incursion dans le cerveau de Martin car, en un éclair, il poussa vivement le nain qui tomba sans un mot dans le lit de la rivière. Lorsqu’il se redressa, trempé et couvert de vase, Benoît n’eut même pas un geste de reproche. Il rit et dit :
— T’es un farceur n’est-ce pas ? Tu savais sans doute que la boue, c’est bon pour les rhumatismes. Et puis par ce temps-là, un bon bain ne fait pas de mal.
Martin aurait bien aimé que le nain remette les compteurs à zéro, l’arrose d’insultes et l’envoie au diable. Mais, décidément, avec ce nabot, rien ne se passait comme prévu. Quel démon l’avait poussé à commettre cet attentat ? Il avait cédé à une envie de brutalité ridicule et maintenant se sentait honteux. Il tendit la main au naufragé :
— Je te demande pardon, le nain.
— Bah ! C’est sans importance, pardonna Benoît en escaladant la berge. Une fois en haut, il s’essuya les mains dans l’herbe, puis se nettoya le visage avec son grand mouchoir. Un puissant soleil de juillet dorait la campagne. Le nain ôta sa salopette et sa chemise qu’il étala sur l’herbe, montrant du même coup un torse bronzé et poilu, des cuisses courtes et épaisses. Martin observait, fasciné, autant de force adulte concentrée dans un aussi petit corps. Benoît se mit à sautiller comme un singe en poussant de petits cris et en se grattant sous les bras. Martin souriait, vaguement gêné. Lorsqu’il en eut terminé avec sa démonstration simiesque, Benoît, vêtu de son chapeau, de son slip et de ses espadrilles, posa son derrière dans l’herbe :
— Alors, ça va mieux ?
— Oui, un peu.
— Dis-moi plutôt ce qui se cache dans ce sac noir que tu ne lâches pas.
L’adolescent sursauta :
— Rien. Rien d’intéressant. Juste des plantes qui m’intéressent.
Benoît l’Asticot palpa le sac d’un geste vif :
— Elle est bien ferme ta plante. C’est sans doute une noix de coco. Je ne savais pas que ça poussait dans la région…
Martin admit de mauvaise grâce qu’il transportait quelque chose qui n’était pas anodin : un crâne qu’il venait de trouver.
— Ça alors ! fit Benoît. Un crâne humain ?
— Oui, j’en suis certain.
Martin renversa le sac et « l’objet » tomba dans l’herbe. C’était effectivement un crâne en bon état, parfaitement lessivé par des années d’intempéries. Le nain eut un bref sursaut d’étonnement qui parut bien naturel à son interlocuteur.
— C’est pas drôle de mourir, fit Martin, navré.
— Surtout de cette manière-là, s’esclaffa le nain. Sans sépulture.
— Il y en a d’autres, continua Martin.
— D’autres ?
— Oui. D’autres ossements.
Le nain transpirait à grosses gouttes. Il n’essayait même pas de dissimuler son excitation :
— Tu saurais me conduire à l’endroit où tu as découvert ces restes ?
L’adolescent hésita. Il se demandait ce qui pouvait bien chambouler à ce point la demi-portion. Il expliqua cependant qu’il fallait suivre la rivière sur un bon kilomètre. Benoît lui demanda une minute pour se rhabiller puis ils commencèrent à longer la berge sans un mot. Le soleil tricotait ses filaments entre les frondaisons toutes proches et les oiseaux pépiaient. On n’apercevait pas un être humain à l’horizon et les prairies déployaient leur verte parure.
— C’est vraiment la cambrousse, soupira Martin en regardant une buse qui tournoyait dans le ciel. Je me demande comment je suis venu me perdre jusqu’ici.
— Hé, hé, sans ce hasard, on se serait pas rencontrés, répliqua le nain, tout content.
Martin le toisa :
— Parce que tu crois qu’on va devenir des amis ?
— Et pourquoi pas ?
— Mais tu es vieux et tu es un…
— Un nabot ?
— Je te demande pardon. Je ne sais pas dissimuler. C’est un fait : tu es un nain, on n’y peut rien et tu as au moins cinquante ans. Je ne crois pas qu’on ait grand-chose à se dire.
Le gamin affichait un air de supériorité insupportable, mais cela ne semblait pas déranger son compagnon qui trottinait aussi vite que le lui permettaient ses courtes jambes arquées. Il semblait impatient et demanda si on se rapprochait du but :
— On arrive. Dans l’autre champ, la rivière fait un coude et s’enfonce dans les buissons. C’est là.
En effet, le petit cours d’eau devenait sinueux et s’élargissait tout en se rapprochant d’épais taillis. Ils atteignirent bientôt des berges effondrées. Martin invita le nain à traverser le lit de la rivière, tapissé de gros galets, pour atteindre une sorte de boqueteau sur l’autre rive. Aucun humain n’avait posé le pied ici depuis des années, mais une vie intense s’y manifestait par un léger bourdonnement et par des odeurs fortes de sève et de fleurs sauvages. Benoît l’Asticot gratta sa tignasse :
— Comment as-tu eu l’idée d’explorer ce coin qui ne voit jamais personne, gamin ?
— Le hasard encore. Je marchais, ou plutôt, je m’ennuyais à marcher lorsqu’un reflet a attiré mon attention. Regarde, elles sont encore là. Des lunettes cassées. Alors je me suis mis à fureter et j’ai réussi à me frayer un chemin au milieu des ronces. Je suis tombé sur ce… Comment appelle-t-on ça ?
— Un charnier ?
— Oui. Suis-moi.
Une fraîcheur agréable les enveloppa. L’Asticot grogna lorsqu’une ronce le griffa au visage. Puis il aperçut deux crânes parmi les touffes d’herbe et les ajoncs. Trois cadavres avaient donc été abandonnés en cet endroit à une période indéterminée. Les côtes, les colonnes vertébrales, les fémurs enveloppés de lierre faisaient des taches crayeuses sur le sol. On les avait laissés là, sans souci de sépulture, à l’abri d’une végétation dense, à la merci des petits carnivores. Martin frissonna en imaginant les bestioles aux dents pointues, festoyant de cette chair humaine. Puis il expliqua qu’il ne s’était pas attardé lors de sa première visite parce que les lieux l’angoissaient. Le nain, qui observait avec empathie l’adolescent monté en graine – il mesurait déjà un bon mètre quatre-vingt-cinq – vint à son secours :
— Allons, mon garçon. Ne te mets pas martel en tête. Ils ne souffrent plus depuis longtemps.
— C’est peut-être des soldats de la dernière guerre, suggéra l’adolescent.
— J’en doute. Tiens. Regarde ce qui reste de leurs chaussures.
Rien à voir, en effet, avec des demi-bottes ou des rangers. L’Asticot ajusta ses petites lunettes rondes, s’agenouilla et commença à fouiner :
— Des boucles de ceintures… Des boutons de chemises… Cherche donc s’il n’y aurait pas un portefeuille. J’en doute, mais on ne sait jamais.
Après une fouille minutieuse, ils ne trouvèrent rien d’autre qu’un briquet rouillé que le nain enfouit au fond de sa poche avant de donner le signal du départ :
— Laissons-les où ils sont pour l’instant. Je viendrai plus tard leur donner une sépulture.
Martin quitta les fourrés avec le soulagement que l’on éprouve parfois au sortir d’une nécropole. Sur l’autre rive, Benoît l’Asticot lui expédia une bourrade amicale :
— Allons. C’est la vie, c’est la mort. Il n’est pas quatre heures et demie. Si tu venais à la maison ? Un verre de cidre frais te remettrait d’attaque. Et Madeleine la Longue serait drôlement contente.
En d’autres circonstances, Martin n’aurait certainement pas accepté. Mais jamais il n’avait vécu autant de choses aussi extraordinaires en aussi peu d’heures.
Ils quittèrent le pré dans lequel ils s’étaient rencontrés en poussant une barrière vermoulue puis suivirent un chemin bourdonnant. Ils marchèrent pendant deux cents mètres sous le tunnel de verdure, traversèrent une route goudronnée et marchèrent encore une fois entre deux haies aussi hautes que des murs de château fort. Le sentier était carrossable et assez large pour laisser passer des véhicules, mais on était vraiment loin du monde. Martin s’inquiéta de tous ces détours :
— Si je rentre trop tard, ma mère va se faire du souci.
— Nous arrivons, le rassura le nain.
La maison, dans laquelle ils entrèrent après avoir traversé une cour bien entretenue, n’avait rien à voir avec les demeures de nains décrites dans les contes. Elle ressemblait en tout point aux bâtisses du pays, avec son toit de pierre bleue et ses fenêtres entourées de granit. Des poules picoraient dans la cour, un gros matou dormait sur une couverture pliée en quatre, juste à côté de la porte.
— C’est nous, cria le nain.
— Nous qui ? répliqua, de l’intérieur, une voix de femme.
— Je t’amène un invité. Un jeune monsieur de la ville qui jouait les poètes au bord de la rivière.
— Comment ? Un invité ? Tu aurais pu me prévenir, rouspéta encore la voix. Fais-le entrer, pendant que je fais un brin de toilette.
Martin se tourna vers son hôte et lui dit, un peu gêné, qu’il ne fallait pas se mettre en frais pour lui :
— Ne te fais pas de souci, l’apaisa Benoît l’Asticot. Madeleine la Longue aime se montrer sous son meilleur jour.
Ils pénétrèrent dans une pièce sombre et fraîche, de forme carrée, simplement et solidement meublée. Une table recouverte d’une nappe à carreaux, avec un bouquet de fleurs des champs au milieu, un vaisselier, une horloge battant l’écoulement du temps avec son balancier de cuivre brillant, une grande cheminée qui sentait la cendre, quelques calendriers fixés au mur, une petite bibliothèque. Martin eut le sentiment très intime qu’il fallait peu de choses pour vivre heureux :
— C’est bien, ici, fit-il. Mieux que chez moi.
— Comment ça mieux que chez toi ? contesta le nain en l’invitant à s’asseoir. Mais tu habites dans un vrai château.
— D’abord, c’est pas un château. Et comment tu sais que j’habite à cet endroit ?
— Ne te fâche pas mon garçon. Tout le monde, absolument tout le monde me connaît ici. Sauf toi et sans vouloir me prendre pour une vedette, c’est une anomalie. J’en ai déduit que tu étais probablement le fils de Madame de la Roseraie, qui passe son temps à nous ignorer.
— Bien vu, admira Martin.
— Tu ne m’as même pas dit comment tu t’appelais !
— Mon prénom, c’est Martin.
— Martin de la Roseraie, c’est joli.
— On m’appelle surtout Martin la Cerise…
À cet instant, une femme très mince, de taille moyenne, surgit d’un petit cabinet attenant à la cuisine. Ses cheveux, très noirs, tirés en chignon mettaient en valeur l’ovale d’un visage mélancolique. Benoît fit les présentations :
— Je te présente Martin. Martin, voici Madeleine la Longue.
— Pourquoi tu dis la Longue, reprocha l’épouse. Elle plongea ses grands yeux gris dans ceux de son invité :
— Appelle-moi Madeleine, mon garçon, et n’écoute pas les âneries de ce vilain bonhomme. Tu boiras bien un verre de cidre, n’est-ce pas ?
— Je veux bien.
Le nain et l’adolescent avalèrent chacun deux verres sous le regard étrange de Madeleine la Longue. Benoît lui expliqua qu’il s’agissait du « garçon de la dame » et de l’écrivain décédé récemment, avec un imperceptible clin d’œil.
— Je l’ai trouvé au bord de la rivière en train de méditer.
— C’est vrai qu’il a l’air un peu triste, et c’est bien normal après un deuil aussi douloureux, jugea Madeleine.
Ils détaillaient l’adolescent comme un bel objet convoité que l’on retourne dans tous les sens. Gêné, le gosse reprit l’initiative :
— En fait, mon père m’appelait Martin la Cerise comme je le disais tout à l’heure à votre époux. Savez-vous pourquoi ?
— Tu vas nous le dire, frétilla Benoît l’Asticot comme s’il connaissait déjà la réponse.
Le gamin était visiblement accablé :
— C’est parce que j’ai été trouvé sous un cerisier. Je viens de l’apprendre. Personne ne sait d’où je viens et qui m’a fait…
— C’est pas possible, s’étonna Madeleine.
Ils auraient bien aimé en savoir plus les uns des autres, mais une sorte de pudeur les retint. Ils en restèrent donc là. Benoît fit un nouveau clin d’œil en direction de son épouse.
— Viens, Martin, je vais te montrer quelque chose.
Lorsqu’ils furent dans le champ, derrière la maison, le nain désigna un enclos situé à une cinquantaine de mètres. Martin s’exclama :
— Mais c’est quoi ces bestioles ?
— Hein ? Ça t’en met plein la vue, n’est-ce pas ?
— Dis-moi ce que c’est !
— Avance donc, nigaud. Tu vas le deviner tout seul.
Martin s’avança de vingt mètres. Le doute n’était plus possible :
— Des autruches.
— Ben oui. Des autruches, renchérit le nain d’un air dégagé, fier comme Artaban.
Ils s’approchèrent tout près du grillage d’où les observaient plusieurs dizaines d’yeux haut perchés :
— Tu parles des oiseaux, s’extasia Martin. Mais qu’est-ce que tu en fais ?
— Je les élève pour la viande. C’est excellent la viande d’autruche.
Benoît l’Asticot, décidément, était un original, mais aussi un tueur, jugea l’adolescent. Il n’imaginait pas que l’on pût sacrifier d’aussi superbes bêtes :
— Mais tu ferais mieux d’élever des poules, s’indigna-t-il.
— Et pourquoi je ne m’occuperais pas d’autruches ?
— T’es tout petit, voyons. Les poules c’est minuscule, ça serait plus facile, moins grave !
— Moins grave ? grinça Benoît. J’aimerais bien avoir l’avis des poules sur la question ! Cesse de stigmatiser les poules, mon garçon ! Si je comprends bien ton raisonnement, tuer un nain, ça serait moins grave que de tuer une grande personne ! J’ai tout de même bien le droit d’élever des autruches. Dis-moi. Tu n’as pas une petite faim ? Si on se faisait un œuf d’Autruche ?
— J’ai pas faim. Je préfère regarder tes oiseaux.
— Tu ne mangerais pas un œuf d’autruche ?
— Mais ça doit être énorme. Et ça se mange pas.
— Mais si. Allons, viens donc.
C’est ainsi que pour la première fois de sa vie – et sans doute la dernière – Martin, accompagné par Benoît l’Asticot, dégusta un œuf gigantesque sorti du derrière d’une autruche. Madeleine avait découpé une baguette dans le sens de la longueur et beurrait de longues mouillettes vite englouties. Lorsqu’il ne resta plus rien du jaune, Martin avala d’une seule lampée un grand verre de cidre doré sous le regard bienveillant du nain et de son épouse. Vers six heures, il quitta la maison à regret après avoir remercié et salué ses hôtes avec, dans le regard, une gravité particulière. Il était heureux de cette rencontre tout à fait imprévue, mais également déstabilisé par une curieuse intuition. Bien qu’ils ne se soient jamais rencontrés auparavant, il avait l’impression qu’ils lui avaient joué la comédie et qu’ils le connaissaient. Mais cela fut très fugitif et vite oublié.
À la fin de la journée, après avoir fait le tour du propriétaire et vérifié l’enclos des autruches, Benoît l’Asticot rentra dans la cuisine où l’attendait Madeleine la Longue. Il faisait encore grand jour. Une douceur parfumée entrait par les fenêtres ouvertes. Ils entamèrent alors une de ces conversations sur la météo qui semble – en apparence – vide de tout contenu, mais qui fait les délices des campagnards. À l’entendre, cependant, un observateur avisé aurait rapidement compris que le nain n’était pas un homme ordinaire et pas seulement à cause de sa petite taille. Le même observateur se serait sans doute demandé qui était ce « Tim » (un patronyme des plus étranges) qui allait bientôt se trouver au centre de la conversation du couple.
— Fait rudement beau, marmonna Benoît. Ça ne donne pas envie de se coucher.
Madeleine, qui tricotait en jetant parfois des regards distraits à la télévision, acquiesça :
— C’est vrai. On a le plus bel été depuis longtemps.
— Si ça continue, on va avoir une sécheresse, s’inquiéta le nain.
Elle lui adressa un sourire narquois par-dessus ses lunettes :
— T’es pas plus haut que la moitié d’un paysan. Mais t’es paysan tout de même. Une sécheresse ? Qu’est-ce que ça peut nous faire ? C’est pas les vaches qui nous font vivre…
Benoît plaisanta :
— L’autruche, c’est nettement plus original et d’un bien meilleur rapport ! C’est fou ce que les gamins adorent me voir faire le clown avec elles. J’aime bien faire le clown, Madeleine. Le clown il est comme la vie tu ne crois pas ? Il s’exprimait sans cesse d’une manière indirecte, utilisant la métaphore, ce qui agaçait parfois sa femme :
— Bah, pesta Madeleine ! Un paravent ! Si les gens savaient ce que tu caches avec ta bande. Surtout cette maudite contrebande de tabac. Vous vous croyez encore sous le roi Louis XIV qui molestait les pauvres gens. Elle n’aimait pas voir ses proches prendre des risques qu’elle jugeait infantiles. « Je ne comprends pas pourquoi vous persistez comme des gamins qui jouent au gendarme et au voleur, alors que vous avez failli y laisser votre peau il y a trois ans. Une chance que Tim vous couvrait et qu’il a mis vos acheteurs hors d’état de nuire. »
Le nain piqua du nez pour éviter de rencontrer le regard furibond de Madeleine. En effet, cette nuit-là, ils avaient eu chaud. Les hommes qui s’étaient présentés pour prendre livraison de la marchandise n’étaient pas leurs « clients » habituels et avaient tenté de les braquer. Quelque chose s’était détraqué du côté de leurs vieux acheteurs, qu’ils considéraient presque comme des amis. Mais, par la suite, tout était rentré dans l’ordre.
— Justement, il y a un moment que je n’ai pas vu Tim, s’étonna Benoît.
Madeleine acquiesça et dit qu’elle le trouvait bilieux. Tout en causant, le nain grignotait des noisettes rousses de l’année dernière. Il reprit :
— Il est prudent et il a bien raison. Surtout depuis que cet imbécile de Pierre Grenier l’a aperçu. Une chance qu’il était fin saoul. Il aurait mieux fait de rester dans l’ébénisterie celui-là au lieu de se laisser aller à la dépression à cause d’une femme qui ne voulait pas de lui. En fait, tu la connaissais cette fille ?
— Non, fit Madeleine avec regret. C’est toujours resté un mystère. Tu te souviens comme il filait en ville trois quatre fois la semaine pour la retrouver ? Mais on n’a jamais su qui c’était. On a juste su que c’était terminé quand il a commencé à boire comme un trou. Même avec François, avec qui il était copain, il est resté muet comme une tombe. C’est un taiseux, Pierrot. Mais je suis certaine qu’il était malheureux, même au plus fort de sa liaison, comme s’il savait que ça finirait mal. Il m’a quand même laissé entendre qu’il se sentait inférieur à elle, et c’est pas bon, ça !
Benoît acquiesça. Il paraissait inquiet alors que tout, autour de lui, respirait la paix.
— Tu vois ma grande, fit-il les yeux à demi fermés, je sens une menace.
Madeleine haussa les épaules, un rien excédée. Il insista :
— Je ne saurais dire pourquoi j’ai cette intuition et quelle forme prendra ce que je crains. Mais je parierais tout ce que j’ai. Faut qu’on fasse attention. Puis il changea de sujet :
— Dis, ces noisettes me pèlent la langue. Je boirais bien un petit coup de cidre.
Madeleine s’en alla avec le pichet et revint une minute plus tard. Elle versa le liquide frais dans le verre de son mari…
— Et le petit. Pourquoi tu ne lui as pas expliqué que son père et nous… et Tim, on était comme les doigts de la main. On a fait semblant de ne rien savoir. C’était pénible !
Le nain coupa sa femme :
— C’est déjà bien d’avoir pris contact. Quand je l’ai aperçu qui se morfondait près de la rivière, j’ai su que c’était le moment. Il saura assez tôt. Il trouvera de lui-même. Il commence à comprendre que le monde existe autour de lui. Tiens, en furetant, il a trouvé un crâne humain. Il y en avait deux autres dans les fourrés. Tu devines de qui il s’agit.
Madeleine frissonna :
— Étrange. Il se promène au hasard et il tombe sur ces ossements. Elle soupira. C’est un bon gosse. Et cette maudite femme qui le rend malheureux. Comment a-t-il appris l’épisode du cerisier ?
L’époux haussa les épaules :
— Elle n’a pas tenu sa langue sans doute.
— Une vipère.
— Mais François l’aimait.
— Il ne lui confiait jamais rien, répliqua sèchement Madeleine. Il n’aimait que son corps.
— On ne sait pas, on ne sait pas, soupira le nain. Les gens sont mystérieux. On ne sait pas ce que ressentait François pour cette beauté glaciale. Il rit :
— Tiens, moi aussi, j’aime ton corps. J’en suis pas rassasié et ça fait pourtant des années qu’on est mariés. Toi et moi, c’était pourtant pas évident. Je ne suis qu’une demi-portion. Si j’étais riche, les gens diraient que tu m’as épousé pour mon argent.
Madeleine gloussa :
— Mais ils croient que tu es riche… et un peu sorcier. Ils pensent que tu m’as eue dans ton lit à cause de tes pouvoirs surnaturels et de tes fantaisies d’original. Elle reposa son tricot, s’étira, fit saillir une poitrine petite, mais encore ferme et regarda par la fenêtre le jour qui tombait doucement sur la campagne. Le bocage encadrait la maison d’un écrin vert qui s’assombrissait lentement. Ce spectacle tout bête éveillait en elle de sourdes interrogations sur la destinée. Mais elle laissa de côté le mysticisme pour revenir à Martin :
— Ces ossements…
— Oui ? fit Benoît.
— Savais-tu où ils se trouvaient ?
— Non. Tim avait été contraint de se défendre. Seul François connaissait l’endroit où il avait jeté les cadavres. Jamais il n’a voulu me le dire.
— Je me souviens comme si c’était hier, fit Madeleine, rêveuse. Il y a dix ans pourtant. François le soutenait. Il était gravement blessé, crasseux, apeuré, méfiant. Dans cet état-là, on l’aurait presque pris pour un diable. On sentait bien qu’il nous tolérait parce qu’il ne pouvait pas faire autrement.
— Ça s’est arrangé, objecta Benoît.
— Oui, mais on ne sait toujours rien de lui. Ni d’où il vient, ni ses projets. Et pourtant, il a rempli notre vie. Une chance qu’il est tombé sur François et sur nous. N’importe qui d’autre l’aurait sans doute pris pour un monstre et massacré. Tu te tends compte ? Comment qu’ils disent dans les bouquins ?…un… un mutant. Oui, un mutant ! Je me demande parfois si nous avons eu raison de lui rendre toute sa force.
Benoît hochait sa grosse tête en écoutant sa femme. À chaque fois qu’il se posait des questions sur Tim, il se sentait partir en vrille. Tim remettait en cause tout ce en quoi il avait cru sur les Hommes et leur intelligence soi-disant unique. Alors, il préférait enfermer ses questions à double tour. Madeleine ferma les fenêtres et commanda :
— Fais donc rentrer Margot.
Benoît avança sur le pas de la porte et se demanda s’il n’allait pas aller bricoler pendant une heure ou deux dans son atelier. Ces derniers temps, il s’était mis à fabriquer des arcs à l’ancienne d’une redoutable efficacité. Il aimait inventer des objets improbables qu’il ne montrait jamais à personne, chalumeau en main, à partir de rebuts jetés à la poubelle. C’était ici que naissaient d’étranges et inquiétantes sculptures de fer et d’acier qui traduisaient peut-être ses angoisses cachées à propos de Tim. La chatte vint se couler contre sa jambe avec un bruit d’avion et le poussa à retrouver le confort de la maison. Lorsque la porte fut close, le nain se frotta le ventre et s’humecta les babines :
— Je mangerais bien des céréales dans un grand bol de lait frais, femme.
Cela étant dit, le nain ouvrit la porte d’une petite pièce à côté de la cuisine, plongea la tête dans un buffet et revint avec un gros dossier dont il dénoua la ficelle en prenant toutes sortes de précautions. Il commença alors à étaler sur la table des parchemins teintés de fumée, gondolés par les siècles, sur lesquels les lignes d’écriture penchée de clercs de notaires besogneux depuis longtemps disparus, avaient pris une couleur de chocolat au lait. Lorsque Madeleine lui apporta son bol, il releva la tête et elle vit que la passion l’habitait :
— J’ai pratiquement reconstitué toute notre histoire, fit-il d’un ton de voix qui manifestait une satisfaction intense. C’est incroyable. On se croirait dans un roman de Stevenson. Je te jure, femme !
Martin pénétra dans la salle à manger vers sept heures, encore émerveillé de sa rencontre imprévue avec le nain. Il fallait, pensait-il, une dose certaine de folie pour élever des autruches, surtout quand on est soi-même une si petite personne. Cependant, bien qu’il fût encore habité par le culot et l’originalité du petit homme du hameau des Veuves, il n’oublia pas d’évaluer l’humeur, toujours changeante, de sa mère. C’était devenu une habitude depuis la mort de François. Surtout ne rien faire qui pût la contrarier. C’était une femme dans les quarante-cinq ans, mais sur laquelle l’âge mûr n’avait pas eu de prise. Elle contemplait d’un air morose les glaçons de son verre généreusement rempli de whisky, affectant de ne pas accorder d’importance à son fils. Pourtant, ce dernier aurait été bien surpris s’il avait su ou deviné les déchirements intérieurs dont il était la cause, s’il avait compris ce que cette belle femme cachait derrière le masque. Jetant un coup d’œil sur la table dressée, Martin dit qu’il avait déjà mangé. Adeline de la Roseraie émergea de sa rêverie et n’insista pas. Elle lui demanda seulement de débarrasser en l’absence de Gervaise, une jeune femme d’environ vingt-cinq ans qui donnait un coup de main de temps à autre.
— Maman ? La voix de l’adolescent traduisait son envie de se montrer enthousiaste face à la morosité de sa mère :
Celle-ci avala une gorgée du poison ambré :
— Quoi ?
— Tu ne me demandes pas où j’étais ? Il m’est arrivé une histoire incroyable. Tu ne veux pas l’entendre ? proposa-t-il, plein d’espoir.
Elle acquiesça sans empressement. N’importe quelle autre mère aurait au moins exigé de savoir ce qu’il transportait dans le sac noir et pourquoi il avait l’air aussi agité. Martin soupira :
— J’ai rencontré un nain.
Elle se rapprocha de la table et s’assit. Elle était grande, très mince, s’habillait avec élégance de tailleurs classiques et possédait une démarche altière. C’est une pocharde, mais elle est belle, pensa Martin, à nouveau malheureux. Elle se pencha vers lui. Ces derniers temps, de fines rides avaient creusé son visage, mais sans la vieillir.
— Un nain ? Bah, c’est impossible.
— Si je te le dis.
Elle se fâcha presque :
— Il n’y a pas de nains ici. Je le saurais.
— Maman, j’ai l’impression que tu me mens.
— Ne critique pas ta mère.
— Il élève des autruches et j’ai mangé avec lui un œuf énorme qui équivaut à lui tout seul à vingt-quatre œufs de poule. C’est pas mauvais du tout bien qu’un peu fade.
La voix lointaine et sarcastique lui fit l’effet d’une douche froide :
— Mon pauvre Martin, tu ferais mieux d’aller te reposer. Tu n’aurais pas un peu bu par hasard ? Elle se rendit compte de l’incongruité de sa question, mais il était trop tard. L’adolescent, furieux, désigna le verre d’apéritif qui tremblait dans la main longue et fine et lança d’une voix remplie de colère :
— C’est toi qui picoles, Adeline, pas ton fils…
Il l’appelait Adeline pour la première fois. Elle l’avait cherché. Il posa le sac sur la table et fut tenté de lui jeter le crâne à la figure. Mais il renonça. L’indifférence de sa mère, réelle ou feinte, le paniquait. Une semaine auparavant, dans cette même salle à manger, dans ce lieu maussade, elle lui avait tout révélé dans un de ces moments de lucidité et d’abandon total que crée parfois l’excès d’alcool. Assise dans un fauteuil Voltaire, le regard tourné vers le parc, elle s’était mise à parler.
Martin avait écouté d’abord distraitement. Après quelques phrases, il aurait voulu se boucher les oreilles, s’enfuir loin, mais il restait cloué sur sa chaise, écrasé par le récit qui coulait comme un filet d’eau empoisonnée de la jolie bouche d’Adeline. Elle disait : « Tu n’es pas mon fils, Martin. Enfin, je suis ta mère, mais tu n’es pas mon fils. C’est François qui a voulu t’adopter. Il te voulait, toi, et pas un autre puisqu’il t’avait trouvé. J’ai dit oui. Je l’aimais tellement et tu étais si beau. On t’a appelé Martin la Cerise parce qu’il t’a découvert, un matin, sous le cerisier qui se trouve au fond du parc. On t’avait abandonné là, dans un grand panier d’osier, protégé par une vieille couverture.
Elle avouait d’un air détaché, les yeux au plafond, noyés par les larmes. Martin souffrait d’autant plus qu’elle ne pleurait pas pour lui, l’orphelin, mais pour François, le mari défunt, mort l’année précédente d’un cancer et dont la disparition l’avait crucifiée. L’adolescent aurait aimé poser des questions, l’assurer qu’il l’aimait, mais son instinct lui disait que cela ne servirait à rien. Il y avait entre eux trop d’attraction répulsion, trop de colère. Alors, il s’était enfui. De son côté, elle souffrait de ce garçon qui n’était pas de sa chair, mais qui le rattachait puissamment au disparu. Elle l’observait souvent à son insu, découvrant en elle des lieux obscurs où se nouaient de nouveaux sentiments qu’elle n’aurait jamais osé avouer.
Martin laissa sa mère en compagnie de la bouteille et emprunta l’escalier gémissant. À l’étage, un couloir immense, surveillé par des ancêtres en haut-de-forme conduisait à sa chambre. Il ouvrit la porte, furieux, et pénétra dans le nid sombre. Le lit à baldaquin ne manquait pas d’agrément, mais la pièce suait la tristesse et la mélancolie. Des tentures lie-de-vin tombaient de très haut et contribuaient à créer une atmosphère de grotte. Une cheminée en stuc portait une pendule dorée, baroque, ainsi que deux chandeliers de la même façon. Il n’y avait rien dans le décor pour enchanter un jeune homme bien dans son époque. Toujours furieux, Martin repoussa violemment les tentures. Il ouvrit ensuite les fenêtres et passa les deux heures suivantes à contempler la tombée du jour. Il ne comprenait pas pourquoi son père avait tant aimé cette maison. Construite au xixe siècle au milieu d’un parc, elle prétendait, avec ses deux ailes et son grand escalier de pierre, au rang de château, mais sans y parvenir.
Appuyé sur le petit balcon de fer forgé alors que le soleil du soir dorait la campagne, Martin songea à la modeste demeure du nain, qui lui sembla le plus bel endroit de l’univers. Il murmura « maman » ! Puis sa colère enfla et devint de la rage : Non, ce n’est pas ma mère ! Cette salope n’est pas ma mère, elle ne m’aime pas. Elle passe son temps à picoler comme si ça allait faire revenir papa. Il cracha violemment à travers la fenêtre puis, fermant promptement les doubles rideaux, il se déshabilla, rangea le crâne dans l’armoire et alla se réfugier avec sa douleur sous les draps.
Le lendemain matin, le soleil, entrant brusquement dans la chambre, contribua à le faire émerger d’un sommeil agité.
— Allez, il est l’heure. Dix heures. À ton âge on n’a pas le droit de paresser comme un vieillard.
Gervaise posa le plateau sur la table de nuit et se pencha sur le lit dans l’intention de repousser les draps :
— Laisse-moi, ronchonna Martin. J’ai mal dormi. Je vais rester au lit toute la journée.
— Certainement pas.
Il restait toujours la tête sous les draps :
— T’es quoi pour m’emmerder comme ça ? T’es de la police ? Tu vas pas me faire chier.
Mais il en fallait beaucoup plus pour décourager la jeune femme. Elle tira brusquement sur les draps et découvrit le corps nu. Il rugit alors qu’elle désignait son bas-ventre :
— Ah ben, ça alors !
Elle montrait d’un doigt taquin le sexe dressé.
— Comme ça, Monsieur est déjà au garde-à-vous ! Ah le bel outil que voilà !
Martin se mit en boule, vivement, pour cacher son érection alors qu’elle se sauvait, poitrine bombée, en faisant claquer ses talons sur le plancher, dans une parodie de soldat d’opérette. Son rire éclatant résonna encore plusieurs secondes dans le couloir. Pensif, Martin contempla son épée dressée puis avala son petit-déjeuner, s’habilla et retrouva Gervaise un peu plus tard dans la cuisine. Un peu gêné, il demanda si sa mère se trouvait dans les parages :
— Elle est partie tôt ce matin. Elle ne t’a pas prévenu ?
— Non. Tant pis. La colère montait en lui. Je vais me faire chier toute la journée dans ce trou.
Gervaise pointa son couteau vers lui :
— Ne parle pas comme ça. Mon père…
— Je sais. T’aurais pris une baffe. Mais on s’en fout de ton vioque.
Gervaise soupira puis lui tourna le dos. Subitement en colère contre le monde entier, souffrant d’une douleur intérieure dont il ne comprenait pas tous les aspects, il s’en alla.
Ce coup de cafard fut vite oublié tant le nain rencontré la veille reprenait vie dans le cerveau de Martin. Ce n’était qu’un petit bout d’homme déjà flétri et pourtant, il en émanait une présence extraordinaire. Tout, en lui, provoquait l’attention, suggérait le mystère et même l’espérance.
Quelque chose de neuf enflait donc dans l’esprit de Martin, comme si le hasard d’une rencontre lui ouvrait subitement des perspectives, des portes inconnues. Il s’élança en direction du village, qui formait un assez bel assemblage de maisons avec étage, pour la plupart bien entretenues, couvertes d’ardoise, de part et d’autre d’une place plantée de marronniers. Cette architecture populaire laissait une impression générale d’harmonie cependant teintée de rudesse. Rien de clinquant dans ces vieilles bâtisses dont la beauté résidait dans les nuances du schiste, des pierres et du granit entourant les fenêtres.
Martin entra dans la boulangerie et interrogea une grosse femme blonde qui s’activait derrière le comptoir. La mère de son ami Maurice, large comme une armoire normande, s’honorait d’une énorme poitrine et d’un fessier de jument qu’elle posait de temps à autre sur un tabouret disposé juste devant le tiroir-caisse. Cette abondance de chair dégageait un fumet intime de transpiration, une moiteur que le parfum n’arrivait pas à dissimuler complètement. Ces odeurs de femelle intriguaient et angoissaient Martin. Dans ses rêves, il se voyait parfois, prisonnier entre les deux mamelles, étouffant sous le poids de l’accorte boulangère aux yeux bleus. Il demanda à voir Mau.
La femme se pencha, capta son regard et dit :
— Tiens, voilà notre jeune homme. Comment va votre maman ?
— Bien, madame.
— Tant mieux. Elle a l’air si triste. Elle est si maigre. Martin la fixait toujours, lisant dans ses yeux une jubilation froide qui démentait sa sollicitude. Tout le monde savait ici qu’Adeline de la Roseraie buvait sec. Son vice était l’objet de nombreuses conversations, aussi bien au bistrot qu’à la sortie de la messe. Certains regrettaient qu’une aussi belle femme s’abandonne ainsi à la boisson, d’autres en étaient choqués et quelques-uns s’en réjouissaient, comme Sylvie la boulangère, qui détestait toutes celles à qui la nature avait offert une taille fine et de jolies jambes. L’adolescent baissa les yeux pour masquer sa colère. Il aurait aimé balancer une gifle sur ces bajoues gélatineuses. Il respira profondément et redemanda :
— Savez-vous où se trouve Mau ?
— Je ne sais pas. Il est sorti. Il ne peut pas être loin.
Martin marcha pendant six cents mètres jusqu’à une trouée dans les dunes. À cet endroit, vers le nord, la côte s’élevait brusquement, formait une falaise au pied de laquelle nichait un petit port entouré de tout ce qui est nécessaire à la vie des marins-pêcheurs et des plaisanciers. Un temps clair comme le cristal rendait chaque détail du paysage avec une finesse extrême. Vers le sud, le sable de la plage dessinait une immense courbe jusqu’à l’infini. Du côté de la terre, en retrait du rivage, les coteaux parsemés de villas montraient leurs taches jaunes et ocre de bruyères et de terre pauvre. Martin resta planté là un long moment, à écouter le chant de la nature estivale. Il marcha pendant quelques minutes sur le rivage, parmi les épaves et le varech, et trouva Maurice assis sur le sable, en train de creuser un os de seiche :
— Salut.
— Salut, bougonna Mau sans lui accorder la moindre attention.
— Je dérange ?
— Non, non.
Mau n’était pas plus grand que son camarade, mais deux fois plus large, tout comme sa mère, dont il tenait également un œil bleu, mobile, inquisiteur et froid. Leurs solitudes s’étaient rencontrées par hasard, deux étés auparavant dans les dunes. Tout les séparait : leur physique, leurs goûts, leur milieu social – l’un fils de simple pétrisseur, l’autre enfant d’écrivain vivant au château – et pourtant, malgré une hostilité latente et de multiples réticences intimes, ils s’étaient revus. Une fois encore, Martin se demanda ce qu’il faisait là, en compagnie de ce taurillon sans éducation. L’idée que l’autre puisse croire qu’il quémandait de l’amitié lui déplut et surtout il se remettait mal d’un concours idiot qu’il avait accepté, de mauvaise grâce, la semaine précédente. Le concours en question avait consisté à mesurer la longueur de leur pénis en érection avec « l’aide » bénévole et délurée d’une grosse fille du pays. Martin l’avait emporté pour la longueur, Mau pour la grosseur, mais le premier s’en voulait terriblement de s’être laissé aller à un exhibitionnisme qui chamboulait en lui quelque chose qui était à la fois, profond, intime et transgressif. Il pensait à cet épisode à chaque fois qu’il voyait Mau et ce fut encore le cas ce jour-là. Pendant quelques secondes il demeura muet puis, brusquement, les mots jaillirent de sa bouche :
— Connais-tu le nain ?
— Évidemment. Tout monde le connaît, Benoît l’Asticot. Non seulement c’est un nabot, mais un nabot avec une araignée au plafond.
— Et pourquoi donc ?
— Ben, pour élever des autruches, faut être un peu con, tu ne crois pas ?
— C’est un original, plaida Martin.
— Que tu dis. Ici, on n’est pas en Afrique. On élève des vaches. Un point c’est tout.
Face à son camarade, Mau affectait toujours de mépriser ce qui sortait du champ de ses habitudes et de ce qui lui avait été inculqué, mais tout autant qu’un réflexe de protection, cela pouvait être une manifestation de jalousie. Cette attitude chagrinait Martin, qui était bien plus sensible et créatif sans chercher à manifester la moindre supériorité. Ils discutèrent de banalités pendant un moment, puis, un peu échaudé, Martin rentra à la maison pour le déjeuner. Il n’était pas midi. Les portes-fenêtres de la salle à manger étaient grandes ouvertes sur le parc. L’adolescent se pencha au balcon et se laissa absorber par la vibration de l’atmosphère. Pas un chat à l’horizon. Le soleil beurrait le parc de chauds rayons. Martin se retourna vers la vaste pièce qui demeurait toujours dans l’ombre. Son regard se fixa avec intérêt sur la scène de chasse de la tapisserie fixée au mur. Les siècles en avaient estompé les couleurs, mais c’était assurément un ouvrage de grande valeur. Gervaise entra avec un plat fumant et, de belle humeur, lui demanda si ça allait mieux. Martin s’assit en haussant les épaules. Apprenant qu’il avait passé la matinée en compagnie de Maurice, elle émit à son égard un jugement définitif, le qualifiant de petit salaud vicieux. Elle se pencha pour le servir. Son décolleté s’ouvrit largement sur une perspective rebondie qui débordait d’un soutien-gorge très ajusté. Pensif, l’adolescent explorait du regard cette chair jeune et parfumée à portée de main. Gervaise était une femme vive, ferme et pleine de gaieté. Pas très jolie, non. Mieux encore. Charmante, espiègle, fine mouche, intuitive. L’ingénu oppressé, tourneboulé par les premiers assauts du désir lui dit brusquement qu’il l’aimait. Interloquée, la jeune femme rencontra le regard plongé dans sa robe, posa le plat, gloussa, rougit violemment et simula l’indignation :
— Non, mais, voyez-vous ce petit coq ?
Martin se sentait maintenant très gêné. Comme beaucoup d’adolescents découvrant le sexe et la force du désir, il se sentait encombré et malheureux. Gervaise connaissait tout cela. Elle l’attira doucement. Elle sentait bon la violette. Son ventre chaud vibrait sous la robe. Il avait les larmes aux yeux :
— Je te demande pardon. C’est maman…
Oubliant la violence du désir d’elle qu’elle sentait chez le garçon, Gervaise laissa libre cours à son indignation.
— J’ai tout entendu l’autre jour. Je me demande comment elle a pu te confesser ça sans la moindre précaution, alors qu’elle était à moitié ivre. Je sais bien qu’elle n’arrive pas à faire son deuil, mais de là à désespérer son gamin, c’est ignoble ! Elle essuya les yeux de Martin d’un revers de main puis se fit sévère : « C’est pas une raison pour mâter dans mon corsage. Ce qu’il y a dedans, c’est pas pour ton âge. Tu ne vas tout de même pas faire la cour à une vieille ? Martin la sentait troublée. Elle passa une main douce et potelée dans ses cheveux, lui dit qu’il était beau et que c’était une sacrée chance. Il la serra encore plus fort, ses mains explorèrent de fermes rondeurs, tentèrent de passer sous la robe. Gervaise se dégagea vivement :
— Allons, sois sage et mange, ordonna-t-elle. Elle posa un baiser léger dans son cou : Et n’oublie pas que je t’aime, moi aussi. Elle émit un petit rire sec et troublé. Je t’aime comme un petit frère.
Il se rendit compte alors, non sans culpabilité, qu’il ne savait rien d’elle, même pas où elle habitait, qu’elle n’avait toujours été pour lui qu’un bel objet sympathique et intelligent à son service. Interloqué de se découvrir si distant avec ceux qui l’entouraient, Martin pénétra dans sa chambre pour réfléchir aux événements de la matinée. Mais surtout, il ne cessait de repenser à ce ridicule concours qui l’avait opposé à Mau et il rougissait de honte à l’idée de ce que Gervaise ou le nain en auraient pensé s’ils avaient eu vent de l’affaire. Le nain. La femme. Deux mystères l’avaient investi en un laps de temps très court. La femme dominait ses sensations pour l’instant. En quelques secondes seulement, alors qu’il la pétrissait, il avait éprouvé l’avidité du désir, cet engorgement des sens qui brouille la vue et la raison. Son sexe et son cœur battaient à l’unisson de cette expérience. Pour trouver un dérivatif à ses questions, Martin se dirigea vers l’armoire, saisit le crâne trouvé la veille, le tourna et le retourna dans tous les sens. Il fit jouer la mâchoire et constata que l’homme possédait une dentition impeccable. Il était jeune sans doute lorsque la mort l’avait cueilli. Une boule de douleur et de révolte enfla brusquement dans la gorge de l’adolescent. Il voulait rentrer à l’appartement. En finir avec cette solitude. Se noyer dans la ville, courir à nouveau sur les quais. Il ouvrait sa valise lorsqu’Adeline entra sans frapper. Elle portait une longue robe d’été et sa main jouait avec un chapeau de paille. Dans la pénombre son visage mince laissait deviner de l’angoisse. Ils s’observèrent, se jaugèrent. Une fois de plus, Martin admira le port altier, le corps flexible. Elle n’est pas ma mère. Elle ne veut pas être ma mère. Il fut pris d’envie de serrer ce cou gracile, de courber ce dos droit en toutes circonstances :
— Que fais-tu ? Elle indiquait la valise.
— Je rentre à la maison. Je suis assez grand pour m’occuper de moi.
— Tu restes avec moi.
— À quoi bon, protesta-t-il. Tu n’es jamais là. Tu ne m’aimes pas. Tu n’es pas ma mère. Tu l’as dit toi-même.
Elle baissa la tête sous l’assaut, rassembla ses forces et exigea :
— Tu restes… Mais c’est quoi ça ?
Le regard horrifié d’Adeline s’était posé sur le crâne, bien en vue sur la table de nuit. N’obtenant pas de réponse, elle hurla encore :
— C’est quoi ?
— Tu vois bien. C’est un crâne humain.
— Tu vas aller m’enterrer ça dans le parc, cria-t-elle, hors d’elle-même.
— Mais c’est quoi ton problème ? rétorqua Martin. Je l’ai trouvé près de la rivière, ce crâne. Je l’ai pas déterré dans le cimetière. T’inquiète pas, c’est pas celui de papa.
La gifle, magistrale, l’expédia sur le parquet. Adeline se précipita sur lui, l’enjamba, lui cloua les deux poignets au sol et, les yeux rétrécis par la colère, exigea des excuses. Martin ne pleurait pas. Il ne chercha même pas à la renverser. Il sentait les cuisses nerveuses de sa mère adoptive qui lui enserraient les côtes. Ses fesses dures, crispées, reposaient sur son ventre. L’équivoque de la situation ne leur échappa pas. Les deux regards se croisèrent, se mêlèrent, s’électrisèrent. Il y eut un instant de trêve et de tension intense. L’un de ces moments où la vie peut basculer. Mais la colère reprit le dessus. Le visage aimable de Gervaise s’imposa à Martin, qui plongea ses yeux comme une épée dans le regard furieux de la tigresse qui le surplombait et dit lentement :
— Ma pauvre Adeline. Papa est mort. Il ne reviendra plus jamais. Je n’en suis pas responsable.
Adeline sembla alors se réveiller. Son visage et ses muscles se détendirent. Puis elle s’en alla avec sa folie comme un fantôme dans le couloir sombre.
Vers deux heures du matin, Martin fit sa valise comme il l’avait promis, s’empara de quelques victuailles dans le réfrigérateur, descendit l’escalier sur la pointe des pieds et s’enfonça dans la nuit.
Il faisait beau partout en ce début d’été, y compris sur la grande cité portuaire. Le soleil peignait de couleurs gaies tout ce qui apparaissait, d’habitude, comme un peu crasseux, vieilli, à demi effacé par les crachins du nord-ouest ou mangé par le sel marin. Des forêts de mâts blancs se balançaient doucement dans le bassin de plaisance, les ferries ventrus, hauts sur pattes débarquaient de joyeuses cargaisons de touristes britanniques, les cargos, grosses bêtes noires plaquées de rouille et de blanc, messagères de lointaines contrées, allaient s’amarrer sous des grues qui ressemblaient à des araignées. Entre le bassin de plaisance et celui des chalutiers, non loin d’un pont tournant, le commissariat de police, un bâtiment carré de cinq étages hérissé d’antennes semblait, lui aussi, bénéficier de la trêve estivale. Lorsque le commissaire Avril, manches retroussées, col de chemise grand ouvert passa devant sa porte ouverte, l’inspecteur-chef Lecoubey lui fit signe. Il était avachi derrière son bureau de bois, le chapeau penché à droite et faisait presque pitié. Le patron s’arrêta et soupira :
— Alors Lecoubey, que me voulez-vous encore ?
— Je m’ennuie patron. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai dans l’idée que vous ne voulez pas me confier de nouvelles affaires. Je ne suis pas encore à la retraite, bon sang !
Le commissaire gratta ses gros bras poilus, fit la lippe et rétorqua :
— Et sur quoi êtes-vous donc en ce moment même ?
Lecoubey tenait un gros livre ouvert devant lui :
— Je relis Saint-Augustin, patron.
— Mais qui aurait l’idée de lire du Saint-Augustin dans un commissariat, au milieu des gardiens de la paix, des flics en civil et des proxénètes ? Vous leur fichez des complexes, mon vieux ! Vous les irritez ! Ne vous étonnez pas qu’ils vous regardent de travers.
Lecoubey prit sa petite voix geignarde d’éternel incompris :
— Mais patron, quel est le meilleur flic à cent kilomètres à la ronde ? Citez-moi un de vos limiers qui ait plus de flair que moi ? Qui c’est qui a mis la main sur les trafiquants de drogue de Bremerhaven ? Si j’avais pas traîné dans les bistrots et fait le mort au coin des bars avec mon air de gratte-papier !
— Fait le mort ? rigola le commissaire. Un mort qui écluse dur à ce qu’on m’a rapporté. Méfiez-vous, Lecoubey, vous jouez avec le feu. Vous n’avez plus la pêche comme avant.
— Un petit whisky de temps en temps ça ne fait pas de mal, se défendit l’inspecteur.
Avril gratta son crâne chauve. Il était trop gras et transpirait dès le début de l’été. Il alluma un cigare, expédia un nuage d’enfer et reprit :
— C’est calme en ce moment, je l’avoue. Vous feriez mieux d’aller vous balader en ville plutôt que de rester enfermé dans ce bureau qui empeste des pieds ! Mais j’y pense ! Pourquoi n’iriez-vous pas traîner votre silhouette de rêve du côté de S… ? Il me revient de drôles d’histoires aux oreilles. Des marins pêcheurs auraient vu un homme qui vole, rien que ça ! C’est le capitaine de gendarmerie qui m’a raconté cette galéjade marseillaise. Il m’a expliqué qu’ils étaient surbookés en cette période estivale et que, si on avait le temps, on pouvait toujours traîner nos godasses dans le secteur. J’ai appelé le procureur qui m’a donné son feu vert. Et puis, sait-on jamais, vous qui rêvez d’écrire un roman, vous trouverez peut-être matière parmi ces hurluberlus !
La tête maigre de Lecoubey donna un nouveau signe d’intérêt :
— Un homme qui vole ? Tiens ! Moi aussi, j’aurais bien aimé voler !
— Vous savez bien qu’il n’y a que les cons qui volent, rigola le commissaire, content de lui, en expulsant une bouffée de fumée. Vous imaginez bien que ceux qui racontent cette histoire ne sont pas d’une sobriété excessive. Néanmoins, allez donc jouer un peu les touristes sur ce charmant petit port, ça vous occupera l’esprit. Je suis certain que vous y rencontrerez des originaux et des gosiers en pente de votre espèce !
Lecoubey ne dit pas non. Au premier abord, il trouvait l’idée plutôt intéressante. Il devait y avoir quelque chose derrière cette histoire. Il prit néanmoins ses précautions :
— Et je pourrai faire une note de frais, patron ?
— Juste les repas, grogna le commissaire. Et un seul verre de vin. Pour dormir, vous pouvez bien rentrer en ville. C’est guère qu’à trente-cinq kilomètres. Allez, débarrassez-moi le plancher. Vous me ferez votre rapport lundi prochain, sans faute !
