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Dans la campagne tranquille, entre mer et bocage profond, Louise, une vieille curieuse de 85 ans, pénètre par effraction dans une maison qui l'intrigue. Elle y découvre une mallette qui contient une fortune en cocaïne et s'en empare pour venger son petit-fils, victime de la drogue. Les trafiquants, qui l'ont repérée, entrent chez elle pendant la nuit, volent ses bijoux et ceux de ses amies qui se trouvent réunis là, réclament leur mallette et ce qu'elle contient.
A leur grande surprise, Louise les repousse à coups de fusil de chasse. La vieille dame, qui a vécu une émotion intense, meurt un peu plus tard. Ses quatre amies, toutes âgées et qui ne savent rien de la mallette volée ni de son contenu, jurent qu'elles vengeront elles-mêmes leur amie. Sylvette, une aide-ménagère qui a quitté la capitale où
elle exerçait la profession d'informaticienne, se trouve mêlée au plus près à cette histoire.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Jacques Rouil est né en 1948 en Normandie. Il devient journaliste et fait l’essentiel de sa carrière à Ouest-France.
Il travaille successivement aux Informations agricoles, au service économique et social et au service politique. Il a publié une soixantaine de nouvelles. Son premier roman "Donadieu", obtient le prix littéraire du Cotentin en 2002. "Quelques années plus tard", "Les Rustres" sont couronnés par le prix Reine Mathilde. Son dernier roman, "Les Filous" a obtenu le prix de l'Académie des sciences et belles lettres de Rouen en 2017.
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Seitenzahl: 194
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Sylvette
et ses vieilles
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Du même auteur
Presqu’îles. Nouvelles. Editions du Petit Véhicule 1999
Vies de chien. Nouvelles. Editions du Petit Véhicule. 2001
Donadieu. Roman. Editions du Petit Véhicule 2002. Prix littéraire du Cotentin 2002
Une mémoire du bout du monde. Récit. Cheminements éditions. 2003
Campagnes. Nouvelles. Editions de Petit Véhicule. 2004
Canicule. Nouvelles. Cheminements éditions. 2005
La guerre de Donadieu. Roman. France Empire. 2007
Les Rustres. Roman. Cheminements Editions. 2005. Editions de Borée, Terre de Poche. Prix Reine Mathilde 2005
Le disparu de 44. Roman. Cheminements éditions. Roman. 2007
Un mortel hiver. Roman. Cheminements éditions. 2008
Les hommes de papier. Roman. L’Apart Editions. 2010
La nuit des voleurs. Roman. L’Apart Editions. 2010
Les petites routes. Poésies. Editions du Petit véhicule. 2012
Les temps sombres. Poésies. Editions du Petit Véhicule. 2015
Dans la peau d’un Gaulois. Essai. Feuillages . 2015
Le goût des ciels sans nuage. Récit d’enfance. Feuillages. 2016
Les Filous. Orep éditions. 2016. Prix de l’Académie des sciences, Belles Lettres et Arts de Rouen 2017
Voyage dans une France inquiète. Quint’Feuille. 2019
Si près de l’abîme. Nouvelles. Quint’Feuille. 2019
L’Etrange affaire de l’homme oiseau. Roman. Quint’Feuilles. 2020
Pierre et son merle. Coups de bec sur la politique et les moeurs d’aujour’d’hui. Quint’Feuille 2022.
© Quint’feuille, 2022.
Tous droits réservés.
Jacques Rouil
Sylvette et ses vieilles
Normandes, octogénaires,en colère et dures à cuire…
Quint’feuille
1
C’était une maison très modeste, presque une masure, que l’on aurait pu croire abandonnée au premier regard et que la plupart des habitants du coin avaient oubliée. Pour la trouver, il fallait d’abord emprunter une petite route tortueuse qui s’avançait entre des haies hautes et touffues, puis, à un moment donné, prendre un chemin de terre à peine carrossable, boueux lorsqu’il avait plu, perpendiculaire à cette route. Il n’y avait aucun panneau indicateur. La maison en question, cernée par un taillis, était toute en longueur, n’avait pas d’étage et était construite avec des pierres mal jointées sur lesquelles le lierre courait librement. Le toit d’ardoise était couvert de mousse et les gouttières remplies de feuilles mortes. Les volets, peints avec un bleu délavé qui s’écaillait, étaient toujours fermés. Le mur qui entourait la bâtisse s’écroulait en plusieurs endroits. Seule la barrière de bois assez récente, donnant sur une petite cour, indiquait que la vie était peut-être revenue en ces lieux.
La vieille Louise, qui venait parfois se promener à pied dans ce secteur pas trop éloigné de chez elle, avait bien connu, autrefois, ceux qui avaient habité cet endroit retiré. Ils avaient même travaillé dans sa famille en tant que journaliers, à l’occasion des gros travaux : moisson, foins, récolte des pommes de terre et des betteraves fourragères. C’était il y avait bien longtemps et ceux-là étaient dorénavant au cimetière. Mais de leurs enfants, qui étaient nombreux, elle ne savait rien. Ils s’étaient envolés les uns et les autres, cherchant sans doute une vie moins dure et des salaires réguliers. On ne les avait jamais revus. La maison leur appartenait-elle encore ? Louise ne le savait pas, mais elle en doutait.
La curiosité de Louise avait été éveillée ces deux dernières années. À chaque fois qu’elle passait devant la maison, elle se demandait pourquoi elle avait bénéficié de quelques discrets travaux de rénovation, sur la toiture notamment, où l’on apercevait quelques tuiles qui semblaient récentes, alors qu’on n’y voyait jamais personne. Louise avait toujours été à la fois curieuse, d’une nature assez secrète, et son âge avancé n’avait rien changé à ces traits de caractère. C’était une femme plus grande que la moyenne, légèrement voûtée, avec des jambes que les varices n’avaient pas affaiblies, des cheveux gris coupés très court, un nez aquilin qui renforçait son côté fureteur. Si bien qu’un jour, s’abandonnant à son instinct, sans en parler à quiconque, elle fut tentée de pénétrer dans la mystérieuse maison. Elle savait qu’il existait une porte à l’abri des regards indiscrets sur l’arrière, qui ne devait pas être bien solide, où elle pourrait tranquillement se mesurer avec la serrure.
On était au commencement d’un après-midi d’automne, sans vent ni pluie, mais sombre et nuageux comme on en voit souvent dans la presqu’île du Cotentin. Lestée d’un grand sac à patates en toile de jute contenant des pinces, un tournevis, une pile électrique et quelques anciennes clés qu’elle avait trouvées dans un de ses tiroirs, Louise se retrouva donc, après trois quarts d’heure de marche, devant la porte en question et enfonça une à une ses clés dans la serrure. La dernière fut la bonne. Disons-le tout net : elle eut un fameux coup de chance ce jour-là. Le cœur battant, elle pénétra dans la maison. À première vue il n’y avait pas grand-chose à voir : l’entrée donnait sur un couloir desservant, à droite, une cuisine avec une cheminée, meublée d’une longue table paysanne et d’un vaisselier branlant, sans vaisselle. Les murs, inégaux, sans enduit, étaient parcourus de traces laissées par l’humidité ; les plafonds de bois faisaient un arrondi inquiétant et tenaient au bon vouloir de grosses poutres mal équarries. Le sol en terre battue indiquait que de pauvres gens avaient habité ici. À gauche, deux chambres en enfilade n’avaient pas été aérées depuis longtemps. Les armoires étaient vides et leurs portes grandes ouvertes ; de vieux cadres de lit portaient encore des matelas crevés. Il y avait là, le spectacle d’un monde mort, les derniers témoignages de vies humbles de gagne-petit. L’électricité n’était jamais arrivée dans ce coin retiré.
Louise aurait pu abandonner devant ce décor qui serrait le cœur et faisait penser à la mort. Mais, dans la chambre du fond, sous une descente de lit poussiéreuse, elle vit une trappe qui s’ouvrait sur un escalier de bois. Elle le descendit avec une extrême prudence et celui-ci la conduisit dans une cave grouillant d’objets divers, comme une réserve de brocanteur. Elle farfouilla à droite et à gauche et découvrit, tout au fond d’une niche pratiquée dans le mur, derrière une pile de vieux journaux jaunis et humides, une mallette noire en bon état, façonnée avec un matériau rigide. Elle en fut étonnée. Cet objet n’avait rien de rural et n’était pas à sa place dans ces lieux, jugea-t-elle, émoustillée. Louise remonta au rez-de-chaussée avec sa trouvaille, qui pesait bon poids, la posa sur un lit et l’ouvrit. Elle y découvrit alors une quantité de sacs de plastique remplis de poudre. La vieille femme n’avait jamais habité la grande ville avec ses tentations et ses turpitudes, mais elle avait assez regardé la télévision pour comprendre que ce qui se trouvait sous ses yeux n’était pas de la farine ni du sucre en poudre. C’était de la drogue à coup sûr, pensa-t-elle, et ça devait valoir une fortune. Elle demeura sans bouger pendant une bonne minute devant sa découverte en murmurant plusieurs fois : « Ah les salopards… Les salopards… » Puis elle referma vivement la mallette, la saisit d’une main ferme, l’enfourna dans son grand sac, et prit la poudre d’escampette.
Alors qu’elle marchait d’un pas vif malgré le poids de la mallette qui pesait sur son épaule, Louise croisa une voiture qui roulait lentement sur le chemin et qui ralentit encore en l’apercevant. Quatre paires d’yeux soupçonneux convergèrent dans sa direction, jaugeant cette grand-mère furtive qui semblait avoir quelque chose à se reprocher. À cet instant, elle aurait voulu se recroqueviller jusqu’à devenir invisible, se fondre parmi les arbres et les buissons. Louise sentit ses cheveux se dresser sur sa tête, n’osant se retourner de crainte de voir le véhicule s’arrêter. Elle poursuivit son chemin, la nuque raide, alors qu’un homme, descendu discrètement de la voiture qui continuait de rouler lentement, la pistait. Connaissant intimement la nature, ses changements les plus infimes, sa musique, elle sentit la présence de l’individu. Elle était repérée. Lorsqu’elle rentra chez elle, elle ferma sa porte à double tour, puis s’effondra sur une chaise en haletant. Son épaule lui faisait mal. Ce qu’elle venait de faire n’était plus de son âge et elle se demanda, dans ce bref moment de faiblesse, quelle mouche l’avait piquée. Elle se fit un thé, s’allongea dans son fauteuil et reprit pied peu à peu, renouant avec la colère qui l’avait poussée à voler la mallette : elle n’avait eu qu’un petit-fils et il était mort d’une overdose dans un abominable squat francilien. Elle était entrée dans la maison aux volets bleus par simple curiosité, elle en était ressortie avec le feu de la vengeance dans le cœur.
Écoutant les bruits venus de l’extérieur, n’ayant d’autres voisins que ses quelques poules et ses lapins, Louise sut qu’elle était dorénavant en sursis. Elle les devinait tout proches, qui évaluaient la situation avant de fondre sur elle comme des grands rapaces sur le petit agneau. Il était encore temps de se mettre sous la protection de la loi, mais elle décida néanmoins d’assumer seule son acte, de ne pas parler de cette affaire à ses amies, Marie, Andrée, Bernadette et Fernande, ne voulant pas les mêler à une histoire qui sentait le drame à plein nez. Elle ne téléphona pas non plus aux gendarmes, qui auraient pu la protéger. Elle ne se voyait pas face aux forces de l’ordre avec, à la main, une mallette remplie de drogue et tentant de s’expliquer. Et puis c’était son affaire. Sa vengeance. Chez Louise on avait toujours réglé ses problèmes en famille. Elle trouvait qu’il y avait de l’honneur à faire ce qu’elle avait fait toute seule. Sans doute était-elle aussi un peu confuse après avoir vécu de telles émotions.
Avant l’arrivée de l’aide ménagère, en début de soirée, Louise avait trouvé la force de mettre la mallette en lieu sûr. Sylvette la trouva fatiguée, lui demanda si tout allait bien, cuisina son dîner puis s’en alla retrouver Marie, à quelques kilomètres, qui l’attendait.
Louise avait 85 ans.
2
La soirée débuta comme toutes les autres. Louise mangea sans appétit un reste de poulet rôti réchauffé avec des haricots, un peu de fromage, une compote de pommes en petit pot, regarda le journal télévisé, mais voyant qu’elle avait des difficultés à se concentrer, jeta un dernier coup d’œil à la fenêtre puis rejoignit sa chambre dans la pièce d’à côté vers neuf heures. Elle se coucha, tenta de se plonger dans la lecture d’un magazine, mais ce fut en vain. Elle était tracassée. Elle ne cessait de penser aux événements qu’elle venait de vivre, elle écoutait les bruits venus de l’extérieur, la pluie qui venait frapper contre les vitres, les secousses du vent qui s’était levé. De guerre lasse, l’octogénaire se redressa et s’assit sur le rebord de son lit, les jambes posées sur la carpette, suça un bonbon à la menthe puis se recoucha.
Vers minuit, n’arrivant toujours pas à s’endormir, elle entendit le grincement de la grande porte du cellier. C’était un grincement très particulier qu’elle connaissait depuis toujours. À cette heure-là, ça ne pouvait pas être le personnel soignant. La peur envahit Louise, mais sans la paniquer car elle préférait voir les choses bouger plutôt que de se ronger les sangs. « Ils arrivent » pensa-t-elle. Elle éteignit la lampe de chevet, se leva et, se retenant aux meubles, pénétra dans son petit cabinet de toilette, puis se recoucha. Elle avait conservé une bonne ouïe et des yeux de chat. Dix minutes passèrent, puis elle entendit la porte de l’entrée qui s’ouvrait. Il y eut quelques chuchotements et elle devina qu’ils farfouillaient dans la cuisine. Puis la porte de l’armoire normande où elle rangeait torchons, serviettes et aussi quelque chose d’infiniment plus précieux, grinça. Louise sentit un glaçon lui tomber au fond de l’estomac. « Non, pas ça » implora-t-elle silencieusement. Elle retenait sa respiration en serrant dans ses mains, sous le drap léger, la surprise qu’elle réservait aux intrus.
Ils étaient quatre, en tenue de ville, les mains gantées, portant curieusement cagoule et chapeau. Lorsqu’ils pénétrèrent dans la chambre, Louise se trouva éclairée par le faisceau brutal d’une grosse torche électrique. Les voleurs l’observèrent à quelques mètres, petite chose fragile et très ancienne abandonnée dans son lit, la tête dépassant à peine des draps. À ce spectacle poignant de la vieillesse sans défense n’importe quel homme ayant un peu de compassion se serait excusé platement et aurait pris ses cliques et ses claques. Mais ces intrus-là ne semblaient pas de ceux que la honte étouffe. Un costaud lança à la cantonade d’une voix grasse de fumeur :
–Vous croyez pas qu’à cet âge-là, elle ferait mieux d’être au fond d’un trou ?
Il y eut des rires bêtes et méchants puis une autre voix exigea :
–Où elle est notre mallette, dis, la vieille ? On t’a vue tout à l’heure ! Brandissant un sac de toile, l’homme précisa : On a tes bijoux, mais la mallette ? Dis-nous où tu l’as planquée ! Allez, réponds avant que je me fâche !
–Allez vous faire voir, croassa l’octogénaire.
Louise vécut les instants qui suivirent dans un état second. Elle écarta vivement le drap qui la couvrait, puis le coup de fusil déchira le silence. La volée de plombs tirée en l’air s’enfonça dans les poutres en bois du plafond. Jamais voleurs ne vécurent un tel effet de surprise. Ils reculèrent en se bousculant, et prirent la poudre d’escampette, alors que la seconde volée de petit plomb s’enfonçait dans la porte qu’ils venaient de franchir. Il y eut un hurlement de douleur. Des projectiles avaient labouré le derrière de l’un des intrus !
Au matin, Sylvette découvrit Louise, hébétée, assise au pied de son lit, répétant des « j’les ai eus », « j’les ai eus en plein dans le cul » entrecoupés de ricanements, alors qu’une forte odeur de poudre imprégnait l’atmosphère. L’aide ménagère tenta de lui tirer les vers du nez, mais ce fut en vain. Elle était vivante, mais extrêmement choquée. Lorsque les gendarmes apparurent, stupéfaits de la voir tenant encore le fusil sur ses genoux, elle ronchonna dans un éclair de lucidité :
–Vous arrivez bien tard !
Ce fut son dernier trait d’humour. Après un tel stress, l’esprit de Louise était entré dans une grande confusion et elle ne donna aux enquêteurs aucun renseignement exploitable, mis à part le fait qu’elle avait sans doute blessé ses agresseurs. « Des hommes, des saloperies » répétait-elle dorénavant, d’une voix aigre et tendue. Elle avait perdu la boule comme on dit vulgairement. Si bien que personne ne sut qu’elle était entrée par effraction dans une petite maison et qu’elle y avait trouvé un poison qui valait très cher. Le courage de Louise fut célébré, mais elle ne se remit pas de l’expérience traumatisante qu’elle venait de vivre, comme si elle avait mis toutes ses dernières forces dans la préservation de sa vie. Certes, elle avait vengé son petit-fils, mais elle avait perdu tous ses bijoux – bagues, colliers, broches, bracelets etc – qui lui venaient de la famille de son mari. Par malchance, les voleurs avaient aussi emporté les bijoux et napoléons de ses quatre amies, qui les avaient laissés provisoirement chez elle, quelques jours auparavant, après les avoir fait estimer par un expert. Ce dernier, venu de Caen, avait bien voulu se déplacer à la condition de les voir en un seul endroit. Elles avaient hélas obtempéré à ces conditions estimant qu’il était temps, à leur âge avancé, de faire le point sur leur fortune. Apprenant très rapidement par Sylvette ce qui venait d’arriver à Louise, ses copines se précipitèrent chez elle, tombèrent sur les enquêteurs qui affichèrent un fort pessimisme quant à la possibilité de récupérer leur bien.
On enterra Louise dans le petit cimetière de sa commune, face à la mer, en présence de ses amies. Avant de pousser son dernier soupir, elle avait eu le temps de souffler quelques mots énigmatiques à l’oreille de Marie : « volets bleus, volets b… ». C’est tout ce qu’elle murmura avant de passer de l’autre côté, laissant ses copines dans la plus grande perplexité. Ces dernières gardèrent pour elles ce qu’elles jugèrent comme un ultime délire sans importance. Puis, constatant l’impuissance des enquêteurs un mois plus tard, sans connaître l’affaire de la mallette de drogue, croyant s’adresser à de simples voleurs, elles jurèrent sur la tombe de leur amie qu’elle serait vengée, que les bijoux seraient récupérés et clamèrent leur détermination à la ronde, y compris dans la presse écrite, jurant qu’elles mobiliseraient tout leur réseau de connaissances dans ce but, se désignant aux vilains qui avaient « tué » leur amie et volé leur or.
Ces vieilles qui mordaient encore dans la vie à un âge aussi avancé, avaient attiré l’attention d’un journaliste fin connaisseur de la société locale, en recherche de « personnages » sortant de l’ordinaire. Particulièrement impressionné par la personnalité de Marie, il les avait croquées dans un long article qui avait eu d’autant plus de succès qu’elles étaient les amies de celle qui avait fait feu sur les voleurs et les avait mis en fuite. Leur colère était immense et elle ne retomba pas. Elles étaient aussi soudées qu’une section de légionnaires. Si elles n’avaient pas été confrontées à de telles circonstances, elles n’auraient sans doute jamais soupçonné un potentiel qui s’était construit en elles, au fil des années, des saisons, de leur confrontation aux réalités de la nature, qui en avaient fait, derrière un visage avenant et pacifique, des dures à cuire.
Bien entendu, l’article du journal passionna ceux qui avaient eu les fesses labourées par le plomb de Louise. Prudents dorénavant, ils constatèrent que la morte avait de solides amies qui ne manquaient pas de culot et en déduisirent que ces dernières étaient probablement en possession de leur précieuse mallette. Ou savaient du moins où elle se trouvait. Après une nouvelle et infructueuse descente nocturne dans la maison de la morte, ils entreprirent d’en savoir plus sur ces vieilles qui les provoquaient et les avaient humiliés. La collecte des renseignements fut des plus simples. Jouant pleinement son rôle de presse de proximité, le journal n’avait pas lésiné sur les photos et précisé les adresses. Les trafiquants ne mirent pas longtemps à découvrir le quad piloté par une jolie femme et qui s’arrêtait tous les jours, particulièrement le soir, dans l’une des maisons et qui, souvent, repartait lorsqu’il faisait nuit noire.
3
Mais qui étaient ces vieilles qui prétendaient faire la police elles-mêmes et n’hésitaient pas à le faire savoir aux quatre coins cardinaux ? À vrai dire on les connaissait dans leur canton par le bouche-à-oreille, avant que la presse s’en mêle. Malgré leur âge, elles sortaient ensemble le dimanche, principalement dans la voiture de Marie, leur cheffe de bande, fréquentaient régulièrement le restaurant, mais elles s’étaient surtout fait une réputation en écumant les concours de belote organisés dans les communes voisines. Lorsqu’on voyait arriver les cinq veuves (avant la mort de Louise), coquettes et un peu fardées, la chevelure soignée, portant chapeau et robe claire, les hommes les saluaient bien bas, parfois l’œil ironique, mais surtout avec une admiration non feinte. Elles s’installaient alors, tombant le manteau et le chapeau, bientôt environnées par la fumée des cigarettes, l’odeur du vin rouge et du cidre bouché. De temps en temps, Andrée s’offrait même une cigarette qu’elle fumait sans avaler la fumée, en tirant à petits coups dessus. C’était leur univers, qui leur permettait de rester au contact et de ne pas s’amollir lentement dans l’espace clos de leurs maisons respectives.
Il y avait d’abord Marie, un fort caractère de 82 ans qui avait été, sans nul doute, du temps de sa jeunesse, une très jolie femme. Il suffisait de contempler pendant un instant, pour s’en convaincre, encadrée et pendue au mur de la salle de séjour, une photo de jeune fille qu’elle avait conservée et qui semblait dire au visiteur : « Regardez bien comme j’étais autrefois ». Une taille fine, une poitrine haute, de longues jambes, des cheveux souples qui tombaient sur ses épaules, et ce regard altier de celles qui ont du caractère. Mais cette beauté que lui avait donné le hasard de la naissance n’avait pas connu son accomplissement dans le milieu clos dans lequel elle avait vécu. Elle n’avait connu ni les rêveries ni les révoltes d’Emma Bovary où, du moins, les avait maîtrisées, tenues à distance. Elle avait accepté son milieu, ne s’était pas rebellée contre lui. Elle en avait quelquefois des regrets, enviait les libertés conquises par les jeunes femmes d’aujourd’hui, mais n’éprouvait pas le sentiment négatif d’avoir gâché son existence. Elle avait épousé un homme bon « qui avait du bien », qui avait fait quelques études secondaires, qu’elle estimait et qui lui avait confié les décisions importantes. C’était une pragmatique qui croyait aussi dans la beauté et l’utilité des vies simples. Elle était donc une femme dont le caractère s’était forgé dans un monde que racontait encore, d’une certaine manière, aux plus subtils, les lieux qu’elle habitait. Elle régnait sur une vaste maison traditionnelle dont la façade était percée de douze fenêtres agrémentées de volets blancs. La cour était entourée de murs bien entretenus, avec un marronnier de chaque côté de la barrière. Autrefois vouée au tas de fumier, au tracteur et aux animaux de ferme, cette cour était dorénavant d’une propreté exemplaire, gravillonnée et entourée de jolis parterres de fleurs et d’arbustes soignés avec amour. L’eau courante était arrivée très tôt sur l’évier, la cuisine était moderne et, de la vaste cheminée, ne subsistaient plus que les piliers en granit et l’ais sur lequel trônaient des bougeoirs en cuivre, quelques assiettes anciennes et photos de mariages ainsi qu’un buste de Marianne.
Malgré le poids des ans, Marie demeurait une femme que l’on regardait avec envie, surtout si l’on était devenu gros, bossu, ventru. La blancheur de ses cheveux soigneusement peignés renforçait son autorité et aucun embonpoint n’avait déformé son corps. La difficulté du métier avait glissé sur elle, preuve d’une santé de fer. Elle lisait encore chaque jour son quotidien, avalait des livres de plus de trois cents pages pourvu qu’ils lui fassent des révélations sur ces animateurs, journalistes, présentateurs et politiciens qu’elle voyait à la télévision ; elle marchait sans canne, la jambe encore ferme, s’obligeait à randonner pendant une heure chaque jour et sortait même régulièrement pour voir ses trois amies au volant de sa Twingo. À l’heure où elle apparaissait dans la vaste cuisine, en fin de journée, Sylvette, son aide ménagère, la trouvait assise, la plupart du temps dans son fauteuil, près de la cheminée, son corps élancé vêtu chaudement, régnant sur un décor rustique qui lui était une seconde peau. Située à sa gauche, une petite table roulante lui permettait d’accéder à son eau pétillante, à ses médicaments et à diverses petites gâteries : bonbons, gâteaux secs, ainsi qu’à son porte-monnaie. À sa droite, une autre table, plus grande, était encombrée de son courrier, de ses journaux et des quelques livres achetés à la librairie du chef-lieu, qu’elle avait lus ces derniers temps.
