L'héritage de Carnac - Pascal Tissier - E-Book

L'héritage de Carnac E-Book

Pascal Tissier

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Beschreibung

Depuis l’assassinat de ses parents sur un voilier à La Réunion le jour de son douzième anniversaire, la capitaine Solène Melchior n’a jamais remis les pieds sur un bateau. Quand elle reçoit l’ordre d’embarquer comme fausse figurante d’un film sur une navette la conduisant aux Sept îles en face de Perros-Guirec afin d’arrêter des trafiquants de drogue, la panique la gagne. Comme elle le pressentait, sa mission vire au drame. Lors d’une intervention périlleuse, elle est grièvement blessée, et on l’accuse d’homicide. Dans le même temps, plusieurs collaborateurs du célèbre chroniqueur judiciaire Bruce Whalker sont assassinés de manière abjecte. La pertinence de ses émissions aurait-elle suscité une soif de vengeance ? Avec l’aide inattendue d’un jeune homme souffrant du syndrome d’Asperger, féru d’informatique et possédant des pouvoirs hors du commun, Solène va devoir prouver son innocence et démêler les rouages obscurs de cette enquête défrayant la communauté journalistique.

Un passionnant thriller aux multiples rebondissements, entre la côte de granit rose et les célèbres alignements mégalithiques de Carnac.


À PROPOS DE L'AUTEUR 

Avant d’être romancier, auteur d’une quinzaine d’ouvrages, Pascal Tissier était expert criminaliste au sein de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale. Après plusieurs années passées à traquer l’indice le plus infime sur de sordides scènes de crime, qui inspirent ses récits, il prête son expérience et son exigence de l’exactitude dans les enquêtes qu’il mène pour exécuter ses thrillers et polars. Si son travail passionnant l’a conduit à vivre sur la plupart des continents, il a aujourd’hui posé ses valises à Perros-Guirec où il organise le festival du polar « Le Roz et le Noir ».

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Seitenzahl: 584

Veröffentlichungsjahr: 2023

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Couverture

Page de titre

CE LIVRE EST UN ROMAN.

À notre insu, nous recevons tous un héritage invisible, insidieux. De génération en génération, il guide notre vie et parfois l’empoisonne. Est-il possible d’y échapper, de le refuser ?

À Rose, ma mère, qui m’a légué son humour facétieux, son amour de la Bretagne, et sans doute bien d’autres choses.

Prélude

L’héritage invisible

Dans un vrombissement feutré, le puissant SUV Nissan noir, loué à Heathrow Airport1, s’arrête sur le parking joliment arboré de la clinique psychiatrique de Southall, située dans le quartier assez chic de la banlieue ouest de Londres.

Certes, l’aéroport n’est qu’à dix-sept kilomètres, et ce 4X4 n’était pas vraiment indispensable, mais depuis sa spectaculaire ascension sociale, Michel n’a jamais pu se faire aux véhicules de moyenne gamme. Il n’a pas non plus envisagé de prendre le taxi. Bien que les chauffeurs londoniens aient la réputation d’être plus discrets et plus respectueux que leurs homologues parisiens, et même s’il se trouve loin de la sphère médiatique française, pour ce genre de rencontre, Michel préfère rester incognito. On n’est jamais trop prudent ; y compris ici, on peut le reconnaître.

Lorsqu’il met un pied dehors, l’air frais et humide le fait frissonner. Dans la vitre fumée de la portière, Michel vérifie son image et ajuste sa casquette Stetson de golfeur sur sa calvitie précoce.

Une marotte ? Sans doute, comme parmi tant d’autres.

À peine a-t-il franchi la porte de la clinique qu’il se demande ce qu’il vient y faire. Il y a une forte chance que cela se passe aussi mal que d’habitude. Mais un besoin impérieux le pousse à prendre régulièrement des nouvelles de sa mère. Pourtant, il est formellement établi qu’elle ne guérira jamais. Son degré de dangerosité est tel que la justice britannique s’est résignée à la faire interner ici, suffisamment loin de son pays où l’on risque également de lui réclamer des comptes un jour ou l’autre. Pour peu que son ou ses crimes soient révélés.

Informée de sa visite, une infirmière au visage ingrat, dépourvue de toute empathie, le conduit à la chambre du deuxième étage. Dans le couloir, assis sur une chaise, un homme à la carrure d’athlète lit un journal sportif. Trop absorbé par les prochaines courses sur lesquelles il va miser dès qu’il aura terminé sa journée, il n’accorde qu’un petit signe de tête à sa collègue.

— Mrs Laboureur, visit for you !2 lâche-t-elle en poussant la porte devant elle, sans autre forme de présentation ni de respect.

Les yeux amorphes dégoulinants de psychotropes quittent comme à regret une tache d’humidité au plafond et se posent sur l’inopportun.

— C’est moi, maman !

Le mot « maman », prononcé en français, éveille les quelques neurones encore disponibles de la vieille femme aux cheveux blancs.

— C’est toi, mon tout-petit ?

La voix est frêle, presque attendrissante.

On dirait qu’elle va mieux, aujourd’hui, songe Michel en esquissant un sourire crispé.

Il lorgne l’infirmière dont la mine ne perd rien de sa rugosité. Probablement rassurée, elle tire vivement la porte, la laissant néanmoins entrouverte, et s’éloigne.

— Sors-moi de là, s’il te plaît, mon fils. Je vais beaucoup mieux, tu sais.

— Tu sais bien, maman, que ça ne dépend pas de moi.

— Mais, nom de Dieu, je ne suis pas folle, je te dis !

— Maman, les médecins ne voudront pas.

— Sors-moi de là, espèce de… de sale petit merdeux…

En quelques secondes, quelques phrases, la voix empâtée et hésitante s’est transformée en une sorte de feulement. Les yeux haineux roulent dans leurs orbites.

— Bon ! Je vois que ce n’était pas une bonne idée. Je vais te laisser, maman.

Sans se méfier, il s’approche pour lui tapoter la main afin de la calmer et lui dire au revoir, sans doute pour la dernière fois.

Ses visites sont inutiles et se terminent toujours de la même manière, avec cette même frustration. Michel le sait et en souffre. Mais c’est sa mère, et avant que la maladie ne s’amplifie et ne s’empare d’elle de façon radicale, elle s’était montrée aimante envers lui, son seul enfant. Elle le défendait, le surprotégeait et satisfaisait tous ses caprices. Bien sûr, elle était à la fois trop possessive et trop permissive, et Jean, son mari, le lui reprochait bien souvent.

« Si tu continues à tout lui passer, tu vas en faire un bandit, un moins que rien », ne cessait-il de répéter.

Mère et fils n’avaient pas du tout apprécié ce « moins que rien ».

Piqué au vif et pour faire mentir son paternel, le jeune homme ne s’était que peu éloigné de sa vie de patachon, mais il avait su se faire une place au soleil et avait finalement réussi à rendre fiers ses parents. Avant que Diane ne devienne une vraie bombe incontrôlable et que Jean n’ait d’autre solution que de se séparer de la mère et du fils.

— Au revoir, maman, lâche-t-il dans un murmure en caressant l’avant-bras fripé à la peau parcheminée et bleuie par les piqûres journalières.

La violente gifle qu’il prend sur la joue et le nez résonne dans son crâne, tel un vieux souvenir qu’il pensait enfoui à jamais. Elle ne l’a frappé qu’une seule fois, alors qu’il avait vingt-deux ans. Juste avant que Diane ne dérape complètement et ne commette l’irréparable.

— Sale petit con. J’ai fait ça pour toi. C’est toi que j’aurais dû crever. Toi et ta sale grosse putain !

Elle essaie de lui cracher au visage, mais sa bave épaisse tombe sur sa poitrine.

Le démon bouillonnant dans le crâne de sa mère fait déjà les premiers ravages dans le sien. Michel le sait, le mal atavique est en route. Inexorable !

Sa lèvre meurtrie tremble, ses mains, muées par leur propre volonté diabolique, se crispent.

— C’est moi qui vais te tuer, espèce de vieille cinglée ! hurle-t-il.

Joignant le geste à la parole, il la saisit par le cou et la secoue violemment sur son lit.

— Je vais te tuer, comme tu as tué mon fils, tu m’entends ? Je vais…

La vieille hurle tel un cochon qu’on égorge.

— Help ! Help me !3

Les mains serrent davantage. Pour que ce démon crève et se taise, enfin. À tout jamais.

— Stop ! You’re crazy !4

L’infirmière, aidée de l’homme à la carrure de rugbyman, vient de le saisir par les épaules.

Sans ménagement, Michel Laboureur se retrouve propulsé dans le couloir.

Avant qu’on ne lui demande des comptes, il se lance vers la porte d’entrée, puis la cour, et saute dans le SUV. Les yeux débordant de larmes et de rage, il ne voit pas grand-chose de la route le ramenant vers Heathrow.

Sur le parking du loueur de voitures, il pleure longtemps, les mains jointes devant son visage. Ces mains, capables elles aussi de commettre l’innommable.

Quand il les regarde une dernière fois, il sait que ce sont celles d’un meurtrier en puissance et que s’il ne veut pas finir enfermé comme sa mère, seule sa propre mort pourra y mettre fin.

1Aéroport international, également connu sous le nom de Londres Heathrow. C’est le deuxième aéroport le plus fréquenté au monde par le trafic international de passagers.

2Madame Laboureur, une visite pour vous !

3Au secours ! Aidez-moi !

4Stop ! Vous êtes fou !

1

Nostalgie et admiration luttent pour s’approprier la première place dans l’esprit de Solène Melchior. C’est vrai que l’inconfort, la promiscuité et l’inadéquation patente du palais de justice de l’île de la Cité la faisaient souvent râler. Pourtant, aujourd’hui, elle a encore du mal à faire son deuil de ce bâtiment mythique ayant la bonne idée de jouxter le 36 quai des Orfèvres. Depuis septembre 2017, le siège historique de la PJ a lui aussi cédé à la modernité pour investir des locaux flambant neufs, rue du Bastion, plus adaptés aux nouvelles méthodes de travail. Seul le numéro 36 a pu être préservé.

Si son affectation à la DIPJ1 de Rennes lui a permis de tourner une page douloureuse, c’est sur les quais de Seine que Solène a fait ses premières armes, connu ses premiers succès sous les ordres de son premier patron, feu le commissaire Stanislas Lawrence. Pourtant, c’est également ici qu’elle a essuyé ses premières défaites, dont certaines lui restent encore en travers de la gorge.

Alors oui, elle regrette les odeurs et les lumières surannées des escaliers et des prétoires, où Marie-Antoinette, Émile Zola, Philippe Pétain, ainsi que de grands criminels contemporains ont dû affronter la justice, avec plus ou moins de réussite. Combien d’hommes et de femmes ont entendu en cet endroit la sentence fatale ?

Quand elle reçut sa citation à comparaître, Solène ressentit comme un petit pincement au cœur. Les procès d’assises devant en principe être diligentés dans ces mêmes lieux, sur l’île de la Cité, elle allait, le temps d’une déposition, retrouver cette atmosphère si particulière.

Cependant, ce n’était pas un procès comme les autres.

L’hypermédiatisation l’ayant précédé tout au long des événements présageait que la salle d’audience serait pleine à craquer. Le peuple voulait voir le monstre courber la tête, en signe de rédemption. Après avoir dupé tant de monde, enquêteurs chevronnés, journalistes pointilleux, il fallait qu’il paie son arrogance. Seul le tribunal installé dans le quartier des Batignolles dans le 17e arrondissement de Paris permet de mener à bien les débats dans des conditions de sécurité optimales.

Celui qu’on nomme encore le nouveau tribunal a été conçu et imaginé par l’architecte du Centre Pompidou, Renzo Piano, et son associé, Bernard Plattner. Ce n’est pas un tribunal, mais une véritable ruche où près de neuf mille personnes se croisent et bourdonnent chaque jour.

Admirative et impressionnée par cet édifice qu’elle ne connaissait pas, Solène doit montrer plusieurs fois patte blanche. Ce qui la change du palais de l’île de la Cité où elle pouvait circuler sans badge et sans sortir sa carte d’officier de police ni sa convocation. À l’entrée des justiciables, une plaque sur laquelle figure l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme attire son attention :

« Tout homme est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable. »

Cet assassin sera-t-il vraiment déclaré coupable et puni comme il se doit ? songe-t-elle, avec néanmoins un doute insidieux.

On peut s’attendre à tout avec un jury populaire, probablement prédisposé à une certaine mansuétude envers un accusé si charismatique. En dépit de l’atrocité de ses crimes, on entend de-ci de-là des voix disposées à lui trouver des excuses, se faire l’avocat du diable.

Après la salle des pas perdus, baignée de lumière, Solène s’engage dans un escalier mécanique jusqu’à l’une des quatre-vingt-dix salles d’audience, la plus grande, pour ce procès si peu banal.

Citée en tant qu’enquêtrice, et non comme témoin, elle est autorisée à assister à tout le procès si elle le souhaite. Sa convocation précise toutefois qu’elle ne sera entendue que le surlendemain, à l’instar des enquêteurs de la brigade criminelle de Paris. La première journée étant consacrée à la désignation de jurés. La lecture des attendus du jugement sera la plus barbante, mais c’est juridiquement la plus importante. Les chefs d’accusation seront ensuite commentés et argumentés. Puis viendra le compte rendu de l’enquête de personnalité. Les experts se prononceront sur l’état psychologique de l’assassin lorsqu’il commettait ses crimes. Là encore, tout peut basculer. Sa santé mentale et son intelligence peuvent susciter des doutes, mais selon quels critères ?

Lors de leur dernière conversation, Solène l’avait mis en garde. « Si vous êtes réellement un grand malade, vous finirez, comme votre mère, enfermé pour le reste de votre vie dans un hôpital psychiatrique. »

Solène Melchior n’imagine pas attendre aussi longtemps. Elle pense revenir comme prévu à la troisième journée d’audience. Toutefois, elle souhaite seulement le revoir une ultime fois. Pour essayer de capter et sonder son regard. Pas par bravade ou par défi, mais pour y discerner enfin un semblant d’humanité. Solène sait que devant la barre, elle ne lui accordera pas même un furtif coup d’œil dans lequel ses défenseurs pourraient déceler précisément une envie de revanche. Car elle doit l’admettre, elle n’est pas peu fière d’avoir mis cet assassin hors d’état de nuire. Il souhaitait la ridiculiser, l’humilier, la faisant passer pour une incapable. Il a même tenté de la tuer en lui tirant dans le dos. Elle en garde de cuisantes séquelles, ayant bouleversé sa vie de femme et sa carrière. Aujourd’hui, contre toute attente, c’est bien ce criminel qui a un genou à terre, et pour longtemps. À moins qu’un de ses défenseurs ne sorte un lapin de son chapeau pour semer le doute dans l’esprit des jurés.

Tout homme est présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable.

Comme si la justice des hommes était infaillible et égale pour tous.

Ben voyons !

Solène le sait maintenant. La défense va la mettre sur le gril, tenter de pousser le pion de ses tâtonnements, de ses faiblesses. Elle en a eu. De ses erreurs et de ses doutes, parfois.

Tel qu’on pouvait s’y attendre, la salle est pleine. Certains ont fait le pied de grue dès potron-minet pour espérer avoir une bonne place, comme pour l’ultime concert de leur idole. Pour le voir, une dernière fois. Un procès de cette envergure promet d’être un spectacle, auquel les plus assidus assisteront chaque jour. Et le commenteront pendant longtemps.

« J’y étais ! »

Les premières rangées sont investies par les journalistes, les caricaturistes et autres photographes et cameramen. Les médias ont obtenu l’autorisation du président de faire quelques images avant le début d’audience. Juste pour alimenter le 20 heures et les grands éditoriaux. Il faut faire saliver, garder l’auditoire en haleine, même si le procès s’éternisera durant probablement plusieurs semaines.

Solène Melchior présente sa convocation à un greffier. Celui-ci lui désigne la dernière chaise réservée disponible, dans un angle derrière un des policiers. L’homme à la stature bodybuildée lui masque en partie le box des accusés. Elle regrette immédiatement de ne pas avoir écouté les conseils de Corentin Le Goffic. Son ami lui avait suggéré d’arriver le plus tôt possible afin d’éviter précisément cette situation. Mais elle a eu du mal à quitter ses bras. Leur célibat géographique leur pèse, à l’un et à l’autre. Même si Corentin réussit à s’échapper aussi souvent que possible de la capitale, le journaliste se doit de rester au plus près de son travail. Quant à Solène, elle saute dans le TGV dès que la coïncidence de leur emploi du temps chronophage le permet. Leur idylle a démarré plutôt timidement, mais elle s’affirme chaque jour davantage, chacun étant parvenu à faire le deuil de sa douloureuse vie d’avant.

Doucement, sans aucun mot d’ordre, les bavardages s’estompent, puis cessent complètement, laissant place à quelques derniers raclements de gorges et reniflements. Solène voit les regards effarés se tourner vers le box vitré et doit se contorsionner pour l’apercevoir. Il ne peut y avoir erreur de casting, pourtant elle ne le reconnaît pas. Le léger murmure lui fait comprendre qu’il n’y a pas qu’elle à ressentir ce doute.

Que s’est-il passé ?

Contrairement à ce qu’elle s’imaginait, seul maître Esperanza du barreau de Paris, qu’elle connaît bien, est assis sur le banc réservé aux défenseurs. Les autres avocats ont-ils décliné la demande de l’accusé ?

Le regard éteint, ce dernier fuit celui de l’assistance.

Quand le président drapé de sa robe au col d’hermine l’interpelle et lui demande de se présenter, il redresse enfin légèrement la tête pour ânonner de courtes phrases :

— Michel Laboureur, cinquante-deux ans… Veuf…

— Votre profession ? insiste le président.

— Je n’ai plus de profession. Je ne suis plus rien !

Le plus choquant, c’est bien évidemment son physique. Sa coiffure notamment. Quelques mèches ramenées sur le front peinent à masquer trois énormes cicatrices boursouflées.

Des lettres dont Solène n’aperçoit que la dernière, un S.

Les lettres de l’infamie.

1Direction interrégionale de la police judiciaire.

2

Dix-huit mois plus tôt

Les doigts engourdis par le froid, Rick Meighan, adjoint au directeur de casting, biffe les noms des figurants sur sa liste après les avoir appelés. Il vérifie cependant que la photo plein-pied et le portrait qu’ils ont fournis sont conformes à leur physique. En découvrant le patronyme des derniers postulants, il esquisse un léger sourire ironique, pour la première fois de la matinée.

— Et enfin… Les numéros vingt-quatre et vingt-cinq, monsieur et madame Molière.

Rassuré, le commandant Thomassin souffle et prend Solène Melchior par le bras.

— Rejoignez les autres et allez vous apprêter, zézaye Rick Meighan.

L’officier grimace une petite mimique complaisante envers celui qui ambitionne de devenir le prochain Steven Spielberg. Dans un français parfait, seulement trahi par un léger accent et un maniéré so british, l’assistant se tourne vers les cinq autres postulants.

— Désolés, mais il n’y a pas de défaillance ce matin. Vous êtes quand même conviés à prendre un café, si vous le souhaitez.

L’air contrarié, Solène traîne les pieds en direction de la tente installée près de la gare maritime, au bout de la jetée. À l’intérieur, les vingt-trois autres figurants sélectionnés pour participer à une courte séquence d’une fiction britannique subissent le contrôle strict d’une assistante-costumière. L’annonce pour la recherche de volontaires parue dans les médias locaux précisait que les postulants devaient au préalable s’inscrire sur un site dédié, photos à l’appui. Après acceptation de leur dossier, il leur était demandé de se présenter à huit heures tapantes, vêtus sobrement avec des coupe-vent sans couleurs flashy ni de logos trop visibles. La séquence, ne durant que quelques secondes dans le long-métrage, est censée se passer dans les années 1990. L’actrice principale revivra en flash-back le meurtre de son père lors d’une excursion à l’île aux Moines.

Parmi les figurants, un autre faux couple de policiers a également été sélectionné. Le capitaine Doriaz leur adresse un petit signe de tête. Solène perçoit dans son regard une ambiguïté presque malsaine. Peut-être espérait-il être le seul admis sur le bateau devant simuler une visite des Sept-Îles avec sa fausse compagne. De ce qu’elle sait, la prise promet d’être juteuse, et ainsi, ce soi-disant fer de lance autoproclamé de la lutte antidrogue aurait pu s’attribuer la réussite de l’opération.

Lors du briefing à la DIPJ de Rennes, Solène n’a pas aimé ce dandy prétentieux servant dans les rangs de l’OCRTIS1 à Nanterre. Sous prétexte qu’il doit infiltrer les milieux spécialisés dans le trafic, il en a intégré tous les codes. Rien ne manque, coiffure gominée, brillant à l’oreille, chevalière clinquante et regard arrogant. Fort heureusement, le commandant Thomassin ne s’est pas laissé impressionner et l’a vite recadré. Si tout se passe comme prévu, il dirigera les opérations sur l’île. Personne au sein de la section ne sait comment cela peut tourner. Les quatre policiers sélectionnés se préparent au pire.

En dépit de la fraîcheur matinale de ce mois de mars, le ciel est plutôt dégagé. Néanmoins, afin de ne pas avoir à se changer devant tout le monde et à exhiber leur arme, ils ont respecté à la lettre les consignes vestimentaires.

Un café et quelques viennoiseries leur sont également proposés pendant l’accostage du navire devant les conduire sur le site.

D’un léger signe de tête envers ses collègues, Thomassin s’approche de la table. Sans les regarder, il leur demande s’ils ont repéré le suspect.

— On ne sait même pas à quoi il ressemble et s’il est là, chuchote Doriaz. Ça va être coton.

Le responsable du casting se positionne derrière la table et lance à la cantonade :

— Votre attention, s’il vous plaît. Je suis Rick Meighan, votre responsable et votre interprète, si nécessaire. Notre bateau sera prêt dans cinq minutes. Suivant votre profil, un numéro vous a été attribué. Quand on vous le dira, vous embarquerez dans cet ordre. Une caméra est en place sur le quai, deux autres sont à bord. S’il n’y a pas trop de vent, il y aura également un drone pendant le voyage. À aucun moment, vous ne devez regarder les caméras. Elles n’existent pas. Pour les deux couples avec des enfants, faites-le-leur bien comprendre. On va vous remettre quelques appareils photo datant de l’époque, alors laissez vos tablettes ou smartphones dans vos poches. Eux non plus n’existent pas. Les deux rangées de sièges, devant les vingt-quatre et vingt-cinq, seront occupées par des acteurs incarnant les parents et une enfant. Toutes les scènes seront muettes. Monsieur et madame Molière, vous serez les plus visibles dans cette courte séquence. Surtout, n’en faites pas trop. Jouez les amoureux discrets si vous le souhaitez, mais inutile de faire du Molière, pouffe le jeune homme, trop heureux de faire un bon mot.

Certains figurants se croient obligés de lâcher un petit rire sardonique.

— Qui a choisi ce nom à la con ? fulmine Solène.

— Fallait faire vite, je manquais d’inspiration, avoue Doriaz.

— C’est le moins qu’on puisse dire. Si on n’est pas repérés, on aura de la veine.

— Ça va, tu ne vas pas faire la tête toute la journée. Je t’ai déjà dit qu’on devait faire au plus vite et qu’on n’avait pas le choix. La preuve, c’est que grâce à ta belle petite gueule, on est là.

— C’est bon, intervient Thomassin. Le principal, c’est qu’ils nous aient pris tous les quatre.

La capitaine Melchior sait que ses collègues ont réagi dans l’urgence, mais elle n’a pas apprécié de se retrouver embarquée dans une enquête ne la concernant pas. Sur ordre du commissaire Vendola, plusieurs enquêteurs du groupe stups se sont inscrits et il a fallu ratisser un peu plus large pour se donner plus de chance. L’idée n’était pas mauvaise en soi, puisque seuls quatre d’entre eux ont été retenus. Solène aurait préféré faire partie des recalés, dispatchés sur plusieurs points stratégiques de la Côte de granit rose avec des hommes de l’OCRTIS. Discrètement cette fois, car l’enjeu est de taille. Le bureau américain des narcotiques était sur le coup depuis plusieurs semaines et ne manquerait pas de faire porter le chapeau à la police française si la prise échouait.

Cela avait failli être le cas quelques jours auparavant, lorsque les policiers parisiens ont été informés en urgence qu’un deux-mâts goélette transportant une grosse quantité de cocaïne colombienne devait faire escale et livrer sa marchandise à Saint-Malo. Selon leurs informateurs, le débarquement était imminent. Craignant de ne pas arriver à temps, le directeur de l’OCRTIS avait demandé aux hommes de la sous-direction rennaise de monter une surveillance intense du San José, faussement immatriculé en Espagne. La vedette des douanes avait été mise au courant, au cas où le voilier changerait sa route au dernier moment. Sans doute y avait-il un peu trop de monde dans la confidence, car le San José fit demi-tour alors qu’il s’approchait de la cité corsaire.

Le lendemain, le sémaphore de La Clarté à Perros-Guirec signala qu’un voilier correspondant au descriptif avait fait escale au milieu de la nuit près du débarcadère de l’île aux Moines. Il était reparti trois heures plus tard, malgré la brume intense enveloppant les Sept-Îles, telle une menace fantôme, ou comme un complice afin de masquer un forfait. Même le puissant faisceau du phare au-dessus de l’île aux Moines peinait à déchirer ce manteau opaque. L’équipage n’avait répondu à aucun appel radio des hommes du sémaphore. Ils en déduisirent que le navire devait être équipé de systèmes de navigation complexes pour s’extraire du piège de tous les récifs et hauts fonds entourant le chapelet granitique. Pour autant, il leur était difficile d’affirmer sans coup férir qu’il s’agissait bien du bateau suspect.

Les policiers rennais, rejoints par leurs collègues de Nanterre ayant planqué toute la nuit, pour rien, en étaient convaincus. La came venait de faire une escale provisoire dans les Côtes-d’Armor. Ils auraient pu sortir le grand jeu en faisant une descente avec des chiens spécialisés pour retrouver la drogue, mais ils souhaitaient prendre les destinataires la main dans le sac. Il paraissait inconcevable d’abandonner la cocaïne dont la valeur marchande était estimée à plusieurs centaines de milliers d’euros. La traque invisible dura quarante-huit heures, sans que rien ne se passe, usant les nerfs des fonctionnaires de l’OCRTIS. Heureusement, les écoutes téléphoniques multidirectionnelles eurent plus de succès. Selon une indiscrétion, le colis devait être récupéré au nez et à la barbe de tous, en pleine agitation, lors du tournage d’un film. Un thriller britannique faisait escale à l’île aux Moines et on avait besoin de figurants. Si l’on ignorait ce que venaient faire les Anglais dans cette histoire, le doute n’était guère permis. Seules inconnues à cette équation, comment et par qui la drogue allait-elle être récupérée ? Un des figurants ? Un technicien ? Pourquoi pas un des acteurs ?

Aujourd’hui, il appartient aux quatre policiers de le découvrir.

Armés de puissantes jumelles marines, d’autres fonctionnaires surveillent depuis le haut du sémaphore les allées et venues de la partie de l’île visible de la côte.

Brisant les chuchotements gênés des acteurs de complément, une jeune femme interpelle Rick Meighan en anglais, pour l’informer que les figurants peuvent se mettre en place au bout de la jetée, face à la vedette spécialement affrétée. Thomassin réalise que sa fausse compagne blêmit à vue d’œil.

— Tu n’as pas le mal de mer, au moins ?

Submergée par l’angoisse, Solène hausse les épaules.

— J’ai passé les douze premières années de ma vie sur un bateau et je m’étais juré que je n’y remettrais plus jamais les pieds.

— C’est pour ça que tu m’en veux ?

— Entre autres.

Elle ne souhaite pas épiloguer ni se confier. Il est trop tard, d’autres clichés jaunis et fripés s’envolent des nimbes de sa mémoire.

Comment faire comprendre que cette phobie puise ses sinistres origines loin d’ici, dans un décor paradisiaque baigné par la douceur des tropiques ? Hormis son ami le journaliste Corentin Le Goffic, peu savent que ses parents et son petit frère ont été assassinés sous ses yeux et qu’elle n’a échappé à leur meurtrier que par miracle2. Solène s’était juré de ne plus jamais remonter sur un bateau ni de se rendre sur les lieux du drame. Pourtant, quelques mois auparavant et contre son gré, elle était retournée à La Réunion pour de nouveau fuir ce tueur et son sbire, un certain Sobius. Le jeune homme avait péri dans un gouffre avant d’accomplir l’ordre pour lequel il était programmé3.

Solène regrette déjà d’avoir évoqué ce tragique épisode de sa vie. Elle tente de faire barrage aux idées noires moutonnant dans son crâne, tout comme ces nuages menaçants s’amoncelant dans le ciel au-dessus des îles.

Ça va bien se passer, ça va bien se passer, se répète-t-elle pour se rassurer.

Durant le tournage, la jeune actrice doit revoir en flash-back l’instant où son père est précipité dans le vide sous ses yeux.

Le temps d’une courte séquence de film, Solène se retrouve plongée précisément à cette même époque, presque au même âge que l’enfant interprétant ce rôle.

Un mauvais pressentiment s’impose lorsqu’elle enjambe la passerelle.

Ça va mal se passer !

1L’Office central pour la répression du trafic illicite des stupéfiants.

2Voir L’Adieu, même auteur.

3Voir Le Rapace, même auteur.

3

Les figurants n’ont pas eu accès au scénario complet. Mais ils savent maintenant que la scène qu’ils s’apprêtent à revivre a lieu au printemps, lorsque les macareux moines et les Fous de Bassan investissent l’île Rouzic, rebaptisée l’île aux Oiseaux.

Sur le calendrier, on en est encore loin, et concernant la température, ce n’est guère mieux.

À peine ont-ils quitté la cale d’embarquement que le vent s’est levé, poussant vers la baie une houle blanchâtre sous un ciel de plomb. Tout comme Solène, la mer et le ciel semblent d’humeur chagrine. La tenue vestimentaire des figurants et des trois acteurs ne leur permet pas de lutter contre la bise froide leur fouettant le visage, les glaçant jusqu’aux os. Respectant le séquencier1 à la lettre, le réalisateur refuse que la scène sur le bateau soit tournée à l’abri, sur le pont inférieur. Il est écrit que leurs cheveux flottent dans le vent. Si nécessaire, on ajoutera un ventilateur. Inutile, Dame nature honore, elle aussi, le récit du scénariste.

Rick Meighan, l’homme servant d’interprète, se garde bien de traduire les invectives que le réalisateur grommelle envers ces Français, passant, comme d’habitude, leur temps à râler. Un des couples, venu avec leur fillette âgée de cinq ans, menace de descendre sans son avis. Préoccupé par la santé et le bien-être de ses acteurs, il ordonne cependant que les quelques plans sur le bateau soient tournés au plus vite. Sur la banquette devant Solène et le commandant Thomassin – le faux couple Molière –, Miley, la jeune comédienne anglaise d’une dizaine d’années, doit feindre un sentiment de bonheur, encadrée par ses parents. Bonne actrice, elle fait mine de s’émerveiller du vol des Fous de Bassan et de la face de clown triste des macareux. Les oiseaux n’étant pas encore arrivés, ce plan sera ajouté lors du montage.

Soucieuse de ne pas offrir son visage à la caméra, Solène préfère regarder vers la côte qu’ils viennent de quitter. À l’évocation de ces oiseaux, elle songe à l’hôtel du Manoir du Sphinx où elle avait séjourné lors de son enquête à Perros-Guirec. La patronne lui avait conté le triste sort des macareux. Près d’un siècle auparavant, ces paisibles oiseaux servaient de cibles pour un ball-trap vivant, avant de devenir une espèce protégée.

La côte s’éloigne déjà et Solène devine, plus qu’elle ne la voit vraiment, la maison de son cousin, Erwan Levasseur. Leur périple insensé dans l’océan Indien lui revient lui aussi en mémoire. Qui aurait pu prédire une telle issue ?

Contre toute attente et grâce à sa fille, Erwan a retrouvé sa femme qu’il croyait morte par sa faute au cours d’une plongée catastrophique sur l’épave d’un navire.

L’espace d’un court instant, ce moment de bonheur lui fait oublier son stress. Elle n’est plus sur cette vedette l’emmenant aux îles où tout peut déraper. Encore moins sur le voilier de ses parents le jour de ses douze ans. Ce jour fatidique ayant plongé son enfance dans les abîmes. Solène surfe simplement sur les vagues de son voyage en nostalgie, presque avec insouciance.

Le commandant Thomassin met fin à sa rêverie.

— Tu viens ?

— Où ça ?

— Tu n’as pas entendu ? Les plans extérieurs sont terminés, on peut descendre se mettre au chaud.

*

La vedette file maintenant vers l’île aux Moines. Tout le monde a pu se trouver une place à l’abri du vent froid sur le pont inférieur. Certains figurants parviennent à communiquer avec les acteurs, cascadeurs et techniciens. Thomassin et Doriaz continuent à se lancer discrètement des œillades afin de détecter un comportement suspect pouvant désigner la ou les brebis galeuses. L’allure d’un homme de l’équipe de tournage paraît louche au commandant. C’est un des rares Français et il veille jalousement sur deux grosses valises noires de transport de matériel. Il y a sûrement là de quoi planquer des colis au retour.

— Hello, Lionel ! l’interpelle Rick Meighan. Le boss demande si tu vas pouvoir voler par ce temps.

Le Français se contente d’une moue dubitative.

— Alors, je réponds quoi ? insiste Meighan.

— J’en sais rien. Faudra voir sur place s’il y a autant de vent qu’ici. Je pense que la vitesse du bateau accentue la sensation. Du moins, j’espère. Je ne voudrais pas être venu pour rien.

L’accent provençal attire l’attention de Solène. Elle s’approche, presque négligemment, et l’observe. Le Lionel en question semble répondre à un message sur son cellulaire et ne se préoccupe guère de son entourage. Elle peut néanmoins apercevoir ses grands yeux clairs illuminant un visage étonnamment juvénile, presque poupon. Sa peau hâlée, sa tignasse blonde et frisottante lui rappellent quelqu’un. L’a-t-elle déjà rencontré ailleurs ?

— Vous venez de loin ?

— Mouais ! lâche Lionel avant de lever la tête vers elle.

La silhouette gracieuse et le regard mélancolique de Solène le rendent subitement un peu plus disert.

— Du Var, précisément. Eh ouais ! Je sais, ça fait loin, mais j’ai l’habitude de bosser avec cette équipe. Ils paient bien, à condition que je leur file les images qu’ils souhaitent. Sinon… Nada ! Que dalle, si vous préférez.

Solène aime immédiatement son accent chantant et lancinant. Pour la première fois de la journée, un sourire illumine son visage.

— J’avais compris. J’espère que vous pourrez filmer, alors. Qu’est-ce qu’elle a de spécial votre caméra ?

Lionel ouvre les deux coffres rembourrés de mousse de protection et en sort un drone sur lequel il fixe un appareil photo de taille plutôt réduite. D’autres appareils, batterie et accessoires en tout genre méticuleusement protégés emplissent l’intérieur.

— Ce n’est pas la caméra qui est spéciale, explique le Varois. C’est mon dernier petit bijou. J’ai pas voulu en dire trop à mon pote le British, mais je suis à peu près sûr qu’avec ma dernière acquisition, je vais pouvoir voler. Il faut se faire désirer et respecter, parfois. C’est comme avec une belle femme. Mais surtout, gardez ça pour vous, dit-il en accentuant son sourire qu’il accompagne d’un clin d’œil complice.

— Vous pouvez compter sur moi, répond-elle.

Alors que Thomassin s’approche pour capter la conversation, Rick Meighan met ses mains en porte-voix.

— Votre attention, je vous prie ! Vous allez descendre dès qu’on vous le dira. Peu importe votre numéro cette fois. Soyez le plus naturel possible. Les acteurs marcheront parmi vous. Vous avancerez calmement en direction du sommet de l’île. N’oubliez pas, les caméras n’existent pas. Vous ferez le tour du phare, puis vous vous dirigerez à l’extrémité, vers le fortin. Mettez-vous à l’abri et restez-y. À partir de là, vous serez hors champ. Surtout, ne revenez pas sur vos pas avant qu’on vous le dise, pontifie l’interprète.

Au grand dam des quatre policiers, les techniciens descendent les premiers, pour mettre en place leur matériel. Plusieurs caméras énormes, des trépieds, des déflecteurs sont ainsi débarqués. Thomassin contacte par SMS le fonctionnaire en surveillance dans le sémaphore :

Sommes coincés à bord bateau. 14 personnes descendues. Pouvez-vous les voir ?

Cinq minutes plus tard, la réponse tombe :

OK – Tous là – Je chouffe2et vous tiens au courant.

Rassuré, le commandant demande à être informé si l’un d’eux sort du groupe.

Après une demi-heure interminable, les figurants et les trois acteurs sont invités à descendre du bateau et à emprunter le sentier menant sur la crête. Certains espèrent profiter de l’occasion pour faire une vraie balade sur l’île aux Moines, mais on leur ordonne bien vite de se diriger comme prévu vers le lieu du tournage, puis vers le fortin à l’opposé de l’île.

Tandis que le drone survole la petite troupe de faux badauds, le réalisateur hurle dans un mégaphone ses directives aux trois acteurs. Ceux-ci s’écartent du groupe et partent vers la falaise.

Comme une machine bien huilée, les techniciens sortent de leur cachette et entourent le couple et Miley. Rapidement, une assistante l’enveloppe dans une couverture. Chapka enfoncée sur le front, John Forest abandonne à regret son siège de réalisateur et l’écran de contrôle pour s’approcher de la jeune actrice. Il lui explique que sa mimique de surprise est très importante, car dans le flash-back, l’enfant devenue adulte comprend tardivement que son père n’est pas tombé accidentellement de la falaise, mais qu’il a été poussé par sa mère. Forest lui fait répéter plusieurs fois la scène jusqu’à l’obtention parfaite du regard empli d’effroi.

Les claps de différentes scènes s’enchaînent alors jusqu’à la séquence la plus technique.

Le cadreur doit s’y reprendre à plusieurs fois afin de capter le bon angle lorsque la femme met sa main sur l’épaule de son mari. Puis le cascadeur prend alors la place de l’acteur pour mimer la chute. Il s’écrase sur un énorme matelas gonflable disposé en contrebas afin d’amortir la dégringolade.

Dans le talkie du réalisateur, la voix de l’assistant du cascadeur résonne.

— J’espère que la prise est bonne. Jim s’est blessé en tombant. Je le raccompagne à la vedette en longeant la côte.

Le réalisateur visionne la séquence avec une petite moue, puis admet qu’il s’en accommodera à la postproduction.

*

Adossée à la muraille, Solène piaffe d’impatience. Non loin de là, les ordres amplifiés par le mégaphone leur parviennent, décousus, incompréhensibles. Le bruit électrique du drone passe au-dessus d’eux, puis s’éloigne vers la côte nord de l’île.

— Pas mal ton numéro auprès du pilote, murmure Thomassin entre ses dents en désignant du regard l’engin volant. Au moins, on sait qu’il aurait du mal à planquer la came dans ses valises.

— Quel numéro ? s’offusque Solène.

— J’ai bien vu que le courant passait bien entre vous deux, ironise le commandant en faisant du touche-touche avec ses index.

Solène se sent rougir et hausse les épaules, gênée.

— N’importe quoi ! C’est juste qu’il me fait penser à quelqu’un qui…

D’où lui vient cette sensation de déjà-vu ? Elle ne saurait le dire.

— Tu n’as pas à te justifier, on n’est mariés que pour la journée.

À son tour, Doriaz s’approche du faux couple Molière.

— On ne serait pas venus, c’était pareil, bougonne-t-il. J’ai l’impression que ce n’est pas pour aujourd’hui, ou c’est déjà trop tard.

— Pourquoi ? s’enquiert Solène.

— Je suis déjà venu il y a plusieurs années avec mon ex. On peut très bien rejoindre l’embarcadère en passant par l’autre côté, à l’opposé d’où ils se trouvent, sans gêner le tournage, et à mon avis, c’est par là que la came a été récupérée. Bien à l’abri des regards.

La policière jouant le rôle de son épouse s’approche également et renchérit :

— C’est bizarre qu’on nous bloque ici. J’étais assez proche du réalisateur quand il a donné les ordres à notre pseudo-interprète.

— Et alors ? s’énerve Thomassin.

— Alors, je maîtrise plutôt bien l’anglais, et il n’a jamais dit qu’on devait poireauter ici. C’est l’autre qui en a rajouté.

— Bordel ! explose Thomassin. Et c’est maintenant que vous dites ça !

Sans attendre la réponse, il se retourne et téléphone au policier en surveillance en haut du sémaphore.

— On est toujours bloqués dans le fortin, que voyez-vous ?

— J’aperçois votre groupe, répond le fonctionnaire. Je ne sais pas trop ce qui se passe, mais je crois que le cascadeur et son assistant longent la côte. Il a l’air blessé, mais je ne les vois plus. Les autres sont toujours en haut, au complet.

— Et vous attendiez quoi pour me prévenir ?

Le commandant range son portable dans sa poche en soupirant d’exaspération.

— J’ai plutôt l’impression qu’on nous prend pour des cons.

— Je vais emprunter l’autre chemin et retourner à l’embarcadère, propose Doriaz.

— Non, restez ici vous deux, ordonne Thomassin, et surveillez les autres figurants. C’est peut-être une diversion.

D’un hochement de tête, il fait signe à Solène de le suivre.

Alors qu’il s’engage dans l’ouverture de la muraille descendant vers un chemin, un quinquagénaire bedonnant les interpelle :

— Où allez-vous ? On ne doit pas bouger pour ne pas perturber le film.

Thomassin enfonce deux doigts fermes dans son plexus pour écarter ce grincheux prêt à jouer les kapos3, aux ordres d’un petit chef, très zélé, ou très menteur.

— Si on te le demande… !

*

Solène ne sent plus la morsure du froid ni l’angoisse de sa mini-croisière. Elle est prise d’un doute en courant sur le chemin menant vers l’embarcadère. Cette grande bâtisse récemment restaurée aurait très bien pu servir de cachette, comme le prétend Doriaz. D’autant qu’une cale de mise à l’eau plus discrète permet l’accostage d’un canot de petite taille. Son instinct lui dicte que si le cascadeur est leur homme, il n’a probablement pas eu le temps de faire le tour par la côte déchiquetée. Elle accélère le pas.

— Attends ! bredouille Thomassin, à bout de souffle.

Tout en trottant, le commandant répond à l’appel de la vigie dans le sémaphore.

— Ouais !

— J’ai de nouveau les deux types en visuel. Ils se dirigent avec leur matos vers la vedette. J’ai l’impression qu’ils sont chargés. Dépêchez-vous, je vais les perdre de vue.

— OK, on y est presque.

En apercevant les hommes peinant sous l’effort, Solène s’immobilise au détour du chemin et fait signe à Thomassin de se faire discret.

Plus haut, venant du sentier qu’ils ont emprunté pour monter vers le phare, les cris joyeux de la jeune actrice attirent leur attention. Emmitouflée dans sa couverture, refusant d’obéir aux conseils de prudence de Rick Meighan, Miley court en direction de la vedette, trop heureuse des félicitations du réalisateur. Son petit rôle se termine en apothéose et elle va pouvoir se mettre à l’abri sur le bateau. Miley ignore que beaucoup reste à faire avant que le film ne paraisse sur les écrans. Elle a tellement hâte de parader auprès de ses camarades de classe. C’est sûr, on la considérera comme une star.

Plus haut sur la crête de l’île, une partie du reste de la troupe commente leur travail, tandis que le réalisateur s’engage lui aussi sur le sentier du retour.

L’assistant de casting a un geste d’agacement en constatant que le couple Molière a quitté les autres figurants, sans attendre ses ordres.

— Que faites-vous là ?

Thomassin sort sa carte professionnelle qu’il exhibe de loin.

— Il faudra que vous m’expliquiez pourquoi vous nous bloquez là-bas alors qu’on pouvait rentrer par ce chemin. Maintenant, c’est une opération de police. Remontez avec la gamine. Tout de suite !

Solène perçoit alors la panique dans le regard de Meighan.

Avec détermination, elle poursuit sa progression. L’appontement est vide. Comme elle le fait après chaque débarquement de passagers, la navette a pris du recul. Solène fait signe à Thomassin de la suivre vers une sente menant à une construction en pierre qu’elle n’avait pas remarquée à leur arrivée. Les deux hommes sont là, bien cachés, s’apprêtant à camoufler la drogue dans le matelas gonflable ayant servi à amortir la chute du cascadeur. En apercevant cette femme au regard déterminé, ils ont un moment de stupeur. L’un d’eux a soudain la mauvaise idée d’écarter sa veste, laissant apparaître la crosse d’un Uzi4. Solène sent alors que son pressentiment n’était pas seulement dû à son mal-être. Une balle siffle non loin de son oreille avant qu’elle ne perçoive la détonation. Puis elle a cette impression que ses poumons explosent, et c’est le néant.

1Document utilisé dans la production cinématographique ou télévisuelle, résumant le scénario d’un film sous la forme simplifiée d’une succession de séquences.

2Surveiller, en argot.

3Prisonnier chargé de commander les autres détenus dans les camps de concentration nazis.

4Pistolet-mitrailleur développé en Israël par l’ingénieur en armement Uziel Gal. Certains modèles sont de petite taille et peuvent être discrets.

4

Un étrange ronronnement lancinant l’autorise à sortir de sa torpeur.

Où est-elle ?

Visiblement pas dans un lit. Son dos repose sur une encoignure inconfortable lui meurtrissant les côtes. Elle essaie de changer de position, mais se sent comme entravée. Ses jambes rabattues butent contre un obstacle froid, glacé même. La bouche pâteuse, encore engourdie par l’effet de la drogue qui s’estompe lentement, elle pousse un long gémissement. Sa main gauche repliée sous son corps lui fait mal. L’autre s’aventure entre le linge soyeux qu’elle sent peser sur sa peau nue. Une douleur à peine anesthésiée par le froid se réveille soudain au contact de ses doigts. Son ventre semble étrangement tailladé, comme si l’on avait sculpté des lettres surplombant son pubis. Ce même tiraillement se fait sentir au niveau des épaules, juste au-dessus de ses seins, mais là, impossible d’aller vérifier. Pourquoi lui a-t-on infligé ces blessures ? Ses doigts tremblants se posent sur la plaie de son abdomen.

Mon Dieu ! Pourvu que…

Non ! Son ventre n’est pas béant, seul le derme présente cette étrange estafilade. On n’a pas touché au petit être poussant dans son utérus depuis quelques semaines.

Prenant conscience de la précarité de sa situation, son rythme cardiaque s’accélère, sa respiration s’affole.

Comment s’est-elle retrouvée enfermée dans un lieu inconnu, totalement noir, sans aucun repère ?

Calme-toi, lui dicte son instinct. Son organisme devenu incohérent résiste de longues minutes avant d’obéir à l’injonction. La peur s’invite la première, juste avant de ressentir la morsure du froid. Un froid de plus en plus intense pénètre sa chair, s’insinue dans ses poumons. Un froid comme elle n’en a jamais connu. Alors, d’une manière frénétique et incontrôlable, tout son être se met à trembler à la cadence d’un marteau-piqueur. Comment mettre fin à ce cauchemar ? Elle essaie vainement de gigoter pour se réchauffer, mais chaque parcelle de son corps se heurte à des parois rigides et glacées. Seul le dessus semble relativement libre, mais le plaid l’entourant comme un linceul l’empêche de lever la tête. Une terrible évidence lui vient immédiatement à l’esprit :

Un cercueil, je suis dans un tombeau. Est-ce ainsi la mort ? On se retrouve enfermé dans un cercueil, avant la phase suivante ? Mais… comment suis-je morte ? Un accident ? Une maladie ? Un meurtre… Oh non ! Ils m’ont enterrée vivante. L’assassin a mis ses menaces à exécution. Pourquoi moi ? Je ne suis qu’un pion. Je ne suis pas le responsable de tout cela ! C’est mon mari, tout le monde le sait.

— Au secours ! Pitié !

Elle n’a même pas entendu le son de sa voix.

Son esprit d’analyse en panique lui dicte néanmoins qu’elle va bientôt manquer d’oxygène. La seconde suivante, elle comprend qu’on ne met pas les morts dans cette position dans un cercueil, encore moins tout nu. Cela lui est arrivé quatre ou cinq fois de voir des morts dans leur cercueil. Notamment ses parents, et son premier amour de jeunesse, décédé dans un accident de moto, alors qu’il venait la rejoindre.

On n’est pas allongé comme ça. Et puis, ce bruit de moteur. Et ce froid polaire. Non ? Il n’a quand même pas fait ça !

Il lui revient à l’esprit les derniers instants de lucidité avant qu’elle ne se retrouve dans cette situation. Pour fuir Paris et la panique gagnant toute l’équipe au sein de sa société de production. En fait, c’est surtout elle qui paniquait, car son mari ne paraissait guère se soucier des menaces qu’ils recevaient régulièrement. Ou alors, il faisait semblant, pour la rassurer.

Peu de temps avant que tout ne bascule dans l’irrationnel, elle était au téléphone dans leur résidence secondaire à Carnac, dans le Morbihan. Son amant lui chuchotait des mots doux et elle riait tout aussi doucement à la promesse d’une fuite éperdue et impossible vers le soleil des Caraïbes. Tout en conversant, elle sirotait une infusion brûlante, la même depuis presque toujours. Le chauffage avait été enclenché la veille par la voisine, mais dehors, il régnait un vrai froid polaire, inhabituel dans cette région. Et les murs peinaient à se réchauffer.

Puis il y avait eu cette sensation d’engourdissement, comme lorsqu’elle avait subi cette petite intervention chirurgicale. En une fraction de seconde, sa conscience s’était enfuie, la laissant dans un monde sans rêve, sans crainte du lendemain, presque bienfaisant.

À présent, toutes les terreurs, tous les doutes, tous les soupçons refont surface, tel un geyser surgissant des profondeurs de la terre. La jeune femme refuse de mourir dans de telles conditions. Elle n’a pas mérité cela. Pas pour ça.

Ce serait ridicule ! Inhumain !

Mais elle en est convaincue maintenant, son bourreau n’a rien d’humain. L’a-t-il été un jour ? Une terrible certitude s’impose dans son reste de discernement. Elle connaît son assassin. Malgré la drogue, son subconscient a enregistré quelques gestes furtifs, quelques mots chuchotés, et surtout, une fragrance qui lui est coutumière. Non, ce n’était pas une vraie anesthésie. Pourtant, elle n’avait pu lutter et s’était laissé faire. En avait-il profité pour la violer ? Il ne lui reste aucun souvenir de cela.

Avec la faible énergie du désespoir, sa main libre abandonne son ventre tailladé et s’aventure le long du tissu, jusqu’à ce qu’elle rencontre une couture. Ses doigts s’acharnent sur les fils. Quelques-uns cèdent. Un de ses ongles aussi. Ignorant la douleur engourdie par le froid, elle parvient à faire une ouverture de quelques centimètres, juste de quoi passer deux doigts, afin d’aller à la découverte de son environnement. La surface légèrement bosselée du fond métallique lui confirme ce qu’elle craignait.

Je suis dans un congélateur. Mon Dieu ! Ne m’abandonnez pas. Donnez-moi la force.

Elle comprend qu’aucun Dieu, aucune personne ne viendra la sortir de ce tombeau. Ou alors, il sera bien trop tard. Quand elle ne sera plus qu’un morceau de viande froide et dure. Dure comme de la glace.

Ses pensées s’évadent alors à la rencontre de l’enfant qu’elle a été, là-bas, dans son pays lointain, le Danemark. Les poumons en feu, elle tente de maîtriser sa respiration, pour mieux se laisser envahir par les souvenirs. Les images d’un passé qu’elle s’était efforcée d’oublier réapparaissent enfin, comme venant de nulle part. Elles n’avaient pas disparu de sa mémoire, seul le chemin avait été détourné par son unique volonté, les rendant inaccessibles, pour ne pas en souffrir. Maintenant, elles se font plus nettes, tels de vieux clichés argentiques dont les contours surgissent par magie dans un bain de produit révélateur, comme le lui avait montré son père passionné de photographie. Elle se remémore son visage buriné essuyant ses larmes avec un large mouchoir, qu’il agitait en la regardant monter dans ce train qui l’emmenait si loin, conscient qu’il ne la reverrait probablement jamais.

Ses poumons réclament une bouffée d’air glacé. Les larmes naissant aux commissures de ses paupières sont déjà pétrifiées.

5

— C’est bon, les filles ? Vous avez fini de papoter ? On peut y aller, maintenant ?

Sur l’écran de contrôle du car régie, le sourire de Bruce Michaël Whalker paraît presque sincère, moins acerbe, moins carnassier. Enfin, un peu seulement.

Derrière son pupitre de commandes, Annick Botrel, la réalisatrice, casque sur les oreilles, se penche vers Jean-Mi, l’assistant personnel de Whalker.

— Qu’est-ce qui lui arrive à BMW, ce matin, il a bouffé des violettes, ou quoi ?

Jean-Mi, le fidèle parmi les fidèles de la société Eagle-Production, hausse les épaules et les sourcils en même temps, l’air de ne pas comprendre, lui non plus. C’est vrai que l’apparente décontraction de son patron n’a rien d’habituel. Cette éternelle boule d’énergie a la réputation fondée d’engueuler et de bousculer ses collaborateurs à tout bout de champ, réservant son sourire énigmatique à la caméra. Juste quand il faut, pas trop quand même. L’ambiance souvent sulfureuse de ses chroniques ne s’y prête guère et il doit garder cette image de journaliste imperturbable et pugnace.

Annick se racle la gorge pour éclaircir sa voix goudronnée par des décennies de tabagisme, puis elle pousse le curseur la mettant en relation avec l’oreillette de Whalker.

— On y est presque, Bruce. On attend que la maquilleuse ait terminé et que les cadreurs aient fini leur mise au point. Et en silence, s’il vous plaît, tousse-t-elle dans son micro.

Elle ne peut s’empêcher de sourire en voyant le journaliste submergé de tics et de tocs, n’ayant de cesse de lisser les crocs de sa moustache à la mode Hercule Poirot, de vérifier la bonne tenue de sa perruque noir de jais, et de rajuster pour la vingtième fois son petit nœud papillon, accessoire indispensable à sa panoplie de pseudo-criminologue. Bruce prétend en avoir trois cent soixante-cinq, bien rangés, comme sur un calendrier. Lorsqu’elle le voit s’agiter ainsi, avant les mots fatidiques « Ça tourne ! », Bruce lui fait penser au tennisman Rafael Nadal, quand il s’apprête à décocher un ace canon.

Dans une posture savamment étudiée, Whalker est assis négligemment sur le bastingage d’un voilier. Le cadreur principal se trouve sur l’autre pont, tandis que deux caméras plus mobiles le filment sous plusieurs plans.

Le sourcil gauche en accent circonflexe, Whalker fixe celle juste devant lui et fait un signe de tête.

Annick aspire une bouffée sur sa cigarette électronique et grommelle :

— Ça tourne !

— 1erseptembre 1999 ! C’est à bord d’un voilier comme celui-ci que le docteur Yves Godard, alors âgé de quarante-quatre ans, quitte le port des Sablons à Saint-Malo, juste derrière moi. Un des rares détails qu’on sait avec certitude, c’est que Marius et Camille, ses deux derniers enfants, l’accompagnent. Godard a loué Le Nick pour leur faire découvrir la baie de Saint-Brieuc. Sa baie ! C’est tout du moins ce qu’il dit au loueur. Il est d’ailleurs contrôlé le lendemain par les douanes de la capitale des Côtes-d’Armor. Selon le fonctionnaire qui est monté à bord, malgré une étrange impression, tout avait l’air normal. La fillette était allongée en bas, sur une couchette, et rien ne semblait pouvoir perturber son sommeil. Le douanier remarque également une housse de planche à voile sur le pont. Plus tard, lorsqu’il aura connaissance du drame qui s’est joué, il regrettera de ne pas avoir poussé plus loin ses investigations. Car le voilier et ses occupants ne reviendront jamais à Saint-Brieuc ni à Saint-Malo. Qu’est-il arrivé à ce père de famille et ses enfants ? C’est bientôt la rentrée des classes, quand même. Inévitablement, le loueur s’inquiète.

En proie à un doute le perturbant au plus haut point, Bruce Whalker baisse les yeux vers sa tablette posée à ses pieds. Il n’y a écrit en gros que quelques mots-clés lui permettant de rebondir. Mais là, le rebond se fait désirer.

Bon sang, pas maintenant ! Ne pense plus à ça, concentre-toi, nom de Dieu ! s’ordonne-t-il en silence. Tu n’as commis aucune erreur.

— Ce n’est pas grave, Bruce, lui susurre la voix d’Annick dans son oreillette. Tu dois aborder la jeunesse de Godard. Reprends quand tu veux. Au montage, on te mettra en voix off sur la ville de Saint-Briac et sur la suite de ton script.

Whalker parvient à lire son texte, avec un peu moins d’assurance :

— Pourtant, le médecin établi à Tilly-sur-Seulles en Normandie n’était pas un novice en termes de navigation. En effet, s’il est né à Paris, Yves Godard a vécu plusieurs années sur les côtes bretonnes, à Saint-Briac, précisément. C’est dans cette charmante ville, à quelques encablures de Saint-Malo où nous sommes aujourd’hui, qu’il apprend à naviguer. De fil en aiguille, il devient même moniteur de voile. C’est dire s’il connaît la région comme sa poche. A-t-il décidé de pousser un peu plus loin cette mini-croisière ? Après tout, pourquoi pas ?

Après une courte pause pendant laquelle le journaliste reprend son souffle, sa voix se fait plus ferme, son regard plus assuré. Le petit coup de mou est passé. Pour l’instant, tout du moins. Annick ordonne cependant au cadreur principal d’élargir le champ, au cas où son trouble ressurgirait.

— Mes cheveux ! Ils ont bougé avec ce putain de vent. Envoyez la coiffeuse !

— Si tu veux, Bruce, mais je t’assure qu’ils vont bien, tes cheveux.

Jean-Mi attend qu’ils soient de nouveau inaudibles de leur patron et s’approche de l’oreille de la réalisatrice.

— Je crois savoir ce qu’il a…

Annick l’interroge du regard.

— Hier, on a reçu une nouvelle lettre de menaces à la prod’.

— Encore ? Je croyais que ça s’était tassé, cette affaire. Il a porté plainte, au moins ?

— En principe, Rachel a dû s’en charger, elle était allée à la PJ les fois précédentes. Officiellement, c’est elle la responsable.

— Mouais ! Comme tu dis, officiellement.

Sur le voilier, la maquilleuse fait semblant de rajuster la perruque et vaporise un peu de laque avant de se volatiliser sur la passerelle.

— OK, Bruce, on reprend à… « Trois jours plus tard ».

— Bordel, ça me gonfle. J’le sens pas ce reportage de merde. Pourquoi on a choisi ce thème à la con ? Il y a rien à gratter. C’est creux.

Je sais ce qui t’énerve, songe Annick, sans l’exprimer.

Dans cette affaire, Bruce n’a personne à mordre, mais surtout, il s’est fait souffler sous le nez un dossier dans lequel il s’était investi sans compter. Tout comme le docteur Godard, Xavier Dupont de Ligonnès est lui aussi introuvable depuis le meurtre de son épouse et de ses quatre enfants près de Nantes. Personne ne l’a revu depuis avril 2011, et tout dans son attitude fait douter qu’il ait pu mettre fin à ses jours.

Alors qu’ils étaient en tournage à Roquebrune-sur-Argens dans le Var, dernier endroit où les caméras de surveillance avaient filmé cet homme bien sous tous rapports, Bruce eut la mauvaise idée d’allumer la télé en pleine nuit dans sa chambre d’hôtel. L’émission Non élucidé – l’enquête continue, animée par son principal concurrent, diffusait précisément ce pour quoi il était venu. Arnaud Poivre d’Arvor et son complice l’ancien commissaire Jean-Marc Bloch disséquaient méthodiquement le meurtre et la fuite du suspect numéro un.

Pourquoi aucun de ses nombreux contacts ne l’avait-il pas informé de cela ? En pleine nuit, il avait sorti du lit ses collaborateurs pour hurler sa colère.

Au petit matin, tout le monde reprenait la route pour Paris dans une ambiance mortifère.

Bruce ne supporte pas la concurrence. Il s’estime meilleur que tous ces chroniqueurs judiciaires opportunistes envahissant régulièrement et de plus en plus son espace télévisuel.

D’un œil mauvais, Whalker fuit celui insidieux de ses caméras.

— Quand tu veux, Bruce, modère Annick.

Après avoir rajusté son nœud papillon, Whalker poursuit :

— Trois jours plus tard, le doute devient une véritable inquiétude. Le canot de survie du Nick est aperçu à la dérive par des pêcheurs. L’alerte est donnée. Les gendarmes se rendent sur place et découvrent à l’intérieur un chéquier appartenant à Yves Godard. Fait étrange, ce qui sert de toit au canot semble avoir été découpé au couteau. Les analyses effectuées à bord ne donnent rien. Une enquête est ouverte pour disparition inquiétante. Mais pourquoi avoir laissé son chéquier dans le dinghy ? Troublant, non ? Une idée macabre commence à germer dans l’esprit des enquêteurs. Quelle est cette curieuse mise en scène ? Il faut à tout prix écarter ce doute. Alors, les gendarmes se transportent au domicile du couple Godard dans le Calvados. La porte et les volets sont fermés. Dans le village, personne n’a vu les occupants depuis plusieurs jours. On fait venir un serrurier et là… Stupeur ! Plusieurs taches de sang maculent le sol. L’analyse démontrera qu’il s’agit de celui de Marie-France Godard, l’épouse du médecin. On retrouve également leur camionnette, elle aussi souillée de ce même sang. À ce moment, une information judiciaire est ouverte contre Yves Godard pour homicide volontaire sur sa femme. Une commission rogatoire est délivrée aux gendarmes de la section de recherches de Rennes. À partir de cet instant, martèle Bruce Whalker, la France va connaître un des feuilletons médiatico-judiciaires les plus improbables. Pendant des mois, des années, les enquêteurs vont courir la planète à la recherche du médecin et ses enfants. Des lettres anonymes très précises sont adressées aux enquêteurs. Les fugitifs seraient sur l’île de Man, puis l’île Lewis au large de l’Écosse. Plusieurs témoins jurent en effet les avoir rencontrés. Mais on les verra partout, en Chine, en Nouvelle-Calédonie, à Phuket en Thaïlande, à Miami, mais aussi à Durban en Afrique du Sud. Munis d’une commission rogatoire internationale, les gendarmes vont parcourir le globe à la poursuite de ces fantômes. Certains témoins assurent même que la mère de famille les accompagne. Ils sont en cavale, c’est sûr. Mais que fuient-ils ? Que craignent-ils ? Ont-ils subi des pressions, des menaces ? Loin de moi l’idée de faire un mauvais jeu de mots, mais cette hypothèse va rapidement tomber à l’eau. Au cours des années qui s’ensuivent, plusieurs ossements sont retrouvés sur les côtes bretonnes. Tout d’abord, c’est un crâne. Les analyses anthropologiques et biologiques menées par l’Institut de Recherche criminelle de la Gendarmerie nationale permettent d’établir qu’il s’agit de celui de Camille, la petite fille du couple Godard. Après avoir tué son épouse, le père de famille aurait-il supprimé ses propres enfants ? Arrêtons-nous un instant sur la personnalité du docteur Godard. Qui est cet homme, précisément ?