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La capitaine Solène Melchior a quitté le 36 quai des Orfèvres pour la PJ de Rennes, où ses talents de détective pugnace sont rapidement mis à l’épreuve.
Elle se voit confier une enquête très troublante : deux femmes aux noms et prénoms identiques ont été assassinées à quelques jours d’intervalle. Le tueur n’a laissé que peu d’indices, mais elle parvient à l’identifier et découvre qu’il file à présent vers Perros-Guirec, sur la côte de granit rose, dans l’intention d’y faire une nouvelle victime.
Solène comprend alors que sa vie est de nouveau en danger. Son passé aurait-il fini par la rattraper ? Qui est ce tueur terriblement méthodique et déterminé ?
"La forge du diable" est le deuxième opus des enquêtes de la capitaine Solène Melchior, paru initialement sous le titre "Le Rapace".
À PROPOS DE L'AUTEUR
Avant d’être romancier, auteur d’une quinzaine d’ouvrages, Pascal Tissier était expert criminaliste au sein de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale. Après plusieurs années passées à traquer l’indice le plus infime sur de sordides scènes de crime, qui inspirent ses récits, il prête son expérience et son exigence de l’exactitude dans les enquêtes qu’il mène pour exécuter ses thrillers et polars. Si son travail passionnant l’a conduit à vivre sur la plupart des continents, il a aujourd’hui posé ses valises à Perros-Guirec où il organise le festival du polar « Le Roz et le Noir ».
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Seitenzahl: 470
Veröffentlichungsjahr: 2024
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CE LIVRE EST UN ROMAN.
Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
À Henri Albert Victor,l’architecte de mon jardin secret.
À mon père, parti bien trop tôt.
Le regard froid et placide, il contemple les deux corps sans vie. La femme, la cinquantaine bien tassée, gît sur le dos dans une flaque de sangs mêlés – le sien, et celui de son mari. Ses yeux mi-clos semblent demander pourquoi. La tache rouge au milieu du sternum a cessé de s’étendre.
L’homme, face contre terre, n’a pas eu le temps d’avoir peur ou d’avoir mal. La dague effilée s’est plantée dans son cervelet dès qu’il a tourné le dos au visiteur pour appeler sa femme.
Sobius – son maître à penser l’a surnommé ainsi sans qu’il sache réellement pourquoi – hausse les épaules. Une frustration désabusée lui tord la bouche. Ses yeux pâles scannent le vestibule, où des chaussures sales côtoient des blousons tout aussi crasseux sur le sol carrelé. Du bout des doigts, il pousse la porte du séjour dans lequel la télévision diffuse des spots publicitaires. Seul témoin, un chat au pelage tacheté le toise avec une certaine méfiance. L’animal tourne sur lui-même et se roule en boule sur le canapé encore tiède de ses maîtres. Sur la table de salon et par terre, des bouteilles de bière vides se mêlent à des cendriers débordant de mégots et de capsules métalliques. Une crasse et une puanteur malsaines enveloppent tout ; meubles, murs, fenêtres dépourvues de rideaux et portes.
Cinq minutes plus tôt, à 20 h 17 précisément, Sobius avait sonné à la porte. À l’intérieur, des éclats de voix et des injures avaient aussitôt fusé, mari et femme se reprochant mutuellement leur fainéantise. L’homme était finalement venu lui ouvrir. Il était vêtu d’un pantalon de jogging difforme et d’un t-shirt maculé sur un ventre énorme débordant de toute part.
— Qu’est-ce que vous voulez à c’t-heure-ci ? avait-il éructé, l’haleine empesée d’alcool.
Sobius avait répondu simplement :
— Madame Solène Levasseur.
L’homme l’avait toisé un instant avant de comprendre ce que voulait ce grand énergumène au drôle de regard et à l’accent bizarre.
— Pouah ! Y a longtemps qu’elle s’appelle plus comme ça !
— Pardon ?
L’homme s’était retourné pour parler à sa femme :
— Eh ! Madame la feignasse ! J’t’avais bien dit que c’était pour toi ! Y a un zigoto qui veut parler à MADAME Solène Levasseur !
— Qui c’est ? avait braillé la voix féminine dans la pièce voisine.
— Qu’est-ce j’en sais moi ! Un de tes bâtards, peut-être ! Allez, rapplique !
D’un pas lourd et traînant, la femme se dirigea vers la porte, se retrouvant nez à nez avec son visiteur. Son mari gisait déjà au sol. Elle-même n’eut pas le temps d’esquisser le moindre geste de défense que la lame fine s’enfonça dans son cœur.
Sobius observe Solène Levasseur attentivement. Son physique empâté et sa chevelure grisonnante laissent peu de place au doute : la cible peut difficilement être la bonne.
Par acquit de conscience, le tueur fait une rapide inspection de la maison. Dans un placard de la chambre du couple où règne un capharnaüm indescriptible, il trouve un sac à main avec des paquets de cigarettes vides et entamés, des sucreries et un portefeuille dans lequel il néglige les quelques billets d’euros chiffonnés mêlés à des tickets de caisse pour se concentrer sur les papiers d’identité.
Solène Levasseur, épouse Vashels, née le…
La scolarité chaotique de Sobius lui a laissé quelques notions néanmoins suffisantes pour dessiner de l’index une soustraction dans le creux de sa main.
— Cinquante-quatre ans, grommelle-t-il dans sa langue natale.
Résigné, il remet le sac à sa place sans prendre quoi que ce soit.
Doit-il rendre compte à son donneur d’ordre ou poursuivre sa quête ? Ce n’est pas la première fois qu’il se trompe de cible. Cela fait des années qu’il a reçu pour mission de débusquer cette jeune femme et de l’éliminer. Il ne connaît que son âge et ignore à quoi elle ressemble. La raison de cette obsession, il ne la connaît pas réellement. Ce n’est pas son problème.
Mais avant tout, il lui faut une fois de plus effacer toute trace de son passage et de sa méprise, et si possible, faire croire à un accident domestique.
Ça, il a appris à le faire.
Commissariat de police de Rennes
La capitaine Solène Melchior jette un œil désabusé par la fenêtre sur le boulevard de La-Tour-d’Auvergne qu’elle devine derrière la frondaison des arbres. Dans le ciel, les nuages ayant ponctuellement menacé la capitale bretonne s’éloignent vers le nord.
La petite frappe assise devant son bureau et occupé à relire son PV d’audition en ânonnant chaque mot a le don de l’exaspérer.
Son téléphone sonne à point nommé dans sa poche. L’indicatif 01 démontre que c’est un numéro parisien.
— Ne quittez pas, dit une voix féminine, je vous passe monsieur Whalker.
Solène a immédiatement envie de raccrocher. Le célèbre animateur Bruce Whalker, de la non moins célèbre émission Criminal-Story revisitant avec brio les chroniques judiciaires, ne lui en laisse pas le temps.
— Bonjour, capitaine. Je vous imagine très occupée, mais je ne vous dérangerai pas longtemps, promis.
Le ton est obséquieux, presque écœurant. Mais Solène sait qu’il peut très vite devenir lapidaire.
— Qui vous a donné mon numéro ? lui reproche-t-elle.
— Vous savez, capitaine, je ne divulgue jamais mes sources. Cela signifie que vous pouvez me faire entièrement confiance.
— Vous avez vu juste, monsieur Whalker, je suis sur une enquête et je n’ai pas le temps de vous parler. De plus, je vous l’ai déjà expliqué, je ne suis pas disposée à répondre à une quelconque interview. Inutile d’insister donc.
— Je comprends votre position et je la respecte, rétorque le journaliste. Mais l’affaire Saint-Ambroix1n’était pas un simple fait divers. Les commentaires vont bon train, c’est pour cela que votre vision éclairée des choses serait précieuse, que dis-je… essentielle ! Je connais votre probité et je ne voudrais pas qu’elle soit mise à mal par des personnes mal intentionnées…
Bien sûr qu’elle le sait. Bien que s’étant volontairement éloignée de Paris, ce gâchis continue de la hanter. Officiellement, elle n’est responsable de rien. On l’a même félicitée en haut lieu pour son abnégation. La presse s’est faite élogieuse, mettant en exergue ses différentes blessures physiques. Mais ce sont les séquelles psychologiques, invisibles celles-ci, qui l’ont conduite à prendre de la distance. Solène estime qu’avec un peu plus de perspicacité, la mort du médecin légiste et de son fils, des monstres dans leur genre, auraient pu être évitées. Et que dire de l’assassinat de la psychiatre ? Il y a eu trop d’horreurs dans cette affaire. Si on ne lui reproche rien, elle a cependant l’impression, sans doute à tort, que certains anciens collègues la regardent avec un soupçon de défiance. Certes, c’est une bonne flic, mais elle porte la poisse. Devant cette avalanche de morts et de blessés, elle a une pensée émue pour Stanislas Lawrence, son ancien patron à la crim’ parisienne. Solène s’empresse de chasser les idées noires que suscite cet appel.
— Je n’ai pas pour habitude de commenter les commentaires, se contente-t-elle de répondre au célèbre chroniqueur.
— Je le sais, capitaine. Mais beaucoup trop de personnalités sont impliquées, dont certains de vos collègues. J’ai trop de respect envers la police pour accepter qu’elle soit éclaboussée.
« Faux cul », a-t-elle envie de lui répondre.
— Que voulez-vous, monsieur Whalker, s’il y a des brebis galeuses dans la police, cela prouve que ce n’est pas l’apanage des médias. L’appât du gain, sans doute…
Le ton change subitement lorsqu’il la remercie, et Solène ne sait pas si Whalker est satisfait de cette réponse ou si elle l’agace profondément.
— Si vous changez d’avis, capitaine, dit-il en conclusion, vous savez où me trouver. Mais n’oubliez pas, les absents ont toujours tort…
Solène raccroche avec la désagréable impression d’en avoir trop dit, elle qui ne voulait justement rien dire. Le journaliste sans scrupule est capable d’avoir enregistré ses propos à son insu.
La capitaine se tourne vers le dépravé à l’air hébété et accroché à ses paroles.
— C’est bon, vous avez lu votre déposition ? Alors, signez ! lui intime-t-elle.
Le jeune homme aux dreadlocks crasseuses n’est assurément qu’un petit chaînon d’un vaste trafic de drogue et elle sait qu’il sera remis en liberté à l’issue de sa garde à vue.
Cela fait quelques mois que Solène a été affectée au sein de la DIPJ de Rennes et elle a dû se faire une place sans heurter les enquêteurs bretons l’ayant accueillie plutôt tièdement. Certains continuent de la surnommer la Parisienne.
Lorsque l’air de La Lettre à Élise s’échappe de sa poche, elle reconnaît immédiatement la mélodie attribuée aux appels de Corentin Le Goffic. Son visage s’illumine d’un léger sourire.
— Je te rappelle dans cinq minutes, chuchote-t-elle, occupée à reconduire l’apprenti dealer dans les couloirs jusqu’à sa cellule.
Celui-ci proteste avec véhémence pour la forme, trop heureux de ne pas être libéré tout de suite, ce qui l’aurait fait passer pour une balance.
Impatiente de rappeler Corentin pour lui faire part de son échange un peu vif avec le journaliste Bruce Whalker, Solène se hâte pour rejoindre son bureau, lorsque le commissaire Vendola, patron de la DIPJ2, l’interpelle :
— Ah, Melchior ! Vous tombez bien. Si vous avez terminé votre audition, j’ai quelque chose de plus sérieux à vous confier. Le commissariat de Cesson-Sévigné vient de m’informer d’une affaire un peu bizarre, une explosion suivie d’un incendie dans un pavillon. Il y aurait deux morts. Voyez s’il a besoin d’un coup de main.
1 Voir Les falaises maudites, même auteur, même collection.
2 Direction interrégionale de la police judiciaire.
Profitant d’une trouée dans la masse globuleuse de nuages, le soleil vient sublimer le clapot des vagues d’une teinte hésitant entre un bleu turquin et l’émeraude. Les yeux emplis d’admiration devant ce spectacle dantesque, Erwan a l’impression qu’un aquarelliste géant et invisible nettoie son pinceau en le frottant de temps à autre sur les rochers émergents, et un peu plus loin, sur l’archipel des sept îles.
Une fois de plus, cette image lui fait penser au tableau inachevé de sa mère, partie trop tôt. C’est sans doute la dernière chose qu’il lui reste d’elle : cette énigmatique aquarelle que personne ne finira jamais. Au-delà de son fichu caractère, il doit bien admettre que sa mère avait un véritable talent. Son exutoire, peut-être. Il ne peut s’empêcher de songer à cet autre tableau remisé dans le grenier. Inspiré d’un décor exotique, il ressemble si peu aux autres. Les coups de pinceau paraissent névrotiques, trahissant l’angoisse, ou la recherche d’un style ne lui convenant finalement pas.
D’une main fébrile, Erwan tire vers lui le trépied de sa lunette.
L’objet de ses préoccupations est-il là ce matin ?
Seul un couple de vieilles personnes clopine main dans la main. Erwan envie leur détermination à sortir se promener par n’importe quel temps. Leur félicité apparente d’être ensemble le submerge souvent d’émotion. Il ne les a jamais vus autrement que dans l’œilleton de sa longue-vue, mais ils lui sont presque devenus familiers.
Sans lâcher le bras de son compagnon, la femme se baisse doucement pour ramasser un coquillage ou une pierre, puis l’abandonne dans les vagues léchant leurs pieds bottés.
Erwan les laisse à leur bonheur et scrute à présent la plage d’un regard inquisiteur.
Pourquoi son inconnue n’est-elle pas là ce matin ? Trop tôt, ou trop tard, peut-être. À moins qu’elle n’ait jeté son dévolu sur le sentier des douaniers3ou sur la plage de Trestrignel, invisible de sa fenêtre. C’est vrai que la Côte de granit rose est grandiose.
Malgré la rigidité de son ciré jaune, ses formes et son attitude ne trompent pas : il s’agit d’une jeune femme. Parfois, quelques mèches rousses secouées par le vent s’échappent de sa capuche. Erwan n’a jamais pu voir son visage. Elle aime visiblement être seule pour promener son détecteur de métaux entre les rochers, à la recherche d’un hypothétique trésor. À moins qu’elle ait tout simplement perdu quelque chose.
Frustré, Erwan abandonne sa lunette et allume son ordinateur portable. Après une poignée de secondes d’attente, ses yeux peu complaisants se posent sur les écrits qu’il a réussi à accoucher la veille après moult hésitations. Pour mieux mesurer l’effet de sa prose, il la lit à voix basse, comme s’il craignait qu’on puisse l’entendre et qu’on le juge.
Je m’appelle Erwan Levasseur. Je suis né le 23 mai 1978 à l’hôpital de Lannion, dans cette Bretagne à laquelle je suis viscéralement attaché. Loin du tohubohu et des troubles des grandes villes, je manifestais moi aussi, et à ma façon, mon petit mal-être de bébé insatiable. Les amis et voisins de mes parents n’avaient jamais entendu un mouflet aussi braillard.
Mon médecin de père séchait sur les causes de ces vociférations qui, paraît-il, ne durèrent fort heureusement que très peu de temps.
Je grandis par la suite dans le village de Perros-Guirec. Avec les gamins du village, nous jouions le plus souvent sur la plage ou dans les nombreuses criques rocheuses. Parfois, nous nous aventurions à marée basse sur les îlets près du Trestraou.
Après trois années d’études de médecine, vers lesquelles mon père m’avait poussé afin de prendre sa succession, je jetai l’éponge, à son grand dam. Mon esprit rebelle se heurtait un peu trop souvent aux carabins, peu enclins à accepter les doutes que j’émettais avec un peu trop d’impertinence.
Le docteur Levasseur fut d’autant plus surpris lorsque je lui annonçai que j’avais passé un concours afin d’intégrer l’école des officiers de police. J’avais le secret espoir d’être affecté au laboratoire de police scientifique. Mais ça, je vous en parlerai plus tard…
Son texte lui paraît d’une banalité si affligeante qu’il n’a ni la force ni l’envie de poursuivre sa lecture.
— Merde ! Mais on s’en fout de ton nom et où tu es né. C’est d’un pathos, mon pauvre vieux !
Erwan remarque que ce n’est pas la première fois qu’il pense à voix haute. Et c’est rarement pour se faire des compliments. Craignant que sa solitude abyssale ne l’ait rendu schizo, il se demande ce qu’un psy penserait de cette attitude.
Connaissant le raccourci par cœur, ses doigts appuient avec plus de vigueur que nécessaire sur les touches Ctrl-A afin de sélectionner l’ensemble des balbutiements de sa biographie. Puis, d’un index rageur, clique sur la touche Suppr.
Une fois de plus, la page redevient blanche. Une fois de plus, il sent que tout ceci ne sert à rien et que de toute façon, il n’y parviendra pas.
« Raconte ton histoire, écris-la. Finalement, ça pourrait être une thérapie salutaire », lui avait dit son père, peu de temps avant sa mort, las de le voir s’enfoncer dans cette apathie mortifère.
« Et puis, avait-il ajouté, cela rétablira peut-être la vérité auprès de certains. Et s’ils refusent de l’entendre, il y en a au moins une à qui tu la dois, cette vérité… »
— Tu parles ! Elle n’est pas simple « Ma » vérité ! soliloque-t-il de nouveau.
Amer, il constate une énième fois qu’on ne s’improvise pas écrivain juste parce qu’on en a envie. Adolescent, il rêvait d’être un romancier célèbre, à l’instar de ceux qui le faisaient frémir, voyager, fantasmer. Auteur de thrillers ou de polars, voilà ce qu’il aurait aimé être. Ses études scientifiques l’avaient rapidement détourné de l’écriture et sa facilité à aligner les mots s’était enfuie. Ce talent en herbe s’était noyé dans l’océan Indien…
Cela fait maintenant huit mois que son père s’en est allé. Une belle mort, dans son fauteuil, sans grandes souffrances. Bien qu’aucun écrit ne l’accrédite, Erwan ne peut s’empêcher d’imaginer que Pierre Levasseur s’est discrètement administré une potion létale. La petite trace de piqûre au creux de son bras en était une probable preuve. Puisque personne ne l’avait remarquée, il n’en avait rien dit. Après tout, c’était le choix de Pierre Levasseur, et il le respectait.
Il a toujours admiré son père, un Breton au caractère bien trempé. Aussi trempé que le sien, ce qui ne facilitait pas toujours leurs échanges. Mais l’amour était là, intact.
Sa mère était partie cinq ans plus tôt, emportée par une crise cardiaque tandis qu’elle et son père embarquaient sur un paquebot de luxe pour une croisière de rêve dans les îles grecques. La fragilité de son cœur aurait dû alerter son mari médecin, mais il avait cédé à cet ultime caprice. Elle y tenait tellement. Habitué à voir ses plus vieux patients mourir, son père avait vécu cela d’une manière aussi fataliste que déroutante.
Aux premières loges, il n’avait pas été le mieux armé pour affronter le perpétuel mal-être physique et mental de Marie-Ange Levasseur. Difficile de faire la part des choses entre sa véritable insuffisance cardiaque et son hypocondrie envahissante. Sans compter que sa jalousie, probablement maladive, avait souvent plombé l’ambiance à la maison. Elle nourrissait par ailleurs des reproches permanents à l’égard de son mari, semblant l’accuser d’un drame passé. Le docteur Levasseur n’avait pas été le seul à souffrir de ses sarcasmes. Tout le monde sans exception avait subi ses mauvaises humeurs. Sa mort n’avait pas provoqué d’immense chagrin à Perros-Guirec, d’ailleurs…
Après la disparition de son père, Erwan a quitté son appartement de Brest pour s’installer dans la grande demeure bourgeoise où le docteur Pierre Levasseur, et avant lui son père Henri Levasseur, avaient soigné des générations de Perrosiens dans le cabinet situé au rez-de-chaussée. La famille habitait à l’étage, avec une vue imprenable sur la baie de sable blond et l’archipel des sept îles.
S’il a retrouvé sa chambre, Erwan ne parvient toujours pas à occuper le reste de la maison. Elle restera à jamais celle de ses parents. La chambre de sa sœur, au bout du couloir, est devenue son bureau. La vue y est magnifique, mais il lui arrive parfois de regretter la rugosité de son ancien appartement brestois et sa vie d’avant, plus belle, plus joyeuse.
Sa chère sœur Claudine, élève studieuse et appliquée, de sept ans son aînée, a suivi quant à elle la voie paternelle. Elle exerce à présent la dermatologie à Concarneau, dans le Finistère. Les Bretons, peau sensible et yeux clairs, sont de très bons clients pour cette discipline, et son cabinet ne désemplit pas.
Claudine, faute de pouvoir venir aussi souvent qu’elle le souhaiterait, l’appelle tous les deux jours pour s’enquérir de sa santé, surtout mentale. Erwan n’en connaît pas la raison mais sa famille l’a toujours considéré comme psychologiquement fragile. Il a pourtant fait de brillantes études et sa réussite professionnelle n’a rien à envier à celle de Claudine. Au contraire, il estime avoir toujours fait preuve d’une réelle stabilité émotionnelle. S’il n’y avait pas eu ce foutu accident de plongée… Rien à voir avec son état mental.
Autrefois animée, cette grande baraque lui paraît bien vide et lugubre à présent. C’est un peu poussé par sa sœur qu’il s’y est installé.
Il ne peut s’empêcher de soupçonner Claudine d’y trouver son propre intérêt. La grande villa avec vue imprenable sur la baie restant dans la famille, elle peut ainsi y venir passer les vacances avec ses enfants. Elle a d’ailleurs aménagé le rez-de-chaussée à cet effet.
Lorsque ses doigts se posent de nouveau sur les touches du clavier, espérant un souffle élégiaque, les aboiements d’Élyos retentissent dans la cour en contrebas. Encore une idée de Claudine qui avait offert ce jeune golden retriever à son père.
« Pour lui tenir compagnie », avait-elle prétendu.
À la mort de Pierre Levasseur, elle avait accueilli le chien, mais le retour d’Erwan au bercail avait été un soulagement pour Claudine, Élyos étant un peu trop fougueux pour vivre en appartement.
« Élyos sera mieux avec toi, avait-elle affirmé. Il a ses repères, et il peut s’ébattre dans le jardin… »
Ben voyons !
Une poignée de secondes plus tard, tintinnabule le carillon fêlé de l’antique vélo de Justin. C’est sans doute le dernier facteur de la région à ne pas vouloir utiliser les nouveaux cycles électriques de la Poste. Erwan ouvre la fenêtre pour tenter de faire taire le chien, mais celui-ci n’en a cure.
Passant une main amicale à travers les barreaux du portail, Justin se montre plus efficace que lui. Avide de caresses, Élyos est aux anges.
— Courrier pour vous, M’sieur Erwan. Ça vient de La Réunion. Gardez-moi le timbre, hein ! Je l’ai pas c’ui-là, s’exclame le facteur sans même lui jeter un regard, trop occupé à amadouer le gardien du jardin.
Un brave garçon ce Justin, un peu simple, mais tellement naturel qu’il force la sympathie. Lui et Erwan se sont connus à l’école primaire. Mais Justin n’est jamais parvenu à tutoyer Erwan. Sans doute parce que celui-ci était le fils du médecin de famille.
Poursuivi par les jappements d’Élyos, Justin reprend sa tournée en lui adressant par-dessus la haie un signe de la main accompagné de son éternel sourire candide. Ce type, en dépit d’un début de vie bien compliqué, respire une incroyable joie de vivre. Erwan en arrive presque à jalouser sa simplicité et son insouciance.
L’air frais le fait frissonner. Négligeant le regard dépité de son compagnon à quatre pattes, Erwan referme la fenêtre. La couleur sépia que prend le décor grandiose lui confère l’aspect d’un vieux cliché oublié. À l’horizon, seul le guano recouvrant le sommet des rochers de l’île Rouzic refuse d’abandonner sa teinte ocre.
Doucement mais sûrement, le printemps prend ses aises.
Erwan s’apprête à reprendre place derrière son ordinateur, lorsque la bouille ronde du facteur surmontée d’une tignasse aussi rousse qu’ébouriffée s’impose dans son esprit.
Ai-je bien entendu ?
« Ça vient de La Réunion ».
Coup de poignard. Directement en plein cœur.
À pas mesurés dus à son handicap, craignant ce qu’il va découvrir, il descend l’escalier de granit poli.
3 Promenade mythique de la côte de granit rose.
Delphine a remonté sa capuche par-dessus son bonnet, enfoncé bien bas sur la nuque. Non pas qu’elle craigne le froid, avec le retour du printemps, il fait même de plus en plus doux. Mais lorsqu’à marée basse elle passe son détecteur de métaux près des pointes rocheuses, elle préfère rester discrète, voire incognito, auprès d’éventuels promeneurs.
Son casque lui renvoie le même « bip bip » horripilant. Il n’y a plus rien à dénicher par ici. D’ailleurs, y a-t-il déjà eu quelque chose d’intéressant ? Hormis quelques capsules de bière, elle n’a trouvé qu’une gourmette d’enfant au nom de Daphnée, qu’elle a confiée aux objets trouvés de la mairie, et un canif complètement rouillé qui a fini à la poubelle.
Que cherche-t-elle, alors ?
Delphine jette un regard furtif vers la haute bâtisse aux volets bleus. Celle du docteur Levasseur. Elle n’ignore pas qu’il n’est plus de ce monde, mais son fils Erwan, lui, est revenu. Et ça aussi, elle le sait.
Si elle ne souhaite pas être importunée dans sa quête, elle espère néanmoins interpeller le regard et, dans le meilleur des cas, perturber la conscience de cet incapable, de ce…
Calme-toi, ma vieille !
Voilà pourquoi elle est là, tous les matins depuis une semaine.
Et lui ! L’observe-t-il aujourd’hui au travers de sa longue-vue ? Il se croit peut-être invisible ?
Quand le couple de retraités débarque plus tôt que prévu sur la plage, elle s’empresse de ranger son matériel. Elle n’aime pas leurs questions. L’homme, surtout : « Et qu’est-ce que vous cherchez. Et comment ça marche ? Et que faites-vous si vous trouvez un trésor ? Et patati et patata. »
Non mais oh ! Je vous en pose des questions, moi ? a-t-elle eu l’envie de lui balancer à plusieurs reprises.
Mais Delphine ne l’a pas fait. Trop bien élevée la petite. Papy et Mamie Sullivan n’auraient pas aimé, c’est certain. Ce n’est pas ainsi qu’ils l’ont éduquée.
« Tu parles ! Ils commencent sérieusement à me gonfler, ceux-là aussi ! » peste-t-elle en rangeant son matériel et son ciré jaune dans le coffre de sa voiture, une Renault Megane rouge presque neuve que ses grands-parents lui ont offerte pour l’obtention de son permis de conduire. Du premier coup, s’il vous plaît ! Elle en aura besoin pour rejoindre la faculté de Versailles où elle a été admise. En attendant la rentrée, elle a prétexté cette soudaine envie de fouiller les plages avec cette poêle à frire pour se former à son futur job. Delphine s’est bien gardée de leur préciser où elle comptait exercer cette activité fallacieuse. Papy James Sullivan n’aurait pas apprécié non plus.
« Ils sont bizarres dans ces écoles françaises, mais si ça peut te servir plus tard pour ton travail, prends le plus performant », lui avait-il conseillé.
Avant de prendre la route pour Perros-Guirec, elle s’était rendue dans un magasin spécialisé et avait choisi un modèle parmi les plus chers.
« Il offre la possibilité de sélectionner les métaux recherchés, lui avait précisé le vendeur. Il peut même aller sous l’eau ou subir de fortes intempéries. »
Pas un luxe, ici !
Ses grands-parents, bien qu’un peu envahissants, sont aux petits soins pour elle. Après la tragique disparition de sa mère lorsque Delphine avait sept ans, ils avaient répondu présents. Matériellement, elle n’a jamais manqué de rien. Il faut dire que les Sullivan sont plutôt friqués. La jeune fille leur en est reconnaissante, mais ne peut s’empêcher de penser que vivre en permanence avec des vieux finit par être vraiment pénible. Et surtout, elle pense désormais qu’ils ont peut-être profité de la situation afin d’obtenir la garde de leur petite-fille à la mort de sa mère.
Cette opportunité de revenir en France, son pays natal, lui a permis de quitter cette ambiance familiale oppressante. Après tout, l’Irlande n’est pas si loin ! Elle a réussi à convaincre James et Mary de lui laisser leur appartement situé à l’ouest de Paris et de lui accorder les subsides nécessaires pour lui permettre de vivre sans être obligée de prendre un petit job étudiant.
Elle leur a aussi promis de venir les voir aussi souvent que possible… Cela fait deux mois qu’elle ne tient pas sa promesse. Même ses conversations téléphoniques deviennent expéditives.
Avant de déverrouiller sa portière, la jeune fille fronce son nez mutin moucheté de taches de rousseur, en soupirant bruyamment.
Et si son grand-père Pierre avait raison ?
Sa main tremble sur la clé.
Vas-y, bon sang ! Tu ne vas pas passer ta poêle à frire pendant cent sept ans comme une andouille !
D’un pas déterminé, elle se dirige vers la maison du docteur Pierre Levasseur.
En remontant vers le village, sa démarche ralentit imperceptiblement et devient même franchement hésitante. L’imposante résidence est là, à une centaine de mètres.
Le facteur lui jette un regard bienveillant et joyeux lorsqu’il la dépasse avec son vieux vélo, slalomant entre les boîtes aux lettres, interpellant les habitants çà et là, distribuant ce qu’il espère toujours être une bonne nouvelle. Même si ce ne sont souvent que des publicités.
Lorsque Delphine passe devant le portail bleu, de ce même bleu défraîchi que les volets, une fois de plus, elle est impressionnée par la stature imposante de la bâtisse, toute de granit beige avec ses angles en granit rose au bossage émoussé. La végétation a besoin qu’on s’occupe d’elle mais confère à l’ensemble un air de manoir écossais ou irlandais presque intrigant. Seuls les eucalyptus géants et les immenses palmiers, séparés par des rhododendrons et des camélias tout aussi gigantesques, attestent qu’on est en Bretagne sous l’influence du bienveillant Gulf Stream.
La rancœur se fait plus violente. Cette maison aurait dû être la sienne, si cet égoïste ne se l’était pas appropriée !
En la voyant passer, un joli chien aux poils longs et blonds gémit doucement, réclamant caresses ou paroles affectueuses. Elle se retient. Il a l’air sympa ce chien. Subrepticement, Delphine lance un coup d’œil vers la fenêtre de l’étage. Est-il derrière la lunette ou l’ordinateur qu’elle aperçoit parfois de la plage ?
La sonnette fêlée du facteur déclenche les vociférations joyeuses du golden retriever. La jeune femme entend alors par-dessus la haie :
— Élyos ! Ça suffit !
Cette voix lui coupe le souffle.
Celle du facteur, plus joyeuse, apaise les aboiements du chien. Il est évident qu’ils s’entendent comme deux larrons en foire, ces deux-là.
À l’abri des regards, derrière le haut mur de la villa voisine, elle se retourne. Sans cesser de caresser le fameux Élyos, le facteur rouquin ébouriffé lance :
— Courrier pour vous, M’sieur Erwan. Ça vient de La Réunion. Gardez-moi le timbre, hein ! Je l’ai pas c’ui-là.
Shit ! Pourquoi reçoit-il du courrier de là-bas ?
Au bout de la jetée, où elle est redescendue, Delphine respire profondément en regardant le large. Tel le projecteur de poursuite d’une salle de spectacle géante, le faisceau lumineux du soleil abandonne les clapots des îlots face à la plage et se dirige vers la digue et la ruelle qu’elle vient de quitter.
C’est un signe. Te dégonfle pas. Vas-y !
Ses pas de somnambule la conduisent près du mur et de la haie.
Erwan Levasseur est là, les sourcils froncés, l’enveloppe déchirée dans une main. Il lit la lettre venant de La Réunion.
Arrête-toi ! Balance-lui ce que tu rumines depuis des années…
Un bref instant, le regard d’Erwan se pose sur cette silhouette au ciré jaune qui remonte lentement la rue, puis revient immédiatement sur cette incroyable missive. Se grattant le cuir chevelu, Erwan remonte les marches de pierre en claudiquant.
Erwan a passé des heures à tournevirer dans son lit sans y rencontrer le sommeil. Cela fait des mois, voire des années, que sa vie se rapproche à grands pas du néant, et voilà qu’en l’espace d’une journée, tout a été bousculé dans sa tête aux neurones malmenés. Est-il encore dans un de ces rêves absurdes qu’il lui arrive souvent de faire, même éveillé ? Son accident, survenu onze ans plus tôt, l’a laissé dans un état pitoyable et il lui arrive encore d’être victime de confusion mentale.
Rosine, sa dévouée neurologue, estime pourtant que ces errances psychiques, provoquées par des troubles cognitifs, sont loin derrière lui.
Une rechute, voilà, c’est ça ! Je fais une rechute.
Rosine et Erwan formaient un couple lors de leurs premières années de médecine, avant qu’elle choisisse sa spécialité et que lui jette l’éponge. Depuis, ils sont restés amis. Très amis, même…
À ce titre, Erwan la soupçonne de ne pas être très objective puisqu’elle refuse d’admettre qu’il n’est plus le jeune interne avec lequel elle a partagé des cours d’anatomie privés très particuliers… Avant que leurs carrières respectives ne les orientent vers des vies et des destins bien différents. À présent, Rosine est mariée à un kiné exerçant aux thermes de Perros-Guirec et au hameau de Ploumanac’h, tous deux faisant partie des Plus Beaux Villages de France.
Quand Erwan jette un œil morne vers sa table de nuit, les chiffres rouges de son réveil indiquent qu’il est 4 h 10. Trop tard pour espérer dormir, trop tôt pour se lever.
Enfin déterminé à en savoir plus, il se lève et se dirige vers le bureau aussi vite que la désobéissance de sa jambe gauche le lui permet. La lumière crue du plafonnier le fait cligner des yeux. Il respire lentement, mesurant avec conscience l’air pénétrant ses poumons.
La lettre manuscrite à l’encre bleue est bien là, l’enveloppe posée dessus, il n’a donc pas rêvé. Le timbre, réclamé par Justin, représente un poisson tropical, la flamme atteste qu’elle vient bien de l’île de La Réunion. Inutile qu’il la relise, il la connaît à présent par cœur. Adressée à son père Pierre Levasseur, elle ne lui était pourtant pas destinée, mais son dévoué facteur a estimé qu’il pouvait la lui remettre.
Son contenu est déroutant, digne d’un bon thriller. Mais le plus incroyable à ses yeux, c’est qu’au moment d’ouvrir l’enveloppe, il a aperçu la jeune femme au ciré jaune devant son portail, jetant un regard dans sa direction !
Ce petit nez, ces longs cheveux auburn s’échappant de la capuche…
Et ce ciré jaune ! Bon sang, il en a vu passer des centaines, voire des milliers devant chez lui, mais il en est certain, cela ne pouvait être que Kelly !
C’est elle !
Cette évidence n’a surgi que bien plus tard, en se couchant. Mais tout ceci ressemble fort à un délire tel qu’il a pu avoir suite aux séquelles cognitives provoquées par son accident. Ou à une belle histoire qui n’arrive que dans les romans pour faire rêver les lecteurs. Roman qu’Erwan se sent bien incapable d’écrire…
Tu en es sûr ? Non…
La bouche pâteuse, il se dirige vers la machine à expresso. En sirotant son café long, sans sucre, il admire par la fenêtre de la cuisine le reflet de la lune jouant sur le clapot des vagues. Une idée germe alors dans son esprit. Une de plus, pense-t-il, qui finira certainement de la même façon que les autres : par un Ctrl-A et un doigt assassin sur la touche Suppr.
Pour autant, la vision fantomatique de Kelly l’inspire grandement. Cela faisait une semaine que cette fille en ciré jaune agaçait son regard à travers l’œilleton de sa longue-vue, et subitement, elle était devant son portail.
Mirage ou réalité ? Kelly s’impose à sa mémoire. Erwan n’ose croire que ce soit possible, mais il éprouve un besoin impérieux d’écrire. Avec une certaine fébrilité, il s’installe derrière le clavier de son ordinateur, bien décidé à profiter de cette inspiration nouvelle.
Dehors, apercevant la lumière à l’étage, Élyos gémit. Erwan se penche par la fenêtre. En voyant ses yeux tristes, qu’il a dû emprunter à un cocker, il prend pitié :
— Bouge pas, j’arrive !
Pour la première fois, il a enfin l’impression de parler correctement « le chien ».
Le brave Élyos se dirige vers le perron en secouant frénétiquement la queue.
Assise à l’avant du Neptune, bercée par le clapot, Maggy ne parvient pas à se départir de ce regard rancunier, voire haineux, à l’égard de Paul. Il a tenté une partie de la nuit de la rassurer, de lui expliquer que cette attitude possessive, inutilement jalouse, l’attriste.
« Je sais ! Pardonne-moi »lui a-t-elle répondu avant de lui tourner le dos pour faire semblant de dormir.
Contrarié par cette injustice et perturbé par les trois heures de décalage horaire, Paul se lève pour se planter devant la fenêtre de leur chambre d’hôtel. Grâce à un léger clair de lune, il peut apercevoir quelques vagues. L’océan Indien lui paraît aussi noir que son âme, le ciel aussi bas que son moral. Va-t-il reproduire l’histoire de ses parents ? À l’instar de son père, va-t-il subir les mêmes litanies pleines de reproches ?
Pourquoi a-t-il accepté de la suivre avec le club de plongée breton ? Il n’est pas particulièrement fan de ce sport, il ne connaît que superficiellement les membres du groupe avec lesquels il partage peu de choses. Paul est là uniquement pour faire plaisir à Maggy. Pour tenter de partager cette passion qui n’est pas la sienne.
Pour la première fois de leur union, cet effort lui semble insurmontable. Contrairement à ce que prétend l’adage, les vacances au soleil ne les ont pas rapprochés.
Maggy est une femme très intelligente, de joyeuse compagnie en société. D’ordinaire très volubile, très entreprenante, très passionnée, très fougueuse. Sauf ce matin…
Car elle est aussi très jalouse. En fait, Maggy est trop « très ». Sans modération, ni juste milieu. Et là, elle est très furieuse contre lui. Les explications de Paul concernant cette boucle d’oreille retrouvée sur le plancher de sa voiture ne l’ont pas convaincue.
Paul et Maggy se sont rencontrés huit ans plus tôt. La jeune femme, passionnée par la plongée sous-marine, s’était fait dérober son matériel dans le coffre de sa voiture. Cela l’avait rendue furieuse et suite aux conseils d’un voisin ayant aperçu le manège, elle était allée porter plainte au commissariat.
Miracle ou malice du destin, le jeune et fringant lieutenant de police Paul Le Guen était précisément de permanence ce jour-là. Sans doute motivé par l’espoir de revoir cette jolie plaignante à l’accent British, l’enquêteur se montra zélé et ses investigations lui permirent d’appréhender rapidement le malfrat, spécialiste des « vols à la roulotte ». Deux jours plus tard, Paul se rendait au domicile de la plaignante pour lui restituer son matériel.
Flattée par tant d’attentions et subjuguée par les cheveux ondulés et la barbe de trois jours blondissant la peau dorée du jeune flic, Maggy insista pour le remercier. Le week-end d’après, ils déjeunaient dans un restaurant de la presqu’île de Crozon.
Deux mois plus tard, Maggy et Paul s’installaient définitivement à Brest, dans un petit appartement avec une minuscule vue sur le port.
*
— On arrive sur l’épave dans cinq minutes, crie à la cantonade Joseph Nédelec, le patron du Neptune. Vérifiez une dernière fois votre harnachement !
— OK ! répondent de concert les plongeurs.
C’est la première fois que Paul s’apprête à descendre à une telle profondeur. Bien sûr, Maggy sera là pour le guider et lui éviter toute erreur, mais son air renfrogné le perturbe. Bien avant les autres et pour se donner une contenance, il s’est équipé de ses bouteilles, et a tout vérifié.
Une dernière fois, il admire le Piton des Neiges4caressé par les nuages. Le volcan de la Fournaise n’est pas visible de leur position, mais Bruno, un grand Malbar5qui les accompagne, leur a promis de les y conduire, dès le lendemain. Après avoir visité les profondeurs de l’île, ils iraient en tutoyer les sommets. Leur organisme en prendrait un coup, c’est sûr.
— Paul ! Puisque tu es prêt, tu peux m’aider, lui demande une sirène en combinaison bleu ciel, le tirant de sa rêverie.
— Euh… Oui.
Mais Maggy est déjà debout et s’interpose, jambes écartées pour garder l’équilibre et montrer sa détermination.
« Casse-toi, connasse », semblent dire ses yeux soudainement devenus très sombres.
— On y est ! hurle le capitaine, les mains en porte-voix. N’oubliez pas les règles de sécurité. Pensez à bien respecter les paliers à la remontée si vous restez plus de cinq minutes. Le Haï Siang est à cinquante-trois mètres et l’eau, à cette profondeur, doit être à vingt-quatre degrés, donc pas de problème majeur.
— OK, braille le groupe avec enthousiasme.
— Maggy, je compte sur toi, ajoute le marin barbu en désignant Paul d’un coup de menton.
Elle lui répond en joignant le pouce et l’index, de la même manière qu’on le fait sous l’eau pour signifier que tout va bien.
4 Point culminant à 3070 mètres d’altitude sur l’île de La Réunion et d’origine volcanique.
5 Malbar : À La Réunion, désigne un Indien non musulman.
Une bruine qu’Erwan n’a pas vu surgir enveloppe à présent les Sept-Îles. L’étale de basse mer laisse une immensité de sable ondulant sous une affligeante lumière pâle.
Ivre de fatigue, il bâille bruyamment à s’en décrocher la mâchoire, quand une odeur incongrue s’impose à ses narines.
— C’est toi qui pues comme ça ?
Reconnaissant d’avoir été accepté à ses côtés, Élyos le gratifie d’un regard semblant dire : « Désolé, vieux, mais tu ne sens pas très bon non plus ».
Lorsque le portail couine en bas, le golden s’agite en gémissant. Trente secondes plus tard, la clé tourne dans la serrure de la porte du rez-de-chaussée.
— Merde, c’est Nicole ! On va se faire engueuler.
Confiant et fier de son nouveau statut de chien d’intérieur, Élyos se rue déjà dans l’escalier.
— C’est moi, monsieur Erwan !
Fidèle à ses habitudes, la femme de ménage se signale toujours ainsi en poussant la porte. C’est sa façon à elle de dire bonjour et de faire savoir qu’elle va prendre son travail. Pas question donc de se promener à poil.
— Bah ! Qu’est-ce que tu fiches là, toi ? Allez, file dehors !
Pour aérer, Erwan ouvre rapidement la fenêtre et aperçoit avec amusement le pauvre golden regardant vers l’étage, dépité. Son incompréhension ne dure que peu de temps, pressé qu’il est d’arroser consciencieusement chaque arbre et arbuste du jardin.
Malgré le mauvais temps, l’inconnue au ciré jaune, le fantôme de Kelly, est-elle là ce matin ?
Tu délires, mon vieux…
— Bon sang, je suis sûr que…
— Vous me parlez, monsieur Erwan ? l’interroge Nicole, dans l’escalier.
— Non, non. Je parle à Élyos.
La plage reste déserte. Même le couple de retraités doit faire la grasse matinée.
Cette fille au ciré jaune est-elle devenue sa muse ? Serait-elle une source d’inspiration nécessaire pour mener à bien ce récit qu’il se doit d’écrire, selon les conseils de son père ?
Un peu de caféine ne sera pas superflue pour m’aider à garder les paupières ouvertes.
*
— Vous sortez, monsieur Erwan ? Il fait un temps de cochon, ce matin.
La pluie ne mouille que les cons ! a-t-il envie de répliquer, selon un célèbre dicton breton.
— Quelques courses à faire, Nicole !
Hum ! Si ce dicton dit vrai, il y a peu de chance que je rentre sec.
Il enfile donc prudemment un imperméable couleur mastic et un chapeau hérités de son père, puis se saisit de sa canne au pommeau d’argent, celle qu’il déteste le moins…
*
À moitié dissimulée par un rocher dévoilé à marée basse, Delphine essuie ses petites jumelles et les range sous son poncho vert. La fenêtre de l’étage, objet de toute son attention, est grande ouverte. Les rideaux flottent dans le vent, mais elle ne voit personne derrière. Déçue, elle expire d’agacement.
Shit ! T’es vraiment qu’une pétocharde. Tu ne pouvais pas en profiter, hier ? Il a dû te reconnaître et il se méfie, maintenant, ce lâche.
La mer remontant très vite, son poste d’observation devient intenable.
C’est au pas de course qu’elle traverse la plage, son détecteur de métaux à la main. En arrivant sur la route, elle laisse passer deux cars de touristes et s’engage vers la ruelle où elle a trouvé la seule place de parking disponible. Au mépris d’une météo incertaine, les nombreux parkings sont bondés. Perros-Guirec et son chaos granitique offre autant de charme par temps de pluie que sous le soleil. Bien souvent, les tempêtes attirent encore plus de monde. Les vagues se fracassant sur les îlets ou sur la digue font régulièrement accourir une foule de curieux avides de sensations. Sans parler des grandes marées durant lesquelles se garer à proximité de la plage est mission impossible.
Bah ! Où elle est ? Je suis sûre que je l’avais garée ici.
Oh non ! On me l’a piquée !
Dépitée, Delphine lève les yeux vers un panneau rond représentant une dépanneuse remorquant un véhicule. Elle comprend alors que la fourrière a fait son travail.
Oh non ! Font chier ! Pays de cons !
*
Slalomant entre les tables, la serveuse s’approche, un plateau à la main.
— Voilà, M’sieur ! Long, sans sucre, comme d’habitude.
Erwan apprécie l’énergie de cette jeune femme à l’air impertinent. Juste ce qu’il faut, pas plus. Son statut d’handicapé physique lui interdit de voir autre chose que de la compassion dans son regard bienveillant. Il aime venir dans ce bar-crêperie de la place de l’église, avec vue sur les rues animées. Les crêpes y sont délicieuses et généralement, il n’a pas trop à attendre. Il faut dire que ses goûts sont peu originaux et ne varient guère : Il commande toujours une galette à l’andouille de Guéméné et son œuf miroir. Pensif, Erwan touille inutilement son café. Vieux réflexe de sa jeunesse où il le sucrait exagérément. Sans grands succès, il tente de chasser les idées qui le hantent. Sa sœur l’appellera sûrement à midi pour prendre de ses nouvelles. Inutile qu’il lui parle de ça, elle va encore s’inquiéter et lui prendre un rendez-vous chez le médecin.
— Eh bé ! Elle a l’air décidé, la petite, grommelle un vieil homme accoudé au comptoir.
Devant l’air interrogatif d’Erwan, le pilier de bar, un verre de vin blanc à la main, lui désigne d’un coup de menton la jeune femme sur le trottoir qui marche d’un pas soutenu, un détecteur de métaux à la main.
— Kelly ! marmonne Erwan.
Cette fois, c’est sûr, je délire. Je la vois partout, maintenant !
Ce profil, ces cheveux couleur de feu plaqués par la pluie…
Aussi vite que sa jambe récalcitrante le lui permet, il se lève en faisant un petit signe à la serveuse qu’il réglera plus tard.
Elle est là, de dos, à trente mètres devant lui.
Pas de doute, c’est bien elle. Même silhouette, même démarche nerveuse et gracieuse à la fois.
Kelly a troqué son ciré jaune contre un poncho vert.
La pluie a cessé, mais l’eau dégouline encore de quelques gouttières défaillantes dans les caniveaux. En le croisant, un groupe de collégiens se moque de son accoutrement. L’un des jeunes le compare ouvertement à l’Inspecteur Gadget.
P’tit con !
Il a envie de courir pour la rattraper, lui crier de l’attendre.
Bordel ! Foutue guibole !
*
Furieuse, Delphine arpente les rues à la recherche de coupables. Ne sachant où aller, elle aborde l’avenue principale du centre-ville. Un passant lui indique où se trouve le bureau de la police municipale.
Son détecteur de métaux sous le bras, elle traverse l’avenue en courant. L’adrénaline fait dangereusement monter sa tension.
Reste calme, surtout, ne t’énerve pas.
Derrière Delphine, soudain, des crissements de pneus et des coups de klaxon : sans doute un autre piéton aussi imprudent qu’elle, pense-t-elle.
Alors qu’elle s’engage dans la passerelle couverte, deux agents sortent précipitamment et se dirigent vers la ruelle qu’elle vient de quitter.
— Ça va, Erwan ?
— Je crois que je ne me suis jamais senti aussi bien, peste Erwan. Qu’est-ce que tu fous là ?
Estomaquée, Rosine Lefloch lui rétorque sur un ton courroucé :
— Je vais bosser, figure-toi ! Mais toi, qu’est-ce qui t’a pris de vouloir traverser sans regarder ? Tu aurais pu te faire tuer !
— C’est ce malade ! Je suis sûr qu’il a voulu m’écraser, réplique-t-il avec mauvaise foi, en désignant d’un doigt accusateur l’automobiliste arrêté une dizaine mètres plus loin.
— Mais tu as traversé juste devant lui ! J’étais derrière lui et je ne sais pas si j’aurais eu le même réflexe !
— C’est que tu conduis encore plus mal que lui ! Je ne monterai plus jamais en voiture avec toi !
— Ça va aller, Monsieur ? s’inquiète un policier municipal en se penchant vers Erwan.
— Il est en pleine forme ! le rassure Rosine. Croyez-moi, je suis son médecin.
Erwan estime que la véhémence de ses propos doit contribuer à ce diagnostic péremptoire de la part de son amie neurologue.
— Retrouvez donc ma canne, que je puisse me relever, au lieu de me faire la conversation, râle Erwan, contrarié de se retrouver au sol, le postérieur trempé.
Craignant de se faire rabrouer, un deuxième policier s’approche, la canne brisée en deux à la main. Le pommeau en argent ne paraît pas avoir souffert.
— Assassin ! Vous devriez avoir honte ! vocifère Erwan à l’attention de l’automobiliste belge qui l’a évité de justesse et qui fait désormais profil bas.
— Quand je vous dis qu’il est en pleine forme, marmonne Rosine en s’approchant des policiers aidant son ami à se redresser. Pourriez-vous le raccompagner chez lui, s’il vous plaît ? J’ai des rendez-vous à honorer…
— Il habite loin ? s’inquiète le premier policier.
— C’est la maison du docteur Levasseur, précise Rosine. Vous devez connaître ?
— Quoi ? Non ? Oh ! Mais oui ! Bien sûr. Ça alors ! Vous êtes le fils du docteur Levasseur. Ça alors !
Y a pas à dire, il a de la conversation celui-là.
— Jimmy ! Va chercher la voiture, on va ramener monsieur Levasseur chez lui.
Enfin une parole intelligente !
— Ça alors ! Ça alors !
Ça ne pouvait pas durer !
En attendant son collègue Jimmy, le policier municipal se croit obligé de se présenter à Erwan.
— Meinard ! Jean-Louis Meinard, dit-il en lui tendant une main ferme.
— Félicitations ! ironise Erwan.
— Votre père, c’était notre médecin de famille. Ma mère m’a raconté que quand j’étais petit, je lui ai flanqué un grand coup de pied dans le tibia.
Tout petit, déjà idiot et violent le Jean-Louis. Ça n’a pas dû s’arranger.
— Figurez-vous que ma mère m’avait emmené pour une angine. Le docteur a vu que j’avais une dent de lait qui brinquebalait. Bim ! Ni une ni deux, il l’a fait tomber. Bam ! Ni une ni deux, je lui ai balancé un grand coup de tatane.
Meinard n’en finit pas de s’esclaffer en montant dans le Kangoo. Il se croit maintenant obligé de répéter son histoire à l’agent Jimmy, consterné par la balourdise de son collègue.
Erwan remercie néanmoins les deux policiers en descendant de la voiture.
Nicole, qui vient de terminer son ménage, est surprise de le voir raccompagné ainsi.
— Qu’est-ce qui vous arrive, M’sieur Erwan ?
— J’ai été agressé par un Belge qui n’aime pas les canards boiteux.
— Pas possible ? Dites ! poursuit-elle en rouvrant le portillon. Vous avez laissé la fenêtre ouverte là-haut. Avec cette pluie, ça a fait un peu de dégâts, mais j’ai mis vos papiers à sécher sur le radiateur.
*
Une fois de plus, puisque personne n’a osé le faire, Erwan s’insulte copieusement en buvant son énième café. Pourquoi s’en est-il pris ainsi à Rosine et à ce flic plutôt sympa ? Et ce pauvre Belge qui n’y était pour rien finalement…
Cet incident lui rappelle que la terre continue quand même de tourner. Pourquoi s’est-il éloigné à ce point du monde qui existe autour de lui ?
« La faute au fantôme de Kelly, tout ça. Pourquoi vient-elle me tourmenter après tout ce temps ? » soliloque-t-il amèrement, convaincu que c’est un impossible mirage.
Par la fenêtre de la cuisine, il observe la mer flirtant maintenant avec la digue.
Tout simplement parce que tu n’arrives pas à l’oublier…
Malgré les efforts d’Erwan pour tirer un trait sur le passé, Kelly est toujours là, tapie dans les nimbes de sa mémoire, guettant le meilleur moment pour revenir le tracasser. Bien que cela ne soit pas très rationnel, il est à présent convaincu que Kelly sait qu’il parle d’elle dans son récit. Même si, pour ne plus être intimidé par le souvenir de son regard, il l’a appelée Maggy et s’est affublé du prénom de Paul…
Ne serait-ce que pour la faire revivre encore un peu, ou chasser son fantôme, il doit continuer d’écrire.
*
Paul met quelques secondes avant d’entamer sa descente. Ses premières expériences en mer d’Iroise6l’ont habitué à attendre quelque peu que l’eau s’insinue lentement sous sa combinaison, et se réchauffe au contact de son corps, devenant finalement supportable.
Sous cette latitude, elle est presque aussi chaude que l’air.
Il palme à présent aux côtés de Maggy. Une rancœur persistante les empêche de se prendre la main, comme ils le faisaient avant, du temps où elle l’initiait à cette activité.
Plus bas, deux autres plongeurs les devancent d’une dizaine de mètres. Maggy préfère s’écarter de leur chapelet de bulles. Docile, Paul la suit. Seul le bruit de leur respiration couvre le grand silence.
Afin d’échapper à leur regard, une tortue nage plus vite et change de direction.
Lorsque l’ossature de l’épave du Haï Siang se profile, Paul sent enfin s’envoler l’angoisse de rencontrer un squale. Ils sont réputés pour être féroces ici, et les morsures, parfois mortelles, ne sont pas rares.
C’est la première fois qu’il descend à une telle profondeur. Son cœur cogne plus fort dans sa poitrine et dans ses tympans. Sa respiration devient plus saccadée. Il s’essouffle et à terme, cela risque d’amoindrir trop rapidement la capacité de sa bouteille. Comprenant qu’il hyperventile, Maggy pose une main sur son avant-bras. Grâce à des gestes codifiés, elle lui fait signe de se calmer et de reprendre une respiration plus apaisée. Il acquiesce de la tête et obéit à ses conseils.
Les flashs des deux premiers plongeurs crépitent plus bas. Maggy palme plus fort pour rejoindre ses amis. Paul en fait de même. Sa silhouette moulée par le néoprène bleu et blanc ne lui a jamais semblé aussi gracile et sexy. Ses cheveux roux flottent derrière elle, tels ceux d’une sirène. Il sent soudain une douce chaleur l’envahir. En quelques battements de jambes, il la rejoint et pose une main insistante sur sa croupe. Malgré l’embout en caoutchouc inséré entre ses mâchoires, Maggy comprend qu’il sourit anormalement. La main de Paul se pose maintenant sur sa poitrine comprimée. Ses yeux fiévreux et son sourire extatique en disent long sur son état. Elle lui fait de nouveau signe de se calmer et de se concentrer sur l’épave du Haï Siang. Paul n’en a cure. Il se sent admirablement bien et ne peut réprimer cette soudaine envie charnelle. Sous le regard incrédule de deux autres nageurs qui les ont rejoints, Paul montre un empressement inouï. L’un d’eux fait signe à ses compagnons qu’il s’agit à coup sûr des symptômes de l’ivresse des profondeurs. Mais Paul est avec Maggy et connaissant son expérience, ils sont persuadés qu’elle saura gérer cette situation plutôt cocasse. Elle connaît parfaitement les symptômes de la narcose. Ce phénomène touche parfois les néophytes dès qu’ils descendent à une quarantaine de mètres. L’azote en trop grande quantité agit tel un excès d’alcool dans le sang.
Lorsque les deux hommes se retournent deux minutes plus tard, Paul, cerné par des myriades de poissons multicolores, est assis sur ce qui reste d’un escalier rongé par la corrosion et tente de se déharnacher de son attirail. Il s’amuse de l’air débonnaire d’une rascasse-lion. Les bulles d’air s’échappent en continu de son détendeur. Maggy le secoue violemment pour le ramener à la raison, allant même jusqu’à le gifler. Après un instant de stupeur, il fait volte-face, oubliant de reprendre l’embout le reliant à la bouteille d’air. Si, par automatisme, ses muscles pulmonaires se contractent, ce sera la catastrophe. Maggy l’agrippe violemment pour le stopper et introduit de force le caoutchouc entre ses lèvres. L’oxygène coule de nouveau dans ses artères. Il fait signe avec le pouce et l’index que tout va bien, malgré la peur qui se lit dans ses yeux maintenant qu’il réalise l’énormité qu’il s’apprêtait à commettre.
En quelques gestes précis, elle l’aide à reprendre une tenue correcte et signifie à ses compagnons qu’ils vont remonter sans plus attendre. Rassurés, les autres plongeurs poursuivent leur exploration. Pour éviter de trop longs paliers de décompression, ils ne doivent pas s’éterniser.
Dans le bateau, Joseph Nédelec, le patron du Neptune, baisse sur ses yeux la longue visière de sa casquette bleue dont les ornements d’or et d’argent prétendent mensongèrement qu’il a navigué sur le porte-avions nucléaire Charles de Gaulle.
Il fouille la surface de l’eau à la recherche de bulles d’air, mais la mer s’est formée, rendant impossible toute tentative de repérage. Son GPS et les amers7— le phare de Saint-Gilles, et le clocher d’une église — révèlent qu’il n’a que peu dévié de sa position initiale au-dessus du Cochon sauvage, nom français du navire formosan englouti. Il consulte le chronomètre de sa grosse montre étanche. Cela fait quarante-huit minutes que l’équipe de Franck est descendue. Elle doit en être à son troisième palier de décompression ; trente-neuf minutes au total. Encore quelques instants à patienter et les plongeurs émergeront émerveillés, il le sait.
Lorsqu’entre deux clapots, Joseph voit apparaître un plastron gonflé et le haut d’une bouteille, sans que le nageur relève la tête, il comprend qu’il y a un problème. Pour ne pas risquer de blesser quelqu’un avec l’hélice, il pagaie de toutes ses forces vers la forme ballottée par les vagues. Avec sa gaffe, il accroche une des bretelles du harnais et tire le corps inerte vers lui en sortant la tête de l’eau.
— Merde ! Paul !
Ahanant sous l’effort, Joseph le hisse à bord de son embarcation.
Que s’est-il passé ? Où sont les autres ?
Toutes les têtes ne tardent pas à émerger, celle de Bruno, le guide réunionnais, pour commencer, suivie de près par le reste du groupe. Franck, le chef de palanquée responsable de la sécurité de ses plongeurs, ferme la marche.
— Que s’est-il passé ? s’étonne-t-il en apercevant le corps sans connaissance de Paul. Où est Maggy ?
— C’est peut-être à vous de me le dire ! gronde Nédelec en ouvrant la combinaison de Paul afin de dégager sa poitrine.
Les membres de l’équipe se bousculent à l’intérieur de l’embarcation pour se débarrasser de leurs palmes et de leur système de respiration.
Éric, infirmier de profession, pose son oreille sur la poitrine de Paul, et entame aussitôt un bouche-à-bouche, tandis que sa compagne, comprenant ce qu’il y a à faire, entreprend un massage cardiaque.
Avec fébrilité, Franck se harnache avec une nouvelle bouteille.
— Il faut retrouver Maggy ! braille-t-il vers Joseph, prêt à remettre le 75 CV en marche.
Se sentant également responsable, Bruno l’imite et plonge à son tour.
6 Mer baignant les côtes occidentales du Finistère, en Bretagne
7 Phares, montagnes, clochers : en navigation, les Amers sont des points de repère à terre utilisés pour se repérer en mer.
