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Obsédé par la tragique disparition de son fils qu’il n’a pas su protéger des menaces d’un politicien véreux, le commandant Alban Marec se laisse irrémédiablement emporter par une soif de vengeance et flirte dangereusement avec l’illégalité, ce qui lui vaut une sanction disciplinaire.
Fraîchement muté au commissariat de Brest, sa ville natale, Alban entame un nouveau départ. Mais très vite, son passé le rattrape et il devra combattre bien des démons pour ne pas replonger dans une quête destructrice…
Un flic brisé, une vengeance prête à tout balayer. Pascal Tissier nous sert un polar haletant qui mêle suspense, émotion et secrets enfouis. Suivez le commandant Marec dans une course effrenée à la recherche de la vérité. Impossible à lâcher !
À PROPOS DE L'AUTRICE
Avant d’être romancier, auteur d’une quinzaine d’ouvrages, Pascal Tissier était expert criminaliste au sein de l’Institut de Recherche Criminelle de la Gendarmerie Nationale.
Après plusieurs années passées à traquer l’indice le plus infime sur de sordides scènes de crime, qui inspirent ses récits, il prête son expérience et son exigence de l’exactitude dans les enquêtes qu’il mène pour exécuter ses thrillers et polars.
Si son travail passionnant l’a conduit à vivre sur la plupart des continents, il a aujourd’hui posé ses valises à Perros-Guirec où il organise le festival du polar « Le Roz et le Noir ».
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Seitenzahl: 381
Veröffentlichungsjahr: 2025
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CE LIVRE EST UN ROMAN.Toute ressemblance avec des personnes, des noms propres, des lieux privés, des noms de firmes, des situations existant ou ayant existé, ne saurait être que le fait du hasard.
Ce qu’ils attendent de nous, ce n’est pas un regret, mais un serment.Ce n’est pas un sanglot, mais un élan.
Pierre Brossolette, 18 juin 1943
Au bout d’une longue allée gravillonnée, l’imposante demeure d’Antoine de Beaupré se cache timidement des regards indiscrets derrière un rideau de gigantesques camélias et de rhododendrons en fleurs. Le terrain légèrement en pente offre une vue imprenable sur la rade de Brest. En dépit des promesses du ciel, un vent de nord-ouest s’est levé et fait voler les pétales fragiles, colorant la pelouse en rose et pourpre. Une rafale encore plus impétueuse ose même souffler les douze bougies posées sur le gâteau à deux étages trônant au milieu de la table en fête. Les joues gonflées de Céline et d’Alan restent un court instant en suspens et les deux enfants éclatent d’un rire cristallin qu’une seconde bourrasque emporte vers les flots moutonneux du port.
Contrariée, Gaëlle de Beaupré se confond en excuses de ne pas avoir dressé la table à l’intérieur de la grande salle à manger, comme son mari le lui suggérait.
— Il faisait si doux ce matin et il n’y avait plus de vent. Je pensais qu’on allait enfin savourer ce printemps.
Profitant d’une seconde d’inattention de sa mère, Céline chipe une violette en sucre qu’elle porte à ses lèvres gourmandes. Une goutte de chantilly vient s’écraser sur le nœud en soie rose de sa nouvelle robe achetée pour l’événement.
— Regarde-moi cette sale môme qui ne sait même pas se tenir à table. Ce n’est pas parce que nos invités ne sont que nos employés qu’on peut se permettre de faire n’importe quoi ! Pas vrai, Papa ?
Du haut de ses dix-huit ans, Florian ne manque jamais une occasion de rabrouer sa jeune sœur qu’il trouve trop joyeuse, sans doute trop belle, et surtout trop proche du fils des gardiens de la propriété familiale. Selon lui, sa mère a eu la fâcheuse idée de le priver de son statut de fils unique et potentiel seul héritier. Et cela, il ne l’a toujours pas pardonné à Céline. Comble d’ironie, sa mère a accouché de cette sale gamine le même jour que Rozenn, la femme de l’homme à tout faire du domaine. Et à présent, tous les 8 avril, il faut se coltiner et partager ce dessert avec des gens qui ne sont pas de leur classe.
Ne voulant pas gâcher la fête, Antoine de Beaupré essuie la crème chantilly à l’aide de sa serviette et claque affectueusement la fesse de sa fille.
— Allez, Céline ! Glisse-toi sous la table et dis-nous pour qui est la première part.
— C’est pour Alan, s’exclame la jeune fille avant même de s’être cachée sous la lourde nappe.
— Tous les ans, c’est la même chose, peste Florian. J’en ai marre de ces simagrées. Désolé, mais j’ai mieux à faire. Ne m’attendez pas pour dîner, je passe la soirée chez Karl. Au fait, Papa, je t’emprunte ta BMW, mon cabriolet est chez le carrossier.
Sans un mot d’excuse pour les convives, Florian bouscule sa chaise et s’éclipse sous le regard bienveillant de ses parents.
Antoine a toujours été admiratif de l’allure racée et altière de son fils. Il voit en lui son digne successeur à la tête de l’entreprise d’import-export qu’il a réussi à monter avec force et conviction, et parfois, il faut bien le dire, avec l’aide des gros bras de certains dockers du port de commerce de Brest. Florian commet parfois quelques abus et se montre souvent blessant avec le personnel, mais n’est-ce pas là l’étoffe du futur grand patron de la société Cap Armorique ?
À peine contrariés par le comportement du jeune homme, les deux enfants engloutissent leur gâteau dégoulinant de crème. Gaëlle a bien parmi son personnel une cuisinière, mais elle met un point d’orgueil à confectionner elle-même ses desserts. Bien qu’issue d’un milieu légèrement plus modeste que son mari, elle s’est rapidement adaptée à sa situation très confortable et à cette grande bâtisse bourgeoise. Pour autant, elle s’est vraiment attachée à Yann et Rozenn Marec, mais aussi à leurs deux enfants, Alan et Chloé. Leur présence la rassure lorsqu’Antoine s’absente plusieurs jours pour ses affaires en Grande-Bretagne ou en Afrique.
Voilà près de quatre ans que Yann est leur employé et cumule les fonctions de jardinier et de gardien. Sa trop courte carrière au sein de la gendarmerie ne lui permet pas de bénéficier d’une pension à taux plein. Gaëlle ignore pour quelle raison Yann a quitté cette institution, mais outre les qualités morales de cet homme, il n’est pas mauvais d’avoir un ancien flic dans son carnet d’adresses et sous ses ordres. C’est du moins ce que pense son mari.
Yann et Rozenn ne se sentent jamais très à l’aise lors de cet incontournable repas annuel, mais, d’après Gaëlle, il n’est pas envisageable d’y échapper. Il leur est souvent difficile de rivaliser avec les somptueux cadeaux auxquels ont droit les enfants. Cette année, leurs hôtes ont eu la bonne idée d’offrir à leur fils un pantalon de velours et un pull chaud pour l’hiver prochain.
Depuis qu’il est en âge d’affirmer ses goûts, Alan refuse systématiquement de porter les vêtements très chics et si peu utilisés du fils prodige de la famille Beaupré que Gaëlle leur donne généreusement. Cette fois-ci, c’est différent, l’étiquette atteste que, pas une seule fois, ce crétin acnéique qu’il exècre n’a endossé ces habits.
Après s’être essuyé la bouche avec sa serviette, Antoine se lève et offre un cigare à son convive que celui-ci refuse poliment. Ce geste signifie systématiquement que la fête est terminée et qu’il est grand temps que chacun reprenne sa place.
— Maman ! Alan peut rester encore un peu ?
— Allez jouer, mais ne te salis pas !
Le grand parc et ses multiples bosquets et parterres leur servent souvent de terrain de jeu. La frimousse de l’espiègle Céline a quelque peu perdu de sa candeur enfantine. Ses traits et ses formes féminines s’affirment au fil des saisons et laissent déjà entrevoir la plantureuse jeune fille qui fera la fierté de ses parents. Malgré cela, Céline apprécie encore ses jeux innocents de cache-cache avec Alan, son complice de toujours. Contrairement à lui, elle a moins de scrupules à piétiner les plates-bandes savamment entretenues par Yann.
— Ça y est ! s’écrie la jeune fille, s’estimant suffisamment invisible.
Alan a bien repéré les traces de pas dans la roseraie fraîchement sarclée. Par jeu, il fait mine de chercher plus loin. Soudain, des cris et des gémissements le font sourire un instant. Mais bien vite, les jérémiades deviennent plus inquiétantes.
— Qu’est-ce qui t’arrive ?
— Regarde-moi ça ! pleurniche-t-elle.
La jolie robe a effectivement piètre allure. Un des volants s’est accroché dans les épines des rosiers et Céline a eu la mauvaise idée de tirer dessus pour se dégager. La situation s’aggravant, elle a mis les mains dans le buisson, se blessant au poignet. La veine transpercée laisse échapper un filet de sang suffisamment abondant pour l’effrayer.
— Ce n’est rien ! la rassure Alan en sortant son mouchoir de sa poche.
Céline sèche ses larmes, mais le spectacle de sa robe la désole.
— Tu crois que je vais mourir ? se lamente-t-elle en regardant son avant-bras souillé d’hémoglobine.
— Oui, mais pas tout de suite ! Seulement lorsque tu seras très vieille, ironise gentiment le garçon.
— J’ai peur, Alan ! Maman m’a dit que les piqûres de rosiers, c’est mortel. Est-ce que tu seras toujours près de moi quand nous serons très vieux ?
— Ne crains rien, je veillerai toujours sur toi.
— Tu le promets ?
Après une inspiration lui permettant de rassembler son courage, Alan arrache un aiguillon très dur sur un des rosiers et se le plante dans le creux du poignet. Pareillement à ce qu’il a vu faire dans un film, il mêle son sang à celui de Céline.
— Croix de bois, croix de fer, si je mens, je vais en enfer !
Subjuguée par la bravoure du garçon, la jeune fille l’embrasse tendrement sur la joue. Quand les lèvres humides glissent doucement sur les siennes, Alan est surpris d’une telle impudeur. Mais ne vient-il pas de lui montrer qu’il est un homme ? Toujours comme dans les films, il pose sa main sur la nuque de son amie. Les joues en feu, les deux enfants voient s’évanouir un pan entier de leur innocence.
— Qu’est-ce que vous fichez là, espèces de petits saligauds ? Enlève tes sales pattes de ma sœur !
— Florian, tu m’as fait peur ! Tu viens de dire à Papa que tu partais.
Déjà très penché sur l’alcool et les interdits, le jeune Beaupré a fait un petit détour discret par la cave afin de subtiliser une bouteille de Jack Daniel’s. Il rejoignait à pas de loup la voiture de son père lorsqu’il a entendu les atermoiements de cette petite peste.
Pour le jeune roquet, cette fois, c’en est trop ! Une si belle occasion ne se présentera pas de sitôt.
D’un geste las, Paul Lagerie, patron du commissariat de Brest, replie la chemise cartonnée qu’il glisse négligemment devant lui. En s’adossant poussivement contre le dossier de son fauteuil, sa lourde carcasse fait gémir le cuir fauve. Après une énième alerte cardiaque il y a six mois, son médecin lui a interdit définitivement de fumer, mais bon Dieu qu’il lui est difficile d’effacer plus de quarante années de tabagisme effréné. L’addiction au poison est aussi envahissante que cette gestuelle maintes fois répétée depuis l’adolescence. Afin de berner son ennui, il mâchouille la fausse cigarette électronique que lui a prescrite son toubib. Ce ridicule tube en plastique lui délivre son indispensable dose de nicotine qui l’empêche de tout envoyer valdinguer. Mais il le sait, son cœur ne supportera probablement pas une dernière crise d’apoplexie dont il est parfois coutumier. Cet ustensile ridicule a au moins un autre avantage, il lui permet de ne pas s’affubler de ce non moins ridicule masque chirurgical imposé par les autorités sanitaires afin d’endiguer les contaminations relatives à la crise de Covid. D’ailleurs, pas grand monde ne le porte ici. Le Finistère est paraît-il, et pour l’instant, un des départements les moins impactés.
D’un geste calme et mesuré qui le surprend lui-même, le commissaire Lagerie lisse sa chevelure éparse sur le sommet de son crâne luisant.
— Vos états de services sont sans doute éloquents, commandant, mais il n’en demeure pas moins qu’on vous a bombardé ici avec une sanction disciplinaire. Même si je connais les circonstances, je ne comprends pas qu’on vous ait muté ici.
Sur un ton rocailleux et faussement calme, le vieux flic se croit obligé de me sortir sa tirade sur les dangers de la faune locale. Est-ce ce contrôle permanent qui le rend si pathétique et si peu convaincant ?
— Commissaire, je suis né ici, j’y ai vécu jusqu’à vingt ans. Mon père y était gendarme. Merci de garder votre pitch pour un jeunot qui viendrait de Paris, Strasbourg ou que sais-je !
J’en ai assez entendu et, d’une manière peu révérencieuse, je me lève pour signifier à mon supérieur que l’entretien est terminé. Lagerie me toise d’un air contrit. Il hésite assurément entre l’explosion de colère, que lui a formellement interdite son cardiologue, et une résignation nettement plus prudente. Je le sais, un de mes nouveaux collègues me l’a confié.
Mon nouveau patron doit se dire qu’après tout, si son cœur tient le coup, dans à peine un an, il sera en retraite. Il aspire immédiatement une salvatrice dose de nicotine et me lance :
— Asseyez-vous, commandant, je n’ai pas terminé !
J’hésite, moi aussi. Le ton employé ressemble plus à une invitation qu’à un ordre. Le commissaire soupire en posant ses mains à plat sur son bureau et me regarde droit dans les yeux.
— Marec ! Vous croyez que je ne sais pas tout ça ? Vous êtes aussi borné que votre père, hein ! Je connais la douleur qui vous ronge.
Je suis stupéfait. C’est la première fois que je rencontre quelqu’un capable d’évoquer la mémoire de mon père.
— Vous avez connu… ? marmonné-je.
Le commissaire opine du chef et un pâle sourire éclaire ce visage triste et cireux. De vieux souvenirs semblent affluer d’un passé dont il se demande parfois si c’est vraiment le sien.
— Yann et moi, nous nous sommes connus au collège. Nous avons fait les mêmes conneries de jeunes et nous sommes partis faire notre service militaire le même jour. Lui en tant que gendarme auxiliaire, moi dans la marine nationale. À l’issue, votre père a rempilé chez les bleus et, moi, j’ai préféré faire l’école de police. Mais vous devez savoir déjà tout ça.
Je lui avoue que je ne connais que très superficiellement la carrière de mon père, et uniquement grâce à mes recherches personnelles. Car, pour une raison que j’ignore, le sujet était devenu tabou chez les Marec.
— À cause de son foutu caractère, il a tout bazardé pour une connerie ! grommelle Lagerie, presque à regret.
Il tire une nouvelle bouffée sur sa fausse cigarette et, après un moment de silence où il semble chercher ses mots, il poursuit :
— Je connais votre douleur, Marec, mais je sais aussi que vous êtes un bon flic. J’attends que vous en apportiez la preuve.
Ça y est, après le sermon, on verse dans la condescendance. Lagerie se comporte avec moi ainsi qu’il le ferait avec un petit truand afin de le remettre dans le droit chemin, à moindres frais. Que peut-il réellement connaître de cette souffrance qui ne m’a fait aucune concession, laissé aucun répit ? Chaque jour qui passait me laissait encore plus dévasté que la veille. Tel un vampire, la culpabilité suçait toute envie de vivre. Combien de fois avais-je envisagé d’en finir pour ne plus me sentir coupable ?
De nouveau, je pose les mains sur les accoudoirs de mon fauteuil.
— Moi aussi, j’ai perdu un fils ! souffle le commissaire pour me couper dans mon élan.
L’aveu est tombé tel un couperet.
— Moi aussi, poursuit-il, j’ai pleuré en cachette pendant des mois. Moi aussi j’ai hurlé contre l’injustice de la vie. Erwan avait neuf ans. Ce fumier de crabe l’a emporté en à peine huit mois. Avec ma femme, on n’a rien compris, mais on ne cherche plus à comprendre.
Une boule énorme envahit mon larynx et m’empêche d’exprimer une quelconque réaction. Personne ne m’a parlé ainsi de la perte d’un enfant. Je devrais sans doute avoir un minimum d’apitoiement pour cet homme se confiant comme je l’ai fait en lui parlant de mon père. Mais je me contente d’opiner simplement de la tête et me dirige vers la porte. Je me retourne une dernière fois et murmure, la voix encombrée :
— Vous avez certainement une tombe pour vous recueillir, commissaire. Pas moi !
En retournant dans mon bureau, je sens le lourd regard de mes collègues se poser sur ma nuque et j’entends même quelques murmures peu complaisants à mon égard.
— Ça va être gai ! persifle un flic rondouillard.
— Ouais, t’as raison. On avait bien besoin de cette tronche de carême, pouffe sa collègue.
Cette gouaille des docks que je retrouve après plus de dix ans d’absence pourrait, dans d’autres circonstances, me réchauffer le cœur. Au lieu de ça, elle parvient presque à m’agacer. Je connais cet humour caustique, que j’ai moi-même pratiqué si longtemps, considérant que l’humour ou la dérision était une clé qui ouvre bien des portes. Je pense qu’il n’y a aucune haine contre moi, mais là, je réprime difficilement une furieuse envie de mordre. Je me retourne subitement lorsqu’une main dissuasive se pose sur mon épaule.
— Eh bien, tu as fait vite, on dirait. Moi, quand je suis arrivé, le boss m’a gardé deux plombes dans son bureau.
Les grands yeux clairs et malicieux de Loïc Durieux illuminent immédiatement le couloir triste des bureaux de l’antenne de la police judiciaire. Probablement à cause de son accent parisien, ses collègues le surnomment familièrement PSG.
— J’allais chercher un café, tu en veux un ?
Un gobelet fumant à la main, je jette un œil morne et désintéressé par la fenêtre de mon bureau dans la cour fermée du commissariat.
Ici comme ailleurs, des générations de flics s’évertuent à endiguer une criminalité en constante augmentation. Si, pendant longtemps, la Bretagne s’est tenue éloignée du palmarès des régions les plus criminogènes, à son tour, elle est gangrenée par la voyoucratie des grandes métropoles.
Au cours des décennies, les techniques utilisées par les deux parties sont devenues de plus en plus sophistiquées. Mais la mentalité des truands a elle aussi tristement évolué. De petites frappes opportunistes prêtes à trahir père et mère se sont engouffrées dans le paysage du trafic de stups en tout genre, et la kalachnikov résonne parfois dans certaines cités du Finistère.
Bien souvent, il m’arrive de me demander s’il me reste suffisamment de foi pour continuer ce job si envahissant.
Jeune policier, je rêvais d’une affectation dans une ville non loin des rivages qui avaient bercé ma jeunesse. Pas nécessairement à Brest, car lorsque les mauvais jours s’installent, la ville paraît se replier sur elle-même. Je ne souhaitais pas non plus être trop loin de ma mère. Bien qu’encore très alerte, Rozenn Marec se sent parfois bien seule depuis la mort de son mari. Un petit coup de pouce du destin m’avait permis d’être affecté à Quimper, le chef-lieu du département, où finalement, j’étais parvenu à faire ma place et ma vie.
Jusqu’au jour où tout avait dérapé.
Ce retour aux sources sonne à présent pour moi tel un échec cinglant.
En pleine méditation, sur le parking en contre-bas, j’aperçois une femme traînant par la main une fillette distraite, à la démarche pour le moins chaotique. Que viennent-elles faire ici ? Pourquoi ne passent-elles pas par l’entrée principale, rue Colbert ?
— Tu n’as pas emporté tes affaires ? s’inquiète Loïc.
Je me retourne pour lui désigner l’enveloppe en papier kraft posée sur mon bureau.
— Tout est là.
Loïc hausse les sourcils. S’il n’en dit rien, il doit penser lui aussi qu’il a hérité d’un bien triste binôme. Je me rends compte de son malaise et m’apprête à le rassurer lorsque le téléphone sonne.
— Ah ! Les affaires reprennent ! s’exclame Loïc en décrochant. Oui, capitaine Durieux. […] Euh… oui, il est là. […] OK, je vous l’envoie.
J’ignore s’il se force pour conserver cette attitude positive à mon égard, ou si cela fait tout simplement partie de sa nature joviale.
— Il faut que tu montes aux RH, c’est le bâtiment en face, au dernier étage.
— Qu’est-ce qu’ils veulent ?
— Bof ! Ils vont sûrement te demander un tas de renseignements et de paperasses qu’ils ont déjà.
*
En passant devant le bureau d’accueil, je reconnais la fillette que j’ai aperçue dans la cour quelques minutes auparavant. Son regard presque inquisiteur et son attitude cadrent mal avec le physique d’une gamine de dix ou douze ans et trahissent une probable déficience mentale. Ses yeux couleur noisette au-dessus d’un nez mutin me troublent sans que je puisse dire pourquoi.
— Jade, viens ici ! ordonne celle qui doit être sa mère.
Une fraction de seconde, j’observe cette femme au corps harmonieux, dont la longue chevelure brune cache volontairement le visage. Le masque bleu qu’elle porte sur le nez et la bouche accentue sa volontaire discrétion, mais mon instinct de flic me susurre qu’il doit encore s’agir d’une femme battue. L’œil innocent et amusé de Jade m’accompagne jusqu’à la porte vitrée donnant sur le parking central. Un fourgon de la BAC1 s’arrête au fond de la cour et vomit une poignée d’individus enchaînés, clamant haut et fort leur honnêteté. Je comprends que, finalement, je ne serai vraiment pas dépaysé. La police n’interpelle que des innocents, laissant honteusement courir les vrais coupables.
En faisant le tour de la place, j’ai la désagréable impression d’être observé. Un rapide coup d’œil en direction de l’étage du bâtiment que je viens de quitter me confirme que, malgré cette torpeur qui me bouffe la vie et me rend si déplaisant pour mon entourage, mon intuition reste intacte. L’imposante masse du commissaire Lagerie se tient légèrement en retrait derrière sa fenêtre.
Lorsque je franchis la porte entrouverte, la fonctionnaire des ressources humaines qui m’accueille me paraît angoissée. Est-ce à cause de mon dossier sulfureux ou l’a-t-on briefée sur mon humeur chagrine ?
— Bonjour, commandant. Excusez-moi de vous avoir dérangé dans votre travail, j’ai juste quelques détails à vous demander qui ne figurent pas dans le formulaire que vous avez rempli.
Mon soupir de lassitude la contracte davantage.
— Vous voulez un café ? s’empresse-t-elle d’ajouter.
Je m’apprête à refuser assez vertement, mais je suis surpris de m’entendre lui répondre :
— Merci, vous êtes gentille, je viens d’en prendre un.
De nouveau, ce regard insistant et compatissant m’interpelle. La jeune femme de plus en plus troublée me tend le document que j’ai renseigné quelques jours plus tôt, lors de ma première visite.
— Je suis désolée, mais il me manque votre adresse et un numéro de téléphone fixe.
N’ayant pas encore trouvé d’appartement me convenant, je n’ai pas renseigné cette rubrique.
— Ça va vous paraître curieux, mais, à mon âge, je suis encore chez ma mère, le village de pêcheurs de Maison-Blanche. Rassurez-vous, c’est provisoire.
— Oui, je connais.
— Mais, dites-moi, vous ne m’avez pas fait venir uniquement pour ça ?
— Euh… C’est que… Je n’ai pas osé me rendre dans votre bureau.
Après quelques déglutitions d’angoisse, elle se lance :
— Vous ne… Tu ne me reconnais pas ?
Allons bon ! Voilà que de nouveau ma mémoire est prise en défaut. Les traitements antidépresseurs ingurgités pendant des semaines n’y sont sans doute pas étrangers, car, d’habitude, je suis assez physionomiste. Ma moue dubitative paraît la contrarier.
— Laëtitia.
Bon sang ! Qui est cette Laëtitia ? Ce n’est pourtant pas le genre de fille qui passe inaperçue.
— C’est vrai que j’étais beaucoup plus jeune, poursuit-elle. Je suis une amie de Chloé.
Je n’ai qu’un vague souvenir de cette soi-disant amie de ma sœur. À cette époque, je ne m’intéressais guère à ce genre de fille bien plus âgée que moi. Trois ou quatre ans, c’est pratiquement une génération lorsqu’on en a treize.
— Laëtitia Langlois ! Pardon, mais vous avez… Enfin, tu as bien… grandi.
Je me surprends même à lui demander de ses nouvelles. Trop heureuse d’avoir rompu la glace, Laëtitia me raconte son mariage raté avec un docker très volage, son divorce tumultueux et le désert de sa vie affective. Elle en vient même à ajouter qu’heureusement, elle n’a pas eu d’enfant avec ce sale type qui a brisé sa vie.
— Mais je t’ennuie avec mes histoires. Ce n’est rien par rapport à ce que tu as vécu.
J’acquiesce simplement de la tête.
— Je n’ai plus de nouvelles de Chloé, elle va bien ?
Ma grande sœur a dépensé une telle énergie pour me sortir de ce gouffre où j’avais plongé qu’elle m’en garde encore une certaine rancœur. À l’instar de la plupart de mes amis ou des membres de ma famille, je me suis montré odieux et ingrat avec elle. Seule ma mère est parvenue à tout me pardonner. Mais c’est ma mère. Ne souhaitant pas épiloguer sur mon cas, je me sens obligé de mentir.
— Chloé est très occupée par son job… enfin, tu comprends. Bon ! Je pense qu’on aura l’occasion de se revoir.
Je me lève pour prendre congé et elle m’accompagne jusqu’à la porte.
— Tu sais, je voulais te dire, quand j’ai appris pour ton fils… J’ai été terriblement choquée. C’est tellement…
— Merci, Laëtitia.
1Brigade anticriminalité.
De retour dans mon bureau, je suis à peine surpris de retrouver la jeune Jade et son sourire énigmatique.
Dans le plus grand silence, sa mère relit la déclaration de la plainte qu’elle vient de déposer. Elle a retiré ses lunettes noires et remonté ses longs cheveux soyeux derrière ses oreilles, mais, malgré la proposition de Loïc, elle a préféré garder son masque. Je peux malgré tout apercevoir les stigmates des violences qu’elle a subies. Sans doute par pudeur ou gêne envers l’inconnu que je suis, elle laisse retomber sa chevelure.
— C’est tout à fait ça, murmure-t-elle d’une voix atone.
Loïc lui tend un stylo pour signer sa déposition.
— Ça ne peut plus durer. Il faut vraiment te… vous décider à quitter cet abruti.
Jade, qui ne cesse de me dévisager, paraît amusée par la grossièreté prononcée par ce policier. Pour je ne sais quelle raison, il m’est difficile de soutenir le regard interrogateur de cette enfant. Quelque chose en elle me dérange et m’interpelle.
Pour m’occuper les mains et l’esprit, je sors de l’enveloppe les maigres affaires dont il n’est pas envisageable de me séparer. Avec délicatesse, je pose le stylo-plume que m’avait offert ma mère lors de mon intégration à l’école des officiers de police. C’était celui de mon père, quand il était encore gendarme. La dorure a légèrement souffert d’un usage intensif, mais chaque fois que je le prends en main, son souvenir ressurgit. J’hésite un instant avant de sortir le petit cadre bordé de cuir, usé lui aussi, vraisemblablement par le sel de mes larmes.
— C’est ton enfant ? Il est joli !
La voix enfantine me fait sursauter et je plaque l’image de Tom contre mon torse, pour ne pas avoir à la partager.
— Jade, laisse le monsieur !
Le ton est peu persuasif et la fillette ne bronche pas. Ses grands yeux noisette bordés de longs cils noirs s’avancent au-dessus de son bureau.
— Je peux le voir ? murmure-t-elle, impudique.
Pour la première fois depuis longtemps, je parviens à grimacer une forme de sourire. Le charme trop enfantin de cette gamine me subjugue et me rappelle quelqu’un d’indéfinissable. Sans doute la naïveté de mon fils qui n’avait que cinq ans lors de sa disparition. Lentement, je retourne le cadre vers Jade, et sa bouche s’ouvre sur une magnifique rangée de dents blanches aux incisives supérieures un peu longues. Sa joue se creuse d’une fossette qui me trouble.
— Viens, Jade ! lui intime sa mère qui vient de rechausser ses lunettes noires.
L’étrange enfant me fait un petit signe de la main auquel je réponds mécaniquement, puis elle me lance avec un sourire espiègle :
— Tu lui feras un bisou.
Bouche ouverte, le souffle court, je contemple la mère et l’enfant s’éloigner, suivies de près par Loïc qui les raccompagne.
Opportunément, le téléphone sonne et je m’empresse de répondre, la gorge serrée d’une voix qui doit paraître insolite à la standardiste.
— Commandant, on nous signale la découverte d’une femme noyée dans une piscine.
Bien vite remis de mes émotions, j’attrape à la volée une feuille de papier sur le bureau de mon collègue pour noter l’adresse. Mon crayon reste en suspens lorsque mon interlocutrice m’indique le lieu de la découverte macabre. Elle me précise que la victime est une violoniste mondialement connue et que l’identité judiciaire est déjà sur place.
Bousculé par cette révélation, j’enfile ma veste et glisse mon arme dans mon holster lorsque Loïc revient avec une nouvelle tasse de café à la main.
— Où vas-tu ?
— Un macchabée, dans une piscine. A priori un suicide, mais c’est une diva ou je ne sais quoi.
— Je viens, s’enthousiasme Loïc. J’ai hâte de te voir au boulot.
— Tu ne préfères pas interpeller ce salopard qui brutalise sa femme.
— C’est un commercial et il est en déplacement pour la semaine, il faut que j’arrive à le choper samedi.
Il consulte la feuille annotée et siffle :
— Merde ! Charlotte de Monset ! Pour une première enquête, Monsieur fait dans le beau monde.
Je dois assurément être le seul à ne pas connaître cette musicienne. Il est vrai que mes compétences en musique classique sont plus que limitées.
En passant le portail, je constate que la circulation est plutôt fluide. Cela me change de ma précédente affectation et je n’ai pas envie d’abuser inutilement de la sirène. Sur le trottoir, je distingue Jade Wilbert, tirant sa mère par la manche pour lui désigner la voiture de police avec le gyrophare illuminant les façades des immeubles. À n’en pas douter, elle nous a reconnus.
— Si c’est pas malheureux ! Une aussi belle femme avec un tel abruti, aussi con que moche.
Le capitaine Durieux paraît très sensibilisé par la triste situation de cette plaignante.
— Tu la connais bien, on dirait.
— À la fois trop, et pas assez.
Le « pas assez » doit signifier qu’il aurait sans doute préféré faire sa connaissance dans d’autres circonstances, avant cette brute qui la martyrise. Pour moi, il est évident que mon jeune collègue en pince pour cette femme, probablement très jolie.
Loïc me confie qu’il l’a rencontrée pour la première fois à la demande du commissaire Lagerie. Elle était à l’hôpital où son mari l’avait transportée après lui avoir fracturé le bras. L’interne l’ayant soignée avait tout de suite compris qu’il s’agissait d’une femme victime de violences répétées.
— Ce salaud a fait jouer la corde sensible et elle a retiré sa plainte. Les voisins nous ont déjà appelés plusieurs fois, mais, à cause de sa gamine, elle ne travaille pas et elle a peur de se retrouver sans ressources.
— Elle est bizarre, cette petite.
Loïc s’insurge davantage contre ce Wilbert qui, non content de violenter sa femme, serait responsable des déficiences de sa fille. D’après sa mère et les médecins, son état serait la conséquence de maltraitances subies durant les premiers mois de sa vie. Jade présente tous les symptômes d’un bébé secoué.
— Moi, je te le dis, il y a des types qui ne méritent pas de vivre.
— Où habite-t-elle ?
— Rue du Petit-Thouars, me rétorque Loïc. Pourquoi ?
— Non, comme ça. Juste pour savoir, au cas où.
C’est bien ce que je pensais. Je sais qu’il y a un poste de police plus près de chez elle. Mais cette madame Wilbert préfère sans doute le charme du capitaine Durieux.
— Avance, toi, patate !
Loïc paraît comprendre l’ambiguïté de ma question et se venge sur un pauvre touriste perdu dans les dédales de la ville.
— Pourquoi tu passes par là ? Où elle crèche, la Monset ?
— À vol de goéland, pas très loin de ta protégée.
À l’approche du jardin de Kerbonne, le flot de véhicules s’étant finalement intensifié, le gyrophare et la sirène deux-tons nous font gagner de précieuses minutes.
En abordant la rue Christophe-Colomb, je suis surpris de voir que la végétation a bien changé. De nouvelles maisons sont sorties de terre. Malgré cela, une bouffée de nostalgie me fait lever le pied. Loïc doit penser que je cherche ma route, mais, quelques instants plus tard, je m’engage entre deux cyprès dorés. Les gravillons de la grande allée crissent sous les pneus de notre voiture. Le capitaine m’observe, presque amusé et assez surpris de ne pas avoir eu à chercher l’adresse.
— Sans le GPS, pas mal !
— N’oublie pas que je suis né ici.
Sur la grande terrasse ombragée par une glycine odorante, la responsable de l’identité judiciaire a installé ses quartiers. Par-dessus ses petites lunettes ovales, Géraldine Gilliet observe en soupirant les deux enquêteurs qui viennent de faire irruption sur sa scène de crime.
— Loïc ! Attends, on n’a pas terminé, ronchonne-t-elle.
Plus bas, près de la piscine, un homme vêtu d’une combinaison blanche a disposé des plaquettes d’identification d’indices et les matérialise méticuleusement à l’aide de son Nikon numérique. Si le capitaine Durieux est impatient de voir la célèbre soliste dans une bien triste posture, je préfère quant à moi m’imprégner des lieux. La grande maison de granit reste fidèle aux souvenirs de mon enfance. Certes, la glycine a grandi et envahit la pergola, mais le bleu des volets est toujours le même, juste un peu défraîchi. Les nouveaux propriétaires ont dû les trouver à leur goût. Ce qui me choque le plus, c’est de constater les bouleversements qui ont dénaturé l’immense et majestueux parc, là même où j’avais embrassé la plus jolie fleur de mon jardin secret. Les eucalyptus et les gigantesques cyprès ont disparu ou été fortement rabattus, et offrent à présent une vue encore plus dégagée sur la rade et ses bateaux militaires. Cela me donne l’impression qu’un bulldozer a rasé tous les massifs savamment entretenus par des générations de jardiniers. J’en suis déçu, mais presque soulagé que mon père, qui avait apporté sa contribution à cet éden, ne voie pas cela.
La grande piscine, en partie couverte par une bâche d’hivernage, impose sa masse disgracieuse à la place de ce massif de rosiers témoin de mon audace dévastatrice.
— Alan, viens, que je te présente ! me suggère Loïc.
La spécialiste, revêtue d’une chasuble arborant fièrement sa fonction, descend à ma rencontre. Elle me tend une main fine, mais ferme.
— Bonjour. Géraldine, mais tout le monde m’appelle Gégé.
— Enchanté, Alan Marec. Je viens de…
— Je sais, j’ai déjà entendu parler de vous.
Craignant que ce ne soit pas nécessairement en bien, j’évite d’épiloguer sur le sujet. Faisant abstraction de cette incroyable coïncidence qui me conduit là où mon enfance a tragiquement basculé vingt-cinq ans auparavant, je décide de me montrer exclusivement professionnel.
— Qu’est-ce que vous en pensez ?
Elle s’empresse de mentir :
— Bof ! Ce qu’on dit des uns ou des autres ne me regarde pas.
— Vous avez raison, mais je parlais du cadavre.
— Bien sûr ! réplique-t-elle, gênée.
Géraldine nous tend une paire de gants en latex et nous demande de suivre scrupuleusement ses pas. Contrairement à Loïc qui trouve le protocole un peu désuet, j’apprécie cette rigueur dans la préservation des preuves matérielles.
Je m’inquiète de savoir qui a découvert la victime et si elle vivait seule dans cette grande maison. Gégé me désigne une silhouette restée en retrait, maltraitant de ses mains noueuses sa casquette de toile.
— C’est l’homme à tout faire de la maison. Il a été surpris d’apercevoir la bâche en partie défaite. Il n’a pas vu le corps tout de suite.
— Vous ne m’avez pas répondu. Elle vivait seule ici ?
— Soyons clairs, mon vieux. Chacun son job. C’est vous l’enquêteur, non ? Moi, je suis uniquement là pour les indices.
— Elle n’a pas tort, me souffle Loïc.
Mouché, j’insiste pour savoir qui a sorti le corps de la piscine. Sur le même ton peu amène, l’ijiste2 m’informe qu’une première patrouille est intervenue à la demande du SAMU et, ensemble, ils ont hissé la noyée sur la plate-forme. Après avoir constaté qu’il n’y avait plus rien à faire, ils sont repartis.
Ne souhaitant pas envenimer davantage la situation, je me dirige vers le petit homme aux cheveux blancs qui martyrise son couvre-chef encore plus frénétiquement. Bien qu’il n’ait aucune ressemblance avec mon père, le souvenir de Yann Marec s’impose douloureusement.
— Michel Hellin. Bonjour, monsieur le commissaire.
Hellin ne me laisse pas le temps de rectifier. Après une profonde inspiration, il me débite dans quelles circonstances il a découvert le corps de sa patronne. Ponctuant chaque phrase par un Gast de regret, il s’excuse presque d’être à l’origine de toute cette effervescence dans cette propriété d’ordinaire si paisible.
— Madame de Monset vivait seule ici ?
— Monsieur n’est pas souvent là… Il a… Mais… je l’ai fait prévenir.
— Êtes-vous entré dans la maison ?
— Non, monsieur le commissaire, je vous le jure.
— Je ne suis pas commissaire, je suis le commandant Marec.
— Oh, pardon, mes respects, mon commandant. Probablement en souvenir de son lointain service militaire, Michel Hellin se fige dans un garde-à-vous approximatif.
Tandis que je convoque mon seul témoin afin qu’il vienne au commissariat pour faire sa déposition, des dérapages sur les gravillons de l’allée attirent mon attention. Un coupé Mercedes s’immobilise près du Rubalise noir et jaune délimitant le gel des lieux. D’emblée, l’homme aux cheveux de jais qui en descend me met mal à l’aise.
— C’est le mari de Madame, me précise Hellin.
Tout en remettant mes lunettes de soleil, je fais signe à mon collègue de le prendre en charge.
2Ijiste : acronyme désignant un spécialiste en identité judiciaire.
Avec une certaine déférence, je me penche sur le cadavre de Charlotte de Monset. En soulevant délicatement le linceul qui recouvre son visage émacié, j’aperçois une grosse barrette maintenant ses cheveux en un chignon approximatif.
— Ça va ? Vous tenez le coup ?
La technicienne de l’identité judiciaire a modéré son ton. Il y a dans sa voix une maladresse sincère, teintée de compassion. Reprendre le travail après plusieurs semaines d’arrêt par une affaire de noyade a de quoi me désarçonner. D’autant que je ne parviens toujours pas à me défaire du sentiment de culpabilité lié à la disparition de mon petit Tom dans les eaux céruléennes de l’Atlantique.
Ma sœur et le psychiatre qu’elle m’avait déniché ont tout tenté pour me convaincre que ce drame aurait eu lieu quoi qu’il arrive. Mais je continue à m’en vouloir. J’aurais dû être plus vigilant. J’étais pourtant bien placé pour savoir que, lorsqu’un contrat pèse sur un flic ou sa famille, il faut impérativement les mettre à l’abri.
Je chasse mes idées noires. Je dois me concentrer sur l’enquête, faire mon boulot, comme le docteur Fabre me l’a prescrit dans cette foutue thérapie.
Je m’approche de l’homme en blouse blanche, surpris de le voir déjà en train de ranger son matériel dans sa mallette.
— Vous avez prélevé l’eau de la piscine ?
Le technicien sursaute, manifestement pressé de fuir les lieux.
— Pardon ?
— Rassurez-moi, vous avez quand même l’intention de faire une recherche de diatomées ?
— De diat… C’est un suicide, non ?
— Ça ! Si vous partez sur cette hypothèse, vous êtes certain de la confirmer.
— Enfin, commandant, la bouteille de whisky avec ses empreintes, le verre, la boîte de médoc ! grommelle le spécialiste, cherchant des yeux l’approbation de sa supérieure.
— Vous avez des traces sur le verre ?
Non loin de la Mercedes, la sonnerie joyeuse d’un portable tranche violemment avec la scène. Le mari de la musicienne fouille nerveusement ses poches. Par réflexe, Loïc l’imite avant de se raviser : ce n’est pas sa sonnerie habituelle. Quelques jurons ponctués par de grands gestes d’agacement sont suffisamment crédibles pour qu’il puisse prendre congé, non sans avoir tendu sa carte de visite au capitaine Durieux qui lui tape amicalement sur l’épaule. Je devine aisément les formules de condoléances qu’il marmonne tout en lisant le bristol.
— Bon, on y va ? me lance-t-il en me rejoignant.
— Tu l’as convoqué au bureau ?
Il sort la carte de visite du veuf, peu éploré.
— Euh, non, pas encore, mais… Devine qui c’est ?
— Florian de Beaupré.
Incrédules, Loïc et Géraldine me dévisagent.
— Quoi ? Ne me dis pas que tu connais le mari de Charlotte de Monset ? Tu sais donc que c’est le… ?
— La voilà, votre foutue flotte ! grogne le technicien.
Géraldine, visiblement agacée, attrape le flacon de prélèvement et y appose une étiquette d’identification. Loïc, lui, perçoit pour la première fois l’ambiance tendue autour de la civière.
— C’est pour faire quoi ? s’inquiète le capitaine Durieux.
Géraldine Gilliet prend le relais, bien plus claire que je ne pourrais l’être. Elle explique que le flacon sera transmis à un laboratoire spécialisé, chargé de rechercher des diatomées – ces microalgues unicellulaires présentes dans toutes les eaux, qu’elles soient douces, salées, traitées ou non. Si les mêmes sont retrouvées lors de l’autopsie, cela permettra de confirmer la noyade dans cette piscine.
— Bof ! Pour moi, ça m’a l’air clair, non ? Son mari m’a confirmé qu’elle l’avait plusieurs fois menacé de se suicider. Apparemment, il est assez volage. Et elle est passée à l’acte, c’est tout.
Je me dis que vivre avec un tel salaud aurait pu suffire à pousser au pire. Mais, connaissant le personnage, j’ai du mal à y croire.
Gégé reprend naturellement le dessus.
— On ne sait qu’une chose. Elle est morte, et c’est tout. N’est-ce pas, commandant ?
J’acquiesce d’un air entendu, sans y croire moi-même. Puis je m’enquiers du passage du médecin légiste. Elle m’apprend qu’aucun n’était disponible et que le médecin du SAMU a constaté le décès. Les pompes funèbres ont été prévenues. Elles doivent acheminer le corps vers l’institut médico-légal du CHRU3.
Une question me taraude :
— Elle était nue ?
— C’est vrai que ça m’a surprise.
— L’eau est à quelle température ?
Géraldine consulte ses notes.
— Pas chaude, 9°.
Loïc reste impassible. Je l’interroge :
— Tu te baignerais à poil dans une eau à 9°, toi ?
Le jeune technicien suggère avec un sourire :
— Elle a peut-être sauté.
— Bien sûr ! Et elle devait avoir l’habitude de se balader nue avec sa bouteille de whisky et ses médicaments.
3Centre hospitalier régional et universitaire.
— Tu n’as quasiment rien mangé ! Ce n’est pas bon ?
— Pas faim ! dis-je en poussant mon assiette.
Ma pauvre mère ne s’est pas habituée à mon manque d’appétit devenu chronique. Il est vrai qu’auparavant je faisais toujours honneur aux petits plats de cette excellente cuisinière.
— Alan, faut que tu reprennes des forces, mon garçon ! Je ne t’ai jamais vu aussi maigre.
— Hum, c’est bon ! Loulou aime ça !
D’un bond, le vieux perroquet quitte son perchoir rongé de son puissant bec pour se poser sur l’épaule de ma mère. D’un œil rond et envieux, il lorgne mon assiette à peine entamée.
— Doucement, Loulou. C’est pas pour toi.
— Alan ! Viens manger !
L’imitation est parfaite et n’a pas varié d’une octave depuis de si lointaines années, de cette époque où ma mère interrompait mes jeux d’enfant pour que je vienne à table. Ce gris du Gabon a fait partie de la famille bien avant moi. Il m’a vu naître et grandir. Son regard insondable et inexpressif détonne souvent avec son espièglerie verbale. Il voue un attachement sans faille à cette famille qui l’a recueilli. Mon père l’avait récupéré dans une cage terriblement étroite chez un truand qu’il s’apprêtait à conduire à la maison d’arrêt de Brest. Le monte-en-l’air lui avait fait promettre de s’occuper de son jeune perroquet s’il lui indiquait le nom et l’adresse du bijoutier receleur à qui il vendait son butin.
L’oiseau famélique et neurasthénique s’était très vite adapté à sa nouvelle demeure sans commune mesure avec sa triste vie de captif. Bien sûr, on ne connaissait pas son âge, plausiblement respectable. Dès cet instant, ma mère s’était trouvé une passion envahissante pour les oiseaux à bec crochu et elle avait élevé et éduqué un grand nombre de grandes perruches qui répondaient à leur nom.
Chassés du domaine de la famille Beaupré, par la faute de mon outrecuidance d’avoir embrassé leur fille, mes parents s’étaient provisoirement installés dans le village de pêcheurs de Maison-Blanche à Sainte-Anne-du-Portzic, sur les terres de Philippe Barthélémy, le frère de ma mère. En échange de quelques travaux, mon oncle leur avait confié une grande serre à l’abandon qu’ils pouvaient aménager à leur guise.
Yann et Rozenn Marec avaient déployé des trésors d’ingéniosité pour faire de cette verrière impersonnelle, et a priori inhabitable, un petit nid bien plus que convenable. Une sorte de chalet dans une boule à neige.
Si, avec ma sœur, nous évitions d’avouer que nous habitions dans une serre, nous y avons passé une adolescence hors du commun. Le provisoire s’était bien vite transformé en définitif. Sous aucun prétexte, Rozenn n’accepterait de quitter cet éden en bord de mer. Un bon tiers de la surface sert de demeure. Une grande terrasse, couverte aux mauvais jours, offre un magnifique jardin d’hiver, tandis que le fond opposé accueille une bruyante et colorée faune tropicale.
Depuis mon retour, ma mère a remis en état la grande chambre qu’elle occupait et s’est retirée dans celle de Chloé, plus petite, mais très ensoleillée. Cela lui convient mieux, a-t-elle prétendu devant ma réticence.
— Tu es de congé ce week-end ?
Cette première semaine au commissariat de Brest est passée à une vitesse folle. Il est vrai que je n’ai pas chômé. Les interventions se sont enchaînées à une telle cadence que j’ai presque réussi à faire le vide dans mon esprit. Cela fait également partie des conseils du docteur Fabre. Se tuer à la tâche est, selon lui, le meilleur remède psychologique. J’imagine aisément que Loïc doit commencer à regretter d’être mon adjoint. Je suis devenu insatiable du boulot et il m’arrive fréquemment de me passer de ses services afin de le laisser souffler un peu et de s’occuper de l’envahissante paperasse. Le commissaire Lagerie apprécie modérément mes escapades en solitaire et me rappelle souvent à l’ordre.
La sonnerie de mon portable m’empêche de mentir. En sortant sur la terrasse pour répondre, les sifflements stridents des calopsittes m’accueillent.
— Commandant, c’est Gégé. Vous êtes dans un zoo, ou quoi ?
La technicienne de l’identité judiciaire que j’ai eu l’occasion de revoir sur un braquage avorté, où de nouveau elle s’est montrée très performante, me fait un rapide résumé des différentes demandes d’analyses qu’elle a diligentées. Ses accointances avec le responsable d’un laboratoire privé de Nantes lui ont permis d’avoir une réponse bien plus rapide qu’à l’accoutumée.
— Alors ?
— Il n’y a aucune trace d’ADN sur le goulot de la bouteille de whisky et sur le verre. Il y a bien des empreintes digitales sur la bouteille, mais ce sont les siennes. Par contre, il n’y a rien sur le verre.
— OK ! On a autre chose ?
— J’y viens, commandant. J’ai reçu ce soir les résultats concernant l’analyse de l’eau dans les poumons que j’avais transmise à un autre labo.
— Et ?
J’imagine Géraldine prenant son élan avec une certaine délectation dans la voix.
— Vous aviez raison. Ce n’est pas la même que celle de la piscine. Ils ont également retrouvé des traces de produits cosmétiques et d’huiles essentielles. D’après le labo, ça pourrait être l’eau d’une baignoire.
J’ai dû insister assez lourdement, et même faire preuve d’autorité, pour que Loïc accepte d’appréhender et d’auditionner le mari de la violoniste. Pour je ne sais quelle raison, il aurait visiblement préféré rester en dehors de cette affaire.
