L'Héritière de Maât - Alissa Brochard - E-Book

L'Héritière de Maât E-Book

Alissa Brochard

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Beschreibung

Que se passe-t-il lorsque deux âmes sont faites l'une pour l'autre ? Adélaïde réalise son rêve de visiter Londres en compagnie de sa meilleure amie Kiara, quand toute sa vie bascule. Elle apprend qu'elle est la réincarnation d'une déesse égyptienne. Mais pas n'importe laquelle : celle qui porte la marque de la mort... La divinité se réveille lentement en elle, ravivant ses plus lointains souvenirs et ses puissants pouvoirs. Dans un manoir caché de tous, où vivent les magiciens descendants des plus grandes familles d'Egypte, elle fait la rencontre de Cillian. Réincarnation du dieu Anubis et de dix ans son aîné, il a déjà connu le réveil et l'aide à recouvrer ses forces ainsi que ses souvenirs. Car une prophétie plane sur eux et menace l'équilibre de Maât. Alors qu'Adélaïde n'est pas encore prête, l'ennemi n'attend pas. il faut conserver l'ordre et rompre la malédiction qui dure depuis des milliers d'années.

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Seitenzahl: 520

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Sommaire

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

CHAPITRE 31

CHAPITRE 32

CHAPITRE 33

CHAPITRE 34

CHAPITRE 35

CHAPITRE 36

CHAPITRE 37

CHAPITRE 38

CHAPITRE 39

CHAPITRE 40

CHAPITRE 41

CHAPITRE 42

CHAPITRE 43

CHAPITRE 44

CHAPITRE 45

CHAPITRE 1

Londres. Une capitale au passé chargé d’histoire. Ville romaine, victorienne, industrielle et aujourd’hui moderne.

J’ai toujours été attirée par Londres. Par ses monuments, ses animations, ses parcs remplis d’écureuils. Alors, quand j’ai eu les économies nécessaires, je n’ai pas hésité un seul instant. Ce voyage, c’était le rêve de ma vie. Depuis mon plus jeune âge, je ne vivais que pour ce jour, celui où je mettrais enfin les pieds dans la cité londonienne.

Et me voilà. Dans mon hôtel de Tower Hamlets, sur Cable Street. La fenêtre de ma chambre donne sur un mur, alors j’ai hâte de descendre visiter. Je suis déjà prête, j’enfile des vêtements supplémentaires par sécurité, mets mon appareil photo dans mon sac à dos et sors dans le couloir.

Tout excitée, je frappe à la chambre de Kiara. Celle-ci m’ouvre, tout en enfilant sa paire de boucles d’oreilles à strass. Comme à son habitude, mon amie est belle et élégante. Ses yeux verts sont surlignés d’un trait de liner et de poudre dorée, son visage fin encadré par ses cheveux blonds frisés et coiffés avec soin, et sa tenue sait mettre ses formes en valeur. Elle a opté pour un décolleté, un jean, et de longues bottes en cuir couleur daim. Sans oublier la petite touche finale : le béret.

— Alors, hâte de commencer ? demande-t-elle en enfilant son trench.

Je la serre dans mes bras. Naturellement que j’ai hâte, je n’ai pas dormi de la nuit en pensant à la journée qui nous attendait.

— Tu n’as rien oublié ? s’assure Kiara. Ton appareil ? Ton argent ? De beaux sous-vêtements ?

— Comme si j’allais rencontrer quelqu’un aujourd’hui…, je marmonne.

Elle rit.

— D’ailleurs, tu t’es brossé les dents ? continue-t-elle.

— Très drôle !

Je sors de la chambre la première. Kiara me suit et ferme derrière elle. Dans l’ascenseur, elle insiste :

— Sincèrement, tu devrais essayer de rencontrer quelqu’un. Moi ça me ferait plaisir de voir ma meilleure amie avec un garçon. Et… quoi de mieux que Londres et les pubs.

Pour elle, cela paraissait si simple. Elle qui est populaire, elle n’a pas besoin de faire grand-chose et les garçons se jettent à ses pieds.

— Hum… on verra, dis-je, peu convaincue.

L’ascenseur s’arrête. Nous sortons. Devant nous, la ville de Londres se réveille. Le froid me caresse le visage, mais ça ne me dérange pas. Je regarde tout autour de moi. Les bâtiments de brique rouge qui nous entourent m’impressionnent, bien que je sois consciente de n’avoir encore rien vu.

Kiara me tire par le bras d’un pas décidé.

— Viens par-là, j’ai pris un taxi.

— Kiara, on avait dit pas de gaspillage inutile, je riposte.

— C’est moi qui paye, ne me rembourse pas. Avec ces bottes, j’ai peur d’avoir des ampoules.

Je la suis parce que je sais qu’elle ne changera pas d’avis.

— Mais…

— Je sais que tu as économisé à côté de nos études pour ce voyage. Mes parents m’ont donné de l’argent de poche supplémentaire pour nous deux, alors s’il te plaît, monte sans discuter.

— Très bien.

Je déteste que les parents de Kiara dépensent de l’argent pour moi. Je n’aime pas profiter des gens. Mais je déteste encore plus faire de la peine à mon amie. Alors je grimpe dans la voiture sans rien dire.

Le chauffeur démarre. Les bâtiments de brique rouge défilent devant nous, et en un instant notre hôtel devient un point minuscule. L’architecture se mêle à une plus moderne, avec ses immeubles en verre, qui se dissipent au fur et à mesure que nous nous rapprochons du centre de Londres. Bientôt, je repère la Tour de Londres, où sont précieusement gardés les joyaux de la Couronne.

Les voitures sont peu nombreuses, nous croisons surtout d’autres taxis et ces bus rouges à touristes que Kiara et moi avions convenu d’éviter à tout prix.

Angoissée, je vérifie l’état de mon appareil photo. Batterie, carte mémoire, accessoires. Je suis rassurée de voir que le compte y est. Je ne voudrais pas avoir à faire des photos avec mon téléphone, il est d’une qualité affreuse. Par précaution, Kiara fait de même. Étudiantes en journalisme, c’est un outil indispensable pour nous. D’autant plus un jour comme celui-ci.

Le trajet se fait plus vite que je ne l’aurais imaginé. Après avoir passé la cathédrale Saint-Paul et le Sir John Soane’s Museum, nous finissons par arriver devant le British Museum. Ici, les bâtiments sont majoritairement anciens. Plusieurs styles de plusieurs époques se mélangent, avec toujours cette architecture géorgienne composée de briques rouges, mais aussi l’architecture de la régence avec ses façades de stuc blanc.

À peine descendue du véhicule, je photographie tout ce que je vois. Même ces fameuses cabines téléphoniques rouges qui bordent la haute clôture noire du British Museum. Kiara ne tarde pas de me demander de la photographier devant l’une d’elles, quitte à passer devant les autres touristes qui font la queue. Je ne peux m’empêcher de rire.

Après quelques clichés, nous faisons la queue pour entrer. J’avais déjà vu des photos sur internet, mais en vrai, le musée est bien plus impressionnant. Déjà, car je me sens toute petite comparée à sa taille gigantesque, et ensuite, car sa façade inspirée de la période gréco-romaine avec ses nombreuses colonnes est juste magnifique.

Si l’extérieur me fascine, l’intérieur me laisse sans voix. Je suis Kiara dans l’aile consacrée à l’antiquité gréco-romaine et en oublie de respirer. Ces pièces, presque toutes en superbe état, font de très bons sujets à photographier. Les sculptures, les inscriptions, les objets d’époque, je ne sais où donner de la tête. La collection est immense et, avec cette foule, je perds vite Kiara de vue. Le problème, c’est que tout ce monde a tendance à me donner des vertiges, surtout quand il s’agit de touristes idiots qui me font perdre patience à vouloir tout toucher. J’abandonne ma pièce et me mets à la recherche de mon amie.

Pendant ce temps, je ne cesse d’observer les œuvres exposées en tentant de regarder chaque recoin. Le nombre d’objets est incalculable et je ne vois jamais le bout de la collection. C’est merveilleux.

Kiara finit par me trouver d’elle-même. Elle a l’air fatiguée par l’attitude de ces touristes, mais sa mine s’adoucit en m’apercevant.

— Tout va bien, Adèle ? demande-t-elle. Je suis désolée, pendant deux secondes j’avais oublié que tu peux te sentir mal à l’aise dans les lieux publics.

— Ce n’est rien, je la rassure. Avec toutes ces belles choses, j’ai l’esprit concentré. Je n’y pense pas.

— Je reste avec toi. J’ai acheté de l’eau, et si jamais tu ne te sens pas très bien, dis-le moi.

Je hoche la tête et nous reprenons la visite. Nous restons bien trop longtemps dans la partie réservée à l’antiquité gréco-romaine. Kiara remarque l’heure tardive et m’alerte.

— On devrait se dépêcher un peu. Si on veut monter aux étages supérieurs, regarder les collections sur l’Océanie, les Amériques et l’Asie avant le soir, il ne faut pas tarder.

— Tu as raison.

À contrecœur, nous passons plus rapidement les sections qui suivent. Nous comprenons que nous n’aurons pas le temps de tout voir et que nous devons faire des choix. Je prends les plus belles pièces en photo et nous nous dirigeons vers l’exposition sur l’antiquité égyptienne.

Je commence à sentir un léger mal de tête en pénétrant cette nouvelle collection, mais mets cela sur le compte de ma petite agoraphobie. Le monde se fait plus nombreux sur cette partie-là, je dois m’adapter. Ici, les œuvres se font plus complètes, plus grandes, plus belles. Je vois de nouvelles statues, des momies et des stèles gravées de hiéroglyphes. Je laisse échapper un petit cri de surprise.

— C’est incroyable ! je m’exclame.

— Waouh, murmure Kiara en écarquillant les yeux.

Alors que nous continuons, observant le maximum de pièces et photographiant nos préférées, mon mal de tête s’accentue. Plus j’avance et plus il se fait insupportable.

— Regarde ! m’appelle Kiara. C’est la pierre de Rosette.

Un groupe de personne s’accumule autour de la pierre en question, dont il nous est impossible de voir le contenu. Nous nous rapprochons. La douleur se transforme en migraine.

— C’est grâce à elle que Jean-François Champollion a pu décrypter les hiéroglyphes, poursuit-elle. C’est un Français. La pierre de Rosette a été ramenée d’Égypte par Napoléon Bonaparte. Trois textes y sont inscrits. L’un en hiéroglyphes, le suivant en égyptien démotique et l’autre en grec ancien. Ce qui a permis de comprendre le fonctionnement des dessins, c’est que le texte écrit est identique, seule la langue change.

— Tu t’intéresses à l’Égypte ? je demande.

— J’aime l’art et les belles choses. Et puis, bon d’accord, je suis peut-être tombée sur un reportage quand je patientais chez le coiffeur.

Je souris. Décidément, elle ne cessera jamais de me surprendre.

— Je suis étonnée que tu aies écouté ! je me moque.

— Juste avant, il y avait cette publicité sur ce nouveau lisseur dont je t’ai parlé alors…

— Tout s’explique alors !

Elle hausse les épaules.

La foule se dissipe un peu, nous permettant de distinguer la pierre mise en avant sur un socle protégé de verre. Elle mesure plus d’un mètre de haut et j’estime à son épaisseur qu’elle pèse entre cinq cents kilos et une tonne. Tout comme pour les autres pièces, j’arrive à percevoir une forte énergie. Celle-ci a quelque chose en plus, mais je suis incapable de dire quoi. Ce que je sais, c’est que ma tête bourdonne et que j’ai l’impression qu’elle va exploser. J’ai besoin de sortir d’ici au plus vite avant de faire un malaise. Sans prévenir Kiara, je quitte la collection égyptienne et me dirige vers l’accueil. Là, je repère un banc un peu à l’écart. Je m’y précipite.

M’asseoir me fait du bien. En plus, je suis tranquille. Les touristes sont impatients de terminer leur visite. Enfin, visiblement pas tous. Malgré tous les bancs disponibles, l’un d’eux vient s’asseoir à côté de moi. Je le vois venir de loin. Il est grand, a visiblement une musculature plutôt développée sous ses couches de vêtement, et marche d’un pas décidé. Ses cheveux châtains n’ont pas de forme particulière, je ne saurais dire s’ils sont courts ou mi-longs. Son visage carré habillé d’une barbe de trois jours m’indique qu’il a autour de la trentaine. Mais ce qui me frappe, en dehors du fait qu’il se dirige vers moi alors que je ne le connais absolument pas, ce sont ses yeux verts perçants. Bon d’accord, on ne va pas se mentir, il est pas mal du tout.

Je ne peux m’empêcher de me demander si c’est Kiara qui m’envoie ce type ; ce serait tout à fait son genre ! Elle est si désespérée que je sois célibataire qu’elle m’envoie un homme qui n’a même pas mon âge !

Je fais mine de regarder mon téléphone portable quand l’inconnu s’assoit à côté de moi en soupirant. Il retire son long manteau gris et le pose sur ses genoux.

— Cette foule est pénible, dit-il. Parfois, j’imagine que j’ai le musée pour moi tout seul.

Sa voix est suave et agréable aux oreilles.

— Vous venez souvent ?

Il tourne la tête vers moi, un début de sourire sur son visage. Sans que je sache pourquoi, mes yeux commencent à descendre vers ses lèvres. Je me reprends aussitôt, mal à l’aise. Enfin, je ne le connais même pas !

— Lorsque j’ai besoin de me ressourcer, explique-t-il simplement. L’histoire m’aide à ne pas oublier.

— Je comprends, j’acquiesce en détournant le regard. Ce lieu est tellement riche en…

— Pouvoir ?

Ce n’était pas le mot que je cherchais, mais je fais oui de la tête.

— Pourquoi êtes-vous à l’écart ? demande-t-il subitement. Vous ne souhaitez pas profiter du charme de cette exposition ?

Et vous, pourquoi vous êtes-vous assis à côté de moi ? je veux rétorquer.

— Si, bien sûr ! J’ai attrapé une migraine dans la partie sur l’antiquité égyptienne. J’ai tendance à être légèrement agoraphobe.

Il regarde autour de lui, avant de répondre, plus bas :

— Les objets que l’on trouve ici sont anciens, ils renferment une puissante énergie. Il se peut que vous y soyez plus sensible que la majeure partie des personnes présentes.

Je ne sais pas s’il est sérieux ou s’il se moque de moi. Comme les traits de son visage restent les mêmes, je penche pour le premier choix. Déroutée, j’essaye de rester naturelle.

— C’est la première fois que cela m’arrive, je lui confie. Et pourtant, j’ai déjà visité des musées.

— Cela dépend de l’énergie des artefacts. Plus ils sont vieux et proviennent d’une forte civilisation, plus ils sont puissants.

Est-il professeur d’archéologie ? Ou quelque chose dans le genre ?

— Je vois.

— C’est ce que l’on dit. Néanmoins, cela ne m’est jamais arrivé.

Il rive les yeux sur ce que l’on aperçoit de l’exposition égyptienne. Son regard semble se perdre. Aucun doute, cet homme séduisant est un passionné d’histoire. Beau et intelligent, je constate.

Je secoue la tête. Me voilà commençant à fantasmer sur un homme de peut-être dix ans mon aîné. Cela ne me ressemble pas du tout. J’essaye de ne pas baisser les yeux sur ce qui me plaît chez lui et me met à regarder dans la même direction que lui.

— Je ne me lasse jamais de cet endroit, dit-il alors.

— C’est ma première fois ici.

Il tourne la tête vers moi, intrigué.

— J’aime beaucoup, j’ajoute. Mais je ne suis pas sur Londres pour une longue durée, alors je dois suivre mon programme si je veux tout voir.

Il sourit avant de se lever.

— Je dois partir. Peut-être à bientôt.

Je n’ai pas le temps de répondre qu’il tourne les talons et se dirige vers la sortie. Décontenancée, je reste bouche bée. Je ne connais même pas son prénom !

Kiara choisit ce moment pour me rejoindre.

— Ah, tu es là ! Je te cherchais partout ! Mais, dis, cet homme parlait avec toi où j’hallucine ?

Elle fronce les sourcils en l’observant quitter le musée. Si je ne me trompe pas, elle essaye même de mater son postérieur.

— Oh non, tu ne me l’as fait pas à moi !

— Quoi donc ?

— Ce n’est pas toi qui me l’as envoyé ?

— Tu rigoles ou quoi ? Je l’aurais vu, je l’aurais séduit moi-même ! Il est pas mal du tout. Je n’ai pas bien vu son visage, mais son corps est plutôt sympa. J’espère que vous avez échangé vos numéros.

— J’ai bien peur de te décevoir, mais non. Je ne sais même pas comment il s’appelle.

Kiara lève les yeux au ciel.

— Tu ne l’as pas non plus invité à dîner ?

Je secoue la tête.

— Kiara ! En plus, il n’a même pas notre âge !

— Moi ça ne me dérange pas, sourit-elle.

Je me lève pour être à sa hauteur.

— On ne risque pas de le revoir de toute manière. Tu vas devoir te trouver quelqu’un d’autre.

— Il fera partie de ces beaux inconnus qu’on ne croise qu’une fois dans nos vies, soupire-t-elle en passant son bras sous le mien. Prête pour la suite de la visite ?

CHAPITRE 2

Après avoir fait un tour du British Museum, trop rapide à mon goût, nous prenons un sandwich à emporter quelques rues plus loin pour le manger dans les jardins anglais, en l’occurrence ceux situés derrière l’Académie Royale de Musique. Londres est une ville immense et son cœur y est agréablement composé de nombreux espaces verts. Des parcs royaux, anciens terrains de chasse de la Couronne, comme Hyde Park ou St James Park, des squares et toute autre sorte de jardins qui contribuent au charme de la capitale anglaise.

Nous trouvons un endroit où nous installer dans l’herbe, en face d’un parterre de fleurs rouges exotiques. Malgré la fraîcheur naissante du mois de septembre, les visiteurs ne manquent pas. Kiara et moi qui pensions éviter les touristes, profitant de la réouverture tardive de notre université, c’est raté.

Je profite du bain de soleil en admirant la beauté des jardins. Je n’en vois pas le bout tellement ils s’étalent dans la ville. Partout, des oiseaux volent et chantonnent. Leur gazouillis est apaisant.

Kiara, qui n’a pas terminé sa bouchée, rompt le silence :

— Je suis contente d’être là avec toi. Depuis le temps que nous parlons de ce voyage !

— Ne m’en parle pas, je réponds avec joie. Je rêve de venir ici depuis littéralement toute ma vie.

— Pourquoi cette ville ? demande-t-elle alors.

Il est vrai que durant toutes nos discussions pour préparer ce voyage, jamais Kiara ne m’avait posé cette question. Je réfléchis un instant, avant de me lancer dans des éclaircissements d’un air rêveur :

— Je me sentais comme attirée. Je ne saurais pas l’expliquer, mais j’éprouvais ce besoin de venir ici. Comme si Londres m’appelait. Et maintenant que je suis là, je crois que je peux mourir tranquille.

— Peut-être que tu es destinée à vivre ici, lance-t-elle en haussant les épaules. Tu pourrais trouver un journal sympa où travailler. Tu ferais la connaissance d’un charmant collègue. Il serait Clarke et toi Lois.

L’idée me tente bien. Je me vois vivre ici, au milieu de ces bâtiments historiques, vestiges d’un passé chargé, et de ces gigantesques parcs où l’air se fait si pur. Je m’imagine sortir du travail, prendre un frappuccino chez Starbucks et venir me promener ici.

— Je crois que cela me plairait bien, j’admets.

— À condition que tu portes des carreaux, bien sûr !

Kiara ouvre son pouce et son index de chaque main de manière à former un cadre. Yeux plissés et lèvres pincées, elle se laisse emporter par une de ses passions : la mode. Elle avait déjà tant de fois essayé de me relooker avec des vêtements adaptés à ma morphologie en X… et j’avais toujours refusé de porter ses décolletés.

— Avec tes cheveux blonds et tes yeux noisette, les carreaux t’iraient vraiment bien, remarque-t-elle. Peut-être du vert pour aller avec ton teint. Ou du noir pour un air élégant. Tu crois qu’ils font aussi de la lingerie assortie ?

Je ris. D’abord, porter des carreaux n’est pas dans mes objectifs. Encore moins en sous-vêtement !

— Mais quoi… ? proteste-t-elle en gloussant à son tour. Ils font bien des soutiens-gorge mère Noël !

Quelle horreur !

— Je pense que ça suffit pour aujourd’hui, je conclus. J’ai assez mal aux yeux comme ça.

— Plus sérieusement… je pense qu’on a tous une ville de cœur. Au XXIe siècle, nous avons la chance de pouvoir voyager ! Ce serait bête de louper une occasion comme celle-ci.

— Kiara, nous avons nos études ! je lui rappelle. Si jamais je dois partir, ce ne sera certainement pas pour tout de suite. Même si j’aimerais vivement les terminer pour que tout reste enfin derrière moi.

Mon amie croque dans son sandwich, le regard ailleurs. Elle songe à Toronto, ville où elle a l’intention de vivre à la fin de nos études. Elle a une sœur là-bas et rêve de la rejoindre. Nous savons toutes les deux qu’il nous reste peu de temps à passer ensemble. Après cette dernière année, nos chemins se sépareront.

Prise d’émotion, je la serre dans mes bras. Kiara est la seule personne que j’ai pu considérer comme une amie de toute ma vie. Bien que je la connaisse depuis la primaire, c’est seulement depuis cette année que nous nous sommes rapprochées. Et je ne me vois pas continuer sans elle.

— Merci pour ce voyage, je murmure. Je ne peux pas rêver meilleure personne pour m’accompagner.

— Sois fière de toi. Si nous sommes ici, c’est parce que tu as travaillé dur pour te le payer. Cesse de me remercier et profite. Je veux qu’à la fin, tu te souviennes du moindre détail !

Je m’écarte d’elle et termine ce qui me reste de mon repas. Elle a raison, je dois profiter de ce séjour. Même si cela implique d’accompagner mon amie dans des pubs anglais. De toute manière, c’était le deal lorsqu’elle m’avait aidé à rendre un devoir maison quelques jours plus tôt.

L’après-midi, nous continuons la suite de notre programme, passant devant Buckingham Palace et visitant le Palais de Westminster et de sa tour Big Ben à l’architecture gothique. Nous profitons du ciel dégagé pour prendre un maximum de photos, avant de rentrer à la nuit tombée. Trop épuisées par cette journée de marche, nous décidons de décaler notre tournée des pubs au lendemain, ce qui m’arrange bien.

Dans ma chambre d’hôtel, je visionne nos clichés du jour. Je suis plutôt satisfaite du rendu dans l’ensemble. La moitié sont des images de Kiara, prenant la pose devant chaque monument. Je souris lorsque son visage est fendu par une grimace. Je l’imagine prendre vie : je n’étais pas prête, Adèle ! Attends que je me recoiffe ! J’en garde quelques-unes pour le souvenir et supprime le reste pour me faire de la place.

Lorsque j’ai terminé, il est à peine vingt-deux heures. Je trouve sage de me coucher tôt pour être en forme le lendemain. Je me rends dans la salle de bain pour me brosser les dents et bloque sur mon reflet dans la vitre, interpellée par la couleur de mes yeux. Habituellement marron, ils sont désormais argentés. Intriguée, je laisse les secondes s’écouler. Rien ne se passe, ils gardent cette étrange couleur. Je finis par cligner fort des paupières. Mes iris regagnent alors leur éclat ordinaire. Décidément, il faut vraiment que j’aille dormir, la fatigue me joue des tours.

Comme le jour précédent, je me réveille avant la sonnerie de mon réveil. Tout aussi excitée, je saute de mon lit pour me préparer. Kiara est toujours en retard, mais nous parvenons à arriver à l’heure pour visiter la Tour de Londres. La forteresse médiévale est exactement comme je l’imagine, avec sa tour blanche et ses trois remparts, dont l’un longe la Tamise. À l’intérieur, nous découvrons les reconstitutions de pièces du Moyen Âge en visitant les différents bâtiments, dont la caserne Waterloo, renfermant… les joyaux de la Couronne, si si ! Comme nous nous y attendons, aucune photo n’est autorisée et le lieu est très bien gardé.

Nous gardons un bon souvenir de cette matinée. Puis, après avoir goûté les fish and chips, nous prenons le métro pour aller digérer le repas en marchant dans Hyde Park. Je suis toujours étonnée par le nombre d’écureuils qui y ont élu domicile.

Nous déambulons sans direction précise, profitant de la beauté naturelle du parc. Kiara remet sa crinière de lion en place pour faire une photo de nous avec son smartphone. Je souris alors qu’elle réalise sa meilleure duckface.

— Et ça part tout droit en story ! s’exclame-t-elle en choisissant des émojis. On n’oublie surtout pas d’écrire la localisation.

— Cela n’aurait pas été plus simple de mettre une photo de Big Ben ou d’un autre monument plus significatif ?

— Non, Adélaïde. Il faut paraître modeste, montrer que nous sommes à Londres sans nous vanter… j’ai hâte de voir qui va regarder !

Je roule les yeux en entendant mon prénom complet. Kiara adore l’employer pour me donner des conseils. Ici, je suppose qu’elle m’explique comment intéresser un garçon sur Instagram. Tout ce que je ne ferais jamais. Cependant, je hoche la tête. Cela lui fait plaisir.

— Qui as-tu envie de voir regarder ? je demande. Ton ex ?

— Entre autres !

— Mais il était si imbu de lui-même ! je riposte. Tu ne comptes pas te remettre avec lui j’espère.

— Jamais de la vie ! Je veux juste lui montrer que je peux très bien m’amuser sans lui. Tu verras quand tu auras un ex, tu sauras ce que c’est.

Je serais vexée si je ne la connaissais pas assez pour savoir que la majeure partie du temps, mon amie parle sans réfléchir.

— J’ai un ex, je lui fais tout de même remarquer.

— Oui… c’est vrai. Comment ai-je pu oublier Davis ? As-tu des nouvelles de lui depuis qu’il est parti faire ses études à Dublin ?

— Cela semble très bien se passer, je réponds. Nous ne nous donnons pas souvent de nouvelles, et c’est bien comme ça.

Davis et moi nous nous étions séparés pour nos études. Penser à lui est toujours un peu douloureux depuis, et j’ai du mal à refaire confiance à un garçon. Je crois avoir développé une sorte de peur de l’abandon.

— Allez, Adèle. Prends le temps qu’il faut, tant que je suis la première au courant, bien sûr…

J’esquisse un petit sourire.

— La story, ce n’est pas plutôt pour rendre jaloux Mélia et son groupe d’amie ?

— Tu m’as découverte ! plaide-t-elle. Les gens comme elle n’ont pas leur place à l’université. Ni dans le monde tout court.

Mélia avait embrassé le garçon sur qui Kiara avait des vues à une soirée et, depuis, c’était la guerre entre elles.

La plupart de nos discussions sont axées sur les garçons et les ennemis de Kiara. Mais cela ne me dérange pas. J’aime aider mon amie et la conseiller. Sans moi, elle partirait plus souvent en vrille. Comme elle se plaît à le répéter, je suis « la petite voix de sa raison ». Kiara et moi ne nous ressemblons pas. Elle est fêtarde, sûre d’elle, têtue et impulsive. Tout le contraire de moi. C’est ce qui fait que nous nous complétons. Elle a besoin de moi comme j’ai besoin d’elle.

— Elle finira par ne pas avoir le niveau pour poursuivre, je la rassure.

Au même moment, la terre se met à gronder à quelques mètres de nous. Kiara et moi échangeons un regard inquiet : avons-nous bien senti la même chose ? En tournant à nouveau la tête vers l’endroit d’où provenaient les secousses, rien ne se passe. Je me dis que j’hallucine. Pourquoi y aurait-il un tremblement de terre en plein Londres ? Mais le sol se remet à trembler, cette fois-ci plus fort.

CHAPITRE 3

Kiara m’attrape le bras, le visage en alerte. Je m’aperçois que je suis paralysée.

— Cours ! me hurle-t-elle.

Avant qu’elle ne commence à m’entraîner dans sa course, j’ai le temps d’apercevoir ce qui sort du sol. Deux scorpions noirs géants, s’extirpant des entrailles de la Terre. L’aiguillon, au sommet de sa queue, brille au soleil. Sous le choc, je me laisse guider par Kiara pour nous échapper de là.

Mon cœur tambourine dans ma poitrine et mon souffle s’accélère vivement. Enfin, comment est-ce possible ? Des scorpions de cette taille ? Non, pourtant, je ne rêve pas. Je sens leur pas lourd nous pourchasser au milieu de Hyde Park. Cela me donne des frissons dans tout mon corps.

— Nous sommes en plein cauchemar ! je m’écrie, affolée.

— C’est quoi, ce foutu bordel ? renchérit Kiara sur le même ton.

Les arthropodes se faisant rapides, nous accélérons l’allure. J’entends le claquement de leurs pinces se rapprocher. Terrorisée par cette scène irréelle, les larmes commencent à me couler des yeux. Je n’ose imaginer ce que nous feraient ces monstres s’ils nous rattrapent.

Ce qui me trouble, c’est que les autres humains ne se pressent pas à s’écarter. Certains nous dévisagent, d’autres, au contraire, nous ignorent. Ils devraient pourtant se mettre à courir en poussant des cris affolés !

— Écartez-vous ! je hurle de tous mes poumons. Sauvez-vous !

— Bougez-vous, bande d’idiots ! crie Kiara en faisant de grands gestes des bras.

Concentrée sur notre parcours, je ne me rends pas tout de suite compte que les familles du parc ne présentent aucun signe de peur. Personne n’a même l’air surpris par la situation. Comme si voir deux scorpions de près de cinq mètres de haut est chose courante.

Sur notre passage, les humains s’écartent tranquillement. Mais j’ai davantage l’impression qu’ils nous fuient, nous, plutôt que les prédateurs ! C’est alors que je comprends.

— Ils ne les voient pas ! j’observe. Ils ne voient pas les scorpions !

— Bon sang, nous nous sommes fait droguer ou quoi ?!

Je regarde en arrière pour vérifier. Au fur et à mesure que nos poursuivants avancent, des reflets bleus se dégagent de leur carapace. Leur dard agité n’a rien d’imaginaire. Le pire, ce sont leurs huit yeux pointés sur nous. À cette vue, je me remets à sangloter. Jamais nous ne nous débarrasserons d’eux ! Nous sommes fichues !

— Ils nous suivent, remarque Kiara.

Je suis essoufflée et un point de côté me gêne dans ma course.

— Nous ? je parvins à demander avec difficulté. Mais pourquoi ?

— Je n’en sais rien ! s’écrie mon amie. Tu as tué un scorpion dans ton enfance ? Peut-être qu’ils viennent en représailles !

— La situation n’a rien de drôle ! je m’énerve. Si ça continue…

Sans que je puisse finir ma phrase, je manque de vigilance et trébuche, m’aplatissant sur le sol sans la moindre grâce. Morte de peur, je fais volte-face. Si je dois me faire embrocher vivante, autant que je puisse essayer de me défendre ! Kiara se place devant moi au moment où nos prédateurs nous encerclaient. De près, ceux-ci sont encore plus terrifiants. Des petits poils se hérissent sur ce qui s’apparente être leur tête, de laquelle sortent deux chélicères, encadrant leur bouche affreuse. Leur mâchoire claque.

C’est la fin. Nous ne faisons pas le poids. Les scorpions claquent des pinces en resserrant leur emprise sur nous. Leur ombre nous recouvre.

— Va-t’en ! je lui hurle en pleurant de plus belle.

— Je ne te laisse pas tomber ! réplique-t-elle.

Mon amie me sourit avec bienveillance. Juste après, le dard de l’un des arthropodes s’abat vivement sur elle. Je hurle de tout mon être lorsque celui-ci se fige dans sa poitrine, avant de soulever le corps de mon amie et de le lancer dans le lac.

Je sanglote, je hurle et je pleure. Je viens de voir Kiara se faire embrocher sous mes yeux avant de se faire balancer comme une vulgaire poupée. Je suis en plein cauchemar. Ce que je vis est impossible. Je prie pour être dans un horrible rêve et bientôt me réveiller.

Le scorpion qui me fait face se crispe, prêt à envoyer son dard sur moi. Au moment où il frappe, je ferme les yeux et jette désespérément ma main en avant, pensant de toutes mes forces un seul mot : « stop ! » Constatant que je suis toujours en vie, je les rouvre aussitôt. L’animal recule.

Je profite de cette chance inespérée pour me relever et fuir à toute vitesse. Je cours. Je ne sais pas où je vais, mais je ne m’arrête pas. Du moins, pas jusqu’à ce qu’une personne me barre la route. Une femme, âgée de la mi-vingtaine, grande et à la silhouette élancée, me fixe d’un regard impassible, immobile. Ses longs cheveux roux se balancent dans son dos. Vêtue de vêtements noirs et d’une veste en cuir de même couleur, elle n’a rien de rassurant. Mais je ne peux que remarquer sa beauté, aussi froide soit-elle.

Je m’apprête à changer de direction, pensant qu’elle me veut du mal elle aussi. Mais une voix masculine, derrière elle, m’en dissuade.

— Nous les avons trouvés, Jayla.

— Enfin, dit-elle en arquant les sourcils! Allons nous amuser un peu.

Elle fait apparaître un bâton au bout recourbé, avant de s’élancer vers les scorpions, me laissant avec trois types. L’un d’eux lui emboîte le pas.

Par réflexe, je recule.

— Suis-nous, dit l’un des deux qui a l’air plus jeune que moi.

— Pourquoi ça ? Qui me dit que je peux vous faire confiance.

— Regarde par toi-même, suggéra le second.

En me retournant, je vois Jayla user de son bâton pour faire plier l’un des scorpions ? De la magie ? Après tout ce que je venais de voir, rien ne peut plus me surprendre.

— Ces scorpions en avaient après toi, explique le premier. Tu n’es pas à l’abri ici. Tu as besoin de nous.

Cela me coûte de l’admettre, mais si je suis réellement en danger, j’ai besoin de l’aide de ces inconnus. Surtout si ma seule amie vient de disparaître. Alors je ne mets pas longtemps à trancher. Sans poser de question, je suis les deux jeunes hommes.

À la sortie du parc, ils entrent dans une voiture. L’un d’eux m’ouvre la porte arrière et je me jette sur le siège. À peine j’attache ma ceinture de sécurité que je me remets à fondre en larme. Je relâche toutes les émotions accumulées : peur, douleur, haine. Bon sang ! Je viens de me faire attaquer par deux scorpions géants et de voir ma meilleure amie mourir. Que vais-je dire à sa famille ? Je n’ai même pas pu récupérer son corps ! Elle ne méritait pas de fini ainsi, ses restes se dispersant dans le Long Water. Le voyage que j’attendais depuis mon enfance vole en éclat.

Le trajet se déroule en silence, sans que personne ne s’intéresse à moi, ce qui est très bien comme ça. Avec ce que je viens de vivre, je n’ai envie de parler à personne. J’ai besoin de me retrouver seule pour reprendre mes esprits.

Je ne saurais dire combien de temps a duré le trajet, dont j’ai passé la majeure partie du temps à fixer le paysage défiler, absente.

La voiture ralentit quand nous arrivons au sud de Whitechapel, dans le quartier des Docklands, composé de vieux bâtiments industriels réhabilités. Elle s’engage sur un petit chemin à l’écart et se gare devant l’un d’eux. La construction de briques rouges ne semble pas habitée, comme en témoignent les vitres brisées et les accès condamnés. Pourtant, les deux hommes à l’avant descendent. Je les imite, sur la réserve.

L’endroit est vide, mais nous nous y dirigeons. Et c’est alors que je le vois, l’homme que j’ai rencontré au British Museum la veille et dont j’ignore le prénom. Mon cœur se serre davantage. Il nous attend à l’une des extrémités du bâtiment.

— Bienvenue, dit-il. Vous serez ici chez vous.

Au début, je reste bouche bée, stupéfaite. On m’amène dans cet endroit abandonné en me disant que je serais comme chez moi ?

Mais au bout de quelques secondes, un escalier se révèle sur le côté, avec, au sommet de la bâtisse, un manoir ancien. Je cligne des paupières pour vérifier que c’est bien réel. Avec toute cette folie, je me dis que c’est sûrement la fatigue. Et le manoir ne bouge pas d’un pouce. Je manque de m’évanouir. L’inconnu de la veille me rattrape.

— Je m’appelle Cillian et vous êtes en sécurité, me rassure-t-il d’une voix calme et apaisante.

— Adèle, je bredouille.

CHAPITRE 4

Nous nous engageons dans l’escalier en métal, longeant la largeur de l’entrepôt. Au sommet, les portes à double battant s’ouvrent d’elles-mêmes à l’approche de Cillian, donnant sur un vaste hall. Je suis stupéfaite devant les colonnes représentants des motifs égyptiens colorés et des statues alignées en direction d’un grand escalier. Celui-ci, recouvert d’une moquette rouge, se divise en deux, m’apprenant qu’il y a deux ailes. Les murs de la pièce sont bleu roi et blanc, et donnent sur de nombreuses portes fermées. Au centre se trouvent plusieurs sofas dans les mêmes teintes. Enfin, à l’autre bout de la pièce, en face de l’escalier, j’aperçois de grandes baies vitrées, menant sur une piscine avec la vue du port et des buildings derrière.

Je ne sais pas où je suis tombée. Je pense au British Museum. La pierre de Rosette, ma migraine, ma rencontre avec Cillian, ces scorpions géants, et enfin ce manoir. Je ne comprends pas ce qu’il se passe, mais je sais que tout cela a un lien avec l’Égypte. C’est étrange, mais j’en suis persuadée. Je le sens au plus profond de moi.

L’un des deux hommes qui m’ont conduite ici enclenche un disque sur une platine vinyle rétro. En un instant, le titre Another brick in the wall, des Pink Floyd, s’enclenche.

La voix de mon hôte me fait sursauter.

— Venez, Adèle. Vous devez avoir beaucoup de questions.

Je lui emboîte le pas en croisant les bras. Cillian pousse une porte et nous entrons dans une bibliothèque aux allures anciennes. De hauts murs sont tapissés d’étagères en bois remplies de livres de toute taille. Des alcôves sont dispersées ici et là, avec en leur centre une statue différente en marbre. J’en vois une avec une tête de lion, une autre de crocodile et encore une autre avec celle d’un chacal.

Je pose la question qui me brûle les lèvres :

— Que se passe-t-il ? Pourquoi ma meilleure amie et moi nous nous sommes fait attaquer par…

Ma voix se brise en repensant à l’horrible scène qui avait eu lieu moins d’une heure auparavant. Je revois le corps de Kiara tomber dans le lac et j’ai du mal à retenir mes sanglots.

Cillian me tend un mouchoir en tissu. Je tapote mes joues avec.

— Merci.

— La vérité risque d’être brutale, m’avertit-il.

Je hausse les épaules.

— Avec ce qui vient de se passer, je murmure, je crois que rien ne peut plus me surprendre.

Alors Cillian commence à se lancer dans des explications :

— Les dieux égyptiens existent. Ce sont des entités immortelles qui sont capables de quitter la Douât, le monde parallèle magique, pour vivre parmi les Hommes. Lorsqu’ils se manifestent, ils prennent possession du corps d’un humain et leur âme se lie.

Il marque une pause pour me laisser le temps de digérer. Sa voix posée et réconfortante m’aide à me calmer. Pourtant, je me contente de le fixer, la bouche entrouverte. Je serais au courant si les dieux égyptiens existaient, non ? Tout cela est absurde !

— La magie existe. Notre manoir est le refuge des magiciens, descendants de puissants Égyptiens. Notre but est de garder l’équilibre de Maât et de protéger le monde du chaos. Nous avons beaucoup d’ennemis qui veulent le détruire.

Cillian me noie sous ses mots dont j’ignore totalement le sens. Je ne comprends rien du tout. Pourquoi est-ce que je suis là ? Pourquoi ces scorpions me voulaient-ils du mal ? Je ne pouvais pas vivre ma vie tranquillement et poursuivre mon voyage ?

J’ai cessé de pleurer. Je sais que cela ne sert à rien, cela ne me ramènera pas mon amie. J’inspire et demande avec appréhension :

— Et moi, qui suis-je ? Quel est mon lien avec tout cela ?

Il plonge ses yeux verts dans les miens avec intensité.

— Êtes-vous certaine de vouloir le savoir ? Ne préférez-vous pas aller vous reposer ? Nous pourrions parler de tout cela plus tard.

Pourquoi est-il aussi gentil ? Je ne le connais même pas.

— Non ! Enfin, je dois savoir, je dis avec fermeté.

Il en a trop dit. Je n’arriverais pas à fermer l’œil si je n’en sais pas plus. Et de toute évidence, Cillian a l’air d’avoir les réponses à mes questions.

— Vous, reprend-il avec douceur, vous êtes une déesse.

Au début, j’éclate de rire. Il dit cela si naturellement que c’en est une blague. Décidément, aujourd’hui, j’aurais tout vu et tout entendu ! Mais son visage sérieux m’indique que rien n’est censé être drôle. Cillian ne plaisante pas.

Alors j’ai un mouvement de recul. Tout se précipite dans ma tête et la panique s’empare de moi. Je ne veux pas cohabiter avec une entité égyptienne à l’intérieur de moi. Je ne veux pas avoir à affronter d’autres monstres, ni même participer à je ne sais quoi encore… Tout cela est dingue ! Ma vie est dingue ! Non, je ne veux pas le croire. Je veux rentrer chez mes parents et oublier toute cette histoire.

Pourtant, je parviens à ne pas exploser.

— Une déesse ? je répète en gloussant. Mais c’est ridicule.

Cillian garde son sérieux.

— Je sais, dit-il, cela fait beaucoup à avaler. Si vous le souhaitez, je peux vous montrer vos appartements pour que vous puissiez vous reposer et nous reprendrons cette conversation plus tard.

— Non ! je m’empresse de répondre.

Mes mains tremblent à l’idée qu’une divinité sommeille en moi. J’ignore ma peur et laisse poursuivre Cillian. J’ai été dans l’ignorance pendant plus de vingt ans, je dois savoir. Il le faut.

L’homme s’avance près de moi et effleure ma main. Un frisson me parcourt. Il plonge ses yeux verts dans les miens. Ils brillent.

— Nous sommes des dieux, dit-il tout bas. Nous ne faisons qu’un avec l’entité. Vous ne partagez pas le même corps. Vous ne faites qu’un. La déesse en vous est en train de se réveiller. N’ayez crainte, les souvenirs vous reviendront peu à peu et bientôt, tout ce fouillis vous paraîtra habituel.

Je ramène aussitôt ma main vers moi.

— Comment cela procède-t-il ? je m’inquiète.

— Petit à petit, le monde magique qui cœxiste avec le nôtre vous apparaîtra plus clairement. Vous verrez à travers la Douât et votre forme primitive vous apparaîtra. Tout comme la mienne.

Je ne connais rien à la mythologie égyptienne, mais je demande :

— Quel dieu êtes-vous ?

Il me désigne du menton la statue en marbre à tête de chacal.

— Anubis, dieu de l’embaumement.

Voilà qui n’est pas très joyeux. Je ne préfère pas demander qui je suis censée être. Tout cela fait trop pour moi. Si j’ai encore le temps de le découvrir, alors j’opte pour garder mon innocence face à ce monde nouveau encore quelque temps. De toute évidence, je suis mêlée à tout cela. Le destin de l’univers a décidé pour moi. J’ai beau ne pas vouloir participer à cette mascarade, c’est trop tard.

— Mais dans ce monde, on m’appelle Cillian.

— Cela ne fait pas très égyptien, je fais tout de même remarquer.

— Mes parents mortels sont irlandais. Ce qui est fascinant, c’est qu’à chaque vie humaine, je suis surpris par la culture sur laquelle je tombe. Mais ce n’est pas le sujet, nous aurons le temps d’avoir d’autres discussions. Pour l’instant, il faut que vous digériez tout cela.

Il a raison. Mieux vaut en rester là. Je ne vais pas tarder à rentrer en irruption.

— Vous êtes donc ici chez vous. Faites-moi savoir si vous avez besoin de quoi que ce soit.

— Eh bien…, maintenant que nous en parlons j’aimerais pouvoir aller à mon hôtel récupérer des vêtements.

— Je crains que ce ne soit possible. Aller dans votre hôtel est trop dangereux. C’est le premier endroit où se rendront nos ennemis.

— Nos ennemis ? je répète.

— Ces scorpions ont bien été envoyés par quelqu’un. Une personne qui vous veut du mal.

Je ne saisis pas bien pourquoi on me voudrait du mal. C’est parce que je mets plusieurs secondes à de me souvenir qu’une puissante déesse sommeille en moi. Je ne dois pas être très appréciée…

— En attendant, je n’ai rien du tout. Aucun vêtement de rechange.

— Nous allons arranger ça. Autre chose, Adèle ?

— J’aimerais qu’on laisse tomber le vouvoiement. J’ai horreur de cela.

Cillian sourit. Je remarque ce que son sourire est particulièrement sexy. Il dévoile timidement ses dents éclatantes, comme s’il a peur de m’éblouir.

— Très bien, dit-il alors. Personne ne te vouvoiera. Je vois que tu n’aimes pas trop les formalités.

Nous regagnons le hall où Jayla et le jeune homme ayant combattu les scorpions à ses côtés nous attendent, affalés sur les canapés. Ils se lèvent en nous apercevant. Jayla a seulement la joue égratignée, alors qu’une tache de sang imbibe le t-shirt de son ami. Malgré celle-ci, il avance vers nous sans effort.

— Carter, quel est le rapport ? demande Cillian.

— Les démons sont retournés dans la Douât, annonce le jeune homme.

Je ne savais pas qu’il existait aussi des démons dans la mythologie égyptienne. Cillian le remarque et m’explique brièvement.

— Les démons sont des esprits maléfiques qui, au même titre que les dieux, peuvent se régénérer et revenir dans le monde en possédant une enveloppe vivante. Dans la plupart des cas, pour eux, ce sont des animaux.

— Ils gagnent en pouvoir, complète Jayla. Et ils sentent la magie. Cela les attire. C’est grâce à cette magie que nous avons aussi pu te retrouver.

— Est-ce si évident que cela ? je les interroge.

Jayla s’avance. Je remarque qu’elle porte un collier serti d’une émeraude, de la même couleur verte que ses yeux.

— C’est quand tu as utilisé heka, la magie, que nous avons trouvé ta trace.

Moi, utiliser de la magie ? Je ne savais même pas que je possédais des pouvoirs. J’ai vraiment besoin de me retrouver seule. Ces informations, cela fait beaucoup trop à avaler.

— Lorsque tu as repoussé le démon, ajoute le jeune homme.

Je me creuse la mémoire. Difficile de me rappeler, tout était allé si vite. Et avec ce qui était arrivé à Kiara, mon cerveau a du mal à m’autoriser l’accès à ces souvenirs. Je persévère, quitte à ce que mon cœur se serre d’émotion. Alors, je me souviens. Désespérée, j’avais tendu le bras vers mon attaquant, ce qui avait malencontreusement fait reculer le démon.

— Carter dit vrai, confirme Jayla. Nous avons entendu l’ordre que tu as donné à ton assaillant.

Sans le savoir, j’avais donc utilisé de la magie pour me protéger. En m’apercevant de cela, un sentiment de culpabilité m’envahit. J’aurais pu sauver mon amie. Il aurait suffi que je repousse l’animal avant qu’il ne l’embroche…

Cette fois, je suis incapable de pleurer. J’ai vidé mon stock de larmes et mon corps ne peut plus m’en fournir. Ce qui n’est pas plus mal. Je déteste pleurer devant des gens, surtout si je ne les connais pas.

Jayla se tourne vers Cillian.

— Par contre, nous ne savons pas comment les démons ont trouvé la déesse.

Cela me fait sursauter d’entendre quelqu’un m’appeler ainsi.

— Adèle, je glisse. Appelez-moi par mon prénom.

Cillian semble réfléchir.

— Et Kiara ? je demande aussitôt. L’avez-vous ?

Je ne peux terminer ma phrase.

— Nous avons utilisé un sortilège pour voir à travers l’eau, dit calmement Carter. Je suis désolé, nous ne l’avons pas retrouvée.

— Quoi ? je m’emporte. Je l’ai vue ! Un de ces scorpions l’a poignardé avec son dard et l’a balancé dans l’eau. C’est impossible ! Je veux aller voir de mes propres yeux.

Cillian pose une main sur mon épaule.

— Jayla et Carter manipulent la magie depuis plus de dix ans. S’ils ne l’ont pas trouvée…

Alors que s’est-il passé ? je veux rétorquer. Mais rien ne sort. Je sais que je ne ferais rien de mieux que ces magiciens. Ils se sont entraînés la moitié de leur vie, alors que moi je ne sais même pas utiliser la magie.

— Ce qui est étrange, reprend Jayla en me jetant un regard supérieur, c’est que l’amie d’Adèle était capable de voir les démons. Or, nous savons tous que c’est impossible, à moins…

— D’avoir du sang de magicien ou de dieu, termine Cillian.

Ce que j’apprends me fait un choc. Cela signifie que Kiara, ma meilleure amie, la personne que je connaissais le mieux, n’était pas celle que je croyais être.

Il y a forcément une explication, je veux me convaincre. Bien que cela ne fonctionne pas, mon cerveau étant brouillé par tout ce que je viens d’entendre. Rien ne peut me rassurer.

— Nous l’aurions senti si c’était une déesse, dit Carter. Une énergie pareille ne passe pas inaperçue.

— Ton amie n’était pas celle que tu crois, me lâche Jayla.

Je vacille sous le choc. De nouveau, Cillian me rattrape. J’ai vraiment besoin de repos.

CHAPITRE 5

Cillian m’accompagne à ma chambre située dans l’aile gauche, au troisième étage. Il m’explique que beaucoup de ces pièces sont vides, car ces dernières années, les magiciens au service de Maât se font moins nombreux. Comme aucun grand ennemi ne menace actuellement l’humanité, ils mènent leur vie dans le pays, avec un métier, une famille. Ils reviendront quand le monde se retrouvera menacé. Mais il peut se passer des décennies, voir des siècles sans qu’un grand danger se représente.

Malgré tous ces chamboulements, je m’aperçois que j’apprécie sa compagnie. Il fait preuve d’une grande patience avec moi.

Lorsque nous arrivons devant la porte en bois, il sourit chaleureusement.

— Repose-toi bien.

Je bredouille un petit « merci » et pénètre dans la pièce. Comme tout le reste, la chambre présente un style ancien. De hauts murs peints en bleu avec, à leur sommet, des moulures recouvertes de motifs égyptiens dorés. Un grand lit à baldaquin en bois se trouve au centre, encadré de rideaux en lin blanc et avec, de chaque côté, des guéridons dont les pieds représentent des animaux. Il y a aussi divers portraits, sans doute pour casser la profondeur de la pièce, avec à l’intérieur des photographies, des papyrus, des dessins de scènes égyptiennes. Une fenêtre donne sur la Tamise. De l’autre côté, une porte ouvre sur une salle de bain privée. Je me dis que je n’ai pas besoin de tout ça, que c’est trop pour moi toute seule. Un grand miroir est posé sur une commode en bois massif. Je m’approche pour examiner ma mine.

Contrairement à ce que j’imagine, je ne suis pas si affreuse. J’ai juste l’air épuisée. Je baille en le remarquant, puis, en rouvrant les yeux, je recule d’étonnement. Mes cheveux foncés m’arrivant d’ordinaire à hauteur d’épaule sont cette fois-ci aussi blancs que les rideaux en lin et tombent jusqu’à mes fesses.

J’ouvre la bouche de stupeur en comprenant que ce sont les cheveux de la déesse que j’ai devant moi. Je peux les toucher, ils sont bien réels. Comme c’est étrange.

Alors, j’ai peur. Je manque de trébucher en reculant, et je me rue sur le lit en tremblant de tout mon corps. Là, j’enfouis ma tête sous les coussins. Ils sont d’une extrême douceur, et pourtant je les déteste. Comme cette chambre, ce manoir et tout le reste. Je déteste aussi ma vie. Je veux poursuivre mes études, fonder une famille et vivre heureuse. Je ne veux pas de cette divinité, de ces pouvoirs, et encore moins me battre pour l’équilibre de Maât, ou je ne sais quoi encore ! C’est Kiara qui aurait dû avoir cette vie, pas moi ! Elle était forte, sûre d’elle et courageuse. Elle s’était interposée entre le scorpion et moi. Et elle était morte injustement. C’est moi qui aurais dû être poignardée à sa place !

La colère me serre le cœur. J’ai si mal. Je ne peux m’empêcher de m’en vouloir pour Kiara. Je n’ai même pas pu lui dire au revoir. Le dernier contact que j’avais eu avec mon amie, c’était lorsqu’elle s’était tournée vers moi avec cet air déterminé, quelques secondes avant de se faire embrocher.

Ce qui veut dire… Kiara avait vu les scorpions. Elle avait donné sa vie pour moi. Savait-elle qui j’étais ? Voulait-elle me sauver ? Si c’était réellement une descendante de magiciens, pourquoi n’avait-elle pas utilisé ses pouvoirs ?

En prenant conscience de cela, je sanglote de plus belle. Ma vie est une véritable catastrophe. J’ai perdu ma meilleure amie, et ce qui était censé être mon plus beau voyage se transforme en enfer.

Je ne sais pas si je suis à demi éveillée ou bien endormie. Tout est si flou. Ce que je sais, cependant, c’est que j’ai une vision.

CHAPITRE 6

Le soleil est aveuglant en ce jour spécial. Les dieux égyptiens vivent encore avec leurs créations. Le palais royal, un somptueux bâtiment en marbre et en or a ouvert ses portes pour accueillir dieux et humains. La salle de réception a été décorée pour l’évènement, avec de longues tables nappées que les esprits ne cessent de remplir de mets divers et succulents.

À l’extérieur du palais, la foule se presse pour accueillir comme il se doit leurs précieux dieux, leur lançant des pétales de fleurs jaunes sur le passage des litières, ces lits ouverts tirés par de somptueux chevaux.

Tous se sont vêtus de leur plus belle tenue pour cette cérémonie. Chez les humains, les rangs sociaux n’existent plus, car seule l’admiration des divinités est maîtresse. Les mortels s’inclinent devant les immortels, comme ils l’ont toujours fait, minuscules par rapport aux lits décorés de rideaux colorés.

À l’intérieur, les musiciens jouent de douces mélodies, comptant la création de l’univers et l’apparition de la magie Heka. Tous connaissent l’histoire et ne se lassent jamais de l’écouter.

Au commencement, l’univers était un vaste océan : le Noun. Le temps et l’espace n’existent pas encore. C’est de cet océan primordial qu’émerge le premier dieu, venu à l’existence de lui-même. Il s’agit d’Atoum-Rê, incarnant le soleil couchant. La musique change de rythme, pour être plus lente et plus douce. Le nouveau dieu donne naissance au couple divin de Tefnout, déesse de la chaleur solaire, et de Shou, le dieu de l’air. La mélodie devient ensuite plus dure, pour évoquer les naissances issues de leur procréation. Naît alors Geb, dieu de la terre, et Nout, déesse du ciel. Deux amants séparés à tout jamais par l’atmosphère. L’orchestre accélère. De leur union secrète apparaissent quatre divinités : Osiris, Isis, Seth et Nephtys. Puis la musique change, pour raconter de nouvelles histoires, en revenant toujours à celle-ci, le refrain choisi pour la célébration.

Aujourd’hui, longtemps après, les invités viennent célébrer la future venue de l’enfant d’Isis et d’Osiris, le couple divin régnant sur la Douât et le monde vivant. Ces deux-là sont respectés et vénérés de l’Égypte entière. Depuis qu’ils sont sur le trône, c’est la première fois qu’ils s’autorisent à avoir une descendance, un héritier. Et pour fêter cette prochaine naissance, tous les dieux sont invités. Tous semblent s’amuser, passant de leur forme humaine, à leur forme animale, dansant, riant et festoyant.

Isis et Osiris profitent de l’évènement à leur manière, assis sur leur trône. Les autres dieux, tour à tour, leur apportent des présents pour l’enfant que porte la reine. Des vœux et des bénédictions, le plus souvent.

— Je souhaite au nouveau-né la grandeur, dit Sekhmet, la déesse-lionne.

Des flammes crépitent sur tout son corps, de sa tête de lion à ses pieds, se répandant sur le sol en se dirigeant vers Isis, passant d’une couleur orange vif à un violet bleuté. Puis, lorsqu’elles atteignent les sandales dorées de la divinité, elles se dissipent, balayées par l’air.

— Merci, Sekhmet, pour ta générosité, répond Osiris.

Ainsi, tous les dieux souhaitent au futur souverain une chose bienveillante. Khnoum, le gardien des sources du Nil, lui fait le cadeau de la sagesse. Thot, le maître des connaissances, lui offre le savoir. Bastet, déesse-chatte, lui fait don de l’agilité au combat. Tous se réjouissent de la naissance du descendant, ou de la descendante, du couple royal. Tous, excepté Seth.

Le dieu du chaos présente à tous son sourire démoniaque sur son visage d’oryctérope.

— Très cher frère, très chère sœur, commence-t-il. Quelle erreur de m’avoir invité, moi, le dieu du mal et du désordre !

À ses mots, Isis place une main sur son ventre en signe de protection et l’autre, prête à user de sa magie. Osiris, lui, lève un sourcil.

— Tu oses nous défier, gronde-t-il.

De l’électricité bleue parcourt ses doigts. Il est le roi, il doit protéger sa reine. Mais Seth est aussi son frère. Il sait qu’il peut être bon. Il lui laisse une chance de faire marche arrière.

— Je n’ai pas le choix, ricane Seth. Si je veux préserver le désordre sur cet univers, je dois maudire votre enfant.

Les autres dieux se mobilisent, prêts à attaquer leur ennemi de leur magie. Mais Seth est plus fort. Son combat contre Apophis lui a fait gagner en pouvoir. D’un simple mouvement de la main, il fait abattre une barrière de feu, les isolant tous les trois du reste des invités. Ce n’est pas le feu de Sehkmet. Non, celui-ci est celui du mal, alimenté par les pires humains et démons, par les âmes les plus noires.

Osiris sait que Seth était jaloux, cela avait toujours été ainsi. Comprenant qu’il est impossible de raisonner son frère, Osiris se lève aussitôt pour protéger son épouse et l’enfant qu’elle porte. Étant l’aîné des quatre, il est l’héritier légitime de Geb et par ce pouvoir naturel, peut battre son rival. Mais c’est un roi bon. Il a enseigné l’agriculture aux Égyptiens et leur a apporté la civilisation. Et par sa bienfaisance, le combat n’a jamais été sa spécialité. Il redoute l’issu de cet affront.

Le roi utilise sa bonne magie pour protéger l’enfant, les enveloppant – lui et sa mère – dans un halo bleuté. Seth refuse de voir perdre sa chance. Il se jette sur son frère et s’ensuit un long combat. Chacun usant de sa magie pour prendre le dessus sur l’autre. Osiris faisant appel à sa bonté et sa bienveillance quant à sa famille et ses invités ; Seth usant de la force du chaos, aux âmes maudites, pour venir à bout de son frère. Il parvient à trouver une faille. Il plonge sa main dans la poitrine d’Osiris et attrape son cœur, son ab, le témoin de ses bonnes et de ses mauvaises actions. Sans cet élément, son âme est incomplète et le dieu vacille. Bien qu’il lutte, son pouvoir de protection sur son épouse et sa progéniture s’affaiblit. Seth s’empare de cette occasion. Il laisse tomber le cœur de son frère sur le sol de marbre et se dirige vers Isis. Cette dernière est tétanisée par ce que Seth vient de faire subir à son bien-aimé. Elle réfléchit, elle a la particularité d’être rusée. Hélas, elle n’est pas assez rapide. Les sorts qu’elle lance sont insuffisants pour contrer son frère qui se nourrit de ses peurs.

Tout sourire, le mal pose sa main sur le ventre d’Isis. Pétrifiée, la déesse est incapable de bouger.

— Je pose la marque de la mort sur votre enfant, annonce Seth de sa voix la plus forte et la plus fière. Avec ma malédiction, le nouveau-né ne pourra jamais accomplir son destin. La part du chaos sera majoritaire sur le bien et Maât, déséquilibrée. Par cette marque de la mort, l’enfant d’Isis et d’Osiris ne connaîtra aucun des présents divins offerts à ce jour. Il tombera dans l’oubli des mortels et sera voué à échouer.

Sa voix grave résonne dans tout le palais qui se met à trembler. Dans le même temps, Osiris parvient à récupérer son cœur. Quand il retrouve son pouvoir, c’est trop tard. Seth s’est volatilisé et la malédiction est initiée.

CHAPITRE 7

Lorsque je reviens à moi, le soleil se fait plus bas. Les rayons qui pénètrent la pièce sont moins forts et commencent à avoir une couleur crépusculaire. Je cherche mon téléphone portable dans ma poche pour regarder l’heure. Je n’y trouve rien, excepté un vieux chewing-gum. Alertée, je me redresse sur le lit et tapote sur tous mes vêtements. Toujours rien. L’évidence est frappante : j’ai perdu mon téléphone dans notre course contre la mort avec les démons scorpions.

Je peste à voix haute. Comment vais-je pouvoir joindre les parents de Kiara ? Et même les miens, car si je ne rentre pas à la date prévue, ils vont mourir d’inquiétude. Demain, je demanderais un téléphone à quelqu’un. Cela me laissera le temps d’assimiler ce qui se passe et de préparer ce que je dirais. Et surtout, j’espère que ce qui est arrivé à Kiara se ferait moins douloureux. Comment expliquer à leurs parents ce qu’il s’est passé ? Personne ne me croirait.