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Morgane, âgée de 17 ans, se réveille dans un passé antique et doit s'adapter à ce nouveau monde rempli de monstres mythiques. Mais la guerre est imminente : un ennemi de taille menace la civilisation. Sera-t-elle à la hauteur ?
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Seitenzahl: 487
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Parce qu’il existe des mystères quelquefois sans réponse
Chapitre Α
Chapitre Β
Chapitre Γ
Chapitre Δ
Chapitre Ε
Chapitre Ζ
Chapitre Η
Chapitre Θ
Chapitre Ι
Chapitre Κ
Chapitre Λ
Chapitre Μ
Chapitre Ν
Chapitre Ξ
Chapitre Ο
Chapitre Π
Chapitre Ρ
Chapitre Σ
Chapitre Τ
Chapitre Υ
Chapitre Φ
Chapitre Χ
Chapitre Ψ
Chapitre Ω
Épilogue
Je me suis réveillée sans savoir ce qui m’arrivait. Je me trouvais dans un grand lit en bois, sans matelas, dont les tissus qui recouvraient la paille paraissaient être en soie. Malgré l’obscurité et l’immensité de la pièce, j’arrivais à distinguer divers portraits. Seule une partie n’en était pas couverte, mais à la place, des rideaux assortis aux draps traînaient par terre. Il me semblait voir une petite coiffeuse, dans le mur du fond, pas très loin d’une porte.
Je n’avais aucun souvenir du jour qu’il était, ni de mon prénom ni du reste de ma vie. Je me demandais ce que je faisais dans cet endroit assez luxueux, pourquoi je ne me rappelais rien.
Un léger grincement se fit entendre, la poignée de la porte tourna et plusieurs personnes entrèrent. Je comptai exactement trois soldats, accompagnés d’un homme plus grand et mieux habillé. Un prince ? Ses cheveux bruns, attachés, révélaient un visage aux traits sévères. En le voyant, on ne pouvait s’empêcher de regarder ses yeux bleu électrique. Sa tête surmontait des épaules plutôt larges. Il était vêtu d’un haut blanc rentré soigneusement à l’intérieur d’un pantalon noir. Un objet en or recouvrait un de ses avant-bras.
Le jeune homme ouvrit les rideaux, laissant entrer la lumière du matin.
– As-tu bien dormi ? demanda-t-il.
Je ne répondis pas.
– Excuse-moi. J’ai oublié de me présenter, je m’appelle Dimitri. Et toi ?
– Je ne me souviens de rien.
Dimitri jeta un coup d’œil aux autres, puis détourna son regard vers l’extérieur, les mains dans le dos.
Quelques minutes s’écoulèrent sans que personne ne prenne la parole. Attendaient-ils que je parle ? C’est tout juste si j’arrivais à formuler des phrases correctes. Mais cette absence de bruit plongeait l’atmosphère dans le froid, il m’était insupportable, d’autant plus que j’avais l’impression d’être le centre d’attention. Le temps avait l’air figé et chaque instant me paraissait une éternité. Il fallait que je brise ce silence.
– Je sais que tu es au courant de quelque chose, lançai-je.
Un air amusé passa sur son visage.
– Au courant ? De quoi ?
– Tu dois bien savoir qui je suis, non ?
– Comment peux-tu en être sûre ?
– Tu t’es présenté, ce qui veut dire que tu savais que je n’avais aucun souvenir de toi ! Pourquoi ?
– Tu parles beaucoup, dit-il en riant, avant de reprendre sérieusement : et si c’était la première fois que je te parle ?
Il est vrai que je n’avais pas envisagé cette possibilité. Toute cette histoire m’inquiétait, et je ne savais que penser, mais c’était ce que je pourrais qualifier de situation grave. À moins que je ne sois tombée dans les escaliers ou que j’aie fait une mauvaise chute (peu probable), c’était loin d’être normal. Je devais découvrir pourquoi je me trouvais dans un tel état, persévérer et obtenir des informations.
– Je n’y crois pas une seconde ! m’exclamai-je.
– Habille-toi.
– Ne fais pas comme si tu n’entendais pas, réponds quelque chose au moins !
– Je n’ai rien à ajouter.
Je sautai hors du lit, afin de rattraper Dimitri, sur le point de partir. Je me rendis alors compte que j’étais vêtue d’une drôle de chemise de nuit.
– Je sais très bien que tu mens. Alors dis-moi, s’il te plaît !
– Je n’ai pas menti, puisque je n’ai rien dit, répliqua-t-il.
– Ah ! Tu viens d’avouer !
– Je n’ai rien dit, répéta-t-il.
– Donc, tu as quelque chose à dire ?
Il hésita.
– Vas t’habiller.
– S’il te plaît…
– Morgane, lança-t-il sèchement.
– Quoi ? Un prénom. Je perds toute ma vie et tu me donnes… un prénom.
– Tu t’appelles Morgane, c’est tout ce que tu as à savoir, maintenant habille-toi.
Plutôt facile finalement, pensai-je.
Morgane, je m’appelais Morgane. Même si c’était peu, je ne me plaignis pas, car se serait peut-être la seule chose que je saurais.
Faut pas être pessimiste.
Il se dirigea vers la porte mais ne put l’atteindre, car j’avais saisi son bras. Il se retourna et je lui dis d’une voix plus douce :
– Merci, Dimitri.
Il m’adressa un rapide coup d’œil et un petit sourire en coin. Je remarquai que ses yeux étaient d’un bleu magnétique à la lumière du soleil.
En essayant de paraître inoffensive, je repris :
– C’est la dernière chose que je te demande : comment le sais-tu ?
Il leva les yeux au ciel, puis haussa les épaules.
– Tu parles en dormant.
Après cette réponse plutôt gênante, ma curiosité l’emporta de nouveau :
– Parce que tu me regardes dormir ?
Dimitri ignora ma question.
– Habille-toi, c’est l’heure de dîner.
Lui, il tenait à ce que je m’habille, pourtant j’étais en robe de nuit ; ce n’est pas la mort de dîner en pyjama, si ?
Dimitri et les gardes sortirent, laissant place à deux filles d’environ seize ans, vêtues de toges blanches. Elles étaient toutes les deux magnifiques. L’une d’elle tenait un vêtement dans les tons rose thé. Elle le posa sur le lit et repartit avec l’autre. J’enfilai la robe qui était à ma taille, à quelques détails près, et regardai mon reflet dans la glace de la coiffeuse. Elle dessinait parfaitement ma fine silhouette. Mes longs cheveux châtains ondulaient légèrement sur mes épaules nues. Je pris soigneusement le temps de les démêler avec une brosse que j’avais trouvée dans l’un des tiroirs. Mes yeux étaient couleur d’émeraude, avec la même teinte et le même éclat. J’avais l’impression de découvrir une nouvelle personne.
C’est seulement en sortant de la chambre que je remarquai la douceur du tissu de ma robe.
J’ai emprunté une sorte de passerelle qui conduisait à une autre partie de ce qui semblait être un palais. Il était si grand que de là où je me trouvais, je pouvais le voir dans son intégralité. Des plantes grimpantes tombaient en cascade de chaque côté du toit, passant parfois par les grandes fenêtres sans vitres, du haut de la passerelle. Les filles que j’avais vues quelques minutes auparavant me rejoignirent et m’accompagnèrent. Une colombe était tatouée dans leur cou. Je ne saurais expliquer d’où je tenais cette information, mais j’étais persuadée que cet oiseau était l’animal sacré d’Aphrodite, déesse de l’amour et la beauté.
Nous arrivâmes dans une vaste salle que je n’aurais pu trouver seule. Je vis de nombreuses personnes, y compris Dimitri. Un grand buffet se dressait au milieu de la pièce, juste en dessous d’un lustre à chandelles. Des fenêtres semblables à celles de la passerelle – c’est-à-dire sans vitres – s’étendaient sur tout un mur, laissant apercevoir la tombée de la nuit. Une parfaite démarcation limitait le ciel orangé du crépuscule et l’intensité du noir parsemé d’étoiles argentées.
Moi qui croyais que c’était le matin…, pensai-je.
A mon arrivée, tout le monde se leva de sa chaise et me dévisagea. Seul un homme, assis au bout de la table, me rejoignit. Il me salua puis s’écria :
– Voilà notre invitée ! (Il s’adressa ensuite à moi :) je savais que tu viendrais ! Comment as-tu dormi ? Oui, ça fait trois jours que tu dors ! Pas trop fatiguée ? Au fait, tu portes la robe, c’est moi qui l’ai choisie, elle te plaît ?
– Doucement, interrompit Dimitri, qui nous avait rejoint. Elle vient de se réveiller.
Ce château devait lui appartenir. Si c’était lui qui commandait, je devais éviter de me faire remarquer, je n’avais pas envie de finir dans une prison ou je ne sais quoi encore… Mais je n’eus pas besoin d’intervenir. Le jeune homme fit un geste pour balayer la phrase de Dimitri et lui dit :
– Va t’asseoir, Dimitri, veux-tu ?
Il jeta un œil autour de lui, constatant que tout le monde parlait, il supposa probablement que personne ne l’écoutait.
– Et si nous allions tous nous asseoir ? proposa-t-il si doucement que j’eus peine à l’entendre.
L’homme ne répondit pas. Après nous avoir conduits à table, il m’indiqua de m’installer entre lui et Dimitri. Sans broncher, je m’exécutai. Contrairement à Dimitri, sa présence me déplaisait. Tout d’abord parce que je le trouvais prétentieux et qu’il n’avait aucune manière, mais aussi parce qu’il empestait l’alcool et devait certainement lutter pour tenir debout.
Ses cheveux cendrés tombaient légèrement sur son front en petites bouclettes irrégulières. Son nez avait la forme d’une trompette et ses yeux noirs étaient semblables au ciel étoilé. Il n’était pas très grand et paraissait inoffensif, mais les apparences sont trompeuses, j’en avais la certitude.
– Te souviens-tu de quelque chose, n’importe quoi ? demanda-t-il.
L’espace d’un instant, une image s’empara de mon esprit. Elle était trop brève pour que je puisse identifier la source correctement. Néanmoins, je reconnus un visage masculin. Si seulement je me souvenais du prénom de cette personne…
– Non, c’est le vide total.
Le jeune homme se racla la gorge. Je ne m’étais pas aperçue que les bavardages avaient cessé. Alors comme tout le monde, j’attendis avant de manger, enfin… jusqu’à ce qu’il se lève et prenne la parole :
– Je veux porter un verre à notre invitée ! Qui s’appelle… heu… eh bien… Ça n’a pas d’importance. Portons tous un toast ! Tournée générale !
Les hôtes s’exécutèrent en levant bien haut leur coupe. Quand je disais qu’il empestait l’alcool… Vous me croyez maintenant ?
Des filles d’Aphrodite arrivèrent et servirent les convives. Je me demandai pourquoi elles se chargeaient des tâches domestiques. Lorsque vint mon tour, je n’eus pas le temps de refuser car l’homme à l’air alcoolique leur fit signe de ne pas m’oublier.
Le repas commença. Je remarquai divers plats appétissants, des huîtres, des crevettes ou bien des moules cuisinées au miel et la menthe. J’aperçus également du sanglier aux olives, du bœuf, ainsi que de la volaille, elle aussi au miel. Pour ainsi dire, presque tous les plats en contenaient. Je remplis mon assiette de tout ce que je trouvais, car je mourais de faim et je ne fus pas déçue : c’était délicieux.
– Ça alors, lança le jeune homme, je n’ai jamais vu quelqu’un manger autant !
Mal à l’aise, je posai mes couverts et m’essuyai la bouche.
– Mange ce que tu veux, ce buffet est pour toi.
Un buffet en mon honneur ? J’avais tellement faim que je ne pris pas le temps d’étudier la question et garnis de nouveau mon assiette. La soif me gagna rapidement mais je ne voulais pas boire le retsina que l’on m’avait servi. D’après mes connaissances, c’était une sorte de vin. Je ne saurais dire pourquoi je me trouvais trop jeune pour en prendre.
A ce moment-là, les conversations ne manquaient pas. Ne sentant personne m’observer, j’entrepris sans hésiter d’échanger mon verre avec celui de Dimitri, qui contenait de l’eau. Quand il le remarqua, il marmonna :
– Je ne me rappelle pas avoir fini mon verre.
– Je viens de voir les filles passer par ici, murmurai-je.
– Ah celles-là, elles ne ratent aucune occasion de les remplir. Tiens, Alexandre, passe-moi le plateau du rôti de miel, s’il te plaît.
Une fois servi, il me demanda comment j’allais, sûrement histoire d’engager la conversation.
– Je vais bien, répondis-je.
– Te souviens-tu de quelque chose ?
– Toujours pas.
Dix minutes plus tôt, une vision avait effleuré mon esprit. Je m’étais demandé qui cela pouvait bien être, mais je n’aurais sûrement jamais la réponse.
– Bien, tu veux du retsina ?
– Non merci, j’en ai déjà bu, mentis-je.
– Parfait.
Sans être parano, je n’aimais pas la façon dont il avait employé ce mot, j’avais l’impression qu’il s’en réjouissait. Mais ça devait être une hallucination. C’est vrai, qu’aurait-il pu arriver ?
– Dimitri ?
– Oui ?
– Tu te souviens de moi ?
– Pourquoi me demandes-tu ça ?
– Parce que je me pose beaucoup de questions et que j’ai peur que mes souvenirs ne reviennent jamais.
– Ne t’en fait pas pour ça, dit-il d’une voix calme. Je suis sûr qu’ils reviendront ; si ce n’est pas ce soir, ce sera demain.
Je lui souris.
– Artelon m’a demandé de veiller sur toi, reprit-il en lançant un regard vers le prétendu Artelon.
– Pourquoi ?
– Parce que tu ne te souviens de rien, que je sache.
– Si tu me connais, peux-tu me rappeler qui tu es ? Peut-être que ça m’aiderait à me souvenir.
Il hésita quelques instants, comme s’il se demandait si c’était une bonne idée.
– Que veux-tu savoir ?
– Les choses essentielles. Si tu dois veiller sur moi, il faut que je te fasse confiance, non ?
Il prit une grande inspiration.
– Très bien. J’ai grandi à Pylos, dans le Péloponnèse. Je suis venu à Athènes il y a peu. Quand j’étais enfant, je ne voyais que très peu mon père – il travaillait dans les mines – et jamais ma mère. Pour être franc, je ne la connais pas. Ah oui, j’ai oublié le plus important : je suis un demi-dieu. Je suis le fils de Déméter, la déesse de l’agriculture.
Il haussa les épaules, puis reprit :
– C’est fréquent, les demi-dieux, surtout en ce moment. Je pense que ce sont les choses essentielles à savoir. En vérité, pratiquement tout le monde le sait.
Je ne me rappelais pas l’existence des dieux grecs, mais d’après Dimitri cela faisait partie du quotidien. Ce qui signifie que je devais en être consciente.
Je ne pus m’empêcher de poser une autre question.
– Comment as-tu découvert qui était ta mère ?
– Quand je suis parti pour Athènes, j’ai fait halte à Argos où un vieil homme m’a hébergé pour la nuit. Ça va peut-être te sembler étrange, mais j’ai rêvé de ma mère qui me procurait une lance et un bouclier. Je sais, la déesse de l’agriculture me donne de quoi me battre. Parfois, il ne faut pas chercher à comprendre les dieux. À mon réveil, les armes en question se trouvaient à côté de moi. Surprenant, non ? Pourtant on vit dans un monde où les mythes sont bien réels.
Comme j’avais tout oublié, je ne me posais aucune question et partais du principe que les dieux existaient réellement. Je n’étais guère impressionnée. Il est vrai que c’était bizarre, mais comme l’avait dit Dimitri, c’était habituel pour eux. J’insiste bien sur ce point, les dieux grecs existent, alors ne vous affolez pas. Bon je reprends, qu’est-ce je disais déjà ? Ah oui. N’empêche, Dimitri avait dit : « C’est très fréquent les demi-dieux, surtout en ce moment ». Je ne comprenais pas ce qu’il voulait dire par là, mais je lui poserais la question plus tard. Pour le moment, il devait me prendre pour une psychopathe avec toutes ces questions.
Après le dessert, Dimitri me raccompagna dans ma chambre tandis que les autres discutaient encore. Ce fut sans doute une impression, mais je crus un instant que les murs s’étaient déplacés.
Sacrée imagination, pensai-je.
– On se revoit demain alors, fit-il.
– Bonne nuit.
Après m’avoir adressé un sourire poli, il entra dans la pièce d’à côté, qui devait être sa chambre.
Tout était allé trop vite pour moi. Je m’étais d’abord réveillée dans un luxueux palais sans aucun souvenir. Ensuite, le jeune homme un peu farfelu (il faut l’admettre), nommé Artelon, m’avait invitée à dîner en compagnie de nombreux invités, dont un jeune homme de mon âge. Peu de temps après, j’avais découvert la présence des dieux grecs. Ce qui voulait dire que j’étais en Grèce ! J’avais parlé grec sans m’en apercevoir ! Quoi qu’il en soit, j’avais l’impression d’être en sécurité.
Le lendemain se déroula de la même façon que la veille, en commençant par une entrée remarquable dans ma chambre dès le réveil. Après avoir pris un bain chaud, les filles d’Aphrodite m’accompagnèrent déjeuner. Seuls Dimitri et moi étions à table, ce dernier m’avait expliqué que nous avions une journée chargée et que nous devions nous lever plus tôt. Il m’emmena au marché et me présenta à plusieurs personnes. Nous n’étions pas restés bien longtemps, Dimitri voulait juste me montrer ce qu’on pouvait trouver à l’extérieur du palais.
Plus tard, au château, Dimitri me conduisit dans une aile que je n’avais pas encore visitée. Il frappa à une porte.
– Entrez ! tonna une voix.
Je poussai la porte en bois, Dimitri sur mes talons. Un vieil homme assis examinait des objets que je ne pus voir. Il retira ses lunettes en nous apercevant et serra la main du demi-dieu.
– Bonjour, docteur Asclépiade. Je vous présente Morgane.
– Pourquoi sommes-nous chez un médecin ? demandai-je.
Dimitri ignora ma question.
– Bonjour Dimitri, bonjour Morgane. Que puis-je faire pour vous ?
– Artelon m’a demandé de passer vous voir, expliqua Dimitri en soupirant. Vous savez pourquoi, il me semble.
– Attendez : de quoi parlez-vous ? intervins-je.
Une fois de plus, personne ne me répondit.
– Je vous laisse, j’attends dans le couloir, lança Dimitri.
– Ne pars pas !
Mais il avait déjà fermé la porte derrière lui. J’ignorais totalement d’où me venait cette colère. En réalité, je ne comprenais pas pourquoi je me trouvais chez le médecin. Je pouvais le prouver, je n’étais pas malade !
J’allais sortir également, mais le docteur Asclépiade m’en empêcha.
– Lâchez-moi !
Pour qui se prenait-il, celui-là ?
Le médecin me relâcha aussitôt sans discuter.
– Je ne vais pas te faire de mal. Viens, assieds-toi.
Mal à l’aise et à contre-cœur, je le suivis et m’installai à côté de lui sur un banc en pierre.
– Bien. Comment vas-tu ?
– Je ne suis pas malade, répliquai-je en serrant les dents.
– Je le sais.
– Dans ce cas, pourquoi suis-je ici ?
– J’aimerais t’aider à retrouver la mémoire.
– Comment ?
– Je vais te poser quelques questions, déclara-t-il.
Je secouai la tête, comme s’il me paraissait évident de l’entendre. Après tout, je ne voulais pas m’attarder ici.
– Je vous écoute, soupirai-je.
– Quel âge as-tu ?
– Je sais pas.
L’homme m’examina de près, il toucha mes joues, pinça mon nez, regarda la racine de mes cheveux… et fit quelques grimaces que je ne sus interpréter. Je ne savais pas ce qu’il faisait, mais j’étais persuadée d’une chose : ces gestes ne lui seraient pas d’une grande utilité.
– Qu’est-ce qu’il y a ? demandai-je.
– Rien d’important. Tes souvenirs reviendront bientôt, comme je te l’ai promis.
Comment peut-il savoir ça, en regardant mes cheveux ? pensai-je.
– As-tu bu le retsina ?
– Non, bien sûr que non.
– Intéressant.
Il attrapa un panier contenant les objets qu’il avait examinés quelques minutes auparavant, puis en sortit un rectangulaire, en plastique, avec plusieurs boutons.
– Sais-tu ce que c’est ?
– Un téléphone portable.
J’ignorais d’où me venaient ces mots, mais l’appareil m’était familier. Pourtant, rien ne me vint à l’esprit concernant ma vie d’avant ou même cet objet.
– Encore plus intéressant, grommela-t-il.
– Arrêtez de dire ça ! Qu’y a-t-il, à la fin ?
– C’est fascinant.
– Ne tournez pas autour du pot !
Le vieux médecin regarda autour de lui, puis haussa les épaules, perplexe.
– Quoi ?
– Non, rien, soufflai-je.
Je lui pris le portable des mains et l’examinai. Lorsque j’appuyai sur le bouton rond, en bas de l’écran, ce dernier s’alluma, indiquant : Mot de passe. Un code s’afficha dans mon esprit mais je ne voulais pas le taper devant le médecin. Il me paraissait louche, avec ses milliers de questions. Est-ce que ça va l’aider de savoir si oui ou non j’ai bu du vin ? Encore moins de me pincer le nez et me toucher les cheveux.
– Il n’y pas de réseau, protestai-je.
– Qu’est-ce que… le réseau ?
Automatiquement mon cerveau comprenait le lien, et la définition me revint en mémoire. Je ne pouvais pas en parler à Asclépiade, il me regardait déjà comme s’il n’avait jamais vu de téléphone de sa vie. En même temps… Je n’avais vu personne avec un mobile depuis mon réveil au palais. Et je ne m’étais souvenue du mot que lorsque j’avais aperçu l’objet.
Mais pourquoi fallait-il que mes pensées soient aussi dispersées ?
– Aucune idée.
– Intéressant.
Je ne pus m’empêcher de lever les yeux au ciel.
– Où l’avez-vous trouvé ?
– Ce n’est pas très important.
– C’est exactement ce qui me fait penser le contraire, déclarai-je en soutenant son regard.
– Mais non, je t’assure. Ne te préoccupe pas de ça.
Le vieil homme tenta de me l’arracher des mains, mais il n’était pas bien fort, il me suffisait de lever le téléphone au-dessus de ma tête pour qu’il ne puisse pas l’attraper.
– Dans ce cas, expliquez-moi pourquoi je suis la seule à connaître le nom de cet appareil, et pourquoi personne n’en possède.
– Je… bégaya-t-il. Euh…
– Merci, je le garde. Au revoir, Mr. Asclépiade, ce fut un grand plaisir !
Avant de m’en aller, je récupérai le panier, contenant d’autres affaires, mais le médecin m’interpella.
– Ne le montre à personne.
– Sans blague.
– Je suis sérieux, tu ne sais pas ce…
Je n’entendis pas la fin de la phrase, seulement le claquement de la porte.
Dehors, je cachai mon portable dans le panier, sous un jean. Un jean ? Personne non plus n’en portait. Je devais me rendre discrètement dans ma chambre pour déposer ce que je tenais sous le bras avant de me faire remarquer. Je ne m’étais pas aperçue que j’avais manqué de respect au médecin, mais pourquoi avait-il refusé de me dire la vérité ? La phrase qu’il avait prononcée était-elle importante ? Ou était-ce un mensonge, comme pour le téléphone ? Je n’aurais probablement jamais le fin mot de cette histoire.
En marchant dans le couloir, je vis que Dimitri n’était pas là, je décidai alors de retrouver mon chemin dans ce dédale de couloirs, mais aucun ne ressemblait à celui que nous avions emprunté à l’aller. Je continuais tant bien que mal à me rappeler, seulement un mur me barrait souvent le passage. C’est drôle, parce que je ne me souvenais pas d’en avoir vu autant. J’hallucinais certainement. Une fois de plus.
Quelques minutes après, arriva une fille d’Aphrodite que j’avais déjà vue plusieurs fois.
– Excuse-moi, as-tu vu Dimitri ?
– Oui, suis-moi.
Elle me conduisit jusqu’à un escalier et s’arrêta net.
– Il est là, dit-elle en m’indiquant le dessous de l’escalier.
– Que ferait-il là ? Il était censé m’attendre dans la salle d’attente.
– Je ne sais pas.
Lorsque je penchai la tête pour regarder s’il y était, quelqu’un me sauta sur le dos et enroula ses bras autour de mon cou, m’empêchant de respirer. Étouffée, je lâchai le panier pour tenter de libérer ma gorge.
– Aidez-moi, à l’aide !
Je n’avais pas compris que c’était la fille qui m’attaquait.
– T’es folle ! Lâche-moi, tu me fais mal !
– C’est le but, ma chérie.
– Aïe !
L’étreinte se resserra. Je ne sentais plus mon souffle, comme si l’air n’atteignait plus mes poumons. Je voulais hurler, mais aucun son ne sortit de ma bouche. J’étais aphone, ma voix refusait de m’obéir.
Les secondes me paraissaient être des minutes. Je compris alors que je ne pourrais pas résister longtemps. Sans réfléchir, je fonçai droit sur le mur d’en face à reculons. Malheureusement, mon adversaire s’accrocha à ma gorge en y plantant ses ongles. Sans autre solution, je recommençai de plus en plus fort. Elle finit par me laisser respirer. C’est alors à ce moment que je l’attrapai par les cheveux et la projetai vers l’avant, en prenant bien soin de baisser ma tête au passage.
– Salle garce ! hurla-t-elle.
Même à quatre pattes, elle trouvait le moyen de m’insulter.
Elle n’était pourtant pas en position de force.
Comme je l’avais redouté, elle se releva et chargea dans ma direction. Cependant j’avais remarqué qu’elle boitait et se tenait la cuisse. Sans réfléchir, j’envoyai mon pied à cet endroit, éjectant de nouveau la fille contre un mur. Elle s’affala sur le sol, mais quelques instants seulement.
Elle est invincible ou quoi ?
J’étais épuisée et ma respiration saccadée n’arrangeait rien. En passant une main sur ma nuque, je sentis des pelures de peau autour des crevasses creusées par ses ongles. C’est qu’ils étaient longs ! Je sentais une humidité qui devenait un liquide plus épais sous mes doigts. Du sang…
La blonde se releva de nouveau et jeta la tête en arrière pour libérer son visage de ses mèches, puis prit une position de combat : les poings en avant, tout en sautillant, telle une boxeuse. Lorsqu’elle arriva vers moi, je lui donnai un coup de tête de toutes mes forces, en tentant de viser son nez. Elle s’effondra instantanément ; mais cette fois-ci, elle resta au sol plus longtemps.
Étrangement, je ne ressentais aucune douleur.
Lorsque je m’apprêtais à partir en courant, je me heurtai à quelqu’un.
En relevant la tête, j’aperçus le visage familier de Dimitri. Ses cheveux noirs, d’habitude attachés, étaient désormais décoiffés. Il paraissait essoufflé, comme s’il venait de sprinter, et son regard était loin, perdu. Il me prit par les épaules et souleva mes mèches brunes, en observant mon cou.
– Tu as vu ?
– Une certaine partie, répondit-il d’un ton calme, ce qui me suffit largement.
– Pourquoi m’a-t-elle attaquée ?
– C’est ce que j’aimerais savoir.
Mon adversaire se releva lentement mais trébucha pour s’étaler ensuite sur le sol. Dimitri s’agenouilla à côté d’elle, prenant une certaine distance de sécurité. Je n’étais pas assez proche pour entendre la brève conversation. Au bout d’un moment, il dit tout haut :
– Va voir Mr. Asclépiade, qu’il te soigne. Je m’occupe d’elle ! Il faut que je parle à Artelon.
– Je ne suis pas sûre qu’il aimerait me recevoir…, bredouillai-je.
– Vas-y !
Je récupérai rapidement le panier et me rendis en courant dans la salle du médecin. Je ne me retournai pas, sûrement par crainte de ne pas aimer la scène.
Toc Toc Toc
– Entrez !
Je poussai la porte et la refermai aussitôt, essoufflée.
– Je ne m’attendais pas à te revoir !
– À vrai dire, je ne comptais pas revenir.
– Ça ne m’étonne pas vraiment, remarqua-t-il. Qu’est-ce qui t’amène ?
– Ce serait aimable à vous si vous pouviez regarder mon cou. Je me suis sacrément blessée.
– Fais-moi voir.
J’écartai mes cheveux pour lui permettre de regarder.
– Qu’as-tu fait ?
– Je me suis fait agresser par une fille mal élevée, répondis-je.
– Je ne pense pas que l’éducation ait quelque chose à voir là-dedans.
– Pourquoi ?
– Ne te demandes-tu pas pourquoi tu es ici ? Pourquoi tu ne te souviens de rien ?
– Je devrais ?
Il changea brutalement de sujet :
– Tu dois t’en aller, Morgane.
– Mais pourquoi… ? Je viens d’arriver. Où irais-je ?
– Où tu voudras, mais il faut que tu t’en ailles.
Par les dieux, je ne vais pas partir maintenant, je ne me souviens de rien, ne connais pas les lieux, ni personne, d’ailleurs. Qu’est-ce que je vais faire toute seule ? Et pourquoi devrais-je partir ? Après tout, rien ne me prouve qu’il dise la vérité.
– Maintenant ?
– Je te le conseille.
– Et mon cou ? Je vous en prie, dites-moi que vous pouvez le soigner.
– Je vais m’en occuper.
La blessure n’était pas profonde, juste désagréable. Il découpa du tissu qu’il aspergea de ce qui paraissait être du désinfectant avant de le plaquer sur ma gorge et de nettoyer la majeure partie de mon sang. Le geste douloureux m’arracha une grimace. Quand les plaies furent soignées, je remerciai le docteur Asclépiade et repartis avec mon panier.
Je réfléchissais à ce que m’avait dit le médecin, je ne pouvais pas partir, pas dans cet état amnésique en tout cas. Une voix intérieure me disait de ne pas lui faire confiance. Était-il fou ? Disait-il la vérité ? Sincèrement, je n’en avais aucune idée. Y avait-il un lien entre l’attaque de la fille et tout cela ?
Et depuis quand je démêlais les mystères, moi ? Peut-être que je me faisais du souci pour rien. Oui, c’était sûrement ça, je m’inquiétais pour rien. Je me posais beaucoup trop de questions, voilà tout.
Mon esprit était confus, toutes mes pensées s’embrouillaient, jusqu’à me faire tourner la tête. Mes yeux, restés trop longtemps sans cligner, pleuraient presque. Ma vision devenait floue, à un tel point que je manquai un mur de justesse. Heureusement, personne ne passait par là au même moment.
Je ne saurais dire comment, mais j’avais marché automatiquement jusqu’à l’entrée du palais, que je n’avais vu qu’une fois depuis mon réveil. Dimitri, assis sur un banc à l’extérieur, m’observait.
– Où étais-tu ? demanda-t-il.
– Avec le docteur Asclépiade.
– Je suis passé le voir, et tu ne t’y trouvais pas.
– Je croyais que tu étais avec Artelon, rétorquai-je.
– En effet, mais notre conversation a été brève.
– Je vois.
Il me dévisagea.
– Quoi ? fis-je.
– Rien.
– Et qu’a dit Artelon ?
– Pas grand-chose, justement.
– Donc, on ne sait pas pourquoi cette fille s’est jetée à mon cou ?
– Pas pour le moment, déclara-t-il en secouant la tête.
– Ce n’est pas très rassurant.
– Peut-être, mais je voulais savoir : pourquoi es-tu venue me chercher ici ?
Aussitôt, les paroles d’Asclépiade résonnèrent dans ma tête : « Il faut que tu t’en ailles. »
Je ne pouvais pas dire la vérité à Dimitri, car même si j’avais confiance en lui, j’avais peur des conséquences, pas seulement pour moi mais aussi pour le médecin. Je ne savais toujours pas pourquoi il m’avait demandé de partir… Et supposons qu’il dise vrai, alors on s’attaquerait à lui. Je ne pouvais donc pas courir un tel risque. Impossible.
– L’instinct, mentis-je.
L’après-midi, Dimitri me fit visiter les lieux, en commençant par la ville elle-même. Elle n’était pas bien grande. Le palais se situait au centre, dans une immense parcelle de verdure, où l’on pouvait voir quelques bâtiments. Les habitations, placées tout autour, délimitaient la cité antique.
Nous étions dans l’espace réservé aux entraînements, entre le palais et les maisons. Nous suivions le sentier sans danger serpentant à travers le champ, parmi les combattants expérimentés. Vraiment jeunes. Aucun adulte n’était présent, ce qui me paraissait étrange. Mais il y avait sûrement une raison simple. En passant près d’eux, j’entendis des murmures désapprobateurs. Certains échangèrent des coups de coude. Mais je ne prêtai pas attention à leurs dires.
– Que font-ils ? demandai-je.
– Ils s’entraînent, comme tous les jours.
– Tous les jours ? Même le dimanche ?
– Tous les jours sans exception, répondit-il.
En regardant de plus près, je remarquai qu’ils étaient tous grands et forts. Ils avaient l’air de s’acharner, en particulier dans les duels à l’épée, où certains se battaient, même blessés. Une drôle d’odeur venant d’eux flottait dans l’air. Mais ce n’était pas lié à l’odorat, c’était plutôt quelque chose que l’on ressentait de l’intérieur, le rappel d’une odeur. Un sixième sens.
– Mais pourquoi ?
– Ce sont des demi-dieux. Alors disons que leur corps est toujours éveillé, ils doivent canaliser leur énergie et la dépenser. Un peu comme un hyperactif.
– Comme toi ?
– Exactement.
– Et ils se tuent ?
– Non, ça n’arrive que rarement, mais disons qu’ils sont habitués à se faire mal. Cela fait partie de leur entraînement. Si jamais quelque chose tourne mal (il me montra du doigt les dragons, dans le ciel, que je n’avais pas aperçu), les soigneurs essayent de les aider. Ils peuvent tout voir d’en haut.
Je me demandai comment je n’avais pas pu voir ces énormes bêtes. J’en comptai une douzaine, tous montés par des adolescents vêtus de T-shirts rouges. S’ils avaient été libres, je crois que je me serais enfuie, car ils étaient vraiment terrifiants.
– Et pourquoi font-ils ça ? Je veux dire, se battre.
– Ils défendent Athènes, en quelque sorte.
Athènes, fondée par le héros Thésée, était l’une des plus anciennes villes du monde. Pour vous donner une idée, c’est ici que naquit la première démocratie de l’histoire.
Les paroles de Dimitri résonnèrent dans mon crâne. « C’est très fréquent, les demi-dieux, surtout en ce moment. ».
Je continuais d’observer les combats. On aurait vraiment cru qu’ils essayaient de se tuer. Mais il y avait d’autres sports, si on peut dire. Certains demi-dieux se prêtaient au lancer de poids ou de javelot, d’autres au tir à l’arc. Je remarquai même des courses de char dans une arène, un peu plus loin. Le plus étonnant était qu’ils volaient. Littéralement. Des chevaux ailés les tiraient avec facilité, surfant sur l’air, comme une planche sur l’eau.
– Est-ce normal ? demandai-je en pointant mon doigt vers l’arène.
– Oui, ce sont des pégases.
Pégase. Je ne sais pas d’où je tenais cette idée, mais je croyais qu’il n’y en avait qu’un seul. Celui qui était sorti de la tête d’une gorgone, lorsque le valeureux Persée lui avait tranché la tête. D’ailleurs, qui était Persée ? Aucune idée, mes souvenirs étaient trop flous.
– Enfin, reprit Dimitri, ce sont ses descendants. Ils sont immortels, eux aussi. Immortel, c’est quand…
– Je connais la définition. Ils peuvent être tués, mais ils ne vieillissent pas, ce n’est donc pas le terme exact.
– Oui, c’est vrai, bredouilla-t-il.
– Les dieux, en revanche, le sont.
Ils n’étaient pas tous blancs, comme on peut l’imaginer. J’en vis des noirs, des gris et des tachetés. Les guerriers qui se tenaient dans les chars étaient drôlement courageux, ils n’avaient pas peur de tomber.
Un garçon, d’environ dix-huit ans, se joignit à nous. Comme tous les autres, il portait une armure en bronze et avait l’air d’une machine à tuer, à cela près qu’il paraissait plus chaleureux et avait sans arrêt un sourire aux lèvres. Il enleva son casque, révélant ses cheveux blonds, désormais décoiffés.
– Tiens, te revoilà ? lui lança Dimitri.
– Je ne pars jamais, répliqua le jeune homme. Tu fais les présentations ?
– Morgane, je te présente Alexandre, c’est un fils d’Apollon. Je ne pense pas que vous ayez eu le temps de faire connaissance.
– Exact. Mon père est le dieu de la médecine, de la poésie et du soleil. Il peut aussi lire l’avenir, et, chose la plus importante, c’est un beau gosse.
Le jeune homme en question me tendit sa main, que je serrai avec enthousiasme. Elle était plutôt moite, sans doute à force d’avoir combattu à l’épée.
– Une demoiselle ? Ça alors !
Lui et Dimitri se mirent à rire.
– Qu’est-ce qu’il y a de drôle ? demandai-je.
Hilares, les deux garçons échangèrent un rapide coup d’œil, qui signifiait : elle ne peut pas comprendre.
– Qu’est-ce qu’il y a de drôle ?! répétai-je, exaspérée.
Je commençais à m’énerver : je détestais que l’on ne me réponde pas, et plus encore que l’on se moque de moi. Il fallut que je tape du pied pour les ramener à la réalité.
– Excuse-moi, fit Dimitri, c’est juste qu’on…
– … a pas l’habitude de voir une fille sur le champ de bataille, répondit aussitôt Alexandre.
– Et c’est pour ça que vous riez autant ? demandai-je.
– Regarde autour de toi, aucune fille ne se trouve ici. Explique-lui, Alexandre.
Ce dernier mit une main devant sa bouche, se retenant de rire.
– C’est bon, je vous crois, soupirai-je.
– Fais pas cette tête, blagua Alexandre en me secouant amicalement les épaules. On rigole.
– Très drôle, ironisai-je avec une grimace.
En plus ils étaient antiféministes… La journée allait être longue.
Les garçons avaient arrêté de rire mais je sentais la même tension et savais qu’à n’importe quel moment ils exploseraient. Je ne comprenais pas en quoi c’était censé être drôle ; c’est vrai, ce n’est pas un mal d’être une fille, non ?
– Morgane, appela Dimitri, je te laisse avec lui. Je reviendrai te chercher plus tard.
– Où vas-tu ?
– M’entraîner.
– Mais qu’est-ce que je vais faire ?
Je compris à son expression que j’étais désormais sous la responsabilité d’Alexandre. Je jetai un coup d’œil craintif à ce dernier.
– Je ne vais pas te manger, affirma le blondinet.
Leur regard se croisèrent de nouveau, et comme je l’avais deviné, ils éclatèrent de rire. Si j’avais eu une montre, je vous aurais certainement confirmé qu’ils n’avaient pas tenu trente secondes.
J’attendis patiemment que les garçons se contrôlent, mais sans résultat. Pourquoi m’écouteraient-ils ? Je n’étais qu’une fille, après tout. Ils devaient partir du principe que je ne savais pas me battre et que je servais seulement à faire le ménage. Or je savais me battre, je n’avais peut-être aucun souvenir de ma vie d’avant, mais une chose était certaine, je ne me laissais pas faire. Je ne savais pas non plus d’où me venait cette détermination, mais à cet instant, je retrouvai une partie de moi-même. La partie si tu m’énerves, je te tue.
C’était un peu barbare, je le reconnais.
Je mis les doigts à la bouche et fis retentir le plus strident des sifflements. À cet instant, ils cessèrent de rire et me dévisagèrent. Je pris l’épée d’Alexandre, et d’un coup de moulinet, la pointe de la lame se retrouva sous son menton.
– Si tu penses que les filles sont nulles, je te provoque en duel pour que tu voies de quoi je suis capable.
J’étais sûre de moi, ils savaient tous les deux très bien que je ne plaisantais pas.
– Tu ne sais pas ce que tu fais, répondit Dimitri à sa place. Je te déconseille de faire cela.
– Tu ne devais pas partir, toi ? répliquai-je.
– La fille a raison, confirma Alexandre.
– D’accord, j’y vais. Tu me raconteras, Alexandre, hein ?
– T’inquiète, je te dirai comment je l’aurai battue à plate couture.
– Ou comment je t’aurai humilié, ajoutai-je.
– C’est ça !
– Bon, j’y vais ! lança Dimitri, déçu.
Il s’éloigna en courant vers l’armurerie, sûrement pour s’équiper comme les autres demi-dieux.
– Es-tu sûre de vouloir me défier ? demanda Alexandre, pris d’un léger doute.
– Absolument.
– Et avec quelles règles ?
– Celles que tu suis habituellement, une fois que tu me les auras expliquées. Partant ?
J’avais emprunté une armure taillée pour une fille, la seule, en fait. À croire qu’elle était faite spécialement pour moi, elle m’allait comme un gant. L’épée que je tenais avait appartenu à Achille lors de la guerre de Troie. Impressionnant ? En fait, la plupart des armes d’Athènes avaient jadis été forgées par les cyclopes d’Héphaïstos, dieu du feu et de la métallurgie. Certaines avaient plus de cent ans. Mais il existait toujours une forge où les enfants d’Héphaïstos continuaient d’en fabriquer.
Alexandre ajusta son armure.
– Tu m’expliques les règles ?
– C’est simple, commença-t-il, quand tu mets ton casque, la partie commence. Le but est de désarmer l’adversaire.
– C’est tout ?
– Non, il y a autre chose. Que le meilleur gagne !
Il enfila son casque.
Déjà ? pensai-je.
J’enfilai également mon casque, à la différence qu’il avait été plus rapide. Le demi-dieu attaqua directement. Je contrai du mieux possible et enchaînai des moulinets quand j’en avais l’occasion. Ne me demandez surtout pas où j’avais appris à me battre : je ne saurais pas vous répondre. Alexandre avançait, je feintais. Il reculait, j’attaquais. Nos lames se croisaient violemment dans un bruit de métal sourd, j’avais l’impression que j’étais née pour ce jeu. Alexandre était robuste, mais je l’étais davantage.
Les autres demi-dieux s’étaient attroupés autour de nous et applaudissaient à chaque coup remarquable. J’entendais des encouragements comme : « Allez Alexandre ! », « Tu n’as jamais perdu, ce n’est pas maintenant que ça va changer ! ». Je voulais gagner, c’était pour moi une question de fierté personnelle. Pour montrer à ces garçons qu’une fille peut être tout aussi agile.
Alexandre vira sur le côté et aplatit sa lame sur mon flanc sans que je puisse contrer. Sans l’armure, j’aurais probablement été à l’agonie, entaillée profondément. Je n’avais pratiquement rien senti, mais le choc m’avait fait reculer d’un bon mètre. J’étais désormais à terre.
– Bouh ! hua la foule en parfaite harmonie.
Je me relevai difficilement, évitant une attaque en me jetant sur le côté avant de lui asséner le manche de ma lame sur le front. Alexandre tituba puis se ressaisit rapidement, en secouant la tête. Il tenta d’arracher mon arme en visant mon poignet, mais j’esquivai de justesse en pivotant sur le côté opposé, me postai derrière lui et passai un bras à son cou pour l’immobiliser.
– Qu’est-ce que tu dis de ça ?
Il se retourna automatiquement, rapprochant nos visages de dix centimètres.
– J’en dis que ce n’est pas terminé !
Le jeune homme me poussa en arrière. Déstabilisée, je perdis l’équilibre et tombai à la renverse, entraînant Alexandre dans ma chute, grâce à mon bras, toujours derrière sa nuque. Profitant du fait que je ne pouvais plus bouger, il s’assit sur mon ventre et bloqua ma gorge de la pointe de son épée.
– Bien joué ! lança quelqu’un.
Alexandre ne tenta rien, il attendait que j’essaie de me dégager. Seulement, je ne voulais pas lui donner cette satisfaction.
– Tu ne peux plus bouger maintenant !
Et puis, je changeai d’avis : je préférais m’agiter pour rien, plutôt que de le laisser gagner. Je me débattais vraiment en vain, car il était trop lourd. Alexandre plongea ses yeux verts dans les miens, l’air de dire : je suis bien meilleur que toi. Il oubliait probablement que je n’étais pas désarmée.
Petit à petit, je bougeai doucement ma main gauche (celle qui contenait mon épée). Quand ce fut à mon avantage, je la glissai sous la sienne d’un coup adroit et la projetai derrière moi. Prenant le dessus, je jetai mon arme et poussai Alexandre sur le dos.
– Alors ? répliquai-je d’un air satisfait, en me relevant. J’ai gagné ?
– Non, tu as triché.
Je lui tendis la main et le hissai sur ses jambes. Le public applaudit. Certains demi-dieux sifflaient, d’autres criaient.
– J’ai suivi les règles.
– Je sais bien, capitula-t-il. Je rigole.
Il retira son casque et passa la main dans ses cheveux emmêlés.
– Il fait chaud là-dedans ! Au fait, t’es le demi-dieu le plus coriace que j’aie jamais affronté.
Les spectateurs s’éparpillèrent et reprirent leur activité comme s’il ne s’était rien passé.
– Quoi, mais je ne suis pas un demi-dieu !
– Dimitri me l’a dit, il n’a pas pu l’inventer. Mais ce n’est pas un mal, justement tu es plus forte.
Waouh ! Moi, demi-dieu ? Oui, c’était bien, mais je n’étais pas satisfaite. Et étrangement cette nouvelle ne m’étonna pas, j’étais même ravie. Je vivais dans un monde de demi-dieux et n’avais pas besoin de me sentir différente. Le truc, c’est qu’une partie de moi n’y croyait pas et ne savait que penser. S’il disait la vérité, je devais m’entretenir avec Dimitri, car il m’avait caché ma vraie nature !
Je repensai au docteur Asclépiade, il devait être fou pour avoir inventé de telles choses, je me sentais parfaitement bien, et je n’étais pas en danger. C’était idiot de vouloir m’enfuir toute seule. Je n’avais pas vraiment eu l’occasion de repenser à cela, mais je ne vous cache pas que l’idée avait effleuré mon esprit.
– Es-tu sûr de bien avoir entendu ? demandai-je.
– Oui. Et puis… ça se voit.
– Comment ça ?
– Je n’en sais rien, tu dégages quelque chose de différent des mortels, comme nous tous ici. Tu ne sens rien ?
Je me rappelai ce que j’avais ressenti au sujet des autres demi-dieux, et en me concentrant j’arrivai – difficilement mais j’y arrivai – à associer l’odeur à la bonne personne.
– Alors ? demanda-t-il. Tu sens ? Seuls les demi-dieux et les monstres en sont capables.
Je cherchais les bons mots tout en continuant d’identifier les personnes correspondantes :
– C’est extraordinaire ! J’en suis capable !
– Tu me crois, maintenant ? Attends, c’est quoi, ça ? Alexandre avait le chic pour enchaîner une nouvelle phrase avant que je n’imagine la première.
Je tournai la tête, tentant de dénicher quelque chose d’anormal.
– De quoi ?
– Enlève ton casque, Morgane.
– Pourquoi ?
– S’il te plaît, insista-t-il.
Comme me l’avait demandé Alexandre, je retirai mon casque et laissai glisser mes cheveux sur une seule épaule. À ce moment, j’entendis un garçon dire à son ami :
– C’est une fille !
Je cherchai du regard d’où venait ce commentaire stupide et sournois.
Le fils d’Apollon avait repéré quelque chose à mon cou et semblait s’interroger. Le temps passait, il regardait toujours. Je ne pouvais plus laisser durer le suspense, je voulais savoir de quoi il s’agissait.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
Il me répondit par une autre question :
– Cette tâche, ça fait longtemps que tu l’as ?
– Quelle tache ?
– C’est un dessin en fait.
– Dis-moi ce que c’est, demandai-je.
– Une chouette.
– Une… chouette ? Tu veux dire que j’ai un tatouage, et que c’est une chouette ?
– Ça ne ressemble pas à un tatouage.
C’est drôle, parce que je n’avais jamais pris conscience de cette marque. Vous allez me dire : c’est normal puisque tu ne te souviens de rien. Mais la veille, lorsque je m’étais regardée dans le miroir de la coiffeuse, je n’avais rien vu. Je n’avais sûrement pas fait attention. Pourtant, elle était bien réelle, elle n’avait pas pu apparaître comme par magie, non ? En même temps, nous vivions dans un monde mystérieux où nous ne trouvions pas forcément d’explications à ces choses étranges.
Alexandre posa son doigt sur la marque. Aussitôt je ressentis des picotements dans ma nuque, comme une décharge électrique. Ils se propagèrent le long de mon corps, me donnant une sensation désagréable de froid.
– Aïe !
– Excuse-moi, je ne savais pas.
Il retira sa main de mon cou et la secoua avant d’examiner son index. Il avait froncé les sourcils d’un air inquiet.
– Quoi ?
Je pris sa main et regardai à mon tour, remarquant une brûlure rouge et cicatrisée, comme si elle décorait son doigt depuis longtemps.
– Qu’est-ce que…, commençai-je.
– Je ne comprends pas. Il faut qu’on aille voir le médecin.
– Ce sera sans moi. Et… tu as de la chance de vite cicatriser, ajoutai-je.
– Un autre avantage des demi-dieux, fit-il avec un sourire chaleureux.
– Et tu ne sais pas du tout ce que cela veut dire ?
– Si, c’est une sorte de tache de naissance, on peut dire (il écarta ses mèches blondes, révélant un arc, qu’il cacha aussitôt). Le dessin est en rapport avec ton parent divin, mais je n’ai encore jamais reçu de décharge électrique.
Mon parent divin… Non, je ne voulais pas y penser.
Plus tard, je décidai d’aller voir l’Acropole. Dimitri m’avait pourtant prévenue que c’était physiquement difficile, mais je l’avais ignoré. Maintenant, mes jambes ne supportaient plus de grimper cette pente et mes bras, engourdis par le bâton que je traînais, me semblaient plus lourds à chaque pas. Nous étions bientôt arrivés, je ne devais pas m’effondrer. Le plus agaçant était de voir Dimitri marcher aisément, à croire qu’il avait des mollets en béton. Pourtant, il était le fils de Déméter, déesse des moissons. Imaginez un peu un fils d’Arès, dieu de la guerre. Une vraie machine…
Nous étions montés sur le gros rocher. Évidemment, je ne me doutais pas une seconde qu’il allait se diviser en deux escaliers comportant plus d’une centaine de marches chacun. Ils se partageaient également plus haut, ce qui donnait quatre escaliers en tout. Et les deux du milieu se rejoignaient en un seul jusqu’au temple situé à l’entrée principale. Ceux des côtés entraient dans l’Acropole, gardée par de hauts remparts.
Arrivés au vrai sommet, des gardes nous laissèrent passer sans opposition. Ce lieu mythique était un espace ouvert à tous les habitants. En général, ils venaient ici prier. Certains hommes étaient à cheval, des servantes mesuraient des morceaux de tissu afin de préparer les Panathénées prévues dans quelques jours. Parmi les personnes présentes, la plupart avaient l’air humaines.
Ces fêtes, organisées en l’honneur de la naissance d’Athéna, lui rendaient hommage afin qu’elle continue de protéger cette cité dont elle était la gardienne.
J’attendais le bon moment pour dire à Dimitri que j’étais au courant de tout, je veux dire, du fait que j’étais demi-dieu. J’avais un peu de mal à l’accepter, mais d’un autre côté j’étais tellement contente de ne pas être prise pour une simple fille, bonne à rien. Et Alexandre ne se remettrait sans doute pas de sa défaite de sitôt. Tant mieux, ah !
Dimitri m’avait expliqué qu’à l’époque, le peuple d’Athènes vivait sur la colline et qu’ils s’étaient déplacés vers la ville basse, qu’o n appelait aussi l’astu, pour faire de cet endroit une vallée de temples. En effet, l’astu formait le carrefour des axes de communication de la cité.
Après l’entrée, se trouvait l’un des bâtiments les plus importants, l’autel des douze Dieux. Les primordiaux. En résumé les enfants de Cronos, leur progéniture et Aphrodite, mais ça, c’est une autre histoire. Les autres étaient considérés comme immortels avec quelques pouvoirs et n’étaient pas impliqués dans les grandes décisions concernant l’humanité et tout un tas de trucs.
De partout je pouvais apercevoir le Parthénon, monument central, dominant la ville de toute sa hauteur. Rien à dire, il était majestueux. Un détail attira cependant mon attention : une statue en or semblait me fixer. Elle représentait une femme avec un casque, tenant une lance et mesurait environ neuf mètres, ce qui n’était rien face aux temples des alentours, mais immense comparé à un humain.
– Tu n’as pas l’impression que la statue me regarde ? demandai-je à Dimitri.
– Celle-là ?
– Oui.
– C’est l’Athéna Promachos.
– Je sais, mais tu ne réponds pas à ma question.
– Comment le sais-tu, si tu as perdu la mémoire ? Et non, je n’en ai pas l’impression.
Le nom de la statue m’était venu à l’esprit sans que j’en prenne conscience. Lorsque je tournais la tête, je connaissais le nom de chaque temple, y compris celui des fresques et des autres sculptures. Je ne m’étais jamais demandé si les fresques avaient un nom, mais apparemment oui. Encore un mystère non résolu…
– Ça me rassure, soufflai-je. Mais je crois connaître cet endroit par cœur, c’est mal, tu crois ?
– Écoute, je ne sais pas quoi penser, je ne suis pas spécialiste en amnésie.
Je trouvais tout ça inquiétant. C’est vrai : qui devrait se réjouir d’être espionné par une simple statue ? Malheureusement je n’avais aucune réponse, si ce n’est le nom des édifices architecturaux.
Le silence s’installa quelques instants jusqu’à ce que Dimitri le brise :
– Il se peut qu’Athéna contrôle cette statue. Dans ce cas, si elle te fixe réellement, tu es la seule à le voir.
– Mais pourquoi le ferait-elle ?
– Je pense que c’est un signe, c’est souvent ce qui arrive lors-qu’un demi-dieu… découvre sa nature.
Dimitri paraissait hésitant, comme s’il m’en disait trop ou comprenait qu’il ignorait quelque chose.
– Tu veux dire que je suis un demi-dieu ?
Le fils de Déméter semblait réfléchir, comme s’il était dans une impasse ou qu’il venait de faire une gaffe. Il paraissait vraiment embarrassé.
Il fit une grimace et répondit :
– Ben…
– Je veux savoir, mentis-je.
– C’est que…
– Alors ?
– Par Héraclès !
– J’attends toujours…
Dimitri se détendit avec un sourire en coin.
– Tu ne le savais pas ?
– C’est sûr que ça ne t’est pas venu à l’esprit de me le dire !
Il écarta les bras.
– Tu es au courant maintenant.
S’il y a bien une chose que je détestais, c’était d’apprendre des choses sur moi-même que tout le monde savait sauf moi.
– Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? Qui est mon parent divin ?
– Artelon m’a dit que tu en étais consciente ! Et comment veux-tu que je le sache ? Je suis un enfant de Déméter, pas d’Athéna.
Alexandre ne faisait pas confiance à Artelon, il devait avoir une bonne raison…
– Artelon, répétai-je.
– Quoi ?
– Je pense que c’est sa faute si je me suis fait attaquer. Regarde bien : il te ment. Là, il t’a fait croire que je savais qui j’étais, je suis certaine qu’il sait qui sont mes parents et qu’il est responsable de mon amnésie. En plus, il n’a pas voulu te recevoir après mon agression, ai-je raison ?
Dimitri parut étonné. Il se pinça les lèvres.
– Comment sais-tu qu’il n’a pas voulu me voir ?
Je repris d’un ton calme, tout en écartant une mèche brune de mon visage :
– Je n’en savais rien, soupirai-je. Je me demandais simplement pourquoi tu avais fini avant moi et tu as confirmé mon arrière-pensée. J’ai trouvé cette raison logique.
Dimitri haussa les épaules.
– Écoute, je lui fais confiance et je pense que cela n’a rien à voir. Il a juste oublié de m’informer, c’est tout.
J’ai secoué la tête.
– Arrête d’en parler, proposai-je. Je ne veux pas m’énerver, je sais très bien que tu le défendras lui.
– Bien sûr que je le défendrai. Je le connais depuis des années, c’est comme un père pour moi !
Artelon donnait l’impression d’être à peine plus âgé que Dimitri. Or ce dernier venait de dire qu’il le considérait comme un père. Quelque chose clochait, et je comptais bien le découvrir.
Histoire de m’informer davantage sur Artelon (alias le psychopathe), je décidai de questionner un peu Dimitri, espérant qu’il me renseigne. Je ne savais pas pourquoi, mais je sentais que dès que j’avais une idée, rien ne pouvait m’arrêter.
– J’ai une autre question : que faisais-tu pendant mon sommeil ?
– Je ne comprends pas, répondit-il avec hésitation.
– De quoi ?
– Je ne m’en souviens plus.
Alors que je cherchais quoi répondre, je l’entendis marmonner si faiblement que je n’étais pas sûre de bien avoir entendu.
– … mauvais vin.
Le reste n’était que des sons indistincts.
– De quoi parles-tu ? demandai-je, soucieuse.
– Ce n’est pas important, j’ai sûrement abusé du retsina.
Je n’allais pas insister pour si peu, alors je décidai de lâcher prise et de laisser tomber mes questions idiotes. Et puis, de toute manière, je n’avais pas vraiment trouvé de réponses à ce que je cherchais, tout était vague et confus.
Nous restâmes plusieurs minutes sans parler, face à l’Athéna Promachos, qui semblait toujours me regarder fixement. Mal à l’aise, je me forçais à ne pas croiser ses yeux dorés. Seulement, c’était plus fort que moi, je me sentais attirée par son regard, comme hypnotisée. Dimitri rompit le lien, ainsi que le silence :
– Viens, je t’emmène au Parthénon.
Je le suivis sans discuter, car je mourais d’envie de visiter ce lieu mythique. Jusque-là, les sculptures et les fontaines qui remplissaient les espaces vides étaient ce que je trouvais de plus magnifique. J’appréciais aussi le sanctuaire extérieur, composé d’une pierre centrale et encerclé de nombreux rochers de taille humaine.
Le Parthénon était immense. Le toit de l’édifice, composé de marbre pentélique, reposait sur des colonnes de même matière, gravées de haut en bas. Je distinguais également des murs, qui limitaient les deux salles, dont la plus petite était interdite au public. D’après Dimitri, elle renfermait le trésor de la cité d’Athènes, alors que celle dans laquelle nous nous trouvions abritait une statue colossale, l’Athéna Parthénos. Cette statue chryséléphantine composée d’or et d’ivoire, évoquait la gardienne d’Athènes, rayonnante comme jamais. Oui, Athéna était la protectrice d’Athènes. La déesse de la sagesse avait un casque à trois cimiers où se trouvait un Sphinx entouré de deux pégases. Elle portait également son bouclier fétiche, l’Égide, orné de la tête de la gorgone Méduse et sa lance. Encore une fois, j’avais l’impression qu’Athéna me regardait, mais pourquoi ?
Tu ne me regardes pas, pensai-je, je suis une fille idiote qui me fais des films.
Je n’étais pas vraiment rassurée, à vrai dire j’étais même affolée. Mais je ne pouvais rien laisser paraître, je devais penser à autre chose.
Pense à quelque chose d’agréable, comme…
Tu ne peux pas m’éviter, m’interrompit une voix froide, dans mon esprit.
Oh, tu ne me fais pas peur.
Tu n’as donc pas peur de moi ? Tu devrais, pourtant.
Bon, laisse-moi réfléchir, ok ?
D’où sortait cette voix d’abord ? Mon imagination débordante commençait à me faire flipper, cette fois. Mais comme je le disais, c’était mon imagination, Athéna n’avait aucune raison de me parler par télépathie, encore moins de m’affoler.
Comme tu voudras, continua la voix fantôme.
Tu me laisses tranquille, oui ?
J’avais complètement oublié la présence de Dimitri, qui m’interrompit :
– Que t’arrive-t-il ? Tu es en sueur.
Instinctivement, je portai la main à mon front et constatai qu’il avait raison. Et dire que je m’étais fichu la trouille toute seule ! Il fallait que je me calme, il fallait que je garde mon sang-froid. C’était seulement mon imagination, je devais m’en convaincre. Par les dieux, ne me dites pas que je pleurais ? Petite vérification… non c’est bon, heureusement !
– Respire, dit Dimitri.
– Je suis assez grande, c’est bon.
– Comme tu veux.
Je m’étais calmée, je n’avais pas besoin de lui ! Et que pouvais-je lui dire ? Que j’étais folle et que j’imaginais n’importe quoi ? Sûrement pas !
Le soleil couché, nous avions rejoint les autres pour le dîner. Alexandre m’avait expliqué que peu des guerriers croisés auparavant dînaient à la table d’Artelon. En gros, c’est lui qui décidait. Pourquoi ? Bonne question, j’essaierais de m’en souvenir. Ceux qui étaient présents étaient les responsables, ils dirigeaient et s’occupaient des demi-dieux lors de leur entraînement quotidien. Ils étaient également à leur disposition en cas de problèmes ou d’incidents. Dimitri et Alexandre en faisaient partie, ainsi qu’un garçon que je n’avais pas remarqué, nommé Niels. J’en vis d’autres que je ne citerai pas, simplement parce que cela me prendrait la soirée. Je ne savais pas non plus pourquoi j’étais la seule fille à table, mais c’était embarrassant. Certains me lançaient des regards sévères, sans doute parce que ma présence leur déplaisait. Ceux-là parlaient sans arrêt dans mon dos. Je le sentais, peut-être un truc de demi-dieux. Non, plutôt un truc de fille.
J’étais toujours énervée contre Dimitri de ne pas m’avoir dit la vérité. Je ne comprenais plus rien, je ne savais plus qui croire. J’étais même désespérée, car la seule personne en qui je pouvais avoir confiance, c’était moi-même. Je ne connaissais pas assez Alexandre pour savoir s’il était honnête. Quant à Dimitri, il était moitié rayé de la liste, et Artelon… n’en parlons pas. Ce type ne m’inspirait aucune confiance, rien que de l’égoïsme et un peu d’alcool. En parlant de lui, je sentais une étrange odeur, était-ce un demi-dieu ? Mes sens devaient être mal développés. Mais en me concentrant, je voyais un halo noir l’encercler, comme une protection ou quelque chose dans le genre. Je n’avais rien vu de semblable en observant les sangs-mêlés sur le champ d’entraînement, plus tôt dans la journée. Contrairement à Artelon ils dégageaient un sentiment d’énergie saine. Ne pensez pas que je les scrutais parce que les combattants étaient essentiellement des garçons musclés, d’accord ? Retirez cette idée de votre esprit, même si elle ne l’a ne serait-ce qu’effleuré…
Bref, j’avais découvert que ces odeurs – dont le nom que j’utilisais les représentait de façon incertaine – étaient en réalité des auras. En me concentrant fortement sur Dimitri, je repérai une aura scintillante, identique à celle des autres.
Après le repas, des servantes me raccompagnèrent à mes appartements.
Cette nuit-là, je fis un rêve particulier. Je me trouvais dans un lieu sombre, avec pour seul bruit le ruissellement lointain d’une rivière. L’air que je respirais était humide, comme si l’endroit n’avait aucun contact avec l’extérieur. Je compris qu’il s’agissait d’une grotte, lorsque des torches s’allumèrent sur les parois remplis d’inscriptions grecques.
En entendant des pas, je me retournai subitement dans leur direction. Une femme d’environ trois mètres de haut se tenait devant moi. Elle portait une tunique en lin, retenue aux épaules par des broches et à la taille par une ceinture, qu’on appelait chiton, dans l’antiquité. Elle avait également d’élégantes sandales grecques et ses cheveux bruns étaient majestueusement tirés en arrière. Une lueur de malice luisait dans ses yeux vert émeraude.
Cette femme dégageait de la force et de la magie à la fois. Je ressentais quelque chose que je n’avais alors jamais éprouvé à ma connaissance. J’avais l’impression d’être un pathétique insecte.
La femme rétrécit à une taille normale, tout en s’avançant vers moi.
– Morgane, souffla-t-elle.
– Qui êtes-vous ?
– Avec tous les efforts que j’ai faits, tu ne me reconnais donc pas ?
Je repensai aux statues du Parthénon. Je ne m’étais pas rendu compte que j’avais en face de moi la gardienne d’Athènes : déesse de la sagesse, de l’intelligence et de la stratégie guerrière.
– Athéna, chuchotai-je.
