Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Sept années de sécheresse consécutives et une tentative désastreuse d'ingénierie climatique on rendu la vie à l'air libre impossible. Les populations d'Europe du nord sont rassemblées dans une immense agglomération organisée pour vivre à l'abri du rayonnement solaire, administrée par un gouvernement opaque qui contrôle l'information et les moindres déplacements des personnes. Matthieu, journaliste en panne d'inspiration, s'intéresse par hasard à un étudiant surdoué : Lazare Méradec. En essayant de retracer son parcours, il découvre l'existence de groupes qui ont refusé d'évacuer les zones prétendument inhabitables. Repartant de zéro, il ont créé une nouvelle forme de société en réseau. Matthieu va se trouver embarquer dans leur lutte pour l'indépendance.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 316
Veröffentlichungsjahr: 2018
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
DÉDICACE
À ma fille Marion, qui a su faire ce qu’il fallait pour que ce roman voie le jour, et à Jeanne Ravinet dont la redoutable expertise a permis qu’il soit présentable.
Le Val d’Osne
Lazare
Rudi le Rouge
L’Arche
Laure
Nico de Jong
Tancarville
Épilogue
“Life is like a rollercoaster”
Patti Smith
Depuis plus de deux heures, je balayais les fiches archives des faits divers à la recherche de quelque chose d’insolite qui aurait pu me donner une idée d’enquête. On était le 7, je devais remettre mon article avant le 19, et je n’avais toujours rien. Tous les ans, c’était un peu le même problème : avec l’arrivée des grosses chaleurs d’été, il ne se passait plus grand-chose et il fallait se creuser pour trouver de quoi meubler les 45 minutes des moviemags de juillet et août. L’année précédente, la tornade thermique qui avait détruit une partie du champ de panneaux solaires de la Somme était arrivée à point nommé pour le numéro de juillet. Mais cette fois, rien de tel. D’un bleu parfait, sans le moindre nuage depuis des mois, le ciel de Rouen donnait une impression d’immobilité définitive.
Je faisais défiler les résumés en images, enchaînant en l’espace de quelques minutes l’atterrissage dramatique de l’avion spatial Sydney-Londres, les luttes meurtrières entre les hordes rivales des régions désertiques de basse Normandie, et le typhon qui avait dévasté le Cotentin en 2055. Pourtant, dans ce condensé d’information, la fin de ce siècle se révélait plutôt monotone, constituée d’une multitude d’événements sans intérêt, avec, de loin en loin, des catastrophes terribles mais oubliées aussi vite qu’elles étaient survenues. Il n’y avait dans tout cela rien d’exploitable pour mon problème : les événements majeurs avaient déjà été archi–couverts par tous les médias et les faits divers n’avaient certainement pas eu de suites intéressantes. J’allais abandonner cette revue démoralisante quand une fiche retint mon attention. Elle ne portait pas sur un événement plus marquant que les autres, mais elle était manifestement mal classée : j’étais dans la rubrique « Événements climatiques » de 2053 et elle était intitulée :
À 18 ans, Lazare Méradec devient le plus jeune agrégé de tous les temps.
Le résumé expliquait qu’après avoir brillamment passé une triple maîtrise de mathématiques, physique et biologie, le jeune étudiant de l’université de Berck venait d’obtenir son agrégation de mathématiques avec les félicitations du jury. Le précédent record appartenait à un étudiant de 20 ans et remontait à 2002. N’ayant aucun souvenir de ce fait divers, et ne comprenant pas comment il avait pu aboutir dans les questions climatiques, j’eus envie d’en savoir plus.
La fiche renvoyait à une interview du professeur Honerberger réalisée quelques jours après la diffusion de l’information. Au premier gros plan, je le reconnus immédiatement. Sa photo avait fait le tour du monde lorsqu’il avait obtenu le prix Nobel pour la mise au point du produit qui avait permis d’enrayer la prolifération de l’algue rouge dans les océans. Sa découverte avait eu un retentissement à la mesure de l’inquiétude qu’avait suscitée le développement de ce micro-organisme mortel pour beaucoup d’espèces de poissons. Voici ce que le savant disait du jeune agrégé :
– Lazare est un garçon vraiment exceptionnel à tous points de vue. Dans ma carrière de professeur, j’ai connu plusieurs étudiants très doués qui avaient des résultats universitaires hors-norme. Mais tous avaient plus ou moins des problèmes psychologiques. Souvent, ce sont des personnes plutôt solitaires, qui ont du mal à se lier aux autres étudiants. Lazare est à l’opposé de cela. Ses capacités ne nuisent aucunement à ses relations dans la faculté. Au contraire, tout le monde apprécie sa gentillesse, sa spontanéité et son égalité d’humeur. Sur le plan scolaire, il survole littéralement les programmes avec une facilité déconcertante. Il voit les choses avec une grande simplicité, apportant souvent un éclairage original. Personnellement, j’ai eu plusieurs fois l’occasion de discuter avec lui, et je dois dire qu’à chaque fois, c’était un vrai bonheur. Il a l’art de poser exactement la question qu’il faut pour remettre la réflexion dans la bonne direction. Certaines de ses idées m’ont permis de relancer des recherches qui piétinaient depuis des années. Tout est pour lui sujet d’amusement, y compris les questions les plus ardues. Il prend un réel plaisir à aider ses camarades, et, lorsqu’ils ont du mal à suivre, à leur ré–expliquer les choses avec une patience illimitée. Ah, oui, c’est quelqu’un d’extraordinaire, croyez-moi. Tous ceux qui l’ont connu vous diront la même chose.
Ensuite, le journaliste lui demandait comment on pouvait rencontrer Lazare. À en juger par le changement d’expression de son visage et ses hésitations avant de répondre, cette question le dérangeait :
– Je... On ne sait pas bien où il est allé après la fin des examens. On m’a dit qu’il est parti en vacances aussitôt. Normalement, vous pourrez le voir ici, à la rentrée... Oui, normalement.
Suivaient quelques interviews d’étudiants interpellés au hasard sur le campus :
– Si je connais Lazare ? Évidemment ! Tout le monde connaît Lazare, s’exclamait une jeune fille en s’empressant d’ajouter fièrement : moi, il m’aidait à réviser mes cours.
– Lazare ? Génial ! résumait, sans s’arrêter, un petit frisé visiblement très en retard.
Tous le connaissaient et ils ne tarissaient pas d’éloges sur son compte.
Cet étudiant avait l’air d’avoir réellement marqué son entourage et j’étais étonné qu’on n’ait plus entendu parler de lui après ce reportage. Mes autres recherches dans les bases de données des journaux et des magazines avaient été infructueuses : après ce court reportage, il n’y avait plus jamais rien eu sur Lazare Méradec. Qu’avait-il pu devenir ? Avec un tel niveau, on aurait dû entendre parler de lui après la fin de ses études. Même si ce sujet avait peu de chances d’enthousiasmer la rédaction, la façon dont les gens parlaient de lui et ce que l’on voyait dans leur regard m’avaient donné envie d’aller plus loin. Je commençai donc par la seule piste dont je disposais : la faculté de Berck. Celle-ci n’était qu’à une demi-heure par le Réseau Urbain Ultra Rapide, et, compte tenu de mon retard pour mon article, je décidai de m’y rendre l’après-midi même.
§
C’était le début des grandes vacances. La faculté était ouverte, mais elle avait été désertée par la plupart de ses occupants. Je ne rencontrai que quelques gardiens qui me renvoyaient d’un block à l’autre, en s’empressant d’enlever toute garantie sur le résultat de leur suggestion. Finalement, après avoir erré dans des kilomètres de couloirs, je découvris une secrétaire, étonnamment à son poste au milieu de tous ces bureaux vides. Bien qu’elle fût très occupée par la consultation de son télé-catalogue favori, à force de harcèlement, je finis par obtenir les coordonnées personnelles de Robert Feynmann, un professeur de physique qui avait eu Lazare en deuxième année. N’ayant que cette maigre piste, je l’appelai immédiatement pour avoir un rendez-vous.
Je m’attendais à une réaction enthousiaste, dans le genre de ce que j’avais vu dans le reportage. Au contraire, lorsque je prononçai le nom de Lazare, il fronça les sourcils avec une expression de méfiance bien perceptible malgré la médiocre qualité de l’image du visiophone.
– Lazare n’est jamais revenu à la faculté après son agrégation. Cela fait plus de dix ans maintenant. Nous n’avons aucune nouvelle. Je ne peux pas vous aider.
Malgré toute mon insistance, il refusa de me recevoir. La seule chose que je réussis à obtenir fut qu’il prenne mes coordonnées pour m’appeler s’il changeait d’avis ou s’il avait des nouvelles de Lazare. Il les nota poliment.
J’avais perdu encore une journée. J’étais au plus mal pour mon reportage et je commençais à échafauder des scénarios plus ou moins crédibles pour justifier mon retard et proposer des solutions de secours. Les seules possibilités qui me restaient étaient les inépuisables classiques tels que la vie extraterrestre ou la création de chimères par manipulation génétique. Sur ces sujets récurrents, en assemblant astucieusement des documents existants, on arrive toujours à donner l’impression de soulever des questions nouvelles. Professionnellement, ça n’allait pas être très reluisant, mais ça résoudrait mon problème immédiat. Un moment, j’avais aussi envisagé une solution plus amusante en me remémorant le cas du monstre du Loch Ness où, dans la même situation que moi, un journaliste avait inventé cette histoire d’animal préhistorique survivant. Tout le monde y avait cru à tel point que lui-même n’avait pas pu rétablir la vérité, même malgré ses confessions sur son lit de mort. C’eût été assez risqué, mais plus créatif que les OVNIS. Finalement, je me décidai pour un autre classique : l’ingénierie climatique. En 2034, contre l’avis de beaucoup de climatologues, les gouvernements d’Amérique du Nord, de Russie-Sibérie et de Chine s’étaient entendus pour disperser dans la haute atmosphère des millions de tonnes de particules réfléchissantes censées limiter l’effet de serre. L’opération s’était révélée désastreuse. Au lieu de se répartir uniformément, les poussières s’étaient progressivement rassemblées en nuages trop denses, créant des dérèglements locaux encore plus graves. Il avait fallu dépenser des milliards pour tenter de revenir en arrière. Ensuite, lorsque la sécheresse s’était installée en Europe, des scientifiques avaient affirmé qu’il s’agissait d’une conséquence directe de cette tentative de manipulation du climat. Les gouvernements impliqués s’étaient empressés de faire réaliser des études concluant en sens inverse, alimentant ainsi une source intarissable de polémiques. Je me replongeai donc en urgence dans les reportages et les débats de l’époque, à la recherche d’hypothèses oubliées susceptibles de servir de point de départ à mon sujet.
Ma persévérance fut payante : je retrouvai toute une série d’articles basés sur une extravagante théorie du complot qui allaient me permettre de proposer quelque chose d’à la fois drôle – tant les arguments avancés étaient ridicules – et intéressant, en analysant les raisons de la prolifération de ce genre de théories. La quantité d’événements ayant donné lieu à des rumeurs complotistes était aussi sidérante que l’imagination de ceux qui les lançaient. Je tenais le bon bout.
Lorsque le visiophone afficha les coordonnées de Feynmann, j’étais en plein montage vidéo. Il me fallut plusieurs secondes pour me reconnecter au cas Lazare Méradec et me remémorer son accueil pour le moins réservé lors de notre précédente rencontre. J’acceptai l’appel par politesse. Le visage du professeur apparut, nettement plus ouvert que la dernière fois.
– Bonjour ! J’imagine que vous êtes surpris que je vous rappelle.
– Un peu, oui, en effet.
– J’ai réfléchi. Finalement je veux bien vous recevoir.
– Ah ! C’est gentil ! Je serais volontiers venu vous voir, mais pour l’instant...
– Demain matin, si vous voulez... et si vous pouvez, bien sûr. Mais, si vous ne pouviez pas, ça serait embêtant parce qu’après, cela sera beaucoup plus difficile pour moi : je dois m’absenter quelque temps.
Il était trop tard pour que je me relance sur l’histoire de Lazare mais, ma curiosité naturelle reprenant le dessus, je ne pus me résoudre à laisser tomber cette opportunité d’en savoir plus. Calculant rapidement que je pouvais me permettre de perdre une petite demi-journée, je décidai d’accepter.
– C’est un peu compliqué : je suis sur un travail urgent en ce moment. Peut–on se voir dès le matin, assez tôt, cela m’arrangerait.
– Personnellement, je suis toujours levé de très bonne heure. Je peux vous recevoir à partir de... disons... 7 heures ?
– Sept heures, très bien. À demain, donc, et merci de votre appel.
Le contraste avec son attitude précédente était pour le moins surprenant. Du refus de me recevoir, on était passés à un rendez-vous au pied levé. Il s’était forcément passé quelque chose pour qu’il change à ce point et aussi rapidement. Lorsqu’il m’avait éconduit, il n’avait pas du tout l’air de quelqu’un d’hésitant, susceptible de revenir sur sa décision. Il avait dû se passer quelque chose entre-temps.
§
Le professeur Feynmann habitait un pavillon au sud de Dunkerque : «À 10 minutes de la fac, vous savez, par le nouveau tramway à supraconducteurs ». Un physique élancé, tiré à quatre épingles, il n’avait rien à voir avec le cliché du savant hirsute et habillé n’importe comment créé par Albert Einstein. Il faisait plus penser à un haut fonctionnaire qu’à un chercheur. Son intérieur, très sobre, était impeccablement tenu.
Au lieu de parler de Lazare, il commença par se répandre longuement en considérations scientifiques, me retraçant l’historique des tergiversations qui, depuis le début du XXIe siècle, avaient agité les communautés scientifiques et politiques sur le réchauffement climatique. Selon lui, de scandaleuses campagnes de désinformation, orchestrées par les grands monopoles industriels, avaient considérablement retardé la prise de conscience de la gravité des conséquences de l’augmentation de la température. Il me montra des articles de revues scientifiques datant de 1980 qui alertaient déjà sur les risques de ce que nous vivions à ce moment. J’avais déjà entendu ce genre de discours, mais ces articles me troublèrent, tant ils étaient en contradiction flagrante avec la version officielle de l’imprévisibilité des bouleversements écologiques survenus au milieu du siècle. Lorsqu’il enchaîna sur l’affaire des particules-écran envoyées dans l’atmosphère, je l’interrompis.
– Excusez–moi de vous couper, mais je connais assez bien ces questions pour les avoir étudiées en détail et je n’étais pas venu pour parler de cela.
– Mais oui, mais oui, excusez-moi. Je voulais seulement être sûr que vous soyez bien au courant de tous ces problèmes. C’est important si vous voulez comprendre Lazare. Mais, évidemment, si vous les avez étudiés...
Il resta pensif un long moment, avant de reprendre.
– Bien sûr, bien sûr : vous êtes venu pour que je vous parle de Lazare. Comment pourrais-je vous faire comprendre quel genre de personne il était ?
D’abord, ce qui impressionnait tout le monde, c’était ses connaissances scientifiques. Il n’apprenait pas les sciences, il les connaissait. Un jour, un de ses professeurs de mathématique m’a dit : « Lazare, il est bilingue : sa langue maternelle, c’est les maths, et il a fait français en seconde langue ». C’était un cas unique. On avait l’impression qu’il connaissait déjà tout ce qu’on enseignait dans les cours.
Ensuite, il était d’une curiosité insatiable. Chez lui, tout était prétexte à réflexion et il voyait les lois de la nature partout.
– Comment cela ?
– Par exemple, un jour, nous étions au restaurant universitaire avec lui et d’autres étudiants. Il devait avoir 15 ou 16 ans. Depuis un moment, il ne participait plus à la conversation, observant les gens qui allaient et venaient dans le restaurant. Soudain, il avait dit : « C’est marrant, même ce restaurant est soumis aux lois de la mécanique quantique. » Nous avions l’habitude de ce genre de formule provocatrice et aussitôt tout le monde s’était tu, attendant la suite. « Oui, regardez : le nouveau gérant a fait poser des tourniquets aux entrées et aux sorties du restaurant. Il veut sans doute mesurer la fréquentation de son établissement. Sauf que, du coup, il a modifié la circulation en ralentissant l’entrée et la sortie des gens. Comme en mécanique quantique, l’instrument de mesure perturbe la grandeur qu’il mesure ». Ensuite, il a poussé son idée encore plus loin : « Même le principe d’incertitude d’Heisenberg s’applique : le gérant ne peut pas connaître avec précision en même temps le nombre de personnes présentes dans le restaurant et le nombre d’entrées et de sorties. S’il veut connaître exactement le nombre de personnes dans le restaurant, il doit fermer les tourniquets pour compter les gens et du coup, il ne peut plus observer les entrées et les sorties. ». C’était comme ça sans arrêt. Sur les théories les plus complexes, il avait tout le temps des idées simples avec lesquelles il jonglait pour amuser les autres.
– Effectivement, je comprends la mine réjouie des étudiants dans le reportage.
– Mais il ne faisait pas que s’amuser. Il avait aussi l’art de nous conduire à des questions fondamentales du genre de celles qui vous restent collées à l’esprit, et que vous retournez dans tous les sens sans pouvoir vous en débarrasser. Plus tard, il m’a reparlé du restaurant : « En posant des tourniquets, le gérant a créé quelque chose qu’il a appelé “le nombre de gens dans le restaurant”. Mais, avant les tourniquets, le “nombre de gens dans le restaurant” n’existait pas vraiment, parce qu’il y avait toujours des gens en train de sortir et d’entrer. De la même manière, nous autres physiciens, avec nos appareils nous créons des objets qui n’existent pas vraiment dans la nature, comme les particules atomiques, par exemple. » Et il a ajouté : « Le gérant a créé “le nombre de gens dans le restaurant” parce qu’il en a besoin pour mieux gérer son affaire. Mais nous, dans quel but créons-nous les particules ? »
– Il avait des bonnes notes dans toutes les matières ?
Feynmann rigola :
– Très vite, les professeurs ont arrêté de lui mettre des notes. Cela aurait été inutile, incongru, même. D’ailleurs, les médias ont parlé de son agrégation, mais à la fac, cela faisait marrer tout le monde : il n’a pas vraiment passé l’examen. On lui a donné le diplôme quasiment comme un gag.
– Mais comment se fait-il qu’on n’ait jamais parlé de lui après ce reportage ?
– Ah, ça !... Peut-être que c’est lui qui a préféré rester à l’écart. Il se méfiait de la médiatisation. Il détestait que l’on s’attarde sur ses facultés intellectuelles. Une fois, le magazine interne de la fac avait diffusé une série d’interviews de ses professeurs, tous plus dithyrambiques les uns que les autres. Cela l’avait rendu furieux. D’ailleurs, c’était depuis ce temps-là qu’on avait arrêté de lui mettre des notes. On n’avait eu peur qu’il quitte la fac. Il n’aimait pas être en vue. Beaucoup de gens lui demandaient de s’impliquer politiquement, au niveau étudiant à la fac, et même au niveau de l’Europe du Nord. Il ne voulait pas. À mon avis, c’est pour ça qu’il est parti sans prévenir. Ceux qui étaient les plus proches de lui ont rapporté qu’il avait parlé de s’isoler quelque temps, de prendre une période sabbatique.
– Quand je vous ai contacté, mon but était de le rencontrer.
Il me fixa longuement de façon assez gênante.
– Pourquoi voulez–vous le rencontrer ?
Après ce qu’il venait de me dire sur le goût de Lazare pour la médiatisation, le motif du moviemag européen n’était sans doute pas la bonne réponse.
– Au départ, je cherchais un sujet de reportage pour mon magazine mais maintenant, je suis sur un autre sujet. Néanmoins, je reste étonné qu’un personnage qui a l’air si exceptionnel soit resté totalement inconnu. Plus on en apprend sur lui, plus on a envie de le connaître. Indépendamment de mon métier de journaliste, j’aimerais beaucoup le rencontrer. Savez-vous ce qu’il fait maintenant ?
Feynmann continuait à me dévisager.
– Lazare était vraiment différent, vous savez. Il y a eu ce reportage sur lui parce qu’il a établi un record. Les gens sont friands de records. Dans le domaine scientifique, en plus, cela les rassure : « La science avance, elle va pouvoir nous protéger encore plus. Tout va bien ». Mais s’intéresser à Lazare pour cela, c’est ignorer l’essentiel. Une fois de plus, les médias ont été complètement à côté de la plaque. Lazare était très doué, c’est vrai. Bien plus encore que ses diplômes ne le laissent supposer. Mais ce n’est pas sa qualité principale. Il n’est pas seulement différent des autres étudiants, il est différent de tout le monde.
En dehors du fait que je pensais qu’il s’emportait un peu, je remarquai qu’il s’était mis à parler de Lazare au présent.
– C’est manifestement quelqu’un d’exceptionnel. Ne croyez-vous pas que nous avons besoin de gens comme lui ? Ne pourrait-il pas contribuer à faire évoluer les choses ? Le monde étouffe et nos dirigeants ne font rien. C’est peut-être une chance.
– Oubliez ça. Je vous ai dit que Lazare ne veut pas en entendre parler. Pas comme vous l’imaginez en tout cas.
– Comment pouvez-vous être si sûr ? Vous avez encore des contacts avec lui ? Vous savez où il est ?
– Non, je n’ai plus eu de contacts avec lui depuis longtemps et, en ce moment, j’ignore où il est. Mais je peux vous indiquer un endroit où l’on pourra vous en dire plus.
Le professeur alla chercher une vieille carte en papier qu’il déplia soigneusement sur la table, en veillant à ne pas aggraver la déchirure des plis. C’était une carte de l’Europe du Nord, datant sans doute du siècle dernier : les forêts y étaient encore représentées, sous forme de taches vertes. De son index, il pointa une région de l’Intérieur, au-delà du désert de Beauce, près de ce qui s’appelait, à l’époque de sa carte, le lac du Der Chantecoq.
– Il faut que vous alliez là ! Vous pourrez y trouver des informations, parce que c’est là que Lazare est né.
Je crus qu’il se moquait de moi. Il indiquait une région qui avait été évacuée parmi les premières, à la fin des années 30. Je commençais à me demander si le vieux savant ne déraillait pas.
– Mais ces régions sont inhabitables. Elles ont été évacuées il y a plus de vingt-cinq ans. Vous êtes sûr que Lazare est de là ?
Feynmann repliait déjà sa carte, avec moult précautions.
– Écoutez, je vous ai dit ce que je peux vous dire. Si vous voulez avoir une chance de rencontrer Lazare, il faut que vous alliez à l’endroit que je vous ai indiqué sur la carte. À partir de là, faites comme vous voulez.
Rangeant soigneusement le précieux document, il ajouta avec un agacement mal contenu :
– Que décidez-vous ?
– Excusez ma réaction. Je ne m’attendais pas du tout à ça. Oui, bien sûr, je souhaite rencontrer Lazare.
En fait, le ton de sa question m’avait remis les idées en place. Non seulement son récit avait relancé mon intérêt pour Lazare, mais je m’étais surtout rendu compte que je tenais peut-être un scoop extraordinaire sur l’existence de populations vivant encore dans les terres de l’Intérieur.
Feynmann me tendit un papier, sur lequel était écrit le nom du lieu où je devais me rendre – Le Val d’Osne –, et une picocard.
– Lazare a oublié cette carte mémoire sur mon bureau la dernière fois que je l’ai vu. Je n’ai jamais eu l’occasion de la lui rendre. Ce sont probablement des notes sans grande importance, mais lisez–la, cela vous permettra de voir un peu comment il fonctionne.
§
Sur le chemin du retour, je révisai à nouveau mon plan de travail : la paranoïa des théoriciens du complot repassait au second plan et Lazare Méradec reprenait la priorité. Le problème était maintenant de trouver la meilleure façon de présenter les choses à la rédaction. L’histoire de Lazare constituait en soi un sujet qui passerait sans trop de difficultés, même si sa banalité n’allait pas arranger ma cote auprès de la Direction. En revanche, la possibilité d’habitants dans les terres de l’Intérieur pouvait faire un reportage beaucoup plus valorisant, à condition que la vraisemblance même de l’information ne soit pas rejetée d’emblée.
Perdu dans ces réflexions, je regardais au-dehors l’interminable enfilade d’immeubles vitrés se découpant sur un ciel parfaitement bleu, décor immobile au pied duquel s’écoulait avec une parfaite régularité un flux ininterrompu de véhicules. J’aurais pu être le seul être vivant de ce monde bien ordonné. On ne voyait personne ni dans les rues, ni dans les voitures, ni dans les immeubles protégés par leurs épaisses vitres anti-UV. Cela faisait trente-cinq ans que je vivais dans cette ville, et c’était la première fois que je prenais conscience de cette absence d’êtres humains.
Le lendemain matin, au réveil, ces états d’âme persistaient mais ils furent efficacement dissipés par mon rédacteur en chef. Il m’appelait pour me faire savoir, en moins de vingt secondes, qu’il aurait aimé avoir de mes nouvelles plus tôt, qu’il ne me restait que dix jours, et que j’avais intérêt à ramener un sujet convaincant.
– Je suis sur un truc. Je ne veux pas en parler pour l’instant, mais je t’assure que ça sera vraiment un scoop.
– Ah ? Eh bien, je te conseille de te magner un peu pour le sortir ton scoop.
– Je serai dans les temps, mais...
– Tu seras dans les temps ou pas ?
– Oui, oui, mais pour continuer mon enquête... il me faudrait une voiture.
– OK, prends la tienne, je te rembourserai les frais.
– Non, il me faudrait une voiture à essence.
– Une essence ?
– Oui, il faut que j’aille dans les terres de l’Intérieur, dans une région où il n’y a pas de distribution d’hydrogène.
– Qu’est-ce que tu vas aller faire dans l’Intérieur ? Il y a longtemps qu’il n’y a plus rien à voir là-bas. Qu’est-ce que c’est que ce plan foireux ?
– Non, je t’assure, c’est vraiment intéressant. Mon enquête est déjà bien avancée, mais j’ai besoin de cette voiture.
– Passe à la rédaction. On va voir ça.
Je pensais avoir ma journée pour étudier le voyage avant de décider d’y aller ou non, mais maintenant, la question ne se posait plus.
Au journal, cela se passa plutôt bien. J’avais un peu noyé le poisson entre le cas Lazare et l’existence d’habitants dans les terres de l’Intérieur. J’avais prétendu avoir des raisons de penser que des gens avaient vécu là-bas plus longtemps qu’on le croyait et que je voulais aller retrouver les preuves de cette hypothèse. Non seulement le patron ne refusa pas l’idée, mais en plus le projet d’aller dans les régions de l’Intérieur me valut un certain intérêt de la part des autres journalistes. Leur curiosité se transforma carrément en admiration lorsqu’ils prirent conscience qu’on ne pouvait y aller qu’en voiture à essence.
– J’espère que tu sais ce que tu fais, avait conclu le boss sans masquer son scepticisme.
Il valait mieux que je garde la réponse pour moi.
§
Les voitures à essence n’étaient plus fabriquées depuis de nombreuses années, et elles commençaient à devenir assez rares. Il me fallut faire trois concessionnaires pour en trouver une correcte. C’était une Peugeot de 58. En bon état, elle faisait partie des premiers modèles à pilote 100 % automatique sur autoroute et dotés de vitrages variables à très haute protection anti-UV. En revanche, elle était encore équipée du volant classique, et il me fallut un moment pour me réhabituer à ce type de conduite.
Avant de rentrer chez moi, je repassai à la rédaction pour étudier mon itinéraire et, surtout, rassembler des informations sur les terres de l’Intérieur. Je les connaissais seulement en tant que touriste, ayant visité Paris – comme tout le monde – ainsi que les anciennes installations pétrolières du XXe siècle, à Lyon. J’avais gardé un souvenir assez marquant de l’ancienne capitale dont la plupart des édifices étaient restés en très bon état.
En fait, il y avait peu d’informations. Les cartes et les photos satellite n’avaient pas été mises à jour depuis 2043, et le dernier reportage que j’avais trouvé datait de 2048. Apparemment, plus personne ne s’était intéressé à ces régions depuis cette époque. Je trouvai quand même des documents mentionnant l’existence de zones restées habitées après les opérations d’évacuation, subsistant grâce à la présence de quelques points d’eau. La population était estimée entre 200 et 500 personnes au maximum à cette époque. Lazare devait être né en 2035 ; il était donc plausible qu’il fasse partie de ce groupe. Dans un débat de 2042, un biologiste affirmait qu’il serait impossible à ces populations de survivre dans cette région. Il expliquait que, même s’il pouvait y avoir suffisamment d’eau en certains endroits, l’intensité du rayonnement ultra-violet était telle qu’ils ne pourraient pas cultiver de quoi assurer leur subsistance. Il ajoutait qu’en l’absence de moyens de se soigner, leur isolement finirait par leur être fatal, notamment à cause des maladies de peau. Questionné sur la possibilité de leur porter secours, un politique répondait qu’ils avaient dès le début refusé toute assistance et qu’en toute hypothèse cela aurait nécessité des moyens disproportionnés, à un moment où l’intégration des évacués dans les villes côtières était une priorité.
Le trajet le plus simple était de prendre l’autoroute Manche-Rhénanie jusqu’à Reims, puis la liaison Reims-Bâle jusqu’à la sortie Saint-Dizier. A partir de là, il fallait prendre une route – considérée comme praticable par mon navigateur – en direction de Joinville. Au-delà, plus rien de carrossable n’était indiqué et les photos satellite, toutes d’une qualité étonnamment mauvaise, ne fournissaient pas plus d’information.
§
Le lendemain, je programmai l’ordinateur de la Peugeot pour Saint-Dizier. Il m’indiqua que le trajet serait auto-piloté de Dieppe à Châlons-sur-Marne, et qu’il me faudrait ensuite reprendre la conduite manuelle. J’allais devoir impérativement faire le plein entre Vitry-le-François et Saint-Dizier, dernière station d’essence de mon trajet.
Dès que la voiture eut enclenché le pilote automatique, j’obscurcis au maximum le pare-brise et je chargeai la picocard de Lazare. Les pages étaient couvertes d’équations, enchaînées sans commentaire. Il s’agissait probablement de brouillons de maths ou de physique. Le plus souvent cela se terminait par un laconique « cqfd » appuyé d’un point d’exclamation. Pour moi, elles étaient incompréhensibles. En établissant ses démonstrations, Lazare devait se soucier de l’esthétique de la page car les formules étaient disposées comme les strophes d’un poème et l’ensemble dégageait une indiscutable harmonie. Souvent, les bords étaient agrémentés de petits dessins amusants. Je faisais défiler tout cela distraitement lorsqu’un élément attira mon attention. C’était du texte et il était daté :
« 5/5/56 – Dans nos rêves, nous voyons les choses par l’intérieur. C’est pour cela que le temps s’y écoule à l’envers. »
Plus que son contenu obscur, c’était la date qui m’intéressait : d’après Feynmann, la picocard avait été oubliée chez lui par Lazare. Contrairement à ce qu’il avait affirmé, Feynmann avait donc revu Lazare depuis son départ de la faculté, en l’occurrence plus de trois ans après. Je repris la lecture avec plus d’attention, dans l’espoir de trouver d’autres informations de ce genre. Les deux seules notes écrites en français étaient une annotation en marge de figures géométriques compliquées, redessinées de nombreuses fois sur elles-mêmes :
« Il doit y avoir un point de vue d’où l’on voit l’intérieur des objets comme on voit une surface en se plaçant au-dessus d’elle ».
... et une deuxième note datée sur laquelle je m’arrêtai :
« 29/5/56 – À retenir pour l’Arche : les jeux enseignent le monde, le monde est un jeu. »
L’Arche ? Certains articles que j’avais lus qualifiaient de mystiques, voire d’illuminés, les gens qui avaient voulu rester dans les terres de l’Intérieur. Et si Lazare avait fondé une secte ! Dans l’isolement imposé par la situation et avec son charisme exceptionnel, il avait très facilement pu devenir un gourou pour ces gens désemparés. Ce scénario était corroboré par l’attitude mystérieuse de Feynmann. N’étais-je pas en train de m’embarquer dans une aventure foireuse, ou même dangereuse ? Je poursuivis la lecture de la carte en espérant trouver d’autres indications, mais il n’y avait plus que des pages de calculs, illustrées de schémas, assez beaux, mais totalement indéchiffrables. En fin de compte, au lieu de m’éclairer sur la personnalité de Lazare, cette carte mémoire m’avait plutôt embrouillé. J’appelai Feynmann pour lui demander s’il savait quelque chose à propos de cette « Arche ».
Apparemment mon appel ne tombait pas très bien : il n’accepta que la communication audio.
– Excusez-moi, je me suis levé très tôt ce matin pour travailler, et du coup je faisais un petit somme. Que vous arrive-t-il ?
– Je suis en route pour le Val d’Osne et j’en ai profité pour visionner la picocard de Lazare. Il y parle de l’Arche. Est-ce que cela vous dit quelque chose ?
Aucune réponse ne venait.
– Allô ?
– Oui, oui, je suis là... Il parle d’une arche dans cette picocard ?
– Oui. Est-ce qu’il y a quelque chose qui s’appelle comme cela à la fac ? Un bâtiment, une salle ?
– Non, non, il n’y a rien de tel dans le campus.
– Ou alors une association, un groupe d’étudiants ?
– Non, je ne connais pas d’association de ce nom.
– Professeur ! S’il vous plaît, ne tournez pas autour du pot.
– Je vous l’ai dit : il faut que vous alliez au Val d’Osne. C’est là-bas que vous aurez les réponses à vos questions sur Lazare. Maintenant, excusez-moi, mais puisque vous m’avez réveillé, j’ai du travail.
Je n’étais pas plus avancé. Pour essayer de me changer les idées, j’éclaircis les vitres. Dehors, des collines désertiques, cramées par le soleil, s’étendaient à perte de vue. Leur surface pelée et leurs courbes régulières dessinaient les vagues d’un océan minéral. De loin en loin, la nappe noire d’une centrale photovoltaïque épousait parfaitement les ondulations du terrain. À travers les vitres anti-UV qui accentuaient le contraste et avec ce ciel bleu sans la moindre nuance, on aurait dit les images de synthèse d’un simulateur. Sur la voie en sens inverse, les véhicules défilaient, silencieux, anonymes.
En annonçant « Déconnexion du pilote automatique dans dix minutes », l’ordinateur de bord me fit reprendre conscience que, loin d’être dans un simulateur, j’étais vraiment en train de quitter la Gigapole et que j’allais vraiment vers les régions de l’Intérieur. Cela faisait plusieurs heures que je roulais dans ce paysage stérilisé et je ne pus empêcher un angoissant sentiment d’insécurité de m’envahir. En tant que journaliste, je me croyais à l’abri de ce genre d’état d’âme, mais je n’arrivais pas à me débarrasser de l’idée paranoïaque que Feynmann m’avait envoyé dans le repère de dangereux cinglés. Éprouvant le besoin de parler avec quelqu’un qui me reconnecte à mon univers familier, j’appelai la rédaction. Ce fut Marie-Laure, rédactrice au moviemag qui décrocha.
– Ah ! C’est toi ? Tu es où ?
– Je viens de passer Reims.
– Ah oui, c’est vrai, ton reportage mystère. Et tu vas où ?
– Près de Saint–Dizier.
– Saint–Dizier, c’est où ça ?
– Au sud–est de Reims.
– Mais dis donc, tu es malade : il n’y a pas d’autoroute vers le sud.
– Je sais, je vais d’ailleurs passer en manuel dans cinq minutes.
– Eh bien mon vieux, tu es gonflé, toi.
– En fait, ça me fout un peu la trouille, c’est pour ça que j’appelais.
– Qu’est-ce que tu veux qu’on fasse ?
– Non, rien. J’appelais juste comme ça, pour parler.
–Ah?
– Oui. Bon, je te laisse, le pilote automatique va se déconnecter. Salut, merci d’avoir répondu. À plus...
Après coup, je me rendis compte de l’incongruité de mon appel. Marie-Laure était plutôt une rivale à la rédaction, et elle n’avait certainement pas dû comprendre que je lui fasse part aussi directement de mes inquiétudes. Dans le monde du journalisme, il n’était pas prudent de laisser paraître la moindre faiblesse.
Je n’eus pas le loisir de méditer plus longtemps sur la question car les bip-bip du processus de déconnexion du pilote automatique s’accéléraient pour m’inciter à prendre les commandes en main. Quelques centaines de mètres plus loin apparut la bifurcation vers Vitry-le-François, Épinal et Bâle dans laquelle je m’engageai. La route ne comportait plus qu’une seule voie dans chaque sens car elle ne servait qu’aux convois de marchandises qui faisaient la navette entre le complexe industriel de Bâle-Mulhouse et la Gigapole. Pilotés automatiquement par les satellites, ils roulaient tous à la même vitesse et n’avaient pas besoin de se doubler. Seule une étroite voie de dégagement permettait de garer un convoi victime d’une défaillance technique. Le long de la route, les collines pelées avaient fait place aux restes d’anciennes étendues forestières. La plupart des troncs étaient encore debout, avec des moignons de grosses branches encore tendues vers ce ciel qui les avaient tués. Sur certaines portions, ils étaient calcinés, témoignant des gigantesques incendies qui avaient fait rage pendant la grande sécheresse. De loin en loin, on apercevait les ruines de villages et de fermes isolées. J’avais vu de nombreux reportages sur la grande sécheresse des années 30, et les images spectaculaires des incendies de forêt me revenaient à l’esprit. Mais, pour moi, cela appartenait à un passé qui ne faisait pas partie de mes souvenirs. Là, c’était du présent. Ces millions d’arbres morts, je les voyais, à l’endroit même où ils avaient été vivants. Maintenant, tout était sec, écrasé de chaleur sous ce ciel définitivement bleu.
À mesure que je m’enfonçais dans ce pays abandonné, le manque de préparation de mon expédition devenait flagrant. Malgré tout ce que je croyais savoir sur les régions de l’Intérieur, je ne m’étais jamais imaginé à quel point l’homme n’y est plus bienvenu : pas d’eau, pas de nourriture et aucun abri pour se protéger du rayonnement mortel du soleil. Ce petit disque blanc parfait au milieu de ce ciel parfait ne m’avait jamais paru aussi hostile. Mentalement, je récapitulai ce que j’avais pensé à emmener : en tout et pour tout, un litre et demi d’eau, des vêtements, des lunettes haute protection et une quantité délirante de Mélanidan, de quoi protéger la peau de tout un régiment. Il ne me restait plus qu’à espérer que ma destination serait plus accueillante que ce que je voyais au-dehors.
Après les forêts mortes, la route passait au bord de Vitry-le-François. Dans les rues, il n’y avait pas de désordre. Tout ce qui n’était pas en métal ou en béton avait été dégradé par le rayonnement solaire, puis balayé par les violents vents thermiques. Il ne restait plus que les immeubles intacts et les carcasses des voitures, bien garées le long des trottoirs. Ce qui était frappant, c’était l’absence de couleur. Les ultra-violets avaient effacé toute nuance colorée et la ville entière avait pris une teinte uniformément gris ciment. J’avais déjà vu cela à Paris, mais la visite se faisait de nuit, et l’éclairage des projecteurs de l’autocar rendait les choses moins sinistres. Ici, il n’y avait que du bleu, du gris clair au soleil, et du gris quasiment noir à l’ombre. Je scrutais ce décor à la recherche de quelque chose de mobile ou de coloré, lorsque l’ordinateur de bord se manifesta à nouveau : j’approchais de la station-service à laquelle je devais faire le plein. N’ayant jamais eu affaire à ce genre d’opération, je me félicitai que ma voiture soit équipée du système automatique de ravitaillement. Mais mon optimisme fut anéanti dès que je pus distinguer les détails du poste d’essence. C’était comme dans les reportages sur les hordes. Sans doute victime de pillages à répétition, la station était complètement délabrée. Elle avait l’air hors d’usage. Sans ce ravitaillement, je n’allais pas avoir assez d’essence pour revenir. À l’approche de la voiture, la porte de la station s’ouvrit cependant normalement et, même prononcé avec une voix synthétique digne du siècle dernier, le message standard de bienvenue me parut chaleureux. Le ravitaillement se déroula sans incident, et je repartis rassuré, retirant tout ce que j’avais pu dire ou penser de mal sur les fonctionnaires qui entretiennent les autoroutes.
La route allait jusqu’à Saint-Dizier. Ensuite, il ne me restait qu’une vingtaine de kilomètres, mais sur des voies non entretenues. D’après les documents les plus précis que j’avais pu trouver, il y avait trois zones potentiellement restées habitées
