Le testament d'Issasara - Jacques Lafarge - E-Book

Le testament d'Issasara E-Book

Jacques Lafarge

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Beschreibung

La civilisation minoenne a prospéré pendant plus de 1000 ans à Santorin et en Crète jusqu'à ce que, en 1628 avant J.C., le volcan de Santorin entre dans une éruption d'une ampleur sans équivalent connu. Un siècle plus tard, la Crète était devenue mycénienne. Que s'est-il passé entre temps ? C'est ce que j'ai essayé d'imaginer dans ce roman dont les évènements initiaux et tous les lieux sont réels. Au delà de l'histoire de cette mère courage qui lutte contre les éléments, contre l'esprit du mal et contre son propre désespoir, c'est celle d'une civilisation prospère et heureuse confrontée brutalement à une gigantesque catastrophe naturelle qui m'a interpelé.

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Seitenzahl: 252

Veröffentlichungsjahr: 2024

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SOMMAIRE

PROLOGUE

THEODOSSIS

L’EXPLOSION

KEPHTI

ISSESSINAK

LE QUARTIER DAWO

FURUMARK

LA TRAQUE

ISSASARA

ÉPILOGUE

PROLOGUE

Le doigt suspendu au-dessus du bouton de la souris, Aristote Kondopoulos hésite une dernière fois avant de cliquer, avec un petit sourire de satisfaction, sur « Envoyer ». Il sait que son message se propagera bien au-delà du microcosme des spécialistes de la civilisation minoenne, chez tous les archéologues, historiens, sociologues et linguistes de la planète. Il faut dire qu’il a bien ménagé ses effets. Il s’est contenté d’écrire : « J’ai le plaisir de vous informer qu’à la suite d’une découverte exceptionnelle sur le site d’Aghia Triada, nous avons été en mesure de lever le voile sur la plupart des grandes énigmes de la civilisation minoenne. Vous serez informés prochainement de la date et du lieu d’une conférence que nous ferons sur ce sujet. »

§

Six mois plus tard, Aristote a insisté pour que sa communication se fasse à Santorin, au centre de congrès Petros Nomikos, pourtant beaucoup trop petit pour accueillir tous les scientifiques qui ne veulent en aucun cas rater l’événement. Il a affirmé que tout le monde comprendrait ce choix lors de son exposé. L’excitation des grandes dates de la science règne dans la salle de conférence pleine à craquer. Entre les difficultés techniques et les problèmes individuels qu’il a fallu régler à l’entrée, on a déjà plus de deux heures de retard. Beaucoup de gens sont debout ou même assis par terre mais personne ne proteste, trop heureux de pouvoir vivre l’événement en direct. Pour faire face à l’afflux de demandes, on a dû installer des retransmissions vidéo dans toutes les annexes du centre de conférences et organiser à la hâte des liaisons avec les hôtels de l’île qui disposent de moyens de projection.

Les portes de la grande salle se sont enfin fermées. Aristote vient s’installer au pupitre. Le silence se fait. Tandis que la lumière baisse, la première diapositive s’affiche derrière lui. À mesure que l’image devient lisible, un murmure remonte. Lorsque tout le monde peut lire clairement « BIENVENUE À HATTIARINA », le brouhaha est au paroxysme. Jubilant, Aristote commence comme si de rien n’était à égrener les sempiternelles phrases d’accueil et de remerciements auxquelles les conférenciers s’obligent avant leur exposé. D’habitude, personne n’écoute ces préliminaires. Ce jour-là, on ne les entend même pas. Aristote a toutes les peines du monde à calmer son auditoire.

– Bien ! Je crois qu’il est temps de mettre fin aux mystères si l’on veut éviter une émeute. Bienvenue à Hattiarina ! À lui seul, ce message vous résume les résultats extraordinaires auxquels nous sommes parvenus. Mesdames, messieurs, désormais nous savons quel nom se donnaient ceux que nous appelons les Minoens, nous savons comment ils appelaient leurs îles et leurs villes, nous connaissons leur langue, et nous savons même d’où ils sont venus.

On dirait un arrêt sur image. L’excitation a fait place à la sidération.

– Vous vous demandez comment un tel résultat est possible à partir d’une seule découverte. Alors voilà : il y a trois ans, je travaillais sur le site d’Aghia Triada. En essayant de dégager un pressoir à huile, j’ai découvert un pot caché dans le mur de l’atelier où je fouillais. Il était rempli de cendre de bois dans laquelle ont été parfaitement conservés six documents : deux papyrus et quatre tablettes d’argile.

– Les papyrus ont été datés entre 1550 et 1600 avant J.-C. Les tablettes sont des disques semblables à celui de Phaistos, un peu plus grands, avec un texte écrit en spirale sur les deux faces. Ils constituent l’ensemble dont nous avons tous rêvé : le même texte écrit en deux écritures, l’une connue, l’autre inconnue. En l’occurrence, deux disques sont écrits en linéaire A, en langue minoenne, les deux autres sont écrits en linéaire B, en grec archaïque.

Tout le monde comprend immédiatement qu’Aristote a réussi à déchiffrer le linéaire A, la fameuse écriture minoenne qui a toujours résisté aux meilleurs spécialistes. Les conversations démarrent aussitôt dans toute la salle.

– Je vois que je n’ai pas besoin de vous expliquer les premières conséquences de notre découverte. Effectivement, le texte des tablettes était suffisamment long pour que, grâce à la précieuse collaboration d’Yves Duguy, nous puissions établir les règles de déchiffrement du linéaire A. Les détails techniques de ce résultat remarquable vous seront présentés tout à l’heure, mais je voudrais d’abord expliquer pourquoi ces documents nous donnent tant d’informations sur les Minoens. Les tablettes d’argile et les papyrus ont le même auteur, en l’occurrence une femme. Les premières constituent ce qu’elle-même appelle son testament, tandis que les seconds contiennent ses mémoires. Elle a dicté son testament à deux scribes, un pour chaque langue, avec mission de le recopier et de faire en sorte qu’en Crète, chaque foyer en possède un exemplaire dans sa langue. En revanche, elle a écrit elle-même les papyrus, qui représentent au total plus de 60 mètres de texte d’une facture remarquable. C’est la lecture de ces mémoires qui nous a permis, comme je vous l’annonçais dans mon mail, de reconstituer l’histoire des Minoens presque dans son intégralité. Il nous manque, bien sûr, ce qui s’est passé après la mort de leur auteure, mais vous verrez qu’elle pressentait ce qui allait arriver.

– Jusqu’à présent, nous nous sommes uniquement attachés au déchiffrement du linéaire A et à la traduction des papyrus. Vous avez entre les mains un tirage des versions intégrales des deux documents. Je ne vais pas vous révéler leur contenu maintenant : ce serait trop long et surtout ce serait dommage de ne pas vous laisser les découvrir par vous-mêmes. À l’avenir, il appartiendra aux spécialistes d’étudier ces textes et leurs conséquences sur notre compréhension de la civilisation minoenne. Pour vous donner l’eau à la bouche, je peux déjà vous citer quelques noms propres auxquels vous allez devoir vous habituer. D’abord, vous ne direz plus Minoens mais Hattiantes, car c’est le nom qu’ils se donnaient. Ensuite, comme vous le savez déjà, nous ne sommes pas sur l’île de Santorin, mais sur Hattiarina. Sa principale ville, révélée par les fouilles de Spyridon Marinatos à Akrotiri, s’appelait Urukinea, ce qui signifie la nouvelle Uruk.

Aristote laisse passer l’étonnement créé par cette référence à la cité de l’ancienne Mésopotamie.

– Je ne vous en dis pas plus là-dessus. Dans les traductions, pour le nom des cités, nous avons utilisé les noms hattiantes plutôt que les noms grecs des sites de fouilles actuels. Vous trouverez, au début des mémoires, des cartes et des tables de correspondance qui vous permettront de vous repérer.

– Une dernière précision avant qu’Yves Duguy nous expose les passionnantes péripéties du déchiffrement du linéaire A. Les textes nous apprennent que chaque cité minoenne était sous l’influence d’une femme dont nous avons eu du mal à traduire le titre parce que nous ne connaissions pas non plus le terme correspondant écrit sur la tablette en linéaire B. Ce n’est pas une reine ni une prêtresse car ces termes sont connus en grec archaïque. À la lecture des mémoires, on comprend qu’il s’agit essentiellement d’une autorité morale reconnue par tous. Elle n’intervient pas directement dans l’administration de la cité qui est assurée par une personne qualifiée d’Intendant Général. En revanche, elle assume seule l’exercice de la justice. Nous avons finalement choisi le terme de Matriarche, notamment parce que les gens s’adressaient à elle en l’appelant « Mère ».

– Voilà. Je passe le micro à Yves qui va vous expliquer bien mieux que moi nos découvertes sur le linéaire A.

§

Toponymes

Correspondance des noms des lieux évoqués dans les mémoires :

Îles

Hattiarina : Santorin (Théra)

Kephti : Crète

Sukipawu : Chypre

Cités Hattiantes (minoennes)

Urukinea : site archéologique d’Akrotiri à Santorin

Kunisuu : Knossos

Kamaljia : site archéologique de Malia

Chaminjia : site archéologique de Gournia

Dikta : site archéologique Palaikastro

Kalataa : site archéologique de Galatas-Arkalochori

Vatypetawa : site archéologique de Vathypetro

Turusa : Tylisos

Gortunjia : Gortyne

Mesaraa : Messara

Payto : site archéologique de Phaistos

Opsjia : site archéologique de Monastiraki

Dawo : site archéologique d’Aghia Triada

Kommo : Kommo

Dawrometo : Réthymnon

Sommet

Psilowitis : Monts Psiloritis (Mont Ida)

Unités de mesure

1 pouce : environ 3 cm

1 coudée : environ 35 cm

1 stade : environ 300 m

1 mine : 0,5 kg

Cartes

THEODOSSIS

J’écris ici mes souvenirs du temps où le peuple hattiante vivait en paix et en harmonie dans les îles magnifiques d’Hattiarina et de Kephti et aussi ceux du temps où s’abattirent sur lui les immenses malheurs contre lesquels il lutta de toutes ses forces.

§

Je naquis à Urukinea, cité de l’île d’Hattiarina, le sixième jour du deuxième mois de la 982e année de la fondation hattiante. Mes parents me donnèrent le nom d’Asiraa. Mon père était pêcheur. Il mourut en mer alors que j’étais dans ma septième année. Ma mère, mon petit frère Âdikete et moi, nous habitions chez mon oncle. Nous étions comme frères et sœurs avec nos deux cousines, Isthar et Ninlil et notre cousin Noda. Ma mère enseignait l’écriture à l’école d’Urukinea. Elle m’apprit à écrire et à compter très tôt. Grâce à cela, j’entrai à l’école d’architecture dès ma treizième année. Mon goût pour cet art m’était venu des modèles en argile exposés devant les maisons en construction. Une fois le chantier terminé, ils étaient jetés avec les gravats. Je les récupérais et, petit à petit, j’avais recréé un village miniature dans une cave de la maison. Avec mes cousines, nous avions chacune nos maisons, peintes à nos couleurs pour qu’on ne les confonde pas.

Un collègue de ma mère professeur de dessin et de peinture venait souvent à la maison. Il était amoureux d’elle et, sans doute pour avoir des raisons de venir, il avait proposé de me donner des leçons. C’est ainsi que nous eûmes la maison la plus décorée de la ville. J’avais commencé par la chambre des filles. Je traçais un décor et, pendant que mes cousines coloriaient les fleurs et les arbres, je peignais les animaux que j’aimais. Quand notre chambre fut entièrement décorée, nous continuâmes dans le couloir et, de proche en proche, presque tous les murs de la maison furent couverts. Nous avions l’impression de vivre toute la journée avec les animaux. L’amoureux de ma mère en avait parlé à tout le monde, ce qui m’avait valu d’être connue comme la petite fille qui peint des fresques. Des gens venaient même demander à visiter notre maison.

À l’école d’architecture, nous passions beaucoup de temps sur les chantiers. Ce fut au cours de l’un d’eux que je rencontrai pour la première fois Mère Inanna, la Matriarche d’Hattiarina. J’enduisais le mur de façade d’un bâtiment du nouveau quartier en construction, à l’extérieur d’Urukinea. Accompagnée des patrons artisans, des architectes et des Sous-intendants, elle venait constater l’avancement des travaux. Quand elle arriva dans notre rue, nous nous arrêtâmes tous pour suivre l’événement du haut de notre échafaudage. Elle allait de maison en maison, interrogeant les contremaîtres et parlant aux ouvriers. En passant devant notre chantier, elle me reconnut.

– Asiraa ! Je suis justement passée chez toi ce matin. Je voulais te parler. Peux-tu descendre, s’il te plaît ?

Depuis toute petite, j’étais en admiration pour notre Matriarche. Je la trouvais très belle et j’enviais sa grande taille qui impressionnait tout le monde. Malheureusement, pour ma première rencontre avec elle, avec ma blouse de maçon trop grande et couverte de poussière j’avais l’air d’un pot en terre. Elle me regarda de haut en bas en souriant puis, après m’avoir complimentée sur l’enduit de mon mur, elle me passa la main dans les cheveux pour les épousseter.

– Nous sommes pareilles, toutes les deux : nous avons plein de cheveux blancs … mais pas pour la même raison malheureusement ! Comme je te le disais, je souhaiterais m’entretenir avec toi. Pourrais-tu passer me voir à la Maison Centrale. Demain, à la dixième heure, si tu veux bien.

Je n’en revenais pas. Bien sûr que je voulais bien.

§

Ma mère refaisait mon chignon pour la troisième fois. Elle trouvait que les mèches bouclées qui en sortaient n’étaient jamais assez longues.

– Tu vas mettre la nouvelle robe de ta cousine. Toi, tu n’as jamais rien à te mettre. En la reprenant un peu, elle t’ira très bien. Il faut que je te fasse les ongles, ils sont tout abîmés. Tu mettras mes grandes boucles d’oreilles et le collier en or que ton père m’avait offert. Et pour une fois, tu vas te maquiller. Tu ne peux pas y aller comme ça, on ne sait même pas si tu es un garçon ou une fille.

À cette époque, à Urukinea, les maquillages étaient à la mode égyptienne. Tous les garçons et toutes les filles voulaient ressembler aux princes et aux princesses qu’on voyait sur les papyrus, les broderies et les vases que les marchands ramenaient de là-bas. Moi, je n’aimais pas me maquiller. Je trouvais que cela prenait trop de temps pour un résultat qui se défaisait toujours au fil de la journée. Pendant ces préparatifs, la question qui m’avait empêchée de dormir toute la nuit revint me tracasser : que Mère Inanna voulait-elle m’annoncer ? J’essayais de me remémorer une chose que j’eus faite ou dite, mais lorsque ce fut l’heure d’y aller, je n’avais rien trouvé.

Coiffée et manucurée par ma mère, maquillée et habillée par ma cousine, pour une fois, je me trouvais assez jolie. Bien sûr, il fut impossible d’empêcher la famille au grand complet de m’accompagner. Entourée par ce cortège surexcité, apprêtée comme jamais, je me sentais ridicule. Mais ça m’était égal : j’avais rendez-vous avec la Matriarche. En arrivant à la Maison Centrale, la question de ce que Mère Inanna avait à me demander revint, accompagnée d’une angoisse provoquée par la vue du porche d’entrée. J’essayai de réfléchir le plus vite possible mais mon oncle nous avait déjà annoncés à l’huissier qui nous faisait signe de le suivre. Après avoir introduit ma "suite" dans une petite pièce sobrement décorée, il me conduisit directement auprès de la Matriarche.

Situé au dernier étage, son office était lumineux et assez spacieux mais je fus surprise par le peu de décorations qui l’ornaient. Elles se limitaient à une frise représentant une vigne qui courait tout autour de la pièce près du plafond. Le dessin était joli, mais cela laissait des murs nus plutôt tristes. Assise à une table, Mère Inanna lisait un papyrus. Debout à côté d’elle, je reconnus l’Intendant Général. Elle leva les yeux.

– Ah ! Notre petite fille qui peint des fresques. Je suis à toi tout de suite.

Peut-être voulait-elle me demander de décorer ses locaux ? Pendant qu’elle conversait avec l’Intendant Général, je commençai à imaginer ce que j'allais pouvoir dessiner pour qu’elle ait le plus bel office de la cité. Elle rendit le papyrus à l’Intendant. Il se retira.

– Asiraa ! Comme tu es belle ! Je suis flattée que tu te sois tant apprêtée pour venir me voir. Tu es radieuse.

Contrairement à moi, elle était habillée très simplement. Les cheveux attachés en arrière en queue-de-cheval, peu maquillée, elle portait une robe unie grise serrée à la taille par une simple corde. J’avais l’impression d’être déguisée.

– Comme je te le disais hier, j’ai quelque chose d’important à te demander. Il n’y a rien d’urgent. Tu pourras prendre tout le temps que tu voudras pour me répondre. Mais d’abord, rappelle-moi : quel âge as-tu ?

– Je vais avoir dix-sept ans, Mère.

– Tu dois être parmi les plus jeunes à l’école d’architecture.

– Je suis la plus jeune de la quatrième année. C’est grâce à ma mère qui est professeure.

– Grâce à tes qualités aussi, tu ne crois pas ?

– Peut-être …

– En tout cas, c’est ce que dit ta mère. Je peux te dire qu’elle est fière de toi.

Ma mère, fière de moi ! C’était bien la première fois que j’entendais cela.

– Venons-en à ma question. Moi, j’ai quarante-huit ans. Tu sais que selon notre tradition, la Matriarche désigne celle qui lui succédera au plus tard avant sa cinquantième année.

Une boule se forma dans mon ventre. J’essayai de dire : « Oui, je sais », mais rien ne sortit.

– J’ai eu la chance d’avoir une bonne santé et j’ai laissé cette obligation de côté jusqu’à ces derniers temps. Maintenant je dois m’y plier. Alors, comme il se doit, je me suis renseignée.

La boule grossissait.

– Dans la cité, les gens connaissent tous la petite fille qui peint des fresques. Ils trouvent que tu es très douée et ils disent beaucoup de bien de toi. Mais si tu es là, c’est surtout parce que j’ai aussi interrogé tes professeurs. La plupart t’apprécient beaucoup. Tu sais que tu les impressionnes ?

Je sentais les larmes monter.

– Je crois que tu as compris. En effet, c’est à toi que je souhaite demander si tu accepterais d’être celle qui me succédera.

Tout se mélangeait. La fierté, la peur, l’envie de fuir et même l’inquiétude ridicule que mes larmes ne fissent couler mon maquillage.

– Si tu acceptes, pendant plusieurs années, tu feras ton apprentissage auprès de moi. Tu participeras aux réunions d’intendance et, surtout, je t’apprendrai à rendre la justice.

Je fixais la frise au-dessus d’elle.

– Cela te demandera beaucoup de travail en plus de tes études. Ne te presse pas. Penses-y. Vois si cela te plaît d’organiser la cité, d’aider les gens à régler leurs différends et de juger ceux qui se comportent mal. C’est une tâche difficile et très prenante.

Si tu penses que ce n’est pas pour toi, dis-le-moi sans crainte.

Elle ajouta en me regardant dans les yeux :

– Moi, je suis sûre de toi. Tu seras une bonne Matriarche.

Je réussis à lui sourire.

– Prends ton temps et reviens me voir autant que tu veux pour en parler.

§

Sur le chemin du retour, cramponnée au bras de ma mère, le chignon défait pour me cacher dans mes cheveux, je ne pouvais pas m’empêcher de pleurer. Je pensais à ce que m’avait dit Mère Inanna, je pleurais. Je pensais à mon maquillage qui coulait, je pleurais. Je pensais aux murs tristes de l’office, je pleurais. Personne ne disait rien, sauf Âdikete qui répétait sans arrêt :

– Qu’est-ce qu’elle a Asi ? Pourquoi elle pleure ?

Heureusement, j’avais mon chantier. J’y retournai dès le lendemain. Mon patron était un homme bienveillant mais très exigeant. Il vérifiait tout et, sans ménagement, il nous faisait recommencer tant que ça n’allait pas. C’était tout ce dont j’avais besoin pour me vider l’esprit. Aucune maison d’Hattiarina n’eut jamais un mur aussi bien enduit que le mien.

Petit à petit, je m’habituai. J’arrivais à réfléchir à la question sans fondre en larmes. Malheureusement, je me rendais compte que je n’avais aucune idée de ce qui pouvait occuper la journée d’une Matriarche. J’essayai alors d’en parler autour de moi.

Isthar vit immédiatement l’intérêt de se retrouver cousine de la Matriarche. Elle s’autoproclama première conseillère chargée des festivités. Tous les soirs, elle avait de nouvelles idées de fêtes, de jeux ou de spectacles. Cela manquait parfois de réalisme, c’était toujours très gai, ça se terminait à chaque fois en fou rire, mais cela ne m’aidait pas du tout. Ma mère, elle, n’imaginait pas que je pusse refuser. Dès que j’essayais de lui faire part de mes doutes, elle s’emportait et j’étais obligée de couper court. Notre relation avait toujours été difficile. J’avais parfois l’impression qu’elle se méfiait, ou même qu’elle avait peur de moi. Nous n’arrivions pas à nous parler normalement. Dès qu’il y avait un sujet sur lequel nous n’étions pas d’accord, cela tournait au drame.

Ce fut pourtant son attitude qui m’aida à sortir de mon indécision. Depuis que j’avais repris le travail à l’école d’architecture, je me rendais compte à quel point ce métier me passionnait. Même si j’avais du mal à me figurer ce que faisait une Matriarche, je savais que cela m’obligerait à l’abandonner. Mon indécision était plus due à la crainte de la réaction de ma mère qu’à une hésitation de ma part. Involontairement, elle m’avait fait prendre conscience de ce que je voulais vraiment.

§

En entrant dans l’office de Mère Innana, je n’en menais pas large. Je m’étais préparée à une réaction de colère ou, pire, de déception. Il n’y eut rien de cela. Elle m’écouta attentivement, puis elle me confia n’être pas surprise tant elle avait remarqué le plaisir que je prenais dans mes études. Après une conversation qui se prolongea tard dans la soirée, au moment de nous quitter, elle fit une dernière suggestion.

– Ta décision n’est peut-être pas suffisamment éclairée. Accepterais-tu d’aller te rendre compte par toi-même ? Tu pourrais faire des stages dans différents services de la cité, et rencontrer les gens qui y travaillent. Qu’en dis-tu ?

J’étais sûre de moi et je n’avais pas du tout envie de me donner du travail en plus. Mais je n’eus pas le courage de lui opposer encore un refus.

§

Après cette période mouvementée, je m’organisai tant bien que mal entre mes cours, mes chantiers et les stages dans la cité. Je pus à nouveau monter des murs qui partaient de travers, peindre des fresques sur les derniers recoins épargnés de notre maison, faire enrager les garçons qui nous couraient après et partir en fous rires avec Isthar. Mon premier stage à la Maison Centrale consista à comptabiliser les marchandises livrées et les services fournis. C’était facile et ennuyeux. Mère Inanna m’envoya alors à Aphaia, le port d’Urukinea. L’atmosphère y était tout autre. Organisé autour d’une esplanade prolongée par deux quais pour les arrivées et pour les départs, c’était une ruche en activité permanente. Au nord, une grande halle couverte regroupait les comptoirs où les marchandises étaient vérifiées et enregistrées. Des hommes forts et presque nus en assuraient le transport entre les bateaux et les entrepôts. L’esplanade grouillait de matelots désœuvrés attendant que leur patron en ait terminé avec les formalités. Face aux quais, les tonnelles des tavernes croulaient sous les clématites roses ou blanches. Toutes les langues du monde s’y mélangeaient dans un tohu-bohu d’invectives et d’éclats de rire.

Je devais commencer par les enregistrements aux comptoirs, mais, à cause d’un décès subit, il manqua quelqu’un parlant achéen au négoce. Ma mère m’avait forcée à apprendre cette langue en affirmant que cela me servirait un jour. La prise de contact avec mon premier client fut pour le moins houleuse. Mon chef m’avait appris en urgence les règles à appliquer sans plus de détails sur le déroulement des négociations. Il m’avait juste prévenue que, d’une manière générale, les Achéens n’aimaient pas beaucoup les Hattiantes à qui ils reprochaient de se croire au centre du monde. Panos, négociant en laines, venait de Ios, île achéenne située au nord d’Hattiarina, à une demi-journée de navigation. Après un instant de surprise en entrant dans l’office, il m’expliqua que, compte tenu de l’importance de ses affaires, il ne pouvait être question qu’il les traitât avec une stagiaire. Avant l’entretien, j’avais peur de ne pas savoir me comporter. Le ton condescendant qu’il avait eu pour dire « une stagiaire » me remit les idées en place. Je lui dis que je pouvais comprendre la gêne causée par ce changement imprévu, mais que, connaissant bien son dossier, je saurais respecter ses intérêts. Il insista, exigeant de voir mon supérieur. Je lui répondis qu’il m’avait désignée pour traiter avec lui et que je ne voyais aucune raison de le déranger. Il s’emporta et me traita de petite tête noire prétentieuse. On ne savait pas d’où venait ce surnom de « têtes noires » que nous donnaient les Achéens, mais personne n’ignorait ce qu’il exprimait. Prétentieuse aurait pu passer, mais tête noire était de trop. Je lui répondis que je n’allais pas pouvoir laisser entrer ses marchandises et je sortis sans lui laisser le temps de répondre. Il resta un instant sans réaction puis il se précipita dans le couloir pour s’excuser. Nous retournâmes calmement dans l’office pour discuter de ce qu’il voulait en échange de ses 1 200 mines de laine. Plus tard, j’appris qu’étant connu pour son caractère emporté, mon chef me l’avait envoyé « pour mon apprentissage ».

Après cette prise de contact animée, nos relations furent bien meilleures. C’était un homme honnête et franc avec qui j’aimais négocier, et je savais que c’était réciproque. Nous parlions souvent d’autres choses une fois les affaires réglées. En fait, c’était surtout lui qui me racontait sa vie. Au départ, il était pêcheur à Naxos. Au cours de ses sorties en mer, il s’arrêtait souvent à Aphaia. À force d’en fréquenter les tavernes, il avait fini par comprendre qu’ayant peu de pâturages, Hattiarina manquait de laine. Il avait alors transformé son bateau de pêche pour le commerce et il s’était installé à Ios, plus proche d’Hattiarina. Il ramassait la meilleure laine dans les îles achéennes, puis, à Hattiarina, il l’échangeait contre des ustensiles en bronze et en terre cuite. Il revendait sans difficulté ces produits hattiantes dont la qualité était réputée chez les Achéens. Il était ainsi devenu, selon lui, l’un des commerçants les plus riches de Ios.

Il me parlait souvent de son fils, Théodossis. Un garçon plein de qualités, qu’il allait me présenter parce qu’un jour, ce serait à lui que j’aurais affaire. J’avais beau lui expliquer que j’allais bientôt quitter ce service, il persistait. À chaque fois, il m’annonçait sa venue lors de son prochain voyage mais, à chaque fois, il y avait eu un empêchement. J’en étais arrivée à me demander s’il ne s’était pas inventé ce fils prodige. Ce ne fut qu’au dernier jour de mon stage qu’il vint enfin accompagné du jeune homme. Jeune, et surtout très beau. La peau hâlée, les cheveux châtains frisés, il était tout le contraire des canons hattiantes, mais moi, je le trouvais très beau. En plus, chose inconnue chez nous, il avait les yeux bleus ! Pendant que je discutais de la valeur de la mine de laine avec son père, je le regardais du coin de l’œil. Lui me regardait fixement avec un drôle d’air, entre étonné et subjugué. Au moment de se quitter, il bredouilla : « À bientôt ». Mon stage au négoce étant terminé, nous avions très peu de chance de nous revoir.

§

En reprenant mes études, je retrouvai mes amis de l’école d’architecture et j’oubliai le bel Achéen. Peut-être pas tout à fait cependant, à en juger par mes pincements de cœur à chaque fois que quelque chose me rappelait notre rencontre. Un jour, alors que nous fêtions la fin d’études d’un camarade dans une taverne du port, je le vis, déambulant devant les terrasses, absorbé dans ses pensées. Je me précipitai en criant et en agitant les bras.

– Ohé, l’Achéen. Tu te souviens de moi ? Aux entrepôts, avec ton père.

– Bien sûr, je me souviens de toi. J’espérais te revoir, mais à chaque fois c’était quelqu’un d’autre qui nous recevait.

– Je n’y travaille plus …

Nous nous souriions béatement, les yeux dans les yeux. Son père arriva, essoufflé.

– Ah ! Te voilà, je te… »

Son regard faisait des allers-retours entre nous deux.

– … je te cherche partout. Excuse-nous, Asiraa, mais nous devons embarquer tout de suite, il est tard.

Mes camarades avaient bien vu ce qui s’était passé. Les plaisanteries commencèrent à fuser. Chamboulée, je n’arrivais pas à réagir à leurs mauvaises blagues. Je quittai la table, ignorant leurs excuses.

Les jours suivants, ma principale préoccupation fut de chercher un moyen de le retrouver. Entre mon chantier, mes cours d’architecture et mes stages dans les services de la cité, je n’avais pas le temps de me rendre au port. Je chargeai une amie qui y travaillait de me prévenir dès qu’elle le verrait. Je savais pouvoir compter sur sa discrétion : mes camarades avaient parlé à tort et à travers et la rumeur de ma « liaison » avec un Achéen était parvenue à l’oreille de ma mère.

Quelques semaines plus tard, un jeune Égyptien m’apporta un bout de papyrus griffonné par mon amie. Théodossis m’attendait à son bateau. Alors que je filais en prétextant un problème familial, mon patron me dit d’un air goguenard :

– Et… c’est normal que tu gardes ta blouse pleine de plâtre sur toi ?

Personne n’avait jamais été aussi rapide que moi pour se rendre à Aphaia, sans courir et en gardant un air normal. Lorsque j’arrivai à son bateau, il était en train de ranger des cordages. Concentré sur ce qu’il faisait, il ne prêtait aucune attention à ma présence juste au-dessus de lui. Je l’interpellai.

– M’emmènerais tu faire un tour en bateau ?

Il leva les yeux, l’air de se dire : « Qu’est-ce qu’elle me veut celle-là ? » puis, manquant de s’étaler en se prenant les pieds dans les cordages, il sauta sur le quai.

– Embarque, on part tout de suite.

Sans imaginer une seconde que j’ignorais tout en matière de navigation, il se mit à me commander comme un matelot, en achéen et avec des termes techniques auxquels je ne comprenais rien. J’essayai d’improviser en faisant mine de m’y connaître, mais cela ne marcha pas. Plus je me trompais, plus il s’agaçait et plus je riais. Finalement, dépité, il fit la manœuvre tout seul après m’avoir intimé l’ordre de m’asseoir au milieu et de ne plus toucher à rien.

Portés par un petit vent venant des terres surchauffées, nous descendîmes le long de la côte, devant les falaises rouges, blanches et noires d’Aphaia, célèbres dans toutes les cités hattiantes. Assise sur un filet, la tête appuyée sur sa cuisse, je profitai de la chaleur du soleil sur ma peau et surtout du plaisir du contact de la sienne. J’attendais le moment où il mettrait le bateau en panne pour m’attirer à lui et m’embrasser. Malheureusement, arrivés à la pointe Ouest, n’étant plus protégés par la côte, le vent du large et le clapot nous obligèrent à faire demi-tour. Trempés par les embruns, il ne nous restait plus qu’à rentrer le plus vite possible. Déçue, transie de froid, je dus me contenter de me serrer contre lui.

Nous arrivâmes au port à la nuit tombée. À l’abri du vent, il faisait encore doux. Allongée entre ses jambes, je scrutais le ciel en attendant une étoile filante. Il me tira à sa hauteur et – enfin – il m’embrassa. Puis il se tourna sur moi et ses mains commencèrent à explorer mon corps. D’abord sur mes vêtements, puis en dessous. Sur le quai, j’entendais des gens parler et rire. J’avais peur qu’ils nous voient. Avec des contorsions compliquées et des rires étouffés, nous nous glissâmes sous une voile et nous fîmes l’amour en silence, tout doucement, longtemps. Comblée, j’aurais voulu rester là, prisonnière sous son poids, éternellement.