L'Homme et la montagne - Marcel Rouff - E-Book

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Marcel Rouff

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Beschreibung

Cinq, ils étaient cinq dans la large rue que l’heure du dîner avait vidée, devant la porte du bureau des guides, debout sur le trottoir ou appuyés aux chambranles de granit encastrés dans la façade de l’hôtel Impérial. Cinq, les mains aux poches comme des êtres sûrs de leur force et qui savaient que d’un coup d’épaule ils culbuteraient tout adversaire, homme ou destin. Leurs corps étaient libres dans la bure brune, tassés sur les rudes jarrets qui tendaient de gros bas tyroliens, équilibrés sur d’épaisses semelles cloutées. Ils se dodelinaient lourdement. Les montagnards au repos roulent ainsi, continuant sur place leur marche cadencée.

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Veröffentlichungsjahr: 2026

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Marcel Rouff

L’HOMME ET LA MONTAGNE

© 2026 Librorium Editions

ISBN : 9782387411228

CHAPITRE PREMIER

Cinq, ils étaient cinq dans la large rue que l’heure du dîner avait vidée, devant la porte du bureau des guides, debout sur le trottoir ou appuyés aux chambranles de granit encastrés dans la façade de l’hôtel Impérial. Cinq, les mains aux poches comme des êtres sûrs de leur force et qui savaient que d’un coup d’épaule ils culbuteraient tout adversaire, homme ou destin. Leurs corps étaient libres dans la bure brune, tassés sur les rudes jarrets qui tendaient de gros bas tyroliens, équilibrés sur d’épaisses semelles cloutées. Ils se dodelinaient lourdement. Les montagnards au repos roulent ainsi, continuant sur place leur marche cadencée. Ils causaient à mi-voix, les bouts de cigares italiens de contrebande fichés et collés aux lèvres ou le brûle-gueule culotté entre les dents. Ils causaient, lançant quelquefois de longs jets de salive nicoteuse, quand ils voulaient se donner le temps de réfléchir avant de répondre. Les femmes de chambre de l’hôtel du Mont-Blanc, libérées par le repas, pour se délasser se groupaient l’une après l’autre à l’air, devant la porte, de l’autre côté de la rue, au bout du jardin ; elles aguichaient les gars de loin, dans des éclats de rire. Eux, tournaient alors dans leurs cols de flanelle, poisseux de sueur sèche, leurs cous tannés et, par-dessus leurs épaules carrées ; de leurs faces naïves et franches, leur répondaient quelques plaisanteries. Parfois le guide-chef paraissait sur le pas de la porte et appelait l’un d’eux. Il le présentait à l’étranger qui venait d’entrer, le tour de rôle affiché contre la porte, sous un auvent de zinc, le désignant pour la course projetée. De leur pas calme, les engagés, après avoir arrêté avec le « Monsieur » les détails du départ du lendemain, revenaient se mêler au groupe de ceux qui attendaient, heureux de l’aubaine d’une grande ascension ou pestant d’avoir à conduire des mulets, pour la millième fois, à la Flégère ou au Brévent.

Les femmes de chambre, assises contre la grille, sur son soubassement de granit, s’alignaient jusqu’à la boutique du coin de la rue, jusqu’à l’étalage bourré de livres, de poteries, d’objets de bois, de bijouterie alpestre et de cristaux. Appuyées les unes aux autres, elles riaient de choses puériles, excitant les hommes de loin, naïvement, loyalement, en braves Savoyardes qu’elles étaient presque toutes, fortes et saines, ignorantes des agaceries et des duplicités des villes, tout à leur instinct, à leur nature, heureuses, après la rude journée de service, d’être un instant délivrées des exigences des étrangers, avant la reprise du harcèlement des coups de sonnette, des commandes d’eau chaude, de tilleuls, de papier à lettre…

Berthoud sortit du bureau des guides, surexcité. Son feutre décoloré en arrière, il traversa le groupe de ses collègues, leur jetant, quelques mots qui firent hausser les épaules et provoquèrent des exclamations. Il marcha droit vers les femmes sans prêter la moindre attention à leurs quolibets et à leur gaîté, absorbé dans un souci. Il arrêta net, le sourire de l’une d’elles en lui plantant son regard droit au fond des yeux :

— Eh ! la Catherine. Y’a ton Clément qui est en train de faire des bœuferies là-dedans.

Il désignait de la tête le petit local qu’il venait de quitter. Catherine ne répondit qu’en riant plus fort et en rentrant dans son chignon une mèche folle. Naturellement ses cheveux épais et noirs déferlaient en vagues ondulées sur la peau bistre de son front.

— C’est pas dans votre boîte qu’il trouve à me tromper pourtant !

— Non, répondit Berthoud qui hachait ses paroles en rallumant sa pipe, mais avec l’affaire qu’il vient de conclure, y a des chances qu’il ne te trompe jamais… C’est un truc à se faire ramener là dans trente ans en petits morceaux congelés…

Et il montrait du doigt, au bout de la large rue vide, tout près, mauve dans le crépuscule, sur le fond sombre des forêts et des rochers du Bas-Brévent, l’église, son vieux mur, ses tombes où dormaient déjà tant de guides et tant d’hommes aventureux « morts à la montagne ».

Catherine devint sérieuse tout à coup. Du coude, elle signifia à Françoise – la Fanfoué – qui la chatouillait à la taille, de cesser le jeu.

— C’est si mauvais que cela ?

— Dame !… C’est pour passer le Géant jusqu’à Courmayeur – ce qui est une balade – mais pour remonter le Mont-Blanc de l’autre côté, par l’Aiguille Blanche de Péteret. Il n’y a qu’un Boche qui ait jamais réussi cette folie. Et Rey, qui était son guide, m’a déclaré qu’il ne recommencerait ni pour or ni pour argent. C’était pourtant pas un capon que le Rey… Un gars, celui-là… Un bon… Un rude… Eh bien ! il voulait même pas qu’on lui parle de l’affaire… Rien que d’y penser l’eau lui dégoulait entre les épaules. Sur cette saleté de montagne, il pleut des pierres et des blocs de glace en veux-tu en voilà… Et trois nuits à passer sur l’arête… Je ne crois pas être un froussard, quand même… Eh bien ! moi, je n’irais pas… D’autant que pour se mettre en appétit, ils veulent traverser le chien de Brenva et aborder la chose par cette face infernale !…

Catherine avait pour le courage comme pour le bon sens de Berthoud une estime instinctive. Indépendante et assez secrète, elle avait toujours accordé une confiance particulière au jeune guide dont elle subissait l’autorité plus même que celle de son ami. Aussi, après avoir écouté ses paroles inquiètes, elle s’écarta un peu du groupe de ses compagnes et se mit à se mouvoir sur place, pour ainsi dire, les sourcils pincés par une méditation intérieure qui révélait plus de contrariété que d’angoisse.

— C’est donc son tour de marcher ? demanda tout à coup Catherine, revenue vers Berthoud qui, désemparé, l’attendait, crachant à jets pressés…

— Non, mais le voyageur est du club. Il a le droit de choisir son guide. D’ailleurs, pour de telles courses à la mort, il n’y a pas de tour de rôle…

— Et Clément a accepté ?

— Tu parles ! D’abord, c’est chaud comme prix. S’il en revient, il pourra t’offrir une toquante en or… Et puis, tu le connais… Il est tout fier que le type l’ait demandé, lui. Tu sais bien comme il est casse-cou. Mais c’est égal, quand il y a quatre-vingt-dix chances de…

Et il montra encore une fois de la tête le cimetière.

Catherine muette, resta debout, les bras bêtes, tortillant le cordon de son tablier. Dans l’étrange grisaille, encore un peu violette, de la pré-nuit, ses yeux verts, qui mettaient une touche toscane dans ses traits de vieille race sarde, regardaient devant elle, quelque part, loin…

Elle se réveilla enfin et, par le bras, entraîna Berthoud plus loin encore des autres :

— Tu as bien fait de me prévenir, Joseph. J’avais décidé de dire ce soir à Clément une chose importante qui ne lui fera pas plaisir. J’attendrai qu’il soit revenu de là-haut. C’est pas la peine de lui donner du souci pendant sa course.

Les montagnards, les marins, les hommes de la nature expriment mal leurs sentiments les plus nets. Les manifestations physiques qu’ils provoquent sur leur visage n’ont souvent que des rapports lointains avec leur intensité. Toute l’affection dont, à cette minute, Berthoud et Catherine entouraient Clément Delaval, l’affection robuste, familiale de l’un, l’affection égoïste et un peu maternelle de l’autre, éclata dans une sorte, de tristesse qu’ils échangèrent en même temps qu’un regard.

L’amitié de Berthoud et de Delaval se perdait dans les jours uniformes et indécis de leur jeunesse. Leurs parents habitaient des maisons proches, au sortir d’Argentière, sur la route de Lognan, bien après le cimetière. Isolées au milieu de la sapinière, orientées vers la moraine, elles étaient bâties là, un peu au hasard, séparées par dix minutes de piste rocailleuse, parmi des quartiers de granit et des arbres rabougris. Elles faisaient face, elles tenaient tête presque au bas glacier qui, entre deux lames aiguës de pierres et de sable, descendait en chute amincie, comme une queue tordue d’animal fabuleux sabrée de blessures bleues et qui traînait après elle, tels des brins de paille, les fils blancs de vingt ruisseaux. De père en fils, ceux qui naissaient là avaient comme horizon cette large ouverture, remplie d’un silence qui la faisait participer de l’Éternel et de l’Immuable, où le ciel s’accrochait à de hauts séracs surplombant, entre les murs massifs et pelés de l’Aiguille du Chardonnet et la masse sombre et neigeuse de la Verte. Aussi loin que se perdaient leurs souvenirs, Joseph et Clément se voyaient désertant les bancs de l’école pour grimper le long du glacier, très haut jusque sous le Chardonnet, à la recherche des cristaux, dans la moraine. Ils avaient commencé ensemble leur premier apprentissage de montagnards. Et de cent manières dont on fait connaissance intime avec les hautes Alpes. Malgré les précautions de leurs mères, quoi qu’elles inventassent pour les tenir, en plein hiver, chaque nuit de samedi, ils s’évadaient des greniers familiaux où ils couchaient, se rejoignaient devant l’église et, à tâtons, dans les ténèbres, s’en allaient, grelottants mais joyeux, au risque de disparaître dans les couches de neige fraîche, munis de tiges de fer qu’ils avaient clandestinement tordues au feu des forges, pour traquer les marmottes endormies dans les hauts pâturages, au-dessus de Tréléchamp ou de Frasserands. Il leur arrivait même de s’aventurer, avec une folle imprudence, parmi les rudes rochers qui descendent du glacier du Tour et qu’en cette saison les hommes eux-mêmes redoutaient. Ou, quand l’inquiétude de leurs parents parvenait à déjouer leurs plans d’évasion, sans cesse variés, ils s’élançaient dès le matin, dans l’aube glaciale, à la recherche des pentes sèches que fréquentent les cigales alpestres, dénichant, avec un flair de petits sauvages, l’entrée des longs couloirs qui conduisent aux alvéoles du bourdon de terre, avides du miel qu’il sécrète, déjà habiles à reconnaître, à leur odeur subtile, les sucs vénéneux, butinés sur les aconits, les ellébores et les renoncules. Quand ces chasses passionnantes s’effectuaient aux dépens des heures d’école, ils savaient, pour calmer l’ire de leurs parents, prévenus par le maître, capturer sans les endommager, dans les buissons des pierriers, des pyrales et des teignes aux formes étranges, des tortrix aux couleurs somptueuses ; ils allaient, avant de rentrer, les vendre à d’industrieux artisans qui, pour les offrir en presse-papiers aux étrangers de l’été, enfermaient ces papillons entre deux plaques de cristal. Ils s’assuraient ainsi une quasi-impunité en rapportant au foyer paternel de petites sommes sur lesquelles, bien entendu, ils avaient d’abord prélevé le prix de menus objets ou de friandises.

On comprend qu’élevés à cette rude école, ils n’aient jamais envisagé qu’il pût exister, pour gagner sa vie, d’autre fonds à exploiter que la montagne. Après le stage obligatoire de porteur, ils conduiraient l’été les voyageurs sur les cimes et les cols ; l’hiver, ils forgeraient des fers de piolets et de cannes, ils sculpteraient le bois des mélèzes et des aroles ; ils moissonneraient, pour les vendre aux boutiques de Chamonix, les améthystes et les agates, chasseraient le chamois pour tirer profit des peaux et des cornes. Ainsi, dès l’aurore de leur vie, leur commune destinée, déterminée par le milieu, était nettement fixée.

La chasse aux chamois surtout hantait leurs jeunes cerveaux. Le père de Clément, qui n’avait jamais consenti à se plier à la discipline du bureau des guides, ni à la civilité qu’on y exige des conducteurs d’étrangers, avait été jusqu’à un âge avancé, un des plus fameux trappeurs de la montagne. Il connaissait à fond les mœurs des animaux ; personne comme lui ne savait découvrir, avec des yeux aussi exercés, au milieu de falaises terrifiantes, de rocs d’enfer raides comme les parois de l’île des Morts, le vert cru de « la corne de cerf » courte et drue qui est la nourriture préférée de ces antilopes. Personne comme lui ne réussissait, par des chemins vertigineux, à tourner les pâturages inaccessibles en restant sous le vent des bêtes, sans faire grincer une seule fois les clous de ses souliers sur le roc ni laisser une seule lueur échapper au canon de son fusil, ou à demeurer immobile, pendant des heures et des heures, quand il étaitdécouvert par les yeux entraînés de leur sentinelle ; et à amener en une série de mouvements imperceptibles, sans avoir l’air de bouger, sa carabine à son épaule. Alors les secondes d’un des gros mâles de la troupe étaient comptées, car tout chamois qu’il tenait au bout de sa mire était mort. Rien ne semblait plus héroïque aux yeux de Clément que le retour de son père hâlé, brûlé, couvert de terre et de boue de glacier, rompu de fatigue, son fusil à l’épaule, portant la belle bête brune, liée par les pattes en bandoulière, autour de son corps, la tête cornue et gracieuse ballant sur la hanche du chasseur. Quelle entrée magnifique quand le vieux Delaval poussait la porte grinçante de la maisonnette ! Son chapeau jeté sur un vieux bahut parmi les assiettes, les chênes d’huile et les paniers de noix, il laissait le chamois glisser sur la terre battue. De ses rudes mains, il élevait la lampe pour concentrer la lumière et mieux montrer sa proie à sa femme et à son fils. Il parlait parfois à la bête morte :

— Hein, vieux, tu t’es défendu. Ça a été dur. C’est mauvais, de rencontrer le papa Delaval…

Toute la salle, vers la haute cheminée, était sombre, piquée seulement par le reflet des bûches sur le cuivre des coquemars et des casseroles. Puis le chasseur reposait la lampe sur la lourde table centrale ou sur le coin du pétrin. La lumière se répartissait de nouveau. Il accrochait sa carabine à côté de la hotte du foyer, chauffait les clous de ses bottes engluées de neige fondue, de terres multicolores et de brindilles d’herbes, et montait le petit escalier de bois qui conduisait au grenier.

Et puis, il y avait les belles histoires épiques que le chasseur contait rudement, les soirs où il restait au logis. Il ne parlait pas souvent, le père Delaval, mais quand, après des semaines d’aventures et de bonne chasse, il sortait d’une précieuse cachette souterraine deux ou trois bouteilles de vieux Seyssel, il ne s’arrêtait plus, et Clément, bouche bée, sans avoir sommeil, écoutait durant des nuits entières le récit d’invraisemblables escalades, de poursuites à la trace du sang de bêtes blessées, de ruses infernales pour surprendre une troupe vers les rochers humides et salés, de coups de fusil échangés avec les Valaisans quand ceux-ci venaient chasser en terre savoyarde ou quand, au contraire, un Savoyard s’avançait sur les territoires des pays voisins. Un jour, au temps de sa lointaine jeunesse, le père Delaval n’avait-il pas dû abandonner à deux chasseurs suisses de Triquent un chamois qu’il avait tué, au mépris des conventions, très loin en montagne étrangère, au-dessus de la vallée du Trient, vers la Croix de Fer ! Il redescendait, chargé de la bête, quand deux Valaisans s’étaient mis à le copieusement canarder et, comme il n’avait plus de munitions pour répondre, il avait dû sacrifier sa prise. Il avait en hâte regagné Argentière, avait glissé deux cartouches dans son fusil et, la nuit même, repris la montagne. Après une rude marche, il découvrit les deux chasseurs ennemis dans une cabane de berger abandonnée. Ils se chauffaient autour d’un feu. Il introduisit sans bruit le canon de son arme entre deux planches disjointes et allait les tuer tous les deux quand il réfléchit : ils avaient tiré sur lui et n’avaient pu se confesser… Ils étaient donc en état de péché mortel. Il releva son arme, entra dans la hutte et… ils partagèrent le chamois… et les bouteilles. Entre ces voisins de même race, de même vie, il se dressait de violentes compétitions de chasseurs, mais pas de haines durables.

Le père Delaval, primitif et rude, pouvait à peine signer son nom et lire son livre de messe ; pourtant il savait par cœur, les tenant de son père, les trente couplets d’une ballade suisse. Avec quel accent monotone et tragique ne psalmodiait-il pas, quand les bouteilles dont il avait bu la plus grande partie étaient vides, les aventures de ces deux amis, Blaise et Pierre ! L’un de ces chasseurs acharnés, s’égare, un soir, à la poursuite d’un chamois, entre deux abîmes, sur une étroite lame de rocher… Il passe deux nuits dans cette position désespérée, assailli par un effroyable orage, en tête-à-tête avec la mort, sans pouvoir ni avancer ni reculer. Au matin du deuxième jour, Pierre peut enfin l’atteindre et parvient à le sauver. Ses cheveux sont devenus blancs :

« Je vois que la nuit fut mauvaise

Et grâce à Dieu, je suis à temps !

Tes cheveux blanchis, ô mon Blaise,

Sont témoins d’horribles tourments ! »

Blaise, longtemps rêveur, s’écrie,

L’œil humide, les bras tendus :

« Prends mon arme ! car de la vie,

Frère, je ne chasserai plus ! »

 

Les voilà donc, causant à l’aise

Autour de leur frugal repas ;

Quand tout à coup « Holà, dit Blaise,

Pierre, Pierre, un chamois là-bas !

Chut ! Il broute… La proie est sûre…

Ami, le vent me semble heureux ;

Oh ! je l’abattrai, je te jure !

Ma carabine, je la veux ! »

Et quand la mère Delaval, terrifiée par les récits infernaux et par le ton dont il les racontait et qui allait parfois jusqu’à la plus mystérieuse des mélopées, le suppliait de renoncer à ses randonnées :

— Paix, femme, lui répondait-il.

Ces deux mots constituaient son expression favorite qu’il appliquait à toutes les circonstances de la vie ; ils étaient souvent les seuls qu’il prononçât durant de longues semaines.

— Paix, femme, l’ancêtre Delaval a disparu en chassant le chamois derrière le Tour Noir ; mon père s’est tué à la poursuite d’un bouc sur la Tour Salières. Il n’y a aucune raison pour que je ne finisse pas comme eux.

Il ne comprenait pas lui-même ce qu’il y avait dans ses paroles de grandeur traditionnelle et de résignation.

Clément et Joseph, assis dans l’ombre sur des tabourets à traire, suffoqués par les odeurs de fumier qui venaient de la porte de l’étable tenue ouverte pour en recueillir la chaleur animale, écoutaient, regardaient, avec une terreur passionnée. Dans cette petite maison à peine éclairée, le chasseur n’était plus pour eux l’homme du jour, l’homme bon de la pleine lumière. Il devenait une sorte de Nemrod surnaturel émané des gouffres de là-haut, sorti d’une chasse fantastique…

Parfois les soirées, surtout au printemps, s’écoulaient devant la maison des Berthoud. Sur des escabeaux, sur les rochers qui bornaient son étroite esplanade en terre battue, on se groupait ; du petit balcon de bois coulaient en cascades des flots de géraniums-lierres. La forêt de sapins continuait à droite, contre la maison, séparée d’elle seulement par une bordure de pierres blanches et polies trouvées sur le glacier ; à gauche, au haut de la piste pierreuse, entre les cimes des arbres, surgissaient quelques séracs bleutés du glacier d’Argentière et, entre les basses branches, la dernière volute du monstre glacé, d’un blanc sali de terre et de débris de granit, zébrée de crevasses terreuses, bruissantes, comme d’un frémissement d’écailles, d’un monotone bruit de torrent.

Dans cette maison de bois et de pierres plates, c’étaient d’autres histoires et d’autres héroïsmes dont se repaissaient les enfants. Le père Berthoud, un des guides les plus célèbres de la vallée, avait gardé, l’orgueil profond de son ancien métier ; son âge lui interdisait désormais les longues séries, les ascensions ininterrompues, les escalades trop hasardeuses, mais il ne cessait de glorifier les exploits des montagnards et les grands hommes des Alpes. Il avait fait partie jadis, d’abord en qualité de porteur, des expéditions célèbres de Whymper, plus tard, comme guide, de celles de Mummery, qu’il appelait invariablement « Mômeriche », mélangeant le nom savoyardisé du célèbre alpiniste et le mot « l’Engliche » que les montagnards avaient accoutumé d’y ajouter. Il avait porté le bois et les couvertures au bivouac de la Dent du Requin, la veille du triomphe de la première ascension. Il avait assisté au retour victorieux de la première du Grepon, après avoir participé à quelques-unes des précédentes tentatives. Il avait, à la vérité, obtenu son brevet de guide quand l’époque des conquêtes héroïques était déjà à peu près close. Successivement, presque tous les grands sommets avaient été vaincus. Il ne lui était resté, pour exercer son audace, son instinct infaillible de montagnard, son énergie et son sang-froid, que des cimes secondaires. Mais au moins avait-il le premier planté son piolet sur quelques pointes inviolées des Droites et des Courtes, des Jorasses, d’autres chaînes. Même, engagé pour les Alpes suisses par quelques grimpeurs aventureux, il avait le premier franchi des cols réputés inaccessibles et forcé la fameuse arête de l’Eiger qui avait jusqu’à lui résisté à tous les assauts.

Quand il revenait de course, il jetait sur la terrasse, contre le mur crépi au torchis, son piolet, son sac et ses cordes. Il ne les accrochait au mur de la salle, parmi d’autres piolets de tous modèles – pour la glace et pour le rocher – parmi les cordes de tous formats, les gourdes de toutes matières et les rücksacs de rechange, qu’après avoir dîné et longuement péroré. Les deux enfants écoutaient, avec la même stupeur admirative, cet autre homme qui revenait, lui aussi, du monde fabuleux et terrible de glaces et de rocs sur lequel leurs yeux étaient de loin rivés et dont ils s’efforçaient d’imaginer des détails. Il s’enflait pour eux jusqu’à des proportions surhumaines. Il connaissait, lui, le géant voyageur, cet univers mystérieux caché là-bas, derrière la grande barrière de séracs qui bornait leur vue et qu’ils tentaient souvent de découvrir par-delà les bas escarpements du glacier, comme si leurs prunelles ardentes allaient en forcer les secrets. Vingt énigmes torturaient leurs petits cerveaux, vingt angoisses, avivées par la vue constante de ces monts fermés et insondables. Quels horizons s’étendaient au delà des murs hérissés et du chaos glaciaire de la Verte ?… Y avait-il des hommes et des villages plus loin que les étendues blanches, après les arêtes monstrueuses qui se hérissaient et s’étalaient sous le coin de ciel découpé entre le Chardonnet et le Tour Noir ?… Ils vivaient, ces gosses, dans une irréalité de terreur sortie de leur vue imaginaire et du spectacle écrasant au milieu duquel ils étaient élevés. Ils se sentaient presque rassurés pourtant, quand ils entendaient le père Berthoud, cet homme formidable, conter de sa rude voix les exploits des dompteurs de montagnes, et comment lui-même matait ces monstres de granit et de glace qui ruisselaient d’avalanches, grondaient de tempêtes et de craquements.

— Voyez-vous, les petits, à la montagne il n’y a pas de chemin où l’on ne puisse passer. Ça a l’air mauvais ces grosses bêtes-là, mais quand ça sent une volonté… Si vous aviez, comme moi, vu travailler Zurbriggen, Bürgener, Rey, Petigax, Andenmatten, Venetz, et Mômeriche, vous sauriez qu’il y a des fanfoués qui ont des ventouses dans la paume des mains. Une machine comme ça – et il montrait de la tête, au delà du glacier, émergeant de l’océan blanc de ses névés, la falaise formidable et droite de la Verte – une machine comme ça, on se colle contre et on monte ! C’est pas malin. Et faut savoir voler un peu à l’occasion. Sur la route du col du Piolet, il y a un rasoir en glace entre deux vides… Y en a qui prétendent qu’ils y passent en équilibre. C’est pas vrai, on passe au-dessus. Ah ! mes amis, je me rappelle le jour où, du bivouac, je regardais le Mômeriche et ses trois goddams ramper sur la plaque verticale du Requin !… Il est vrai que sur ces planchers de bal, on se casse quelquefois la gueule… C’est pas la faute à la montagne, c’est not’ faute à nous, les hommes…

Le sentiment de l’amitié, ou plutôt la conscience de l’amitié n’était pourtant née qu’un an plus tard dans le cœur des deux enfants, longtemps soumis aux seules joies de l’instinct et aux seuls appels de l’égoïsme sans contrepoids des jeunes années.

Ils avaient treize ans depuis le printemps : pendant cinq mois d’hiver ils avaient dû borner leurs élans à la chasse aux marmottes et à la recherche du miel sauvage dans les premiers pâturages, sous la neige. Mai, avec ses fontes en avalanches, les avait encore contenus. Libérés par juin, ils s’étaient élancés, pleins de force et d’impatience accumulées, à la recherche des beaux cristaux. Ils revenaient un soir, les rücksacs lourds, de leurs trouvailles. Ils avaient, ce jour-là, poussé leur course plus loin que de coutume, et, très imprudemment, remonté une partie de la moraine du glacier du Chardonnet. À mesure qu’ils prenaient mieux conscience de leurs forces, qu’ils se sentaient plus assurés sur leurs jarrets, plus fermes quand leurs pieds foulaient les pierres roulantes ou la courte herbe mouillée, ils quittaient, malgré la recommandation de leurs parents, les chemins bas qu’ils connaissaient, les sentes des hautes prairies, pour s’élancer dans de nouvelles régions, et monter hors des chemins des troupeaux, le long des glaciers supérieurs. Ils s’étaient attardés, ce jour-là, oubliant les solennelles défenses paternelles, à essayer leur souplesse au passage des crevasses du bord ; ils se hâtaient parmi les rochers, les plaques d’herbes roussies, les amorces de pistes à bestiaux, les petites crêtes, les sources marécageuses, courant au-dessus du glacier d’Argentière, le long des Becs Rouges. Essoufflés par la rapide descente, ils finirent par s’asseoir sur un affleurement granitique, pomponné d’une touffe de gentiane bleue. Une étrange lumière, et qu’ils remarquaient pour la première fois, coulait sur eux, sur la pente herbeuse qu’ils traversaient, sur les géantes bosses rocheuses dont ils longeaient le pied, plus bas encore, au-dessous d’eux, sur le monstre blanchâtre et immobile, hérissé de séracs chaotiques, qui paraissait maintenant apaisé et assoupi sous des voiles diaprés. Ils ne reconnaissaient plus rien d’un spectacle qui leur était pourtant familier. Ils éprouvaient le vague malaise d’avoir quitté la terre et de flotter dans le silence d’une lune mauve et rose qui montait au ciel, noyée dans les lumières de ce monde nouveau : tous les bruits de la montagne, en effet, grondements d’avalanches, craquements de glace, gloussements d’eau, roulements de pierres s’étaient dilués dans des teintes ouatées et brumeuses. Émus, ils regardaient en face d’eux, essayant, pour se rassurer, de retrouver quelques formes connues. Seul, le dôme de glace de l’Aiguille Verte, bien que zébré déjà de rayons pourpres, avait conservé son aspect de débonnaire monstre blême, fortement appuyé sur les arcs-boutants de l’arête du Nant-Blanc et sur la longue crête farouche des Droites et des Courtes : celle-ci ruisselait d’or, se frangeait de gazes roses, accrochait de ses dentelures, obstinément sombres, des reflets nacrés. Le glacier de Lognan, dont ils apercevaient le plateau derrière un mur rocheux, le glacier de la Pendant, blotti au fond d’un vallon sinistre, les séracs d’Argentière, au pied de la haute cime, semblaient soudain liquéfiés, tant les jeux rapides de lumières innombrables les faisaient onduler et les animaient, en se combinant avec les glissements mystérieux d’une brume gris-perle qui roulait ses vagues gazeuses avec de tendres irisations. La tache neigeuse du col des Grands Montets, la masse noire de l’Aiguille à Bochard, leur bordure de hautes prairies pelées et brûlées étaient déjà livides et comme décomposées… Au delà, quelques cimes, souveraines de la suite du Mont-Blanc, montraient leurs têtes suspendues dans un ciel verdâtre et glacé. Cent fois, depuis qu’ils avaient les yeux ouverts, les deux enfants avaient vu le soleil déclinant au loin du côté de la chaîne des Fis et de Varens, vers Genève, inonder leur terre monstrueuse d’une fantasmagorie de lumière. Mais, précisément, ils étaient trop habitués à ce spectacle pour que leurs yeux enfantins le remarquassent. Il fallait l’explosion de leur adolescence, l’affinement de leur puberté pour qu’ils sentissent soudain, un jour, la splendeur irréelle de la descente du soir sur les Alpes.

La main dans la main – la première poignée de main de leur existence – ils regardaient éperdument, découvrant tout à coup, à leur tour, après les vieux guides et les vieux chasseurs, leurs ancêtres, les crépuscules inconnus des autres hommes qui, depuis des siècles, mettaient dans les yeux audacieux de leur race leur mystère et leur enchantement. Tout était aboli en eux, jusqu’à la crainte de ce que leur retard leur vaudrait au retour au foyer. Ils échappaient à la terre et à ses soucis, – dématérialisés par la féerie cosmique dans laquelle ils baignaient. Ils ne faisaient pas un geste, ne prononçaient pas une parole, ils s’abandonnaient, inconscients, à leur béatitude émerveillée, avides seulement de voir, de voir encore…

Quand ce paysage de planète en formation eut sombré dans une brume grise, dans une espèce d’ombre aqueuse, ils descendirent rapidement, en silence, et reçurent avec une indifférence distraite la semonce que méritait leur rentrée tardive. Depuis lors, depuis cette révélation qui avait fait d’eux des amis, leurs vies s’étaient, autant qu’il dépendait d’eux, mêlées. Porteurs, ils intriguaient toujours pour faire partie des mêmes caravanes. Ils avaient subi ensemble, dans la salle de la mairie de Chamonix, l’examen qui confère le diplôme de guide et, sur le terrain, les épreuves techniques qu’il comporte. Dès lors, incorporés officiellement dans cette noble association où le nom de chacun d’eux était vénéré…, ils réussirent presque toujours, grâce à une diplomatie à la fois naïve et savante, quand il s’agissait d’une expédition sérieuse, à se faire embaucher dans la même cordée, à imposer leur double concours. Leur valeur professionnelle était égale, mais Delaval, plus casse-cou, plus audacieux que son ami, avait rapidement, en forçant quelques pointes et quelques cols secondaires encore vierges, conquis une réputation à laquelle il devait d’être souvent réclamé par les membres des clubs alpins. Ce qui lui permettait de désigner d’office Berthoud comme son second. Quelle caravane que celle où travaillaient ensemble ces deux êtres parfaitement unis, toujours prêts à s’entraider, à se relayer à la taille des marches, aux corvées d’eau, aux passages scabreux et qui, par la connaissance intime qu’ils avaient l’un de l’autre, de leurs gestes, de leurs pensées faisaient de la marche d’une expédition une opération précise, sûre, coordonnée !