L'île des femmes - Mona Azzam - E-Book

L'île des femmes E-Book

Mona Azzam

0,0

Beschreibung

Aucune chaîne ne me retient sur cette île. Pourtant, chacune de ces femmes devient un maillon invisible qui m’entrave. Leurs histoires s’enroulent autour de moi, un peu plus chaque jour. Nul besoin de fers pour se sentir captive.

De leur mémoire, je deviens la dépositaire. Une prisonnière consentante.

La seule différence entre elles et moi ? Elles sont condamnées au silence.

Moi, je leur tends la main. Je leur offre l’immortalité au-delà de leur dernier souffle. En transcrivant leurs vies, je leur rends la voix — une voix enfin audible, lisible. Une voix qui les libère.

Dans ce roman choral, Mona Azzam nous emmène en Sicile, à la rencontre de femmes dont l’existence a été façonnée par la Cosa Nostra. Leurs récits résonnent encore, telles des îles en détresse qui ne demandent qu’à reprendre corps… et devenir cri. Et écrit.

À PROPOS DE L'AUTRICE 

Mona Azzam est une auteure française née en Côte d’Ivoire en 1972.

Après des études en lettres modernes et en ingénierie de la formation appliquée aux langues, elle s’est consacrée à l’enseignement de la littérature et à la formation de formateurs à Beyrouth (Li-ban) durant dix ans.

Actuellement professeur (lettres modernes EN) à Montpellier (France), spécialiste de Dante et de Camus, elle est auteure d’une dizaine d’ouvrages tant en poésie (Le Sablier des mots) qu’en romans (Albert Camus, L’Espoir du monde ; Ulysse a dit…), en nouvelles qu’en essais et contribue à diverses revues et ouvrages collectifs.

L’humain, le continent africain, l’Italie, la littérature et la passion des mots (sa véritable patrie) sont ses thèmes de prédilection. 







Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:

Android
iOS
von Legimi
zertifizierten E-Readern
Kindle™-E-Readern
(für ausgewählte Pakete)

Seitenzahl: 176

Veröffentlichungsjahr: 2026

Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:

Android
iOS
Bewertungen
0,0
0
0
0
0
0
Mehr Informationen
Mehr Informationen
Legimi prüft nicht, ob Rezensionen von Nutzern stammen, die den betreffenden Titel tatsächlich gekauft oder gelesen/gehört haben. Wir entfernen aber gefälschte Rezensionen.



Couverture

Copyright

Mona Azzam

L’île des femmes

Roman

ISBN : 979-10-388-1078-5

Collection Hors d’Elles

ISSN : 2115-970X

Dépôt légal : janvier 2026

© couverture Ex Aequo

© 2025 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle réservés pour tous pays

Toute modification interdite

Éditions Ex Æquo

Il n’y a pas de fin.

Il n’y a pas de début.

Aux commencements était la mer

Aux commencements était la mer

L’aube peine à émerger des langueurs du sommeil. Pas un bruit. Pas un soupçon de vie humaine. C’est à croire que le jour qui va finir par se lever est en suspens. Comme aux prémices d’une ère nouvelle. Je quitte la chambre sur la pointe des pieds, soucieuse de ne pas perturber la gestation d’un monde nouveau. Pas après pas, je descends l’escalier qui mène à la plage, effleurant sans les toucher les marches. Le sable fin est frais sous la plante de mes pieds. Je savoure le moelleux de la sensation, jouant à faire glisser ces multitudes de grains entre mes orteils. Je hume profondément l’air empli d’iode. Je la devine plus que je ne la vois dans la pénombre que fendent, souveraines, les étoiles frémissant dans le ciel bleu noir. Outrenoir. Cela me fait penser à Soulages.

Peut-être a-t-il été inspiré dans sa création par une voûte céleste semblable à celle qui a posé au-dessus de ma tête, sa toile protectrice. Je poursuis ma procession, à l’aveugle. Le sable que je foule à présent de mes pieds émet un chuintement heureux.

La mer Tyrrhénienne, étendue langoureusement sous mes yeux s’offre à moi. Ses murmures onduleux sont une invitation à laquelle je ne peux résister. Je m’élance vers elle, plonge en son sein, pourlèche le sel sur ses lèvres, ondule avec elle, l’étreins de mes bras. Et de tout mon corps. Jusqu’à me fondre en elle. Jusqu’à ne plus faire qu’un avec elle.

Corps à corps vital. Attendu. Désiré.

Je me meus en elle. Volupté que cette fin de sevrage.

Un sevrage qui n’aura que trop duré. Je tête goulûment à toutes ses mamelles, m’abreuve du suc salé qu’elle renferme.

Ce suc nourricier de ma plume. L’encre inédite qui me permettra de jeter l’ancre des mots. Quelque part au large de la mer Tyrrhénienne aux couleurs vert azuré.

J’embarque sur le voilier de l’écrit. Le rivage s’éloigne petit à petit. S’amenuise.

Toutes voiles dépliées, je me saisis du gouvernail des mots.

Cap sur l’île des femmes. Un univers en gestation m’y attend.

Aux commencements était l’île.

Aux commencements étaient les femmes.

Commençons par la femme. Qui m’attend pour que je lui

re-donne sa raison d’être.

Commençons par les femmes.

Cinq femmes qui demeurent recluses sur l’île perdue au milieu de la mer que l’on aperçoit depuis la plage.

Cinq femmes. Cinq récits de vie. Cinq comme les doigts de la main. Autant de voix qui habitent le sirocco suspendu à leurs lèvres.

Balbutiement perceptible à qui sait les entendre. À qui sait les surprendre. Cinq légendes aussi improbables les unes que les autres et qui se transmettent de génération en génération telles ces haleines mythiques que scande la tramontane au soir venu. J’accoste au jour silencieux. Guidée par leurs voix, j’escalade la roche. La chaleur est déjà la maîtresse des lieux.

Je poursuis mon ascension jusqu’à l’entrée de la prison perchée en haut de la colline.

Une entrée. Des entrées. Nulle porte. Nulle fenêtre.

Des béances qui pourraient évoquer l’ouverture, l’accès à la liberté. Mais, loin de là.

Les béances ce ne sont qu’enfermement. Renforcement de la réclusion.

Recluses, elles le sont. À perpétuité.

Je pénètre les lieux. Les yeux ont du mal à s’acclimater à la pénombre soudaine.

La peau frémit à la sensation nouvelle de fraîcheur.

La pièce semble vide. Je palpe les parois des murs bâtis, il y a une éternité. Je sonde l’espace.

Selon mes lectures récentes, diverses légendes circulent autour de cette île des femmes.

L’on prétend qu’elle aurait été bâtie par les Arabes, constituant un fort renforcé, afin de la protéger face aux invasions. D’où son nom. Fem Mina.

À proximité de Palermo, Isola delle Femmine est un petit îlot abrité par la baie de Carini. Son histoire est imbriquée dans celle de la Sicile.

Une histoire qui remonte aux temps antiques et qui s’est écrite à travers le prisme des occupations successives. Dominée par les Phéniciens, les Grecs, les Romains, les Arabes, les Normands, les Espagnols et les Français, c’est aujourd’hui elle qui domine, se dressant à l’horizon, telle une concubine fièrement résistante au temps, à l’histoire et aux hommes.

Que de légendes l’alimentent… des plus mystérieuses aux plus captivantes. L’une de ces légendes, sans doute la plus insolite, raconte que treize jeunes filles turques, embarquées sur un bateau ballotté par le vent et les vagues, errent longtemps en mer et, suite à une tempête, échouent sur l’îlot.

Quelques temps plus tard, retrouvées par leur famille, elles font le choix d’y demeurer, y trouvant la paix tant recherchée. C’est ainsi que fut fondée une ville qu’ils baptisèrent du nom de Capaci « Ca-paci » qui signifie « ici la paix ».

La paix. Le premier ressenti qui frappe le visiteur fraîchement débarqué sur cette île de 1,5 km de long et 300 mètres de large entourée par une côte rocheuse qui lui sert d’abri et offre une richesse de grottes et de criques dont l’eau teintée d’émeraude est l’un des plus beaux trésors.

Capaci. Ici la paix.

Important centre de pêche et de commerce au Moyen Âge, elle doit ses premières fortifications aux Bourbons au XVIe siècle désirant la préserver des incursions nombreuses des pirates sarrasins.

Au XIXe siècle, les aristocrates siciliens en font leur premier lieu de villégiature, ce qui contribue à développer le tourisme.

Tant de légendes, nourriture nécessaire de l’esprit qui ne survivrait aucunement s’il venait à être privé de l’imagination nourricière.

Les légendes sont à l’écrit ce que le sel est à la mer.

Les légendes siciliennes, plus que nulles autres, nourrissent ce récit, le submergent, l’alimentent et constituent ainsi la clé de voûte susceptible d’ouvrir les portes dépourvues de serrures.

La plume se fait clé. La porte s’ouvre.

Elles sont là. Cinq femmes. Chacune une légende en soi.

Légende authentique ? Légende irréelle ? Surréelle ?

Qu’importe ? L’écrit est une légende en soi.

L’écrit est une légende qui se transmet de génération en génération.

L’écrit génère le non-éphémère.

1– PERLA

Un regard vert émeraude. Une longue chevelure noire qui lui couvre les reins. Un nez romain orné d’une gouttelette de diamant. Le long de sa joue gauche, une balafre qui s’étire jusqu’à l’oreille.

J’observe sa silhouette squelettique. L’on pourrait compter le moindre de ses os tant ils sont saillants. Quel âge pourrait-elle avoir ? Je suis dans l’incapacité de le deviner. Plus je l’observe, plusje suis atterrée par cette vision qu’elle m’offre. Au milieu de ce corps que la vie semble avoir déserté, seuls les yeux sont vivants. Et la voix. Une voix caverneuse qui s’étire, s’élève, rompant le silence geôlier. La voix de Perla aux inflexions siciliennes s’élève intra-muros comme un fracas de pierre. De cette pierre séculaire, matériau premier des murs de cette prison que des siècles de sel et d’embruns marins ont aguerris.

Perla guide ma plume. J’écris sous la dictée de sa voix.

Dix ans, trente ans, cent ans qu’elle vit recluse sur cette île, dit-elle. Qu’elle y purge une peine parce qu’elle a commis un crime impardonnable. Le mot « crime » me fait sursauter. Je n’ose l’interrompre de crainte de perdre la voix. Et le fil du récit sans lequel ce roman ne verrait pas le jour. En dépit de ma curiosité quant à ce crime, j’apprends à faire preuve de patience.

Dix ans, trente ans, cent ans, dit-elle. Réclusion à perpétuité. La sentence commune à tous les criminels.

Perla a tué. Mis fin à la vie. Tout en sachant que par cet acte elle mettait fin à ses propres jours par là même.

Ses yeux luisent soudain de manière étrange.

J’y lis la folie, la poussée d’adrénaline. J’y découvre avec effroi la détermination. Je comprends qu’aucun remords ne s’en vient la perturber. Que cet acte, ce meurtre, elle l’assume. Pleinement.

Perla, le regard perdu dans la mer qui ceint l’île, évoque l’homme qu’elle a tué. Son mari. L’un des derniers membres de la Mafia et qui tirait un plaisir féroce à semer la terreur dans certains quartiers de Palerme. Et jusque chez lui, ce foyer situé via Roma au sein duquel Perla était quasiment retenue en captivité, subissant le joug d’un mariage apprêté par sa propre mère. Elle dit, d’une traite, sans reprendre son souffle :

« J’avais à peine 18 ans. Et des années de rêve et d’aspiration au bonheur. En ces temps-là, Palerme n’était pas connue uniquement comme étant le cœur de la Sicile. Palermo, c’était d’abord le royaume de la Mafia. Ce matin du mois d’août, j’étais à deux jours de fêter mes 18 ans. Je m’étais levée aux aurores avec une seule idée en tête : aller à bicyclette retrouver mes amies. La veille, nous avions décidé de pique-niquer toutes ensemble sur la plage de Mondello. D’ici un mois à peine, elles seraient séparées en raison du départ des unes et des autres pour l’université. Elles se connaissaient toutes les sept depuis leur plus jeune âge et leur amitié, née sur les bancs de l’école primaire, n’était pas près de s’effacer quand bien même chacune avait choisi une voie différente de l’autre. Une ville différente aussi. Pour ma part, j’avais opté pour des études à Florence. Avec un projet précis, mon projet depuis l’enfance, celui de décrocher un diplôme qui me permettrait de diriger un jour, un musée. Il m’avait fallu des mois et des mois pour venir à bout des réticences de ma mère, veuve depuis près de dix-huit ans et du refus de mon frère Giovanni de six ans mon aîné. Ils avaient fini par céder sur l’entremise de la Nonna qui, même si Giovanni était l’homme de la maison, avait toujours le dernier mot.

Et quand la Nonna avait tranché, nul n’osait se permettre de remettre en cause ses décisions. En ce matin d’août, je remerciai en silence mon ange gardien et la Madonna. Mon amour de l’art avait triomphé de tout. Me dépêchant de préparer mon panier pour la plage, j’entrouvris la porte, soucieuse de ne pas réveiller mon frère qui, en raison de la chaleur accablante, dormait sur la loggia attenante au salon.

La veille, je l’avais entendu rentrer tard. Je m’étais interrogée encore une fois, avant de replonger dans le sommeil, sur la nature de ses activités nocturnes dont j’ignorais tout. Il subvenait aux besoins de la famille, aidant Mamma qui, en dépit de ses travaux de couture, avait du mal à joindre les deux bouts.

En quoi consistait le travail de Giovanni ? Le mystère demeurait entier. Un mystère entretenu par notre mère et la Nonna qui, à chaque fois que je les questionnais, évitaient de me répondre et changeaient de sujet.

Pieds nus, tenant d’une main mon panier et de l’autre mes sandales en cuir, je me faufilai vers la cuisine en quête d’un café quand je surpris des voix. Celles de Mamma et de Giovanni. Poussée par la curiosité, je tendis l’oreille. Je ne réussis qu’à noter que mon prénom revenait souvent dans leurs échanges. Cela ne devait pas être si grave que ça. Sûrement en lien avec mon projet d’études à Florence. Ou encore mon pique-nique du jour.

Mamma qui me l’avait autorisé la veille devait être en train de convaincre Giovanni – qui veillait jalousement sur moi – que je ne faisais rien de mal. Que ce n’était qu’une sortie entre filles. En toute innocence. J’étais loin de me douter ce matin-là, avant de me précipiter vers Mondello, non sans avoir embrassé ma mère dont pourtant le Buon Giornata avait été dit sur un ton étrange, que ma vie allait se suspendre brutalement. Et que mes rêves de musées finiraient noyés à tout jamais.

Quant à ma jeunesse, elle s’en trouverait sacrifiée à l’autel de la dictature. Celle de la Mafia qui dictait les règles de tout un chacun et légiférait comme bon lui semblait.

J’en étais si loin que rien ne m’avait préparée à ce qui allait suivre. Au cataclysme qui n’allait pas manquer de se déchaîner. De s’abattre. À l’étau qui allait se refermer sur moi.

Aurais-je dû être plus attentive ? Le pire, aurais-je pu l’éviter ? Je ne sais pas. Et lors même que j’avais su ce qui se tramait ce matin-là entre mon frère et ma mère, rien n’aurait pu m’éviter de me retrouver au cœur du scénario ignoble qu’un metteur en scène avait mis au point.

Le metteur en scène, c’était lui. Luigi. L’infernal Luigi. Celui qui faisait régner la terreur jusque dans les plus reculés recoins de Palerme. L’être le plus dominateur qui soit. Le plus abject aussi. Celui qui n’hésitait pas à supprimer toutes les personnes susceptibles d’entraver ses projets. Celui dont le nom seul, une fois prononcé, faisait claquer les dents de peur, faisait battre le cœur d’effroi.

Luigi. Il piccolo Padrino. Le maître de Palermo. Le maître que l’on m’a imposé. Pour qu’il devienne mon maître, celui qui régnera sur ma vie. Et au-delà.

Ce soir-là, au retour de Mondello, les cheveux brillants de sel, la peau tatouée de coups de soleil, l’esprit comblé de rires et de légèreté, Giovanni m’attendait. Seul. Mamma avait déserté le salon. J’ignore si c’est elle-même qui avait fait le choix de se réfugier dans sa chambre ou si c’est Giovanni qui l’y avait poussée.

Un seul regard en direction de mon frère et je saisis la gravité du moment. De ses colères aussi promptes que l’éruption de l’Etna, de son tempérament de macho et de ses pulsions dominatrices, je savais tout. De quoi s’agirait-il cette fois ? Qu’avais-je encore fait qui eût pu lui déplaire ?

Dans ma tête, mille et une suppositions se chevauchaient, pêle-mêle. Vivement la fin de l’été, songeai-je. Vivement Firenze. Loin des regards inquisiteurs et accusateurs de Giovanni.

Comme à chaque fois, il m’ordonna de m’asseoir. J’obéis. Comme à chaque fois. Sans détours, sa voix s’éleva, ferme, mâle. Sans détours, il m’annonça mon futur mariage avec Luigi. Qui avait fait sa demande la veille au soir. Qu’une telle demande ne se refusait pas. Que les noces auraient lieu le jour de la Santa Rosalia.Et que dès à présent, je me devais de me comporter comme la femme promise à Luigi. Et m’occuper de mon trousseau. Uniquement.

Florence, évaporée. La jeunesse, évanouie. Les rêves, cadenassés. Et moi. L’épousée malgré elle.

Ai-je pleuré ce jour-là ? Je n’en ai pas gardé le souvenir. Je crois toutefois ne pas avoir versé une larme. Ne pas avoir proféré un son. Je n’ai pas – et c’est une certitude – réussi à articuler un seul « Non ».

Vue de l’extérieur, je devais avoir l’apparence d’une momie à qui l’on avait ôté la vie de manière abrupte. Vue de l’intérieur, c’est un véritable Stromboli qui sortait d’un long sommeil, déversant sa lave brûlante et incendiaire au cœur même de chacun de mes organes.

Si quelqu’un s’était introduit à l’intérieur de moi, il aurait vu ce magma de feu bouillonnant de boyaux incendiés. Caravage aurait eu du mal à représenter sur une toile la scène qui naissait à l’intérieur de moi.

En dépit de son talent, il n’aurait su représenter cette scène tant il était fastidieux de la transposer ou même de l’imaginer.

Sans doute est-ce le silence inexpliqué qui régnait dans la pièce qui fit sortir Mamma de l’antre de sa chambre. Face à mon immobilisme et mon absence totale de réaction, elle vint vers moi d’une démarche hésitante et, après un regard en direction de Giovanni, avachi dans le canapé, un verre de Campari dans la main, une cigarette dans l’autre, elle tenta vers moi une étreinte. Je la repoussai aussitôt, notant un bref instant ses yeux rougis. Puis, au prix d’un effort surhumain, un pas derrière l’autre, je regagnai ma propre chambre.

De l’extérieur, traversant les parois de la fenêtre, un air parvint jusqu’à mes oreilles, écorchant le silence de ses griffes, s’infiltrant dans ma tête.

Je saisis malgré moi quelques paroles de Una lacrima Sul viso :

Non ho mai capito

Non sapevo che

Che tu, che tu

Tu mi amavi, ma come me

Non trovavi mai

Il coraggio di dirlo, ma poi {1}

La voix de Perla se fit murmure tandis qu’elle fredonnait cette chanson italienne des années 70.

Je suspendis mon stylo, envoûtée par cet air.

— Et votre Nonna… ?

Ma question, nul doute, l’ébranla. Ses yeux se révulsèrent soudain. Lâchant un soupir, elle poursuivit :

— Ma Nonna… ne pouvait contrecarrer ce mariage. Personne n’avait le pouvoir d’opposer un refus à Luigi, sans risquer de déclencher une véritable guerilla. Aucune famille à Palerme ne pouvait prendre le risque de provoquer le courroux d’un Capo tel que Luigi.

Les représailles pouvaient être terribles. Tragiques. Pour l’ensemble d’une famille. Pour toute une lignée et jusqu’à atteindre les descendants. De génération en génération.

Nonna vint me parler le soir même. Sans aller jusqu’à me féliciter pour mes fraîches fiançailles, elle me rappela les devoirs d’une épouse, notamment ceux de l’épouse d’un homme tel que Luigi.

Discrétion–Modestie–Obéissance.

Ces trois mots eurent pour effet de faire jaillir les larmes retenues depuis mon retour de mon Mondello. Mais sur Nonna, elles n’eurent pas l’effet escompté. Elle s’énerva. Me rappela que j’étais en âge de me marier et qu’à mon âge, elle avait déjà quatre enfants puisqu’elle avait été mariée à l’âge de 15 ans.

Je me suis retenue de lui rappeler que de ses quatre enfants, il ne lui restait plus personne. À l’instar de mon père, ils étaient tous morts assassinés par un clan adverse. Je me retins de justesse de lui rappeler tout ce qu’elle avait déjà sacrifié à la Mafia. Comment pouvait-elle avoir oublié, au point de vouloir me soumettre à un destin funeste, identique au sien ? Au point de vouloir me voir à mon tour endosser toute ma vie durant, cette robe de deuil et cette mantille noires dont elle était vêtue, aujourd’hui encore, en signe de deuil, de tous ses deuils ?

D’un claquement de langue, elle mit fin à son sermon et s’en alla dans un froufrou de coton noir, non sans avoir énoncé d’un ton ferme :

— Nul ne peut échapper à son destin.

Je n’y ai pas échappé. Loin de là.

Ma grand-mère avait omis de me préciser que mon destin serait de vivre recluse, emprisonnée à vie. Et jusqu’à ma mort.

Comme toujours, elle avait eu raison. Nul n’échappe à son destin.

Mon destin s’est mis en marche aussitôt.

Je n’avais à peine réalisé ce qui m’arrivait que je me retrouvais unie à un homme, de vingt ans mon aîné et que je n’avais aperçu qu’une brève fois, lors de l’annonce officielle de nos fiançailles. En raison d’une situation tendue, une suite de rixes entre clans, la cérémonie fut expédiée manu militari en présence de miliciens armés jusqu’aux dents, le jour même de la Santa Rosalia, patronne de l’île.

Je préfère faire l’impasse sur la nuit de noces… que j’ai subie comme un véritable assaut. Un acte d’une barbarie inouïe, dénué de tout respect. Et de tout amour bien entendu.

Les hommes tels que Luigi sont incapables d’aimer. Incapables de faire preuve d’une quelconque tendresse envers une femme. Ils ne savent que prendre par la force ce qui leur est dû.

Ma nuit de noces est inénarrable. À l’image de toutes les nuits qui lui ont succédé. Une longue et interminable suite de viols auxquels je ne pouvais même pas me soustraire. Je subissais en silence, baignant mes chairs meurtries la journée dans un mélange d’eau et d’essence de fleur d’oranger tout en sachant qu’au prochain assaut, j’en sortirais un peu plus meurtrie.

Lors de leur visite hebdomadaire, Mamma et Nonna m’observaient sans jamais émettre une remarque concernant la fatigue gravée sur mes traits, mes cernes violacés ou même les bleus et contusions que je ne faisais aucun effort de soustraire à leur regard. Jamais une remarque. Jamais une question en lien avec mon calvaire. Sans doute étaient-elles passées par là. Sans doute que de par notre condition de femme, un même destin nous liait.

Une seule question revenait sans cesse, chaque semaine : un « toujours rien » ? Auquel je me contentais de répondre : Niente.

Cette absence de rien qu’elles attendaient et qui ne venait pas, c’était ma victoire personnelle. Mon refus de porter, de donner naissance à un enfant qui ne serait autre que le fruit d’un long, douloureux et interminable viol.

C’était ma résistance.

« Toujours rien » ?

Un leitmotiv hebdomadaire qui reviendra durant des mois, puis des années sans pour autant porter ses fruits. Jusqu’au bout de la septième année.

 Le « toujours rien » trouva pour la première fois un écho positif. Un calvaire que ces sept années qui se sont déroulées, contre moi, à mon corps défendant. Pires qu’un esclavage, ces sept premières années auront eu pour effet de me broyer. De faire de la jeune femme que j’étais une femme résignée. Aigrie avant l’heure.