L’innéité aujourd’hui - Denis Forest - E-Book

L’innéité aujourd’hui E-Book

Denis Forest

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Beschreibung

Une étude approfondie de la notion d'innéité

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la notion d’innéité est revenue au premier plan du débat intellectuel avec trois phénomènes connexes. Le premier est l’essor de la génétique moléculaire, qui confortait l’idée d’un programme contenu dans le génome, programme que l’individu biologique viendrait réaliser. Le second est la linguistique chomskyenne, qui a mis l’accent sur la nécessité de postuler une connaissance innée des principes de la grammaire universelle dans l’analyse de la faculté du langage. Le troisième est la constitution de l’éthologie, marquée par la contribution de Lorenz et par l’idée du caractère adaptatif de schémas comportementaux innés. La philosophie se voit ainsi invitée à repenser à une notion qui avait habité le débat classique entre rationalistes et empiristes, une notion dont l’usage se développe désormais dans des champs de recherche multiples et hétérogènes, qui vont de la médecine, avec l’extension de la classe des maladies génétiques, à la philosophie morale, puisqu’il a été par exemple soutenu que nous disposons d’une grammaire innée des jugements moraux.
Le pari du présent volume, rédigé par des philosophes et historiens des sciences et par une linguiste, est de proposer une généalogie du débat, de distinguer entre les innéismes et de suggérer plutôt des solutions locales à des problèmes distincts qu’un paradigme unificateur. Sans doute ne sommes-nous pas, pour reprendre la formule de Leibniz, « innés à nous-mêmes », et nul ne peut se contenter de l’universalité abstraite d’une nature humaine qui serait toujours identique à elle-même. Mais il demeure nécessaire de réfléchir aux conditions sous lesquelles ont lieu le développement et l’apprentissage, aux conditions de la sensibilité au contexte et à celles de l’acquisition des différences.

Sommes-nous, comme le pensait Leibniz, "innés à nous-mêmes" ?

EXTRAIT

On peut néanmoins se demander si la complexité du développement phénotypique ou l’impossibilité de montrer la prédominance causale des gènes pour la plupart des traits suffit à justifier l’abandon de la notion d’innéité. Ariew pense au contraire que ces difficultés peuvent être surmontées et qu’il est possible d’élaborer une approche de l’innéité compatible avec la complexité du développement. En effet, sa conception de l’innéité redéfinie comme « canalisation du développement » s’efforce de prendre en compte la complexité de l’ontogénie. S’inspirant de la théorie de l’embryologiste Conrad Waddington, Ariew assimile l’innéité à l’insensibilité à la variation de l’environnement, c’est-à-dire au degré auquel le processus développemental est lié à la production d’un état final particulier, en dépit des fluctuations environnementales de la situation initiale comme des conditions rencontrées au cours du développement.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Denis Forest est professeur au département de philosophie de l’Université Paris Ouest Nanterre et chercheur associé à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST), Paris. Ses recherches sur les neurosciences sont à la convergence de la philosophie et de l’histoire des sciences, de la philosophie de la médecine et de la philosophie de l’esprit. Sous sa direction, plusieurs auteurs ont contribué à L'innéité aujourd'hui : Delphine Blitman, Marion Le Bidan, Samuel Lepine, Valentine Reynaud et Caroline Rossi.

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Seitenzahl: 321

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Sous la direction deDenis Forest

L’innéité aujourd’hui

Connaissances scientifiques et problèmes philosophiques

2013

Copyright

© Editions Matériologiques, Paris, 2016 ISBN numérique : 9782919694181 ISBN papier : 9782919694303 Cette œuvre est protégée par le droit d’auteur et strictement réservée à l’usage privé du client. Toute reproduction ou diffusion au profit de tiers, à titre gratuit ou onéreux, de tout ou partie de cette œuvre est strictement interdite et constitue une contrefaçon prévue par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. L’éditeur se réserve le droit de poursuivre toute atteinte à ses droits de propriété intellectuelle devant les juridictions civiles ou pénales.

Présentation

Dans la seconde moitié du XXe siècle, la notion d’innéité est revenue au premier plan du débat intellectuel avec trois phénomènes connexes. Le premier est l’essor de la génétique moléculaire, qui confortait l’idée d’un programme contenu dans le génome, programme que l’individu biologique viendrait réaliser. Le second est la linguistique chomskyenne, qui a mis l’accent sur la nécessité de postuler une connaissance innée des principes de la grammaire universelle dans l’analyse de la faculté du langage. Le troisième est la constitution de l’éthologie, marquée par la contribution de Lorenz et par l’idée du caractère adaptatif de schémas comportementaux innés. La philosophie se voit ainsi invitée à repenser à une notion qui avait habité le débat classique entre rationalistes et empiristes, une notion dont l’usage se développe désormais dans des champs de recherche multiples et hétérogènes, qui vont de la médecine, avec l’extension de la classe des maladies génétiques, à la philosophie morale, puisqu’il a été par exemple soutenu que nous disposons d’une grammaire innée des jugements moraux. Le pari du présent volume, rédigé par des philosophes et historiens des sciences et par une linguiste, est de proposer une généalogie du débat, de distinguer entre les innéismes et de suggérer plutôt des solutions locales à des problèmes distincts qu’un paradigme unificateur. Sans doute ne sommes-nous pas, pour reprendre la formule de Leibniz, « innés à nous-mêmes », et nul ne peut se contenter de l’universalité abstraite d’une nature humaine qui serait toujours identique à elle-même. Mais il demeure nécessaire de réfléchir aux conditions sous lesquelles ont lieu le développement et l’apprentissage, aux conditions de la sensibilité au contexte et à celles de l’acquisition des différences.

Table des matières

L’innéité aujourd’hui  

(Denis Forest)

1 -

Trois sources de l’innéisme contemporain : une généalogie

2 -

L’anti-innéisme : une position attrayante

3 -

Les critiques raisonnées de l’innéisme

4 -

Où en sommes-nous ?

5 -

Présentation des chapitres

Chapitre 1. La généticisation des maladies : discours critiques et analyses historiques  

(Marion Le Bidan)

1 -

Priorité causale, information génétique et programme génétique

2 -

Une analyse historique de l’émergence de la priorité causale

3 -

L’extension du concept de maladie génétique

4 -

Retour sur les critiques

5 -

Conclusion

Chapitre 2. Qu’en est-il du débat inné/acquis ? Épigénétique, plasticité cérébrale, instincts et comportements : trois problèmes à distinguer

(Delphine Blitman)

1 -

Pourquoi les choses sont si compliquées

2 -

Pour un bon usage de la notion d’innéité

3 -

Conclusion

Chapitre 3. Comment faire un cerveau ? Forces et faiblesses du neuroconstructivisme  

(Denis Forest)

1 -

De l’épigenèse de la spécialisation fonctionnelle à l’enracinement des différences structurelles

2 -

Le neuroconstructivisme dans son principe

3 -

Deux critiques du neuroconstructivisme

4 -

Conclusion

Chapitre 4. L’innéité à l’épreuve de la complexité du développement  

(Valentine Reynaud)

1 -

La complexité du développement

2 -

L’insuffisance de la notion de « spécification génétique »

3 -

Trois approches de l’innéité

4 -

Une défense de l’approche développementale

5 -

Quelques pistes pour une théorie du développement

6 -

Concevoir les capacités innées comme des unités fonctionnelles primitives

Chapitre 5. Relativité linguistique et innéité : ennemies d’un jour ?

(Caroline Rossi)

1 -

Accords et désaccords

2 -

Relativité linguistique et acquisition du langage

3 -

La variation : pierre d’achoppement ou révélateur ?

4 -

Conclusion

Chapitre 6. Les émotions et les promesses du nativisme moral. Une cartographie du débat contemporain  

(Samuel Lepine)

1 -

Le nativisme moral peut-il prendre en charge la relativité des mœurs ? La théorie de la grammaire morale universelle

2 -

Quelques défauts rédhibitoires de la théorie de la grammaire morale universelle : un premier aperçu des enjeux émotionnels de la morale

3 -

Une théorie mutualiste du sens moral ?

4 -

La construction émotionnelle de la morale

5 -

Le nativisme minimal : intuitions universelles et variations culturelles

6 -

L’hypothèse de la résonance affective

7 -

Conclusion : que reste-t-il du nativisme moral ? Émotions et exaptations

Introduction

L’innéité aujourd’hui [1]

Denis Forest

Denis Forest est professeur au département de philosophie de l’Université Paris Ouest Nanterre et chercheur associé à l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques (IHPST), Paris. Ses recherches sur les neurosciences sont à la convergence de la philosophie et de l’histoire des sciences, de la philosophie de la médecine et de la philosophie de l’esprit. Il a notamment publié Histoire des aphasies, une anatomie de l’expression (2005) et participé au recueil Les fonctions : des organismes aux artefacts (2010). Il prépare un ouvrage intitulé Neuroscepticismes.

Il existe un certain nombre d’examens synthétiques récents de la notion d’innéité [2] . La présente introduction, elle, entend d’abord préciser pourquoi cette notion mérite un examen patient et comment cet examen peut être mené. Elle propose, à cette fin, trois choses. La première est l’esquisse d’un historique, conçu comme une généalogie du présent. Des présentations ou des histoires de tel ou tel domaine où la notion d’innéité joue un rôle, il en existe plusieurs qui sont excellentes, et cette introduction renvoie à un certain nombre d’entre elles. Mais il est plus rare sans doute que soit tenté un historique global du recours à la notion d’innéité depuis cinquante ans, qui ne s’arrête pas aux barrières entre disciplines. Et l’innéisme est sans doute quelque chose qu’il importe moins tout d’abord de juger que de comprendre dans sa provenance et ses implications multiples, pour comprendre la manière dont il détermine des recherches encore à venir. En second lieu, cette introduction inclut une analyse des résistances aux hypothèses innéistes, le débat étant loin d’être, en la matière, purement rationnel et dépassionné, et il me semble qu’il serait erroné et stérile de feindre qu’il l’est. Enfin, je présente brièvement les études qui composent le présent recueil. Leur pluralité, et cela peut être souligné d’emblée, n’est pas seulement le reflet de la différence des thématiques abordées et des préoccupations en partie divergentes de leurs auteurs. Elle est aussi le signe du fait que s’il y a des innéités, dans des contextes hétérogènes, présentant entre elles des airs de famille, les solutions prometteuses aux problèmes posés sont sans doute locales plutôt que globales.

1 - Trois sources de l’innéisme contemporain : une généalogie

Telle que nous la connaissons aujourd’hui, la notion d’innéité est revenue au XXe siècle au premier plan des débats intellectuels dans trois domaines, chacun marqué par une inflexion décisive. Le premier domaine est celui de la génétique moléculaire dont le développement a permis à partir des années 1950 de donner un contenu à l’idée formulée par le physicien Erwin Schrödinger d’un « code héréditaire » grâce auquel les chromosomes d’un ovule fécondé contiendraient un « modèle intégral du développement futur de l’individu et de son fonctionnement dans l’état adulte [3]  ». L’idée de code mérite sans doute une clarification : car on peut entendre par code soit le message qui porte une instruction (c’est le sens de Schrödinger, selon lequel les chromosomes contiennent le « code intégral »), soit la table de correspondance entre triplets nucléotidiques et acides aminés qui permet de constituer un tel message. Ensuite, on ne saurait trop insister sur le fait qu’il y avait loin, en 1953, de la découverte de la structure en double hélice de l’ADN à l’identification du code génétique (dans le second des deux sens précédemment distingués), qui ne commence, après bien des tâtonnements, qu’en 1961 [4] . On ne saurait non plus trop insister sur la distance qui sépare la découverte de l’association canonique entre un triplet de nucléotides et un acide aminé, et l’idée grandiose d’une prédiction possible des caractéristiques d’un individu à partir de son génome, telle que Schrödinger l’avait envisagée. Enfin, pour un historien de la biologie, la génétique moléculaire n’est qu’un épisode, si important soit-il, dans une histoire au long cours, celle de la science de l’hérédité dans laquelle il faudrait replacer, parmi d’autres, Francis Galton (1822-1911) et l’idée de « talent héréditaire » [5] , et Wilhelm Johannsen (1857-1927), l’introducteur des termes de gène, génotype et phénotype. Tout ceci étant dit, il est indéniable que les découvertes de la biologie moléculaire devaient accréditer l’idée d’une asymétrie fondamentale dans l’explication des caractéristiques d’un individu entre une part prépondérante des facteurs génétiques, c’est-à-dire innés au sens d’intrinsèques, et présents dès la conception de l’individu, et une part secondaire des facteurs environnementaux. Il est indéniable aussi que toutes les précautions prises par les scientifiques dans l’interprétation du rôle des gènes [6]  sont allées de pair avec la diffusion de l’idée de prédisposition génétique, conçue sous une forme plus précise que de vagues susceptibilités. Impossible d’évoquer la génétique moléculaire sans mentionner la notion de programme, inspirée par les technologies de l’information [7] . Selon les termes de François Jacob [8] , dans le paradigme où les gènes contiennent des « instructions », « l’organisme devient [...] la réalisation d’un programme prescrit par l’hérédité », un programme qui, selon sa formule, « ne reçoit pas les leçons de l’expérience ». C’est la différence entre l’ancienne hérédité, ou hérédité « molle », et l’hérédité « dure ». L’idée s’est ainsi répandue que nous pourrions être « innés à nous-mêmes », pour reprendre en en modifiant le contexte et le sens la formule qu’utilise Leibniz dans les Nouveaux essais sur l’entendement.

Le second domaine dans lequel on a pu assister à un retour de la notion d’innéité a été la linguistique, du fait du développement du programme de la grammaire générative [9] . Selon Noam Chomsky, en effet, d’une part la maîtrise d’une langue par un locuteur humain suppose une véritable connaissance des principes de cette langue, et d’autre part l’acquisition du langage par l’enfant se ferait à partir d’un bagage inné qui contient de tels principes. Pour Chomsky, si l’apprentissage est possible, c’est parce que l’enfant apprend en un sens faible, plutôt que fort : il apprend à spécifier quelle version de la grammaire universelle permet le mieux de rendre compte des échantillons linguistiques qui sont présents dans son environnement. Mais il n’a pas à apprendre, en apprenant à parler, à quoi doit ressembler une langue humaine en général. Non seulement il est vrai que même un empiriste doit bien admettre des conditions minimales de l’apprentissage, qui n’ont pas à être acquises, mais la manière dont on peut contraster les échantillons limités du langage auxquels l’enfant est exposé, et la maîtrise des structures complexes auxquelles il parvient, invitent à expliquer par des facteurs internes spécifiques la richesse des connaissances que possède le locuteur d’une langue humaine. L’inné, en ce cas, est ce qui a des conditions internes dans les facultés de l’individu.

À cette référence à un tournant qui s’est produit dans l’étude du langage humain, il faut sans doute ajouter la référence à un autre point d’inflexion, chronologiquement antérieur, lié à la fondation de l’éthologie [10] . Konrad Lorenz devait développer dès les années 1930 la thèse de l’existence de schémas comportementaux innés [11]  qui permettent à certains animaux de s’adapter à leur environnement, non au terme d’un processus d’apprentissage, mais en répondant sans instruction préalable à certains stimuli déclencheurs. Ce qui se mettait ainsi en place, dans la filiation des débats postdarwiniens sur les relations entre évolution et apprentissage, c’était aussi une réflexion sur les bénéfices et les coûts, en termes de valeur adaptative, de réponses invariantes à des stimuli environnementaux. Un animal qui n’a besoin que de l’occurrence d’un stimulus donné pour produire une réponse appropriée fait sans doute l’économie d’un processus d’apprentissage laborieux ; mais en même temps, il est exposé à l’ambiguïté possible des données de son milieu, qui peuvent le conduire au déclenchement inapproprié du comportement en question. Dès lors, l’innéité des réponses ne peut être biologiquement pensée comme bénéfique qu’à la condition de s’accompagner d’une très grande spécificité des conditions de leur déclenchement. Le travail de Lorenz, et la distinction tranchée entre inné et appris qu’il instaurait, devait dans les années 1950 devenir un objet de débat, en particulier du fait des critiques de Daniel S. Lehrman. Celui-ci mettait en doute le caractère démonstratif des expériences d’isolement : montrer que tel comportement est observé en l’absence de tel facteur environnemental ne permet pas d’affirmer qu’aucun facteur environnemental ne conditionne l’apparition de ce comportement [12] . Mais ceci ne fait qu’illustrer l’importance de l’éthologie dans la formation du paysage contemporain : d’une part, Lorenz (et avec lui Nikolaas Tinbergen) montrait qu’il était possible de penser comme innés des traits comportementaux précis, et que la question de l’extension du domaine de l’innéité était une question ouverte (il est caractéristique que l’un des chomskyens les plus orthodoxes, le psychologue Steven Pinker, ait depuis intitulé l’un de ses livres L’Instinct du langage) ; d’autre part, la réflexion naturaliste sur l’innéité devenait avec l’éthologie une réflexion non pas seulement sur les conditions biologiques de l’innéité, mais sur les raisons pour lesquelles l’innéité d’un trait pouvait être un bien biologique. En outre, dans le contexte des découvertes de la génétique moléculaire, et d’une définition de l’inné comme de ce qui est génétiquement déterminé, quelque chose comme une génétique du comportement devenait possible (le livre de John N. Fuller et W. Robert Thompson, Behavior Genetics, date de 1960).

En 1966, le décryptage du code génétique est achevé et les Aspects de la théorie de la syntaxe de Chomsky sont publiés en 1965 [13] . Il est remarquable que la notion d’innéité soit ainsi revenue en force presque simultanément dans le domaine des sciences biologiques et dans celui de la connaissance de l’esprit. Et il est remarquable également qu’à travers l’idée d’une linguistique cartésienne, Chomsky ait esquissé la généalogie de son projet en remontant à ses sources présumées dans l’histoire des idées et qu’il ait proposé d’en préciser la portée philosophique [14] . L’âge classique avait été, d’une part, une époque où s’affrontaient en théorie de la connaissance les partisans et les adversaires d’un bagage inné de l’esprit. Mais d’autre part, cette période avait aussi été une période où s’affrontaient, dans le domaine des sciences de la vie, partisans de la préformation et partisans de l’épigenèse. Bien entendu, on peut toujours remonter plus loin, et l’on trouve dans la Grèce antique, et une conception innéiste de la connaissance, comme dans le Ménon de Platon, et chez Aristote, une conception de l’ontogenèse des individus biologiques où, en vertu de la doctrine de la primauté de l’acte sur la puissance, « la genèse est en vue de l’essence, et non l’essence en vue de la genèse [15]  ». Pour Aristote, le recours aux causes finales en biologie est légitime parce qu’il est impossible de concevoir comme des résultats fortuits des effets utiles tels que les dents de la mâchoire, dont l’occurrence est régulière : le résultat de certains processus peut être conçu comme leur raison d’être, et cette raison d’être leur préexiste [16] . Mais c’est sans doute à l’époque de Descartes que les deux domaines d’application de la notion d’innéité, biologique et épistémique, sont perçus dans leur connexion immédiate. Descartes, en effet, défend dans la Description du corps humain la possibilité d’une déduction de l’individu biologique à partir de la connaissance des parties de sa semence [17] , et comme dans d’autres textes il se présente comme un partisan des idées innées. À la confluence de ces deux aspects de sa philosophie, il peut écrire dans les Notae in programma[18]  :

[R]econnaissant qu’il y avait certaines pensées qui ne procédaient ni des objets de dehors, ni de la détermination de ma volonté, mais seulement de la faculté que j’ai de penser : pour établir quelque différence entre les idées ou les notions qui sont les formes de ces pensées, et les distinguer des autres qu’on peut appeler étrangères ou faites à plaisir, je les ai appelées naturelles […] ; mais je l’ai dit au même sens que nous disons que la générosité, par exemple, est naturelle (innatam) à certaines familles, ou que certaines maladies, comme la goutte ou la gravelle, sont naturelles à d’autres, non pas que les enfants qui prennent naissance dans ces familles soient travaillés de ces maladies au ventre de leurs mères, mais parce qu’ils naissent avec la disposition ou la faculté de les contracter.

À quoi sert à Descartes la comparaison des idées innées avec certaines maladies héréditaires ? À permettre de faire la distinction, toujours essentielle, entre être inné et être présent chez un individu dès sa naissance, et à donc à présenter un modèle dispositionnel de l’innéité. Pour reprendre l’analyse rigoureuse du philosophe Stephen Stich :

Une personne a une maladie innée à l’instant t si et seulement si du commencement de sa vie jusqu’à t, il a été vrai d’elle que si elle a atteint ou si elle parvenait à l’âge approprié (ou au stade approprié de la vie) alors elle présente ou elle présenterait dans un cours normal des événements les symptômes de la maladie [19] .

Par exemple, parvenue à un certain âge, une personne ne présente pas encore les symptômes de la maladie de Huntington, mais parce qu’elle est depuis les débuts de son existence exposée à les développer ultérieurement, si elle vit assez longtemps et si rien n’est trouvé qui puisse l’empêcher, alors on peut dire à tout moment du temps qu’elle possède une affection qui a une détermination native ou innée. Et de même, si l’enfant de quelques mois ne parle pas encore, mais qu’il a toujours été vrai de lui qu’il développera bientôt la capacité de parler, on peut dire que les conditions internes de la manifestation de cette capacité sont des conditions innées. Ce qui est inné est une disposition intrinsèque de l’individu dont la base est présente en lui depuis qu’il existe, bien que l’actualisation de cette disposition puisse être tardive. Il est à remarquer qu’une telle disposition est pensée sur le modèle ou du moins par analogie avec une disposition physique ou biologique héritable.

L’innéisme biologique sous-tendu par la notion de programme génétique s’est développé dans un contexte historique et culturel bien distinct et identifiable [20] . Mais il s’est aussi renforcé du fait de l’aboutissement de plusieurs types de recherche. L’un d’eux est celui d’une identification des facteurs génétiques de certaines maladies, qui sont venus donner une base identifiable à l’idée qu’avait avancée bien plus tôt (1902) le médecin Archibald Garrod des « erreurs innées du métabolisme ». Le second est un ensemble d’éléments de confirmation liés à l’expérimentation : si inactiver le gène X conduit à la modification ou la suppression de la caractéristique phénotypique Y, alors il est tentant d’en inférer que X est la cause ou une cause prépondérante de l’occurrence régulière de Y. Une variante de cette procédure consiste à transférer un gène d’une espèce donnée dans un embryon d’une autre espèce : dans l’expérience de Halder, Callaerts et Gehring [21] , l’embryon de drosophile dans lequel on a introduit un gène de souris qui code pour l’œil se met à développer un œil (de drosophile) supplémentaire ; comme l’a écrit John Maynard-Smith, tout se passe comme si une instruction « mettre un œil ici » avait été comprise et suivie [22] . En outre, l’essor de la génétique du développement devait coïncider avec la mise en lumière du caractère conservateur de certains aspects de l’évolution biologique, certains gènes, capables de stimuler le développement de parties de l’embryon, se retrouvant sous une forme similaire chez des espèces éloignées [23]  (comme il y a des structures homologues, c’est-à-dire dérivées d’une ascendance commune, les gènes eux-mêmes peuvent être dits homologues [24] ). Des formes vivantes extrêmement diverses, apparues à des moments très différents du temps évolutif, feraient fond sur un même « système de stimulation du développement » qui permettrait dans chaque cas leur construction. Du fait de la robustesse de cette programmation, la nature ne revient pas en permanence sur ses pas pour commencer à neuf : ce serait un autre visage de l’innéité.

En ce qui concerne l’esprit, l’idée d’un bagage inné telle qu’elle est défendue par Chomsky pouvait inciter à aller plus loin dans plusieurs directions.

1° D’une part, si dans la perspective innéiste apprendre suppose de partir de quelque chose que l’on puise dans son propre fond, une réflexion du même type peut être menée dans d’autres domaines. Le répertoire conceptuel, par exemple, suppose-t-il des concepts primitifs qui ne seraient pas des concepts tirés de l’expérience et dont l’enfant disposerait comme des concepts innés ? Un philosophe comme Jerry Fodor, une psychologue du développement comme Susan Carey [25]  ont apporté des réponses positives à cette question, Fodor ayant soutenu la thèse maximaliste selon laquelle tous les concepts sont innés, et Carey une position plus modérée.

2° Deuxièmement, si l’idée est que ce qui est universellement partagé peut être inné, il peut être tentant de postuler dans d’autres domaines l’équivalent de ce que Chomsky a proposé en suggérant que les différences entre les langues sont superficielles et qu’il existe des universaux linguistiques. Pour certains philosophes, il est ainsi légitime d’inférer l’innéité des principes moraux à partir de l’universalité de certains interdits. L’innéisme moral peut alors s’associer à une volonté de ne pas se contenter du relativisme culturel et de restaurer l’idée de dispositions qui seraient un élément constitutif de la nature humaine. Il est dès lors possible de retrouver une inspiration darwinienne [26]  et de concevoir la moralité comme une capacité évoluée.

3° Enfin, si les principes qui guident l’apprentissage du langage sont spécifiques à un domaine, pourquoi d’autres domaines cognitifs n’auraient pas une organisation propre et ne supposeraient-ils pas une activité mentale distincte ? À la suite des thèses de Fodor sur la modularité de l’esprit, et du fait d’une vision adaptationniste de l’esprit qui n’est dans ses grands traits, ni celle de Chomsky, ni celle de Fodor, s’est développé le courant de la psychologie évolutionniste qui fait de l’esprit, selon la conception dite de la modularité massive [27] , une mosaïque de capacités adaptatives, spécialisées et évoluées. Selon Leda Cosmides et John Tooby, la détection des tricheurs (qui permet d’accorder sa confiance à ses partenaires sociaux de manière sélective, en décelant ceux avec lesquels il serait préjudiciable de vouloir coopérer) serait une telle capacité, et leur travail a servi de modèle à d’autres recherches connexes [28] .

2 - L’anti-innéisme : une position attrayante

Il me semble que, parvenu à ce point dans la généalogie de la constitution du débat contemporain, trois remarques s’imposent. La première est qu’il faut tenir compte dans l’analyse, et de l’hétérogénéité des innéismes, et du fait que la coexistence de ceux-ci a créé un certain climat intellectuel du fait de leurs airs de famille. Entre identifier une mutation génétique qui donne lieu à la maladie de Huntington et soutenir des thèses nativistes en philosophie morale, il n’y a priori que des liens très lâches, même si on peut chercher à dégager un esprit du nativisme. La seconde remarque est que l’innéisme est devenu, depuis un certain nombre d’années, la cible de nombreuses critiques. La troisième est qu’avant même de présenter succinctement celles-ci, de manière à situer l’ambition du présent recueil qui les recense et leur répond, il faut remarquer que toutes ces critiques ne sont pas motivées par l’amour de la vérité et la suspicion vis-à-vis du bien-fondé des conclusions des travaux déjà cités. L’innéisme, du moins sous certaines de ses formes, est souvent moins un objet de réflexion critique que quelque chose à quoi on veut résister ou qu’on rejette de manière irréfléchie en cherchant ensuite, éventuellement, des raisons à ce rejet. Et cela, non seulement on peut se l’expliquer, mais il vaut la peine de le faire. Le philosophe Norwood Hanson avait distingué les raisons d’émettre une hypothèse et les raisons de l’admettre [29]  : il faudrait aussi identifier, si on veut rendre compte des débats d’idée tels qu’ils sont, et non seulement tels qu’ils devraient être, les raisons qu’on peut avoir de résister à une hypothèse, raisons bonnes et mauvaises, qui tiennent à des préférences et à des a priori. Disons d’abord que l’explication génétique des traits biologiques semble aller dans le sens d’une forme de réductionnisme, et le réductionnisme passe pour appauvrir le monde, alors que nous en aimons la variété et la complexité. Ensuite, l’idée que l’on peut prédire l’occurrence d’une maladie, ou d’une disposition comporte m en t ale, semble laïciser l’idée de prédestination, et beaucoup préfèrent un monde où quelque chose comme l’émergence diachronique est possible, c’est-à-dire un monde où peut se produire l’apparition de propriétés qui ne sont pas prédictibles sur la base de la connaissance d’états antérieurs. En outre, Chomsky a fait de l’innéité du langage quelque chose qui a à voir avec son statut de capacité biologiquement déterminée, et les chercheurs dans les sciences humaines sont souvent culturalistes, parce qu’il leur semble que la spécificité de leurs objets, et l’existence même de leurs chaires ou de leurs métiers supposent que la coupure entre leurs disciplines et les sciences de la nature reste à jamais ce qu’elle est dans la division sociale du travail et sur la carte des campus universitaires. Il suffit d’ajouter le soupçon selon lequel la thèse des universaux linguistiques est intrinsèquement ethnocentriste (elle semblerait impliquer que nous n’avons rien à apprendre des autres, par exemple des gens qui parlent des langues que nous ne maîtriserons jamais), et le soupçon selon lequel le nativisme prédispose à une certaine forme d’indifférence aux réalités sociales (car les contextes d’apprentissage sont source d’inégalités bien réelles, quelle que soit l’universalité postulée). Il suffit de rappeler certains produits cocasses et/ou inquiétants de la psychologie évolutionniste comme les thèses de David M. Buss sur la disposition innée au meurtre dans des contextes de jalousie, conçue comme un héritage évolutif [30] . Il suffit aussi, si on fait preuve d’un peu de mauvaise foi, d’établir une sorte de culpabilité par association en rappelant l’affiliation qui fut celle de Konrad Lorenz au Parti national socialiste [31] , ou en évoquant le sombre passé de l’eugénisme d’État (par exemple la stérilisation des malades mentaux, au prétexte qu’ils étaient destinés à engendrer des déficients à leur image) ou encore la proximité, parfois, entre le nativisme savant et un nativisme vulgaire (celui qui veut qu’il y ait par exemple des inégalités « naturelles » irrémédiables entre les hommes et les femmes) : de glissement en glissement, le nativisme peut vite devenir non plus une position théorique respectable qu’on combat, mais une doctrine tout simplement odieuse qu’on dénonce en chœur à défaut de toujours la comprendre.

3 - Les critiques raisonnées de l’innéisme

Il est aisé de constater que l’innéisme n’est plus aujourd’hui ce qu’il était. Dissocier les raisons de cette évolution situées sur le plan proprement théorique et les éléments contextuels et idéologiques évoqués dans la section précédente est sans doute une tâche plus difficile qu’il n’y paraît. Mais on peut tenter de le faire en retenant les motifs suivants.

Tout d’abord, même lorsqu’il est psychologue, linguiste, psychiatre ou philosophe, le partisan de l’innéisme s’est longtemps autorisé des enseignements supposés de la génétique moléculaire pour asseoir ses convictions. La découverte d’un « gène du langage » (FOXP2), même s’il ne s’est pas avéré être tout à fait ce qu’on en attendait, pouvait ainsi conforter l’innéiste chomskyen dans ses convictions fondamentales. Or sur le plan de la biologie, il n’est pas difficile de déceler un changement de climat tout autant que d’orientation théorique. Rééditant en 2003 son Histoire de la biologie moléculaire, Michel Morange lui a adjoint une postface intitulée, ce qui n’est pas anodin, « Requiem pour la biologie moléculaire ». Il y soutient en particulier que c’est justement l’achèvement d’un projet comme celui du séquençage du génome humain, du fait de ce qu’il ne nous a pas révélé, qui a permis de réaliser que la biologie avait un horizon de recherche qui se situait désormais au-delà : sur le plan scientifique, l’illusion d’un « programme » inné qui serait lisible en ne faisant appel qu’aux seuls gènes a sans doute vécu. Ce qui ne signifie pas que la génétique moléculaire a échoué, mais qu’elle a fourni des matériaux et des pistes pour une autre biologie, celle des interactions et des réseaux, celle de la postgénomique et de la biologie des systèmes. En second lieu, sur le plan de la philosophie de la biologie, l’idée d’accorder en principe une priorité aux causes endogènes par rapport aux causes environnementales dans l’explication du phénotype est remise en cause et se voit opposer, en particulier, les propositions de la théorie dite des systèmes développementaux [32] . Selon cette théorie, les organismes héritent de bien plus que des séquences d’ADN, celles-ci faisant partie d’une « matrice développementale » plus large qui peut inclure des éléments de leur environnement. En second lieu, selon la thèse dite de la « parité » entre causes génétiques et causes environnementales, les gènes ne peuvent pas être considérés comme des causes privilégiées du développement, un rôle qu’ils ne pourraient assumer qu’en leur prêtant un rôle informationnel qui, selon les partisans de cette théorie, n’aurait jamais été complètement élucidé de manière satisfaisante. L’ambition de cette introduction n’est pas d’examiner en détail ni d’évaluer une proposition théorique comme la théorie des systèmes développementaux [33] . Mais on peut faire deux remarques à son sujet. La première est que l’une des justifications du recours à l’innéité (voir la citation de Descartes plus haut) a été à plusieurs reprises le besoin de parvenir à expliquer le caractère récurrent et héritable de certains traits constants des organismes individuels, qu’il s’agisse de déficiences héréditaires ou d’aptitudes partagées dans une espèce. Le propre de la théorie des systèmes développementaux est de se demander s’il est bien vrai que les gènes sont des « réplicateurs » aux pouvoirs spéciaux, c’est-à-dire des entités capables à elles seules d’expliquer de tels phénomènes de récurrence et d’héritabilité des traits. La seconde remarque porte sur les exemples caractéristiques qui servent à illustrer ce que la biologie doit plus spécialement expliquer : alors que Lorenz et ses héritiers privilégiaient des comportements stéréotypés répondant à des stimuli fixes, les partisans de la théorie des systèmes développementaux vont fréquemment faire référence à des espèces où la détermination du répertoire comportemental s’explique en référence à des formes de transmission « culturelle » (pour les oiseaux, les chants, les préférences en matière de nidification définies en fonction de ceux et celles des congénères). Suite à une sorte de basculement gestaltien, les exemples typiques de traits biologiques ne sont plus les mêmes, et il n’est guère bouleversant en ce cas que les instruments de leur explication ou le style de celle-ci changent eux aussi.

Comme on l’a vu, Chomsky avait fait de la linguistique le terrain par excellence où étudier la structure innée de l’esprit, et une alternative a été proposée à sa théorie, dans l’esprit de l’empirisme. Des philosophes comme Hilary Putnam n’avaient pas tardé à considérer qu’il était prématuré d’attribuer à l’enfant l’incapacité à apprendre une langue sans une conception préalable de ce que doit être une telle langue : incapacité et capacité ne se disent qu’étant donné les ressources cognitives de l’enfant et les heuristiques qu’il peut mettre en œuvre, et en l’absence d’une connaissance détaillée de celles-ci, on peut penser que l’innéisme chomskyen est un pari plutôt qu’une option justifiée. Mais encore fallait-il que les linguistes eux-mêmes articulent une option alternative. Certains chercheurs ont ainsi posé sérieusement la question des universaux linguistiques et en ont recherché une interprétation alternative : le couplage entre syntagme nominal et syntagme verbal, par exemple, pourrait avoir sa source dans la différence entre choses et événements qui les affectent, donc avec la nature du contenu de notre expérience du monde, plutôt qu’avec la structure de notre esprit [34] . De plus, le développement de la grammaire de constructions [35]  devait coïncider avec une approche de l’apprentissage qui fait de l’enfant un inductiviste prudent, qui se constitue pièce par pièce un répertoire verbal, plutôt qu’un rationaliste qui sélectionnerait un ensemble de règles générales pour rendre compte des données qu’il rencontre.

Troisièmement, aux partisans d’un esprit modulaire dont les dispositions innées seraient progressivement actualisées, est venu répondre un paradigme constructiviste [36] . Celui-ci s’est trouvé des avocats parmi les chercheurs en neurosciences, parmi les psychologues du développement et parmi les chercheurs en intelligence artificielle. Analysant grâce à l’expérimentation des formes de plasticité développementale, les premiers ont soutenu que les régions du cerveau n’acquéraient leur fonction qu’à la suite de processus épigénétiques particulièrement complexes, et qu’une aire donnée du cortex n’avait pas en propre, dès sa venue à l’existence, de « vocation fonctionnelle » définie qu’il serait raisonnable de postuler comme un préalable à sa trajectoire développementale. Une psychologue du développement comme Annette Karmiloff-Smith a vu dans l’existence de modules cognitifs indépendants moins la preuve d’une structure innée de l’esprit que le résultat d’un processus de modularisation dont il importe de reconnaître les étapes et les conditions. Enfin, des chercheurs comme Jeffrey Elman ont cherché à contourner l’idée selon laquelle l’apprentissage serait nécessairement guidé par des représentations innées en faisant varier les capacités de traitement de l’information au cours de l’apprentissage et en montrant qu’un réseau connexionniste peut progresser dans la maîtrise d’un domaine complexe s’il maîtrise d’abord des structures plus simples du fait de son insensibilité initiale aux structures complexes [37] .

4 - Où en sommes-nous ?

Pour autant, je pense qu’il serait erroné de conclure à une forme de désuétude de l’innéisme. Prenons par exemple le travail de la psychologue Elizabeth Bates [38] , une représentante éminente du constructivisme. On peut en retenir qu’elle considère comme un argument anti-innéiste l’équivalence entre a) la compétence linguistique d’un sujet adulte qui a connu un développement cérébral sans accident et b) celle d’un sujet adulte dont l’hémisphère gauche a été affecté d’une lésion précoce au niveau des régions qui traitent l’information linguistique. L’hémisphère gauche ne contient pas un organe du langage qui serait nécessaire à l’acquisition de celui-ci et l’hémisphère droit, qui n’est pas « destiné » à en développer un, peut cependant au besoin se substituer à l’hémisphère gauche comme base de l’activité linguistique. Mais on peut aussi lire Bates en retenant qu’elle admet que la configuration du cerveau adulte présuppose ce qu’elle nomme des « biais régionaux dans le traitement de l’information relative au langage ». Ce qui revient à dire que l’activité linguistique est nécessaire à la spécialisation régionale, mais que certaines régions se spécialisent plutôt que d’autres parce qu’elles ont très tôt une aptitude spéciale à le faire, ou qu’elles ont une connexion particulière avec celles qui possèdent une telle aptitude : on aura donc un nativisme des contraintes sur la spécialisation plutôt qu’un nativisme de l’innéité des vocations fonctionnelles. C’est alors à l’enquête empirique de déterminer à quel titre une région peut initier une cascade d’événements qui conduit à sa propre spécialisation : l’hypothèse de Bates était que c’était l’aptitude de la région temporale de Wernicke (dans l’hémisphère gauche) à permettre une fine analyse perceptive à un stade précoce du développement qui précipitait la spécialisation de l’hémisphère gauche pour le traitement des signaux linguistiques, cette fine analyse étant un prérequis de l’apprentissage linguistique.

Dans ce scénario, la mise en place précoce d’une capacité sensorielle de plus bas niveau permet la mise en place ultérieure d’une capacité cognitive de niveau plus élevé. Il serait inexact de faire du résultat la simple actualisation d’une disposition innée : d’une part, cela mènerait à décrire la séquence des événements d’une manière trop abstraite, et deuxièmement cela ne tiendrait pas compte du fait que les régions qui finissent par être associées au langage ne sont pas nécessairement celles qui avaient initialement la plus forte probabilité de l’être. Mais il serait également faux de penser que la capacité de haut niveau ne présuppose aucun enracinement spécifique (ce qui rendrait mystérieuse l’architecture fonctionnelle du cerveau dans son caractère typique et récurrent). Le constructivisme, dès lors, avec l’idée de biais initiaux, coïncide bien moins avec l’ambition d’infliger au nativisme une défaite décisive qu’avec une forme de nativisme minimal. Des exemples d’un tel nativisme minimal, on en trouvera dans divers champs. La théorie du like me proposée par le psychologue du développement Andrew Meltzoff, par exemple, recommande de rechercher dans des formes modestes et précoces de l’imitation et de l’interaction avec nos semblables, la base de la découverte de l’esprit d’autrui par l’enfant [39] . Même Fodor a pu suggérer que l’innéité de connaissances comme « les individus semblables à moi possèdent comme moi des désirs et des croyances » pourrait suffire à permettre aux humains de développer rapidement le genre d’interactions qui rend la vie sociale intéressante et enrichissante [40] . En linguistique, le bagage inné peut être conçu non en termes de représentations, mais en termes de procédures qui permettent à l’enfant d’analyser l’input linguistique [41] . Dès lors les thèses innéistes des années soixante débouchent aujourd’hui sur des interrogations légitimes : quels sont les prérequis du développement et de l’apprentissage ? Lorsque quelque chose apparaît de manière récurrente dans le développement, est-ce à son innéité qu’il faut conclure ou au fait qu’il faut chercher dans des aptitudes connexes les raisons de son existence et celles de son acquisition ? Le nativisme a stimulé des programmes de recherche qui se proposent soit de préciser ce qui justifie le recours à la notion d’innéité, soit d’expliquer à moindres frais ce qui avait motivé la formulation des thèses innéistes.

5 - Présentation des chapitres

Dans « La généticisation des maladies : discours critiques et analyses historiques », Marion Le Bidan s’intéresse à l’équivalence entre « inné » et « génétiquement déterminé ». Elle répond aux critiques si fréquentes à présent de la priorité supposée abusive donnée aux causes génétiques sur les causes environnementales des maladies. Faisant fond sur l’analyse de Lily Kay, elle montre que ladite généticisation s’est faite dans des conditions historiques bien particulières. Et selon elle, comme le succès rencontré par la conception informationnelle du génome n’est qu’en partie attribuable aux faits dont ladite conception permet de rendre compte, il est erroné de croire qu’il suffit de lui opposer d’autres faits pour lui faire perdre sa prééminence.

Dans « Qu’en est-il du débat inné/acquis ? Épigénétique, plasticité cérébrale, instincts et comportements : trois problèmes à distinguer », Delphine Blitman commence par rappeler diverses définitions usuelles de l’innéité et les raisons qu’on peut avoir de les trouver insatisfaisantes. Loin d’en conclure que la notion d’innéité est devenue désuète, elle propose d’en contextualiser l’usage : ainsi une maladie est davantage innée qu’une autre si son explication attribue un plus grand rôle aux causes génétiques et un rôle moindre aux facteurs épigénétiques. S’il existe des régions corticales qui sont préspécialisées pour (ou dédiées précocement à) une fonction cognitive spécifique, l’innéité de cette fonction sera mieux établie que dans un cas contraire. Un comportement qui n’a pas besoin d’un modèle fourni par l’environnement peut être appelé inné par rapport à un autre qui a besoin d’un tel modèle. Les raisons d’avoir recours à la notion d’innéité peuvent varier d’un contexte à l’autre, mais l’usage de cette notion a dans chaque contexte une fonction bien précise : celle de permettre de caractériser un cas qui contraste avec un autre cas.

Dans « Comment faire un cerveau ? Forces et faiblesses du neuroconstructivisme »