L'ours de lune - Philippe Goust - E-Book

L'ours de lune E-Book

Philippe Goust

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Beschreibung

Michel n'a pas de chance ! Chaque étape de sa vie commençait pourtant bien... Mais voilà, la vie n'est pas un long fleuve tranquille. Au fil de ses mésaventures, l'idée fait son chemin qu'une bonne manipulation, même basée sur des mensonges, est plus efficace qu'une belle démonstration fondée sur la réalité. C'est ainsi qu'un jour, certainement en réaction contre une société qui n'a voulu ni le comprendre ni l'accepter, il donne libre cours à ses dérives sectaires et passe à l'action... Dans son 4e roman, Philippe Goust raconte l'histoire de "Michel", un Français ordinaire qui deviendra gourou. Un livre sans concession, plein d'humanité, qui tient le lecteur en haleine. Alors que la Mission Interministérielle de Vigilance et de Lutte contre les Dérives Sectaires (Miviludes) et que les grandes associations comme l'UNADFI et les CCMM dénoncent le développement des dérives sectaires sur Internet et sur les réseaux sociaux, notamment suite à la pandémie de la Covid, on peut naturellement se demander qui sont ces nouveaux gourous et surtout, comment ils se forment ? Le livre innove aussi par son style sous deux aspects. D'une part, le texte suit la mélodie d'une pièce de musique classique (Le clair de lune de Debussy) : les périodes où "ce qui va bien" se termine soudainement "mal" reviennent machinalement dans le roman comme un refrain. D'autre part, le lecteur est mis à contribution : dans le texte, l'auteur appuie à plusieurs reprises sur le bouton "pause" et discute avec le lecteur pour lui demander son avis. (Avec bienveillance et une grande liberté d'opinion, le livre qui est avant tout un roman avec son suspense, instruit le lecteur sur les méthodes employées par les sectes). L'ouvrage a demandé un important travail d'enquêtes auprès d'associations, de psychiatres, d'avocats et autres. Dans son introduction au roman, Marie Drilhon, Présidente de l'Association de défense des Familles et de l'Individu victimes de sectes - Yvelines- conclut : "Après s'être beaucoup documenté, Philippe Goust a choisi la forme divertissante du roman pour alerter sur des risques qu'il sait bien réels. C'est une excellente idée !"

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Seitenzahl: 552

Veröffentlichungsjahr: 2022

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Ce livre y compris sa genèse est une fiction, les propos prêtés aux personnages, ces personnages eux-mêmes, et les lieux où on les décrit sont en partie réels, en partie modifiés ou imaginaires. Ni eux-mêmes ni les faits évoqués ne sauraient donc être exactement ramenés à des personnes et à des évènements existants ou ayant existé, aux lieux cités ou ailleurs ni témoigner d’une réalité ou d’un jugement sur ces faits, ces personnes ou ces lieux.

Cet ouvrage fait référence à des marques déposées : Ariane, Auchan, Aigle noir, Au nom de la rose, Baccarat, Must de Cartier, Christofle, Citroën AX, Computervision, Cora, Figaro, Gitanes, Kapla, Kodak, Kodacolor, Lacoste, L. Ron Hubbard, Longchamp, Michelin, Musée Grévin, Odéon, Pandora, Peugeot 504, Philips, Polaroïd, Ray-Ban, Solex, girafe Sophie.

Remerciements

Écrire un livre, c’est aussi une belle aventure collective :

Mille mercis à l’UNADFI (Union nationale des associations de défense des familles et de l’individu victimes de sectes), notamment à sa présidente des Yvelines, Marie Drilhon, et au CCMM (Centre contre les manipulations mentales — Centre Roger-Ikor) pour leur accueil chaleureux et leurs précieux conseils.

Un grand merci aussi à Saab Abou-Jouade, écrivain, interprète et mathématicien, qui au-delà de la relecture finale, a apporté de riches remarques sur le fond et la forme de ce roman.

Merci aussi à tous ceux qui, à leur façon, ont bien voulu s’investir dans la préparation de ce livre : Alain, Éliane, Juliette, Jean-Louis, Othello, Patricia, Pierrick (Trug’)*, Torvi (Tack)* et les autres… sans oublier les autres membres de ma famille.

Illustrations

Couverture : Archives — Ontario — Canada

Le dessin de la couverture du livre a été fourni par les Archives publiques de l’Ontario, les plus importantes archives publiques au Canada, une institution fondée en 1903.

Cette œuvre est présentée au public dans le cadre de la magnifique exposition « Archives of Ontario’s fantastic ANIMALIA ».

Marque-page

Juliette Talahari — Artiste — Montaren — France : sumish_art

(*) Merci en breton et en suédois

Sommaire

Introduction

Genèse

Partie I : La jeunesse

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

Chapitre 22

Chapitre 23

Chapitre 24

Chapitre 25

Chapitre 26

Chapitre 27

Chapitre 28

Chapitre 29

Chapitre 30

Chapitre 31

Chapitre 32

Chapitre 33

Partie II : La vie professionnelle

Chapitre 34

Chapitre 35

Chapitre 36

Chapitre 37

Chapitre 38

Chapitre 39

Chapitre 40

Chapitre 41

Partie III : Révélations

Chapitre 42

Chapitre 43

Chapitre 44

Chapitre 45

Chapitre 46

Partie IV : Grandeur et décadence

Chapitre 47

Chapitre 48

Chapitre 49

Postface

Principales sources d’information

Introduction

Marie Drilhon, Présidente de l’Association de défense des Familles et de l’Individu victimes de sectes — Yvelines.

Bénévole depuis presque trente ans dans une association de défense des familles et de l’individu (ADFI) victimes d’emprise sectaire, je sais que chacun d’entre nous peut un jour « croire à l’incroyable », s’engager dans une voie dangereuse pour lui et ses proches, adopter des comportements qui semblent parfaitement incompréhensibles à l’entourage, incohérents, voire contraires au respect et à la dignité humaine. Ainsi de ces femmes exploitées et abusées pendant des années par un homme « qui se fait appeler Zeus. Habillées de rouge sur un trône, à ses côtés, un sceptre, une épée, une boule de cristal, les femmes doivent se prosterner devant lui. Il prône l’orgasme commun « pour sauver l’humanité ». Je sais aussi que, dans certains cas, l’issue a été dramatique. Ainsi de ces disciples de l’Ordre du Temple solaire (OTS) qui ont laissé leur vie, et celle de leur enfant pour certains, dans une clairière du Vercors, parce qu’ils projetaient de rejoindre Sirius dans la perspective de l’Apocalypse.

À travers les récits et témoignages entendus depuis toutes ces années, nous avons appris à reconnaître le processus de l’emprise sectaire qui conduit un individu, avec son accord apparent, de l’autonomie à la soumission. Car l’emprise sectaire construit une adhésion durable, progressive et de plus en plus large, qui mène à des ruptures avec sa propre identité, avec son entourage, avec la société, et dont les préjudices sont bien souvent ineffaçables. Et ceci, aussi bien dans les mouvements sectaires constitués que dans des réseaux de pratiques de soins alternatives, de développement personnel, bien être, réussite, bonheur, etc.

Au départ, il y a une rencontre entre un chercheur (de sens, de spiritualité, de consolation, de chaleur humaine, d’appartenance) et un possesseur de réponses, avide de pouvoir et d’argent, qui a su élaborer une rhétorique apparemment cohérente et attirante. Le premier se trouve affaibli du fait qu’il ignore tout de l’intention et de la stratégie néfaste du second qui repère avec finesse la quête de son futur adepte.

Depuis l’apparition, dans les années soixante-dix, des grandes organisations sectaires devenues aujourd’hui des multinationales richissimes, le phénomène s’est diversifié et probablement beaucoup développé à la faveur de l’évolution de nos sociétés, du développement d’Internet, et d’événements qui les ont déstabilisées et inquiétées, comme les attentats terroristes ou la récente pandémie. Surfant sur les aspirations de beaucoup à protéger l’environnement, à donner un sens à leur vie, à œuvrer pour la paix, de nouveaux « gourous » manipulateurs multiplient les propositions.

Nous avons la chance de vivre dans un pays où la liberté de croyances est inscrite dans la Constitution, mais force est de constater que cette liberté peut être détournée au profit d’escrocs abuseurs et que la prévention est indispensable. La protection de la dignité et la liberté de chacun, en particulier des enfants, passe par la compréhension des risques, la formation et l’information.

Après s’être beaucoup documenté, Philippe Goust a choisi la forme divertissante du roman pour alerter sur des risques qu’il sait bien réels. C’est une excellente idée !

Genèse

Quelques mois avant de commencer cet ouvrage, alors qu’en compagnie d’un ami d’enfance nous bavardions à la terrasse d’un café, celui-ci me fit une confidence tout à fait étonnante. (Nous l’appellerons Robert, c’est un homme droit et réservé qui ne souhaite pas que sa véritable identité soit dévoilée.) Mon interlocuteur se disait être victime d’une « emprise sectaire » d’un des principaux animateurs travaillant dans l’association dans laquelle il œuvrait bénévolement depuis de nombreuses années. Stupéfié par ses propos insolites, j’ai voulu en savoir plus. Les faits qu’il me révéla sont pour le moins surprenants…

Dans l’association dont Robert faisait partie, l’individu en question exerçait un pouvoir hors du commun sur le groupe. Cette forte personnalité imposait systématiquement et de façon très habile son point de vue à toute la communauté. Il s’arrangeait pour toujours avoir le dernier mot, reformulait à sa manière les opinions que d’autres avaient tenté d’émettre, faisait état de formations et d’expériences aussi lointaines qu’invérifiables pour appuyer ses prises de position. Il lui arrivait de partir dans des démonstrations fondées sur des concepts psychologiques qu’il qualifiait d’indiscutables — de fait, personne n’aurait osé les remettre en question — pour aboutir à des conclusions qui s’avéraient être souvent en opposition avec les objectifs fondamentaux de l’organisation. En fin de compte, les membres du groupe avaient renoncé à réfléchir et à penser par eux-mêmes. À quoi bon ? Durant les réunions mensuelles, tout le monde écoutait religieusement la prose du « professeur », l’ancien qui sait et qui s’exprime avec assurance d’une voix douce. Sa silhouette elle-même aidait à faire passer sa harangue : replet, ni grand, ni petit, une barbe grisonnante, la soixantaine. Il appréciait son surnom de « gros nounours ». Pour jouer le jeu et ainsi conforter son apparence joviale, il se délectait à raconter des histoires de gentils oursons dès qu’une occasion se présentait — naturellement, sans omettre d’ajouter sa propre morale au récit et ainsi satisfaire sournoisement un ultime plaisir —. Un personnage sans aucun doute narcissique. Sa voix, son physique autant que son discours inspiraient confiance. On lui aurait donné le Bon Dieu sans confession.

Je n’ai pas pu m’empêcher de demander à Robert si personne dans l’association ne s’étonnait au grand jour de cette étrange situation ou, mieux encore, n’émettait d’éventuelles protestations. Mon ami me répondit que la moitié du groupe adoptait corps et âme les théories de cet homme, acceptait ses conclusions sans même entamer une réflexion, sans discuter ; vraisemblablement ces membres-ci avaient-ils trouvé leur guide, un peu comme un troupeau suit son berger sans trop se poser de questions. Cette dépendance « consentie » correspondait tout simplement à leur attente. Quant à l’autre moitié, elle aurait bien aimé réagir pour revenir à l’ambition initiale du mouvement, mais elle n’avait envie ni de se chamailler ni encore moins de se battre — après tout, ce n’est qu’une association et le bénévolat n’a de sens que si l’on s’y fait franchement plaisir —. Ces membres-là laissaient faire, grommelaient et se lamentaient en silence. Était-ce finalement par paresse, par nonchalance, par mollesse ou tout bonnement à cause d’une surabondance de bienveillance ? Qu’importe !

Robert me confia qu’il avait pris conscience du pouvoir incommensurable de cet homme ; pour essayer de réduire son influence néfaste, il avait entrepris de s’opposer à ce prédateur chaque fois que les circonstances le lui permettaient. La dérive qu’il constatait dans le fonctionnement et dans les objectifs de l’association commençait à le préoccuper sérieusement. La tension entre lui et le « dominateur-sauveur » grandissait sans cesse. Et puis un jour, son adversaire en a eu assez d’entendre des remontrances : il dévoila son vrai visage de bourreau en montant une cabale parfaitement orchestrée contre celui qui était devenu son « ennemi ». Robert m’avouera ne pas être sorti vainqueur du conflit ouvert qui s’en est suivi. Hallucinant ? Certainement pas !

Cela sent la manipulation, ai-je fait remarquer à Robert ; désabusé, il me répondit en approuvant d’un signe de la tête. Ce qu’il me témoigna ensuite fut bouleversant. Voici quelques-unes de ses révélations.

Certaines femmes de l’association adhéraient de façon inconditionnelle aux pratiques de cet homme qu’elles avaient fini par véritablement aduler, vénérer. Toutes les occasions étaient bonnes pour partager un moment « en privé » avec le maître ; de mauvaises langues (ou non) laissaient planer des suspicions de relations sexuelles qui n’ont au demeurant jamais été vérifiées. Ces admiratrices jusqu’au-boutistes et sans vergogne n’avaient d’ailleurs pas manqué de participer plus ou moins secrètement à la machination montée par leur idole contre mon ami Robert.

Et de poursuivre : le « grand manitou » s’était doté d’un centre de réflexion perdu dans la France profonde. Les « adeptes » venaient s’y ressourcer, écouter la bonne parole. Pour gagner en crédibilité, il faisait intervenir des orateurs extérieurs, judicieusement choisis et convenablement « préparés ». Tout était sous son contrôle, le logement, la nourriture, la disposition des sièges dans la salle de conférence, l’agenda des journées, le contenu des exposés… rien n’était laissé au hasard, rien n’était gratuit.

Robert me décrivait un sexagénaire qui fut dans son jeune âge un élève studieux. Il avait obtenu son baccalauréat scientifique avec la mention « assez bien » après avoir passé une dizaine d’années dans l’enseignement catholique. S’en suivit une éducation supérieure dans une bonne école qui aurait dû lui assurer un avenir sinon brillant du moins convenable. Toutefois, n’ayant pas le niveau intellectuel du reste de sa famille — son père et ses frères sont tous sortis soit de polytechnique soit de Saint-Cyr —, il avait dû se contenter d’un petit établissement de province pour décrocher un modeste diplôme d’ingénieur. « Ces études en demi-teinte sont peut-être à l’origine du futur comportement de cette personnalité », soulignait mon ami d’enfance. Cet homme souffrait de ce manque de réussite ; il se sentait « rabaissé » et en faisait même un complexe. En réaction, il cherchait par tous les moyens et en toutes circonstances à être « le grand chef », une figure de proue, mais refusait toute responsabilité, car le maître ne s’adonne pas aux basses besognes… Celui-ci ne connut finalement qu’une triste activité professionnelle semée d’embûches dont il ne s’est jamais sorti dignement. Sa vie de couple ne fut pas plus réjouissante : chacun des époux vivait son existence dans son coin. Le côtoiement de sa femme « surdiplômée » était pour lui un rappel journalier de son infériorité, un réel supplice. Dans les faits ou au moins dans son subconscient, cet individu éprouvait un besoin irrésistible de compenser cette demi-réussite scolaire, professionnelle et sentimentale qu’il percevait, lui, le disciple de Narcisse, comme un échec complet de sa vie.

J’écoutais avec effroi Robert continuer la description de ce personnage et de son environnement ; j’adhérais petit à petit à son point de vue, peut-être avait-il effectivement raison d’évoquer une dérive ou peut-être une emprise sectaire. Tout en prêtant attention à ses explications, une multitude d’interrogations surgissaient dans ma tête. Comment un être humain instruit, à l’origine bienveillant, élevé dans une bonne famille, catholique de surcroît, certes qui n’a pas tout réussi, mais qui n’a pas non plus tout raté, a-t-il pu prendre le risque de franchir le Rubicon comme Jules César… et devenir ce qui s’apparente à un gourou ? Est-ce le fruit d’une démarche raisonnée, le résultat d’un concours de circonstances, un peu des deux ? Comment (aux dires de Robert), les membres de cette association ayant tous les qualités que l’on peut attendre d’un tel groupe, ontils apparemment pu adhérer de façon aussi passive à une pensée unique qui n’est pas la leur et se laisser, semble-t-il, manipuler de la sorte ? C’est de ces questionnements restés initialement sans réponse qu’est née l’idée d’un nouveau roman.

Écrire un livre, raconter une histoire, analyser pour comprendre et romancer… nécessitent fréquemment de se documenter et de rechercher les meilleurs ouvrages qui se rapportent au sujet traité — en l’occurrence, la psychologie des gourous — ; dans le cas présent, ces démarches ont été complétées par des rencontres avec des spécialistes des questions de manipulation au sein d’organismes d’aide aux victimes de dérives sectaires, et par des échanges avec des experts, des psychiatres, des avocats… Le monde découvert à cette occasion est effrayant, car j’en étais resté à l’emprise de quelques grandes sectes que nous connaissons tous. Même si ces gigantesques multinationales persistent et continuent souvent à se développer en maniant des sommes astronomiques, la prolifération des associations au fonctionnement douteux, la communication sans aucun contrôle par les réseaux sociaux, l’utilisation sans limites d’internet ont changé la donne… ce monde à part est aujourd’hui bien différent ; il est considérablement plus répandu que ce que l’on s’imagine. Le constat est flagrant : les groupes à dérive sectaire de taille réduite, dont les agissements n’ont rien à envier aux sectes les plus connues, foisonnent.

Il existe de multiples essais sur ces organisations et sur leur pratique, souvent très spécialisés, ce qui est un gage de professionnalisme et donc de qualité. Toutefois, le langage d’experts ne facilite pas une compréhension aisée par le plus grand nombre d’entre nous.

L’idée s’est transformée en projet : celui d’écrire un roman dans lequel le lecteur sera maintenu en haleine à chaque étape de la vie de cet homme dont la personnalité évoluera crescendo jusqu’à devenir celle d’un gourou et…

*

Aujourd’hui, Robert, je n’ai plus de doute… et vous, en aurez-vous ?

Partie I : La jeunesse

« Ma jeunesse ne fut qu’un ténébreux orage, traversée çà et là par de brillants soleils »

Les Fleurs du mal

Charles Baudelaire

Qui n’a pas eu un nounours dès le plus jeune âge ? La peluche douce et confortable comble la sensorialité du tout petit et invite aux caresses un peu comme une maman. Elle lui rappelle sa morphologie, le rassure avec sa bonhomie et son regard bienveillant, le réconforte en période de stress et de détresse. Qui n’a pas donné un ours en peluche à son enfant en pleurs avec l’espoir qu’il le saisisse et le serre très fort contre lui ?

Après quelques années, l’ourson se transforme en partenaire de jeux que l’on ne quitte plus et que l’on traîne partout. Plus tard encore, il devient le jouet avec lequel on invente des histoires, on fait grandir son imagination, mêlant le rêve et la réalité.

Beaucoup d’adultes gardent longtemps leur « doudou » ; parfois, ils acceptent de le prêter à leurs enfants ou à leurs petits-enfants. Il est hors de question de le donner, car ces grandes personnes continuent à ressentir au contact de ce petit animal les mêmes sensations de douceur, de protection et d’imagination, une réminiscence de leur enfance.

Mais voilà, dans la vie, l’ours redouble de force. Ses relations avec l’homme se dégradent inévitablement. Devenu un prédateur, il lui arrive d’attaquer les humains dans le but de se nourrir ou tout simplement de marquer son territoire.

L’ours de lune, avec sa tache blanche en forme de croissant sur le poitrail, semble bien sympathique. Il est d’apparence toute douce, cajolant, réconfortant. En fait, il est totalement imprévisible. Il peut s’avérer être féroce et dangereux. Il refuse de partager son espace de vie et utilise sa force pour assouvir son pouvoir.

Ce mammifère carnivore d’une taille impressionnante, au pelage épais autour du cou, aux membres armés de griffes, au museau allongé, misanthrope, insociable, sauvage et solitaire au fond de lui-même, ne pourrait-il pas être l’emblème universel de tous les gourous ? …

1

Région lilloise, 1977

— Secrétariat du docteur Carpentier…

— Bonjour, madame Mortens au téléphone, je voudrais prendre un rendez-vous avec le médecin.

— Madame Mortens, ça fait bien longtemps ! Comment allez-vous ? La consultation, je suppose, c’est pour votre fils aîné, Bernard ?

— Non, c’est pour moi…

— Ah bon, qu’est-ce qui vous arrive ?

— C’est-à-dire… euh…

— Ça ne me regarde pas. Vous en parlerez directement avec le docteur. Quand voulez-vous venir ? Est-ce pressé ?

— J’aimerais bien consulter le médecin rapidement.

— Vous avez de la chance, nous avions un rendez-vous ce vendredi, à quinze heures. Il vient d’être annulé. Sinon, je n’ai pas d’autres possibilités avant le milieu de la semaine prochaine.

— Le vendredi après-midi… c’est le jour où je me rends à…

— On peut se fixer mercredi de la semaine à venir, si vous préférez.

— Non, inscrivez-moi pour ce vendredi. L’entretien prévu ce jour-là peut attendre.

— C’est donc d’accord pour vendredi, à quinze heures. Au plaisir de vous revoir.

« Au plaisir ! Je m’en serais bien passé de cette consultation, mais voilà néanmoins une bonne chose de faite », se dit Marie-Emmanuelle en raccrochant le combiné en bakélite noire du téléphone. Chez les Mortens, il n’y a qu’un appareil téléphonique. Posé sur un meuble Louis Philippe dans le hall d’entrée, il est accessible à toute la famille, les conversations n’ont rien de confidentiel, c’est ainsi !

Ce jour-là, Marie-Emmanuelle est seule dans la maison située sur le Grand Boulevard qui relie Tourcoing à Lille. La « résidence » est implantée près de la voie ferrée qui surplombe l’artère bordée de platanes et la ligne de Mongy, le nom du tramway attribué en mémoire de son créateur, Alfred Mongy. Dès 1909, cette ligne raccordait Tourcoing au Croisé Laroche où se trouvent encore des champs de courses… Aujourd’hui, les trois principales villes de la métropole, Lille, Roubaix et Tourcoing, sont desservies par ce transport en commun qui passe toutes les cinq à dix minutes. Bernard dont la chambre donne sur la route ne manque pas une occasion de s’en plaindre. Le jour, il y a le martèlement rythmé des roues du tram qui « tombent » dans les espacements de dilatation entre chaque rail et vient régulièrement couvrir le bruit de fond des voitures ; la nuit, des éclairs bleus dus au glissement du pantographe sur les caténaires sous une tension de sept cent cinquante volts, parviennent en plus à éclairer toute la façade. Ils illuminent toute sa chambre.

La maison se dresse le long du boulevard tel un parallélépipède sans autre forme architecturale que la verrue qui dépasse au rez-de-chaussée, un petit auvent tenu par deux colonnes cylindriques en béton destiné à abriter de la pluie les rares visiteurs. Rien n’égaye la bâtisse, ni les murs en brique rouge ternie, ni les encadrements de fenêtre en ciment défraîchi, ni enfin le toit plat en zinc recouvrant l’ensemble.

Jean Mortens, le mari de Marie-Emmanuelle, est pourtant fier d’y habiter. Comme il aime à le rappeler, « chacun a sa chambre » ; le salon où donne la note un piano crapaud s’ouvre sur un minuscule jardin à l’arrière du domicile, la cuisine placée à côté de la salle à manger est pratique pour le service. Le séjour est assez grand pour y recevoir la famille de Jean, son frère Simon, ses deux sœurs aînées Amélie et Odile et leurs enfants, ou, plus occasionnellement, celle de sa femme originaire de Bretagne. Au sous-sol, une pièce fraîche fait usage de cave à vin, une seconde salle avec un soupirail tient lieu de chaufferie et de stockage de charbon ; un dernier petit local sans trappe n’est pas utilisé. Une maison parfaitement fonctionnelle qui correspond aux aspirations d’organisation rigoureuse de l’ancien élève de l’école polytechnique.

Jean apprécie tout ce qui est structuré, planifié, laissant peu ou pas de place à la fantaisie. Il en est de sa demeure comme de sa vie familiale. Directeur d’une agence régionale d’EDF, il quitte chaque jour que Dieu fait le domicile conjugal à bord de sa Peugeot 504, chaque matin à la même heure et, avec l’exactitude d’un métronome, revient le soir à dix-neuf heures pétantes. Il impose cet ordre quasi militaire à toute sa famille, notamment à ses trois fils, Paul, Édouard et Bernard. Chacun a ses jours, le lundi et le jeudi sont ceux de Paul, le mardi et le vendredi, ceux d’Édouard, le mercredi et le samedi, ceux de Bernard. Chaque garçon sait ainsi quand il doit dresser la table, la débarrasser et réciter le bénédicité.

Le dimanche est naturellement une journée singulière ; après la messe, toute la « troupe est sur le pont ». Les parents participent activement au fonctionnement de la maison. Ils se chargent de découper le poulet dominical, de choisir la bonne bouteille de vin dans la cave, et parfois aussi, de mettre le couvert et de déclamer la prière qui précède le repas.

Cette organisation stricte a déteint sur Marie-Emmanuelle : leçon de piano le lundi, bridge le mardi vers quatorze heures avec ses chères amies, courses à Auchan-Roncq le mercredi, gymnastique aquatique le jeudi. La semaine se termine le vendredi, jour de la visite en milieu d’après-midi à l’église Sainte-Rita où elle a l’habitude de se confesser pour recevoir le sacrement de réconciliation.

Bref, dans cette famille, tout est réglé comme du papier à musique. Ce rythme que d’aucuns pourraient trouver lassant apporte une insouciance paisible à chacun de ses membres. Personne n’en demande davantage. Étonnante programmation… Elle ne laisse aucune liberté ni aux parents pourtant instruits et cultivés ni aux enfants qui poursuivent néanmoins de brillantes études. C’est ainsi que va la vie, ou presque !

*

Le vendredi de la consultation chez le docteur Carpentier arrive. Tant pis pour monsieur le curé. Il va s’étonner de ne pas voir sa « fille » et regretter de ne pas pardonner ses péchés en lui donnant l’absolution conditionnée par quelques prières à réciter.

Le cabinet du médecin est à Roubaix ; pour s’y rendre, il faut d’abord prendre le « Mongi » jusqu’à la place de Tourcoing puis le bus en direction de Roubaix-centre, et descendre à l’arrêt « Piscine ». Dans le tram en face de Marie-Emmanuelle est assise une jeune femme. Elle tient fermement le guidon d’un landau dans lequel dort un petit bébé.

— Il n’est pas très vieux…

— Effectivement, il n’a que deux mois.

— Il est magnifique ! Comment s’appelle-t-il ?

La mère, heureuse du compliment, sourit et répond :

— Bernard.

— Comme mon fils aîné !

— Avez-vous plusieurs enfants ?

— Trois garçons.

— Oh là là ! N’est-ce pas trop dur ?

— Non, ils sont adorables. Nous nous entendons bien et formons une belle famille.

À ces mots, un nuage obscur assombrit soudainement l’esprit de celle qui se rend chez son médecin.

— Nous voilà arrivées à Tourcoing.

— Oui, bonne journée, madame.

— Excellente journée à vous également, vous avez un superbe bébé.

Et de continuer :

— Ah, mon bus est déjà là, j’ai de la chance !

— À la vérité, la vie est aussi faite de petits plaisirs sans importance apparente…, répond la mère du nourrisson en faisant un grand sourire.

Le docteur Carpentier est le médecin de famille qui a mis Marie-Emmanuelle au monde. Installé depuis longtemps dans ce qui reste un quartier populaire de Roubaix, près des corons, il bénéficie du statut de « notable » à cause de la Mercedes Diesel beige qu’il gare en face de la maison de maître dans laquelle il pratique la médecine. Trop attaché au décorum des lieux où il reçoit sa patientèle, il n’a jamais souhaité déménager. La pièce où il consulte est haute de plafond, les murs sont tapissés de papiers peints en toile de Jouy. C’est pour lui un sanctuaire. Derrière son imposant bureau en merisier est placé un aquarium géant où nagent de minuscules poissons dont les pigmentations sont renforcées par l’éclairage de lampes ultra-violet. Il a toujours considéré que ce jeu de couleurs associé au bruissement des bulles d’air aérant l’eau quelque peu verdâtre agissait comme une luminothérapie envers ses patients. Il estime que, détendus par le « son et lumière », ses visiteurs réussissaient à s’exprimer avec moins de stress. Lui-même profite parfois de l’endroit en faisant une sieste sur le canapé en cuir rangé le long de la cloison.

Arrivée largement en avance, Marie-Emmanuelle hésite à sonner ; elle a peur de passer trop de temps dans la salle d’attente. « Il n’y a rien de passionnant à consulter de vieux magazines », se dit-elle pour se justifier. « Elle, Marie Claire, Match, l’auto-journal et les autres, toutes ces revues ont été usées, souillées par les malades de passage en quête de guérison qui ont effrontément répandu leurs bactéries et leurs virus sur les pages en les tournant avec leur index moite ». Mais ce qu’elle craint aussi et surtout, c’est d’être observée par d’autres… Néanmoins, fébrile, elle se décide à y aller.

En pénétrant dans la salle d’attente, elle découvre le local entièrement vide. Les journaux traînent sur une petite table au milieu de la pièce. Les chaises paillées disposées tout autour contre les murs sont vacantes. Il n’y a personne à l’exception de la secrétaire qui, pendue au téléphone, l’a à peine vue entrer. Celle-ci s’adresse à Marie-Emmanuelle tout en raccrochant le combiné :

— Madame Mortens, vous êtes déjà arrivée !

— Désolée, je suis en avance. Je m’excuse. J’ai eu mon bus tout de suite.

— Ce n’est pas grave, le médecin a fini avec le patient précédent. Mais dites-moi, vous m’avez l’air complètement épuisée.

— Je suis simplement un peu fatiguée. Le trajet peut-être ?

— Pardonnez-moi, je ne voulais pas vous importuner… Avez-vous couru ? C’est drôle, vous avez le visage d’une femme enceinte. Ces rougeurs par endroit, une sorte d’hyper activation de la carnation de votre peau, vous avez le masque d’une personne qui va avoir un enfant. Incroyable !

À ces mots, Marie-Emmanuel attrape le bras de la secrétaire pour éviter de s’effondrer sur la moquette usée de la salle d’attente. Elle réussit tant bien que mal à s’asseoir sur la chaise la plus proche.

— Docteur, pouvez-vous venir, madame Mortens fait un malaise ?

— J’arrive, crie-t-il au travers de la porte capitonnée à peine fermée.

S’adressant à sa collaboratrice :

— Allez donc me chercher un morceau de sucre et le flacon d’alcool mentholé.

— Non, merci, répond Marie-Emmanuelle, ça va déjà mieux. Rejoignons plutôt votre bureau.

— Êtes-vous sûre, madame Mortens ?

Et voyant celle-ci hocher positivement la tête, le médecin poursuit :

— Comme vous voulez ! Prenez appui sur moi.

Le lieu fait son effet magique. Marie-Emmanuelle se trouve soudainement plus à l’aise en s’asseyant face à l’aquarium.

— Vous nous en faites des frayeurs ! Bon, racontez-moi tout !

Aucun mot ne sort de la bouche de la patiente dont le regard perdu dans l’infini ne perçoit que des taches de couleurs qui s’entremêlent sur un fond vert. Elle a tout juste entendu la question du médecin…

— Marie-Emmanuelle, que vous arrive-t-il ? En attendant, je vais prendre votre tension.

Le docteur déballe son stéthoscope et saisit son chronomètre.

— 10/6, ce n’est pas beaucoup. Dites-moi, pourquoi avez-vous demandé ce rendez-vous ? Avez-vous eu d’autres malaises ? Êtes-vous particulièrement fatiguée ? Comment dormez-vous ? Avez-vous des troubles urinaires ? Vous savez, cela n’a rien de surprenant chez une femme qui vient de franchir la quarantaine.

— Non, je me sens bien, mais…

— Quelque chose vous préoccupe-t-il ? Je vous ai mise au monde et depuis votre naissance, je vous ai toujours suivie. Il n’y a aucune raison de ne pas me parler simplement. Alors, que se passe-t-il ?

— Mes règles ont du retard, plusieurs jours. Ça n’était jamais arrivé.

— Je comprends, mais encore une fois, cela n’a rien d’étonnant à votre âge. Néanmoins, vous prenez des précautions, n’est-ce pas ?

— Bien sûr, nous comptons les jours, je mesure ma température.

— C’est tout ?

— Oui, notre mère l’Église nous interdit l’utilisation d’ustensile ou de médicaments. L’Humanae Vitae de juillet 1968 condamne toute forme de contraception.

Le médecin regarde la femme qui est devant lui avec stupéfaction, attention et compassion.

— Vous n’êtes pas sans savoir que nous sommes croyants et pratiquants. Nous n’avons jamais eu de problème.

Le docteur Carpentier passe sa main droite dans ses cheveux grisonnants. Il prend un peu de recul et demande à sa patiente :

— Bon, mais n’auriez-vous pas récemment changé votre protocole ? Je veux dire…

— Je comprends votre question, docteur, voilà pourquoi je suis inquiète. Je vais vous expliquer. Avec Jean, nous sommes allés au mariage d’une nièce, adorable… la fille d’Odile. Toute la famille était présente, y compris Simon, le cadet de Jean. Il participe rarement à ce genre de fête.

— Il est très différent de son frère, celui-là.

— En réalité, ils n’ont rien de commun. Simon n’a pas beaucoup de moyens, car à la suite d’études calamiteuses, il a plutôt raté sa carrière professionnelle. Une exception dans notre entourage.

— Il n’a pas eu non plus une vie sentimentale exemplaire. Que je sache, il est divorcé ?

— Non, il ne s’est jamais marié.

— Je croyais !

— Je voulais dire, vraiment marié, à l’église.

— Soit !

— Toujours est-il que l’organisation du mariage de ma nièce fut parfaite. Je ne sais pas pourquoi, mais cette cérémonie nous a quelque peu bouleversés, tant d’amour dans les yeux de ces deux jeunes gens, l’ambiance festive… Nous avons certainement abusé des boissons, je ne me souviens plus de tout, sauf que le soir, nous avons peut-être pris un risque, la période d’ovulation…

Effondrée, pleurant toutes les larmes de son corps, Marie-Emmanuelle ne parvient pas à terminer sa phrase.

— Il est trop tôt pour arriver à une conclusion. Je ne dis pas cela pour vous rassurer, madame Mortens, mais parce que c’est ainsi. Voilà comment nous allons procéder. Nous allons demander une analyse d’urine ce qui nous permettra d’y voir clair, je vais aussi vous prescrire une analyse de sang, car la dernière remonte à plus de six mois. Et puis on se reverra quand on aura les résultats.

— Votre opinion serait-elle que…

— Bien sûr que non, même si en tout état de cause, on ne peut pas l’exclure totalement. Je vous connais bien, vous êtes cartésienne, vous aimez tirer des conclusions sur des faits, pas seulement sur des impressions ou des données partielles. Qu’en penserait votre mari polytechnicien ? Vous lui en avez parlé, n’est-ce pas ?

Gênée par cette question évidente, mais qui l’a surprise, Marie-Emmanuelle répond un peu froidement :

— Non !

— Rien ne presse. Attendons les résultats des analyses et d’ici là, essayez de vous reposer. Je vais également vous prescrire un calmant léger sans effet secondaire ni danger. Prenez-le !

— Merci docteur, à bientôt.

En sortant du bus sur la Grand-Place de Tourcoing, avant de reprendre le tramway pour rejoindre son domicile, Marie-Emmanuelle entre dans une pharmacie. Elle achète le remède ordonné par son médecin et questionne l’homme en blouse blanche portant l’insigne des pharmaciens :

— Ce n’est pas trop violent ?

— Non, c’est l’anxiolytique le moins fort que nous vendons.

— Bon.

— Pour autant, ne dépassez pas la dose prescrite !

— Je ferai attention.

Quittant l’officine, elle met le sachet dans la poche de son imperméable en popeline tout en se demandant si elle fera usage du médicament. Après tout, le docteur a l’air confiant, pourquoi s’inquiéter inutilement, à quoi bon s’intoxiquer quand on peut l’éviter ?

Arrivant chez elle, Marie-Emmanuelle aurait aimé que « ses » hommes soient rentrés. Il est encore trop tôt. Elle en profite pour préparer un bon petit dîner. Le premier à se manifester est Jean, son mari :

— Les enfants ne sont pas encore revenus du collège ?

— Si, mais tu sais comme ils sont, ils montent directement dans leur chambre faire leurs devoirs. Ils sont sérieux !

Jean se retourne vers sa femme.

— C’est bizarre, tu m’as l’air plus en forme que ce matin. C’est certainement la confession. Tu devrais te rendre à Sainte-Rita plus souvent.

— Tu dois avoir raison, se confesser fait du bien, tout au moins, parler de ses problèmes à un tiers hors du cercle familial.

— L’abbé Leclerc est vraiment quelqu’un de sympathique, il est rassurant.

Puis se rapprochant de l’escalier, le père d’une voix puissante s’adresse à son fils :

— Édouard, c’est ton jour !

Et du premier étage, quelqu’un répond :

— Je sais, j’arrive !

Alors que le repas va commencer, l’aîné, de service ce soir-là, partage le bénédicité avec les autres convives :

— Bénissez, Seigneur, la table si bien parée, emplissez aussi nos âmes affamées, donnez à tous nos frères de quoi manger et apportez-nous le réconfort dont nous avons tous besoin.

2

Le temps paraît toujours très long quand on est dans l’attente d’un résultat qui n’arrive pas aussi rapidement qu’espéré. Marie-Emmanuelle ne s’est pas encore déterminée à parler de sa cachotterie à son mari, « à quoi bon ? », se dit-elle, « ce retard n’est peut-être qu’une fausse alerte ! » Pour autant, vivre dans le mensonge sur son activité réelle de vendredi dernier la met terriblement mal à l’aise. « Vivement que je sache ! »

Le mercredi arrive ; aucune nouvelle. « Ça n’est pas bon, il doit y avoir un problème, le docteur ne doit pas oser m’annoncer que je suis enceinte… », ressasse-t-elle. Marie-Emmanuelle ne cesse de ruminer des idées noires. Deux jours auparavant, pour se soulager et n’y tenant plus, elle s’était finalement décidée à prendre à la dérobée l’anxiolytique prescrit par son médecin ; le pharmacien avait raison, c’est un produit très léger à tel point que les effets recherchés ne sautent pas aux yeux…

Toujours aussi angoissée, elle se résout à téléphoner au cabinet médical :

— Bonjour ! C’est madame Mortens.

— J’avais reconnu votre voix, répond la secrétaire sur un ton enjoué ; je voulais justement vous appeler. Le docteur m’a dit que nous aurions les résultats demain matin, on sera jeudi si je ne me trompe pas. Il m’a demandé de vous proposer un rendez-vous vers treize heures trente, donc avant l’heure normale des consultations. C’est exceptionnel ! Il vous aime bien ! Est-ce que ça vous va ?

— C’est parfait. J’étais très inquiète. Cette proposition répond pleinement à mon attente. À vrai dire, vous ne pouvez pas savoir comme elle me soulage ; vous remercierez chaleureusement le docteur Carpentier de ma part.

*

Le lendemain, la durée pour se rendre au cabinet du médecin est interminable. En arrivant à Tourcoing, Marie-Emmanuelle voit le bus pour Roubaix partir sous ses yeux. Heureusement qu’elle est en avance. « Mauvaise journée, ça commence mal ! », déduit-elle.

L’autobus suivant approche enfin, il est quasiment vide. Personne à dévisager, impossible de s’abandonner à porter une appréciation sans intérêt sur une tenue vestimentaire démodée, l’embonpoint excessif d’une passagère ou les gros titres d’un journal lu par un inconnu… Le trajet s’éternise et lui laisse le temps de réfléchir, « que va-t-il m’annoncer, et si ? ». Le ronronnement du moteur diesel met Marie-Emmanuelle dans un état de demi-sommeil. « Prochain arrêt, Piscine » informe le conducteur dans son micro ; « me voilà enfin à destination, ce n’est pas trop tôt ! », se dit-elle soulagée mais toujours aussi angoissée. En descendant du bus, elle aperçoit le docteur en train de sortir de sa Mercédès beige. Elle lui fait signe.

— Bonjour madame Mortens ! On arrive en même temps. J’étais un peu inquiet, ma secrétaire ne commence qu’à quatorze heures.

— J’aurais sonné !

— Évidemment…, répond-il en souriant. Allez-y, entrez, madame Mortens. Vous savez où est la salle de consultation, installez-vous. Le temps de me laver les mains et je suis à vous.

Le docteur rejoint sa patiente assise face à l’aquarium. Elle serre fermement de ses dix doigts son sac Longchamp posé sur ses genoux, prête à écouter le verdict.

— Comme prévu, nous avons reçu les résultats ce matin. Ils sont clairs.

Le médecin regarde Marie-Emmanuelle dans les yeux avec bienveillance.

— De nos jours, une femme peut avoir sans problème des enfants à quarante ans. Il faut simplement s’accorder un peu plus de suivi.

Silence.

— Voulez-vous dire que je suis enceinte ?

— Oui, c’est cela. Les taux de bêta-hCG — l’hormone sécrétée en cas de grossesse — qui ont été relevés dans les urines et dans le sang ne nous permettent pas d’en douter. Soyez rassurée, ce n’est médicalement pas une difficulté. Cependant, j’ajouterais que si vous ne vouliez pas garder l’enfant pour des raisons personnelles, les récentes lois Weil vous autoriseraient à vous en séparer en toute légalité.

Silence de plomb.

— En France. C’est quand même…

— Vous n’y pensez pas un seul instant, docteur ! L’avortement est définitivement contre mes croyances ; devrais-je vous rappeler que je suis une catholique pratiquante et fière de l’être ?

— J’en ai naturellement conscience, je vous connais bien. Toutefois, au sein de l’Église catholique, certains prêtres se posent la question du moment exact où un embryon est infusé d’une âme.

Silence monacal.

— Êtes-vous croyant, docteur ?

— Oui, mais peut-être pas autant que vous, Marie-Emmanuelle ; avec un aussi beau nom de baptême qui allie le prénom de la mère de l’enfant à celui de son fils, je ne peux pas rivaliser. Cela dit, même un jésuite s’interroge sur ce sujet. Attendez que je me souvienne, comment s’appelle-t-il déjà ?

— Je ne vois pas de qui vous voulez parler, un membre de la Compagnie de Jésus qui prendrait parti pour l’avortement, c’est scandaleux !

— Je n’ai pas dit cela. Patientez un peu, ça va me revenir ! Ça y est, c’est le père Philippe Julien, un disciple de saint Ignace de Loyola ; il avait intégré un groupe de réflexion éthique auquel participaient aussi des dominicains.

— Avec eux, on peut s’attendre à tout. Et alors, quel est le fruit de leurs méditations collectives ?

— La question à laquelle personne ne peut réellement répondre est la suivante : à quel moment l’âme rejoint-elle le fœtus ? Certains évoquent maintenant les premiers battements du cœur.

Silence.

— Un avortement, vous n’y pensez pas ! Docteur, quelle que soit votre argumentation, vous me décevez terriblement.

— Calmez-vous, Marie-Emmanuelle ! En tant que médecin, il m’appartient de vous informer, rien de plus, surtout pas de vous influencer. Voyez-vous, il me semble qu’au-delà de votre foi que j’admire, une réflexion s’impose, car elle vous concerne, vous et votre famille.

C’est sur ces mots échangés avec fermeté et bienveillance que prend fin la rencontre entre le praticien et sa patiente. Durant le trajet de retour, Marie-Emmanuelle éprouve un soulagement, celui d’être sortie du doute et d’y voir enfin clair, mais aussi une inquiétude vis-à-vis de son entourage, comment vont réagir son mari et ses garçons ? Le docteur Carpentier a raison, ce sujet concerne la cellule familiale dans son intégralité. Comment l’annoncer ? « Je vais en parler demain à l’abbé Leclerc, voilà une sage décision ! »

*

L’église Sainte-Rita se trouve à moins de vingt minutes de marche du domicile des Mortens, ce qui en général laisse juste le temps de songer une dernière fois aux péchés à avouer durant la confession. « Cette foisci, pas question de tout raconter… », se dit-elle.

Ce vendredi après-midi, la maison du Seigneur est pratiquement vide. Les pas de Marie-Emmanuelle résonnent sur le sol pavé de marbre anthracite jusqu’à l’isoloir. C’est là que l’abbé Leclerc reçoit les pécheurs les uns derrière les autres et leur donne l’absolution ; d’ordinaire, quelques fidèles attendent leur tour patiemment tandis que d’autres font pénitence. Aujourd’hui, il n’y a personne.

— Bonjour mon Père !

— Bonjour Marie-Emmanuelle ! Je ne vous ai pas vu la semaine passée…

— Je regrette, mais j’ai eu un empêchement ; j’aimerais d’ailleurs vous en parler.

— Prenez votre temps, vous êtes apparemment la dernière.

— Je ne sais pas par où commencer. Tout est si simple et si compliqué.

— C’est souvent ainsi la vie ! Et si vous alliez à ce qui vous semble l’essentiel, il n’est certainement pas nécessaire de rentrer dans les détails.

Silence, un ange passe, chargé d’un message… « Dévoile ton secret pour apaiser ton âme ». Rassemblant toutes ses forces, Marie-Emmanuelle lâche d’un seul trait à voix basse, honteuse :

— Je suis enceinte. J’attends un enfant que je n’ai pas souhaité, que nous n’avons pas voulu. Mon mari n’est pas au courant. Je lui ai menti pour cacher un rendez-vous chez le médecin vendredi dernier — c’est pour cela que je ne suis pas venue vous voir —. Je me sens complètement perdue ! Qu’ai-je fait au Bon Dieu pour mériter cela ?

À la fin de cette confession, elle éclate en sanglots et poursuit :

— Mon Père, aidez-moi !

— Je comprends que vous puissiez ressentir le moment présent comme une épreuve. Je connais bien votre famille, votre belle famille. J’ai baptisé vos trois garçons, ne sont-ils pas magnifiques ?

— C’est vrai !

— Votre mari, très croyant lui aussi, a suivi un parcours universitaire de haut niveau. Nul doute que, face à cette situation, cette formation contribuera à provoquer chez lui une réaction rationnelle.

— Rationnelle ?

— Oui, c’est une épreuve à laquelle Dieu vous soumet, il faut l’accepter, en vous rappelant tous les moments de bonheur vécus avec vos trois fils. Une naissance s’avère toujours être une période merveilleuse. Vous allez donner la vie, peut-être cette fois-ci aurez-vous la chance d’avoir une fille, je vous le souhaite. J’espère que pour vous la question n’est pas de garder ou non cet enfant ?

— Je veux évidemment conserver ce bébé !

— Alors, vous connaîtrez, vous et votre mari, au moins autant de bonheur qu’avec vos trois premiers garçons, cela ne fait aucun doute. Donc, la difficulté que vous rencontrez ne concerne pas le futur, mais l’instant présent.

— Vous avez totalement raison, mon Père.

— La question que vous vous posez est « comment annoncer cet évènement à mon entourage ? » Le plus simple, croyez-moi, sera le mieux. « Je suis enceinte et la famille va s’agrandir, remercions Dieu de nous confier cette nouvelle mission. »

— Peut-être, mais nous ne le voulions pas !

— Qu’en savez-vous réellement ? Vous n’en avez certainement pas discuté ouvertement avec votre conjoint. Pour autant, ne vous arrive-t-il pas de regarder Paul, Édouard et Bernard avec la nostalgie du temps où ils étaient petits ? Êtes-vous sûre que votre mari et vous, dans votre subconscient, vous n’avez jamais désiré un enfant de plus, une fille ? Qu’importe la réponse, vous êtes dans la situation dans laquelle votre famille attend un heureux évènement. Je vous conseille de l’annoncer tout naturellement. Vous n’avez pas à culpabiliser.

Après un temps de silence que Marie-Emmanuelle a utilisé pour analyser la recommandation du prêtre, quelque peu soucieuse, l’épouse, la mère des trois garçons réplique :

— Le dire simplement, mais à quel moment ? Je ne me vois pas réunir tout le monde pour faire une déclaration solennelle, « venez tous ! Maman a une information importante à vous communiquer, vous allez avoir un petit frère ou une petite sœur ! »

— Vous avez raison, ce n’est assurément pas la méthode adéquate. Je vous suggère de profiter d’une circonstance où vous êtes habituellement rassemblés, un moment convivial et calme.

— Hum !

— Voilà ma fille, je prierai pour vous, pour vous aider dans cette démarche. Soyez-en persuadée, vous apportez la bonne nouvelle !

La confession se termine par une bénédiction de l’abbé Leclerc qui a réussi par ses paroles chrétiennes pleines de bon sens à réconforter Marie-Emmanuelle, du moins pour l’instant. En rentrant chez elle, la mère de famille entonne des alléluias, libérée du fardeau que le prêtre lui a ôté avec une grande générosité… mais tout en glorifiant Dieu et ses saints, celle qui a conçu ce bébé éprouve au fond d’elle-même un sentiment de honte dont elle seule connaît la vraie raison.

Dix-neuf heures, Jean de retour au domicile surprend sa femme en train de chantonner dans la cuisine.

— Dis donc, chérie, ce jour de la semaine est décidément le meilleur pour toi ! Il y a longtemps que je ne t’avais pas entendu chanter de la sorte. C’est le père Leclerc qui te fait cet effet ? Tu devrais aller le voir plus souvent.

— Tu as raison, mon amour, mais veux-tu bien rappeler une fois de plus à Édouard qu’on est vendredi ?

*

Le dimanche qui suit est le jour de la messe. L’office est célébré à l’église Sainte-Rita par le père Leclerc. Arrive le moment de la communion qui met face à face le prêtre et Marie-Emmanuelle.

— Le corps du Christ.

— Amen, j’annoncerai ce midi.

— Que Dieu vous garde et vous protège.

Et au début du repas, Marie-Emmanuelle prononce le bénédicité :

— Bénissez le Seigneur notre Dieu et prêtez l’oreille à l’écho de sa louange, il a réservé mon âme pour la vie et n’a pas laissé chanceler mes pieds. Béni soit le Seigneur qui va nous permettre d’accueillir dans notre belle famille une nouvelle âme dans environ neuf mois.

3

Après quelques instants qui paraissent interminables à Marie-Emmanuelle, c’est Édouard qui choisit de s’exprimer en premier :

— En voilà une excellente nouvelle !

Immédiatement, ses frères et son père acquiescent. Tout le monde applaudit. La joie manifestée est à la fois sincère et profonde.

Marie-Emmanuelle ébahie regarde les quatre hommes autour de la table. Elle est soulagée ; arrive du fond de son cœur un grand « merci ». Elle qui craignait cet instant ne peut retenir ses larmes. « L’abbé Leclerc avait raison en prônant un discours simple formulé à un bon moment », pense-t-elle intérieurement.

Jean lui tend un mouchoir. Ému, il prend la parole :

— C’est merveilleux, ma chérie ! Cette future naissance nous ouvre tellement de perspectives, elle rajeunit toute notre famille. Il va falloir trouver un nom pour notre fille, ce sera une fille, n’est-ce pas ? Réorganiser le fonctionnement de la maison, reconsidérer l’attribution des chambres, peut-être acheter une nouvelle voiture…

Tout en pensant de nouveau à l’abbé Leclerc qui voyait de la rationalité chez son mari, l’épouse encore toute secouée répond :

— J’aimerais bien que ce soit une fille, moi aussi ; statistiquement, ça devrait être une fille. Je me suis dit que nous pourrions l’appeler « Michèle », le prénom de ma mère, complétée par Françoise, le prénom de ta maman, Jean.

Paul se lève de table, suivi du regard réprobateur de son père stupéfié par ce geste considéré comme inconvenant. Il s’installe au piano et entonne :

Michelle, ma belle, these are words that go together well*…

L’air des Beatles est repris en cœur par toute la famille accompagnée par Paul au clavier.

— Bravo, mon garçon, tu nous étonneras toujours ! déclare le papa surpris et admiratif.

Et puis c’est au tour de Bernard de s’exprimer :

— Je partage avec vous ce bonheur, bienvenue à Michelle ! Je suis néanmoins un peu triste, car dès l’année prochaine je vais quitter ce domicile familial pour être pensionnaire à Versailles, je ne passerai pas beaucoup de temps avec ma future sœur… Vous avez de la chance. De mon côté, c’est sûr, je ne manquerai pas de me rattraper pendant les vacances.

— C’est vrai pour moi aussi, avec un an de décalage, déclare Édouard.

— Finalement, c’est moi qui vais profiter le plus de ma petite frangine, conclut Paul.

— Mes grands garçons, vous avez raison tous les deux, tant pis pour vous, mais c’est ainsi, et tant mieux pour Paul. Je pense en outre que ce sera l’occasion pour Bernard de monter d’un étage et de s’installer dans ce qui est aujourd’hui mon bureau — désolé, c’est encore du côté rue ! — pour laisser sa chambre actuelle à « Michelle ».

— Bien sûr, répond-il, ce n’est que pour une année. Il est préférable qu’elle soit au même étage que vous.

Le repas se poursuit ainsi, chacun tire des plans sur l’avenir avec la nouvelle petite… Après le dessert, Jean et Marie-Emmanuelle se retrouvent enfin seuls.

— Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux, ma chérie !

— Très honnêtement, je me faisais du souci, je me demandais comment notre « clan » si soudé allait réagir, ce n’était pas évident. Le père Leclerc m’a bien aidé !

— Je m’en doute et je comprends mieux ton attitude… J’imagine que tu as consulté le docteur Carpentier ?

— Oui, c’est lui qui m’a confirmé que je suis enceinte, après avoir reçu les résultats des analyses qu’il m’avait ordonnées.

— Et ?

— Veux-tu me demander si à mon âge, attendre un enfant peut s’avérer dangereux ?

— Tout à fait, je n’osais pas…

— Ne te fais pas de souci, le docteur m’a précisé qu’une grossesse à quarante et un ans est maintenant parfaitement maîtrisée sur le plan médical. Il faut simplement un suivi plus strict. C’est normal.

— Tu me rassures !

— Il m’a également dit que nous n’étions pas obligés de garder le bébé…

— C’est complètement stupide, je pensais qu’il nous connaissait mieux.

— Ne lui tient pas grief ! Si j’ai bien compris, il doit nous informer. Au fond de lui-même, il anticipait notre décision.

Et c’est ainsi que commence une période euphorique de compliments adressés aux futurs parents, de déménagements et d’aménagements du domicile pour la petite fille à venir… Certes aussi une phase de questionnement pour les trois garçons qui voient arriver une petite sœur beaucoup plus jeune qu’eux. Sous la direction de Jean, tout est reconsidéré : une nouvelle organisation pour réduire le plus possible la fatigue de Marie-Emmanuelle, un planning refondu qui limite ses déplacements et intègre maintenant des visites de suivi chez le médecin, des analyses en laboratoire…

*

Le premier trimestre s’achève. La future maman a rendez-vous chez son médecin.

— Marie-Emmanuelle, il est possible de réaliser une première échographie, car nous arrivons à environ douze semaines d’aménorrhée ; en tout cas, nous ne devrions pas en être très loin. Elle n’est pas obligatoire, mais en tant que médecin, j’ai l’habitude de la recommander. Qu’en pensez-vous ?

— Très volontiers. Jean et moi, nous en avons déjà parlé ; je vous précise tout de suite que nous ne voulons pas connaître le sexe de l’enfant.

— C’est de toutes les façons un peu trop tôt. Ce sera pour la prochaine fois, dans deux mois, si vous le souhaitez, naturellement ! Je vous ai préparé une ordonnance pour le centre de radiologie.

Sur la feuille remise par le médecin, Marie-Emmanuelle parvient à déchiffrer : « Échographie d’un fœtus de douze semaines ».

— Je vous conseille d’aller faire cet examen à la clinique du Croisé Laroche, ils viennent d’acquérir un matériel extrêmement performant qui délivre de belles images ; pour autant, ne vous attendez pas à voir une photo, elles sont toujours en noir et blanc et il faut encore faire preuve d’imagination.

— Merci ! Je vais prendre rendez-vous dès que possible.

En retournant chez elle, Marie-Emmanuelle pense à ce premier contact avec son enfant qu’elle aimerait partager avec son mari. La pendule de la cuisine sonne sept coups, Jean ne va pas tarder à rentrer. Exceptionnellement, celui-ci n’est pas à l’heure.

— Tu es en retard, mon chéri.

— Je ne sais pas pourquoi, le boulevard était complètement bouché, y compris les voies latérales. Comment vas-tu ? As-tu consulté le médecin ?

— Il m’a auscultée cet après-midi. Je me porte bien. Je vais bientôt passer ma première échographie. Voudras-tu m’y conduire ?

— Naturellement, je me demande à quoi ressemble notre fille.

— Le docteur Carpentier m’a conseillé de choisir la clinique du Croisé Laroche, ils ont du bon matériel. Toutefois, m’a-t-il prévenue, il ne faut pas s’attendre à voir des photos précises.

— Je t’accompagnerai volontiers.

Le rendez-vous pris, les deux époux arrivent surexcités au Croisé pour cette première échographie comme s’ils n’avaient jamais eu d’autres enfants. C’est merveilleux : au-dessus de la table d’examen, un écran de télévision cathodique montre des formes dans toutes les nuances de gris qui se déplacent en fonction de la position de la sonde. L’opérateur remet régulièrement du gel de contact sur le ventre dénudé de Marie-Emmanuelle afin d’améliorer la qualité de l’image.

— Vous êtes enceinte depuis trois mois, n’est-ce pas?

—Oui, je suis impatiente de découvrir mon petit bout de choux !

— J’espère que vous ne serez pas trop déçu, à la première séance, il faut de l’imagination.

— Le docteur Carpentier m’a prévenu !

— Toutefois, cette machine est récente et plus performante que la précédente. Voyons, c’est par ici.

L’écran montre des images qui bougent et que les époux ont du mal à interpréter. L’opérateur reste silencieux. Il fige la vue de temps en temps et ajuste les réglages ; avec un mètre électronique, il prend consciencieusement les dimensions de taches plus sombres.

— Qu’est-ce que vous a exactement prescrit votre médecin ?

— Une échographie, répond Marie-Emmanuelle en souriant tellement elle trouve cette question saugrenue.

— Un instant, je vais relire l’ordonnance.

Les époux se demandent ce que cette prescription aurait pu spécifier de plus : « Échographie d’un fœtus de douze semaines. »

De retour, l’opérateur reprend son observation en la commentant :

— Voyez-vous, le but de cet examen est, au-delà de donner le plaisir aux futurs parents d’apercevoir pour la première fois leur enfant ou leurs enfants, quand il s’agit de jumeaux…

— Ce n’est pas réellement facile de discerner notre enfant !

— S’il vous plaît. J’aimerais continuer. L’objectif est de mesurer aussi précisément que possible la taille du ou des fœtus.

— Il est vrai que c’est impressionnant de regarder notre bébé sur cet écran même si, comme je vous le disais à l’instant, il faut faire preuve d’imagination. Dans le cas de jumeaux, ça doit être encore plus compliqué.

— Ce que j’essaie de vous dire, c’est que dans votre cas, on les distingue bien !

— Voulez-vous dire que j’attends des jumeaux ?

— Tout à fait !

— C’est stupéfiant, le docteur ne me l’avait pas dit !

— Il ne le savait pas, c’est souvent à la première échographie que l’on découvre la présence d’un second enfant. Je suis désolé de vous avoir annoncé cette bonne nouvelle peut-être un peu brutalement.

— Pas de problème, mais pour une surprise, c’en est une !

— Je vous rassure, tout va bien, les fœtus ont des tailles normales. Je vais envoyer les clichés à votre médecin avec lequel je vous conseille de prendre rendez-vous pour qu’il vous informe plus précisément des précautions supplémentaires à prendre. En sortant, la secrétaire vous remettra aussi les meilleures images.

Le trajet en Mongi jusqu’au domicile est direct, moins de quinze minutes, juste le temps de jeter un coup d’œil aux photos.

— Cette nouvelle est fabuleuse ! Comment allons-nous nous organiser ?

— Décidément, notre famille va s’agrandir. Tu as raison, il va falloir revoir nos dispositions. On installera les jumelles dans la même chambre au premier. Par ailleurs, nous allons devoir acheter un landau à deux places, il y a certainement moins de choix !

— Tu es extraordinaire, Jean, toujours ton côté pratique. Pour moi, c’est sidérant, les bras m’en tombent !

— Cette situation est déstabilisante. Pourra-t-on donner autant d’amour et d’attention à chacune de nos deux filles ?

— Quand allons-nous annoncer cette bonne nouvelle aux garçons ?

— Je te propose d’en parler dès ce soir au repas. Nul doute qu’ils seront aussi surpris que nous.

*

La journée s’achève, les deux parents enthousiastes et surexcités ont plein d’idées dans la tête qui viennent bousculer leurs prévisions. Commence un autre voyage de six mois durant lesquels la réalité d’avoir des jumeaux va s’installer petit à petit ; il va falloir composer avec cette nouvelle donne au-delà du fantasme.

À peine le bénédicité choisi par Paul terminé, Jean prend la parole ainsi qu’il en avait convenu avec sa femme.

— Nous avons une nouvelle importante à vous communiquer.

— J’espère que ça ne concerne pas une fois de plus « Michelle », fait remarquer Bernard.

Stupéfaite de cette remarque, Marie-Emmanuelle demande sèchement :

— Pourquoi dis-tu cela ?

— Depuis un trimestre, il n’y en a plus que pour elle, tout comme si nous, les trois garçons, nous n’existions plus. Je suis en train d’élaborer mes dossiers d’admission en école préparatoire, à Ginette, et personne ne s’y intéresse ! Et ce qui est vrai pour moi l’est autant pour mes frères.

— On est saturé ! ajoute Édouard.

— Cette petite fille est la bienvenue, même si elle arrive avec beaucoup d’années d’écart avec nous. A-telle seulement été initialement désirée ? Ça ne nous regarde pas, mais pour autant, on aimerait ne pas être oubliés, surenchérit Bernard.

— Est-ce que toi aussi, Paul, tu ressens ce qui est perçu par tes frères comme un abandon, interroge le père des trois fils ?

— C’est clair, on ne compte plus dans cette famille. Un ange passe avec des ailes grises…

— Nous découvrons vos sentiments. Nous aurions pu en parler sans polémiquer dans d’autres circonstances…

— C’est toi qui l’affirmes, mais nous n’avons plus l’impression d’être écoutés dans cette maison !

— Je viens de dire que j’avais pris note de votre remarque… Désolé si vous avez éprouvé une sorte d’éloignement. Peut-être sommes-nous, votre mère et moi, effectivement trop… comment le formuler ?... préoccupés par l’arrivée de Michelle dans la famille, dont acte !

Marie-Emmanuelle a suivi cet échange révélateur d’un profond malaise. Elle est au bord des larmes, ce dont se rend compte Paul :

— Navrés, maman, mais nous avions besoin d’exprimer ce que nous avions sur le cœur. Le moment est peut-être mal choisi…

C’est Jean qui répond :

— Effectivement, nous aurions pu en discuter à une autre occasion. Nous voulions vous annoncer, Marie-Emmanuelle et moi, que Michelle viendra au monde avec une sœur jumelle.

— Décidément, on va de surprise en surprise dans cette maison ! L’arrivée de Michelle avait en soi quelque chose d’ahurissant, et à présent on apprend que notre mère attend des jumelles, c’est tout simplement étourdissant ! s’exclame Bernard en quittant la table, accompagné par ses frères.

— On est bien loin de l’expression d’une joie partagée. L’abcès est crevé, il va falloir maintenant reconstruire en tenant compte de l’avis de tous, fondé ou non, chuchote Jean en consultant du regard son épouse.

— Chéri, essayons de les comprendre, tous ces bouleversements sont déjà importants pour nous, alors pour eux, tu imagines !

— Je suis d’accord…

— Malgré tout, nous aurions dû être plus attentifs et ne pas découvrir brutalement un contexte aussi conflictuel. Mais maintenant que les choses sont dites, je suis convaincue, nous avons de bons garçons, la situation va se calmer. Ils finiront par accepter l’agrandissement de notre famille, laissons du temps au temps.

Les jours qui suivent apportent un peu de sérénité aux habitants de la maison du Grand Boulevard. L’orage est passé. Ceux-ci ne retrouvent toutefois pas leurs marques initiales ; la crise persiste même si personne ne veut aborder le sujet de front.

— Peut-être devrais-tu en parler au père Leclerc et pourquoi pas aussi au docteur Carpentier ?

— Je n’y manquerai pas.

Le doute qui habite Marie-Emmanuelle la ronge de l’intérieur, lui fait perdre confiance en elle-même. « Quelle histoire stupide », se dit-elle, mal à l’aise. « Comment demander conseil sans dévoiler les sentiments profonds qui n’appartiennent qu’à moi et à moi seule ? »

(*) Michelle, ma belle, ces mots vont bien ensemble…

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