La Badine des fous - Céline Huet - E-Book

La Badine des fous E-Book

Céline Huet

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Beschreibung

Suivez le périple d'hommes et de femmes condamnés à l'esclavagisme sur l'Ile Bourbon.

1731. Le négrier La Badine jette l'ancre en baie de Saint-Denis. Dans ses cales, des hommes et des femmes originaires du Mozambique et destinés à la servitude sur les habitations de l'île Bourbon. Parmi eux, Natoumbé, Mayaté et trois autres survivants d'une traversée qui n'a laissé personne indemne, seront rapidement achetés par le sieur Grondaint, un colon établi à Sainte-Suzanne. Déracinés, dépossédés de leur identité, comment surmonteront-ils traumatismes et peur de l'inconnu ? Où trouveront-ils la force et le courage de continuer à vivre sur cette terre bourbonnaise ?

Embarquez dans un récit historique poignant qui fait apparaitre la folie de la traite négrière au XVIIIe siècle. Ce roman a obtenu le prix découverte "adulte" 2019 au salon du livre "Réyoné".

EXTRAIT

En s’imaginant son ami au milieu d’une marée d’enfants, un sourire apparu sur les lèvres de Mayarosa. Natoumbé et elle-même le considéraient à la façon d’un père. Jusqu’à aujourd’hui, il avait pourtant juré haut et fort qu’il refusait d’avoir des enfants, ces autres maillons des chaînes, qui seront des enfants d’esclaves. Puis esclaves à leur tour. Un enchaînement sans fin. L’idée d’être obligé de s’en débarrasser pour les soustraire aux fers l’exaspérait à chaque fois.
Lisait-elle dans ses pensées ? Rosemarie enchaîna d’un coup :
« Un philosophe, notre Joseph ! Devine ce qu’il m’a affirmé : les p’tits babas symbolisent l’espérance, il en faut pour garder l’envie de se réveiller le matin. Joseph a toujours été discret sur ses enfants restés dans son pays. A-t-il laissé une femme là-bas ?
— Je ne sais pas, maîtresse. Personne ne connaît sa vie d’avant. Joseph papote des heures sur la pluie ou le soleil. Mais il se referme comme un poing dès que l’on évoque son passé.
— Il est un peu comme toi, alors. Mais pour toi, je ne parlerai pas de poings. Toi, tu chantes quand la grisaille arrive, et ça s’entend. Et, j’ai remarqué, ton seau déborde quand tu crois que personne ne t’observe… »
Mayarosa baissa les yeux. Elle avait la sensation que Rosemarie déchirait son linge et la mettait à nu, qu’elle scrutait sur son visage les secrets qu’elle s’obstinait à oublier.
« Mais qu’y a-t-il, Mayarosa ? »
L’esclave gardait les paupières baissées.
Voulant dissiper la gêne qu’elle avait provoquée, Rosemarie continua de plus belle. Fidèle et Albert, les inséparables, elle les avait aperçus, ils sortaient du même logement et portaient deux sacs chargés de morceaux de cannes à sucre. Que manigançaient-ils ?
Mayarosa retenait son souffle. Sa maîtresse s’était incrustée dans leur cœur, leur vie, leur tête. Rien ne lui échappait.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Conquise par la plume. Conquise par le récit. Conquise par les émotions et les messages forts véhiculés. Doux et enchanteur. J'ai hâte de découvrir d'autres pépites de Céline Huet. - Gaoulette, Babelio

À PROPOS DE L'AUTEUR

Née en 1963 à Saint-Pierre de La Réunion, comptable, Céline Huet a publié dès 1982 en poésie jusqu’en 2005 dans de nombreux recueils collectifs aux Éditions UDIR et aux Éditions K’A. Nombre de ses textes ont été mis en musique et chantés par le groupe Mascareignas, Joël Manglou, Dominique Mingui, Natacha Tortillard, Patricia Philippe, Judith Profil (Kaloune), Amélie Burtaire.

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Seitenzahl: 222

Veröffentlichungsjahr: 2019

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Céline HUET

des fous

Mentions légales

© 2019, Les Éditions du 20 Décembre. Tous droits réservés.

Les Éditions du 20 Décembre

Ile de La Réunion

Tél: +262692732 094

Email: [email protected]

Site web : leseditionsdu20decembre.ecwid.com

ISBN : 979-10-92429-26-8

Illustrations de couverture: Miora Morgane

Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

Table des matières

1. La Badine

2. Mayaté, passeuse de mémoire

3. Moi, Rosemarie, je te baptise…

4. Baronne et marronne

5. La Receveuse

6. Grondaint à la dérive

7. Le roi Kadoune

8. Maya-Eugénie, la bonne étoile

Remerciements

À propos de l’auteure

Po mon dé gazon-lor Amélie sanm Alexis1,

Pour Natoumbé qui depuis 20 ans habite mon monde.

1 Pour mes deux trésors Amélie et Alexis.

« Le plus libre de tous les hommes

est celui qui peut être libre dans l’esclavage même. »

Fénelon, Les aventures de Télémaque, 1699

Prologue

En septembre 1738, les autorités informaient officiellement la population du transfert définitif de la capitale de Saint-Paul à Saint-Denis. Un événement de première importance, dicté par le gouverneur Mahé de Labourdonnais en 1735, lors d’une visite dans l’île.

En effet, pour lui, le meilleur ancrage se situait dans la baie de Saint-Denis.

Il fit construire un pont-volant, appelé encore pont suspendu, pour faciliter le déchargement et l’embarquement des marchandises, même par mer agitée.

Soutenu par quatre mâts de soixante pieds de longueur et d’une portée de cent trente pieds sur l’océan, l’ouvrage attirait passants et curieux.

Désormais, plus de chaloupes brisées sur les roches, se réjouissait Natoumbé. Ce dernier, esclave de son état, vendait pour le compte de son maître légumes et volailles aux matelots qui débarquaient.

Quelquefois, il abandonnait son paquet sur le rivage — et si on le volait ? — pour prêter main-forte aux équipages en difficulté dans la vague.

La réalisation du pont-volant — composé d’un plancher fixé sur la côte et d’une partie mobile orientable en mer, suivant les besoins des navires — était donc dans toutes les têtes.

À cette période, à Sainte-Suzanne, un autre fait occupait les pensées de Natoumbé et des habitants.

La Receveuse1 du coin venait d’être assassinée.

On en causait beaucoup et, dans le vent qui fanait2 à la ronde les paroles des uns et des autres et les répétait à l’envi, on distinguait en tendant l’oreille, le sombre portrait de cette Créole qui dérangeait certains — alors qu’elle, elle avait souvent considéré qu’elle arrangeait leurs affaires.

Sur les lieux du crime se trouvaient Paulin, le mari, et Grondaint, un colon. Ce dernier fréquentait la femme du premier. Régulièrement.

Paulin accusa Grondaint, qui alors, chargea Tiwali. Il s’était pris à détester ce jeune Mozambicain pour la raison suffisante, selon ses dires, qu’il l’avait aperçu un matin, non pas dans la paillote, mais sur le sentier longeant le cours d’eau.

L’origine de Tiwali lui importait peu ; il se focalisait sur lui car il n’avait observé d’autres créatures que lui dans ce chemin de terre, près de la case de celle qu’il aimait.

« J’ai vu Tiwali de mes yeux, et pas un autre », s’indignait Grondaint, agacé qu’on l’interroge encore et encore.

Tiwali cria son innocence.

Lui, bœuf attelé et chargé, traînait de lourds sacs en vacoa3 bourrés de racines, depuis les champs de son maître, pour les remettre au frère de ce dernier. Après avoir déposé sa commission, il empruntait les sentes aux abords de la rivière, puis s’aventurait près de la case de la Receveuse.

L’endroit discret l’incitait à prendre des risques inconsidérés, à oser rêver les bras ballants. De voir une si belle madame, il en oubliait sa position d’esclave. Lui parler, oui, il aurait voulu lui adresser au moins une parole.

Mais elle ouvrait le rideau de sa porte, laissait entrer ou sortir un propriétaire ou un autre qu’il supposait de même condition ; et jamais leurs regards ne se croisaient.

Parfois, en fin de matinée, accroupi dans les herbes folles, Tiwali guettait les hommes.

Quasiment tous les jours, un visiteur passait.

Une fois, devant la paillote, son vieux maître fit un baisemain à la dame avant de s’esquiver, aussi vite qu’un voleur qui craint d’être pris en inconfortable posture.

Jusqu’à cette heure, il avait semblé à Tiwali que son maître — qui bravait certaines lois en leur défaveur — était un homme juste. Or le voilà, ce Blanc, libre, et bon, au bord de l’eau, avec la femme d’un autre !

Les pieds de Tiwali auraient-ils pu franchir le seuil du logis de la Receveuse ? Lui disait non.

Pourtant tous pensaient, comme un seul, que la chose était possible.

Grondaint accusait Tiwali et, selon la rumeur, ce dernier l’accusait à son tour. Pour protéger son maître qu’il portait en estime — et qui dut malgré tout supporter les désagréments liés à cette histoire — Tiwali raconta comment Grondaint filait vitement dans la paillote, et lui dans les broussailles, dès que d’autres mounes4 s’approchaient d’eux.

Cependant, le Mozambicain eut beau conter sa candeur avec mille mots, un nom roulait et roulait encore sur la langue de Grondaint : Tiwali.

Cela suffit à anéantir le jeune Noir.

1 Sobriquet imaginé par les habitants de l’endroit, pour dire les agissements de cette femme qui reçoit des hommes chez elle.

2 Dispersait.

3 Arbre fréquent sur les côtes rocheuses de l'Est de l'île Bourbon.

4 Personnes.

1. La Badine

La mer froide, immense de souvenirs, ravivait en Natoumbé ce jour où des roitelets1, en échange de haches et de bassines, le troquèrent, l’arrachèrent à son pays. Telle leur complice, elle le ballottait loin des siens, et ne le lâchait plus. Elle rugissait dans la tourmente.

Elle le tourmentait.

La bête avait faim ; Natoumbé aussi était affamé, mais de liberté.

À présent, les vagues battaient la coque du navire, remplissaient son âme, la bouleversaient, la transportaient dans leurs rouleaux auprès de sa famille restée au Mozambique.

La Badine voguait au milieu d’un ailleurs sans nom, sans repères, en plein océan.

Depuis combien de lunes Natoumbé se trouvait-il sur ce bâtiment ? Lui-même n’en avait aucune idée. Il sortit en titubant de la cale où il était enfermé, puis grimpa les marches menant à l’arrière du pont. D’autres Mozambicains le suivaient, leurs mouvements cadençaient au son des grincements sinistres des fers.

Des épines de glace soufflées par le vent transpercèrent sa chair endolorie recouverte de traînées blanches — le sel de la vie. Elles dérouillèrent la douleur de ses chevilles meurtries par des chaînes.

Recouvrant celles de ses compagnons de galère, des flots, des plaintes incessantes, envoûtantes, montèrent jusqu’à ses oreilles. Il ferma les paupières.

L’aube baigne la brousse d’une ocre couleur.

La terre, la chaleur, la force des bras d’une mère.

Des nuées de criquets s’abattent sur la savane endormie.

La terre encore, à perte de vue, et Massélana, sa femme, contre lui se tasse et s’abandonne.

Il l’entoure, ses mains réveillent sous la paille les insectes envahisseurs qu’il chasse autour d’elle.

Les étoiles crissent, ou bien est-ce le crissement des criquets dans les hautes herbes ? Une lumière jaune enveloppe leurs corps. Le soleil paresse, hésitant à lancer des rayons, à débarrasser le monde de sa torpeur.

La terre. L’odeur de la terre. Il la reconnaît cette odeur, familière et rassurante. Apaisante. Dans sa chaleur si souvent, il s’est lové, enroulé.

Et puis tout à coup, la terre glauque et ses pieds s’enfoncent dans la boue. Son village, brûlé par des faux frères. Les images fouettent son esprit, et les coups de chabouc2, le bas de son dos.

Les villageois courent dans tous les sens. Les cris, le sang, le feu. La fumée dans ses poumons dégage avec force toute odeur de terre en lui.

Et la peur. Accrochée à la peau. Une saleté.

Après l’assaut et les journées de marche, les vendeurs africains larguent, libèrent sa femme Massélana, enceinte et blessée aux jambes, ainsi que les vieux, fatigués, s’épuisant à mettre un pied devant l’autre.

« La femme est amochée, constate l’un d’eux en la poussant contre les vieux, au bord du sentier.

— Elle porte une barrique d’argent, remarque l’autre en pointant le ventre de Massélana avec sa sagaie. Elle pourrait nous rapporter beaucoup, mais pas sûr qu’elle arrive à bon port. Laissons-la ici avec les vieux ! Ils nous ralentissent trop. »

Soulagé, Natoumbé lance un dernier regard à la femme-lune aux épaules rentrées qui porte son monde et se frotte le ventre, les yeux apeurés. Déjà, les vieux l’entourent de leurs bras secs, et l’encouragent.

Alors il comprend que ces derniers soutiendront désormais de leur faible force, sa femme, et l’enfant qui grandira sans lui.

Massélana aurait-elle survécu jusqu’à la côte ?

Quand bien même elle passait cette difficulté, les négriers qui accumulent et calculent les profits, qui comptent les têtes et les bêtes, auraient refusé de l’embarquer pour un voyage à l’issue pour elle incertaine, croit Natoumbé.

Sur le rivage, seuls les gaillards comme lui sont échangés contre quelques colifichets et pièces d’étoffes. Le destin des malheureux captifs bascule, ils partent pour un pays dont ils ignorent le nom. Un ailleurs. L’inconnu.

Cet inconnu donne des sueurs froides à Natoumbé.

Du revers de la main, Natoumbé frotta ses yeux qui piquaient.

Pleine de rage, une vague tapa contre la coque, s’envola, se brisa, larguant des larmes sur son visage.

Écumeuse, l’eau tournaillait, ses pensées aussi.

Embarqué, confiné sur le négrier avec quelque deux cents Mozambicains, certains soirs, quand le sommeil l’abandonnait à son malheur, il entendait les marins qui râlaient puis balançaient par-dessus bord les Noirs qui venaient de rendre l’âme. Chaque étoile qui tombait dans la mer libérait un peu de place pour ceux qui restaient. Ceux qui résistaient pour maintenir la flamme de leur fanal.

Lui, son désir de survivre était grand. Égalait l’océan et la terre, sans borne dans son souvenir.

Surpassait sa peur, parfois.

Alors Natoumbé martelait son cœur de promesses, de prières, et espérait qu’elles vaincraient le béribéri et le scorbut qui décimaient, l’un après l’autre, ses frères d’infortune.

Sur le pont, la mâchoire crispée, les doigts engourdis et raides, il revoyait le vide, il ressentait à nouveau l’effroi quand, ce matin-là, dans la cale glaciale du bateau, il allonge ses membres, puis se retourne sur lui-même sans toucher les jambes de Makita, son compagnon. Ce dernier partage ses fers depuis le début de la traversée ; il manque à ses côtés. Natoumbé réalise alors que pendant la nuit, se délestant de ses chaînes, Makita s’est retiré sur la pointe des pieds.

Lui, Natoumbé, il dormait ; mais pas son tracas, ressurgissant — encore, et encore.

Alerté qu’un cadavre risque de contaminer le reste de sa cargaison, le capitaine — un dénommé Barence, connu sous le sobriquet de «Loup des mers», à cause de la protubérance qui allonge sa mâchoire et fait penser à l’animal, mais aussi à cause de son caractère vif et impitoyable, toujours prêt à mordre dès qu’on lui résistait — houspille ses troupes pour qu’elles se débarrassent au plus vite de la carcasse.

En pleine nuit, les matelots jettent l’homme dans la gueule affamée de l’océan, passage obligé pour retourner au pays des ancêtres. La mort a faim, mais pas autant que la centaine d’esclaves parqués dans les puanteurs de La Badine qui vogue vers elle.

Aux premières lueurs de l’aube, une poignée de Mozambicains avance en chancelant sur le pont arrière du bateau pour se dégourdir les jambes durant le quart d’heure que le capitaine leur octroye une fois par jour.

Tous les matins, les yeux rougis par le manque de sommeil, Barence les croise et suppute. Sa hantise ? Débarquer une marchandise en mauvais état.

Après une escale sur la côte de Zanzibar, ses nuits deviennent de plus en plus agitées, il se rend compte que chaque Noir qui défaille allège l’allocation qu’il percevra dès son retour à Lorient, pour les survivants déchargés à l’île Bourbon. Dans ses cauchemars, de sa poche s’envole l’argent, du bateau les corps desséchés.

Une vague passa par-dessus bord, manqua renverser Natoumbé, et le ramena à la réalité. À grand-peine, il souleva les pieds, redoutant les brusques mouvements capables de le déséquilibrer.

Ses frères africains, la mine chiffonnée, traînaient derrière, perdus tout autant que lui — dans leurs souvenirs. L’équipage les bousculait, veillant toutefois à ce qu’ils ne sautent pas par-dessus bord ou tentent une rébellion. Précaution superflue ; leur état de faiblesse, leurs chaînes… impossible d’agir ou de déployer des ailes pour s’envoler.

Pourtant, au début de la traversée, l’idée d’une évasion avait effleuré l’esprit de trois ou quatre captifs, puis avait disparu, telles des plumes englouties dans un tourbillon.

Entassés dans la cale au plafond bas où même les enfants peinent à se tenir debout ; la douleur les tenaille au moindre mouvement. Ils sont attachés, et ensemble ils endurent la rage, la colère de l’homme humilié et doivent affronter leur propre déchéance.

La douleur poique, brûle leurs chevilles, la souffrance plante des plaintes amères sur leurs lèvres gercées. Leurs corps se déchirent sous les coups, leur âme saigne.

Leur posture d’hommes recroquevillés, enchaînés, s’acoquinant avec la mort, aucun d’eux ne l’endosse, ils la subissent, ne voyant nulle part la faille, la lumière vers laquelle se tourner.

Ils respirent la crève à pleins poumons.

De jour en jour, leur santé empire. Les conditions dans lesquelles ils survivent achèvent de faire d’eux non pas des animaux, même si quelques-uns pensent ainsi en causant de leur situation, mais des hommes traités pareillement.

Les membres de l’équipage ont mis, pour leurs besoins, des baquets à même le sol où ils dorment. Au milieu de la nuit, enfoncés dans leur sommeil et pour certains dans leurs cauchemars, les prisonniers oublient les chaînes à leurs chevilles et butent dans les cuves souillées qui se renversent.

Au petit matin, les matelots se présentent au fond du navire, donnent des coups de pied dans les carcasses allongées pour tester leur vitalité. Ceux qui ont encore la force de râler sont emmenés aussi sec hors de la cale, pour être lavés et soignés. Deux officiers-médecins leur administrent des fortifiants à base d’alcool de riz et une bonne soupe de pomme de terre et de poissons pour les requinquer.

Après une semaine de ce traitement, les moins avachis vont mieux et retrouvent assez de vigueur pour continuer la galère. Les autres, un pied déjà dans l’autre monde, acceptent la main que leur tend la mort — la mort et ses promesses de repas sans fin…

« Soit vous avalez ce foutu bouillon, soit c’est la Faucheuse qui vous gobe », pestent les matelots.

Ils savent de quoi ils parlent, ces hommes. Certains, appâtés par les promesses de gains rapides de Barence, participent à la traite pour la première fois. Ils sont logés à la même enseigne que la marchandise qu’ils comptent vendre, en tirent des leçons, se lamentent, alors qu’ils pensaient prendre la mer, prendre l’argent, et vivre libres.

Si l’océan ne se laisse pas draguer, la mort, elle, ne s’en laisse pas conter. Il les capture, elle les fauche.

Sur le pont, le quart d’heure de Natoumbé s’achevait. Le voilà profitant des derniers instants, extraordinaires, pour savourer de tout son corps son bonheur d’être debout, sourd au désordre des chaînes qui raclent le sol. Relever la tête, marcher, chercher au loin, au plus loin où son regard pouvait porter, une terre ; un port où il agirait librement, où il serait un homme libre.

Libre ! Sa douleur avait disparu malgré ses lèvres mangées par le sel, et sa peau rêche grafinée, griffée de toute part.

Il releva la tête. Se tint droit. Marcha.

Libre ! Au-dessus de la mer, l’oiseau qui volait jusqu’en pays africain auprès de Massélana et des siens, c’était lui.

Les fers claquaient en cadence, leurs bruits rythmaient dans ses pensées son désir de relever la tête, de se tenir debout, de marcher.

À ses côtés, ses compagnons geignaient. Mais il ne les entendait plus.

Les gardiens s’énervaient : ils avaient calqué leurs comportements sur ceux du «Loup des mers». Ils gueulaient autant qu’ils parlaient, supportant à grand-peine les relents de viande avariée qui se dégageait d’autres bougres sortant de la cale ; mais ils exécraient aussi leurs plaintes et leurs regards morts qui poursuivaient certains jusque dans leur sommeil.

Les pertes occasionnées par la maladie bouleversaient les projets de Barence qui redoutait de se retrouver sur la paille, à court de liquidité pour régler les frais engagés pour faire fortune.

Il avait écouté les conseils des capitaines de vaisseau partis avant lui, et il avait fourré dans le ventre de La Badine un paquet impressionnant d’objets et de produits de toutes sortes : des fusils ordinaires, des boucaniers3, des pistolets d’Arçon, des barriques d’eau-de-vie, de sel, de poudre. Des balles de fusil par milliers, des couteaux à manche de bois, des ciseaux de différentes sortes, des pièces de salempouri4 bleu, du fil de couleur, des aiguilles, des pièces de toiles, des mouchoirs de masulipatam, des planches de bois de pomme, du tabac. Des sacs de goni5, des menottes, des rivets, des goupilles, du fil de fer. Et encore du savon, des pots d’huile d’olive, des chapeaux, un chaudron en cuivre. En somme, Barence comptait utiliser ces trésors pour réussir sa traite d’esclaves.

Aussi il recommandait à ses hommes de veiller au bon état de la marchandise tassée au fond de la cale. Car dès les premiers temps, il avait dû se résoudre à jeter par-dessus bord des dizaines de cadavres.

Et il avait compris qu’un être, même endurci et fort, possède peu de chance de survivre des nuits entières le corps à même le sol, le ventre vide. Et la tête bondée de la peur des jours à venir.

À son insu cependant, ses marins — on les fourre tous aisément dans le même panier tant ils s’assemblent pour réaliser leurs tâches, se rassemblent sans contester un seul ordre, se ressemblent à force de vivre côte à côte — se défoulaient et décidaient d’administrer coups de trique ou de pied dans les chairs blessées. Peut-être pour se venger à leur tour d’un travail qui les rabaissait au rang de bêtes ?

Sans doute qu’abuser, maltraiter ses semblables détraque les consciences et, à la longue, rend fou ?

Contre son gré, Natoumbé s’apprêtait une fois de plus à noyer son âme dans la pénombre de la cale. Dans ce lieu, il ne manquait que les flammes pour être pire que l’enfer. Les chaînes de son nouveau compagnon — un dénommé Matoumba, affaibli par la gangrène de son mollet gauche — freinaient son élan. Depuis qu’il se trouvait sur le pont, Natoumbé l’avait escamoté de son esprit, mais à présent, les fers de son camarade pesaient, aussi lourd qu’un mort.

La mort. Le soir d’avant, Matoumba avait dansé avec elle et avait failli se laisser emporter dans son tourbillon.

À cause de l’obscurité dans la cale, Natoumbé ne voit guère, néanmoins les cris, les gémissements, les corps tapant contre le bois, content mieux que les mots.

La nuit est presque tombée.

Dialada et Matoumba, enchaînés ensemble, regagnent le fond du vaisseau.

Est-ce la crasse accumulée à donner la nausée, ou le plafond trop bas qui cassent les nerfs de Dialada ? Ce dernier se jette brusquement, la tête la première, contre une pointe d’acier qui dépasse des planches du navire. Un filet noirâtre glisse sur son crâne.

Fou, il devient fou.

Plein de rage, il s’agrippe à Matoumba, puis se baisse et plante les dents dans son mollet.

Tétanisé, Matoumba reste d’abord sans réaction.

Dialada s’écroule. L’autre gémit, et bascule à ses côtés, le corps secoué de tremblements.

Quand les gardiens déboulent enfin, Dialada n’est pas encore un mât de bateau raide ; la mâchoire rouge du sang de Matoumba, il a perdu conscience. Il ne la retrouvera pas.

Quant à Matoumba, la douleur explose ses sens. Il a raté son envol vers l’ailleurs, mais à considérer ses ailes déchirées par le voyage, il revient de loin, de très loin.

Sur le pont, à cause de ses blessures de la veille, Matoumba traînait, obligeant ainsi Natoumbé à ralentir le pas. Les fers brûlaient leurs chevilles d’une même intensité. Natoumbé se retourna pour l’encourager ; c’est alors que ce qu’il vit lui arracha un cri qui gela l’effroi autour d’eux : la plaie de son camarade suintait, la chair rose, violacée, enflée, pendait autour d’un anneau rouillé qui lacérait sa jambe.

L’horreur.

La veille encore.

Dans le bas-fond où la lumière s’infiltre à peine, Natoumbé refuse de voir l’ampleur des blessures de son camarade, se contentant d’aider les gardiens à dégager le cadavre de Dialada. Il maudit Matoumba, ses plaintes débordantes de fièvre tapent dans son crâne, l’empêchent de trouver le sommeil.

Il souhaite même que Matoumba meure.

« Arrête… arrête de gémir, dit-il, fatigué… tes larmes, tes pleurs… à force, tu vas noyer nos caboches avec… »

À présent, Natoumbé soutenait le Matoumba qu’il avait peine à supporter la veille.

Les gardiens se rendaient-ils compte du drame qui se jouait ?

Natoumbé leur montra la jambe du blessé, implora leur pitié pour qu’ils le soulagent. La gangrène avait gagné son membre gauche jusqu’au ras du genou ; sans soins, Matoumba ne survivrait pas : il ne laisserait sur le bois du bateau qu’une coque vidée de son âme.

Sans plus attendre, les gardiens lui retirèrent les fers, le séparèrent de Natoumbé, puis le traînèrent sur quelque cinquante mètres, près des haubans. Natoumbé reçut l’ordre de rester tranquille, immobile jusqu’à ce que retentisse le contre-ordre d’un gardien.

Barence, prévenu de la perte probable d’un nouveau pécule, décida devant l’urgence de se charger de son amputation. Le bougre, son nez s’élargissait à l’odeur de la chair putréfiée. Il ne mit pas de gants, ni ne se lava les mains pour exécuter sa besogne.

Étendu à même le plancher, Matoumba espérait encore, les tempes trempées de fièvre, de frayeur. Il avisa alors le tranchant du sabre sous les rayons du soleil, il pensa son heure venue de dire adieu à la mer, à la terre, à la vie.

Ses dents claquèrent.

Son corps ? Un tressaillement l’envahit.

La lame sectionna sa jambe. D’un coup sec. Le sang gicla. Son esprit fut aussitôt propulsé vers sa savane africaine.

Un vilain rictus déforma la gueule de l’animal fou qui serrait l’arme. De sa hauteur, il examina Matoumba dont la poitrine s’affolait sous les lambeaux de ses vêtements ensanglantés. Il se retrouvait dans un état pitoyable. Les coriaces et les insensibles perdraient assurance et lucidité, mais pas le «Loup des mers».

À présent qu’il l’avait amputé, il calculait.

Comment, à combien se négociait un Mozambicain infirme ? Entier, Matoumba était un grand gaillard, mais estropié, il devenait une charge pour tout l’équipage. Et une marchandise sans valeur une fois débarquée.

Deux matelots se précipitèrent pour secourir le malheureux, mais Barence les arrêta d’un geste :

« Finalement… j’ai beaucoup à perdre en essayant de le sauver. Laissez donc… je vais terminer le travail commencé. »

Sans réfléchir davantage, car Barence n’était pas homme à se triturer l’esprit longtemps, il saisit l’espingole qui balançait à sa ceinture, pointa le canon sur le crâne de Matoumba gisant sur le sol, sans défense — inconscient, déjà loin. Son doigt pressa la détente.

Non : le capitaine Barence pressa la détente et tout son être se détendit du même coup. Paf !

La détonation cogna jusque dans la tête de Natoumbé debout à la poupe du bateau.

Le capitaine avait réglé l’affaire, elle n’agitait aucun remous en lui ; Matoumba tomba dans un énorme trou.

La vie est extraordinaire, elle arrive de nulle part, en s’extirpant d’un gouffre. Pareille à la mort qui sautait sur Matoumba, qui le basculait dans ce même gouffre à une vitesse insaisissable, inimaginable.

C’en était fini de lui. Fini. Un fanal jeté dans l’océan.

Dans son malheur, plaqué dans la mare rouge qui roulait autour de lui, Matoumba avait de la chance, croyait Natoumbé, celle de partir parmi les premiers, et d’en finir avec souffrance et humiliation ; deux invitées incrustées dans leurs existences, telles des carapates6 sur les pis d’une vache.

Plongé dans ses pensées, il se demandait s’il reverrait Massélana.

Son destin était-il de mourir sur ce bateau qui voguait en plein désespoir ? De mourir en ce lieu où ils semblaient tous devenus fous ?

Il fixa ses mains, puis son regard monta le long de ses membres maigres dont le cuir avait blanchi sous les poudres du sel de la mer, et collait sur les os.

Si sa peau avait été blanche, à cette heure, serait-il différent de cet esclave enchaîné, battu, démoli ? Il prendrait sa femme dans ses bras, il bercerait leur petite fille sur son cœur.

Il en était certain : Massélana lui offrirait une fille. Elle serait jolie, et de tout le village, la plus rapide. Parée de cheveux frisés, on dirait : le coton a fait de sa tête son royaume ; de menottes ayant la souplesse des fleurs de maïs chaloupant sous la brise ; de pieds aussi larges que son pouce, il les porterait à ses lèvres, suçant ces douceurs, les embrassant, jusqu’à oublier sa peine. Des yeux rieurs, Massélana aurait enfoui son amour dedans pour qu’il pense à elle en la voyant.

Un peu moins forte que les autres, une vague mouilla les pieds de Natoumbé. Il se frotta les paupières.

Pour revenir d’un pays lointain, pour quitter sa famille, pour traverser les mers et les océans, il lui fallait force et courage.

Des larmes glissaient sur ses joues et se mélangeaient à celles de la mer.

Lui, il se tenait debout, impuissant, inutile.

Sur le pont.

Les lambeaux trempés. À cause du froid, il abhorrait la mer, tranquille à présent ; et aussi la pluie qui troublait son esprit en le souquant, le happant pour des ailleurs plus beaux.

Sa famille avait disparu, il lui restait les gémissements de ses compagnons et le grincement des fers.

La triste réalité jetée en pleine figure.

Il était privé de liberté. Doublement : son destin filait en mer, et les oiseaux qu’il observait, eux, prenaient le large sous une farine de pluie. Cependant, tout autant qu’une bonne fortune, impossible de les attraper.

Soudain, les oiseaux rasèrent l’eau puis remontèrent ; des poissons frétillaient au bout de leurs serres. Sa pensée courut près de ses enfants, il les aperçut qui protégeaient leur mère et leur sœur pendant que lui était prisonnier.

Depuis des lunes, Natoumbé apprend de son propre père la ruse des chasseurs, l’art de fagoter, de construire un abri en torchis. Heureusement, il n’attend pas d’autres lunes pour transmettre son savoir à ses garçons : le feu dans une main, les brindilles dans l’autre, il leur explique comment garder jusqu’au matin un foyer allumé pour éloigner les rôdeurs à quatre pattes, affamés, féroces, sauvages.

Si Natoumbé avait disparu en des temps plus tranquilles, le chef aurait rassemblé le conseil du village pour guider sa famille. Une main laverait l’autr