Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
A partir de nombreux documents et narrations d'époque, Jean-Claude Montanier replace la vie de familles provençales émigrées, dans le contexte historique des XVIIIème et XIXème siècles. De la guerre d'indépendance aux plantations sucrières des Cannes-Brûlées, c'est une épopée jalonnée d'aventures qui les attend en Amérique, alors qu'elles ont fui la Terreur en Provence. Louisiane 1833 - Gaspard Toussaint, sauvagement agressé, est laissé pour mort sur la terrasse de sa demeure. Jean-Jacques Prieur, l'auteur de ce méfait, est contraint de s'exiler à Marseille entraînant avec lui sa soeur Jennie qui doit y épouser un ancien officier du port de La Nouvelle-Orléans. Provence 1834 - Jennie se trouve plongée au coeur de la révolution industrielle aux côtés des frères Bourrely qui ne restent pas insensible à son charme. Mais le passé qu'elle croyait avoir laissé en Louisiane resurgit et vient bouleverser sa vie. C'est dans la quiétude de La Bastide de Jennie que se jouera pourtant son destin.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 376
Veröffentlichungsjahr: 2019
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
En couverture :
La maison du Jas de Bouffan
(Paul Cézanne 1839-1906)
La Villa Khariessa à Martigues – Du peintre Henry Gérard au Club de l’Étang de Berre, 2007.
Léonor Jean Christin d’Allainval – Un littérateur et son théâtre au XVIIIe siècle, 2010.
Histoire des Ponts et des canaux de Martigues , 2012.
Henry Gérard (Toulouse 1860 - Martigues 1925) : Évasion artistique, 2018.
Marie, l’indomptable (roman – réédition du titre précédent Les Vents du Destin ), 2019.
[Tous ces ouvrages sont disponibles via le site : www.jcmontanier.net]
À Emelyne, Charlotte et Aurore, mes petites princesses du nord.
PROLOGUE
Louisiane —
Dimanche 23 juin 1833
PREMIÈRE PARTIE
De la Provence à la Louisiane
Martigues —
Dimanche 21 janvier 1781
La Bataille de Chesapeake —
Jeudi 22 mars 1781
La séparation —
1782
Les destinées s’éloignent —
Janvier 1783
De Martigues à La Nouvelle-Orléans —
Janvier 1793
La Nouvelle-Orléans —
Février 1794
Les Cannes-Brûlées —
1802
Les héritiers —
1818
Les Prieur —
1829
L’éloignement —
Dimanche 23 juin 1833
DEUXIÈME PARTIE
Marseille
De La Nouvelle-Orléans à Marseille —
Nov. 1833
D’Alvort —
Février 1834
La disparition —
Décembre 1834
Louis
Philippe
Deux cœurs… un amant
Sans-Visage —
Février 1836
Le chantage
Le soupçon s’abat sur Jean-Jacques
L’indélicatesse coupable
Les marchés vénéneux
La vengeance
La vérité éclate
TROISIÈME PARTIE
Jennie
Seule —
1837
Retours
Les Bourrely
Vincent Ycard —
Été 1837
La Bastide
Gaspard Toussaint
ÉPILOGUE
Retour en Louisiane —
Hiver 1837
Notes historiques
Après la chaleur torride de la journée qui s’était abattue sur Les Cannes Brûlées, Gaspard profitait de la clémence de cette soirée tout en se balançant dans son rocking-chair sur le devant de la maison. Il aimait la quiétude de celle-ci. De la terrasse en bois, légèrement surélevée pour éviter l’intrusion d’animaux de toutes sortes, il pouvait contempler le domaine qui s’étendait jusqu’aux rives du Mississippi. Seul le spectacle des cases à l’orée de la propriété jetait une ombre sur son rêve éveillé, il lui rappelait trop son passé, ce passé dont il ignorait beaucoup de choses.
Lorsque Nicolas Joseph Sabatier l’avait recueilli alors qu’il n’avait que seize ans et que sa mère venait de disparaître, sa vie avait basculé dans le milieu des Blancs. Lui le mulâtre avait quitté les cases des ouvriers pour découvrir la maison du maître. Mais sa couleur de peau ne le rangeait ni du côté des esclaves noirs ni tout à fait du côté des Blancs malgré la protection de Nicolas Joseph. Sa mère n’avait jamais voulu vraiment répondre à ses interrogations et aujourd’hui elle n’était plus là.
Ces questions tournaient dans la tête de Gaspard lorsqu’un bruit lointain et sourd brisa le silence de la nuit. Il prit bientôt la forme d’une cavalcade de cavaliers. Qui pouvait bien vouloir lui rendre visite à cette heure, se demanda Gaspard. Se levant de son siège pour tenter d’apercevoir les nouveaux venus, son appréhension s’apaisa à la vue du groupe de cinq hommes dont il reconnut celui qui était à leur tête.
Ils étaient coutumiers de frasques, surtout lorsque le rhum avait excité leurs sens. Gaspard pensa qu’ils poursuivaient leur tournée de beuveries. Ce qu’il redoutait c’était de les voir s’attaquer aux jeunes ouvrières noires de son domaine.
— Alors le mulâtre, tu te prends pour un propriétaire ?
À ces paroles, il comprit très vite que les intentions des intrus étaient autres. Ils se dirigèrent vers la maison et se retrouvèrent sur la terrasse avant que Gaspard n’ait pu esquisser le moindre mouvement ni appeler à l’aide. Ils le bousculèrent, le jetèrent à terre. Le meneur donna le signal en rouant de coups de pied le mulâtre sans défense.
— Voilà ce qui arrive, sale nègre, quand on veut prendre la place des Blancs ! Allez mes amis, faites qu’il s’en souvienne !
Les autres ne se firent pas prier pour prendre leur part à ce défoulement. Les cris et gémissements de Gaspard ne les arrêtaient pas, bien au contraire, ils provoquaient chez eux des cris et des sarcasmes à l’adresse de celui-ci. Il ne put bientôt plus tenter de parer les coups en se protégeant de ses bras. Tout désir de résistance avait été annihilé en lui, il sombra dans l’inconscience. Tout à leur violence et leur hystérie, ses bourreaux ne réalisaient même pas l’état de leur victime et continuaient à le frapper. La lampe à huile posée sur la table fournissait une faible lueur sur la terrasse, suffisante toutefois pour amplifier les ombres des agresseurs sur les murs en bois de la maison, rendant le spectacle saisissant et effrayant. L’un des agresseurs renversa la lampe, laissant l’huile chaude s’écouler sur le plancher. Se nourrissant du bois du mobilier, le feu se propagea très vite à la rambarde. Rien ne semblait pouvoir l’arrêter. Celui qui conduisait le groupe, réalisant les conséquences de leur acte, battit en retraite.
— Filons en vitesse, il a eu son compte !
Alertés par les bruits et la lumière des flammes qui éclairait le domaine, quelques ouvriers sortirent de leurs cases. Lorsqu’ils comprirent que le feu dévorait la maison de Gaspard, ils se précipitèrent sur les lieux. Leurs moyens étaient bien dérisoires, mais ils faisaient l’impossible. Celui qui avait le rôle de contremaître prit les affaires en main.
— Faites la chaîne avec les seaux !
— Toi, gamin, file chez les maîtres pour les prévenir qu’un malheur est arrivé ici.
Ils découvrirent alors le corps de Gaspard étendu sur le sol de la terrasse. Il semblait sans vie. Au mépris des flammes qui avaient dévoré une grande partie de la terrasse, le contremaître s’élança, un linge humide sur la bouche pour affronter la chaleur du brasier. Il parvint à extraire le corps de celui-ci, et avec l’aide de deux hommes le tira en bas des escaliers pour le mettre à l’abri. Des femmes se penchèrent sur lui pour essayer de lui apporter quelques soins.
— Il respire encore faiblement, constata l’une d’elles.
Le gamin, courant aussi vite qu’il put, atteignit la maison voisine des maîtres. Vincent Ycard, avait déjà aperçu la lueur rougeâtre montant dans le ciel. Il devinait qu’elle provenait de chez Gaspard et avait déjà fait atteler le cabriolet.
— Maître, maître, un grand malheur est arrivé chez monsieur Gaspard !
Nicolas Joseph avait rejoint Vincent. Les traits s’étaient tendus sur le visage du vieil homme à l’écoute des paroles du gamin.
— Je viens avec toi, mon garçon, décida-t-il en montant à côté de Vincent dans le cabriolet.
Vincent fouetta les chevaux, leur faisant mener un train d’enfer. Arrivés sur les lieux du malheur, ils ne purent que constater que la maison avait été la proie des flammes, malgré les efforts de tous les hommes. Ceux-ci, au-delà des différences de statut, avaient de la considération et du respect pour Gaspard. Ils avaient fait leur possible.
— Où est Gaspard ? demanda Vincent en sautant du cabriolet.
— Il est vivant, mais en très mauvais état. Je l’ai fait transporter à l’abri. Les femmes s’occupent de lui, lui répondit le contremaître.
— Conduis-moi, ordonna Vincent.
Nicolas Joseph contemplait les décombres. Depuis quelques années un destin funeste s’abattait autour de lui. Il avait déjà perdu son vieux compagnon, son frère de route, Barthélemy, avec qui il avait partagé tant d’aventures. Il ne s’en remettait pas. Anne, son épouse, la sœur de Barthélemy, s’en était allée elle aussi. Et maintenant Gaspard. Il essayait de comprendre ce qui était arrivé.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-il autour de lui.
Seul un silence lui répondit. Ces hommes n’avaient pas l’habitude de parler au maître et encore moins de se mêler des affaires des Blancs.
Le corps de Gaspard était étendu sur une couche de bois, le visage recouvert d’un linge humide. Vincent s’approcha de lui.
— Tu m’entends Gaspard ? c’est moi, Vincent.
Gaspard avait repris quelque conscience, mais semblait absent. Des geignements répondirent à celui qu’il reconnut comme son ami, mais fut incapable d’articuler une parole.
— Nous allons t’emmener au domaine. Maria prendra soin de toi. Tu vas te rétablir. Aie confiance, tenta de le rassurer Vincent.
Gaspard ferma les yeux pour toute réponse, s’en remettant à lui. Au nom de Maria, les femmes hochèrent la tête en signe d’approbation. La gouvernante avait acquis une réputation de guérisseuse qui dépassait les limites du domaine. Pour certains, ses pouvoirs tenaient un peu du divin, mais en fait elle avait appris de sa mère et sa grand-mère tous les bénéfices qu’elle pouvait tirer de la nature pour soigner les maux les plus divers.
À la vue du corps de Gaspard, Maria poussa un long soupir. Elle ne savait pas si ses secrets médicinaux seraient à même de rendre la vie au jeune mulâtre. Son visage était brûlé en partie, dégageant une odeur insupportable, et le rendant méconnaissable. Des plaies maculaient son corps laissant le sang traverser ses vêtements. En dépit des pouvoirs surnaturels qu’on lui prêtait, Maria jugea que l’aide du docteur de la ville ne serait pas de trop. Ils le feraient venir dès le lendemain.
Les deux hommes s’interrogeaient.
— Ce n’est pas un accident ! Qui a bien pu lui en vouloir à ce point ?
— Le gamin m’a dit qu’ils avaient entendu des bruits de galop de chevaux avant de voir les flammes, intervint Maria qui avait pu recueillir les paroles du petit noir après l’avoir restauré et réconforté.
— Il vaut mieux laisser courir la rumeur de son état désespéré. Cela le protégera pour un temps, trancha Nicolas Joseph.
Avant que le docteur, prévenu par un messager de la plantation, ait pu se rendre au chevet du blessé, Maria avait fait son possible pour estomper les plaies de Gaspard. Elle avait envoyé une servante chercher les plantes dont elle avait besoin et qui viendraient s’ajouter, fleurs ou feuilles séchées, à celles qu’elle conservait précieusement. Après l’avoir déshabillé, elle avait lavé les traces de sang, appliqué les onguents dont elle avait le secret. Elle avait préparé une décoction qu’elle tentait de faire ingérer par le blessé au cours des rares moments où il sortait de l’inconscience dans laquelle il replongeait aussitôt.
Le bruit des roues d’un cabriolet annonça l’arrivée du docteur. Salué par Nicolas Joseph, il fut conduit auprès de Gaspard. Il prit son temps pour examiner le blessé qui geignait dès que l’on touchait une partie de son corps. Le verdict du docteur fut sans appel.
— Son visage a été gravement brûlé, mais avec les onguents de Maria il devrait pouvoir cicatriser. Malheureusement, il gardera des traces indélébiles, je crains qu’il ne soit défiguré à jamais. Toutefois…
Le ton de la voix du docteur se fit plus grave, hésitant, ce qui fit monter l’appréhension chez les présents.
— Il y a autre chose, n’est-ce pas docteur ? questionna Nicolas Joseph rompant le lourd silence ambiant.
— Il a de nombreuses plaies sur le corps. On dirait qu’il a reçu des coups violents. Il a une ou deux côtes de cassées. Ce ne peut-être le résultat de l’incendie !
— C’est ce que nous pensons aussi, acquiesça Vincent.
— Mais ce qui m’inquiète vraiment ce sont les traces sur l’arrière de son crâne et sur sa nuque. Ce sont elles qui sont la cause de son état d’inconscience.
— Va-t-il s’en sortir ?
L’inquiétude grandissait au fur et à mesure que le docteur énonçait son diagnostic.
— Il a subi un grave traumatisme, dont nul ne peut prédire comment il évoluera. Les prochains jours seront critiques. Je reviendrai le voir à ce moment. D’ici là les soins de Maria sont tout ce que l’on peut faire pour lui.
Les heures passèrent sans que l’état de Gaspard ne semble marquer d’évolution, ni en mieux, ni en pire non plus. Maria s’affairait autour de lui, le veillant en permanence. Elle changeait les compresses d’onguent, tamponnait son visage d’un linge humide pour contenir la fièvre qui agitait le blessé. Cette fièvre qui l’amenait à délirer et prononcer des paroles incohérentes :
— Cavaliers… Pas à ma place… Père… Jennie…
Maria, bien qu’elle ne comprenne rien à ce charabia, rapportait chacun des mots au maître. Il en tirerait peut-être un indice pour comprendre ce qui était arrivé à Gaspard. Seul le nom de Jennie qui revenait plusieurs fois dans le délire de Gaspard retenait son attention. Elle savait ce qu’il signifiait.
Lorsque le docteur revint au seuil du sixième jour, comme il l’avait prédit, l’état de Gaspard sembla marquer un net progrès. La fièvre avait disparu et le blessé était sorti de cette période d’inconscience dans laquelle il était plongé.
— Je crois qu’il est tiré d’affaire, se réjouit le docteur. Maria a fait des miracles !
— Que Dieu soit béni !
Nicolas Joseph et tous les siens sentir le soulagement s’installer malgré la fatigue, car ni les uns ni les autres n’avaient beaucoup dormi jusque-là. Le docteur s’approcha discrètement de lui, afin que personne ne les entende.
— Je crains toutefois que les séquelles soient importantes. Outre les brûlures de son visage qui vont le laisser défiguré, son traumatisme au crâne va lui occasionner des maux de tête très douloureux qui peuvent altérer son comportement. Sa période de rétablissement risque d’être longue.
— Nous prendrons soin de lui. Est-ce qu’il peut avoir gardé un souvenir de ce qui s’est passé ? ajouta-t-il.
— Il est évident que ceci n’est pas dû à un accident. À ce stade, il est impossible de dire s’il recouvrera la mémoire. Le souvenir des évènements lui reviendra peut-être par bribes.
Les jours et les semaines passèrent, une éternité pour Gaspard immobilisé sur son fauteuil d’osier. Malgré les efforts de Maria, il ne se départait pas de cet air qui le faisait croire absent, plongé dans une introspection permanente. Il ne parvenait toujours pas à articuler une phrase entière et ne s’exprimait que par mots hachés. Son sommeil était fréquemment perturbé par des cauchemars qui le réveillaient en sursaut, le laissant hébété, le corps en sueur.
Et puis, comme l’avait prévu le docteur, Gaspard recouvrait progressivement des moments de pleine conscience, avant de retomber dans cet état d’hébétude qui inquiétait tant ceux qui l’entouraient. Vincent tentait de réveiller les souvenirs de l’agression de la mémoire de Gaspard.
— Que s’est-il passé ce soir-là ? As-tu reconnu tes agresseurs ? tentait-il de questionner.
— Je ne sais plus… il faisait noir… ils m’ont frappé…
— Pourquoi ? As-tu des ennemis ? Avais-tu reçu des menaces ?
Gaspard détourna la tête, évitant le regard de Vincent. Il semblait vouloir enfouir au plus profond de lui ces évènements, se refermant dès que son ami abordait cette question. La voix et le visage du meneur lui étaient familiers, il l’aurait reconnu entre mille. C’est bien le seul vrai souvenir qu’il avait gardé de cette funeste soirée. Outre la couleur de sa peau qui lui attirait quelques haines profondes, mais il s’y était résigné depuis longtemps dans ce pays construit sur le travail des esclaves, il réalisait qu’il avait franchi un pas de trop dans le monde clos des planteurs blancs.
Nicolas Joseph restait très affecté par cet incident qui venait s’ajouter à la perte de ses proches, ceux avec qui il avait partagé une aventure qui l’avait conduit de sa Provence natale aux rives du Mississippi. Il passait de longs moments avec Gaspard, évoquant ce passé. Le jeune mulâtre appréciait ces moments qui lui faisaient découvrir l’histoire de cette terre qui était la sienne dorénavant. Avec lui il retrouvait le goût d’écouter, de s’intéresser aux autres, à leurs bonheurs passés, mais aussi leurs drames. Il redevenait un peu lui-même, alors que depuis son agression son caractère s’était aigri, l’égocentrisme dominait sa personnalité, son comportement laissait percer les frustrations qu’il ne parvenait plus à contrôler, la jalousie et l’agressivité transpiraient dans ses propos. Outre l’histoire de la vie de Nicolas Joseph, ce que Gaspard espérait recueillir de ces conversations, c’était sa propre histoire. Qui était-il ? Comment sa vie à lui s’est-elle trouvée mêlée, et même confondue avec celle de ces colons venus de Provence ? Jusque-là il n’avait jamais obtenu les indices qu’il attendait. Toutes ces questions tournaient dans la tête de Gaspard. L’une d’entre elles le taraudait plus que les autres : qui était son père ?
Ce dimanche-là, Nicolas Joseph sortit de la maison familiale pour se rendre à l’office dominical de l’église Sainte-Magdelaine. Il huma l’air un peu humide de ce mois de janvier. Il leva les yeux vers le ciel où les nuages assez bas s’étaient installés en l’absence de la bise du nord pourtant habituelle en cette période. Réflexe du marin pour qui le vent rythme la vie ; ami lorsque son souffle régulier gonflait les voiles des tartanes des pêcheurs ou des navires de commerce ; ennemi lorsque sa vigueur devenait extrême et se transformait en tempête, vouant ceux qui l’affrontaient à leur perte. Bien qu’il ait déjà presque vingt ans, il habitait la maison de ses parents, dans la rue Galinière du quartier de l’Île. Comme la plupart des maisons du Martigues, elle ne respirait pas la santé. La façade faisait une avancée dans la rue et sans le soutien de quelques grosses poutres de bois, il était à craindre qu’elle ne s’effondre. C’est que vivre de la mer était chose difficile au Martigues. Jean, le père, y était aussi matelot comme l’était le grand-père. Bien qu’âgé d’un peu plus de quarante ans, Jean avait déjà l’allure d’un vieil homme, le visage buriné et ridé par le soleil et le sel. Il avait épousé Magdelaine, la fille de son patron Louis, ce qui lui assurait un embarquement régulier sur sa tartane. Mais la pêche aussi bien dans l’étang qu’en mer était moins prolifique. La faute à l’envasement des canaux et aux filets traînants qui dévastaient les fonds.
Nicolas Joseph avait lui aussi lié son sort à la mer. Il n’avait que quinze ans lorsque son père l’avait fait embarquer comme mousse. Encore pouvait-il s’estimer heureux, car il n’était pas rare que dès l’âge de douze ans, un père mette son fils sur un bateau, afin d’en retirer un petit pécule. En passant sur le quai Sainte-Catherine, il se souvenait de son premier embarquement où l’appréhension d’affronter la mer et ses dangers se mêlait à la fierté d’appartenir enfin à la famille des marins. Comme le temps avait passé depuis ce jour.
Il fut rejoint par son ami Antoine Bourrely qui, lui, avait la chance d’être issu d’une famille plus aisée. Elle lui avait permis de suivre des études et il se préparait à devenir apothicaire, comme son père, dont il comptait reprendre l’officine le jour venu. Mais il lui restait encore beaucoup de connaissances à accumuler sur la préparation et la composition des médicaments. Pourtant il lui arrivait quelquefois d’envier son ami, dont la vie plus aventureuse le faisait rêver en comparaison de l’image sur son avenir que lui renvoyait son père derrière son comptoir avec ses binocles.
Lorsqu’ils approchèrent de l’église Sainte-Magdelaine, une rumeur sourde enfla.
— Nicolas, approche ! s’entendit-il interpellé.
— Ils lèvent une nouvelle classe ! cria l’un des jeunes hommes au milieu du groupe qui se tenait devant la porte de l’église.
— Toi qui sais lire, dis-nous de quoi il retourne ! le supplia un autre.
Nicolas Joseph savait déjà ce qu’il en était. Tout marin, qu’il soit pêcheur ou navigant sur un bateau de commerce devait une année sur trois au Roi pour servir sa marine de guerre. À cet effet il avait l’obligation de s’enregistrer auprès du commissaire de l’Amirauté sur un registre où ils étaient répartis en plusieurs classes. Il y était inscrit depuis l’âge de quinze ans, son premier embarquement. Tous les ans on relevait d’une classe et chaque classe servait à tour de rôle. Ainsi, au fur et à mesure des besoins de la Marine royale, les commissaires choisissaient les hommes pour le service du Roi selon le temps de service déjà accompli par chaque marin. Pour être implacable, cette pratique était moins inhumaine que le « système de la presse » qui avait cours autrefois. Lorsque la Marine royale voulait former un équipage, elle envoyait la maréchaussée dans les ports pour ramasser tous ceux qui y traînaient afin de les enrôler de force. C’est ce que Nicolas Joseph expliqua au groupe de jeunes hommes devant l’église tout en s’approchant de l’avis placardé sous le porche. Sous les regards avides d’informations de ses compagnons, il lut à haute voix le texte. Le rôle mentionnait que sur ordre du Roi, la classe courante serait renforcée de marins supplémentaires. Monsieur le curé en donnerait lecture durant l’office.
— Est-ce qu’on va devoir faire la guerre ? s’inquiéta le plus jeune d’entre eux.
— Tu auras peut-être la chance de convoyer un navire marchand, tenta-t-il de le rassurer. C’est ce que j’ai fait la première fois où j’ai été enrôlé au service du Roi. Ou si tu es encore plus chanceux, tu travailleras à l’Arsenal de Toulon.
Du haut de ses presque vingt ans, il parlait d’expérience. Il y a trois ans, sa classe avait déjà été relevée et il avait embarqué à Toulon sur le Caton, une frégate armée de soixante-quatre canons. Il avait servi comme novice, il venait juste d’achever son apprentissage de mousse, au cours d’un voyage qui les avait emmenés à Constantinople. Il s’était aguerri à la manœuvre des voiles où il avait démontré de réelles qualités.
L’office s’achevait et le curé donna lecture de l’avis d’enrôlement des jeunes marins. Il énonça ensuite les noms des cinquante-sept martégaux qui figuraient sur la liste :
— Jean Achard, Pierre Achard, Joseph Adoul, …. , Nicolas Marbec, … , Jean Volaire.
Une vraie litanie, chacun se signant à l’énoncé de son nom, les mères ou épouses essuyant des larmes.
À la sortie de la messe, les discussions reprirent sous le porche, les regards se portant à nouveau sur l’avis, comme s’il s’agissait d’un mauvais rêve, que leur nom serait effacé comme par miracle. Nicolas Joseph fut de nouveau entouré des plus jeunes, pour qui cet engagement était le premier et qui manifestaient leur appréhension cachant en fait ce qui était de la peur. Ils savaient bien que l’on ne revenait pas toujours de ces campagnes meurtrières. Ils avaient entendu les anciens raconter les souffrances subies sur les navires, les conditions de vie effroyables.
— Où allons-nous embarquer ? demanda l’un d’eux.
— Quand devrons-nous partir ? Qui va s’occuper de ma famille ?
Les questions fusaient de toute part.
— Moi je n’irai pas ! osa un autre.
Ce qu’ils ignoraient encore c’est que la guerre tonnait au loin, en Amérique et que la Marine royale avait un besoin pressant de tous ses marins. Le commissaire des classes du quartier maritime du Martigues avait reçu ses ordres, il lui fallait réquisitionner tous ceux qui pouvaient servir sur les navires, qu’ils soient matelots, gabiers, pêcheurs ou marins de commerce, ou même charpentiers et artisans de la construction navale. Il le faisait en essayant de nuire le moins possible aux activités de pêche et de commerce qui faisaient vivre les familles, mais les ordres venus de Toulon étaient de plus en plus pressants. Et ce n’était pas la solde du marin au service du Roi, inférieure à la moitié à celle d’un marin de commerce, qui pouvait attirer des volontaires. Et encore ne leur en remettrait-il que la moitié, le complément ne leur étant accordé qu’au retour de campagne, à condition qu’ils en reviennent.
Le jour suivant, il se rendit au quartier de l’Amirauté pour s’enregistrer auprès du commissaire des classes.
— Où serai-je affecté ? s’enquit-il.
— Compte tenu de tes états de service, tu rejoindras le port de Toulon où ton embarquement te sera signifié.
En même temps qu’il recevait son ordre de mission et son certificat de service, Nicolas Joseph se vit remettre un petit pécule équivalent à sa demi-solde et une somme pour la conduite afin de subvenir aux frais de route. Il soupesa la petite bourse qu’il lui parut bien dérisoire en regard des dangers qu’il allait affronter. Et ce n’était pas la perspective de se retrouver au Fort-de-Bouc avec la demi-solde des invalides, s’il était blessé ou estropié, qui lui rendit son sourire.
— Tu devras y être sous quinzaine sous peine d’être déclaré absent et recherché par la maréchaussée.
Ce délai lui laisserait le temps de faire ses adieux à sa famille à qui il laisserait une partie de la maigre somme qu’il venait de toucher. Il se dit que là où il allait, il n’en ferait pas un grand profit ! Il lui suffirait de quelques nippes et d’un hamac pour le temps de la campagne en mer. Après il se mettrait en route sans délai. Il partirait seul malgré l’invitation de ses compagnons à faire route ensemble. Il les connaissait, ils auraient passé leur temps à boire la demi-solde qu’ils auraient touchée et ce qu’ils n’auraient pas dépensé avant de partir, ils le dépenseraient en route.
Cinq jours déjà qu’il avait quitté le Martigues et pris la route de Toulon. Il emprunta le chemin royal qui depuis Marseille était assez encombré de tout un trafic de voyageurs et de charrettes. Ceux-là tentaient de se regrouper au moment de traverser la forêt de Cuges. Il se joignit à eux dans cet endroit dont la réputation était sinistre à cause du brigandage. C’est là qu’avait sévi la bande de Gaspard de Besse dont tous les voyageurs parlaient en ce moment, car il venait d’être arrêté et envoyé en prison à Aix. Autour de Nicolas Joseph, chacun y alla de son avis.
— Il n’a jamais tué ni blessé quiconque, dit l’un.
— Il n’a jamais volé les pauvres, au contraire il leur a donné de l’argent, renchérit un autre.
— Moi je trouve qu’il n’a que ce qu’il mérite, à détrousser les étrangers jusque dans nos campagnes, accusa un troisième.
Le col de l’Ange enfin franchi, le danger était passé et les diligences allaient enfin pouvoir faire étape à Cuges. Certaines se rendaient jusqu’en Italie et la route était encore longue et dangereuse, le repos des voyageurs à l’auberge serait le bienvenu. Nicolas Joseph, lui, n’avait pas les moyens de s’offrir ce luxe. Il se dit qu’il trouverait bien une grange où dormir et un paysan avec qui partager son pain.
Près d’une semaine qu’il était parti et il ne se trouvait qu’à deux lieues environ de Toulon. Mais la traversée des gorges avait été rendue pénible par la pluie diluvienne qu’il avait dû affronter. Aussi décida-t-il de faire une dernière étape dans le village d’Ollioules avant de plonger sur le port militaire. Ses pas le menèrent vers l’église et il se dit que le curé pourrait l’aider à trouver un gîte.
— Bonjour, monsieur le curé, je m’appelle Nicolas Joseph Sabatier. Je viens du Martigues et je fais route vers Toulon pour embarquer au service de la Marine royale. Pensez-vous que je puisse trouver une grange pour dormir cette nuit avant de reprendre mon chemin ?
— Bonjour mon fils. Eh bien justement, à l’office de dimanche j’ai annoncé à un enfant du pays sa réquisition. Il s’agit de Barthélemy. Allons voir son père, je suis sûr qu’il ne te refusera pas un hébergement. Ses champs d’oliviers sont à une demi-lieue d’ici. Je t’accompagne, j’en profiterai pour lui demander pourquoi je ne le vois pas beaucoup à la messe !
Un vent froid s’était levé, mais il avait chassé les nuages et la pluie du matin avait fait place à un soleil hivernal de fin d’après-midi qui faisait oublier à Nicolas Joseph ses fatigues du voyage. En route, le curé l’avait questionné sur son pays, sa famille, son métier de marin, jusqu’à ce qu’ils soient en vue de la maison. La ferme était perchée sur un petit monticule, à l’abri d’un bosquet d’arbres qui lui fournissait l’ombre nécessaire lors des grandes chaleurs. Devant, s’étendaient les plantations, pas seulement d’oliviers comme l’avait mentionné le curé, mais aussi d’orangers et de citronniers. À proximité de la maison, ils longèrent le coin réservé aux légumes qui devaient assurer la nourriture de la famille pour l’année. Entre les deux, une culture d’arbrisseaux sarmenteux qui retombaient sur le sol intrigua Nicolas Joseph.
— Quelle est cette plante ? demanda-t-il au curé.
— Il s’agit de câpriers, une culture très répandue dans le village. On peut utiliser soit le bouton floral, qui confit dans le vinaigre donnera les câpres, soit attendre le fruit, qu’on appelle le câpron. Ils servent à la maîtresse de la maison pour relever le goût de sa cuisine. Les femmes se transmettent aussi de mères en fille des recettes pour utiliser les écorces et les feuilles afin de traiter diverses maladies. Allons voir le père Balthazar maintenant.
Ils s’approchèrent du bâtiment aux murs de pierre assez rustiques, bien entretenus, mais construits sans luxe ni ostentation. Il comprenait un rez-de-chaussée et un étage auquel on accédait par un escalier extérieur. Le toit de faible pente était couvert de tuiles rondes comme tous ceux de Provence. Accolée sur le pignon, se trouvait une remise qui s’étirait perpendiculairement à l’axe du bâtiment principal. C’est là que l’on rangeait les charrues, charrettes et les instruments de culture. Mais c’est vers le rez-de-chaussée que le curé l’entraîna, car à cette heure il était sûr d’y trouver le père.
— Père Balthazar ? C’est moi, le curé.
— Monsieur le curé ? Ne me dites pas que vous venez jusqu’ici me faire des reproches pour avoir manqué la messe de dimanche ?
Le ton était amical, car Balthazar aimait bien le curé même s’il ne pratiquait pas beaucoup, laissant ce soin à sa femme. Mais le curé ne refusait jamais de donner un conseil ou de s’entremettre lorsque des affaires de voisinage risquaient de tourner au conflit.
— Ni à celle de dimanche, ni aux précédentes, mécréant ! Je vous amène Nicolas Joseph qui vient du Martigues. Il fait route vers Toulon pour rejoindre la Marine royale. J’ai pensé qu’il pourrait accompagner Barthélemy. Il cherche un gîte pour la nuit.
— Vous avez bien fait monsieur le curé. Barthélemy ne va pas tarder à rentrer des champs. Entrez un peu, il faut que je finisse de ranger les provisions et de m’occuper du cheval.
Pénétrant dans le rez-de-chaussée derrière le curé et le père Balthazar, il découvrait le lieu où le paysan rangeait ses récoltes et ses légumes, aulx et oignons mis en tresses, pommes d’amour, pommes de terre. À l’extrémité de la vaste pièce, seulement séparés par des cloisons de bois, le cheval et la chèvre trouvaient leur abri pour la nuit, le premier se reposant des labeurs de la journée, la seconde attendant la traite du soir.
— J’ai une petite liqueur à l’orange dont vous me direz des nouvelles, monsieur le curé !
— C’est vous qui la produisez ?
— Non, ça, c’est le domaine d’Anne, ma fille.
Anne entra dans la pièce portant un plateau avec trois petits verres à liqueur. Nicolas Joseph ne put s’empêcher de remarquer le beau regard de la jeune fille dont le visage hâlé qu’encadrait une longue chevelure brune témoignait de son activité au plein air. Elle salua le curé et sourit à l’hôte de son père avant de se retirer tout en discrétion. Toutefois elle prit soin de ne pas fermer complètement la porte derrière elle, ne voulant rien perdre de la discussion. Elle voulait surtout savoir ce qui pouvait bien amener ce beau jeune homme dans leur maison.
Ce fut le moment choisi par Barthélemy pour faire son entrée.
— Tiens voilà Barthélemy qui revient des champs. Monsieur le curé nous a amené un jeune homme qui doit embarquer à Toulon. Il a pensé que vous pourriez faire route ensemble. C’est comment déjà votre nom, jeune homme ?
— Nicolas Joseph Sabatier, monsieur. Je suis du Martigues et je vais avoir vingt ans. Je navigue depuis cinq ans déjà et j’ai fait plusieurs voyages en Italie sur des bateaux de commerce. Il y a trois ans, ma classe d’âge a été relevée et j’ai embarqué sur le Caton comme novice. Je me suis aguerri à la manœuvre des voiles et le chef voilier m’a décerné un certificat d’aptitude.
Le surlendemain, les deux garçons prirent la route de Toulon. Barthélemy fit ses adieux à son père qui tentait de garder une posture digne, alors que sa mère ne pouvait retenir ses larmes. Il embrassa affectueusement sa sœur. Anne en profita pour déposer un léger baiser sur la joue de Nicolas Joseph.
La rade de Toulon leur apparut au détour de la route, constellée de navires à quai où s’en approchant à voiles réduites. Tout autour du port la ville grouillait d’une population disparate. Marins cherchant un peu de réconfort auprès de filles faciles. Conducteurs de charrettes se dirigeant vers les quais portant leurs barriques ou leurs sacs de blé et criant à hue et à dia pour écarter les passants de leur chemin. Femmes tenant leur panier de victuailles. Badauds endimanchés. Gamins à l’affût d’une rapine. Forçats reconnaissables à leur habit et leur bonnet, un anneau terminé d’un bout de chaîne à un pied, l’air misérable dû aux travaux de force et au manque de nourriture.
— Ouah ! Je ne pourrais pas vivre comme ça ! s’exclama Barthélemy sans qu’on sache s’il faisait allusion à la vie de forçat ou tout simplement à celle du citadin.
— Tâchons de trouver le bureau de recrutement, décida Nicolas Joseph, qui avait hâte de retrouver l’air de la mer.
Après avoir demandé leur chemin, ils le découvrirent, niché près de l’arsenal. Une file s’était formée devant l’agent recruteur. Quand vint leur tour, ils déclinèrent leur identité.
— Je m’appelle Nicolas Joseph Sabatier du Martigues et voici Barthélemy Ycard d’Ollioules. Nous sommes requis par la Marine.
— Vous embarquerez pour Brest afin de rejoindre la flotte de la Royale. Votre affectation vous sera donnée dans ce port. Votre bateau largue les amarres demain, ne soyez pas en retard !
Pour Nicolas Joseph cette affectation s’inscrivait dans la continuité de son métier de marin. Son visage ne trahissait pas d’émotion particulière, même si au fond de son cœur il savait que le danger de la guerre s’ajoutait à celui de la mer. L’embarquement pour Brest signifiait à l’évidence que c’est de l’autre côté de l’Atlantique que leurs vies se joueraient. Barthélemy n’avait pas son expérience, ce qui se traduisait chez lui par deux sentiments contradictoires. L’insouciance de celui qui ne sait pas et ne mesure donc pas la gravité de la situation, d’un côté. L’appréhension sourde, au fond de lui-même, devant l’inconnu, de l’autre côté. La présence de son nouvel ami lui redonnait confiance et il s’accrochait à lui pour se rassurer.
La foule s’était rassemblée en nombre sur les quais du port de Brest pour assister au départ de la flotte française vers l’Amérique. L’escadre commandée par le Comte de Grasse qui avait établi son pavillon sur le Ville de Paris quittait la rade. Chacun des vingt-huit navires et trois frégates, suivis de cent vingt bâtiments transportant les trois mille deux cents hommes de troupe, passait tour à tour dans le Goulet avant d’atteindre la mer. Et la foule était encore massée sur les flancs de la rade pour ce défilé impressionnant, criant ses vivats à destination de ceux qui allaient braver l’océan, même si elle ne comprenait pas très bien les enjeux de cette expédition lointaine.
Barthélemy était bien loin d’entendre cette liesse populaire. Sitôt l’abri de la rade franchi, la houle s’était emparée des navires. Les vagues n’étaient pas vraiment formées, mais l’ondulation de la mer suffisait à provoquer un roulis propre à faire rendre son estomac à tout homme non aguerri aux choses de la mer. Et Barthélemy était de ceux-là. Il n’avait jamais mis les pieds sur un bateau et il devait à son désir de rester avec son ami, de se trouver embarqué dans cette aventure. Fort de ses états de service, Nicolas Joseph avait été affecté comme aide-voilier sur le Caton, navire qu’il connaissait bien pour y avoir servi lors d’une précédente campagne. Au bureau de recrutement, il avait insisté pour que Barthélemy soit affecté sur le même bâtiment. N’étant pas marin, il figurait donc au titre des soldats d’infanterie de ligne destinés à être débarqués sur les lieux de combats. Ils étaient environ soixante-dix soldats comme lui, entassés sur le pont inférieur, n’entrevoyant que des rais de lumière par les sabords des canons. L’odeur était pestilentielle, on entendait le râle des hommes penchés sur les seaux de sable, l’atmosphère était étouffante.
Nicolas Joseph, sous les ordres du maître-voilier, retrouvait la routine des manœuvres. Le Caton était un navire qui alliait la force et la légèreté grâce à ses dimensions, cent cinquante-cinq pieds de long, et son armement de soixante-quatre canons. Les voiles n’avaient plus de secrets pour lui. Comme aide-voilier il était plus spécialement en charge de la vergue de misaine. Au pied du mât, un marchepied permettait aux matelots de se tenir prêts à la manœuvre des voiles qu’ils hissaient ou abaissaient en fonction des ordres, en tirant sur les drisses qui s’enroulaient autour des balancines. Nicolas Joseph évoluait dans un environnement familier et ne songeait pas pour le moment aux dures épreuves qui attendaient la flotte.
Son quart terminé, il descendit sur le pont inférieur pour réconforter son ami Barthélemy. Il le retrouva difficilement au milieu d’un groupe d’hommes aussi mal en point que lui.
— Alors mon ami, l’air de la mer ne te convient pas ? plaisanta-t-il.
Mais Barthélemy n’entendait rien à l’humour de celui-ci.
— Je regrette déjà mes oliviers et mes câpriers, parvint-il à marmonner.
— Viens avec moi sur le pont supérieur, tu respireras mieux et reprendras des forces.
C’est en titubant et aidé par son ami que Barthélemy parvint à franchir l’échelle de bois menant à l’air libre. Une grande bouffée d’air frais emplit ses poumons et le ramena quelque peu à la vie.
— D’ici quelques jours ton corps sera habitué aux mouvements du bateau et tu n’y prêteras plus d’attention.
— Je veux bien partager ton optimisme, mais tu ne me feras pas croire que le pont de ton navire est plus accueillant que le plancher de mon étable !
— Dis-moi Nicolas, sais-tu où nous allons ? s’enquit Barthélemy qui retrouvait peu à peu quelque lucidité.
— J’ai entendu le maître-voilier dire que nous nous dirigions vers les Antilles, où nous devrions accoster d’ici un mois … si l’on ne fait pas de mauvaises rencontres !
— Un mois ! mais j’ai dix fois le temps de rendre tous mes viscères ! grogna Barthélemy.
De fait la traversée se déroula assez calmement. L’importance de l’escadre la mettait à l’abri de toutes velléités belliqueuses de bâtiments anglais, à moins qu’ils ne rencontrent une flotte conséquente. Mais les informations que possédait le Comte de Grasse lui laissaient penser que les Anglais avaient mobilisé leurs forces sur la côte américaine. Les capitaines des navires en concertation avec le Comte de Grasse avaient décidé de contourner la zone du Pot au Noir. Cela allongerait le voyage de quelques jours, mais ils éviteraient cette région où l’on pouvait rester bloqué par les calmes de longues journées sous une chaleur accablante, à moins de mettre des chaloupes à la mer pour remorquer à la rame les navires au prix d’efforts qui épuiseraient les hommes.
Les jours s’écoulaient lorsque le gabier du haut du mât principal du Ville de Paris hurla le cri que tous attendaient : — Terre ! Terre ! Terre droit devant !
Cri aussitôt répercuté sur tous les navires de l’escadre. Des hourras se firent entendre des matelots qui jetaient leurs chapeaux dans les airs pour saluer l’évènement. Cinq longues semaines de traversée avaient usé les organismes et tous n’aspiraient qu’à retrouver la terre ferme avec ses ports aux filles faciles et l’alcool abondant. Pourtant les matelots ignoraient que l’accès à terre ne serait ni proche ni facile. Barthélemy se rapprocha de Nicolas Joseph pour l’interroger sur la situation :
— Où sommes-nous ?
— Au large d’une île appelée la Martinique. On doit rejoindre le port de Fort-Royal, mais il y a un problème …
— Ne me dis pas que l’on devra faire demi-tour ! rétorqua Barthélemy qui cachait derrière cet humour une véritable appréhension.
— Non, bien sûr ! Mais les navires anglais de Hood font le blocus de l’île et il va falloir les déloger.
— À coup de canon ?
— Peut-être bien.
Toutefois, l’impressionnante force de l’escadre française dissuada Hood, en moyens très inférieurs, d’entamer les hostilités. Il leva le blocus sans combattre laissant de Grasse poursuivre sa route et entrer dans Fort-Royal le 6 mai 1781.
La déception des marins fut encore plus vive lorsque les capitaines de navires déclarèrent que nul ne pourrait quitter le bord. Finis les filles et l’alcool ! Pas question de laisser plusieurs milliers d’hommes se déverser sur les quelques tavernes du port et encore moins de risquer nombre de désertions. D’autant que de Grasse avait d’autres plans pour son escadre. À peine le temps de procéder aux réparations nécessaires sur les bâtiments et au réapprovisionnement en vivres, la flotte reprit la mer.
L’appareillage mit Barthélemy de fort méchante humeur, lui qui n’aspirait qu’à retrouver la terre ferme.
— On n’en finira jamais avec ces maudits océans, geignit-il.
— Dis-toi que c’est pour la bonne cause, plaida Nicolas Joseph pour tenter d’apaiser son ami. Et puis tant que tu es à bord tu n’as pas à affronter les Anglais sur terre le fusil à la main !
— Je crois que je préfère le fusil au canon ! À ce propos, où allons-nous faire parler la poudre ?
— Le maître-voilier nous a informés que l’on mettait le cap sur l’île de Tobago pour la libérer.
— Tu penses qu’ils vont me faire débarquer avec les troupes pour reprendre l’île aux Anglais ? interrogea Barthélemy avec inquiétude, ne sachant plus s’il devait vraiment choisir entre le fusil et le canon.
— Non, je ne crois pas. Il s’agit de couvrir les troupes du gouverneur des îles françaises qui vont s’en charger.
De fait, le marquis de Bouillé fit débarquer trois mille hommes pendant que l’escadre de De Grasse pilonnait de ses canons les positions anglaises. La garnison anglaise fut forcée à une rapide capitulation le 2 juin 1781 alors que l'escadre de Rodney, arrivée en renfort, préféra ne pas engager le combat.
Le retour sur l’île de la Martinique fut de courte durée. Ordre fut donné à tous les équipages de prendre la mer le 5 juillet 1781. La mission : escorter un gros convoi marchand vers Saint-Domingue. Même si la menace de croiser la flotte anglaise n’était pas à écarter, cette mission ne semblait pas présenter de gros risques. L’inquiétude ne se lisait pas sur les visages des marins ou hommes de troupe embarqués à bord. Ils ne savaient pas encore que ce départ de la Martinique allait bouleverser l’ordre établi et changer la vie, lorsqu’ils la conserveront, de beaucoup d’entre eux.
Comme espéré la traversée jusqu’au port de Cap-Français au nord-ouest de l’île de Saint-Domingue se passa sans encombre et l’escadre put faire mouillage dans le port en toute sécurité.
— Monsieur le Lieutenant-Général, deux lettres vous attendent depuis plusieurs jours. La première vient de monsieur le Commandant en Chef Georges Washington et l’autre du Général Rochambeau. Cela semble très urgent.
L’aide de camp de De Grasse semblait très impressionné par les émetteurs de ces deux missives. Il pouvait l’être. Georges Washington était le Commandant en Chef des forces américaines, haut responsable de la guerre contre les Anglais et Rochambeau était le Lieutenant-Général des troupes françaises fortes de six mille hommes qui combattaient aux côtés de Washington.
— Faites-les porter dans ma cabine, ordonna de Grasse qui pressentait l’importance de celles-ci, et souhaitait en prendre connaissance dans l’intimité de son bureau.
Dans leurs missives les deux généraux dévoilaient la stratégie qu’ils avaient établie. Ils projetaient de marcher vers l’armée anglaise du sud plutôt que vers New York et d’isoler Cornwallis installé dans la presqu’île de Yorktown à l’entrée de la baie de Chesapeake. Pour cela il était impératif de tenir à distance de l’entrée de la baie la flotte anglaise, c’est la mission qu’ils demandaient à de Grasse d’assumer.
Celui-ci convoqua à bord du Ville de Paris tous les capitaines de son escadre afin de définir leur conduite.
— Voilà Messieurs ce que Washington et Rochambeau attendent de nous, dit de Grasse après leur avoir révélé le contenu des lettres reçues.
— Quels sont les ordres de Versailles ? s’enquit l’un des capitaines.
— Je n’ai pas d’ordres précis. Mon intention première était d’attaquer soit la Jamaïque, soit de remonter vers New York à la rencontre de la flotte ennemie.
— N’était-ce pas le Comte de Barras qui était chargé d’attaquer New York ?
— Barras est devant Newport, mais il a accepté de faire route sur Yorktown pour prendre en tenaille les Anglais. Avec ce renfort nous aurons la supériorité numérique sur l’ennemi, précisa de Grasse.
— Comment financerons-nous l’opération, car il faudra de l’argent pour les hommes et pour l’armement ?
— J’ai l’accord de banquiers espagnols pour un prêt de 500 000 piastres sur mon nom.
