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Alors qu'il travaille dans ses champs de Balagne, Jacques-Marie Franceschini est enlevé, ainsi que son épouse Silvia, par les pirates barbaresques. Après de nombreuses péripéties et la naissance de leur fille Marthe, ils pensent enfin entrevoir la liberté. Mais les vents leur sont à nouveau contraires et conduisent Marthe dans le palais du sultan du Maroc, duquel son père tentera de l'arracher. Martin Chave, marin du Martigues, ne parvient plus à subvenir aux besoins de sa famille et doit se résoudre à s'exiler vers Cadix, avec Marie et Louis, ses enfants. Sur le bateau, ils croisent Jacques-Marie Franceschini qui fait découvrir l'histoire de Marthe à Marie, qui lui rappelle tant sa fille. Les vies de Marthe et Marie se retrouveront désormais mêlées, entre aventures romanesques et secrets, et elles influeront sur le royaume de Maroc. A partir de nombreux documents d'époque, l'auteur, Jean-Claude Montanier replace la destinée de deux familles, les Franceschini et les Chave, dans le contexte historique méditerranéen du XVIIIème siècle.
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Seitenzahl: 480
Veröffentlichungsjahr: 2019
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En couverture :Safie, une des trois femmes de Bagdad(William Charles Wontner 1857-1930)
DU MÊME AUTEUR :
La Villa Khariessa à Martigues, de Henry Gérard au Club de l’Étang de Berre, 2007.
Léonor Jean Christin d’Allainval – Un littérateur et son théâtre au XVIIIe siècle, 2010.
Histoire des Ponts et Canaux de Martigues, 2012.
Henry Gérard (Toulouse 1860 - Martigues 1925) : Évasion artistique, 2018.
Dans l’ombre de Jennie, (roman) septembre 2019.
[ Tous ces ouvrages sont disponibles sur le site : www.jcmontanier.net ]
Ceux qui vivent, ce sont ceux qui luttent – Ce sont : Ceux dont un dessein ferme emplit l'âme et le front Ceux qui d'un haut destin gravissent l'âpre cime Ceux qui marchent pensifs, épris d'un but sublime.
Victor Hugo
Table
Corbara (île de Corse) –
1751
Tunis –
1755
Martigues – Quartier de l’Isle –
1764
Martin Chave se souvient
Corbara –
1770
Martigues –
1770
Voyage vers Cadix –
1770
Au large de Tunis – 11 ans auparavant
Maroc - Capitale de l’Empire
Salé –
1770
Les Chave s’installent à Cadix –
1770
Juan-Manuel –
1773
Vers le Nouveau Monde
Vera Cruz et ses usages
Cadix -
1774
Marie et Juan Manuel
Murcie - l’explication
Ce jour funeste –
Mardi 17 mai 1774
Sentence de l’Empereur
Magdelaine -
1774
Marie - Palais de l’Empereur -
1774
Le sérail -
1775
Le complot
Marthe -
1775
Louis – Le bagne de Souèra –
1774
Louis – Mogador -
1777
L’enfant
Magdelaine et les rédempteurs
Retour à Mogador
Marie suit Dâwiya à Larache -
1790
Mogador –
1797
Sulaiman - Nouveau sultan -
1799
Marseille
Le Palais de Maroc -
1819
Le retour au Martigues -
1820
Notes complémentaires
Bibliographie
Corbara (île de Corse)
1751
Ce matin-là, le jour n’est pas encore levé sur les côtes de Balagne lorsque Jacques-Marie glisse avec regret de la couche où quelques instants auparavant il a serré sa jeune femme dans ses bras. Il a épousé Silvia quelques mois plus tôt et il n’est pas rassasié de son corps. Elle se lève à son tour, s’enveloppe dans une cape tout autant pour se protéger du froid matinal que pour garder la chaleur et l’odeur de son homme sur sa peau. Après l’avoir embrassé, elle lui prépare un peu de la soupe qu’elle a laissée réchauffer sur le coin de l’âtre. Ils habitent une petite maison à l’écart, au hameau d’U’Forte, car ils ne sont pas assez fortunés pour s’offrir une demeure au centre du village niché sous le mont de Guido. Au moins peuvent-ils se dire qu’ils sont sous la protection de la Vierge Marie veillant sur eux depuis la chapelle de Notre-Dame-des-Sept-Douleurs qui surplombe leur maison.
— Il est temps pour moi d’aller travailler, se résigne-t-il, sans oublier de déposer un baiser sur le front de sa bien-aimée tout en quêtant un peu de la chaleur qu’elle a conservée sur son corps.
Mais aujourd’hui, sans qu’il sache vraiment pourquoi, Jacques-Marie éprouve le besoin de faire le détour par la chapelle, avant de rejoindre ses champs dans la plaine près de la mer. Empruntant les petites ruelles qui grimpent depuis sa maison vers l’éperon dominant le village, il se retrouve au pied d’un passage encastré entre deux murs de pierres qui le conduit jusqu’à la placette située sous le porche. Il continue sa progression et gravit la dernière volée de marches en pierres usées par le temps et les pas des pèlerins, atteignant le porche chaulé de blanc comme le reste de l’édifice. Ce n’est pas une chapelle ordinaire. Bâtie sur un monticule rocheux, là où s’élevait autrefois le fortin du comte Mannone, elle a été édifiée autour de ce qui avait été l’ancienne salle des gardes. De là, on peut embrasser d’un seul regard toute la plaine jusqu’à la mer. Ce matin il fait trop sombre, car le soleil n’a pas encore percé la brume due aux entrées maritimes formant comme un tapis blanc neigeux en dessous. Jacques-Marie entre dans la chapelle dont les premiers bancs sont déjà occupés par quelques vieilles femmes du village habillées de noir, un châle de dentelle couvrant leur tête. Elles sont venues aux aurores faire leurs dévotions à la Vierge en égrenant leur chapelet de sept septains de grains en souvenir des sept douleurs de Marie. Il ressent alors confusément que l’atmosphère ne ressemble pas à celle de ses journées ordinaires. Il marmonne une brève prière.
— Allez, se dit-il, le jour va pointer et il me faut maintenant regagner les champs dans la vallée.
Le chemin serpente le long des flancs du mont pour atteindre ses terres qui sont juste en bordure de la côte. La brume ne s’est pas dissipée lorsqu’il attelle la charrue au cheval qu’il loge dans la petite cabane qui sert d’écurie. Il exploite des vignes et des champs d’oliviers. En cette période de l’année, ses cultures ne requièrent pas une activité trop importante et il y suffit à lui tout seul. Il se met à la tâche, il aura quelques bonnes heures de travail devant lui avant que sa femme ne vienne le rejoindre avant midi avec son panier de victuailles. Même s’ils ne se sont quittés que depuis le matin, cette pause leur donne toujours prétexte à échanger de nouveaux gestes amoureux. Il se prend à rêver au corsage de Silvia dont il dénouera lentement le lacet avant d’entraîner son épouse dans la petite cabane attenante. Elle lui dira en riant que son travail ne peut pas attendre, mais elle succombera sous ses baisers sans combattre.
Le chébec est ancré dans la petite anse pas très loin de l’embouchure du petit ruisseau de Teghiella. Il a profité de la brume qui le dissimule de la tour de guet de Vallitoni et de la faible lueur du matin pour s’approcher du rivage. Son faible tirant d’eau lui permet de se hasarder au plus près de la côte. Ali Razaï a fait abattre les voiles latines de l’embarcation pour qu’on ne puisse le repérer, exigeant des rameurs qu’ils l’amènent sans bruit jusqu’à l’abri de l’anse. Ceux-ci, placés entre les sabords des canons, doivent souquer debout, face à l’avant du bateau. Ali Razaï connaît les lieux pour avoir déjà osé plusieurs razzias sur la contrée. Il a décidé de prendre le risque de s’approcher de la terre, car il manque cruellement d’eau douce et il sait que les lieux sont riches en sources. Il envoie deux de ses hommes en reconnaissance.
— Assurez-vous du poste de guet, leur ordonne-t-il, accompagnant son ordre d’un geste explicite de sa main en travers de sa gorge.
Après avoir longé la plage de sable jusqu’à ce que la hauteur de la falaise permette de l’escalader sans grande difficulté, les deux pirates se retrouvent derrière la tour se dissimulant à la vue d’un éventuel guetteur. Mais Bazziconi qui est de garde ce matin s’est endormi et tandis que l’un des pirates reste au-dehors pour surveiller les abords, le second s’introduit sans bruit à l’intérieur de l’édifice et grimpe lestement l’échelle de bois menant à la plateforme. Bazziconi n’a pas le temps de voir la lame brillante du poignard de son agresseur qui lui tranche la gorge. Le pirate adosse le corps contre le mur ce qui, hormis le filet de sang qui coule le long de son corps, laisse à penser que le guetteur est endormi. Toujours sans faire le moindre bruit et sans échanger aucune parole, les deux hommes regagnent le haut de la falaise d’où ils font signe à Ali Razaï que la voie est dégagée. Après s’être assurés que leur signal a bien été reçu, ils s’accroupissent derrière un petit monticule rocheux d’où ils peuvent repérer l’approche d’hommes venant de la terre ou de bateaux ennemis du côté de la mer. Le raïs donne alors ses ordres à deux autres de ses hommes.
— Prenez avec vous une poignée d’esclaves et remplissez les outres d’eau fraîche.
Plusieurs voyages seront nécessaires et Ali Razaï ne souhaite pas s’éterniser sur cette côte hostile. Le petit groupe, débarrassé de la surveillance de la tour de guet de Vallitoni, peut maintenant marcher à découvert et remonter le ruisseau de Teghiella, jusqu’à une petite source qui leur assurera une eau claire et pure. Ils ont déjà fait deux allers-retours et les hommes, lourdement chargés des outres d’eau qu’ils ont transportées jusqu’au chébec, marchent de plus en plus péniblement. Les pirates doivent presser les esclaves et les menacer de leur poignard qu’ils n’hésitent pas à pointer sur la gorge des malheureux, pour les faire avancer. Tout occupés qu’ils soient à s’assurer de leurs esclaves, ils n’entendent pas tout de suite les pas de l’homme qui se dirige vers la source.
Cela fait plusieurs heures que Jacques-Marie travaille son champ. Silvia ne tardera plus longtemps maintenant. Il éprouve le besoin de se rafraîchir un peu et de prendre de l’eau fraîche à la source du ruisseau. Il dételle le cheval pour le laisser paître à l’entour, car lui aussi a travaillé durement. La tête tournée vers la côte, ses naseaux semblent vouloir humer une odeur inhabituelle, mais l’attrait de l’herbe en bordure du champ est le plus fort. Tout en se dirigeant vers la source, Jacques-Marie regarde la brume de mer qui s’estompe lentement sous l’effet du soleil qui tente de percer. Entre deux bouffées de nuage il croit un instant percevoir le mât d’un bateau se détacher au-dessus des rochers, mais la brume recouvrant à nouveau le rivage il se persuade d’avoir rêvé. Pourtant comme le matin à la chapelle une appréhension diffuse l’habite. Il se résout à ne penser qu’à Silvia qu’il retrouvera bientôt et reprend d’un pas ferme sa marche vers le ruisseau.
Au bruit des pas de l’homme, l’un des pirates éloigne les esclaves et les fait coucher à plat ventre sur la rocaille tout en leur intimant l’ordre de ne faire aucun bruit. Il se fait comprendre sans difficulté lorsqu’il menace de son poignard d’égorger celui d’entre eux qui ne respectera pas son ordre. Le second pirate fait le tour du monticule de pierres qui le sépare de la source et attend que l’homme se soit penché pour s’asperger le visage d’eau fraîche. Il bondit alors derrière lui et tout en lui immobilisant un bras il lui met la pointe de son poignard sur le cou. Surpris par l’attaque et terrassé par la force de son agresseur, Jacques-Marie ne peut opposer aucune résistance. Il se retrouve bâillonné et jeté au milieu du groupe d’esclaves sous la menace de l’arme effilée. Un des pirates balaie du regard la plaine pour s’assurer qu’aucune autre personne ne les a repérés. Voyant l’horizon dégagé, les pirates entraînent le groupe d’esclaves chargés de leur fardeau, Jacques-Marie toujours sous la menace du poignard, et reprennent leur route en direction du bateau.
Jacques-Marie essaie de détailler ses ravisseurs pour tenter de deviner qui ils sont. Leur allure ne laisse pas beaucoup de doutes. Leur visage barbu et le torse sombre et nu, vêtus d’un pantalon bouffant à l’entrejambe très bas, les désignent comme des Maures barbaresques, algériens ou tunisiens. Ils sont chaussés de sandales et coiffés d’un turban. Tout le monde sur l’île connaît les histoires que les vieux racontent aux veillées, sur les pirates maures et les razzias qu’ils avaient effectuées sur les villages de la côte. Ils embarquaient tout le butin humain qui leur tombait sous la main et repartaient tout aussi vite. Quelquefois, ils revenaient le lendemain afin de négocier le rachat des captifs. Mais bien souvent, les gens du pays étaient trop pauvres pour acquitter la rançon demandée, alors leurs proches disparaissaient à tout jamais.
Silvia quitte leur maison d’U’Forte, un panier d’osier sous le bras où elle a placé quelques victuailles pour son homme et pour elle. Elle aime le retrouver ainsi, au milieu de son dur labeur. Elle embrassera son front perlé de gouttes, essuiera la sueur de son torse, tandis qu’il posera les mains sur ses hanches en l’attirant vers lui. Elle sourit à l’idée que le panier d’osier attendra un peu. Tout en dévalant le chemin qui descend du village vers la plaine, elle voit le soleil gagnant sa course contre la brume. L’azur du ciel prend plus d’importance au fur et à mesure que les nuages défilent poussés par un vent d’est qui contrecarre les entrées maritimes. C’est alors qu’elle voit le chébec dans l’anse. Prise d’un pressentiment, ignorant le danger, elle se met à courir jusqu’au champ. Elle découvre le cheval détaché et paissant librement, sans maître. Elle cherche son mari du regard, l’appelle en mettant ses mains en porte-voix.
— Jacques-Marie ! Jacques-Marie !
En vain. Pas de réponse. Elle décide de courir vers l’endroit où elle pense trouver tout à la fois aide et protection, la tour de guet de Vallitoni. Elle parcourt la distance qui la sépare de cet asile sûr, environ mille mètres, aussi vite qu’elle peut. Elle appelle à l'aide, mais personne ne paraît l’entendre. Hors d’haleine, arrivée à proximité de la tour il lui semble reconnaître Bazziconi, un garçon du village. Pourquoi ne lui répond-il pas ? Elle ne voit pas la traînée de sang séché qui sort de sa gorge.
Les deux pirates, restés en observation derrière le monticule rocheux, voient le groupe d’esclaves menés par leurs frères barbaresques se diriger vers le chébec après avoir accompli leur dernier voyage. Ils remarquent bien qu’il semble y avoir un homme de plus dans le groupe, mais ils n’y accordent pas plus d’attention. Ils s’apprêtent à regagner le navire à leur tour, leur mission accomplie, lorsqu’ils entendent des cris. Ceux d’une femme qui court vers la tour. Ils hésitent un instant.
— Viens, dépêchons-nous de rejoindre le chébec, intime le premier. Tu sais bien que le raïs n’hésitera pas à nous abandonner sur place si nous sommes en retard.
Ali Razaï guette la côte pour repérer le retour de ses hommes, car il veut quitter les lieux au plus vite avant que la brume ne se dissipe complètement et les expose à être repérés.
— Tiens-toi prêt, lance-t-il à son second.
Sur la terre, le second homme tente de convaincre son acolyte que le risque vaut d’être couru.
— Si on parvient à s’emparer de la femme, le raïs sera bien heureux de la vendre un bon prix à son arrivée à Tunis ou d’en profiter pour son usage. Il nous en sera certainement reconnaissant.
Le coup de sifflet du maître de nage retentit signifiant que le chébec s’apprête à appareiller. Les deux hommes se défient du regard, mais l’appât du gain l’emporte sur la crainte d’enfreindre les ordres. L’un des pirates va se poster derrière la tour de guet pendant que le second la contourne pour empêcher toute retraite à l’intruse. Silvia va pénétrer dans la tour lorsqu’une main s’abat sur elle pendant qu’une autre se pose sur sa bouche pour étouffer ses cris. Elle se débat tant qu’elle peut, mais sa résistance est vite vaincue lorsque le deuxième pirate lui lie les mains et les pieds. Il la jette sur son épaule et tous deux quittent les lieux aussi vite qu’ils le peuvent pour ramener leur prise au raïs.
Sitôt tous les hommes à bord, Ali Razaï donne l’ordre de lever l’ancre. Les rameurs, nus et enchaînés, reprennent leur cadence scandée par le son du tambour du maître de nage, sous la menace du garde-chiourme dont le fouet claque et qui n’hésite pas à menacer de sa lame ceux qui ne peuvent ramer assez vite. Il n’était pas rare qu’un esclave défaillant soit purement et simplement égorgé et jeté par-dessus bord. Lorsque le chébec a gagné le large, le raïs fait hisser les voiles. Il est fier de son bateau, élancé et véloce, gréé de ses trois mâts à calcet, arbres de trinquet, de mestre et de méjane, avec ses voiles latines triangulaires.
Ali Razaï ne s’est approché de l’île de Corse que pour une impérieuse raison : l’eau. Il avait quitté Tunis depuis plusieurs semaines pour faire la course sur la route maritime qui menait les navires de commerce d’Espagne vers Gênes. Le premier bateau qu’il rencontra avait été une flûte hollandaise qui naviguait sous pavillon français sans escorte. Une proie facile que le raïs aborda sans coup férir. L’équipage fut mis au fer à fond de cale et son chargement de balles de soie et de boîtes d’épices fut transbordé sur le chébec, de même que des sacs de blé qui complétaient la cargaison. Le navire lui-même ne présentant pas un intérêt suffisant pour le raïs, ce dernier avait renoncé à y transférer un équipage de prise et il l’avait largué de ses amarres et laissé partir à la dérive.
Alors qu’il s’était résolu à mettre le cap sur son port d’attache de Tunis, le destin lui fit rencontrer un galion espagnol. Les cales du chébec étaient déjà lourdement remplies et le bateau n’avait plus la vélocité qui lui permettait de fondre sur ses proies. Ali Razaï avait sans doute péché par orgueil en tentant de prendre de vitesse le galion afin de mieux l’aborder. Il avait aussi sous-estimé le nombre de canons dont sa cible était armée et une salve l’accueillit au moment où il pensait pouvoir prendre le contrôle du bâtiment. Il réalisa très vite le danger et par un brutal changement de cap il réussit à se dégager de la ligne de tir du galion, ne trouvant son salut que dans une fuite précipitée. Heureusement, les mâts avaient résisté à l’impact, mais la coque avait été touchée dans sa partie supérieure, laissant l’eau s’infiltrer dans les cales lorsque la houle de mer devenait trop forte. Les charpentiers du bord avaient colmaté tant bien que mal les fissures, même s’il avait fallu que les esclaves écopent pour éviter que l’eau de mer ne vienne endommager la précieuse cargaison. Il avait dû sacrifier les ballots de blé qu’il avait fait jeter par-dessus bord pour alléger son navire. Le plus préoccupant pour Ali Razaï était que les tonneaux d’eau douce avaient été touchés ou bien s’étant détachés étaient venus se briser sur les structures. Or il était impossible d’atteindre Tunis avec tout l’équipage et les prises sans eau. Il avait bien pensé à se débarrasser d’une partie de ses captifs, mais il avait rapidement calculé qu’ils lui rapporteraient plus que le blé, alors il avait fait son choix. Il avait donc dû se résoudre à accoster sur la côte de Balagne pour se réapprovisionner. Les charpentiers en avaient profité pour consolider leur réparation de fortune et le chébec était maintenant prêt à affronter de nouveau la mer jusqu’à son port d’attache.
Alors qu’il navigue à présent en haute mer, Ali Razaï peut être satisfait de sa campagne de course, son chargement de soie et d’épices ajouté à ses prisonniers dont il tirera un bon prix lui laissera un bon bénéfice même lorsque le Bey aura prélevé sa part du huitième du butin.
Jacques-Marie reprend lentement ses esprits dans la relative obscurité où il se trouve. Que fait-il là ? Ses souvenirs sont confus et il tente de remettre ses idées en place. Il se rappelle tout à coup le ruisseau, la vision brutale d’un barbaresque le menaçant de son long poignard effilé, ces hommes loqueteux au milieu desquels il a été jeté. Ensuite plus rien ! Il ne se souvient pas qu’à l’approche de la chaloupe sur la plage il a tenté de s’extirper de ce groupe et de s’échapper, mais que, rattrapé par l’un des pirates, celui-ci l’a frappé et fait perdre connaissance. On l’avait hissé sur le chébec et jeté sans ménagement dans la cale où il était venu heurter des corps entassés au milieu des ballots d’étoffe. Des râles avaient accompagné son arrivée intempestive, les occupants étant peu désireux de partager une place déjà mesurée. Pourtant devant son état, des bras compatissants étaient venus à son aide pour l’adosser contre un ballot.
Ses yeux s’ouvrent lentement, s’habituant à l’obscurité. Il tourne la tête pour découvrir son nouvel environnement, ne voyant que des visages hagards d’hommes, de femmes et même d’enfants, pris au piège des Barbaresques, ne lui renvoyant que des regards indifférents. L’image du visage de Silvia vient alors à son esprit. Elle devait être folle d’inquiétude de ne pas le voir dans son champ. Avait-elle assisté à la scène du rapt ? Que pouvait-elle faire de toute façon, chercher de l’aide ? Il avait vu Bazziconi, la gorge tranchée, en haut de la tour de guet. Ce n’est pas de là que l’alerte pourrait être donnée. Elle devrait retourner jusqu’au village. Il serait bien trop tard. Une sombre pensée l’assaille alors ; Silvia aurait-elle pu se jeter dans la gueule du loup en le cherchant aux alentours ? Quel sort lui avait-on réservé ? Il n’eut pas à se poser la question plus longtemps. L’écoutille de la cale s’ouvre et la silhouette de Silvia s’inscrit dans le rai de lumière, poussée vers le bas. Un cri lui échappe.
— Silvia !
Ils se retrouvent blottis l’un contre l’autre, leurs bras s’accrochant de peur d’être séparés, tremblant et pleurant sans savoir si c’était la joie d’être ensemble vivants ou la peur d’un destin inconnu. Ils ne voient pas les côtes de Balagne s’éloigner jusqu’à devenir invisibles. Ils ne savent pas que le chébec met le cap sur Tunis.
Jacques-Marie et Silvia reprennent peu à peu leurs esprits, cherchant surtout à ne pas être séparés tout en essayant de se faire un peu de place parmi tous ces corps brisés par le désespoir et épuisés par le mal de mer. L’odeur est pestilentielle, chaque mouvement du bateau sous l’effet des vagues apportant ses relents d’odeurs fétides, mélange de sueur, d’urine, de sang et de sel. On n’entend que le bruit des rames qui battent l’eau au rythme du tambour du maître de nage, semblable au glas des cloches de l’église du village, un son sans fin à rendre fou. Lorsque le vent prend une force suffisante, les rameurs sont mis au repos, le tambour s’arrête enfin. Mais c’est pour faire place au claquement des voiles et au roulis du bateau qui dans la pénombre de la cale prend des allures d’apocalypse. Les odeurs deviennent encore plus fortes augmentées des vomissements de bile des prisonniers qui n’ayant pas mangé depuis plusieurs jours, n’ont plus rien à rendre dans le ventre. Les captifs ont peu à peu perdu tout sens du nombre de jours passés dans les cales du chébec. Et combien les séparent encore de leur destination ? Dépouillés de la moitié de leurs vêtements, les pirates barbaresques ne leur ont laissé qu’une chemise, pour lui sur un caleçon long et pour elle sur un jupon court, les mettant jambes et pieds nus. Ils ont passé plusieurs jours au milieu de la troupe de captifs enchaînés comme eux. Ils ont subi les plus pénibles privations, se battant pour un peu d’eau et de pain noir qu’on leur accorde une fois par jour comme seule ration.
Une semaine, peut-être deux se sont écoulées lorsqu’ils arrivent aux abords d’un port, dont ils ne connaissent pas le nom, et où ils sont débarqués sans ménagement. Lorsque l’écoutille s’ouvre et qu’on leur intime l’ordre de sortir du trou où ils sont, la lumière les aveugle. Leurs yeux, habitués à l’obscurité de la cale, ne peuvent supporter l’intensité et la brûlure du soleil, et ils sont incapables de les ouvrir et de regarder autour d’eux. On les jette dans l’eau pour qu’ils parcourent les quelques mètres qui séparent le chébec à l’ancre de la plage. La fraîcheur de la mer leur paraît une bénédiction, se plongeant tout entier pour tenter d’effacer la puanteur accrochée à leurs corps et à leurs maigres habits. Leurs pieds rencontrent alors le sable brûlé par le soleil jusqu’à ce qu’ils atteignent la terre ferme. De là les pirates leur font gravir le chemin du bord de mer qui les mène jusqu’aux rues étroites et tortueuses qui entourent le port. De nombreuses maisons blanches s’entassent sur les collines qui descendent en pente douce jusque vers le port.
— Où sommes-nous ? demande Silvia, dont la voix tremble sous l’emprise de la peur qui l’étreint depuis qu’elle a été jetée dans les cales du navire.
Jacques-Marie se dit que la navigation depuis leur départ de Corbara n’avait pas été suffisamment longue pour qu’ils puissent se trouver dans un port du royaume de Maroc ou même d’Alger. Ils ont donc dû probablement débarquer dans une province de l’Empire ottoman.
— Vu l’importance de la ville, il doit s’agir de Tunis, avance-t-il.
Il avait entendu les anciens de son île raconter les histoires les plus noires des razzias des pirates barbaresques et des bagnes de Tunis dont on ne revenait pas. Il garde pour lui ses sombres pensées. Silvia n’aurait pu l’entendre de toute façon, car elle marche hébétée derrière lui, tâchant de se dissimuler au regard des premiers habitants qu’ils rencontrent. Au fur et à mesure de leur marche, le groupe des curieux augmente, ajoutant à leurs sarcasmes humiliants des cris et acclamations de joie, marquant ainsi leur reconnaissance envers Dieu d’une victoire sur ces chiens de chrétiens incrédules.
Le nombre de captifs qu’Ali Razaï avait ramenés n’était pas suffisant pour constituer le lot de trente ou quarante esclaves que le marchand exigerait et voudrait exhiber sur la place du Souq El Barka où se tiendrait le marché des esclaves. Il faudrait aussi consentir à la préemption du Pacha qui exerçait son droit souverain, le penjic, et de ceux qui pouvaient prétendre à un titre de propriété sur la cargaison. Les captifs les plus vigoureux seraient envoyés au bagne du pacha, les jeunes vierges iraient faire l’ornement du sérail de quelques personnages importants. Les autres seraient envoyés dans les bagnes des marchands en attendant d’être vendus comme des animaux.
Arrivé à proximité du Souq, Ali Razaï se dirige vers un individu à l’air farouche et le salue avec déférence. Au témoignage de respect que lui accordent ceux qui l’approchent, on comprend qu’il s’agit d’un personnage important. En tant qu’Intendant du Dey, il administre toutes les affaires de son maître, en particulier il veille à fournir en esclaves son palais et ses dépendances. Il lui faut aussi pourvoir son harem de jeunes filles, qu’il veut vierges, pour satisfaire les désirs de son maître.
— Alors, Ali Razaï, cette campagne nous ramène-t-elle quelque trésor ? s’enquiert l’Intendant, d’un ton entendu sachant que le raïs aura certainement pris la précaution de dissimuler ses prises les plus intéressantes.
— La tempête et les galions espagnols m’ont forcé à me défaire d’une partie de la cargaison, plaide le raïs dont l’humilité feinte n’amuse pas réellement l’Intendant.
— J’espère pour toi que tu as pu sauver les prises les plus précieuses si tu veux voir ton brevet de chasse renouvelé par le Dey !
— Parmi les esclaves, il y a une chrétienne qui peut t’intéresser, concède-t-il en voulant s’attirer les faveurs du notable.
— Voyons cela.
Il fait signe alors au grand et beau nègre vêtu d’un simple caleçon de toile, qui le suivait partout et dont la tâche était d’inspecter et d’apprécier la qualité des esclaves. Celui-ci se poste devant Silvia, la détaille d’une façon si indiscrète, voire intime, qu’elle en rougit. Il ouvre alors sa chemise dénudant sa poitrine. Elle tente de se protéger en cachant ses seins de ses mains, mais le noir l’oblige à tenir ses bras le long de son corps. La faisant pivoter il descend son jupon jusqu’à mi-cuisse pour apprécier ses rondeurs. Silvia a la taille menue et ne présente ni le fessier rebondi ni la poitrine opulente que recherchent habituellement les Maures lorsqu’ils délaissent les jeunes vierges ou les jeunes éphèbes. Le grand noir remarque que les mains de Silvia sont assez fines et que sa chemise de toile est brodée, d’une broderie qui n’est pas le signe d’une grande dame, mais plutôt faite par une main habile. Après avoir échangé quelques mots avec son maître, il se tourne vers Jacques-Marie dont Silvia essaie de ne pas s’éloigner, ne voulant à aucun prix qu’on les sépare. Bien qu’il ne soit pas frêle, Jacques-Marie n’a pas une stature imposante, ce qui peut lui éviter les galères. L’Intendant s’approche alors de lui, fixant ses yeux pour y deviner une expression de son regard. Il y lit de la détermination et de la droiture.
— Sais-tu écrire ? lui demande-t-il.
Jacques-Marie hésite à répondre, car il sait qu’en dévoilant ses qualités il risque de faire augmenter le prix de sa rançon. Mais qui voudra bien la payer ? s’interroge-t-il, réalisant qu’il ne laisse aucun proche derrière lui. Alors il choisit de dire la vérité en espérant que cela lui permettra peut-être d’être affecté à un travail moins pénible que les galères. L’Intendant fait alors signe à Ali Razaï de s’approcher et tous deux engagent un long débat sur la valeur que présente le couple et donc sur la part qui est due au Dey. Au bout de quelques minutes, Ali Razaï s’incline respectueusement devant l’Intendant, marquant par là son accord sur la transaction. Le pirate espère beaucoup plus de ses ballots d’étoffe de soie et de ses boîtes d’épices que de ces chrétiens sans grande valeur à ses yeux.
Silvia et Jacques-Marie sont ainsi conduits au palais du Dey où ils sont logés dans une petite pièce des appartements que l’Intendant occupe dans l’enceinte de celui-ci. On leur jette quelques vêtements ce qui leur permet de retrouver un peu de dignité. L’Intendant donnerait Silvia à son épouse comme servante et comme le grand noir lui avait assuré qu’elle devait savoir coudre et broder, elle pourrait faire des ouvrages de couture. Quant à Jacques-Marie, il le mettrait à couper du bois d’œuvre sur les hauteurs de la ville pour la construction de nouvelles galères, ou la réparation de bateaux endommagés ou capturés lors d’un raid.
Tous deux ont la sensation qu’ils ont échappé au pire même si l’angoisse d’un avenir inconnu les oppresse toujours. Au moins, ils sont ensemble et c’est ce qui compte le plus à cet instant.
Tunis
1755
Le mois d’avril touche à sa fin. La chaleur envahit la ville et le vent du sud charrie du sable venu du désert. Silvia pose la main sur son ventre, ressentant les petits soubresauts de l’être qui l’habite. Ceux-ci font place maintenant à des contractions qu’elle a du mal à contenir. Lorsqu’elle voit du liquide qui se mêle d’un peu de sang couler le long de ses cuisses, elle juge qu’il est temps de faire chercher l’accoucheuse qui habite quelques maisons plus loin dans le quartier chrétien. Le travail de l’accouchement est long et difficile laissant la mère épuisée. Le bébé ne crie pas tout de suite et il faut toute l’énergie de l’accoucheuse n’hésitant pas à lui donner de fortes claques sur les fesses, pour qu’enfin un signe de vie se manifeste. Alors seulement, elle fait prévenir Jacques-Marie qu’il a une fille. Silvia dit qu’on l’appellera Marthe. La protection de celle qui avait gagné le statut de sainte pour avoir témoigné de la résurrection de son frère Lazare disciple de Jésus-Christ, avait été bénéfique pour la ramener miraculeusement à la vie. L’accoucheuse, toujours ancrée dans sa foi chrétienne, jugea toutefois préférable de l’ondoyer sans attendre, pour l’accueillir dans la communauté religieuse.
Quatre jours plus tard, soit le 29 avril de cette année, la santé de la petite Marthe ne causant plus d’inquiétude, on se transporta dans la chapelle de la mission catholique de Tunis pour procéder à un baptême plus conventionnel. Silvia, encore fatiguée par l’accouchement ne put accompagner son époux Jacques-Marie qui avait à ses côtés Pierre Sacaman, un Français, et Marie Paris, une Napolitaine de Cattansaro, qu’ils avaient choisis comme parrain et marraine pour leur fille. Le frère Stéphanus Antonius, un capucin de Gênes qui avait été envoyé là par son ordre, faisait office de préfet et provicaire apostolique. Après avoir fait les prières appropriées et procédé aux onctions saintes, il déclara Marthe baptisée suivant les rites de la Sainte Église.
De retour chez lui, Jacques-Marie, voyant sa petite Marthe blottie au creux de sa femme, la main posée sur sa poitrine et tétant goulûment le bout de son sein, ne put empêcher sa mémoire de le ramener quatre ans en arrière alors que tous deux croupissaient dans le fond de la cale de ce chébec qui les avait ravis à leur pays et leur côte de Balagne.
Il avait échappé aux galères et Silvia au sort peu enviable que les Barbaresques réservaient aux jeunes femmes. Ils avaient dû effacer de leur mémoire le souvenir de leur pays. Mais ces quatre années leur avaient réservé bien des retournements de situation, faisant d’eux aujourd’hui un homme et une femme libres, avec cet enfant qui ne connaîtrait, ils l’espéraient, pas l’esclavage. Tout ce que Jacques-Marie avait fait jusque-là n’avait qu’un seul but, retrouver son île et ses terres, et vivre en toute quiétude avec sa famille.
Aux premiers temps de leur captivité, ils s’étaient attachés à servir leur maître sans excès, mais sans rechigner. Ils réalisaient que leur sort était enviable parmi les esclaves et ils ne voulaient rien faire qui puisse attirer sa colère. Mêlés aux esclaves plus anciens, ils avaient appris peu à peu les us et coutumes locaux, obtenu des informations sur le monde de l’esclavage, reçu des conseils et des recommandations sur la façon de se comporter. Les vétérans leur avaient prodigué aussi les premiers rudiments de la lingua franca, le sabir dans lequel les esclaves et maîtres pouvaient communiquer. C’était un jargon entremêlé d’arabe, de français, d’espagnol et d’italien utilisé à travers toute la Méditerranée.
Silvia s’était révélée très adroite aux travaux d’aiguille et cette tâche l’occupait presque tout son temps. L’épouse de l’Intendant profitait des nombreux présents que celui-ci recevait pour intercéder en faveur des requérants qui souhaitaient obtenir une audience auprès du Dey. Parmi ceux-ci, elle appréciait tout particulièrement les riches pièces d’étoffes qu’elle demandait à Silvia d’apprêter. Lorsqu’il n’était pas envoyé sur les hauteurs de la ville pour la coupe du bois, Jacques-Marie se voyait incomber des tâches domestiques : aller chercher de l’eau à l’aube pour nettoyer les toilettes, laver les sols, cuire le pain ou blanchir les draps. Une ou deux fois par mois, il fallait encore chauler les murs de la propriété. Il arrivait aussi que la main-d’œuvre vînt à manquer dans la grande ferme que possédait son maître dans la campagne de Tunis, à une heure de marche environ du palais. Il retrouvait là ses gestes habituels lorsqu’il participait au labourage ou à l’entretien des orangers qui poussaient en grande quantité, ou bien encore à l’exploitation du vignoble, tous ces gestes qu’il avait coutume de faire dans ses propres champs à Corbara.
Le plus dur avait été de répondre à l’exigence de son maître de lui verser une redevance mensuelle pour l’entretien de Silvia et lui-même. La plupart des maîtres ne donnant rien d’autre à leurs esclaves que le pain noir et l’eau, ces derniers devaient s’acquitter du coût de leur entretien personnel, somme qu’ils étaient contraints de réunir comme ils le pouvaient, pendant le peu de temps libre dont ils disposaient, notamment le vendredi qui était jour de repos chez les Maures. Ignorant des coutumes et de la ville dans laquelle il se trouvait, Jacques-Marie avait dû, comme ses compagnons d’infortune nouvellement achetés, s’en remettre à l’assistance du maître qui réclamait son paiement. Il les envoyait alors vendre de l’eau en ville. Chargés de deux cruches d’airain, ils portaient l’eau des fontaines publiques chez les particuliers de la ville jusqu’à tant qu’ils réunissent la somme demandée pour leur entretien.
Et puis Jacques-Marie gagna progressivement la confiance de l’Intendant qui l’exempta des tâches ingrates dues par les esclaves afin de l’utiliser à de meilleurs services. Il commença par lui confier la surveillance des esclaves qui travaillaient à la grande ferme. Sa connaissance de la viticulture lui permit aussi de participer plus étroitement à la gestion du domaine viticole. En tout, Jacques-Marie se montrait avisé et bon administrateur. Il réussit même à convaincre son maître de lui prêter un peu d’argent afin de monter un petit commerce de vin. L’Intendant accepta, mais exigea d’être associé aux bénéfices de l’entreprise. Les vignes de la grande ferme étant insuffisantes pour pourvoir les tavernes de la ville, le vin vendu dans celles-ci, comme les alcools plus forts, devait être importé d’Europe ou du Levant. Le butin des pirates pouvait aussi de temps à autre être revendu aux tenanciers. Tout un commerce s’était donc établi dans la ville autour de l’approvisionnement en vin et alcool. La loi islamique interdisant aux croyants de diriger de tels établissements, les esclaves chrétiens constituaient la solution idéale pour le faire à leur place. Outre qu’il se constituait une belle petite fortune, Jacques-Marie se trouvait au centre de toutes les rumeurs et ragots qui circulaient en ville et dont le point de départ était bien souvent la taverne.
C’est ainsi qu’un jour, un des renégats chrétiens qui lui achetait du vin et qui ce soir-là en avait consommé plus que de raison, se pencha vers lui et à voix basse comme s’il s’agissait d’un secret d’État, se mit à tenir un discours surprenant.
— Tenancier, ton vin n’arrive pas à la hauteur de celui qu’on a bu toute la nuit dernière ! Si tu paies bien je peux t’en faire avoir, il vient directement d’Espagne.
— Encore un de tes maudits trafics avec les pirates, je présume, répondit Jacques-Marie.
— Ouais, mais si tu m’offres encore un verre je te livre un secret.
Autant pour se débarrasser de l’importun que poussé par la curiosité, Jacques-Marie obtempéra.
— Eh bien, raconte maintenant, c’est quoi ce secret ? l’encouragea Jacques-Marie.
L’homme prit la peine de vider son verre et d’en réclamer un autre avant de s’exécuter.
— Le Turc, il est venu pour assassiner le Dey …
— Quel Turc ? interrogea Jacques-Marie incrédule.
— Celui qui était avec les pirates et dont on a bu le vin qu’il a rapporté, s’emporta l’homme qui ne comprenait pas que Jacques-Marie ne partage pas l’évidence de la situation. Il a levé sa chope en se vantant de l’assassinat prochain du Dey.
— Propos d’ivrogne, tu ferais bien de ne pas te trouver mêlé à une telle histoire, conseilla Jacques-Marie dont la sagesse lui dictait de rester à l’écart de tout ce qui concernait la vie publique de la ville.
Son attention fut pourtant bien vite attirée une nouvelle fois, lorsqu’affairé aux travaux du jardin de l’Intendant dans l’enceinte du palais, il surprit un bref conciliabule dont le bruit lui parvint par-delà la barrière d’hibiscus qui le protégeait des regards. Deux hommes entièrement dissimulés derrière leur ample burnous de toile blanche, le visage caché par un turban qui ne laissait entrevoir que les yeux, étaient en conversation. Ils jetaient des regards de tout côté, craignant manifestement d’être surpris à cet endroit. Bien qu’il eût une bonne connaissance de la langue qu’il avait acquise depuis son arrivée, il ne put saisir que quelques bribes, les deux hommes parlant à voix basse. Il en entendit suffisamment toutefois pour comprendre qu’ils parlaient du Dey et les mots « trois jours » étaient revenus plusieurs fois dans la bouche de l’un d’eux. Celui-là même qu’il vit remettre à l’autre ce qui ressemblait fort à une bourse. Au moment où l’homme saisit celle-ci, son bras se découvrit et Jacques-Marie distingua nettement un tatouage qui représentait à première vue un serpent, mais il n’en était pas sûr. Jacques-Marie se tassa sur lui-même et prit garde de ne faire aucun bruit afin que les deux hommes ne découvrent sa présence. Il attendit quelques minutes que ceux-ci aient disparu complètement des jardins, et tout en feignant quelques occupations au cas où il aurait été vu, il s’éloigna aussi vite que possible des lieux. Il repensa alors aux propos de l’ivrogne à la taverne.
L’hypothèse d’un complot contre le Dey commençait à se faire jour dans son esprit. Elle prit une forme encore plus insistante lorsque l’Intendant du Dey, son maître, lui apprit qu’une réception était prévue au palais dans trois jours. Les représentants étrangers en poste dans la ville seraient reçus, et il lui demandait à cette occasion de pourvoir les pièces de réception et tout particulièrement celle où le Dey recevrait en audience les dignitaires, des plus belles fleurs et bouquets des jardins du palais, afin d’éblouir les invités et leur montrer la magnificence du royaume. Sans attendre, Jacques-Marie se mit à l’ouvrage et avec quelques esclaves sous sa surveillance prépara la décoration florale des pièces suivant le vœu de son maître. C’est alors qu’apercevant le chef des gardes qui assuraient la sécurité des lieux, son regard se figea. Les manches relevés jusqu’aux épaules de son burnous dévoilaient sur son bras droit le dessin tatoué d’un serpent. Tous les éléments s’assemblèrent alors dans la tête de Jacques-Marie, les propos de l’ivrogne, le conciliabule entendu dans le jardin, la réception, et enfin le chef des gardes. Il en était sûr maintenant, c’était bien un complot contre le Dey qui se préparait.
Que devait-il faire ? Garder sa ligne de conduite qui avait toujours été de ne pas se mêler d’affaires publiques ? De toute façon le destin habituel des Deys n’était-il pas de mourir prématurément, assassinés ou exécutés ? Révéler ce qu’il avait surpris ? S’il s’était trompé, il risquait d’être battu à mort et d’entraîner Silvia dans son funeste sort. S’il avait vu juste, il pouvait espérer la reconnaissance du Dey.
Le soir venu il se confia à Silvia. Ensemble, toute la nuit ils passèrent et repassèrent toutes les pièces de l’affaire et les conséquences possibles sur leur propre destinée.
— Ce pays n’est pas le nôtre, faut-il vraiment s’inquiéter pour le sort de son souverain ? s’interrogea-t-il à haute voix.
— Tu as réussi à gagner la confiance de nos maîtres d’aujourd’hui, lui répondit Silvia. Qu’adviendra-t-il si le chaos s’installe dans la ville ?
— D’autant que l’ivrogne de la taverne a pu répandre ses propos autour de lui. Ta vie serait alors en danger, ajouta-t-elle.
— Ma chère Silvia, tes conseils sont toujours sages et avisés.
Après toutes ces hésitations, Jacques-Marie prit sa décision. Il irait au petit matin voir son maître et lui révélerait qu’un complot se tramait pour assassiner le Dey.
Il alla trouver l’Intendant et lui fit part de son pressentiment.
— Maître, je crois que le Dey court un grave danger.
— Que dis-tu ! De quel danger parles-tu ?
— Une rumeur de la ville prétend qu’un homme est venu pour l’assassiner ! Et je pense connaître celui qui est son complice.
L’Intendant avait confiance en Jacques-Marie qui ne pouvait lui mentir sans prendre un risque pour sa vie, mais il redoutait la réaction du Dey qui ne daignerait peut-être pas prêter attention aux dires d’un esclave chrétien. La réception devait avoir lieu le surlendemain et il fallait agir sans retard.
— Si tu te trompes, nul doute que le Dey ne te réserve un sort funeste ! Allez, suis-moi, ordonna l’Intendant.
Entraînant Jacques-Marie à sa suite, ils se rendirent dans les appartements du Dey et demandèrent à être reçus en grande urgence, car il en allait de la vie du Prince. Les yeux baissés, Jacques-Marie relata ce qu’il avait vu et entendu et ce pour quoi il avait jugé important d’entretenir son maître. Le Dey l’écouta attentivement puis appela son Intendant près de lui pour lui donner ses ordres.
Le chef des gardes avoua la préparation du crime et donna le nom de ses commanditaires. Parmi eux figurait l’un des fils du Dey. La reconnaissance du Prince dépassa ce que Jacques-Marie et Silvia avaient espéré. Il les reçut tous deux en audience privée et pour les remercier il leur accorda la liberté et les fit sujets du Bey de Tunis. Il accompagna ces bienfaits de nombreux et riches cadeaux, et de bijoux. L’Intendant du Dey, qui avait cessé à cet instant d’être son maître, s’était approché de Jacques-Marie. Il lui avait proposé de rester à Tunis auprès de lui, en tant qu’associé afin de s’occuper de ses nombreux commerces. Jacques-Marie avait accepté.
Après leur affranchissement, il avait pu louer une maison, faire fructifier son commerce et surtout, fonder une famille. C’est à tout cela que songeait Jacques-Marie en regardant sa petite Marthe blottie dans les bras de sa mère.
Plusieurs années s’étaient écoulées qui leur avaient permis de se constituer une belle fortune. Marthe avait maintenant près de cinq ans. Si le destin leur avait été finalement favorable dans ce pays qui n’était pas le leur, ils souhaitaient pourtant que leur famille grandisse dans leur île de Corse. L’appel du pays devenait trop fort.
Un navire toscan devait faire le voyage vers Gênes d’ici quelques semaines. De là ils retrouveraient sûrement un bateau pour les amener en Corse. Jacques-Marie informa l’Intendant de sa décision de partir et ils réglèrent la répartition de leurs affaires et la conversion de sa part en pièces d’or. Une partie fut enfermée dans un coffre, le reste serait enfoui dans des poches cousues dans les vêtements que porteront Jacques-Marie et Silvia lors de leur retour. Ils mettront même une bague d’émeraude dans le revers du vêtement de la petite Marthe.
C’est ainsi qu’en cette fin d’année 1759 ils embarquèrent, Jacques-Marie et Silvia portant sa fille Marthe dans ses bras, laissant derrière eux huit années commencées dans l’horreur et l’épouvante et s’achevant dans le bonheur. Le capitaine du navire toscan fit tirer un coup de canon lorsqu’ils franchirent la sortie du port pour saluer le Dey qui devait la vie sauve à Jacques-Marie.
Martigues - Quartier de l’Isle
1764
Il fait froid ce matin-là. Dès que Louis pousse la porte de bois de la maison familiale, il fait face au mistral qui s’engouffre sous le Portalet au bout de la rue. Ses longues chaussettes noires à carreau sous son pantalon de gros drap court serré à la taille ne le protègent qu’un peu du froid dont la perception est accentuée par les rafales de vent. Il visse sa casquette sur sa tête, ce qui le fait ressembler à un vieux pêcheur. Marie, sa sœur cadette, elle a trois ans de moins que lui, le suit.
— Brrr ! ça gèle ! s’exclame Marie.
Elle resserre les cordons de sa cape jetée sur la robe que sa mère lui a cousue dans une toile grossière. Ses cheveux qui tirent sur le blond ne ressemblent pas à ceux, très noirs, des filles de ce pays. Réunis par une longue tresse, elle les a recouverts d’un bonnet. Elle a ajouté des bandes de laine à l’intérieur de ses bottines pour adoucir la morsure du froid.
Cela ne l’empêche pas, comme toutes les petites filles de cet âge, de sauter à cloche-pied sur les dalles de pierre, en imaginant le tracé d’une marelle, ce jeu vieux comme les Romains.
— Terre…un…deux…demi-tour…deux…un …Terre…
— Ne traîne pas en route, si on veut avoir la bonne place, lui intime Louis avec l’autorité de ses douze ans.
Louis et Marie ont une autre sœur, Magdelaine, âgée maintenant de quinze ans, mais avec qui ils ne veulent surtout pas partager leur complicité. De toute façon, Magdelaine se considère déjà comme une femme qui n’a rien de commun avec ces garnements. De plus, elle jalouse Marie dont tout le monde loue le charme naissant alors qu’elle-même n’a qu’un physique ordinaire à offrir. Alors, elle ne quitte plus sa mère avec qui elle part travailler durant de longues heures sur la confection des voiles de tartanes ou la réparation des filets. Louis préfère le caractère entreprenant de Marie. Il l’écoute lorsqu’elle lui raconte des histoires, qu’elle invente pour lui, pour le faire rêver ; elle le suit lorsqu’il grimpe sur les rochers au bord de l’étang.
Ils quittent leur maison à la façade délabrée, comme toutes celles de leurs voisins, dont quelques poutres de bois tentent de supporter le mur qui avance dangereusement sur la rue du Portalet. Baissant les yeux pour éviter l’égout qui s’écoule au centre de la rue, ils ne voient pas, de part et d’autre, les hautes maisons décrépies laissant apparaître le pisé des murs. Ils sont tellement accoutumés à leur quartier qu’ils ne perçoivent plus le chaos des rues ; les linges pendus sur les cordes, séchant au soleil ; un charreton à filets de pêcheur répandant son émanation d’algues ou d’iode ; les femmes vaquant à leurs tâches ménagères à côté du ruisseau de la ruelle, les unes lavant leur linge dans leurs bassines de bois, les autres vidant leurs seaux.
Ils marchent sous les remparts qui longent le plan de l’Arénier avant de franchir le Portal de Berre et de se retrouver sur les bords de l’étang.
— Pourquoi tu passes par là ? demande Louis.
— Je veux sentir l’odeur, réplique Marie.
Ils se retrouvent donc dans la rue des Janins. Les façades des maisons y sont encore plus décrépies que dans leur rue. Pourtant, ils auraient pu prendre un autre chemin pour rejoindre le quai. Mais immanquablement, l’instinct de Marie la ramène là. C’est l’odeur de la rue qui l’attire en fait, celle de l’huile qui s’échappe du moulin. Finie la marelle improvisée, l’effluve envahit ses sens. Son frère Louis prétend qu’il s’agit seulement d’olives que l’on écrase et qui rendent leur jus. Mais elle ne le croit pas.
— Père m’a dit que c’était le vent du sud qui apportait le parfum venu des pays de l’autre côté de la mer, lui dit-elle d’un ton savant.
— Tu rêves, petite sœur !
Marie se plante au milieu de la ruelle, la tête levée vers le ciel, les mains posées sur ses yeux fermés. Oui, elle rêve !
— Je serai une princesse du sud. Moi aussi j’enverrai des parfums de l’autre côté de la mer. Tu viendras avec moi ?
Pris au jeu, Louis ferme à son tour les paupières, inhalant les vapeurs de l’huile fraîche. Pourtant, malgré tous ses efforts de concentration, il ne peut y deviner que des olives pressées. Pas de mystère du sud ! Par-delà le moulin, c’est l’effluve de la mer qui parvient jusqu’à lui.
— Moi, je serai capitaine de bateau. Je te rapporterai de la soie de mes voyages, lui dit-il en forme de promesse.
— Je t’inviterai dans mon palais, s’engage-t-elle en retour.
Ne sachant pas si sa sœur se moque de lui, Louis se risque à écarter un peu les doigts de sa main en clignant légèrement les yeux ; il se tourne vers elle. Le visage de Marie semble rayonner, tendu vers un objectif invisible et lointain. Elle a tout à la fois l’assurance et l’inconscience de ses neuf ans.
— Allez, Marie, dépêche-toi, tu n’es pas encore princesse et mère attend notre pêche, tranche Louis sorti de ses rêveries.
— Eh bien moi, quand je serai princesse, on me pêchera mon poisson !
Ils se mettent à courir jusqu’au quai Sainte-Catherine au bord du canal du Grand Caronte. Comme toujours, il y règne une grande animation. De nombreux bateaux sont amarrés, leurs viviers à anguilles derrière eux formant comme un chapelet sur l’eau. Les pêcheurs s’affairent à démailler les sardines. Les vieilles femmes, tout habillées de noir, avec leur fichu couvrant leurs cheveux coiffés en chignon et leurs épaules, réparent les filets de corde. Louis et Marie enjambent les cordages et les nasses de trabaque qui jonchent le sol. Ils passent sous les talantous, ces pieux fichés dans la terre battue soutenant une couverture de canisse, et qui permettent de pendre les filets à sécher au soleil. Un gangui suspendu à l’échafaudage du talantou ne fait que ralentir leur marche. L’odeur âcre des résidus de la pêche et de la marée n’incite plus à la rêverie. Marie se pince le nez et traverse le quai en courant. Ils montent les quelques marches qui les conduisent au pont Saint-Sébastien, et reprennent alors leur respiration, inhalant un grand bol d’air frais pour chasser les effluves nauséabonds venus du quai.
Les bruits du cabaret tout proche arrivent à leurs oreilles. La curiosité de Marie est la plus forte.
— Soulève-moi, demande-t-elle à son frère, je veux voir à travers la vitre.
— Mais c’est pas une place pour les petites filles, dit Louis qui tente de s’opposer à son projet. Mère dit que ce sont les femmes de mauvaise vie qui vont au cabaret. Si on nous prend, on sera bon pour une raclée.
— C’est quoi une femme de mauvaise vie ? interroge Marie, indifférente à la menace.
— J’sais pas moi, mais si mère le dit c’est que ça doit être mal.
— Soulève-moi, je te dis ; juste une fois, insiste Marie.
Louis après avoir regardé de chaque côté de la ruelle et s’être assuré que personne ne venait, prend sa sœur par la taille et l’élève à hauteur de la fenêtre. Tout en s’agrippant à son frère, Marie porte sa main en visière au-dessus de ses yeux et colle sa tête au carreau. Elle balaie rapidement la salle d’un regard circulaire, et soudain son regard se fige :
— Père est là-dedans !
— Descends et partons en vitesse, s’écrie Louis, peu enclin à devoir fournir des explications de leur présence à leur père.
— Attends un peu, je veux voir à qui il parle, insiste Marie qui sent la volonté de son frère fléchir et son propre équilibre devenir instable.
— Dépêche-toi ! On va finir par nous voir, s’inquiète Louis.
Marie efface rapidement la buée que sa respiration a formée sur la vitre, et au-delà des volutes de fumées qui s’échappent des pipes des hommes attablés, elle reconnaît celui qui parle avec son père.
— C’est mon parrain Honoré ! et il y a aussi un autre homme avec un grand chapeau, s’exclame Marie, tout en sautant à terre, s’affranchissant du support de son frère.
Sa mission accomplie, Marie détale par la rue Droite vite rattrapée et dépassée par Louis. Tous deux s’enfuient comme si par leur incursion dans le territoire des adultes ils avaient bravé un interdit, voire surpris un secret. Sans se douter que son avenir se trame dans l’atmosphère enfumée de la taverne, tournant dans la rue qui longe le côté de l’église Sainte-Madeleine, Louis se dirige en courant, encombré de son attirail de pêche, vers la maison de son cousin Pierre au milieu de la rue Marguetorte.
— Attends-moi, crie Marie ayant de la peine à suivre son frère qui cherche avant tout à mettre de la distance entre lui et l’auberge.
Louis avait l’habitude, avec ses cousins Jean et Pierre, de se rendre à la sède du Terraillon pour y pêcher un muge ou une anguille que leurs mères accueillaient toujours avec plaisir, car le quotidien n’était pas toujours assuré. Jean Chave, avec son air rougeaud de fils de paysan, ne savait pas trop comment s’y prendre avec la pêche. Il faut dire que son père, Joseph, avait tourné le dos à la mer pour cultiver ses terres. Il trouvait son métier moins dangereux, même s’il lui permettait juste de survivre. Il vendait bien quelques légumes sur les marchés de l’Isle ou de Ferrières, mais il avait trop souffert des hivers des années précédentes. Faute de semences, il avait peine à redonner vie à ses champs. Alors, la mère Marguerite ne voyait pas d’un mauvais œil son fils Jean venir compléter la soupe par un poisson de l’étang. Quant à Pierre Chave, qui avait un an de plus que Louis, c’était déjà un chevronné. C’est lui qui conduisait leurs expéditions. Son père l’avait emmené quelques fois sur sa barque pour pêcher les anchois. Cela suffisait à asseoir son autorité sur le groupe et ils l’appelaient « Capitaine ».
Habituellement, c’est Louis qui passait chercher Pierre. Quelquefois, Marie venait à les accompagner ce qui faisait rougir Jean qui en pinçait pour elle. Sur le devant de la porte, Honorade, la mère de Pierre, était occupée à laver un peu de linge dans sa bassine en bois. Le voyant arriver, tout en jetant le contenu du baquet dans la rigole au milieu de la rue, elle apostropha Louis de sa voix forte :
— Té, v’là le p’tit Louis. Alors comment va la tante Catherine ? Et Martin, ton père, il est parti en mer pour la sardine ?
— Bonjour tante Honorade. Ça va.
Elle se retourna vers la maison et cria par la porte restée ouverte :
— Pierrot, c’est Louis qui vient te chercher ! Y’a la petite Marie aussi ! ajouta-t-elle avec autant d’énergie, en voyant Marie arrivant tout essoufflée à quelques encablures de son frère.
— Bon…jour … tante… Hono…rade, parvint à balbutier Marie en ahanant.
Pierre arriva sur le pas de la porte pour rejoindre ses cousins.
— Bonjour « Capitaine », dit Louis en mimant un vague salut. Jean, nous attend au Trou du Mas.
Le cousin Jean habitait à Ferrières, l’autre quartier du Martigues où les cultivateurs s’étaient installés il y a bien longtemps, les familles de pêcheurs demeurant, elles, dans l’Isle. Jean devait traverser les quatre ponts qui enjambaient les canaux du Passage et de la Cabane-Baussenque.
Leur lieu de rendez-vous était toujours le même, au bout de la rue Droite sous le portail du Combattant. Celui-ci joignait la maison qui était au bout de la rue Galinière – elle s’appelait comme ça à cause des cours avec toutes les poules – et le rempart du Trou du Mas. Cet endroit leur fournissait un terrain de jeux et d’aventures sans fin.
