La beauté de l'imperfection - Charles Bottin - E-Book

La beauté de l'imperfection E-Book

Charles Bottin

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Beschreibung

Un surprenant récit à interprétations multiples. Au fil d’une intrigue ancrée dans l’Histoire, mais aussi hors du temps aux frontières du naturel, sous des cieux où rêver était un Art des plus considérés, l’auteur mêle imaginaire, sacré et réalité.Suite à l’invasion romaine menée par César, de nombreux Gaulois et des milliers de Belges quittent leur pays pour se réfugier outre-mer. Parmi les émigrants partis vers l’Irlande, Mandir, un jeune Éburon inspiré de rêves puissants, a reçu la charge du bâton parole, le talisman ancestral de son peuple. Un accident en cours de traversée lui fait perdre la vue. Selon la tradition druidique, la cécité est l’attribut des plus grands voyants. Tandis que ses compatriotes cherchent à s’intégrer dans leur nouveau milieu, lui même est accueilli comme élève par Taliesin, le légendaire ancien de l’île verte. Au long de deux années d’intense enseignement, le vieux maître initie son apprenti à une voie spirituelle singulière : la beauté de l’imperfection. Parallèle au destin de Mandir, celuide sa cousine, Hirondelle, restée auprès de ses grands parents sur le continent en guerre…

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Seitenzahl: 245

Veröffentlichungsjahr: 2014

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La vérité que l’on veut exprimerN’est pas la vérité absolueLe nom qu’on lui donneN’est pas le nom immuable.

VIEILLE OREILLE LONGUE.Six siècles avant notre ère.

Préface de l’éditeur

Les deux romans de Charles Bottin, Le cueilleur des mémoires et celui-ci, La beauté de l’imperfection, se déroulent en Europe occidentale durant l’époque celte. L’auteur nous décrit une société guidée par des « rêveurs », l’élite d’une classe religieuse qui pratique une spiritualité de modèle chamanique. Michel Perin, ethnologue et anthropologue français, qualifie le chamanisme comme un des grands systèmes imaginés par l’esprit humain dans diverses régions du monde pour donner sens aux évènements et pour agir sur eux. Le chamanisme implique une représentation bipolaire de la personne et du monde. Ainsi, l’homme est fait d’un corps et d’une composante invisible, l’âme qui survit à la mort. De même, le monde est double : le premier est ordinaire et visible, l’autre est celui des dieux et des esprits de toutes sortes, c’est le monde des mythes. Celui de la mythologie celte sauvée de l’oubli grâce aux moines copistes lors des premiers siècles de la christianisation de l’Irlande en est un exemple. Certains êtres humains, les chamans ou « rêveurs » savent établir à volonté une communication avec ce monde non ordinaire et ils peuvent également le visiter par le biais de « voyages ».

Pour raconter les « visions » ramenées par les rêveurs de ses romans, Charles Bottin emploie l’allégorie et la métaphore, des procédés imagés intéressants pour la compréhension de certains phénomènes inconnus ou difficiles à expliquer, particulièrement dans le domaine de la spiritualité. Dans ces paragraphes spécifiques, à travers les deux ouvrages, le caractère italique est utilisé comme un rituel ouvrant à un changement de perception qui invite le lecteur à se mettre au diapason du vécu des personnages et se placer ainsi à un niveau d’interprétation approprié. Faut-il le préciser, aucun « rêve » relevé au fil de l’histoire n’est anodin ; tout en créant l’atmosphère propice, les passages en italique développent d’une dimension supplémentaire l’intrigue qu’ils soulignent, préfigurent ou complètent.

Les généalogies et l’aide-mémoire se trouvent en fin d’ouvrage, mais nous avons d’abord demandé à l’auteur de rédiger un bref résumé du premier livre Le cueilleur des mémoires.

102 avant J.-C., ciel de tourmente sur l’est des territoires belges, des pillards venus de Germanie déciment une famille éburone, seuls deux enfants survivent à l’attaque. C’est ainsi que Bronde et sa sœur Micha sont recueillis par leurs voisins chantoires, un clan de la tribu humän, « les premiers occupants d’une terre où, depuis le plus lointain passé, des ermites retirés dans une caverne sacrée atteignent l’éveil suivant la voie des rêves ».

Chassé de l’enfance d’avoir assisté au massacre des siens, Bronde recouvre le goût de vivre grâce à Souffle, sa sœur adoptive des Chantoires. Doucement, des liens de cœur se tissent. Leur amitié se mue en amour et déjà le destin les sépare. Ils se laissent d’une étreinte d’adieu de laquelle un fils leur naîtra : épreuve d’emblée, car le jeune Éburon en partance deviendra père à son insu. Chacun de son côté entame un long parcours initiatique. Pour l’un, le voyage se passe au loin ; pour l’autre, il se fait intérieur. Quoiqu’en apparence ils empruntent différents chemins, via une forme singulière de voyance, tous deux explorent au fil du temps une même spiritualité profonde. Après vingt années d’éloignement, unis à nouveau et parents ensemble enfin, ils se redécouvrent, lui rêveur, druide accompli, elle sage-femme éclairée.

D’autres décennies s’écoulent…

58 avant J.-C., l’époque bascule, la conquête romaine de la Celtique commence. À la tête de ses légions, le général Jules César se montre bien plus redoutable que les Germains et leurs incursions ravageuses récurrentes. De par la situation septentrionale de leur pays, les Belges profitent d’un répit avant l’affrontement. Bronde, désormais conseiller à l’assemblée tribale, et son neveu Ambiorix, le roi d’Éburonie, que ses proches appellent Ambios, élaborent une stratégie de défense. Le sursis s’achève. La lutte contre l’envahisseur s’engage sur les champs de bataille et au-delà : « pour qui rêve le monde, la violence se combat aussi à la pointe de l’esprit ». Supérieure en génie militaire, Rome prend le dessus et impose sa loi, mais bientôt une résistance s’organise. L’immense forêt d’Ardenne devient royaume de maquisards. Des jours sanglants et de choix difficiles sont encore à venir…

Avant d’entamer le récit de ces événements et de poursuivre l’histoire, revenons huit années en arrière. Quittons le continent pour rejoindre la verte Irlande, alors nommée Hibernie, où d’autres « Enfants de l’If1 » sont établis depuis longtemps. Le sort des Éburons, futur en germe, se présentait là, au menu d’une rêveuse noctambule ! Par une nuit de lune ronde, au cœur de l’île, un regard vigilant accueillait la vision d’une population forcée à l’exil… Ce rêve-là, fait par Èrine, princesse éburoniie, ne pouvait être qu’important. Formée à la divination depuis l’enfance auprès de Taliesin, « l’Ancien au front lumineux », la jeune femme maîtrisait la discipline. Bien que d’une tournure un peu hermétique, la prémonition était compréhensible. Elle annonçait aux îliens les retrouvailles d’un peuple frère, les Éburons continentaux obligés d’abandonner leur patrie envahie :

… Meurtres, outrages, folies sanguinaires. La guerre gagne, accompagnée de son cortège obscur. Elle éloigne, chasse les habitants de leur terre… Traversée de la mer… À souffrir misères, les hommes rétablissent d’antiques solidarités. La famille de l’arbre ancêtre, séparée depuis des générations, reforme le cercle. Dans la grande maison du conseil circule à nouveau le bâton de parole, le talisman gardien des mémoires.

Un avenir commun se profilait aux deux tribus, encore fallait-il le préparer. Le vieux maître hibernien envoya un message au conseil de Tuatuqua, la capitale éburone, afin de proposer une rencontre de partage sur le sujet. En réponse, un groupe de délégués mené par Bronde, le rêveur des Chantoires, se rendit à l’invitation. Les résultats des discussions furent à la hauteur des espoirs : bien des accords furent convenus, certains d’ordre politique, et d’autres plus particuliers. Première à ouvrir la voie des échanges personnels, Èrine décida d’unir son destin à celui d’Ardenn, le fils de Bronde et de Souffle. Abandonné par sa disciple, Taliesin ne s’en retrouvait pas seul pour autant : la sœur cadette d’Ambios, Yvonne, qui faisait également partie de la délégation visiteuse, demanda à devenir son apprentie. Il accepta sans hésiter. Aucun doute, l’avenante candidate était de l’enchanteresse en herbe ; elle possédait le don naturel d’éveiller les fantasmes et d’ouvrir au sacré.

*

1. L’if est l’arbre sacré des Éburons ainsi que des Éburoniis (Belges installés de longue date en Hibernie). Les hommes des deux tribus se nommaient eux-mêmes «Descendants de l’If».

54 avant J.-C.Une série de victoires, quelques défaites, la conquête romaine était en cours depuis quatre ans.

De ses échecs sur l’île de Bretagne, César avait appris à connaître la force de ses opposants, une dure leçon dont il allait tirer parti au cours de ses prochaines opérations sur le continent. Le monde celte, bien qu’en apparence construit de fragiles alliances entre tribus rivales, était puissamment cimenté par son élite spirituelle autour d’une sagesse ancestrale commune. Un peu trop en retrait au début de la conquête, particulièrement dans le Sud où leur influence était déclinante, les druides conseillaient à présent une résistance déterminée à l’envahisseur. Désormais, l’imperator avait la ferme intention d’éliminer en priorité ces influents adversaires. Les rêveurs de Belgique septentrionale furent les premières victimes de cette décision. Selon l’ordre reçu, le légat qui tenait l’Éburonie fit procéder à leur arrestation afin de les crucifier en exemples ; heureusement, Bronde se trouvait hors d’atteinte. Le pays accusait à peine le choc du massacre que ce fut au tour de la famille royale d’être décimée. De telles ignominies ne pouvaient rester sans réponse. La riposte survint d’une extrême violence : les deux légions en poste à proximité de Tuatuqua, astucieusement poussées à quitter leur camp, furent anéanties en un rien de temps. Arrivée du sud à marche forcée pour réprimer l’insurrection et venger ses pertes, l’armée romaine, menée par son chef en personne, se démena de tous côtés ; en vain, l’ennemi avait disparu.

Au moment de quitter ce Nord qui lui résistait pour rejoindre ses camps d’hivernage situés en régions moins inhospitalières, afin de garder la face devant ses troupes, César se lança dans une harangue jaune : « Ce terroriste d’Ambiorix n’est capable que de traîtrises et de fuites, il se bat comme un bandit des chemins, jamais en guerrier. Maintenant, la saison nous tient tête, mais à la fin des froids nous reviendrons. Je le jure devant vous tous, cette tribu de sauvages sans honneur sera exterminée, l’Histoire en oubliera jusqu’à son nom, je rayerai le mot Éburonie des cartes… »

*

Équinoxe de printemps, 53 av. J.-C.

Devant l’avance romaine, l’Entre-Meuse-et-Rhin se vidait de sa population. Les Éburons, divisés en deux groupes, fuyaient à l’étranger ; seuls quelques irréductibles refusaient d’abandonner la terre ancestrale. Avant de passer à l’exécution d’un plan encore tenu secret, Ambios accompagnait le départ des clans de l’Est vers la Germanie. Le second convoi, le plus important en nombre, mené par Ardenn et son épouse Èrine, s’éloignait en direction de l’Hibernie. Native de l’île, Èrine allait bientôt revoir sa famille, ses amis d’enfance et Taliesin, le vieux maître qui l’avait élevée. La perspective des retrouvailles lui traversa bien sûr l’esprit, mais elle partageait trop la peine de son homme pour se complaire à imaginer seule le futur de son côté. Cœur déchiré, Ardenn venait de quitter Bronde et Souffle, ses parents qui restaient au pays malgré l’avenir menaçant. Cette séparation difficile lui ramenait le souvenir d’une souffrance passée : à l’étranger pendant les deux premières décennies de sa vie, le rêveur des Chantoires, dont il se sentait à présent si proche, avait terriblement manqué à sa jeunesse. Ardenn aimait son père, mais ce qu’il éprouvait envers sa mère confinait à la vénération, un juste retour des choses, ayant reçu d’elle double amour durant la longue absence paternelle. D’un ton de plaisanterie, pour au moins dissimuler un peu l’adoration que Souffle lui inspirait, Ardenn avait coutume de dire qu’aucune immortelle, pas même Arduina, la déesse des forêts dont il tenait son nom, ne l’égalait en sagesse. Il le savait, quelqu’un le suivait à chaque occasion dans pareil enthousiasme : Fänd, son «miroir» de fille, ne ratait jamais de surenchérir à ses paroles. Convaincante d’ingénuité, elle affirmait que, même haute de seulement quatre pommes, sa menue grand-mère était la plus grande femme-médecine de toute la Celtique sinon de l’univers !

*

Sous un couvert nuageux, à deux ou trois jours d’embarquer, les émigrants bivouaquaient en bord de Meuse. La nuit s’acheminait vers sa fin. Pour un dormeur visionnaire, venait le moment de la récolte.

Le butin nocturne, chargé de sens à découvrir, était clairement imagé et même sonore :

Premières lueurs de l’aube, le chœur ailé entonne son chant.

Ardenn se voit. Il est bien plus jeune qu’aujourd’hui, vingt ans à peine, moins peut-être.

Assise près de lui, droite et attentive, Souffle, dans la toute beauté de sa maturité.

Un voyageur inconnu approche, elle se lève, s’avance à sa rencontre, il l’accueille de ses bras qui s’ouvrent…

Ils se serrent, doucement, puis ensemble se retournent.

Sous leur regard, pour la première fois de sa vie, Ardenn se sent complet, enfin.

Sa mère lui fait signe de les rejoindre.

L’homme sourit.

Sans l’avoir jamais vu, il le reconnaît avec certitude : son père.

Depuis si longtemps, il espère ce jour… au contraire d’aller vers eux, suivant son instinct, il s’enfuit en courant. Avant de disparaître, il se retourne, métamorphose, ce n’est plus lui, mais sa fille, Fänd. Derrière elle, le ciel du Sud s’embrase : rapide, un incendie se répand sur l’horizon jusqu’à se fondre aux feux du levant.

Ardenn émergeait du sommeil ; déjà réveillée à ses côtés, les pensées au loin, Èrine peignait sa longue chevelure neige. Il pivota et s’appuya sur un coude pour lui parler.

– Quel rêve je viens de faire ! C’est à se demander pourquoi de vieux souvenirs refont surface mélangés à des éléments du présent. Il faut que je te raconte…

Bien que s’efforçant de l’écouter, elle était moitié ailleurs, il le remarqua vite.

– Qu’est-ce qui se passe ? Tu sembles soucieuse.

Elle garda le silence un moment avant de lui répondre, ce qu’elle avait à lui annoncer n’était pas facile à entendre.

– Nos inséparables ont rebroussé chemin, la chienne est avec eux.

Il la regarda, incrédule, secoua la tête.

– Fänd, Lâme ! Repartis aux Chantoires2… comme tu dis cela ! Tu viens de l’apprendre ?

– Ils sont venus me voir hier soir, juste avant de quitter le camp. Te faire des adieux leur était impossible. J’ai dû promettre de ne t’avertir qu’au matin.

– Tu as essayé de les faire changer d’avis ?

Une humeur tempête montait en lui, son épouse y était préparée, elle croyait savoir comment la faire redescendre.

– Nous avons discuté, les raisonner c’était autre chose ! Lâme suit son cœur et notre fille la tradition familiale : elle t’imite en somme. Tu nous l’as tellement racontée, ta jeunesse, elle ne l’a pas oubliée. Utile que cette mémoire te soit revenue à toi aussi, et justement cette nuit !

– Je ne comprends rien ou tu insinues que mon exemple leur a servi de permission.

Elle plissa le front et le fixa intensément, Ardenn connaissait cette expression. Prenant conscience de s’être énervé d’avoir mal saisi le commentaire, il s’excusa… Bien que ce ne fût pas dans ses habitudes, Èrine laissa passer ; un sourire conciliant aux yeux, elle reprit :

– Oui… ce que j’en disais, sans tout expliquer, tes antécédents ont certainement joué un rôle.

– Mais les temps ne sont pas comparables, à l’époque c’était la paix, pas comme aujourd’hui ; de plus, j’étais autrement âgé qu’elle.

*

– Elle est précoce. Lâme, lui aussi, malgré son âge, n’est plus un enfant : vivre la mort des siens3 l’a fait mûrir.

Elle le sentit changer d’idées. Avant de parler, il hocha le chef trois, quatre fois.

– Fänd est tellement liée à mes parents. Qu’elle retourne les rejoindre ne devrait pas m’étonner… bon, d’accord, tu as probablement raison de faire ces liens entre mon passé et leur présent, même si ce n’est pas rassurant pour autant, avec tout ce qui m’est arrivé.

Au retour de son père parti avant même sa naissance, alors qu’il n’attendait que de le connaître, sans réfléchir ni prendre aucun conseil, Ardenn avait filé. Aller d’instinct contre l’évidence en s’éloignant ainsi lui avait permis de faire sa propre expérience, toutefois au prix fort, impossible de l’oublier. Ayant vécu sa jeunesse dans le giron des Chantoires, il ne s’était jamais vraiment déniaisé ; pour accéder à l’âge adulte, il avait fui son clan et s’était engagé comme cavalier d’escorte de missions diplomatiques. Au retour d’un voyage à l’étranger, leur troupe était tombée dans une embuscade. La plupart de ses compagnons avaient succombé durant l’attaque, lui-même s’en était sorti vivant mais prisonnier. En captivité, la conscience lourde d’avoir eu plus de chance que les autres, il se serait laissé mourir ; heureusement, les siens étaient venus à son secours. La traversée de cet épisode dramatique lui avait forgé un sens aigu des responsabilités. Ardenn n’était pas homme léger, il fallait bien souvent à Èrine tout son art et son amour pour l’apaiser.

*

Hormis un couple d’austères messagers du Sidh4 accordé à la brume matinale, la gent palmée, d’humeur printanière, cancanait joyeusement en bord de Meuse. Les hommes, eux, s’activaient l’air grave et sans tapage…

Le camp était démonté.

– Protège Fänd et Lâme, va.

L’épervier, lâché, s’élança et disparut rapidement de vue. Ardenn accompagnait son ami ailé de l’esprit, faisant pareil à côté de lui, son épouse psalmodiait de plus un charme protecteur.

La caravane, lentement, s’ébranlait pour longer le fleuve vers l’aval. À la demande de sa cousine Èrine, mais aussi pour suivre ses propres raisons, Vinobar, sur la trace des enfants, s’éloignait à l’opposé, en direction des Chantoires. À l’aube, un funeste présage lui était venu par l’entremise de deux blancs cygnes de l’au-delà : la mort de son père, Indutiomar5, lui était apparue ; il avait changé ses plans, ses frères trévires risquaient d’avoir besoin de son aide.

*

Quelques jours plus loin, en bord d’estuaire

Jusque-là contraire, le vent tournait au sud et se faisait favorable au départ, mais le ciel du large se chargeait, le voyage s’annonçait incertain. Les bateaux, déjà gréés, accueillaient les arrivants. Aidés par les équipages, les clans se répartissaient au mieux. Dans les limites du possible, les familles essayaient de rester groupées. Faute de navires en suffisance, les places étaient malheureusement comptées ; bien que prévues, certaines séparations n’en étaient pas moins compliquées : seul des siens à prendre part au voyage, Gris-Nez, le cheval d’Ambios, nerveux de ne plus sentir ses congénères autour de lui, refusait d’embarquer. Malgré persuasion, ruse et force, personne ne réussissait à le faire monter à bord. Au moment où, à bout de ressource, chacun acceptait enfin de ne plus rien pouvoir y faire, étrangement, le cheval franchit la passerelle de lui-même. Déjà un peu moins tendu, il renâcla encore en pénétrant dans son réduit et s’apaisa tout à fait lorsque Mandir, qui en était responsable6, lui amena de quoi boire.

*

Aux sanguines de la dernière heure, la nuit avait succédé… puis l’aube était venue.

Le temps s’était gâté. Sur le pont, les passagers s’étaient assurés au moyen de cordages. Le second soir, un violent coup de vent s’abattit, c’est alors que l’accident eut lieu : dans une embardée du navire, un fracas éclata dans la cale. Un antérieur coincé entre les perches de la clôture, pris de panique, Gris-Nez, en se débattant de ruades, atteignit Mandir qui s’était précipité pour l’aider à se libérer. Touché à la tête, celui-ci s’était vu sombrer en un vide zébré d’éclairs aveuglants.

De l’extérieur, Mandir paraissait inconscient et très loin ; seuls ses yeux, étrangement crispés et vibrants par moments, donnaient une impression d’activité profonde. Heureusement, Èrine voyageait sur le même bateau que lui. Durant les premiers soins, en le mobilisant prudemment, elle l’avait observé sous toutes les faces. Il ne saignait ni du nez, ni des oreilles, ni de la bouche, et ses pupilles, bien qu’inquiétantes, ne donnaient pas de signes qui poussent à quelque opération d’urgence. L’absence apparente de graves lésions corporelles était pour rassurer, mais comme les réactions oculaires indiquaient un état d’âme agité, au lieu d’attendre là au-dehors de le voir émerger, elle se décida à le rejoindre dans le monde intermédiaire7 où il était plongé, voir ses rêves et l’y veiller. Semblant lui confirmer la justesse de son choix, l’adolescent hocha le chef, puis se mit à trembler des paupières en signe d’une vision intérieure :

Une épaisse et curieuse grisaille entourait Mandir, elle tournait autour de lui comme aspirée d’en haut, il la regardait lentement s’effilocher. Peu à peu, à l’éclaircie, une silhouette aux cheveux blancs lui apparaissait. L’homme qui le fixait, en dodelinant de la tête, avança la main pour l’effleurer de l’index entre les sourcils.

– Jeune rêveur, sais-tu que tu vois pour la première fois ainsi ?

– Votre front est lumineux !

– Tu me vois sans m’avoir jamais vu, tu connais mon nom8d’enfance sans le savoir.

À quelques pas, deux mules du même poil que le vieil homme semblaient les observer en dégustant des chardons.

– Je ne te présente pas mes belles amies qui nous surveillent, vous êtes tous les trois de la même famille. À l’apparence dans laquelle je les rêve en ta compagnie, il est probable qu’elles m’en voudront un peu.

– Je ne comprends pas ce que vous dites, vous avez l’air de plaisanter.

– Plus maintenant, écoute : le cheval au nez gris, celui qui voyageait avec toi. Tu te souviens qu’il a pris peur et qu’il a rué ?

– Gris-Nez ! J’ai été près de lui pour essayer de le calmer, après je ne me rappelle plus.

– Son sabot t’a touché à la tête.

Front Lumineux s’interrompit et balança.

– S’il vous plaît, continuez, j’ai été touché, et puis ?

Ne recevant pas de réponse, Mandir reprit.

– Vous êtes un Ancêtre, un ancien de l’au-delà !

– Non, garçon, tu ne te trouves pas au royaume des morts, même si à flotter entre les mondes tu n’en es pas loin. Tu reviens à la vie, pourtant n’émerge pas trop vite.

– Pourquoi ?

– Parce que l’épreuve te mûrit et… tu es aussi en mer : clapotis, odeurs bleues, moiteur de sel.

– Je pourrais aussi bien revenir à la conscience pour ressentir cela.

– Il y a également des choses moins agréables. Quitte cette retraite trop tôt et la vague qui est sur toi depuis l’accident te noiera, laisse-la s’éloigner.

– La douleur ! C’est vrai, je la sens mais elle reste à distance.

– En douceur, un béni-blessé, un clairvoyant-aveugle comme tu es en passe de le devenir va et vient et revient, en apprenant à s’avancer partout d’un pas mesuré.

2. La région habitée par le clan des Chantoires.

3. Son père et sa mère ont été tués un an auparavant par des Romains.

4. L’au-delà. Oiseaux du Sidh, les cygnes sont passeurs d’âmes du monde des vivants à celui des morts.

5. Le roi des Trévires. Vinobar est né d’une relation extra-conjugale entre Indutiomar et la mère d’Ambios, Micha, la sœur de Bronde.

6. N’étant pas du voyage, Ambios avait confié Gris-Nez à son fils Mandir le temps de rejoindre l’Hibernie lui-même plus tard.

7. Monde non ordinaire (monde des esprits), lieu où se trouve plongée la conscience durant un coma vigile.

8. Front Lumineux est le nom de naissance de Taliesin.

Première partie

L’hirondelle et le corbeau

Chapitre 1

Fin du jour, grisaille, chagrin.

Devant eux, tout était sombre et cendre. Après leur départ, le village avait été incendié.

Épuisés, Fänd et Lâme s’étaient endormis l’un contre l’autre. La chienne veillait.

Le monde comme écrasé semblait attendre. Au présent suspendu, le ciel de la nuit prit une inspiration. L’espace s’ouvrit. Halo en une faille à l’obscur, Mön, la déesse lunaire, se laissa espérer.

L’air s’animait de vibrations. Graine renifla, dressa une oreille puis deux. Fänd alertée se tourna vers son ami.

– Écoute ! La chienne a entendu ou senti au vent je ne sais pas quoi, quelque chose qui flotte autour de nous, vaguement.

Lâme releva la tête.

– Les tambours des rêves, du côté de la grande chantoire9 !

Alors qu’ils approchaient de la grotte, les battements, après avoir changé de rythme deux fois, s’étaient interrompus : en offrande de bonne odeur aux esprits, Souffle enfumait de sauge au-tour d’elle et finissait par sa monture10. Bronde, en retrait à surveiller, les voyant déboucher du couvert, alla à leur rencontre.

– Je m’attendais à votre retour mes tourtereaux. Vous avez fait un choix difficile.

Ils s’éloignèrent afin d’éviter de distraire la voyageuse qui reprenait sa plongée.

– Grand-père, les Romains ne sont pas encore là. Qui a mis le feu au village ?

– Nos hommes : avant de passer en Germanie, Ambios et une vingtaine de cavaliers des clans de l’Est allument des incendies de tous côtés, ils devancent César. En traversant notre pays, les légions ne fouleront qu’une terre brûlée, rien sur quoi prendre plaisir à s’acharner, mais cette diversion risque de ne les tromper qu’à moitié.

– Grand-mère et toi, vous rêvez une sorte de leurre pour mieux les mystifier ?

– Oui, en voilant la nuit à notre façon. Nous tissons le sommeil des Romains d’illusions tellement serrées que leurs journées en resteront embrouillées ; pris dans ces troubles, il leur sera plus compliqué de dénicher ceux des nôtres qui se cachent dans les Fagnes. Les Sénons et les Carnutes remuent, la Gaule s’arme, César ne pourra s’attarder ici longtemps, mais avant son départ il fera son possible pour causer notre perte. Il leva les sourcils. L’affronter sera serré… maintenant, avec votre renfort, nous avons vraiment une chance.

Ils rirent, un signe de bonne humeur plutôt rare par ces jours sombres ; la chienne se mêla à leur joie et à leurs jambes. Quelques secondes de bonheur sans retenue. Une série de sifflements venus du bois proche les mit encore plus en émoi : Vinobar ! Il prévenait les siens de son approche, inutile d’effrayer pour rien.

*

Accompagné de deux cavaliers qui lui servaient de gardes du corps, Ambios venait d’arriver aux Chantoires. Les nouvelles qu’il apportait de l’Est, bien qu’encore incertaines, étaient mauvaises, particulièrement pour Vinobar, car elles concernaient en premier son père : Indutiomar était tombé dans une embuscade, on ignorait s’il était vivant. Au désarroi de ce coup dur, l’armée trévire s’était divisée. Les hommes à pied avaient pris le maquis. Emmenant avec lui les rescapés de la cavalerie, Tarvos11 galopait au-delà du Rhin en direction du pays suève ; les cohortes de Titus Labienus, le premier lieutenant de César, s’étaient lancées à ses trousses, elles allaient tôt ou tard être contraintes de le laisser filer. Pour des Romains, s’aventurer aussi loin en Germanie était inconsidéré. De son côté, l’imperator, victorieux des Ménapiens sur le littoral, avait laissé l’Ouest sous le contrôle de quatre légions. À la tête du reste de ses troupes, il avançait maintenant vers Trèves. Le mouvement d’encerclement était clair, les serres de l’aigle allaient se refermer sur l’Éburonie.

*

Vinobar s’était courbé. Accroupie derrière lui, sa tante, Souffle, se pencha à son oreille.

– Mon neveu, l’incertitude n’est pas pour toi, tu as vu…

En se redressant un peu, mais sans se retourner, il hocha doucement le chef, puis commença à parler :

– Au moment du lever de camp, je regardais la Meuse, deux cygnes nageaient dans la brume, ils remontaient le courant comme pour m’inviter à les suivre.

À ces derniers mots, sa voix se mit à vibrer pour devenir plus profonde :

– Dans un éclaboussement soudain de lumière, le temps a basculé. J’étais ailleurs, ce n’était plus le fleuve devant moi, mais la rivière en crue, la vallée inondée. J’ai été aspiré, plongé, ballotté, sur, sous les lames, luttant, surnageant, puis peu à peu le flot s’est apaisé. À moyenne distance, un radeau dérivait, père, à son trépas, y était allongé. J’étais entraîné à sa suite vers l’au-delà pour assister à son passage. Une force m’avait guidé là, me portait, me poussait. Je m’approchais, le radeau s’est transformé en bûcher enveloppé d’un brouillard rouge. Au moment de le toucher, d’instinct, j’ai entonné un chant ; l’espace s’est éclairci dans un soupir de mort, un souffle blanc, et l’esquif a pris feu. C’était voir, entendre, sentir, comprendre, tout à la fois, une certitude de l’être. Je me suis retrouvé face au fleuve, les oiseaux du Sidh s’étaient envolés, le convoi hésitait encore sur son départ. Èrine est passée près de moi, elle s’est arrêtée en me dévisageant d’un air étrange, puis s’est éloignée pour revenir peu après me demander d’essayer de rattraper Fänd et Lâme sur le chemin des Chantoires.

Vinobar marqua une pause avant de continuer :

– Elle a deviné ce qui est arrivé. Tu sais, toi aussi, j’en suis certain.

Toujours placée derrière lui, Souffle posa son front contre sa nuque. C’était vrai, l’au-delà l’avait également visitée, Micha, sa belle-sœur d’âme, s’était montrée et elle n’était pas apparue seule.

– Tu as raison, mon neveu, j’ai vu ta mère, elle était accompagnée d’Aube, l’épouse de ton père. Ensemble, elles tenaient l’homme qu’elles ont aimé chacune de leur côté ; sa dépouille était dans leurs mains, partagée en deux, une avait sa tête, l’autre le reste de son corps. Vinobar, ma vision signe une double réalité, Indutiomar a été divisé12 dans sa vie comme à sa mort : il a voulu se donner d’amour à deux cœurs de femme, il a été tué décapité par ses ennemis. Une double malédiction que ta plongée dans les eaux intermédiaires a déliée. Enfumé13 sur le bûcher par l’ouverture de ton imagination psychopompe14 et clarifié au feu, ton père, rendu cendre, à la lumière, a retrouvé son unité. Micha et Aube le reçoivent, rien où ils sont maintenant ne les sépare plus.

Vinobar tourna légèrement la tête.

Sur son épaule, une mèche de cheveux glissa et puis une autre, différente. Au parfum pénétrant qui caressa ses narines, il reconnut celui, unique, de celles qui l’avaient mis au monde : sa mère et Souffle, Micha et son accoucheuse, indissociables amies.

La sage-femme des Chantoires laissa perler l’instant… puis elle reprit :

– En faisant allégeance aux Romains, ton grand-oncle Cingétos a causé la perte de ton père. Il a favorisé sa capture et l’a laissé tuer. Impardonnable, mais il a aussi ordonné sa crémation libératrice, souvenez-vous en, toi et tes frères, au moment de lui rendre justice.

9. Cavité naturelle (grotte prolongée de couloirs) creusée par les eaux d’infiltration. Ermitage et refuge occasionnel des Chantoires.

10. Le tambour qui porte de son battement le rêveur en voyage (plongée intérieure) dans le monde des esprits pour différentes pratiques : quêtes de visions, guérisons, transferts de rêves…

11. Prince trévire, fils cadet d’Indutiomar et de son épouse Aube.

12. Mal-être découlant de l’impossibilité de choisir entre deux priorités de vie s’empêchant concrètement l’une l’autre ou mourir décapité. Pour le mode de pensée celte, la division est le malheur ultime.

13. Moyen de purification.

14. Guidance pour la libération des âmes des morts.

Chapitre 2