Le cueilleur de mémoires - Charles Bottin - E-Book

Le cueilleur de mémoires E-Book

Charles Bottin

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Beschreibung

Bronde tient son nom de sa naissance au bord d’une source (brön). Il est prédestiné à une vie hors normes. Clairvoyant, protégé dès l'enfance par la nature et particulièrement par la vipère, il échappe avec sa sœur Micha, à une attaque de pillards qui les laissera orphelins, derniers descendants d’une famille noble de la tribu des Eburons. Recueillis par le clan des Chantoires, Bronde rencontrera Souffle.Source et Souffle, eau et air, fluides réunis. Ainsi s’exprime Abâne, la grand-mère de Souffle, une ermite à laquelle les jeunes gens demandent conseil. Ils s’uniront, se sépareront, souvent pendant des années, se retrouveront toujours. Destinés à attendre et à apprendre, ils sont ceux-là en qui s’éveille le serpent et se résout l’arc-en-ciel. Ils unifient vie et mort. A eux, au-delà des illusions, la vérité nue est confiée. Ils sont les chaînons du grand secret et à aucune génération, ils ne peuvent manquer.Chacun suivra donc son chemin d’initiation : après plus de dix ans d’étude et de voyages, Bronde sera un druide puissant et respecté, voyant et conseiller d’un roi. Après une dizaine d’années de vie solitaire dans une grotte, Souffle deviendra une sage-femme, une femme-médecin.Mais pour les Celtes, rien ne va plus : entre les razzias des Germains, les querelles intestines et les légions de César qui écrasent tout sur leur passage, il n’y a plus place que pour ceux qui acceptent la romanisation. Bronde et Souffle, devenus vieux, resteront en Gaule mais confieront aux jeunes qui décident de traverser la mer le bâton de paroles pour transmettre la tradition.Charles Bottin emporte le lecteur dans ce récit onirique et épique. Sur base d’une documentation rigoureuse, il nous entraîne au sein de traditions méconnues et nous explique la Guerre des Gaules vue de l’autre côté.

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Veröffentlichungsjahr: 2014

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« Faveurs et disgrâces sont des événements saisissants… »

VIEILLE OREILLE LONGUE.Six siècles avant notre ère.

Préface

Il en va de l’Histoire comme des paysages. Nous croyons les connaître en raison de ce que, pour l’une, nous en avons appris et, pour les autres, de ce que nous en voyons. Et cela nous semble immuable. Le défilement des saisons nous montre pourtant, en toute simplicité, que les apparences ne cessent de changer, non seulement en fonction des couleurs du printemps ou de l’automne, mais aussi parce que des rideaux de feuillage, en se tissant, masquent telle perspective ou tel bâtiment alors que l’hiver les dévoile avant peut-être d’en estomper les détails sous une couche de neige. Les lieux où Charles Bottin fait démarrer son récit constituent un de ces paysages dont l’Histoire humaine a lentement et longuement modifié la physionomie. Le site verdoyant au relief accidenté et ponctué de grottes qui est ici restitué dans son contexte des débuts de la période gallo-romaine est certes resté un lieu de légendes, même si le cours du temps lui a imposé une évolution, mais, en l’occurrence, ce n’est pas ça qui est important. Ce qui compte, c’est que chaque lecteur puisse se créer la vraisemblance du lieu d’où démarre ce récit, un lieu auquel vienne se joindre, dans l’imagination de chacun, la réalité des localisations des autres pans de l’histoire.

La démarche de Charles Bottin est originale en ce sens qu’elle nous fait vivre par l’intérieur une période qui nous est essentiellement connue par des regards extérieurs et hostiles. Sans négliger l’aspect documentaire de tels rapports, l’auteur s’intègre ici avec un maximum de vraisemblance dans les communautés qui peuvent avoir vécu dans ces lieux et pénètre dans ce qui était sans doute leur mode de pensée, tel que les connaissances que nous avons aujourd’hui des peuples premiers nous permettent de l’entrevoir. La liberté qui est l’apanage du romancier lui permet de jouer ici sur des vocables – toponymes autant que patronymes – qui reflètent des réalités ou sont des clins d’œil à l’imagination de ceux qui connaissent les lieux et leurs légendes. Au fur et à mesure que, de génération en génération, le récit se développe, le cadre historique se consolide en fonction d’une documentation bien étayée qui autorise la mise en place très précise des ressorts d’une action où alternent une violence parfois insoutenable et l’évocation d’une sérénité indispensable à la sauvegarde d’un humanisme qui se situe en marge du temps. Car ce qui touche le lecteur dans cette histoire qui commence dans un autre premier matin du monde, c’est bien la riche qualité humaine de quelques-uns de ses protagonistes. Il ne s’agit pas plus ici du bon sauvage de J.J. Rousseau que d’un monde reconstitué de toutes pièces comme chez J.R. Tolkien, nous avons sous les yeux, dans une boîte de Pandore qu’a ouverte la violence des conquérants, l’affirmation d’une humanité dont la spiritualité profonde se nourrissait d’un équilibre en harmonie avec la nature. En cela, ce roman « historique » est très actuel : ce qu’il nous fait ressentir, ce sont des valeurs que l’être humain d’aujourd’hui, revenant péniblement de ce qu’il a cru être son pouvoir absolu sur la planète, tente de retrouver avant qu’il ne soit trop tard.

Albert Moxhet

Généalogie

Tribu des HumänsPeuple pygmoïde indigène de l’Entre-Meuse-et-Rhin

Clan des ChantoiresBranche de la tribu humän qui habite au nord de la « rivière »

Tribu des ÉburonsUne des treize tribus belges de la Celtique

* Décédé(e) avant le début de l’histoire.

Autres personnages

ARBRÂM : druide éburon, premier conseiller du roi.

ARMÖN : époux de Plaine.

TRISTAN : forgeron chantoire, père de Mignon.

GAB (GABAHATOS) : Séquane, fils adoptif de Nâbos.

HARAS : chef d’un clan du sud de l’Éburonie.

MIGNON : fille de Tristan.

MYRDHIM : recteur du collège druidique de Quénécan.

NÂBOS : forgeron chantoire émigré en Séquanie, cousin de Tristan.

PLAINE : belle-sœur de Tristan, épouse d’Armön.

TACHI : la chienne de Bronde et de Micha.

VERVÎÉ : druide et devin du clan wallon, important membre du conseil éburon de Tuatuqua.

PrologueÉburonie, 116 avant J.-C.

Sa démarche et son ventre arrondi en disaient long, Aya était dans les derniers jours d’une première grossesse. D’habitude, Arthios ne l’accompagnait pas pour le transport de l’eau-médecine, cette fois elle lui avait demandé son aide : elle pouvait toujours porter la cruche, mais depuis quelque temps, la soulever pour la poser sur sa tête lui faisait mal aux flancs. Tandis qu’à petite distance son compagnon s’attardait avec Hodj, leur chien, elle arrivait au gué qui donne passage vers le village des Chantoires. Quittant le chemin, elle longea la rivière pour atteindre le ruisseau et commença à le remonter. La végétation, d’abord basse et touffue, peu à peu s’élevait. Un mouvement imperceptible de descente s’entamait en ses entrailles.

Aya s’était arrêtée sous un chêne. Se faufilant d’entre les racines de l’arbre à l’air libre sur l’ardoise, la source babillait. Se sentant accueillie, la jeune Éburone s’inclina et lui répondit d’un murmure… Au-dessus d’elle la frondaison bruissait. Elle se redressa et leva les yeux, joignit les paumes :

– Merci aussi de ton salut, Derw1, reçois le mien. Aujourd’hui je ne suis pas venue seule, Arthios et Hodj me suivent. Veux-tu me permettre de puiser à ton pied et pouvons-nous profiter d’un moment près de toi ?

Les mains pleines de fraises, Arthios la rejoignait, son sourire brillait de connivence.

– Oh, bavarde ! Tu parles aux branches qui balancent maintenant, m’Aya ?

Elle fronça le nez, hocha la tête.

– Tu préfères la compagnie de ton chien à la mienne, j’ai trouvé un autre ami avec qui discuter ! Dépose ton offrande plutôt que de jouer au sacrilège, heureusement pour toi les esprits de la forêt ont de l’humour.

Sa robe glissa au sol, elle s’étendit sur la mousse et continua : – Tu t’es moqué de moi, je ne sais pas si tu mérites encore de m’approcher !

Arthios s’immobilisa quelques secondes à la regarder d’un air contrit, puis en riant s’avança pour s’allonger. Elle ouvrit ses bras.

– J’ai bien cru que tu allais te figer là à me reluquer !

Ils s’étaient lovés l’un dans l’autre…

Un peu plus loin, la cruche, couchée aussi, attendait d’être remplie ; Hodj, tout contre elle, ne pensait qu’à s’endormir.

Le soleil s’acheminait vers son zénith…

Un besoin pressant la réveilla. La sensation se muait en une poussée chaude. Elle se mit debout, fit un pas sur la dalle luisante ; ruisselant en filets le long de ses jambes, ses eaux rejoignaient celle de la source.

– Regarde ! ça coule, l’enfant avance, j’accouche !

– Tout de suite ? Aya, ça ne va pas si vite ! Normalement on devrait encore pouvoir rentrer.

Prise de vertige, elle dut s’appuyer, puis s’asseoir…

Le malaise passé, elle reprit :

– Non, cela me revient : la nuit j’ai rêvé, j’ai vu, c’était ici, l’enfant naissait ici. Arthios, le battement qui accélère en moi me le dit aussi, j’en suis sûre maintenant.

Il s’agenouilla devant elle.

– Tu ne parviendras pas à mettre au monde seule.

Elle opina sans rien dire, il garda le silence un instant, puis poursuivit :

– J’aimerais rester avec toi, j’ai l’impression que c’est à moi de t’aider, je ne suis pas certain… c’est probablement mieux d’aller chercher la sage-femme chantoire. Il n’y a pas de temps à hésiter, même si ça ne m’inspire qu’à moitié, j’y vais.

– Dépêche-toi, espérons qu’elle pourra venir, et rapidement.

Ils s’étaient rapprochés, se touchaient du front. Il lui pressa doucement l’épaule, puis la lâcha en se relevant. Elle aurait crié de mal, son ventre avait durci subitement.

Déjà Arthios dévalait la colline. Avant de s’élancer pour suivre son maître, Hodj s’était tourné vers Aya. Une vague de douleur la submergeait.

Lentement, la contraction s’éloignait… Aya retrouvait son souffle ; le chien, perplexe, attendait encore pour partir.

– Ne me laisse pas. Peut-être que tu peux me soutenir ou je ne sais pas ce que tu peux faire, mais ne t’en va pas, s’il te plaît.

Embrassant le chêne pour se redresser, elle avait aussi imploré son appui.

Hodj s’était levé et remuait la queue. Elle se tourna pour voir.

– Arthios ! Tu es revenu, seul !

Filant à toute allure, coupant par le plus court à travers un taillis, il s’était pris les pieds dans un enchevêtrement de ronces et s’était retrouvé à terre. À l’étourdissement de sa chute, ses doutes avaient disparu, bouleversé il avait vu :

Aya, adossée à l’arbre, devant lui, jambes écartées, de toutes ses forces s’ouvrait à la vie. Et c’était dans ses mains d’homme que l’enfant glissait…

Ce fut comme cela que se passèrent les choses. Ils se relevèrent trois… et déjà ils s’apprêtaient à repartir, mais pour les esprits du lieu, tout n’était pas dit.

Soulevé au souffle du vent, le feuillage de Derw, comme une bénédiction, s’écarta au-dessus d’eux pour laisser passage et la pénombre s’ouvrit en un puits de clarté. Un trait de Bel2vint se poser sur le visage du nouveau-né : « Signé d’eau et de lumière… », les premières paroles d’une ancienne prophétie ressurgissaient d’un passé presque oublié.

Et c’est alors seulement qu’Arthios s’accomplit père, le nom de son fils naissant de sa bouche : « Source » dans l’antique langue du pays : « Bronde ».

1. Frère chêne.

2. Bel ou Belenos, dieu solaire.

102 avant J.-C.Chapitre premier

Encore à flotter au creux de la vallée, la brume se dissipait peu à peu ; le soleil déjà inondait les versants boisés.

Dans le coude de la rivière, protégé de trop de lumière par de grands arbres, le poisson était abondant. Après avoir garni ses hameçons et amarré ses cordes à de grosses pierres, Bronde laissait filer ses lignes au courant. Sur la berge, Tachi, truffe au vent, regardait du côté de « l’île » où un héron s’envolait.

Quand Bronde se tourna vers sa chienne, elle se tortillait prête à entamer leurs jeux habituels, l’oiseau était déjà oublié. Elle s’avançait en cabriolant pour le rejoindre. Au lieu de l’accueillir, pour l’asticoter, il fit l’indifférent. Elle connaissait son long et fin ami : le facétieux garçon devant la frontière de l’âge ne se montrait pas pressé de quitter l’enfance et ses plaisanteries. Ils s’éloignèrent du cours d’eau de quelques dizaines de pas et s’arrêtèrent devant un amoncellement de branchages que les crues de printemps avaient déposés. Il s’assit, elle sauta sur lui…

Installés à l’ombre, ils se reposaient. Bronde se levait de temps en temps pour aller vérifier les appâts ou jeter des amorces et Tachi vaquait de son côté. Après, ils retournaient à nouveau s’allonger l’un près de l’autre. Il lui racontait des histoires. Elle aimait l’écouter, le sentir vivre ce qu’il disait.

Elle se mit à remuer la queue, il commençait son poème préféré. Elle l’avait reconnu au moment même où il avait ouvert la bouche : il vibrait d’émotion.

Les mots volaient :

Fille qui muse en mes songes

Perle à la rose de l’aurore

Nue sous l’étoilé des cieux

Chante au clair de la lune

Danse un jour pour mes yeux

(…)

La matinée avançait, pas la pêche !

Assommés par la chaleur de midi, bercés aux clapotis de l’eau, ils s’étaient tous les deux endormis…

Un bruit dans le taillis proche ! La chienne émergea de sa somnolence et pointa les oreilles… Plus rien. Elle regarda vers le garçon et, apaisée de le voir endormi, replongea dans ses rêves.

Le soleil encore haut entamait son déclin, les ombres allaient s’allongeant ; aux lignes, toujours aucune prise. En se levant à l’aube, Bronde avait entendu son père parler de sa nuit, il avait fait un cauchemar qui ne présageait rien de bien favorable ; rentrer bredouille serait dans l’ordre des choses, cela n’entamait pas sa belle humeur. Il releva son matériel, le rangea dans sa besace et remonta sur la rive. Coupant à travers tout comme à l’accoutumée, il se mit à grimper l’abrupt qui mène au plateau ; Tachi traînait à fouiner. Arrivé à proximité du sommet, Bronde suivit un sentier de chevreuils, la broussaille drue de fin d’été recouvrait presque le passage. Juste devant lui, l’herbe bougea, un chuintement modulé de brefs sifflements à peine perceptibles s’élevait. Une vipère se dressait, prête à frapper. Malgré l’attitude du reptile, Bronde, étrangement, ne se sentit pas menacé. Était-ce le reflet de lumière dans le regard hypnotique ?

La chienne surgit de derrière, bondit, les crocs claquèrent ! Chairs déchirées, fouettements, soubresauts, mais le serpent lui aussi réussit à mordre, la mâchoire qui le broyait se desserra et il s’échappa dans une faille de rocher.

Tachi se lécha la patte puis clopina vers l’enfant, fourra son museau dans sa main…

Lorsqu’ils débouchèrent du bois sur le plateau en vue de la ferme, la chienne boitillait et Bronde tremblait de tout son corps. De l’autre côté du pré, Micha sortait du fenil ; en les voyant apparaître, elle remarqua quelque chose d’inhabituel, mais sans comprendre quoi. Soulevant une volée de bergeronnettes au passage et sautant joyeusement par-dessus les vaches couchées à ruminer, elle fila droit à leur rencontre. En approchant, découvrir la petite mine de son frère la fit venir à plus de modération. Bronde, encore tout remué, lui expliqua ce qui s’était passé, puis ils se dépêchèrent de rejoindre leur mère. Aya quittait justement la maison pour aller retrouver Arthios occupé avec la jument au verger. Bronde raconta à nouveau. Après avoir examiné la blessure, Aya rentra puis revint avec sa trousse à pansements et une écuelle contenant une préparation de pavot ; la chienne balança sa queue, mais il fallut la prier et gronder pour qu’elle lapât le remède. Aya lui prit la patte, plaça de l’argile sur la plaie et la fixa d’un bandage.

Les deux enfants, inquiets, attendaient que leur mère explique, elle se tourna vers eux avec un sourire rassurant.

– Ce ne sera pas grave, elle s’en sortira sans trop de mal, mais il y a encore à faire. Elle va s’endormir, vous allez devoir la transporter. Amenez-la au ruisseau près de son embranchement à la rivière. Aussi longtemps qu’elle dormira maintenez-lui la patte blessée dans l’eau, cela devrait suffire à éteindre le feu du venin.

– Mam, tu ne viens pas avec nous ?

– Bien sûr que si, mais d’abord je dois encore aider votre père, la jument a un peu de difficulté à pouliner. Allez déjà.

Bronde partit chercher un brancard, sans s’arrêter il fit signe à son grand-oncle et à son cousin qui réparaient la clôture du paddock…

*

Bronde et Micha, alertés par le bruit d’une cavalcade, s’étaient tapis dans les osiers. De l’autre côté de la rivière, un groupe de cavaliers armés venant de l’amont traversait le gué et s’élançait sur le chemin qui mène au plateau.

L’air s’était chargé d’angoisse, Bronde, livide, se tourna vers sa sœur.

– Mich, garde Tachi, reste cachée…

À toutes jambes, il remonta la colline, arriva en terrain dégagé, obliqua pour se dissimuler dans un bouquet de hauts genêts et s’immobilisa. Devant l’entrée de la ferme, sa mère et son père empêchaient le passage, les deux vieux serviteurs et leurs femmes sortant des communs accouraient les aider. Chacun luttait comme il pouvait.

Aya, à l’aide d’une fourche, bloquait un des assaillants contre la haie. D’abord en mauvaise posture, l’homme, talonnant brusquement sa monture, parvint à se dégager et lui embrocha son épée au bas de la gorge, la pointe s’enfonça et ressortit sans un bruit.

Un cri lugubre éclata ! Bronde leva les yeux, haut dans le ciel, un épervier solitaire planait, le temps s’étirait hors de son cours : ralenti, irréel…

Aya entrouvre la bouche

Le sang sourd de ses lèvres, son menton, son cou s’inonde

Elle lâche sa fourche, pivote

Son regard cherche, s’arrête

Dans l’or d’un buisson une ombre a bougé

Elle balance… se tourne vers son époux, trouve ses yeux… s’affaisse.

Arthios vient de se défaire d’un adversaire, son hurlement déchire l’air

Il bondit, agrippe et désarçonne l’homme, lui enfonce son couteau

Un javelot se fiche dans ses reins, puis un second.

Deux corneilles silencieuses s’envolent.

Soudain tout accéléra, l’instant retrouvait son mouvement et l’enfant bascula pour sombrer aux ténèbres.

Arthios, en rampant, se rapprochait d’Aya… Avant qu’il l’atteigne, un des tueurs revint sur lui et l’acheva.

Les pillards boutèrent le feu aux bâtiments et fauchèrent toutes les vies, sauf le bétail qu’ils emmenèrent avec eux.

Le soleil baissait sur l’horizon.

*

L’azur et le sang du ciel se mêlaient de volutes grises.

Du village chantoire, à l’opposé de la vallée, les Humäns3, voyant la fumée s’élever, avaient compris que leurs voisins éburons subissaient une razzia. Le temps qu’ils arrivent en secours, déjà les bâtisses de pisé et de chaume achevaient de se consumer.

*

Les dernières lueurs du brasier se confondaient aux rougeoiements du couchant…

Sottais, le vieux chef du clan chantoire, regardait les siens s’éloigner pour retourner au village. En fin de file, son fils Nasproué portait le garçon survivant évanoui, à ses côtés, sa fille Arwen soutenait le second enfant rescapé. Lorsqu’ils disparurent de sa vue, le vieil homme se détourna ; Tonké et Claire, ses petits-enfants, restés avec lui, l’attendaient pour s’occuper des défunts…

Tout en s’activant, les trois Chantoires psalmodiaient les paroles qui éclairent le chemin des âmes. Après avoir rassemblé les dépouilles à l’écart des ruines, ils les recouvraient de branches de noisetier. Plusieurs petits feux allaient être allumés et maintenus fumeux afin de boucaner4 les corps et éloigner les insectes. En bordure du camp de fortune qu’ils avaient aménagé, du bois était amassé, plus tard ils le brûleraient pour tenir à distance les animaux sauvages. Avant de laisser les deux jeunes gens seuls à veiller jusqu’au moment des funérailles, Sottais leur rappela de faire offrande de sauge pour se concilier les esprits, puis se mit en route vers le village du clan wallon5, la chefferie éburone la plus proche.

Une lune presque ronde éclairait les collines.

Marchant de son pas lent de l’âge, Sottais longeait les hauteurs. Peu à peu la vallée s’élargissait, la piste descendait alors en pente douce vers la rivière. Il la suivit vers l’aval jusqu’à l’embranchement d’un cours d’eau venant des Fagnes. De là, il s’engagea sur un sentier escarpé pour traverser la crête boisée et redescendre vers des terres cultivées.

Dans les prémices d’une aube rose, le village wallon couvert d’un voile de brume semblait dormir. Un coq énergique, de son cocorico, crut éveiller tout cela, il se berçait d’illusions ! De minces filets de fumée s’échappaient déjà çà et là. Un brouhaha se fit entendre. Une femme sortit d’une maison en chassant deux chiens devant elle. Ceux-ci apercevant l’homme, se mirent à aboyer. Inquiète, la femme s’éloigna vers une autre bâtisse pour appeler du monde et ressortit accompagnée de deux vieillards. Sottais n’était pas un inconnu, les vieux lui firent signe et le rejoignirent. Le druide-devin Vervîé sortait de chez lui et arrivait à son tour. Sottais raconta : l’attaque, les survivants… L’histoire éveilla l’attention du devin, il proposa de réunir le conseil de la chefferie : il avait besoin de s’entourer, d’écouter les avis de chacun, d’autres auraient probablement à dire sur un souvenir incomplet qui lui revenait. Le chef du village qui venait d’arriver, après avoir été mis au courant, rassembla ses pisteurs et les envoya à la traque des pillards.

*

La réunion était achevée. Les choses étaient plus claires, les orphelins étaient les derniers de leur lignée. La famille décimée provenait d’une ancienne noblesse déjà frappée par les revers du sort. Une prophétie les concernant avait annoncé une succession de drames, mais un destin d’exception aux survivants : « … leur sang sera versé, mais aussi mêlé, par eux et leur descendance, des peuples se relieront… ». La prédiction éburone dont s’était souvenu Vervîé en recoupait une autre faite par les rêveurs humäns, ce qui suggérait un accord des deux tribus. Le devin devait se rendre aux Chantoires pour parler aux enfants et concerter leur avenir.

Tôt le lendemain, Sottais et Vervîé se mirent en route. À midi, ils atteignaient les Chantoires. Le soleil écrasait le village, les maisons blanches de chaux étaient éblouissantes. Nasproué venait de rentrer, il était allé apporter des provisions à ses enfants toujours de garde auprès des défunts. Rejoignant son fils, Sottais lui demanda de rassembler le conseil.

Arwen arrivait avec la jeune survivante, mais sans le garçon qui était toujours inconscient. La réunion commençait. Micha fut invitée à parler : elle voulait rester dans son pays avec son frère et accomplir les rites funéraires des siens. Leur ferme n’était plus que ruines, elle savait qu’il leur serait impossible de vivre seuls et demandait l’hospitalité chantoire.

Les anciens palabrèrent… L’accord fut rapide à être trouvé. Arwen acceptait de devenir tutrice temporaire, Micha et Bronde habiteraient avec elle durant les deux années du deuil ; les Chantoires, devenant ainsi clan d’adoption, assureraient leur protection. Le temps venu, une réunion serait organisée pour parler à nouveau avec les enfants et envisager d’autres orientations.

*

Deux nuits étaient passées depuis l’attaque, la troisième allait s’achevant et Bronde n’avait toujours pas repris connaissance. La jeune Chantoire qui veillait à ses côtés devait avoir fort le même âge que lui. Une nouvelle fois, elle essayait de le faire boire, mais ce fut encore en vain. Elle s’éloigna pour disposer une poignée de sauge sur le brasero, s’imprégna de la fumée puis revint et se pencha sur le garçon : la durée d’une longue inspiration, ses mains, sans le toucher l’effleurèrent des pieds à la tête. Elle s’assit et commença à psalmodier un charme.

Le vent se mit à souffler et dégagea le ciel. Par l’entrebâillement de la porte un rayon argenté de Mön6pénétra la pièce.

Bronde soupira, s’étira, sa respiration devint plus profonde…

Quand il s’éveilla, entendant chantonner dans son dos, Bronde se tourna pour voir, déjà sa gardienne reculait pour lui laisser l’espace de revenir…

Il l’avait croisée souvent déjà, sur les chemins, quand elle menait le troupeau chantoire aux pâtures ou lorsqu’elle venait nager près de l’île avec ses amies. C’est là qu’il avait entendu qu’elle s’appelait Souffle ! Il aurait aimé la connaître, mais il n’avait jamais osé l’approcher. Micha, elle, lui avait déjà parlé, elles jouaient parfois ensemble : sa sœur, comme fille, n’avait pas les mêmes raisons que lui d’être intimidée. Il se rappela la dernière fois qu’il l’avait vue, à la foire de printemps quand il accompagnait ses parents… Alors, tout lui revint :

Son père écroulé, sa mère dans son sang.

Le visage de Bronde devint blême et ses yeux se révulsèrent : son esprit tentait d’échapper.

Souffle lui toucha le cœur de la main et murmura à son oreille.

– Ta chienne est ici, elle boitille seulement. Et Micha aussi est avec nous.

Bronde, les yeux fermés, essaye d’empêcher les images de revenir : l’incendie consumant tout ce qu’il aime !

Il plisse le front, serre les paupières. Sa tête est obscure et pleine à éclater. Soudain elle se vide, puis se dilate… Dans une fulgurance lumineuse, il voit apparaître et filer la vipère !

*

Dans sa main quelque chose d’humide se cale, insiste, se retire… la « chose » maintenant se pousse au creux de son cou, renifle, fouille… une langue râpeuse lui lèche l’intérieur de l’oreille et suce, puis c’est au tour de ses yeux d’être lavés !

L’enthousiasme de la chienne vint à bout du retranchement de l’enfant. Ils roulèrent sur le sol, carambolages et enlacements… Quand Bronde se dégagea enfin de la masse de poils, il découvrit sa sœur dans la lumière du seuil.

Elle avait commencé à lui raconter :

– … Une dizaine de Chantoires alertés par l’incendie arrivaient pour venir aider, ils traversaient le gué. Souffle m’a vue et est venue près de moi, elle m’a proposé de garder Tachi et je suis montée avec les autres. Nous t’avons trouvé évanoui dans un buisson de genêts. La ferme brûlait, Papa et Maman étaient…

C’était trop pour lui. D’une voix blanche, Bronde l’interrompit :

– Je sais…

Elle attendit… puis reprit :

– Les Chantoires nous ont ramenés chez eux. Durant le trajet, Arwen, la mère de Souffle, m’a raconté ce qu’elle comprenait t’être arrivé. Pendant l’attaque, des dévoreurs d’âmes7 ont voulu te saisir, tu as dû tenter de leur échapper en allant avec Papa et Maman dans les mondes intermédiaires, mais ils t’ont rattrapé et ne voulaient pas te lâcher. On ne savait pas ce qui allait se passer. Durant la journée, Souffle et moi restions près de toi. Le soir, Arwen venait me chercher pour aller à l’étang sacré prier Mön que tu puisses revenir. On la sentait, mais on ne la voyait pas, le ciel était trop couvert. La troisième nuit, le vent s’est levé et a chassé les nuages. La déesse se réfléchissait aux rides de l’eau, je l’ai entendue à l’intérieur de moi. Sa voix était comme celle de maman lorsqu’elle nous endormait quand nous étions petits. Je ne me souviens plus de ses paroles, mais dans ma tête quelque chose a basculé.

Souffle venait d’entrer et se dirigeait vers le fond de la pièce où une ombre bougeait…

– Grand-mère…

Dès l’arrivée de Bronde inconscient, Abâne, l’ancienne, s’était couchée et avait rejoint l’esprit du garçon dans les limbes pour l’assister ; elle en émergeait à son tour.

– Souffle, veux-tu aider mon vieux dos à se redresser ?

J’ai entendu le garçon parler, il est réveillé, a-t-il déjà bu ?

– Non, grand-mère, pas depuis trois jours, comme toi.

– Enfants, enfants, venez vous asseoir proches de moi, nous allons boire ensemble un peu d’eau.

Abâne, marquant une courte pause, continuait dans un murmure :

– Votre maman s’appelait Aya8, n’est-ce pas ?

Au nom de leur mère, Bronde et Micha sentirent l’air autour d’eux comme s’alléger.

Souffle revenait un bol à la main et le tendait à Abâne. Après en avoir pris une gorgée, l’aïeule y trempa un doigt et en mouilla les yeux de Micha, puis elle le plaça dans les mains de Bronde, recula et se mit à balancer lentement…

Depuis le soir de la mort des siens, Micha n’avait pas pleuré. Soudain, sa poitrine se souleva par petites saccades. Souffle, assise à son côté, glissa sa main dans la sienne. D’abord perles à ses paupières, ses larmes gouttaient une à une, sa peine s’écoulait enfin.

Bronde avala doucement en fermant les yeux et aussitôt fut pris d’un sanglot silencieux. Jamais il ne s’était senti aimer l’eau à ce point ! Souffle se mit à chantonner… Peu à peu, Bronde se reprenait. Les yeux toujours clos, au même rythme que l’ancienne, comme elle, il commençait à se balancer.

De son regard intérieur, à l’obscurité, il voyait le pré apparaître, puis c’était l’enclos des chevaux…

Couchée, la jument baie aux balzanes blanches se redressait.

Son père, à genoux, tenait un poulain nouveau-né contre lui, sa mère à son côté souriait…

*

Le cimetière était un bois de bouleaux sur les hauteurs de la vallée. Les Chantoires établirent des plates-formes dans les arbres puis ils y installèrent les corps enveloppés dans des nattes d’herbes tressées. Les visages des défunts étaient dégagés et tournés au nord, vers le lieu des esprits aériens, où sont les demeures d’après-vie. En contrebas de la futaie réservée aux morts, un vaste cromlech limitait une clairière. En son centre, Nasproué alluma un feu. Les enfants récoltaient du bois en prévision de la nuit.

Le soleil déclinait sur l’horizon, le ciel flamboyait ; les vivants rassemblés formaient cercle. Quatre femmes s’étaient installées, assises aux orients, chacune tenait un « bâton de pluie »9à bout de bras. Le balancement débutait : va-et-vient incessant, bruit de ruissellement s’intensifiant peu à peu en vagues hypnotiques, contrepoint au brasier crépitant…

Les quatre bâtons de pluie étaient revenus à l’immobilité. Sottais, en tant qu’ancien, ouvrait le rite funèbre :

Il jette une gerbe d’herbe sèche qui s’embrase, lumineuse. Les esprits accueillent son offrande. Une flamme vive monte droite et ouvre la voie.

Un tambour commence à battre lentement, deux harpes l’accompagnent. Alors, Vervîé se lève. Dans la langue du fond des âges, d’avant même le temps où les pierres furent levées, il s’adresse au monde d’en haut. Au rythme de la musique, il invoque les esprits et les dieux, il implore protection, compassion et accueil bienveillant pour les âmes arrachées à la vie…

Le devin enfin achève sa complainte, le tambour, comme lui, fait silence. La veillée se poursuit. La communauté entonne une étrange mélopée aux paroles psychopompes…10

Au firmament, la lune achève sa course.

Les harpes égrènent leurs dernières notes d’adieux.

Le chant du feu, seul, s’élève encore.

Sottais fait signe à Bronde et Micha de le rejoindre. À eux de clôturer.

Ensemble, ils jettent une brassée d’herbe qui s’enflamme… Éblouis, ils murmurent le nom des leurs.

Vervîé s’était approché.

– Enfants, l’année qui suit un décès, il y a tabou d’invocation des défunts. Si vous comprenez le sens de cet interdit, il vous sera simple de le respecter. Naturellement, vous ne pouvez et ne devez pas vous empêcher de penser à vos parents. Si leur nom échappe de vos lèvres, il n’y a rien de mal, cependant prenez garde, efforcez-vous de ne pas les appeler, cela entraverait leur cheminement vers leur nouvelle demeure, alors que les ancêtres les y attendent. Que l’esprit d’un trépassé s’attarde dans les mondes intermédiaires, il court le risque de se retrouver prisonnier des dévoreurs d’âmes.

*

Une pluie fine tombait, la flamme baissait…

L’aube était comme les cœurs, grise et froide.

Sur le chemin du retour, Bronde et Souffle, en retrait, fermaient la marche.

– Bronde, c’est le mot pour source dans la langue ancêtre. Pourquoi est-ce qu’on t’a nommé comme cela ?

– Je suis né à la fontaine des guérisons, mon père m’a toujours appelé Source plutôt que Bronde. En plus, tu sais ce que le nom de ma mère signifie.

– En tout cas, cela te va bien et j’aime bien, mais c’est un peu solennel à prononcer. Écoute ceci, s’approchant de son oreille, tout bas elle fredonna : « Brön… »

Quelque chose s’éclaira, ce n’était pas le ciel…

Arrivés à la hauteur des maisons incendiées, Bronde fit signe à Souffle ; il avait senti une présence.

Laissant le groupe s’éloigner, ils se dirigèrent vers les ruines.

Tous sens en éveil, ils s’avançaient lentement. Avec le crachin, on voyait à peine à vingt pas. Soudain, un bruit les mit en arrêt ! C’était comme un sabot qui glissait et se décollait d’une terre glaise. Ensuite. Encore une fois. Et à nouveau ! Glissades et succions continuaient… une masse sombre émergeait de la grisaille. Un cheval, suivi d’un petit, s’avançait.

Bronde se pencha vers Souffle :

– La jument de mon père ! Elle était en train de pouliner au moment du pillage, c’est probablement pour ça qu’elle y a échappé ! Je me demande bien où elle était depuis.

La jument s’était arrêtée à quelques pas et soufflait bruyamment l’air par ses naseaux. Le poulain s’était collé à sa mère. S’approchant encore, elle s’appuya légèrement contre le garçon, comme l’enveloppant de sa chaleur et de son odeur.

D’abord hésitant, le petit s’était finalement avancé aussi. Sa tête balançait et humait d’un enfant à l’autre. Il allongea l’encolure vers Souffle, glissa doucement le nez sous son aisselle et la poussa, lui souleva le bras. Émue, Souffle se tourna vers Bronde ; tous les deux étaient trempés jusqu’aux os, leurs yeux brillaient…

*

Bronde avait récupéré un licol dans les ruines. Ils avaient repris le chemin des Chantoires…

Les Humäns n’élevaient pas de chevaux. Heureusement, la jument avait l’habitude de partager la pâture avec les vaches. Elle n’eut donc pas de difficultés à s’intégrer au troupeau des Chantoires. Le soir, par prudence seulement, on la parqua avec son poulain dans un enclos à l’écart des bêtes à cornes.

Bronde était encore tout imprégné de la nuit des funérailles. C’était la première fois qu’il entendait la langue ancienne de cette façon et beaucoup lui avait échappé. À l’intérieur de lui, les paroles continuaient à résonner. Il demanda à Souffle de lui expliquer le sens des quelques mots dont il se souvenait, mais la langue ancienne ne se traduit pas, pas ainsi !

Le soir, Souffle emmena Bronde chez Abâne.

– … Ah ! Enfant, la langue des Humäns, des Chantoires ! Elle est l’histoire même du pays, voudrais-tu l’entendre ?

Le pays des Chantoires et son monde souterrain mystérieux… L’enfance de Bronde avait été bercée de ses légendes. Les chantoires11, il en connaissait leurs entrées et les premiers passages verticaux, mais s’il les avait peu explorées, au moins savait-il qu’à des profondeurs vertigineuses les conduits se rétrécissent à tel point que toute traversée devient impossible à l’homme. Le monde des profondeurs et ses secrets l’avaient toujours attiré et, vu sa taille d’enfant, il aurait pu être tenté de s’y glisser si les histoires terrifiantes contées les soirs d’hiver ne l’avaient retenu… Mais il n’avait jamais entendu que la version des siens.

Abâne commençait à raconter :

– Il y a très longtemps, bien avant l’époque des grandes pierres dressées, le pays n’était que landes et forêts vierges ; un peuple nomade, de lointains aïeux de notre tribu humän, au hasard de sa route, arriva aux environs des chantoires. La terre encore inhabitée s’étendait, disponible, généreuse et avenante aux troupeaux. Fruits et gibiers abondaient dans les bois. Quelle invitation fallait-il de plus à l’homme pour se sédentariser ?

Vus de loin, nos ancêtres, même adultes, passaient pour des enfants, ils étaient plus petits encore que nous aujourd’hui. Un jour, à l’aventure de leurs chasses, ils découvrirent l’entrée de la grande chantoire. Entendant la musique des eaux souterraines, ignorant que sous l’averse ces murmures se transforment en grondements, irrésistiblement attirés, ils s’enfoncèrent aux ténèbres. Leur petite taille leur permit de traverser les passages étroits, et c’est ainsi, continuant à descendre toujours plus loin, qu’ils finirent par rencontrer Dragon, le garde des gouffres inconnus. Dragon ! Un dieu effrayant mais pacifique ! Il fallait cependant éviter de le contrarier : le moindre de ses étirements ébranlait la terre et ses fondations. S’il se mettait en colère, les secousses de ses ruades étaient si dévastatrices que les rochers se détachaient par pans entiers des falaises. Les écailles de son échine, dans ses mouvements violents, déchiraient les sols de crevasses insondables d’où s’échappaient son haleine fumante et ses morves incendiaires…

Les anciens Humäns, apprenant à connaître Dragon, à le respecter et aussi à le craindre, lui rendirent culte et service. À son tour, les prenant d’amitié, il leur fit découvrir les précieux cuivre et calamine. Extraits et remontés des abîmes, les minerais purifiés puis alliés devenaient orichalque que les artisans métamorphoseraient en parures. Les petits hommes, reconnaissants, se réunissaient dans de vastes salles souterraines pour vénérer le dieu ; aux portes de son monde, ils lui confiaient leurs offrandes de vie : les plus accomplis d’entre eux se retiraient dans sa proximité. Aussi loin qu’on se souvienne, de génération en génération, un ou plusieurs ermites se relayaient près de lui à étudier et rêver12. Suivant l’inspiration des circonstances, certains pouvaient remonter dévoiler une prophétie, mener un rituel extraordinaire, pratiquer une guérison ou regagner le clan définitivement afin de transmettre leurs expériences.

De nos jours encore, la grande chantoire, demeure de nos sages autant que de Dragon, reste le lieu saint de notre communauté, elle est la voie bénie pour l’accès aux mystères de l’existence.

La tête d’Abâne dodelinait. Elle semblait sur le point de s’endormir. Souffle s’approcha, plaça un coussin pour soutenir son dos et lui offrit du lait caillé d’une bouteille en bois. Elle but, respira profondément puis reprit :

– Maintenant Bronde, écoute cette histoire douloureuse de la rencontre de ton peuple et du nôtre. Cela ne remonte pas à si loin ! La grand-mère de ma grand-mère est née au crépuscule de cette époque.

Le pays humän était monde enchanté ! Homme, nature et dieux y vivaient en harmonie… Mais un bonheur peut-il toujours durer ? Rien n’est immuable ! Et vint le temps où, par vagues guerrières, vos tribus venant de l’Est déferlèrent à travers toutes les terres, jusqu’à la mer au couchant. Un siècle durant. Armées de fer détruisant le pays, exterminant les populations, amenant la perte de tant d’anciens savoirs. Les Éburons, les tiens, n’étaient pas les moins terribles. Ils sont arrivés parmi les derniers, s’établissant chez nous aux abords de la rivière et sur toutes les terres d’entre les grands fleuves.

Alors notre race faillit disparaître. Heureusement, il s’est trouvé parmi vos peuples quelques hommes sages à l’écoute des dieux. Entendant conter les histoires du pays en la langue ancienne, ils comprirent qu’on n’arrache pas les racines d’un pays sans le rendre stérile. Ce sont ces hommes-là qui s’attelèrent à calmer votre aristocratie guerrière de sa soif de pouvoir et de sang… Ainsi, les Humäns échappèrent, mais de justesse, à l’anéantissement.

Peu à peu nos peuples ont appris à se faire confiance, à s’apprécier. Des liens se sont tissés de bien des façons. Vos druides ont été les premiers à chercher à mieux nous connaître, à nous écouter, à comprendre nos coutumes et les dieux du pays. Sur les ruines laissées par la guerre, ils ont reconstruit un nouvel ordre social, établissant des règles, se fondant pour beaucoup sur nos traditions séculaires. Sagaces, ils apprirent à parler la langue ancienne, car elle est le pays. Tandis qu’ils la transformaient, y mêlant d’autres génies, la codifiant parfois jusqu’à la rendre rigide. Les poètes et rêveurs, eux, la gardaient souple et chargée d’énergies vives.

La vieille s’arrêta à nouveau et tourna la tête vers sa petite-fille. Souffle regardait Bronde. Les yeux grands ouverts de l’aïeule étaient gris et opaques d’une cataracte déjà ancienne. Souffle sentit le regard posé sur elle la pénétrer jusqu’au profond de son être et la deviner… Abâne, revenant à Bronde, reprit sur un ton de confidence :

– L’histoire de notre peuple, du pays et des dieux se transmet depuis toujours dans la langue mère, le parler de la terre !

La parole ancêtre est trésor réservé aux temps sacrés. Au quotidien est le dialecte profane animé d’ordinaire.

Fils, notre langue originelle est habitée d’esprits subtils. Apprends-en ce premier mot, « Humän », il signifie habitant de la terre.

Veux-tu devenir rêveur, druide ou poète ? Clarifie maintenant ton intention. Attention, même une pensée t’engage !

– Ce que je sais déjà, c’est que j’aimerais bien connaître la langue sacrée.

– Obtenir le don de connaissance, c’est poser le pied sur un chemin de grâce. Quand tu entames le premier pas, tu es responsable d’aller jusqu’à destination… Et tout est dans la mise en œuvre du don, penses-y.

L’ancienne s’adressant à Souffle :

– Cœur, là, je suis fatiguée, peux-tu m’aider à m’installer pour la nuit ?

3. Nom de tribu des Chantoires.

4. Fumer et sécher en vue de conserver.

5. Wallon est une variante régionale du mot « gaulois » qui signifie « hommes celtes ».

6. Déesse lunaire.

7. Cette sorte de démon malfaisant accompagne guerres et pillages pour se repaître de l’âme des victimes.

8. Dans la langue ancienne Aya signifie eau (eau claire).

9. Instrument de musique utilisé pour les rites chamaniques, long bois creux où se trouve enfermé un peu de gravier.

10. Guidance pour la libération des âmes des morts.

11. Cavités naturelles (couloirs et grottes) creusées par les eaux d’infiltration.

12. Art d’accueillir sciences et messages des dieux.

Chapitre deux

Les cavaliers envoyés par le conseil wallon à la poursuite des pillards avaient vu leur traque les mener jusqu’à la frontière des terres trévires. Les Trévires, peuple aux mœurs farouches, n’étaient pas en guerre avec les Éburons, cependant, le no man’s land entre les deux territoires était le théâtre de nombreux accrochages ; il était dangereux de s’aventurer dans leur pays sans y avoir été invité ou sans sauf-conduit diplomatique. Les pisteurs avaient alors choisi de rebrousser chemin. De retour, ils avaient fait leur rapport.

L’envoi d’une mission en pays trévire pour suite d’enquête paraissait s’imposer, mais dépassait les attributions d’une chefferie. Le chef du clan wallon décida de suivre la voie hiérarchique et dépêcha deux de ses pisteurs à Tuatuqua13. Là, les choses ne tardèrent pas à se mettre en mouvement. Les ambassadeurs désignés par le conseil éburon pour aller à Trêves14 se mirent rapidement en route. Ils étaient au nombre de huit, il s’agissait du druide Arbrâm, des deux princes royaux Amandir et Catuvolcos, ainsi que de cinq hobereaux en escorte.

Arrivée à Trêves, la mission éburone demanda à être reçue en audience par les autorités. Elle fut fraîchement accueillie, c’était, semble-t-il, la coutume.

Amandir finissait d’exposer l’objet de leur présence que Cingétos, le jeune frère du roi trévire, prit la parole et répliqua sèchement que les Trévires savaient que des pillards germains transitaient par la zone limitrophe aux deux pays. À deux doigts de l’insulte, il poursuivit en traitant les Éburons de laxistes et exigea d’eux plus de vigilance dans le contrôle de leurs propres frontières. Pour achever, avec hargne, il refusa catégoriquement n’importe quelle intervention étrangère sur leur terre, que ce soit pour une poursuite d’enquête ou d’autres choses.

Devant tant d’arrogance, les deux princes éburons avaient peine à se contenir. Sentant l’orage gronder dans les cœurs, Arbrâm leur proposa de se retirer quelques moments pour aviser.

Les Éburons avaient souffert un grave préjudice, une de leurs familles nobles avait été exterminée. Cela méritait respect, enquête et vengeance ou réparation. Est-ce que cela pesait assez pour prendre le risque d’insister ? On ne pouvait tenir inconsidérément tête aux Trévires, ils étaient puissants et ombrageux, en outre cet hystérique de Cingétos semblait n’attendre que de pouvoir mordre. Cependant, il existait peut-être un moyen d’obtenir quelques résultats.

Revenu devant l’assemblée, Arbrâm se servit de l’avantage de son sacerdoce qui lui assurait considération auprès de ses pairs. S’adressant directement aux druides de l’assemblée, il amena l’idée de créer un groupe de concertation autour des problèmes que les deux tribus auraient en commun. Heureusement, la manœuvre réussit. Cingétos était finalement moins influent que ce qu’il voulait faire croire.

La mission éburone rentrait à Tuatuqua sans avoir atteint son objectif ; néanmoins, le projet proposé par Arbrâm, même modeste, ouvrait des perspectives.

*

La nuit s’était enfuie. L’astre du jour affleurait, jaspant le ciel de l’orient, à l’opposé, la lune pleine et ambre allait bientôt disparaître.

Déjà Tuatuqua fourmillait. Les échoppes d’un marché bourdonnant d’activités envahissaient les allées et quadrillaient la cité. Traversant la grand-place, le roi éburon Belovic et ses chevaliers se détachaient de la foule pour s’approcher du mandir15. Laissant leurs montures à la garde d’écuyers, ils durent, pour pénétrer, se courber sous le linteau bas de la porte. Un feu central éclairait la salle. Le conseil d’Éburonie était rassemblé !

Vervîé, le devin wallon, avait demandé la convocation d’une réunion extraordinaire. Druides, poètes, rêveurs provenant de toutes les directions et des confins du pays étaient là, réunis depuis le soir précédent. Toute la nuit, les tambours avaient battu, ouvrant la porte des rêves. Unissant leurs énergies, scrutant les flammes, fumant la sauge, les hommes avaient voyagé16 puis étaient revenus. Maintenant, en silence, assis en cercle, ils attendaient.

Le roi, entouré de sa garde d’honneur, s’était installé. Quittant la pénombre, l’ancienne de la tribu s’avançait. Tous s’étaient redressés, attentifs. Avivant le feu d’une brassée de rameaux à feuilles sèches, immobile, elle observait… repartait, puis revenait tenant une courte branche d’if dans les mains. Arrivée au centre, lentement, elle l’élevait :

– Éburons17! Le bâton ancêtre, l’if talisman qui signe la parole ! L’antenne sacrée, le trait d’union qui relie dieux et hommes.

Dans le silence, le bâton de parole passait de main en main. Le recevant à son tour, Vervîé se mit debout, c’était à lui de faire la synthèse du travail de la nuit. Sa voix solennelle monta :

– Aux devins de tendre leurs oreilles, aux voyants d’écarquiller les yeux, aux rêveurs de saisir la fine substance des songes !

Depuis ces événements tragiques de la lune passée, nous rappelant à une ancienne prophétie, nous voilà à fouiller rêves et à revisiter souvenirs enfouis.

L’annonce d’une ère de destruction, longtemps tapie dans le tréfonds de nos mémoires, est revenue s’imposer à nos esprits.

Nous en avions reconnu les prémices dans les souffrances d’un de nos clans plusieurs fois meurtri. Cette lignée est à nouveau accablée. La prédiction se confirme, le signe de ces enfants survivant à la récurrence de ces malheurs est éloquent.

La prophétie disait : « Deux jeunes êtres soulignés d’un fil de lumière, prenant place au Wisor18… ». La partie est ouverte ! Nos actions répondront du sort de ces deux-là. Eux portent notre avenir dans leurs mains plus sûrement encore que le roi tient l’insigne de sa charge. Il nous faut assister à leur destinée, dans la liberté de choix qui leur est impartie par les dieux.

Le temps viendra de leur proposer la sagesse de nos éclairés. Ils devraient alors rejoindre les collèges de la Celtique pour la formation la plus élevée. Qu’ils apprennent à discerner pour notre peuple les chemins de survie! Moyennant leur consentement, notre union avec eux et la volonté des dieux, un espoir d’avenir existe. Tout n’est pas joué, notre sang coulera, mais il peut ne pas se perdre.

Ces enfants sont aujourd’hui pupilles sous la protection du peuple des chantoires et pour deux ans.

Vervîé s’était tu. Le roi et sa suite, les druides, les rêveurs, tous se mirent debout. Alors, l’ancienne s’approcha du devin, reprit le bâton sacré. Tournée vers le feu, elle l’éleva à nouveau, respira trois fois profondément et enfin s’éloigna…

13. Capitale éburone.

14. Capitale des Trévires.

15. Maison consacrée aux pratiques cultuelles, mais également lieu où se réunissent les conseils de tribu et de clan.

16. Voyage : pratique chamanique, plongée dans le monde non-ordinaire en quête de visions, prophéties ou autres.

17. Les Éburons étaient parfois nommés les hommes de l’if.

18. Jeu des dieux (sorte d’échiquier).

Chapitre trois

Au village chantoire, Bronde et Micha s’habituaient peu à peu à leur nouvelle vie.

C’était la première année que Tonké avait sa place parmi les chasseurs de petit gibier. Habile, il était déjà apprécié par les autres hommes ; Nasproué, son père, le savait pourtant encore un peu hésitant pour être tout à fait efficace.

Chaque jour, lorsque le soleil commençait son déclin sur l’horizon, Tonké prenait le chemin pour aller s’exercer. Lorsqu’elle le voyait ainsi s’éloigner, avec son arc et son carquois, Micha le rattrapait. Elle voulait, elle aussi, apprendre à tirer ! Toujours, il tentait de la renvoyer au village, mais elle ne lâchait pas et continuait à le suivre. L’obstination de cette compagne qui s’imposait agaçait le garçon. À ses yeux, elle était trop enfant… Quand ils atteignaient la lande, là où il avait installé ses cibles, invariablement, elle s’asseyait à vue et l’observait. Au fil du temps, Tonké, impressionné par la persévérance de Micha, commençait à voir dans cette attitude autre chose que de l’entêtement. Sans se l’avouer tout à fait, la présence de cette « amie forcée » le faisait se sentir comme épaulé, mais il tardait cependant à changer d’attitude.

Nasproué, de loin, était attentif. Voyant son fils incertain à se montrer accueillant, il décida de mettre son grain de sel en venant proposer à Micha de lui apprendre à se confectionner arc et flèches. De part et d’autre, le message fut bien compris.

Les entraînements avaient changé de tournure, Tonké, d’apprenant, était devenu maître ! Au début, il regrettait sa tranquillité : être seul et libre avec ses exercices lui manquait. Parfois il s’énervait, elle n’en prenait pas ombrage. Elle était intelligente, insistait pour comprendre, aimait la précision, répétait chaque geste jusqu’à la perfection. Sa détermination finit par adoucir son « professeur ». Consciencieuse, Micha progressait et, de son côté, son ami apprenait la patience.

Les semaines, les mois s’écoulaient…

La saison claire19 déjà approchait, les journées avaient retrouvé leurs longueurs. Nasproué rejoignait parfois les deux jeunes tireurs à leur exercice… Un soir, sur le chemin du retour, il leur proposa de l’accompagner le lendemain pour chasser à la rivière.

Rendez-vous était pris, à l’aube ! Micha n’en ferma pas les yeux de la nuit. S’étant levée bien avant le soleil, elle était sortie s’installer devant sa porte pour les attendre. Assise, arc et carquois placés en travers des genoux, elle s’était endormie.

Tapie sur la berge de la rivière, elle observait un groupe de canards. Soulevant des gerbes d’eau, les oiseaux s’envolèrent dans sa direction. Alertée, sans réfléchir, elle se mit à courir.

Des javelots sifflaient, proches. Deux hommes la poursuivaient et se rapprochaient.

Elle s’était arrêtée pour faire face, Tonké l’avait rejointe. Ils étaient épaule contre épaule et décochaient leurs flèches très vite. Ils allaient bientôt être à court de traits.

La forêt proche, impénétrable, n’offrait pas d’issue…

Elle gémissait, son arc à la main. Quand elle ouvrit les yeux, Nasproué était là qui la réveillait. Et elle lui raconta son rêve… Sentant là une prémonition, Nasproué changea d’avis et décida de ne pas aller chasser à la rivière. Les esprits aériens, par l’intermédiaire des canards, semblaient vouloir les avertir d’un danger ! Quoi ? Quand ? Où ? Tout ça était encore un mystère, mais leur attention était éveillée. Ils prirent la direction des landes…

De retour, les enfants resplendissaient. Micha pourrait dorénavant elle aussi chasser le petit gibier avec les hommes.

*

La gardienne du troupeau venait d’accoucher ; l’enfant délivré était rempli d’énergie, mais la mère, épuisée d’avoir trop saigné, ne se relevait pas encore. C’était à Souffle et Micha de la remplacer quelques jours à la tâche.

Après avoir trait les vaches, elles étaient parties vers les pâtures. Il pleuvinait. Chacune emportait un chapeau-tente en chaume et une longue lance, Tachi aussi était de l’équipée.

En passant, le troupeau s’était arrêté pour boire au barrage du ru puis il était remonté vers le plateau. Pour mieux surveiller, les filles s’étaient installées sur un promontoire, de là elles avaient vue jusqu’au cairn qui marque le début des landes à tourbe. Plantées sur une jambe, reposant l’autre pliée, pied sur le genou, elles trouvaient l’équilibre le long de leur lance. Immobiles, elles observaient. La longue journée d’été avançait, la pluie tombait plus drue, elles s’étaient abritées.

Micha avait sacrément poussé depuis l’hiver, elle dépassait maintenant son amie de plus d’une main et pourtant Souffle était l’aînée. Le poulain avait lui aussi bien changé. La jument, qui l’avait longtemps gardé de près, lui laissait à présent plus de jeu. Un veau énervé s’était approché et le provoquait joyeusement, le poulain le suivit à cabrioler sans retenue… jusqu’à ce que sa mère le ramène à plus de prudence. Deux génisses détachées du troupeau s’éloignaient vers des rochers. Micha fit signe :

– Tachi, ramène-les !

La chienne, tout heureuse, en oublia son boitillement pour filer comme une flèche, les serrant jusqu’à ce qu’elles rejoignent le groupe.

– Bien Tachinette, calme, laisse !

Revenue près de Micha, la chienne, à son accoutumée, la poussait du museau pour être cajolée.

Bronde les avait rejointes pour les prévenir : deux voyageurs étaient arrivés, une fête se préparait au village. Les trois enfants pri-rent le chemin du retour.

Le soleil chassait les nuages, l’air de fin du jour était une caresse.

Le troupeau dépassait le barrage pour cette fois aller s’abreuver en aval. Micha et Souffle s’étaient arrêtées, elles laissaient Bronde continuer et surveiller. Comme le bétail paraissait tranquille, il était revenu sur ses pas les regarder. Depuis le matin, le bassin était redevenu limpide ; des hirondelles tournoyaient autour et ricochaient en buvant à la surface de l’eau. Les deux filles s’étaient dévêtues de leurs tuniques pour se baigner. Souffle, entrée la première dans l’eau, en avait jusqu’au haut des cuisses. Sans hésiter, elle s’était penchée pour s’arroser. Se redressant, elle s’était tournée un instant dans la direction de Bronde. Dans la lumière du soir, ses seins naissants pointaient, elle frissonna en s’ébrouant. Micha, plus frileuse, toujours sur la berge, s’avançait à son tour… Les filles s’aspergeaient en riant. Le garçon chavirait des yeux. En désordre, de sa poitrine en fuite, son cœur battait égaré dans ses tempes. Son bas-ventre, lui, tressaillait soulevé d’une poussée inconnue… Le monde entier était là, à quelques pas, mouvant au ras de l’eau dans l’ondoiement des hanches de Souffle.

Le ciel crépusculaire chantait de notes rosées, améthystes et d’autres encore, indicibles.

*

Les enfants, arrivés au village, se hâtèrent de parquer le bétail dans l’enclos de nuit, puis se dirigèrent vers le groupe assemblé près de la forge de Tristan, le chariot des visiteurs s’y était arrêté.

Des bolées de cervoise de bienvenue circulaient dans l’assemblée. Le forgeron était en conversation joyeuse avec un homme trapu au visage taillé au couteau. L’homme s’appelait Nâbos, c’était le cousin de Tristan, tous les deux étaient forgerons.

Nâbos était originaire des Chantoires, mais il s’était marié avec une femme séquane et avait émigré pour vivre auprès de sa belle-famille en Séquanie. Le garçon qui l’accompagnait, Gab (diminutif de Gabahatos), était son neveu. Il y a cinq ans, des pillards avaient attaqué leur village. Leur famille avait été décimée : Nâbos avait perdu son épouse et son fils ; Gab, lui, ses parents. Le forgeron avait adopté l’orphelin et en avait fait son apprenti. À première vue, Gab devait avoir le même âge que Bronde.

Dans l’effervescence des retrouvailles, les préliminaires d’accueil avaient duré, on en avait oublié le repos dû aux chevaux. Nâbos fit un signe à Gab qui se mit à dételer les deux bêtes. Micha et Souffle s’approchèrent du garçon pour lui proposer de l’accompagner au paddock.

Resté en retrait sur un nuage, Bronde n’atterrissait pas. Se retrouvant seul, regardant le petit groupe s’éloigner, il commença à reprendre ses esprits.

Au paddock, la jument et le poulain avaient fait bon accueil aux deux nouveaux et d’autant plus qu’ils profitaient, par l’occasion, d’un peu de l’avoine servie aux invités. Plus loin, les vaches meuglaient. Les deux filles avaient tout bonnement oublié de les traire au retour, il était temps de s’y mettre.

Et le ciel se poudrait d’étoiles…

*

La communauté était rassemblée sur la place du village. En l’honneur des visiteurs, un grand feu avait été allumé, la cervoise à nouveau circulait. L’arrivée d’un voyageur était l’occasion rare d’entendre des nouvelles, mais aussi d’anciennes histoires. Tout le monde était assis, le silence invitait. Nâbos ne se fit pas plus prier, il aimait raconter.

– Il y a longtemps, bien dix générations se sont succédé depuis cette époque, les deux puissants peuples éduen et séquane étaient en guerre quasi permanente pour l’hégémonie du centre de la Gaule. L’enjeu principal de ces incessants conflits était le contrôle du transit de l’étain importé de l’île Bretagne en direction du sud, doublé du trafic venant en sens inverse des pays méditerranéens. La Seine était navigable et permettait le transport des marchandises en bateau jusqu’en aval du mont Lassois. De là, moyennant une courte étape terrestre, les commerçants pouvaient rejoindre la Saône, ensuite le Rhône, puis Massilia20…

Les Séquanes avaient fortifié le mont Lassois et en avaient fait leur cité : Latisco. Une forteresse entourée d’un fossé de vingt-cinq coudées de large et de remparts d’autant de haut sur plus de trois mille pas de circonférence.

Le commerce était source de prospérité pour les Séquanes, mais attirait aussi la convoitise de leurs voisins éduens. La rivalité des deux peuples pourrissait la vie de la région depuis des générations et rien ne semblait pouvoir changer la situation.

La fin de l’hiver avait vu la mort du vieux roi éduen. Son fils, Aëlnoc, élu nouveau roi, était déjà poussé à la guerre par une aristocratie avide. Chez les Séquanes, coïncidence, l’ancien roi lui aussi venait de décéder…

Nâbos était arrivé au basculement de son histoire et jouait ce qu’il faut avec son public pour bien le ferrer… sans trop en remettre, prenant un air altéré. Il n’en fallait pas plus qu’on lui tende un bol plein et mousseux. Dégustant la boisson tiède, il sentait l’impatience gagner. Alors, se redressant, il reprenait :

– L’ancien roi n’avait pas eu de fils, mais bien une fille du nom de Bellène… De nature réservée, elle apparaissait peu en grand public. Âgée déjà de près de trente ans, elle n’était pas encore mariée et pourtant sa beauté était légendaire. Le parfum discret qui l’entourait avait suscité bien des curiosités et mille contes circulaient à son sujet. Dans l’ombre de son père, elle s’était montrée tôt active. Entourée de conseillers avisés choisis parmi les rêveurs les plus sages, elle se tenait chaque jour informée de la vie du pays. Elle réservait un accueil éclairé aux nombreux voyageurs, aux artistes, musiciens et poètes ; la diversité des cultures était la vraie richesse de Latisco. Le temps était donc venu pour Bellène, héritière de la couronne séquane, de devenir reine !

Une immense fête était en préparation. Toute la noblesse du pays était invitée et celle des pays avoisinants aussi. La princesse avait envoyé une ambassade particulièrement relevée à la cour éduenne. Elle espérait profiter de l’occasion pour placer quelques jalons de pacification entre les deux pays.

La solennité se déroulait à l’aube sur le promontoire surplombant la cité. Les invités, rois, nobles et le peuple en nombre, se tenaient en contrebas.

Pour continuer, Nâbos se leva :

– Redoublez d’attention maintenant, car ceci est plus qu’une histoire. Le temps qui suit, empreint de lumière, a rejoint la légende…

Au mutisme éloquent et parfait des hommes, le contrepoint du chant des oiseaux matinaux !

Chevelure rouge en flots jusqu’à la taille, drapée d’une robe blanche, la princesse s’était avancée au centre du tertre, face au levant.

Quatre druides, porteurs d’objets consacrés couverts de draps brodés d’or, s’étaient placés aux points cardinaux. Ils élevaient leurs bras en invocation silencieuse.

Le soleil apparaissait sur l’horizon, tel le premier jour du monde…

Le druide de l’Orient s’avance vers Bellène, dans ses mains, l’antique torque d’or rouge, elle incline la tête.

Du Midi, le second approche à son tour. Il offre un cratère rempli d’eau de miel, elle boit.

Le vieillard du Ponant porte le casque royal de bronze serti d’ambre, il l’en coiffe.

Du Septentrion, elle reçoit une brassée de vent.

Explosions de joie, hourras, chants, harpes, tambourins, la fête commençait.