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Adam et Marco, deux hommes mystérieux, ont décidé de s’isoler du monde pour vivre avec leurs amis au cœur de la forêt vosgienne. Dans les cimes, l’un laisse sa singularité s’exprimer et l’autre trouve la sérénité. Pourtant, un soir, lorsqu’Adam pénètre dans sa cabane, là-haut dans les frondaisons, tout bascule dangereusement. Qui s’est introduit dans sa cabane ? Qui vient troubler son univers soigneusement ordonné ? Insidieusement, le monde extérieur rattrape ceux qui pourtant s’étaient retirés, il s’impose à eux. Profitant du couvert, des hommes inquiétants rôdent autour de la cabane, de la maison, et surtout de ses occupants. L’étonnement fait place à l’angoisse quand la violence s’étend sur la forêt. Mais que cherchent ces hommes étonnamment impitoyables ? Poussés dans leurs retranchements, les amis s’exposent et se découvrent. Près d’Adam qui bouleverse l’équilibre qu’il a patiemment et nécessairement construit, Marco va-t-il retrouver l’élan vital qui sommeille en lui pour sauver ses amis ?
À PROPOS DE L'AUTEURE
Née à Paris en 1963, Béatrice Forestier-Thériez a grandi en Seine-Saint-Denis où elle a choisi d’enseigner pendant de nombreuses années. Elle s’intéresse aux personnes extra-ordinaires et à leurs parcours parfois difficiles. De fait, les natures riches et complexes sont au centre de ses intrigues.
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Seitenzahl: 264
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Béatrice Forestier-Thériez
La cabane
Thriller
ISBN : 979-10-388-0579-8
Collection Rouge
ISSN : 2108-6273
Dépôt légal : février 2023
© couverture Ex Æquo
© 2023 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Il ouvre.
Poignée froide, douce.
En face, le mur de bois, la troisième et la quatrième lattes plus écartées que les autres, un nœud clair toujours présent. La table, la chaise légèrement écartée. À droite, tout est là, les clous alignés dans un cadre de bois, leurs têtes arrondies luisent doucement éclairées par le jour qui tombe. À gauche, la fenêtre vers le ciel, une branche qui se balance doucement. Le lit, sous la fenêtre, rouge. Au bout du lit, vite, étagères, livres, bien. Au centre, le tapis circulaire, trois couleurs passées en couronne. Bien. Il est chez lui.
Il s’essuie les pieds sur le paillasson.
Il entre.
Soudain il est saisi.
C’est léger, il tourne la tête.
Il ferme les yeux et à l’instant il est assailli.
Un parfum, il ne connaît pas. De longues minutes s’écoulent, il reste là, incapable de faire un pas. Alors lentement, il fait demi-tour, referme doucement la porte, descend l’échelle de corde, d’abord le pied droit, vingt échelons jusqu’au sol.
Il parcourt l’étroit sentier, marcheur silencieux au milieu des bois. Le crépuscule éclaire doucement les feuillages. Plus loin, l’horizon vallonné s’offre une ultime clarté. Il ne regarde pas la campagne au-delà des bois. Il est concentré. Le chemin descend sur une centaine de mètres et aboutit à l’arrière d’une bâtisse trapue. C’est une ancienne ferme, les murs solidement bâtis semblent pouvoir affronter toutes les tempêtes. Le rez-de-chaussée, très certainement une ancienne étable, est surplombé par un étage puis des combles.
Il s’arrête quelques secondes devant la porte, ajuste son casque et entre. Du vestibule, il aperçoit Marco dans la grande salle, assis sur un petit banc qui dépose des bûches dans la cheminée. Une discussion s’est engagée. Ameline, assise dans le vieux canapé dos à l’entrée hoche doucement la tête. Elle se lève soudain laissant tomber coussins et plaid et marche de long en large, elle ponctue ses paroles de grands gestes. Elle est fine presque maigre. Ses cheveux blonds mi-longs soulignent un visage aux pommettes hautes. Ses yeux bleus si clairs semblent écarquillés. Il ne sait pas trop si elle a peur ou si elle est en colère ou au contraire très joyeuse. Un coup d’œil à sa bouche lui apprend qu’elle n’est pas paisible ni gaie. Il l’a appris, sa bouche si fine est crispée, les commissures tournées vers le bas.
Soudain Marco l’aperçoit, il se lève, se dirige vers lui en lui parlant. Il ne sait pas ce qu’il dit, il n’entend pas. Il le regarde, note ses cheveux bouclés noirs mi-longs, ses yeux sombres, son nez droit un peu fort, sa bouche pleine, son visage aux formes légèrement arrondies. Il se penche un peu, car il est plus grand que Marco. Marco attend. Il est petit, musclé, solide. Il ne bouge pas. Adam enlève son casque.
— Hé ! Adam tout va bien ?
Adam réfléchit puis :
— Je crois que j’ai perdu ma cabane…
Marco, Ameline, Adam et Deivart vivent ensemble dans cette grande maison au cœur de la forêt vosgienne. Trois chambres à l’étage et une au rez-de-chaussée qui communique avec la grange. Adam voudrait rejoindre sa chambre, il doit monter les escaliers. Mais Ameline se retourne et s’approche, inquiète. Elle est très près d’Adam, trop près. Il recule.
— Adam, explique-toi, dit-elle. Le ton est doux et ferme à la fois.
— J’ai perdu ma cabane, articule-t-il lentement.
Adam est bûcheron, c’est dans les bois qu’il a connu Marco. Il a construit la cabane. Tous les soirs, après le travail, sans passer par la maison, il monte l’échelle de corde et tour à tour se roule en boule dans le lit rouge, lit, crée ses tableaux de clous, regarde par la fenêtre et redescend au bout d’une heure trente invariablement.
— Venez, dit-il je vais vous montrer.
Ameline hésite, il fait déjà nuit et le bois en automne exhale une forte humidité.
Adam sort et se retourne :
— Alors ! Vous venez ?
— Je passe prendre les lampes-torches dans la grange, dit Marco.
Ils se retrouvent dans la cour. Marco a traversé la chambre de Deivart pour accéder plus rapidement à la grange. Il a jeté un pull sur son dos. Ameline, chaudement emmitouflée dans son poncho de laine, a pris le temps d’allumer une cigarette. Adam l’observe. Quand elle aspire la fumée, elle relève le menton, regarde le ciel longuement puis rejette la fumée dans un souffle rapide. Il connaît bien Ameline et Marco, il sait anticiper leurs réactions, il aime ça. Enfin il les aime.
Tous trois partent en file indienne vers la cabane. Ils marchent silencieusement et atteignent rapidement le grand hêtre. C’est un arbre au tronc puissant légèrement contourné comme si une main géante s’était amusée à l’étirer doucement dans un mouvement tournant. Le houppier à environ quinze mètres du sol abrite la cabane construite par Adam. Autour, la forêt s’étend sur le coteau, des charmes, des chênes, quelques épicéas. Tous à distance respectable du grand hêtre.
Marco fait volte-face, tourne ses paumes vers le ciel.
— Monte, insisteAdam.
Ameline observe la cabane éclairée par la lune. Elle semble intacte, inchangée. Elle fait le tour de l’arbre. Marco saisit l’échelle de corde. Ses mouvements sont précis, rapides, efficaces. Il atteint très vite la plateforme.
Il entre, se place au milieu de la pièce et tourne lentement sur lui-même.
Adam l’a suivi puis immédiatement derrière, Ameline.
Marco pose un regard interrogateur sur Adam. Celui-ci ferme les yeux...
— Là ! Vous ne sentez pas ?
— Non
— Un parfum… ni le tien Marco ni celui de Ameline.
Marco éclate de rire :
— Adam ! dit-il en riant, quel parfum ? Je ne me parfume pas !
— Miel, mousse, feuilles et… fumée non feu de bois ! Toi Ameline… ça change…
— Moi je me parfume et d’accord je change de parfum…
— Oui, mais toujours derrière verveine et feu de bois. Là, il y a une odeur que je ne connais pas, dit Adam soucieux.
— La voilà ta cabane, Adam, elle est bien là, dit Ameline.
Il y a bien longtemps que Marco, Ameline et Deivart ne se formalisent plus des bizarreries de Adam.
Il y a trois ans, Marco avait débarqué dans les Vosges pour une mission autour de la gestion du patrimoine forestier. L’office lui avait proposé de loger dans un premier temps chez une habitante.
C’était la fin de l’été, Madame Yvonne, assise sur un banc adossé à la maison, buvait un café bien fort. Elle laissait aller son regard sur les grands épicéas bordant la belle clairière au centre de laquelle sa maison avait été construite. La route ou plutôt le chemin menant chez elle s’échappait de la forêt semblant s’accrocher au sommet de la petite colline. Un léger mouvement attira son regard…
Débouchant de la forêt, un jeune homme à l’allure athlétique marchait tranquillement sur la route. De loin, elle vit qu’il portait un sac baluchon sur l’épaule. Se pourrait-il que ce fût son nouveau locataire ? Elle était étonnée, son chalet se trouvait à cinq kilomètres du premier village.
Il était devant elle maintenant, plus petit que sa silhouette ne le l’avait laissé supposer. Madame Yvonne avait tout de suite apprécié Marco. Il émanait déjà de lui quelque chose de paisible, un sourire toujours à fleur de lèvre et puis une énergie ramassée qui couve tranquillement, mais qui s’exprime parfois juste quand c’est nécessaire, en douceur. Marco a l’énergie du marathonien.
Durant cette année où il était resté chez elle, elle l’avait vu partir à toute heure du jour, mais aussi, elle le savait, de la nuit. Dans son véhicule, il laissait en permanence un sac de couchage et quelques biscuits, ce qui lui permettait au gré de ses envies d’aller se perdre dans les bois. En fin d’après-midi, Madame Yvonne recevait un message. La formule était simple, invariable et ne s’embarrassait pas de détails : « Je ne rentre pas ». Après son travail, Marco s’en allait, il s’éloignait soigneusement de toutes habitations pour s’enfoncer sous les frondaisons. Il s’imprégnait de la forêt, marchait dans et hors des sentiers. Il aimait monter, passer à l’étage aérien, s’asseoir sur les hautes branches, contempler le ciel à travers le feuillage. Il pouvait rester immobile de nombreuses minutes de sorte qu’il semblait appartenir à l’arbre sur lequel il était posté.
Parfois, un petit animal imprudent s’approchait ignorant le danger qu’il pouvait représenter. Marco se contentait de l’observer, se pétrifiant, petit à petit. Il avait la sensation que sa peau se durcissait et que dans ses veines coulait un sang épais. Il devenait branche, chaque parcelle de son corps en contact avec l’arbre se fondait dans l’écorce et au-delà, pénétrait jusqu’au cœur végétal. Ses yeux se troublaient, il n’était plus tout à fait lui-même, il était en paix.
Souvent, des trilles espiègles parvenaient jusqu’à ses oreilles. Il écoutait les oiseaux, reconnaissait le chant des uns et celui des autres. Puis, il se déplaçait de branche en branche, parfois avec facilité parfois laborieusement comme si la forêt souhaitait lui rappeler sa condition d’Homme. Lorsque la nuit tombait, il redescendait. Comme un animal, il tournait et cherchait un endroit adéquat pour passer la nuit. Lorsqu’il l’avait trouvé, il s’allongeait bien enveloppé dans son sac de couchage et regardait les étoiles tout en grignotant un biscuit.
Début octobre, Marco avait pris ses fonctions pour que vive la forêt. Il travaillait avec une équipe de bûcherons. À lui d’analyser, étudier, évaluer, planifier à eux de manier outils et engins avec précision, trier, façonner, calculer…
À la fin du mois, un matin à l’aube, Marco se dirigea vers le nord et gara la camionnette de l’office à la lisière de la forêt. Il voulait arriver avant l’équipe de bûcherons. C’était un nouveau site et Marco avait besoin de respirer l’endroit. Il faisait quelques pas sur le sentier qui s’enfonçait dans les bois quand soudain il aperçut en contrebas, parmi les arbres, un homme assis sur une souche. Celui-ci lui tournait le dos, il regardait vers la vallée et l’horizon. Doucement le jour déchirait la nuit. Le ciel légèrement rosé illuminait le lointain. Marco passa son chemin, l’homme ne l’entendit pas.
Deux heures plus tard, Marco reconnut les rires, les voix masculines. Les bûcherons arrivaient. Cinq hommes et une femme, tous solidement équipés puis derrière à quelques mètres, la nouvelle recrue, l’homme assis. Adam.
Adam ouvre les yeux.
— Mmm, mais quelqu’un est entré.
— Il manque quelque chose ? demande Marco.
Adam fait le tour de la petite pièce, ses doigts effleurent les quelques meubles et objets, tirent la couverture rouge.
— Rien, seulement une odeur en plus.
— Bon, ben c’est curieux ça, on rentre dit Ameline, faudra surveiller ça.
Les voilà repartis, les lampes-torches éclairent le chemin, laissant les côtés dans une épaisse obscurité. De loin, ils aperçoivent la maison aux fenêtres illuminées.
— Dis-moi Marco, on n’avait pas éteint les lumières ? demande Ameline.
— Si, répond doucement Marco.
Adam enfile son casque. Sans ralentir, Marco ouvre la porte d’un geste décidé et reste quelques secondes sur le seuil. Jeté sur le canapé du salon, il aperçoit un uniforme bleu marine.
— Deivart !!
La tête de Deivart apparaît au-dessus du dossier du canapé.
— Hé, hé, les copains, me voilà !
Marco et Ameline entourent Deivart, tout à leur joie de retrouver leur ami.
— Salut mon pote, dit Marco dans une accolade.
Malgré leur différence de taille importante, Ameline s’accroche au cou de Deivart.
— Viens ici que je t’embrasse !
— Hé ! mon pote, mon poteau ! Enlève ton casque et viens m’embrasser ! jette Deivart.
Adam consent à une bonne poignée de main, il est heureux de retrouver Deivart. Deivart est steward, ses voyages l’emmènent partout dans le monde. Il aime passer de pays en pays, ne pas savoir ce qui l’attend, être surpris. Être en mouvement, entre deux bases, se sentir détaché, libre, voilà ce qu’il aime. Il est aérien, il flotte, en cela son job lui convient parfaitement. Parfois lorsqu’il s’arrête sur quelqu’un, c’est entièrement et sans nuance, il se donne sans retenue puis il repart comme un nuage léger porté par le vent. Ses seules attaches, semble-t-il, sont Marco, Ameline, Adam et la maison des Vosges. Ces derniers temps, il a beaucoup voyagé vers la Russie, il en a fait pour un temps sa destination de prédilection.
— On ne t’attendait pas si tôt, tu devais rentrer la semaine prochaine, non ?
— Ah ben merci ! ça fait plaisir ! Vous n’êtes pas contents de me voir ?
— Bien sûr que si idiot !
La porte de la chambre de Deivart s’ouvre soudainement. Dans l’encadrement s’arrête, surprise, une jeune femme, elle essuie ses cheveux mouillés qu’elle a très courts et très noirs. Elle porte un legging et un sweat noir qui laissent deviner un corps fin et musclé.
— Je vous présente Lila. Vous n’allez pas le croire, mais ça fait le quatrième voyage Paris/Moscou que nous faisons dans le même avion en quinze jours alors forcément on fait connaissance.
— Ah ! une grande voyageuse… le travail, j’imagine ? demande Ameline.
— Oui… tiens au fait, je ne t’ai pas demandé, dit Deivart.
Lila laisse tomber sa main, saute à côté de Deivart dans le canapé et acquiesce.
— Lila ne savait pas où loger jusqu’à son prochain avion alors je lui ai proposé notre grande maison, ça vous va ?
— Je vais faire une tisane, qui en voudra ? demande Ameline.
— Je viens t’aider, dit Marco.
Marco met l’eau à bouillir et Ameline prépare les feuilles de verveine quand Adam apparaît dans l’encadrement de la porte.
— Le parfum dans la cabane, c’est celui de Lila.
Le dîner est joyeux et animé. Marco leur a préparé un risotto courgette crémeux à souhait. Ils mangent dans la cuisine autour d’une grande table de bois. Lila, assise à côté de Deivart, écoute Marco et Ameline raconter le mois passé. Elle laisse son regard parcourir la cuisine tout en longueur. En face, sur un des grands côtés, il y a la fenêtre qui donne sur le devant de la maison, à sa gauche, l’évier, son plan de travail et le réfrigérateur. Dans son dos un grand buffet surmonté d’un vaisselier ocre jaune, le tout très encombré de journaux, ustensiles divers, corbeille de fruits et poste de radio. Elle note que la cuisine est immédiatement à droite de la porte d’entrée.
— Madame Yvonne s’est cassé une jambe en sortant de chez elle. Elle est partie vivre quelque temps à Gérardmer, chez sa sœur.
— Et Timou ?
— On s’en occupe, mais demain on va le chercher si tout le monde est d’accord, il va rester ici.
Lila pose sa main sur le bras de Deivart : qui est Timou ? lui demande-t-elle.
— Le chien, c’est le chien de madame Yvonne.
Lila laisse sa main sur le bras de Deivart qui ne semble pas s’en soucier tant il est absorbé par la discussion. En face d’eux, Adam finit son assiette puis pose les yeux sur Lila. Avec sa fourchette, elle dessine des huit couchés, elle semble absorbée par ce geste répétitif. Adam observe ses mains, l’une calme reposant sur le bras de son voisin, l’autre, agile, nerveuse, rapide et précise. Le rythme s’accélère jusqu’à ce que brusquement la fourchette retombe bruyamment dans l’assiette. Adam lève les yeux et rencontre le regard de Lila rivé sur lui. Le visage est lisse, sans expression ce qui lui laisse le loisir de s’attarder : mèche noire sur front, menton plutôt pointu, yeux noirs… ne cillent pas, bouche… ni gaie ni triste, visage ovale, teint clair olivâtre. Adam détaille et pendant tout ce temps, Lila ne bouge pas. Personne ne fait attention à eux. Adam pivote lentement sur lui-même, passe ses jambes par-dessus le banc et avant de se lever il dit :
— Lila était dans ma cabane.
La main de Lila remonte, effleure l’épaule de Deivart avant de se poser délicatement sur la table. Deivart, troublé, se tourne vers Lila.
— Oui Lila, apparemment tu as découvert la cabane d’Adam, dit Marco.
Lila regarde posément Marco, elle semble hésiter puis brusquement s’anime.
— Oh ! Adam c’est ta cabane ? Je suis désolée, j’espère ne pas t’avoir désobligé, la porte était ouverte… mais je n’ai touché à rien…
Adam s’est retourné :
— Pourquoi ?
— Comment ça, pourquoi ?
— Pourquoi es-tu entrée ?
— Comme ça… est-ce que je sais…
— Que cherchais-tu ?
— Rien, absolument rien.
Marco et Adam se lèvent tôt ce matin, le bois dans lequel ils doivent travailler se situe à une petite demi-heure de route. Tous deux, silencieux, finissent de se réveiller devant leur petit déjeuner, thé pour Adam et café pour Marco. Dans une corbeille, Adam a disposé de belles tranches de pain de campagne, quelques scones restants d’une fournée préparée il y a quelques jours par Ameline puis sur la table, beurre, miel et confiture de myrtille.
Marco regarde par la fenêtre une ligne au-dessus des arbres qui s’éclaircit peu à peu. Les abords de la maison encore plongés dans l’ombre n’incitent pas à sortir. Il songe avec plaisir à cette nouvelle journée qu’il passera dehors, il n’apprécie guère ces longs moments où il est enfermé dans son petit bureau. Il a pourtant essayé une ouverture en punaisant sur les murs de multiples photos prises par Deivart au cours de ses voyages. On peut voir la basilique de Basile le Bienheureux à Moscou, la plage d’Elafonissos en Crète, la dark Hedges en Irlande du Nord, Manarola dans les Cinque terre, le Loch Ness…
Tout à coup, son regard est attiré par un mouvement derrière la fenêtre. Une ombre est passée. La porte d’entrée s’ouvre sur Lila.
— Mmm ! La bonne odeur de café, dit-elle.
Marco et Adam la regardent étonnés, Lila est vêtue d’un legging noir, de chaussures de sport, autour de son bras un appareil de mesure.
— Oui je cours tous les matins, j’ai besoin de me maintenir en forme.
Elle se sert une tasse de café, enjambe le banc et s’assoit à côté d’Adam. Son bras vient s’appuyer contre Adam quand elle se penche pour prendre une tartine. Le contact s’impose à lui, emplit toute sa conscience et l’empêche de poursuivre son déjeuner alors il s’écarte légèrement et attrape la cuillère de miel.
— Il y a un long truc pendu très haut dans un arbre en face de la maison…
— C’est le tissu d’Ameline répond Adam, le tissu aérien. Il faut qu’elle le décroche.
— Ameline est une artiste circassienne, dit Marco, elle est aussi prof de yoga et de relaxation. Elle fait des d’acrobaties aériennes avec son tissu.
— C’est original ! J’aimerais bien voir ça dit Lila en croquant dans le pain.
Marco et Adam se préparent à partir, chacun regroupe son matériel. Pour Adam, plus important que tout, son casque réducteur de bruits. Il ne l’enfile pas, car il sait que Marco parle peu dans la voiture et qu’il ne mettra pas de musique.
— À ce soir, Lila, passe une bonne journée !
Il n’est pas huit heures et Lila est seule. Deivart et Ameline dorment encore. Son corps s’affaisse un peu, elle finit de déjeuner puis s’installe dans le grand fauteuil à oreilles coincé dans l’angle de la pièce entre la fenêtre et la porte. Elle se laisse un peu aller. Finalement, elle ne s’en sort pas si mal. Sa situation, plus que délicate, s’est brusquement retournée grâce à Deivart et ses amis. Elle va pouvoir respirer, prendre le temps de réfléchir néanmoins elle ne peut pas rester trop longtemps, elle le sait. Elle remonte le plaid sur ses jambes et peu à peu s’abandonne au sommeil.
Il est neuf heures maintenant, Ameline s’est bien vite préparée, ce matin elle donne un cours de yoga à la maison des associations. Elle passe sans bruit devant Lila, sort une tasse et discrètement se prépare un thé. Lila sursaute violemment, bascule dans un bond sur le côté du fauteuil, tous les ressorts de son être semblent tendus. Ses deux mains crispées sur l’accoudoir, elle scrute du regard la cuisine et reconnaît Ameline farfouillant dans le buffet. Celle-ci se retourne et découvre Lila recroquevillée entre le mur et le fauteuil.
— Houla, mauvais réveil ! Un p’tit thé ?
Ameline dépose la théière sur la table et commence à déguster son thé face à la fenêtre. Dans le coin, Lila se rassoit lourdement dans le fauteuil. Son souffle légèrement accéléré semble tendre l’air de la pièce, Ameline le perçoit clairement. Du coin de l’œil et tout en buvant tranquillement elle observe Lila.
— Merci, non j’ai déjà déjeuné avec Marco et Adam.
Le menton appuyé sur les genoux qu’elle a repliés, le regard perdu vers l’entrée, Lila se calme. Elle s’en veut d’avoir réagi aussi brutalement, mais que peut-on contrôler quand on dort ?
Deivart traverse lentement le salon, son long corps est légèrement engourdi et douloureux, il a laissé son lit à Lila et s’est endormi sur une couverture posée au sol avec pour seul confort son oreiller et un plaid. Il s’assoit près d’Ameline, sa main cherche à tâtons la théière. Celle-ci se jette à son cou et claque un bisou sur sa joue.
— Mon Deivart !
Elle vient se pelotonner dans ses grands bras. Ameline touche, embrasse, câline. Elle a besoin de ce contact avec ses amis, c’est aussi comme ça qu’elle communique. Marco et Deivart, au début plutôt surpris et quelque peu embarrassés, ont compris et fini par s’abandonner volontiers à ses effusions. Sans qu’ils n’aient pu le prévoir, ils en éprouvent eux-mêmes du plaisir. Adam parfois, peut lui aussi accepter d’être enlacé, mais jamais par surprise, et là dans un silence respecté par Ameline, il peut se laisser aller les yeux fermés.
— Je vais faire quelques courses, je te dépose Ameline ? propose Deivart.
— Non je préfère prendre mon vélo, c’est gentil.
— Et toi Lila ?
— Moi je vais rester ici, si ça ne vous embête pas.
Quelques instants plus tard, Ameline enfourche son vélo. La petite route qui mène à leur maison est un cul-de-sac et jusqu’à l’embranchement avec la route départementale, elle peut rouler nez en l’air, s’arrêter et profiter de ce qui l’entoure. Elle a l’impression d’être en immersion dans les bois. Où que porte son regard, elle voit des troncs, des feuillages, des buissons. Ce sont de grands arbres aux fûts robustes, élancés, la forêt est entretenue, chacun dispose de suffisamment d’espace pour se déployer avec aisance. Des rais de lumière parviennent à traverser les frondaisons et viennent mourir au sol. Ces longs drapés obliques brisent avec légèreté l’élan vertical des arbres et délimitent pendant quelques instants un bosquet puis tout disparaît au passage d’un nuage.
Ameline respire avec bonheur l’odeur du tapis végétal, il n’y a pas de bruit, pas de vent, tout semble immobile, en suspens. Elle pédale tranquillement jusqu’à l’embranchement puis s’engage sur la route qui mène à la petite ville. Là, elle peut croiser quelques voitures, mais la route est agréable et elle parvient à la maison des associations où l’attendent déjà quelques élèves.
Ce matin, elle commence par le cours des deuxièmes années. Tout au long de la journée, elle va côtoyer des dames et quelques messieurs d’un âge certain néanmoins en relative bonne forme, des personnes cherchant un espace de sérénité en milieu de journée, des bambins, certains d’un grand sérieux, d’autres comme montés sur des ressorts et leur enseignante convaincue puis de nouveau des petites dames pétillantes, des messieurs concentrés. Enfin, et c’est son moment préféré, elle voit arriver des gens enfermés par leurs tâches journalières qui viennent, las, dégager leur front de la tourmente et retrouver le calme d’un lac de montagne.
Lila reste interdite, à quoi ça rime tout ça ? pense-t-elle. Qui sont ces gens qui s’embrassent, qui ne posent pas de questions, qui me laissent chez eux sans rien mettre sous clé ? Elle ne se sent pas à l’aise. Son domaine à elle, c’est forcer les portes, ouvrir ce qui est clos, fouiller, prélever dans l’ombre, s’immiscer dans l’intimité des autres malgré eux, en faisant vite. Puis partir prestement par la fenêtre, par les toits, sauter, escalader, courir…
Monte-en-l’air…
Elle promène son regard dans la cuisine étroite et longue, le grand buffet jaune, la belle table en bois au centre de la pièce, on tiendrait bien à dix autour. Elle décide d’explorer un peu la maison, passe la petite entrée. Voici le salon, au centre le grand canapé aux coussins volumineux, deux ou trois plaids écossais éparpillés, en face la grande cheminée de pierres blanches. Accolée, à gauche, une grande bibliothèque supportant des livres et des morceaux de bois aux formes évoquant tour à tour des animaux, une main, des êtres fantastiques. Il y a aussi des petites boîtes de toutes sortes, en écailles, en cartons, en bois, de menus objets hétéroclites : une collection de pin’s dans un bocal, une icône représentant Saint Georges terrassant le dragon…
Lila passe en revue les étagères d’un coup d’œil rapide. La pièce aux murs blancs est faiblement éclairée à gauche par une fenêtre sans volet, note-t-elle, qui donne sur le devant de la maison. À droite de la cheminée, la porte de la chambre de Deivart est largement ouverte. Elle repasse dans l’entrée et emprunte l’escalier coincé entre la cuisine et le mur du salon.
Sur le palier, les portes sont fermées. Elle ouvre la première à sa droite et reconnaît les tableaux de clous. Un des tableaux attire son regard, les alignements de clous mordorés évoquent une mer déchaînée au-dessus de laquelle une maison semble flotter à peine effleurée par la houle. La tête harmonieusement bombée des clous de tapissier renvoie la lumière si bien que la maison paraît illuminée de l’intérieur. Elle reste un moment, pensive, à observer ce tableau, curieusement il l’apaise, une forme de sérénité s’en dégage malgré les flots tourmentés. Surtout ne pas franchir le seuil.
En face de l’escalier, elle trouve la salle de bains puis à gauche le long d’un petit couloir ouvert sur l’escalier et le palier, deux portes. Elle ouvre la première. C’est la chambre d’Ameline. Elle s’apprête machinalement à entrer pourtant contre toute attente, elle éprouve un sentiment qu’elle connaît peu et qui la pousse à rebrousser chemin.
Elle poursuit et ouvre la porte de la dernière chambre au bout du couloir, près de la fenêtre. La chambre de Marco. Des sentiments contraires l’animent. Elle veut toucher, saisir, capter pourtant elle reste là, au milieu de la pièce, à tourner sur elle-même.
La pièce à première vue semble spartiate et fonctionnelle. Bureau, étagères, penderie, tout est fabriqué simplement à partir de planches de bois. Pourtant, ici et là, entre les nombreux livres, on trouve de petites lampes à huile en terre cuite, une statuette cycladique, des roches ocres. Une partie du mur faisant face à la porte est recouvert par une magnifique tapisserie aux couleurs chaudes. À gauche une jolie fenêtre éclaire le petit bureau orienté vers celle-ci. Et là, comme posé par inadvertance parmi les papiers, s’épanouit un petit bouquet de fleurs sauvages dans un vase en grès. Le lit, seul endroit où règne un relatif désordre, s’offre ouvert, la couette est repoussée au pied, les oreillers sont tels qu’ils ont été laissés au réveil. Lila se couche dans les draps déjà froids. Elle s’enroule dans la couette et respire à plein poumon les oreillers. Elle essaie de saisir sans tenir.
Un peu hébétée, elle reste pensive. Elle a quitté Sam il y a quelques jours, le compagnon, monte-en-l’air, avec lequel elle opère ses cambriolages. Ensemble, ils visitent des maisons isolées, des résidences secondaires et prélèvent des menus objets, des bijoux, de l’argent, uniquement ce qui tient dans un petit sac. Gymnastes accomplis l’un et l’autre, ils parviennent à entrer quels que soient les systèmes de protection, parfois même par le toit.
Passés maîtres dans l’art de l’ouverture des coffres forts, ils ont commencé à se faire une petite notoriété dans le milieu. C’est du travail propre, sans violence. Si la demeure est malencontreusement occupée, ce qu’ils vérifient avec de nombreuses précautions, le cambriolage est annulé.
En trois ans, malgré quelques alertes, ils n’ont connu que peu d’aléas. Somme toute, sans chercher à s’enrichir démesurément, chacun peut mener une vie confortable. C’est d’ailleurs leur principal point d’accord, rester petit pour rester dans l’ombre. Ils ne prennent que des objets ou des bijoux ayant une valeur certaine, mais aucune pièce unique identifiable.
Il y a quelques mois, alors que Sam portait leurs derniers larcins à l’un de leurs receleurs, celui-ci avait tenu à lui présenter un petit homme au fort accent russe, lui aussi receleur. Sam avait tout de suite apprécié ce petit homme au demeurant sympathique. Chaleureux, Milan cultive l’âme russe avec application et Sam s’était retrouvé entraîné avec bonheur dans un monde où la fête, la boisson et la musique se côtoyaient dans une joyeuse légèreté. Milan est généreux, il organisait, invitait. Les participants étaient rarement les mêmes. Sam était ravi, il aimait cette vie insouciante.
Lila ne s’occupe jamais de ce qui suit les vols, c’est Sam uniquement qui prend contact avec les receleurs, mène les négociations. Elle accepte l’argent qu’il lui rapporte sans jamais discuter ni demander de renseignements. Elle ne participait pas aux soirées de Milan malgré l’insistance de celui-ci, d’ailleurs elle ne souhaitait pas le rencontrer.
Un matin, Sam frappa à sa porte. Il était terriblement excité et devait absolument lui parler. Lila, lui proposa un café et se servit elle-même une tasse, elle l’écouta dérouler son discours : de nouveaux horizons s’offraient à eux, Milan avait des propositions à leur faire.
— Je suis très bien comme ça, Sam, je n’ai pas besoin de nouveaux horizons, moi…
— Enfin Lila, ça fait trois ans qu’on fait les mêmes choses, toujours les petites villas, les petits vols, moi j’ai besoin de changer, d’avancer, de voir plus grand !
— Jusqu’à présent ça te convenait bien, non ? Qu’est-ce qui a changé ?
Sam soupira.
— Je veux plus.
— Mais pourquoi ? On avait assez jusque-là.
Alors Sam lui expliqua, les soirées, les fêtes, l’ivresse que tout cela lui procurait, l’impression de vivre hors du temps, sans contingence, sans compter. Il parla longuement, fit de grands gestes. Son enthousiasme était réel, mais Lila décela une pointe de véhémence. Était-ce la note légèrement suraiguë de sa voix ? Étaient-ce les cernes qu’elle remarquait sous ses yeux ? Elle l’arrêta d’un geste.
— Sam, tu n’as plus d’argent, c’est ça ?
Sam se recula sur sa chaise, le dos contre le dossier, il soupira de nouveau. Il sembla soudain terriblement las et fatigué.
— Plus rien, Lila, plus rien… et c’est même pire, je dois un paquet à Milan.
Nous y voilà, pensa Lila. Elle tendit le bras vers Sam et tendrement lui caressa la joue. Il attrapa sa main aussitôt et déposa un baiser dans la paume ouverte. Il garda la main contre sa bouche quelques secondes puis la déposa doucement sur la table.
— Que propose-t-il ?
— Des cambriolages.
— Et on lui rapporte tout pour payer ta dette, c’est ça ?
— Oui, mais il y a plus…
— Ah !
— Les cambriolages… c’est en Russie à Peredelkino près de Moscou.
Lila resta un instant sans voix puis :
— Ça ne me dit rien de bon, c’est l’inconnu.
— Milan a tout organisé, deux datchas à cambrioler. On prend juste ce qu’il y a dans les coffres et on rapporte le tout à Milan, ici en France. Il a un contact à Moscou qui nous loge le temps nécessaire aux repérages, tous les frais sont payés, Lila… même les billets d’avion ! Tout ce qu’on a à faire c’est de rapporter le contenu des coffres.
