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Chaque soir, lorsque la nuit gagne Solis, le déluge s’abat sur la cité verticale. Les premières pluies sont assainies puis, invariablement, le ciel tourmenté noie l’espace minéral de ses eaux sales. Au lever du jour, le soleil incise l’air de ses traits ardents et la température s’élève à une vitesse hallucinante. Des districts résidentiels du centre jusqu’à la Ceinture Joyeuse, la vie supervisée par d’artificielles intelligences palpite envers et contre tout. Matt, policier aguerri et solitaire, traque le crime. Par tous les temps, il plonge dans les humeurs de la ville hérissée de buildings tout en s’évertuant à dompter son propre esprit indocile. Un jour, une fascinante jeune femme pénètre dans le commissariat central pour signaler la disparition de son mari. Matt, associé à Imelda, sa nouvelle coéquipière, se lance dans une enquête délicate qui le conduit à explorer les méandres obscurs de la cité autant que les plis de son âme. Inexorablement, sa vie bascule dans les eaux troublées de Solis.
À PROPOS DE L'AUTRICE
Née à Paris en 1963, Béatrice Forestier-Thériez a grandi en Seine-Saint-Denis où elle a choisi d’enseigner pendant de nombreuses années. Elle s’intéresse aux personnes extraordinaires et à leurs parcours parfois difficiles. De fait, les natures riches et complexes sont au centre de ses intrigues.
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Seitenzahl: 211
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Béatrice Forestier-Thériez
Thriller d’anticipation
ISBN : 979-10-388-1076-1
Collection : Atlantéïs
ISSN : 2265-2728
Dépôt légal : décembre 2025
© 2025 couverture Ex Æquo
© 2025 Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite.
Il marche dans la rue sombre. Ses jambes vont toutes seules.
Matt se dit que finalement, elles n’ont pas besoin de lui.
Tam, tim, tam… comme un métronome sur le trottoir mouillé.
Ses pieds n’évitent pas les rigoles.
À quoi bon ?
L’eau se déverse sur son crâne et ses épaules. C’est une pluie rageuse, drue qui ne laisse rien au hasard. Elle crible les corps, s’infiltre dans les plis et les interstices, glisse le long de la colonne vertébrale telle un reptile visqueux. Il passe sous le halo étroit des lampadaires et c’est comme un soupir, une respiration.
Tam, tim, tam, soupir. Tam, tim tam, soupir.
Il compte les pas entre chaque flaque de lumière, ajuste leur nombre et la musique s’installe dans sa tête. Un rythme sec qu’il accompagne d’une mélodie fluide et rauque. Matt s’accorde à ses jambes. Il aurait pu prendre un taxi ou le métro, mais il se serait privé de son petit concert intérieur. Alors il accepte la pluie.
Il ne lève pas les yeux sur les rares passants qu’il croise et s’enfonce dans l’obscurité du centre-ville. Les immeubles résidentiels, tournés sur eux-mêmes, ne laissent rien filtrer de leur intimité.
Tam, tim, tam, soupir sous la tourmente.
L’extérieur sans vie s’éteint chaque soir, plongé dans le noir jusqu’à la Ceinture Joyeuse, cordon de lumière et de plaisir, découpé en districts spécifiques que l’on gagne en fonction de ses envies ou de ses humeurs.
Il venait juste de sortir quand la sirène « alerte pluie » a retenti. Il ignora les façades des bâtiments dont les murs s’ouvrirent soudain. Il n’a pas plus prêté attention aux robustes vérins déployant à chaque étage de longs réservoirs cylindriques destinés à recueillir l’eau providentielle.
Matt passe une main dans ses cheveux rincés.
Les réservoirs superposés se remplissent de bas en haut par l’effet d’un système de valves placées en leur base. Chaque valve se referme quand le réservoir inférieur est plein. Les derniers étages se voient chichement approvisionnés alors que les rez-de-chaussée sont abondamment pourvus. Ceci justifie d’ailleurs les différences de loyer. Une population bigarrée et cosmopolite s’entasse dans les espaces exigus supérieurs, comptant chaque goutte, s’accommodant tant bien que mal des caprices climatiques, scrutant le ciel chaque jour, à la recherche du moindre nuage qui pour quelques minutes atténuerait l’ardeur solaire. En bas, dans de spacieux logements, on bénéficie de l’ombre des hauteurs. De nombreuses et complexes mécaniques y maintiennent une température tout à fait agréable. L’eau abondante suffit aux besoins. Parfois, on accepte de revendre le surplus aux derniers étages, moyennant quoi on touche de substantiels profits.
La sirène retentit de nouveau annonçant la fin de l’alerte. Alors que les vérins ramènent sans bruit les réservoirs dans leur giron, la pluie continue de tomber, une pluie sale, polluée, impropre à la consommation. C’est toujours la même chose, quelques minutes de pluie précieuse suivies d’une nuit d’eau souillée avant que le soleil du jour irradie la ville jusqu’au crépuscule, asséchant de ses cruels rayons la moindre parcelle humide.
Matt remonte son col, mais rien ne peut le protéger d’un tel déferlement. De toute façon, il y a bien longtemps qu’il ne se préoccupe plus de cette pluie tiède sortie de nuages crasseux. Il accepte comme le font les animaux avec placidité ou indifférence. Résister serait vain.
Tam, tim, tam, soupir…
Ses pieds martèlent le pavé, emportent son corps dans un jeu rythmé. Il se retrouve brusquement sur un muret et court les bras à l’horizontale tel un équilibriste. Alors qu’il prend conscience de l’extrémité de la maçonnerie, ses jambes l’ont déjà propulsé sur le trottoir. Il jette un bref coup d’œil derrière lui et reprend son chemin plus sagement, seul dans cette rue désertée par la population à l’abri. Les flaques s’élargissent, attirées les unes vers les autres. L’eau ruisselle vers les caniveaux et glisse sous le bitume dans d’énormes réservoirs nauséabonds. Là, elle sera récupérée et assainie.
Depuis peu, et sans tenir compte de nombreuses protestations, ces tentatives d’épuration sont autorisées sans que l’on connaisse réellement l’efficacité du processus de nettoyage. Bien des habitants des étages supérieurs soupçonnent d’ailleurs l’office des eaux de bâcler les traitements afin d’opérer une distribution rapide aux classes populaires. Malgré les pressions exercées sur eux, des chercheurs indépendants ont dévoilé l’existence de malformations apparues chez les nouveau-nés issus des foyers buveurs de ces eaux récupérées. Ces mêmes chercheurs constatent, de plus, une recrudescence des affections intestinales ainsi que de précoces maladies dégénératives du cerveau touchant les adultes. Aucune preuve tangible. Néanmoins, Matt a lu quelques articles avançant de solides arguments.
Un véritable scandale à venir.
Nager en eaux troubles, il fait ça toute la journée. Les affaires sales, les cruautés, la vénalité ou la simple malfaisance, il en a plus que son lot. Alors, que chacun se prenne en main et mène ses combats. Il a d’autres chats à fouetter. Qui se soucie de lui ? Qui ?
La colère le prend, une colère contre les porteurs du mal, mais aussi contre les moutons, ceux qui se laissent martyriser. Ça l’étouffe et l’oppresse, ça chasse sa petite musique interne. Ses jambes se font lourdes, maladroites, il trébuche, manque de tomber. Soudain, il a très chaud. La rue disparaît. Il se tient là, sous un lampadaire éteint, immobile dans la nuit, roide, les yeux tournés vers le ciel, le visage battu de pluie. Mort parmi les vivants, pâle dans les ténèbres, désincarné et vulnérable. Puis la pulsation revient. Il titube un peu, farfouille dans sa poche, en sort un petit objet de la taille d’un stylo et pique directement dans la carotide. Le monde revient. Une secousse, il revient.
Matt rejoint bientôt la grande place et repère les baies vitrées rendues opaques par la buée. Alors qu’il pousse la porte du bar, il est immédiatement assailli par l’atmosphère moite qui règne à l’intérieur. Il déteste ça. Ses narines se pincent. Comment éviter les odeurs épaisses qui se ruent vers lui ? Pour peu, il pourrait presque les voir. Celle de laine mouillée du manteau rouge suspendu, celle du café et de la bière, sans oublier celle du vermouth de l’homme au fond et puis toutes les exhalaisons de cheveux, de corps, de vêtements qu’il distingue comme autant de relents nauséabonds. Puis, liant le tout, cette pestilence douceâtre remontée des profondeurs terreuses se chargeant de l’haleine des étages souterrains qu’elle a traversés. Une humeur de vase grise. Matt cligne des paupières et respire par la bouche. Il ne doit pas se laisser distraire.
Il s’assoit à l’écart, face à la porte, sort les documents patiemment collectés et commande un café.
L’ombre derrière la baie vitrée absorbe la maigre lumière du lampadaire et l’extérieur disparaît dans un grand vide obscur. Son esprit s’échappe pour rejoindre une forêt sombre et inhabitée au-delà des murs, là où règnent le terrifiant et l’indompté. Il ne sait pourquoi ses pensées errent dans ces bois dans lesquels il perçoit les odeurs et le craquement des feuilles mortes sous ses pas. La sensation est agréable. S’agit-il de souvenirs issus de son passé ? Un passé oblitéré, une enfance disparue, une faille mémorielle vide et noire.
Ses paupières s’étirent, filtrent la lumière sur ses yeux mi-clos et sa conscience se replie, laissant place à ses sens bientôt assaillis de multiples stimuli. Il sent la femme qui s’arrête près de lui, perçoit sa nervosité et sa fatigue. Il sursaute quand la tasse heurte la table, il voit le liquide fumant se répandre inexorablement sur ses affaires. Lorsqu’il relève la tête, la serveuse écarquille les yeux et porte la main à sa bouche.
— Pardon, pardon, s’écrie-t-elle en tamponnant de son chiffon douteux les documents maculés. Ce faisant, elle achève irrémédiablement ce qui aurait pu être sauvé.
— Oh là là, je suis terriblement désolée !
Il se recule contre le dossier de moleskine écarlate et tente un regard sur ses papiers. Patiemment, il repousse ceux qui maintenant sont illisibles et range les autres dans sa sacoche de cuir. Derrière le comptoir, Joe s’affaire, imperturbable.
Combien de fichus verres va-t-il laver ? Ou bien relaver ? Matt se demande ce qui l’attire ici. Autrefois, il n’aurait pas donné rendez-vous à ses indicateurs deux fois de suite au même endroit. Il vieillit, devient moins prudent, la lassitude peut-être…
— Tu d’viens feignant mon pauvre Matt, ça va te jouer des tours, marmonne-t-il entre ses dents.
Il contemple les vestiges sur la table et farfouille dans sa poche à la recherche de son étui à cigarettes. Alors qu’il souffle longuement la fumée au plafond, la porte d’entrée grince sur ses gonds. Une femme toute en os s’avance, hésitante. Sa taille étroite serrée dans une veste rouge flotte sous l’ample ciré transparent. Ses cheveux roux balayent ses épaules quand doucement elle tourne la tête d’un côté puis de l’autre, cherchant quelqu’un ou quelque chose. Le chapeau légèrement rabattu sur le front, Matt l’observe sans bouger. Indécise, elle s’approche du comptoir et murmure quelques mots. D’un geste sec de la tête, Joe indique Matt. Elle fait quelques pas avant de plonger son regard dans celui de Matt. Il se lève, sauvagement attiré par le reflet vert de ses pupilles écarquillées. Il marche vers elle, lui prend familièrement le bras.
— Louisa, se présente-t-elle d’une voix grave.
— Venez.
Matt avise une alcôve au fond de la salle du Dîner. Ils s’installent sur les banquettes cramoisies de part et d’autre de la table fixée au sol. Le café que Joe leur sert est si allongé que Louisa le repose en grimaçant. Le remarquant, Matt propose des pancakes, des œufs au lard, un steak, mais elle refuse tout et se contente d’un simple verre d’eau.
— Je vous écoute.
Ses paupières s’abaissent cachant les yeux magnifiques.
Matt se réveille à l’aube. Quelque chose le pousse hors du lit. La sensation d’étouffer est tenace. Sortir de cette gangue, de cet endroit mou et sombre où des pensées pénibles l’assaillent profitant de son corps abandonné. Il rejette les couvertures d’un geste sec et se dirige vers la cuisine de son petit appartement. Les volets s’ouvrent instantanément sur son passage, les lumières s’allument, éclairant violemment le salon. Matt marmonne :
— Moins fort, moins fort, baisse la lumière. Et, comme rien ne se produit : tu vas baisser oui ou merde !!
Une voix mélodieuse surgit du néant.
— Souhaitez-vous une lumière tamisée ?
— Oui, oui, c’est ça, tamisée, tamisée, grommelle-t-il.
Il n’a jamais réussi à régler ce foutu éclairage. Autrefois, comme se plaisait à lui répéter son père, il suffisait de prendre un escabeau, de le placer sous la fâcheuse ampoule, de l’extraire et tout bonnement de la remplacer par celle de son choix. Aujourd’hui, il en va autrement, afin de faciliter les choses… sans doute.
Il prend plaisir à verser le café en grain dans le réservoir de l’antique cafetière paternelle puis il presse le bouton et la machine se met en route faisant vibrer les ustensiles sur le plan de travail. Il songe avec un peu d’amertume au jour où sa machine rendra l’âme emportant définitivement avec elle l’hommage matinal à son père. La tasse à la main, il s’assoit dans son fauteuil et prêt pour son rituel rêveur, prononce en détachant bien les syllabes : « Un square dance ».
Il ferme les yeux dès les premiers claquements secs. Quand le piano s’invite, déclinant ses quelques accords répétitifs, son esprit est ailleurs. Il s’échappe.
Foule joyeuse, ciel clément.
Le piano se tait, ne restent que les baguettes et les mains, un rythme pur.
Couleurs et rires. Confusion, réjouissance.
Déjà les dernières notes, Matt ouvre les yeux, pose doucement la tasse de café sur la table basse et se lève prêt pour une nouvelle journée ordinaire de chasseur d’assassins.
Il profite des premières lueurs matinales. La température très agréable menace de s’élever rapidement. Il suffira d’une heure à peine pour que ne subsiste plus aucune trace de l’humidité nocturne. En attendant, le ciel se pare de jolis voiles roses cependant que les nuages fuient emportés par des vents impétueux. Il arrive au commissariat central et pénètre dans une vaste salle au plafond très haut. Là est le cœur, le nœud où chacun examine, scrute, gamberge, spécule, cherche au milieu de tous. Bon nombre de ses acolytes s’affairent déjà profitant de ces quelques heures avant la touffeur à venir. Il rejoint un secteur vacant, en effleure le plan horizontal. Instantanément, l’environnement s’adapte à lui, les outils et appareils connectés surgissent, personnalisés, familiers. L’espace est occupé ne laissant, comme chaque fois, aucune place à ses dossiers de papier. Il surprend le regard amusé de son voisin qui se ressaisit aussitôt quand il reconnaît Matt. Une voix féminine lui souhaite la bienvenue.
— Trouve-moi deux postes de travail contigus, articule Matt.
— En raison d’un grand nombre de collaborateurs, il est impossible de trouver deux postes contigus, susurre la voix.
— Merde !
— Quelle est votre demande ?
— Cloisons, séparations.
— En raison d’un grand…
Matt tape du poing sur la table, se lève et crie à la cantonade.
— Deux postes de travail, j’ai besoin de deux postes !
Les têtes se tournent, les discussions s’interrompent.
Quelques minutes plus tard, son voisin abandonne sa place. Matt désactive le programme de reconnaissance et étale ses dossiers sur le plan de travail redevenu simple table.
— Salut, Matt, en forme ?
— Mm.
— Pas bien réveillé ce matin ?
— Quoi ?
— Les dossiers… ça ne se trempe pas dans le café !
— C’est malin ! C’est la serveuse, hier soir… enfin bon, on s’en fout…
— Viens, on va se boire un petit café et tu m’expliqueras où tu en es.
Matt ramasse ses papiers, se lève à contrecœur et suit son chef et ami.
Pendant de longues minutes, il expose, précise, décrit. Grâce au témoignage de Louisa, venant étayer les éléments déjà accumulés, l’enquête s’achève et les arrestations sont imminentes.
— Tu m’fais un rapport… disons… pour demain ?
— Je vais refiler ça au Vieux, moi j’en ai plus rien à faire.
— Matt, Matt, fais un effort… voyons… s’il te plaît et je t’offre une bière.
— Je vais l’offrir au Vieux.
Matt se lève et passe la porte du bureau avec un sourire.
— Ce matin, je n’y suis pour personne.
Matt prend toujours quelques heures lorsqu’une enquête est bouclée, histoire de débarrasser son esprit de ce qui l’a occupé du matin au soir. Il lui faut faire place nette. C’est comme ôter un costume de scène pour endosser d’autres habits ou dépunaiser les affiches d’un mur en vue d’une nouvelle décoration. Ses supérieurs ferment les yeux et ses collaborateurs respectent ce moment. Démêler les situations les plus inextricables, déjouer les nids de guêpes, rechercher patiemment les éléments que son incroyable intuition a pressentis puis avancer envers et contre tout sans relâche, sans retenue font de Matt une personne considérée et protégée.
Il se faufile entre les postes de travail en fredonnant et sort du commissariat central en espérant échapper au vertige angoissant qui le prend systématiquement lorsqu’il n’a plus aucun rôle à jouer. Il reçoit de plein fouet l’éclat solaire et rejoint en clignant des yeux l’abri fraîcheur le plus proche, de l’autre côté de la place. La porte d’entrée coulisse sans bruit.
— Soyez le bienvenu Matt, dit la voix.
— Forêt, commande Matt.
Une végétation dense apparaît sur les murs de la petite cabine alors qu’une fine brume s’élève du sol rafraîchissant l’atmosphère.
Matt respire lentement, s’imprègne de l’odeur d’humus. S’il s’écoutait, il resterait toute la matinée là, dans ce réduit hypnotique et merveilleux, mais la voix chuchote, faussement compatissante.
— Désolée Matt, votre crédit est épuisé, au revoir.
Instantanément, l’îlot de fraîcheur disparaît, la lumière frappe les parois métalliques quand la porte glisse dans la cloison.
Foncer, braver l’atmosphère brûlante en gardant au plus profond de soi ce cocon vert aux effluves de terre grasse, la caresse de la brume sur la peau et le balancement des frondaisons sous le vent léger.
Au commissariat central, chacun s’affaire comme il se doit. Les vestes sont tombées et les manches de chemise sont retroussées. Des panneaux occultent les fenêtres et la ventilation fait vibrer l’air de sorte que les rares documents papier semblent des papillons prêts à s’envoler. Les éclairages dissimulés derrière les moulures diffusent une lumière d’aube estivale. Le bureau du Boss, flanqué d’une salle de réunion, surplombe le grand hall, perché sur une mezzanine d’un autre âge soutenue par d’énormes poutres de bois. On y accède par un modeste escalier en colimaçon desservant une coursive ouverte. L’élégant garde-corps en fer forgé résiste vaillamment aux assauts de la modernité qui verraient d’un bon œil son remplacement par des panneaux intégrant une technologie de communication actuelle. Au lieu de quoi, le Boss doit parfois ouvrir la porte de son bureau entièrement vitré pour venir s’appuyer sur la rambarde et d’une voix forte demander l’attention de tous.
Matt apprécie cette cohabitation d’installations au service de la recherche faisant appel aux savoirs les plus pointus avec ses vieux murs s’adaptant aux aménagements successifs. C’est pour lui un lieu apaisant dans lequel il prend plaisir à travailler, une sorte de gigantesque tanière. Pour l’heure, son esprit vagabonde alors qu’il se balance doucement sur sa chaise. Autour de lui, l’activité est perceptible, quoique discrète. Le système d’insonorisation la réduit à un léger bourdonnement.
La chaise vient buter contre le mur. Matt se tient là, en équilibre, son chapeau rabattu sur les yeux, les talons sur le bureau. Envie d’allumer une cigarette. Comme à l’accoutumée, dès qu’il a bouclé une affaire, l’ennui le prend, le rend morose au point que ses collègues le laissent en paix, hésitent à s’adresser à lui. Seul, Yann dit « Le Vieux », peut l’approcher.
— Euh Matt, le rapport, enfin le Boss dem…
— Merde, Le Vieux, j’en ai rien à faire de ce foutu rapport, t’as qu’à l’faire toi !
— Ouais comme d’habitude, tu tires sur la corde ! À toi le terrain, à moi la paperasse, ça n’peut plus durer. Et…
— Tu radotes, ça fait dix piges que tu m’sers la même jérémiade. Je t’offre une bière ce soir et voilà, une bière contre un rapport, ça va non ?
Soudain, Matt replie ses jambes et la chaise retombe sur ses quatre pieds. Attiré par une silhouette qui vient de franchir le seuil, il se lève et traverse de nouveau la grande salle. Là-bas, derrière le comptoir de l’accueil s’est présentée la plus magnifique créature qu’il ait jamais vue. Il découvre ses yeux écarquillés lorsqu’elle relève sa voilette.
— C’est bon, Harry, dit-il au policier de garde, je m’en occupe.
La jeune femme se tourne vers lui et il a tout le loisir d’admirer sa bouche dont la couleur incarnate plaque sur son visage les stigmates du crime. Il s’efface pour la laisser passer et reçoit de plein fouet les effluves suaves de son parfum. Il la suit en bafouillant quelques banalités d’usage jusqu’au premier bureau libre. Sa jupe claire ondule entraînée par le mouvement gracieux de ses hanches. Ses cheveux blonds soigneusement crantés effleurent ses épaules serrées dans une veste cintrée. Il pense qu’en posant ses deux mains sur sa taille, il en ferait certainement le tour. Elle s’assoit face à lui et croise ses jambes, découvrant un genou dont la finesse éprouve dangereusement l’équilibre du policier.
— Que puis-je faire pour vous ?
— C’est que… serait-il possible d’avoir un peu de calme enfin je veux dire il y a beaucoup de monde ici et…
— Bien sûr, oui bien sûr, excusez-moi. Cloisons !
Ils sont maintenant isolés de tous dans une sorte de petit box fonctionnel. Plus un bruit ne leur parvient.
— Cigarette ?
Elle accepte et il plonge dans son regard quand elle pose sa main délicate sur la sienne afin de rapprocher la flamme de ses lèvres. Elle ne cille pas cependant que la fumée s’échappe de sa bouche en longues volutes. Sa main parée de serpentine s’attarde juste assez pour achever de le déstabiliser. Elle se redresse et Matt ressent physiquement l’épaisseur de l’air qui les sépare.
— Je m’appelle Julia Norec et mon mari a disparu.
Quel imbécile est la première pensée qui surgit dans l’esprit de Matt.
— Disparu ? répète-t-il bêtement avant de se reprendre : depuis quand ?
Les questions s’enchaînent, questions de routine, discours convenus auxquels elle répond en s’appliquant d’une voix posée. Lorsque viennent les questions plus intimes, elle n’esquive pas, avoue la simple cohabitation avec son époux, absorbés qu’ils sont par leurs occupations chronophages. Lui est un chercheur renommé dans le domaine de l’hydrogéologie. Il est membre d’une organisation humanitaire qui sauve les gens à l’autre bout du monde. Elle est journaliste dans un grand quotidien. Elle travaille sur les sujets de société du moment. Ils ont dérivé tout doucement d’une relation conjugale à une sereine et belle amitié. À toutes les remarques concernant la possibilité d’une vie parallèle, d’un rendez-vous professionnel urgent, elle secoue la tête et objecte que bien que n’ayant plus d’intimité, le couple garde néanmoins une forte proximité d’idées et se tient mutuellement au courant de leurs déplacements.
Matt la considère alors qu’elle étale sa vie privée sans la moindre gêne. Il enregistre, prend des notes.
— Une dernière question, madame Norec, plutôt d’ordre pratique…
— Je vous en prie, dites-moi.
— Pourquoi ne pas vous être adressée au commissariat de votre district ? On est bien loin de chez vous…
Elle chasse la question d’un geste de la main.
— Ici ou ailleurs, peu m’importe. Vous allez vous occuper de moi, j’espère ?
Il la regarde se diriger vers la sortie.
Bien sûr, il fera tout ce qui est en son pouvoir.
Bien sûr, il va chercher, bien sûr, bien sûr…
Il relit ses notes et s’aperçoit que des pans entiers sont restés dans l’ombre. L’agacement le prend quand il comprend que la beauté saisissante de la jeune femme a quelque peu détourné son attention.
L’enquête débute lentement. Elle est menée avec minutie. Rien n’est laissé au hasard. Matt y prend part avec entrain. Quand les informations concernant la vie professionnelle du couple lui parviennent, il ressent une infime vibration, un frisson, peut-être que l’homme a été kidnappé au cours d’une mission, peut-être qu’elle a dérangé quelqu’un de suffisamment puissant et malhonnête dans ses travaux d’investigation.
Les jours passent sans avancées notables. Il ne trouve pas la plus petite piste. L’homme a tout bonnement disparu sans laisser de traces. Il s’est évanoui sans qu’on puisse privilégier l’hypothèse d’un enlèvement, d’un meurtre ou plus simplement d’une disparition volontaire. Rien n’accroche, pas la moindre ficelle à tirer. Matt répond aux messages envoyés par madame Norec chaque semaine, des messages qui s’enquièrent de la progression des recherches. Puis, sans doute parce qu’il ne trouve rien à lui dire, ceux-ci s’espacent. Au bout de quelque temps, ils ne lui parviennent plus que de manière très irrégulière. Le dossier est relégué, les affaires s’enchaînent, les unes chassant les autres. Le logiciel de données utilisé par ses services n’a pu faire aucun croisement significatif alors, parfois, le soir, lorsqu’il referme sa porte, Matt ouvre le dossier qu’il a fait imprimer et il relit les documents un à un, se penche sur les photos. Il s’imagine que ce que n’a pu faire l’IA, son esprit à lui, avec un peu de chance, sera en mesure de le faire.
Les carreaux vibrent sous l’assaut diluvien. L’eau gronde tel un animal fantastique et frappe sauvagement les façades. Quatre heures. Le vacarme est stupéfiant. Le vent gémit le long des bâtiments, affole le mobilier urbain, donne vie au moindre poteau. Il s’enfle en bourrasques et s’engouffre partout. De sommeil, il n’en est plus question. Matt tâtonne dans le noir à la recherche de ses lunettes de soleil. Bon sang, où sont-elles ? Il pousse un soupir de soulagement quand il les sent sous sa main. Il peut se lever maintenant et baissant la tête, se dirige vers la cuisine.
— Lumière tamisée.
— Entendu Matt, répond la voix claire.
Malgré tout, Matt décide de garder les lunettes encore quelques instants. Ni le café qu’il s’est confectionné avec plaisir ni son rituel musical n’ont pu apaiser le malaise qui grandit en lui. Le dossier qu’il a laissé ouvert traîne sur la table. Rien, il ne trouve rien. L’homme a disparu.
— Julia, Julia, qu’est-ce que tu caches ? marmonne-t-il.
Matt repère au loin la lueur bleutée des gyrophares. Toute la rue est éclairée par les rayons lancinants qui frappent les façades en salves fougueuses. L’estafette franchit les barrages et rubalises et le dépose devant la demeure bourgeoise. Il sent une main sur son épaule.
— C’est pas beau Matt.
