La Cage aux cerfs-volants - Vân Mai - E-Book

La Cage aux cerfs-volants E-Book

Vân Mai

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Beschreibung

Octobre, novembre, l'adepte de la voile guette l'aigrette migratoire à l'horizon, les voliers qui du large amènent Eole dans leurs ailes, le plaisir de naviguer de nouveau, le pain sur la table. Bordée de rouges falaises, une paisible station balnéaire baignée par la mer de Chine, balayée par la mousson. Arène de glisse nautique où l'on entend presque saluer ceux qui vont mourir, îlot cosmopolite noyé dans un océan de natifs. Débarque se faire moniteur de kitesurf un indigène au passé chargé, Nègre-Jaune, qui n'a jamais vu la mer. A la Cage aux cerfs-volants, club de voile quatre étoiles dont notre blanc-bec quinquagénaire tombe amoureux de la jeune masseuse vedette.

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Veröffentlichungsjahr: 2021

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ici, c’est comme avec les cartes. Si tu veux jouer, tu n’en refuses aucune

Bukowski

j’en ai réchappé. Parce que je nourris en moi la force de la vérité

Sophocle

lorsque la bêtise gifle l’intelligence, l’intelligence a le droit de se conduire bêtement

Ben Gourno

une caractéristique de la stupidité est son incapacité d’imaginer l’intelligence

Donna Leon

aux sous-races

Ceci est une œuvre de fiction. La vision du monde qui y danse la gigue n’est que celle de l’auteur. Elle n’est pas née la créature capable de l’en faire démordre

Le Vietnam

Les Viet disent de leur pays qu’il est un fléau portant deux paniers de riz, le delta du Fleuve rouge, qui arrose Hanoi, et celui du Mékong, qui draine Saigon. Ce fléau de bambou en forme de S portant du riz, eh ! Chrétienté fille incestueuse de deux chiens rappelle-t’y : pas touche

Saigon, bourg promu capitale provinciale dans le but de diviser pour mieux asservir par la mission civilisicide de l’homme blanc : l’État-voyou la France inconnu au bataillon

Muiné, bourg devenu capitale de glisse grâce au kitesurf plus qu’à la planche à voile

Kim sortant du temple de Poshanu

Kim à la conquête du ru des fées

Kim invoquant la cascade des Fées

Perle maîtrisant le cerf-volant dans la baie de Muiné. Le débutant se reconnaît à la croupe en saillie et au visage levé vers la voile

Perle se cachant derrière son cerf-volant, sa planche et un panier de pêche. Au repos l’embarcation est recouverte de palmes contre le soleil

Ci je rassemble article et faits divers qui concernent les protagonistes. Condamné à brève échéance, je dédie ce manuscrit aux femmes qui m’ont aimé, j’en lègue les droits à ma fiancée.

La Glisse du Val, le 22 décembre 2006 L’hebdomadaire du Val-D’isère

Ce matin un SDF âgé de 59 ans a été trouvé mort gelé au fond d’une benne à ordures derrière la station-resto Au Chalet du Val. Grâce aux papiers retrouvés sur sa personne, la famille grenobloise du décédé a été prévenue. Selon témoins, il demande l’aumône dans l’Espace Killy depuis le début de la saison.

Le Monde, le 8 novembre 2006

Le Vietnam, un des derniers pays à se revendiquer formellement du marxisme, devient le 150e pays à rejoindre les rangs de l’Organisation mondiale du commerce (OMC).

L’Appel d’Éole, mai 2006 Le mensuel de l’amicale des résidents francophones de Muiné Nous étions nombreux à venir dire adieu à l’un des nôtres, professeur de kitesurf et résident depuis un an, décédé dans un accident de la route. Il a été rappelé à l’occasion que six riverains ont connu le même sort courant avril, dont deux autres professeurs de glisse et un officier de la police. L’amicale a déposé auprès de la mairie une motion pour la pose de garde-fou sur les falaises bordant la baie, pose pour laquelle celle-ci fait la collecte depuis des années.

Pour cause de relocation de notre très cher professeur, ses classes de vietnamien, un haut point de la vie communautaire depuis deux ans, ont été annulées. Au professeur de langue apprécié pour son humour singulier, au moniteur de glisse moqué pour sa science, au valeureux interprète de cour, à l’instituteur bénévole aimé de tous les enfants des rues de Muiné, nous souhaitons bon vent vers d’autres cieux.

Un départ, une arrivée. Nous souhaitons la bienvenue à Mme. Nguyên Thi Loan, saïgonnaise francophone venue s’établir à Muiné pour prendre possession, à part entière, de la Cage aux cerfs-volants, des gracieuses mains de son ex-mari, qui part à la retraite en France.

Le Compte à rebours, avril 2006 Le mensuel de l’Internationale des laissés-pour-compte Dessous de mondialisation, dessous de civilisation

Le capitalisme : invention pour chiens par chiens

Au Vietnam, le requin joue au cerf-volant

Le communisme vietnamien après Hô Chi Minh

© Mai Hoàng Lâm

La baie de Muiné, à quatre heures de route de Saigon, est la seule station balnéaire au Vietnam à exploiter commercialement la voile de plaisance. J’y suis moniteur de kitesurf depuis deux ans. La glisse nautique est venue tard et en catimini au pays, je n’ai jamais compté plus de cinquante cerfs-volants dans la baie, et ce pas plus de deux semaines par an. Le léger trafic, la mécanique mousson, le copieux ensoleillement, la douce température de l’eau font rêver les adeptes de la glisse. Chez le dernier candidat prodige à l’OMC l’éden est emporté par trois faces de la pauvreté.

1. Des profits faramineux. Le revenu annuel moyen au Vietnam est d’environ 700 dollars US. L’école de voile encaisse d’une main 40 dollars l’heure de leçon pour se retourner bénir de l’autre le personnel indigène d’un salaire mensuel de 60 dollars. L’empire colonial français, botté le cul dehors par les Vietnamiens, n’a pas mieux su humilier le natif. Incapable de jamais s’offrir un cerf-volant à 1 000 dollars, l’employé indigène ravale sa haine en échange d’une possibilité – plaisir pur – de naviguer, sur une voile de l’école. Une fois tous les clients servis, toutes les corvées accomplies, et s’il reste du vent.

2. La loi bafouée. En République socialiste du Vietnam – dont la Constitution met hors la loi tout parti politique autre que le PCV –, le contrat de travail est rare, le syndicat rarissime, la sécurité sociale inconnue. Sur Muiné aucun travailleur autochtone de ma connaissance ne bénéficie d’un contrat. Aucun étranger n’est muni d’une autorisation de travailler dans le pays. Curieusement, certains sans-papiers bénéficient d’un contrat. Le patronat achète la police. Le premier du mois, le jeune officier de police, toujours le même, joufflu et pansu, montant sa moto comme un père Noël son renne, jamais le casque et roulant à gauche ou sur le trottoir quand bon lui semble, s’amène dans son uniforme d’un vert singulier faire la tournée des hôtels, salons de massage, bars, restos, boutiques de souvenirs et autres écoles de glisse. Outre les infractions au Code du travail et à celui de l’immigration, les enveloppes garnies qui l’attendent couvrent notamment les violations de l’aménagement du territoire, les fraudes fiscales et la prostitution. La prostitution juvénile, dont certains se vantent d’avoir profité après la voile. Le service “après vent” dans ma boîte est coordonné entre autres par son gérant français.

3. Des chauffards. La pauvreté est sœur de la témérité. Le casque, par exemple, est rarissime chez les dizaines de millions de motocyclistes vietnamiens. Qui transportent des panneaux de verre de deux mètres à mains nues, nues du plus mince lambeau de pécu. Camions et police bravent feux rouges et sens uniques. La voile sur Muiné n’est point exception. Des élèves en difficulté se font siffler pour tenter de regagner la plage devant une autre école. La loi au Vietnam n’a jamais entendu parler de glisse. Aucune association professionnelle n’existe dans le pays. Le Vietnam est absent de la carte de l’International Kiteboarding Organization. Aucune école n’est assurée. Une seule des sept stations est munie d’un dinghy de sauvetage, dont elle n’est pas liée à partager l’utilisation. Maint prof ne possède aucune qualification autre que de savoir naviguer. Un collègue russe a été identifié par une compatriote à lui comme responsable d’un accident de glisse mortel ailleurs. Épargné jusqu’à présent du deuil, sans nul doute grâce à la circulation éparse, Muiné a néanmoins connu, en dépit de ses heures de vol modestes, de graves accidents (par exemple, enchevêtrement de cerfs-volants au large occasionnant hospitalisation de longue durée). Et provocations et agressions. Brandissant son calvaire à des fins mercantiles, le proviseur américain de mon école, cerf-voliste, crie sur les toits comment, en plein jour, au milieu de la baie, devant des kilomètres de vacanciers, il s’est fait enculer par le patron français, véliplanchiste, d’une autre école. Stephen King n’a pas imaginé moyen plus tordu, Freud plus pervers, Woody Allen plus cocasse, de se débarrasser de la concurrence.

Construction à outrance contre la mer cause une perte de sable catastrophique à Muiné. En deux ans j’ai vu la plage se rétrécir d’un bon tiers, pour ne plus faire que quelques dizaines de mètres de large sur une dizaine de kilomètres de long à présent. (Nul amateur ne jauge une plage comme un cerf-voliste. À la longueur de ses lignes, 27 mètres standard, chaque fois qu’il lance ou atterrit : il y va de sa sécurité.) Observations personnelles corroborées par l’imagerie satellite. L’érosion de sable côtier devant un palier est connue pour s’accélérer. Condamnés, talonnés par les investissements commis, les requins n’ont d’autre choix que de s’entre-déchirer. Contre l’hydrodynamique que peut faire la mafia ? Cette mafia à qui mon patron français se targue d’être lié, et dont il m’a menacé par tiers interposé, si jamais je le dénonce.

La glisse est mon bol de riz. Le présent en kiosque, il me faudra remettre les voiles. D’entre le Charybde flicouille et le siciliesque Scylla.

Sur mon lit de mourant, en ce réveillon de Noël, sous le sapin qui clignote, je suis entouré par ceux qui me sont chers, que je vais bientôt laisser derrière. Autant que la mienne, ce manuscrit est leur histoire, autant qu’il m’a été donné de la partager. À mon chevet Kim ma fiancée arrange gauchement les paquets-cadeaux, elle attend l’arrivée imminente de notre enfant. Sylvie aussi, qui a pris l’avion dès qu’elle s’est sue enceinte. Et Nicole, allaitant en ce moment, sitôt la paternité tranchée, pour me donner notre fille à bercer pendant deux mois. Ces derniers mots, il me faut les dicter, les rares moments où j’affleure encore, où je peux encore me passer du masque à oxygène. À Sylvie qui note par-dessus son ventre, qui sourit malgré les circonstances. Tu as raison, chérie, il vaut mieux. Kim arbore des cerfs-volants sur sa tunique, Nicole un coucher de soleil sur des eaux rapides, Sylvie un dragon aux écailles d’or. Je ne peux plus penser qu’à une chose : m’accrocher assez longtemps pour voir mes deux bébés. Au moins jusqu’au matin, revoir une dernière fois mes amis de toujours, Vent, Perle et Philippe, qui viennent de décoller de Paris. Se poser un piton chaque jour. Puis un jour, m’envoler comme un cerf-volant. Rattraper maman lui enfiler ses escarpins, comme au bon vieux temps. Il ne me reste plus qu’à compter sur mon harem rassemblé pour m’adoucir l’envol.

Ma fiancée Kim arbore un carré de tissu noir, de la taille d’un pouce, épinglé au décolleté de sa tunique : elle porte le deuil récent de son frère. Overdose en prison. Elle et l’enfant, s’en tireront. Un client à elle, mafioso au long bras, éperdument amoureux, ne demande que de les exfiltrer sains et saufs. Le manuscrit ne paraîtra qu’une fois ils sont à l’étranger. Mouillés, ceux qui m’ont offert asile et protection vont aussi s’exiler dans les délais. Ces derniers mots, au fur et à mesure que Sylvie les tape, chaque fois qu’il me faut me remettre à l’oxygène, sont transmis en direct Wi-Fi à une douzaine d’adresses dans le monde, dont ses parents éditeurs à Paris.

Fracture multiple du crâne, hémorragie cérébrale massive, le cordon médullaire sectionné au niveau des vertèbres cervicales éclatées, j’en passe, au moins la chirurgienne ne mâche pas ses mots, nous nous connaissons depuis un quart de siècle. Ils furent dix, en civil, sur cinq motos. J’eus tout le temps au monde de les compter qui défilaient dans la poussière qu’embrasait le couchant par-delà le pont de Saigon, sur le fond des réverbères qui venaient de s’allumer, et dont les feux blancs furent étirés par la course-poursuite en fuyantes traînées fantomales. C’est sinistre comme le péril en la demeure rend vifs les détails, affile les contours, aiguise les contrastes. Comme l’approche de la mort, la conscience de sa fatalité imminente, ralentit le monde en pompant le sang. Je vois encore ce rat écrasé, sanguinolent, au bord de la route, son œil exorbité qui luit comme une goutte de lait dans la clarté crue d’un lampadaire. Et l’encens ocre aux rouges pieds, les roses blanches éparpillés dans le vent de la vitesse. Pendant neuf mois je me suis barricadé chez mes hôtes à l’ombre du pont de Saigon, ne sors que pour faire la corvée du consulat de France et du bureau de l’émigration. Toujours escorté mes hôtes n’admettant aucune discussion. Après des mois d’attente dans l’angoisse, j’ai finalement reçu les papiers d’émigration, des papiers vrais sur fausse identité. Des papiers vrais parce que Sylvie m’a épousé en bonne et due forme. Je ne me souviens plus combien de fois nous avons fait la tournée du consulat général de France et du bureau du ministère de l’Intérieur. Mon avocat m’a expliqué que ce mariage fait de moi un sujet français de fait. Visiblement, ça n’a pas servi à grand-chose. Comme le péril aveugle. Pendant des mois nous avons espéré, contre toute raison : c’est bel et bien des fétus que nous sommes face au rouleau compresseur, face à l’empire mongol. L’espérance et le doute se pulvérisant l’un l’autre tour à tour, l’attente du dénouement, tous ces scénarios qu’on ne peut s’empêcher de remuer dans la tête, qui nous la touillent dans la nuit blanche, l’épuisement de ne pouvoir trancher, autant de prétextes pour laisser ce compte rendu dormir neuf mois dans le tiroir. Au début, nous avons même rêvé de partir avant que Sylvie ne devienne trop enceinte pour prendre l’avion. Quitte à voir l’enfant de Kim bambin. Trop tard. Tant mieux, me suis-je dit, je les verrai mes deux bébés venir au monde. Et puis, ça me laisse le temps de faire une chose que j’ai toujours voulu faire, que j’ai toujours repoussée, jusqu’au dernier moment maintenant, maintenant que la porte de la mère patrie va se refermer pour toujours derrière : le pèlerinage de l’étang aux lotus où feu ma femme est née. Je me le suis juré au chevet de la mourante, d’aller brûler au moins une fois l’encens à ses parents. Je suis donc allé à Trangbom, à cinquante kilomètres de Saigon. Dûment escorté de mes trois gardes du corps, anciens commandos de la marine, hommes-grenouilles démobilisés. Garde prétorienne de mon ami l’amiral. Sur deux scooters, moi en croupe. Encens et roses blanches dans le giron. L’étang n’existe plus, ni la plantation d’hévéa où feu mon épouse a récolté, gamine, le latex. Nivelés, absorbés dans un immense golf dont l’accès, naturellement, nous est barré, pour délit de viet gueule. C’est au retour, sur l’autoroute de Hanoi, que l’ennemi nous a attendus. En civil, sur cinq motos, pelant tranquillement formation de la rampe, comme à la parade de la police montée. Ombres se détachant, au ralenti, sur le géant disque du soleil, son béant gouffre sanguinolent assombri par le smog saïgonnais. Mon arrière-garde a vendu cher sa peau : trois motos dans le décor, à coups de botte millimétrés. Mon cocher a fait son boulot, m’a mis en position d’en expédier la quatrième dans le caniveau. Puis les statistiques et les cylindrées nous ont rattrapés. C’est leur dernière carte qui nous a eus. Comme la vie ou la mort ne tient qu’à un fil. Comme il est dur à mordre, le béton, dieu local. Mon chauffeur gît dans la chambre à côté, lui aussi va y passer.

Ces pages que je t’adresse, cerf-voliste de par le monde, je les ai confiées à une consœur tel un naufragé son S.O.S. à la bouteille. C’est que de ma cage, plantée pourtant en terre ferme, encore que celle-ci ne le reste longtemps dans ces parages, au dire d’expert, la parole, celle qui ne soit mensonge, aurait autant de mal à passer. C’est aussi que, au fond de ma cage, pourtant sise hors de portée des vagues, au moins pour quelques années, je me fais étrangler comme un noyé. Gaffe à toi donc, cerf-voliste du monde, de ne piquer du nez dans Cage aux cerfs-volants, qu’Éole lui-même t’en garde à chaque saut périlleux que tu t’envoies sur ses ailes !

Ouvre grandes les oreilles et bée, mortel pitoyable, c’est moi qui t’apostrophe du fond des âges géologiques et des abîmes dont la seule évocation suffit à t’écraser de vertige. Je suis fille de Poséidon au trident imparable et de Gaïa à la grâce incomparable. Du talon maternel j’ai jailli comme de la tempe de Zeus, Pallax Athéna ma cousine indomptable. Par 109˚ longitude Est et 11˚ latitude Nord, coiffée des cheveux d’argent de mon père vénérable, reposant une joue d’écume sur les orteils de granit que daigne m’abandonner ma mère divine, caressée par Éole mon cousin au souffle d’airain, je dors, ou rugis selon, en bordure de mer de Chine. Certains m’appellent Muiné, soit. Le toponyme signifie “Le Nez qui s’esquive”, je le trouve marrant, vu que la localité est renommée pour son nuoc mam. Comparée à mes sœurs baies du monde, je suis moche, je serais la première à l’admettre, redoutant nul miroir comme telle vieille sorcière. Personne n’aime toutefois parler de ses défauts, je mentionne un seul des miens. Le sable dont je suis faite, je trouve son grain grossier, sa couleur indéfinissable. Ce sable est mien. Les riverains qui me détestent ; me fuient telle une blatte quand me couvre de ses traits d’or comme de baisers de soie Hélios mon cousin à l’arc redoutable ; ces riverains ne sortent que le soir me faire dessus ; ils adorent s’insulter les uns les autres, de toit à toit, d’un adage de leur cru qui me convient : “Chacun trouve que sa merde sent la rose.” Entendons-nous bien, mortel méprisable, ce mien sable, rose à mes yeux, puisque tu insistes, et combien insolemment, en mon giron je le reprends.

Foulant ce mien sable, chevauchant mes crêtes d’argent en Slingshot 9, sa voile de prédilection, fendant mes flots d’écume du tranchant de sa Jimmy Lewis, reine des planches : un de tes semblables. Il est mon protégé comme Ulysse celui d’Athéna, le mortel misérable qui le touche, du trident paternel je le frappe sans faute.

Sommaire

Première partie : Trois jeunes femmes

1 - DEUX JEUNES FEMMES

2 - L’ÉTAT-MAJOR MULTINATIONAL

3 - LE PROPRIÉTAIRE ET LE RIPOU

4 - LE TROTTOIR

5 - LA FLEUR DU LOTUS

6 - VENT

7 - LA CHIRURGIENNE ET L’AMIRAL

8 - LE FILS À PAPA

9 - DANS LE RÉTROVISEUR

Deuxième partie : L’Arène de glisse

10 - MONTER SUR LA PLANCHE

11 - SOIRÉE D’ADIEU, LE CHAMPAGNE

12 - LA FENÊTRE DU VENT

13 - L’AIGLE PÊCHEUR ET LA MÉDUSE

14 - ÉROSION

15 - UN MAIL

16 - LE GIVRAL

17 - LE GOLF DU PAPA-TERRE

18 - CHEZ TATA TROIS

19 - PUIS CHEZ LE TAILLEUR

20 - SOIRÉE D’ADIEU, LE SANCERRE

21 - SOIRÉE D’ADIEU, LE COGNAC

22 - DIRECTIVE P’TI MALIN ET PLAN Z

23 - FRÈRES DE BITUME, FRÈRES DE LAIT

24 - L’OR DANS LE SABLE

25 - SUR LA COLLINE

Troisième Partie : Crève, ô patrie honnie

26 - LE GAVROCHE DES DUNES 1

27 - LE RIPOU SAUTE SUR L’OCCASION EN OR

28 - L’OFFICIER DE L’INFANTERIE FRONTALIÈRE

29 - QUELQUES-UNS DES EXPATS DE MUINÉ

30 - MA COMBIEN CHÈRE KIDMAN

31 - LE TRIBUNAL POPULAIRE SIÈGE

32 - LE CORTO MALTESE YATCH CLUB ET LE CHALET DU VAL

33 - KIDMAN LA SAVANTE

34 - L’EMBUSCADE DES FORCES SPÉCIALES AMÉRICAINES

35 - MA CHÈRE KIDMAN SE MARIE !

36 - LE GAVROCHE DES DUNES 2

37 - CHÈRE SYLVIE

BIBLIOGRAPHIE, NOTES ET REMERCIEMENTS

Première partie

Trois jeunes femmes

1

DEUX JEUNES FEMMES

— Une heure pile ?

S’étant débarrassée du casque, du gilet de sauvetage pare-chocs et du baudrier, qu’elle a raccrochés à leur place sur la poutre de bambou, Sylvie me lance le rendez-vous en souriant. Avant de se retourner déambuler sur la plage, string rouge resplendissant au soleil, blonds cheveux balayés par le vent.

— D’ac ! Le monosyllabe à peine éteint.

— Aïe ! enchaîné-je avec un autre, courbé en deux par la douleur dans le dos.

— La main dans le sac ! Rendez-vous galant !

Kim serre encore avant de relâcher la pince de ses doigts.

— Une élève, chérie, protesté-je en me retournant la prendre dans mes bras qui s’est glissée comme un serpent dans mon dos.

— Frotte un peu, s’il te plaît, tu m’as fait mal.

— Ici peut-être ?

Elle m’empoigne l’entrejambe en se coulant dans mon giron. La douleur au dos fond d’un coup sous l’effet du remède massue appliqué dans le mille. Les longues jambes galbées de Sylvie, dorées au soleil comme du pain au feu, disparaissent à leur tour de ma vue sous les lèvres de Kim.

— Alors, mmm… où en est-on avec sa blonde Vénus ?

— Elle s’appelle, mmm… Sylvie.

La poutre de bambou, à laquelle sont accrochés gilets, casques, harnais et barres de voile, et contre laquelle ma dulcinée et moi menons ébats, s’effondre d’un coup, culbutée à un bout hors du crochet.

— Après déjeuner, je vais lui montrer comment monter sur la planche, elle est fin prête.

Je raccroche la poutre de bambou.

— Je prie, pour ton salut, que ce soit bien la planche qu’elle va monter ta blonde Vénus.

Kim et moi continuons de ramasser le matos et de le ranger au fur et à mesure sur la poutre,

chaque pièce raccrochée à sa place.

— Sylvie qu’elle s’appelle, chérie, je t’en prie, ma Vénus, c’est toi.

Elle me pince le popotin les lèvres serrées, ma Vénus. Elle adore, moi alors.

— Ce n’est pas encore prêt, il faut patienter quelques minutes, je préfère fondant, tu le sais.

Kim plaque la main sur le dos de la mienne pour remettre l’assiette sur le bol de ramen noyé d’eau bouillante. Pas que je ne le sache, moi le roi du MacDo asiatique, j’ai une telle fringale ! Deux heures à labourer la plage dans les deux sens, suivre Sylvie qui s’exerce à la nage tractée, tractée dans l’eau par la voile qu’elle manie d’une main, traînant la planche de l’autre. Qui lâche la planche derrière et qui louvoie en nage tractée pour la récupérer. Même si c’est l’élève qui abat le boulot, comme il se doit toujours, il y a de quoi me creuser l’appétit, des heures après le sandwich au soja et le café du petit matin. Kim saisit parfaitement la situation : – Tu t’occupes du matin et du midi, moi du dîner.

D’ac, les nouilles sans œuf, qu’elle et moi allons racler à même le même bol, je les laisse surseoir deux minutes, pas plus. Sur le prospectus, sur papier glacé, de notre illustre institution :

Auberge – Restaurant – Bar – Karaoké – Salon de massage – École de glisse

Planche à voile – Planche à cerf-volant

Leçons – Locations – Ventes – Échanges – Réparations

Leçons individuelles : 1 heure : 40 dollars US

Quand s’envolent les cerfs-volants cheveux blancs redeviennent cheveux noirs

Deux heures de leçon, mon salaire mensuel est réglé, prime langue étrangère, l’anglais et le français, comprise. Sandwich au tofu le matin et nouilles chinoises au bouillon à midi donc. Je ne me plains pas trop, ma nana nous rattrape le soir : liseron d’eau nappé de fromage de crevette, fondu aux fruits de mer et autres filets de buffle truffés de vers de coco, miam-miam. Pas plus mal à un homme d’un certain âge, bien portant, cerf-voliste de surcroît, de se faire entretenir le soir par une jeune reine de la beauté. Mon pot. Je suis tombé dessus à l’entrée même de la Cage aux cerfs-volants, il y a deux ans, à la descente du car de Saigon. Coup de foudre réciproque, on n’en a pas fi ni avec notre lune de miel. Sauf que la Kim, elle pique de ces crises de jalousie chaque fois que mon élève est femelle U-cinquante. — Elle est venue se faire faire un massage le soir où elle s’est inscrite à la glisse, la Vénus. N’arrête de me tirer les vers du nez : — Mais mademoiselle Kim, ne me dites pas que vous ne savez pas où il habite. Ça fait quand même deux ans que vous deux travaillez ici, vous-même venez de me l’apprendre. Et patati et patata. Mais qu’est-ce que tu lui as fait ?, dis-moi ou je te crève les yeux.

Kim me laboure le torse de coups de poing, je la serre dans mes bras pour les amortir.

— Je te le dis, tu le feras sûrement.

Rompu à l’exercice, je m’aplatis contre elle pour contrer le redoublement de la volée. La pauvre, elle est en pleurs.

— Mais non, chérie, je plaisante. La preuve, c’est qu’elle ne sait même pas qu’on dort ici même dans notre cage. Allons, allons.

Je lui sèche les larmes. Elle me repousse d’une dernière bordée de tapes, déjà moins convaincantes : — Je te hais.

Ça va, la tempête a passé, quand Chimène dit qu’elle te hait, c’est bon.

— Je parie que c’est ta copine Yên qui t’a servi d’interprète. N’a-t-elle que ça à faire ? Ça m’apprend à lui apprendre l’anglais. Pas pour rien qu’elle se nomme “Salangane”, paraît que ces hirondelles de mer adorent jacasser. Les vrais passereaux, eux, ont leur raison, faire couler la salive qui cimente leurs nids d’algues.

Épuisée par sa crise de jalousie, Kim s’est allongée sur la natte de paille à côté du bol de nouilles que nous avons saucé à deux, tête contre tête. Nous mangeons et couchons sur cette natte dans un coin de l’entrepôt de cerfs-volants. Toit de feuille de cocotier, enceinte de treillage de bambou. Tout pour le touriste étranger. Le Viet, lui, ses dieux sont le béton et le plastique. Le toit de palme, c’est un attrape-nigaud à l’échelle de la Cage aux cerfs-volants, à l’échelle du pays. Il n’est pas assez incliné comme toit de paille pour marcher, loin s’en faut. La saison des pluies, quand le soir il ne reste plus que nous deux Kim et moi, nous sortons une aile de seize ou de vingt, l’attachons par ses embouts au treillage de bambou sous le toit bidon en guise de tente. Et dormons sur deux transats côte à côte au-dessus de la flotte. Notre nuptial îlot. Je ne dis “à l’échelle du pays” à la légère. L’Unesco vient de déclarer “La Musique de la cour de Huê” patrimoine mondial. Un professeur d’ethnologie musicale au musée du Trocadéro a fait le pèlerinage à ladite cour de Huê, s’en est cassé dépité. Il est retourné trouver le responsable lui poser des questions, genre qu’est-ce que tel ou tel instrument est venu foutre dans l’orchestre.

— Qu’est-ce que vous voulez que je fasse ? On m’a amené des fils à papa à caser.

Coupant court à son séjour dans la cité impériale, l’ethnologue musicien a gagné Muiné se mettre à la glisse. Avant de s’inscrire, il m’a sermonné, brandissant la guitare de location telle une massue :

— J’espère que vous faites mieux votre boulot ici.

Mon pays n’épargne personne qui le touche. Ngày Nay, le périodique officiel de l’Unesco-Vietnam, m’apprend que Kafka est un prix Nobel.

2

L’ÉTAT-MAJOR MULTINATIONAL

Le pauvre érudit, fervent, a nommé ces instruments, ces intrus à la cour de Huê, à l’âne musical que je suis. Ici devant la Cage, c’est la musique du vent, la mélodie de la mousson, l’orchestre éolien, mon gagne-riz. Lavant le bol de ramen au tuyau d’arrosage, je lève les yeux. Midi à l’horloge, quinze nœuds à l’anémomètre monté sur un poteau fiché dans le sable. Surplombant l’instrument du haut des leurs derrière, le fier drapeau Naish et la manche à vent. Bariolée de bandes rouges et blanches, la chaussette tronquée est calibrée pour hocher docilement le museau de part et d’autre de l’horizontal sur le coup des quinze nœuds : comme le citoyen devant le Parti. Le pavillon Naish, tête de mort sur fond rouge, claque avec la précision d’une horloge suisse. Bizarre, des motifs Naish, du drapeau rouge à tête de mort à l’aile Raven rouge et noir, exhalent un vague relent de Confédéré et de Nazi. Bleue à plusieurs tons sous le soleil de plomb, la mer est lacérée, jusqu’à l’horizon, de crêtes blanches, lamelles spumeuses que dépiaute de l’océan la mécanique mousson. Des moutons qui courent en phalanges serrées mais séparées, fouettées par-delà l’horizon, montant toutes à l’assaut dans une spartiate discipline, implacables dans la cécité, chassées devant comme par un omniprésent berger sifflant, orchestrées par plus puissant que César. Quinze nœuds, vent idoine pour l’apprentissage, léger pour la pratique. Un à un Custer l’Amerloque, Ké le Francouille, puis Tarass Boulba le Cosaque, rappliquent par la plage, courbés contre le vent de face, aile renversée à la traîne, tenue à même la main ventre en l’air, lignes enroulées sur la barre lovée contre le boudin d’attaque. De l’autre bras ils gesticulent, expliquant chacun à son élève pourquoi la voile est tombée à l’eau, comment faire pour ne pas piquer du nez au départ de la planche, les raisons pour lesquelles l’aile se casse de nouveau la gueule au redécollage de l’eau. Le temps passé à regagner la case de départ en remontant au vent à marche forcée est chronométré comme le reste, à quarante dollars l’heure. Ne jamais s’arrêter de baratiner. L’élève, planche sous le bras, courbé contre le vent, hoche de temps en temps la tête. D’épaisses couches de crème solaire leur peignent le visage à tous, leur donnent un air de clowns ou de Peaux-rouges sur le sentier de la guerre.

— Il n’est pas nécessaire qu’il navigue, il est indispensable qu’il soit content, m’a appris le grand cosaque à mes débuts. Ces trois-là, profs titularisés, prennent 40 % des quarante dollars l’heure que chacun enseigne. Plus un pourcentage des recettes communes qu’ils préfèrent garder secret. Ne me demande pas pourquoi on me révèle les 40 % et pas le reste. Un à un les maîtres couchent la voile sur la plage dos au soleil, échine au vent, la noient de sable à grands coups de pied, les disciples rangent la planche sur le râtelier, sortent de leur armure, on se donne rendez-vous pour l’après-midi.

— Un thé glaçons pour moi s’il te plaît, me lance le sénéchal Ké, tout en brandissant le tuyau d’arrosage dont il fait tournoyer le jet tous azimuts avant d’en viser de plein fouet ses deux collègues. Qu’il se met à doucher comme des cochons.

— Café glaçons glouglou coca s’il te glouglou, en profitent ses deux acolytes. Écrasés par le liquide marteau-pilon, ondulant de leur mieux la croupe à la musique mélo qu’ils ont mise sur les baffles, le couple américano-russe piquent un strip-tease de leurs harnais Dakine et short Billabong, se les pelant au ralenti de dessus leur string Arena rose fluo ocellé de vert phospho, les trois cavaliers du vent se passent le tuyau d’arrosage éclabousser les deux autres. Le Francouille concentre son tir sur l’entrejambe de l’un puis de l’autre, les forçant à se courber, à rentrer le bas-ventre. Couilles broyées, les deux cochons sont censés garder la posture du crucifié, harnais dans une main, short dans l’autre. Crucifiés à la croupe en saillie, aux pieds joints, comme pour contenir une vessie qui déborde. Au tour du cosaque d’éclabousser le Francouille, l’Amerloque parti ramener les serviettes. Formant cercle sur le pont de teck à l’ombre chiche du frangipanier, les trois athlètes se mettent à se sécher les uns les autres le dos, s’attardant voluptueusement sur le derrière :

— Hi ! hi ! tu me chatouillouillees ! Et paf ! une claque au cul pour terminer, pour envoyer chacun centrifuger en couinant : — Ouillouillouillee !

Ces trois-là, ils ne s’enculent pas à la ronde après la voile, je ne m’appelle pas Lâm.

Sur la natte de paille Kim s’est endormie dans son string noir, uniforme de masseuse à la Cage aux cerfs-volants. Par-dessus, le soleil filtrant à travers les bambous l’habille d’un pyjama de forçat, d’un pelage de zèbre. De ses mains est tombé le Journal d’un taulard, de l’oncle Hô, dont elle s’est servie pour s’éventer. Sur l’image de couverture, le même soleil filtré double les barreaux de la cellule de l’ombre du treillis de bambou. De la bouche bien-aimée, entrouverte, un mince filet de salive pend, comme d’une source de jouvence, comme des lèvres d’un bébé. Ce qui filtre des quinze nœuds de la plage lui caresse la peau satinée, en chasse la chaleur étouffante. “Dodo l’enfant do”, c’est tout ce que j’ai réussi à lui apprendre de la langue de Molière.

Teuf ! j’éteins vite la bouilloire électrique, que le sifflement ne réveille mon bébé. Prépare thé et café, empoigne un coca du frigo. Sors du coin bureau-cuisinette qui, lui, est abrité par un toit en tôle plastique à l’épreuve des intempéries.

— T’en es où avec Sylvie ? m’apostrophe Custer, tout en ajoutant du lait concentré sucré à son café glaçons. Il s’est nommé lui-même proviseur, c’est lui qui m’a appris à naviguer il y a deux ans. Comme ses deux collègues, il tient sa boisson l’auriculaire en l’air, tel un zizi au saut du lit.

— Nous allons entamer la neuvième heure cet aprèm’. Attaquer la planche. Sylvie a payé cash, en euro, le paquet complet de dix heures, le pognon est dans la caisse.

— Beau boulot. Elle repart quand la Sylvie ?

— Demain.

— Fais gaffe qu’on n’ait à rembourser les deux heures qui restent. T’as retenu quelque chose pour le cas où le vent tombe ?

— J’ai de la réserve, théorie et exercices au sol, mais deux heures…

— Espérons qu’Éole ne va pas nous laisser tomber alors, se mêle le sénéchal.

— Tu connais ta théorie au moins ?

— La théorie, je la connais mieux que vous trois réunis.

— Notre vioc de moniteur a droit à ses opinions, rapplique le cosaque.

— Ne laisse pour autant ta pouliche nous abîmer une autre aile.

— Ça arrive à tout le monde, maître, même au grand Tarass Boulba. Et quand je dis que je connais la théorie mieux que vous trois réunis, ce n’est pas une question d’opinion. Y a pas photo. Fastoche fait.

— Tu fais le malin, boy, tu ne m’as toujours pas appris si le cerf-volant fait un bon paratonnerre dans une tempête.

— Ça va, les gars, désamorce l’Amerloque.

— T’as retapé, boy, le Boxer 12 que la pouliche a planté dans le filao?

— Sylvie, proviseur. Ledit Boxer est de nouveau nickel. Par contre, la machine à coudre commence à foirer. Faudra que je l’emmène au docteur, ainsi que le ventilo. Probablement pas aujourd’hui.

— Je compte sur toi boy. T’as mangé ?

— Oui, merci patron.

— Elle est là Kim ?

— Elle fait la sieste mon général.

— Pourquoi ne mangez-vous jamais avec nous ? se mêle de nouveau le Francouille.

— C’est personnel ? et le Boulba.

— Le vent redouble patron, j’apprête le Yarga 7 pour Sylvie, on reprend à treize heures.

— Elle est déjà sortie en Yarga ?

— Sylvie est douée. Pas comme certain.

Le Francouille n’a pas bronché. Espèce de Nègre-Jaune, qu’il doit se dire. Il a beau donner des leçons, le cerf-volard plaque à peine le saut Pépère. Dommage que la glisse ne se pratique qu’en plein jour, je crois savoir comment m’y prendre pour le descendre en pleine mer, au moins ce bizut. Éole est venu à la rescousse. Je me tourne regagner l’entrepôt de matériel. J’ai du mal à me contrôler. Je lève le pied, il y aura du sang, de la cervelle. Tout n’est pas MacDo, pas encore. Certain plat se mange encore froid, mariné. Dans mon dos quelqu’un vient de lâcher taratata ! une caisse retentissante, je parie que c’est Son Excellence le sénéchal.

— Je vois que vous vous êtes vus dans mon dos, couine en fausset le Ricain, ça sonne et sent ramoné.

— Dans ton dos ?, repart du même ton de fausset, en dodelinant de la tête se payer celle de l’autre, Francouille-la-Tapette.

— On t’a invité pour le pot, il est vrai improvisé, enchaîne son complice russe, t’as dit que t’as déjà commandé au portable ton vendeur de cartes postales. Ton nouveau joujou, après le crieur de journaux ?

— Du filet mignon ce morveux des cartes postales. Je préfère quand même le colporteur de journaux. Je me demande ce qu’il est devenu.

— Tuân le flicard dit que le trousse-pet est porté disparu depuis plusieurs semaines. Paraît que le bachi-bouzouk à qui nous l’avons confié s’en est débarrassé la nuit même. Dieu seul sait ce qu’il lui a fait.

— Faut en parler au boscouille, remplacer le disparu. Ça fait un bout de temps, ça commence à me démanger du mâle pieu. Il me plaît, le vendeur de cartes postales.

Les événements ont pris une tournure telle, il y a quelques semaines, que j’en suis encore muet de stupeur. Ne marine son mets qui veut. Le sable commence à décoller de la plage, catapulté comme des chasseurs supersoniques d’un pont de porte-avions. Au mollet il mord, implacable comme moucherons, insinuations ou danois d’assaut. Le moulinet de l’anémomètre, ses quatre antennes paraboles miniatures tournant autour d’un axe vertical, n’est plus qu’un bloc noir s’éclaircissant vers les flancs. La manche à vent, elle, bondit comme un dragon réveillé d’un long sommeil, museau gonflé balayant tous azimuts comme si le seigneur des reptiles flairait la pucelle, fougueuse érection qu’aucune nymphe veloutée ne viendrait de sitôt assouvir. Prise comme un rat sur son poteau, prenant de plein fouet les baffes, tendant l’une puis l’autre joue comme certain, la tête de mort s’affole, grimace : comme le citoyen devant le Parti. Au-delà du rideau de sable qui se lève en pans vaporeux, flèches d’or qu’Éole nous décoche du large, les moutons marins cinglés par le vent, redressent la tête tels des chevaux au galop que le cavalier freine à mort par le mors. Des crinières d’argent fouettent l’air, l’eau bouillonne, la terre crépite. Une vingtaine de nœuds. Le paradis du cerf-voliste. Vingt nœuds, mais pas vingt-cinq : les tongs ne s’envolent pas encore du pont de teck, celles qui sont trempées sèchent en moins d’une minute. La trentaine de nœuds ? L’eau gicle du creux même des vagues, pas seulement des crêtes, il “neige” sur l’océan, jusqu’au cou : temps de sortir les voiles pilotes, les trois, quatre mètres, s’éclater dessous. Le cerf-volant, c’est comme le moi, plus c’est petit, mieux c’est. L’ego traîne son carcan comme l’obèse sa bonbonne. Je décroche le Yarga de sept mètres carrés d’une poutre de l’entrepôt, l’amène le dérouler sur la plage. Nous avons de la place à la Cage, je ne dégonfle que le boudin d’attaque, de loin le plus grand, avant de ranger les ailes. Je n’ai que cette chambre à air à regonfler, pas les boudins dorsaux. En une trentaine de coups de pompe, le cerf-volant se déploie, majestueux, turgescent tel un membre en érection. Le novice ne devine pas la puissance emmagasinée dans l’air pris, la mort éthérée qui s’y tapit comme une vengeance qui couve. Sylvie ne se ferait pas rembourser même si le vent tombait, je n’aurais qu’à quémander la faveur. Mais pourquoi le ferais-je ? Pour que ce trio d’enfoirés se remplissent la poche ?

3

LE PROPRIÉTAIRE ET LE RIPOU

Le trio d’enfoirés, américano-franco-russe, je l’appelle le Conseil de sécurité des Nations unies. La seule raison qu’on puisse imaginer pour que la section Immigration de la police leur renouvelle le visa de tourisme tous les trois mois. En la République socialiste du Vietnam, dont la Constitution proscrit tout parti politique autre que le PCV, le contrat de travail est rare, le syndicat rarissime, la sécurité sociale inconnue, l’école, même publique, payante, le crève-la-faim qui tombe malade, crève tranquille. Sur Muiné aucun indigène de ma connaissance ne bénéficie d’un contrat, la plupart ne savent ce que c’est. Le contrat d’embauche est réservé aux clandestins, aux représentants de l’ONU.

De la natte, à travers la claie de bambous, je les regarde manger, les travailleurs onusiens. Kim ayant l’habitude de se répandre en diagonale sur toute surface disponible, la propension des fluides d’occuper le maximum de place, je me serre dans un coin. Certains s’étalent sur la couche comme d’autres sur la page, qui se retrouvent avec des pavés à casser la tête à Chirac, Poutine et autres Bush. C’est à la tronche du chef qu’on reconnaît la tribu. Rien de neuf sous le soleil, les voyous mènent toujours la danse aux guignols. Je parie selle et bottes que les Français vont s’envoyer Sarko à l’avalanche anofellatiovaginale, par tous les trous. Adossé aux bambous auprès de sa chevelure de jais qui coule sur la natte en une traînée de lave noire, je pourrais prendre le pouls de ma souffrante à distance aux palpitations de sa jugulaire. Une salive fraîche s’est collectée dans le creux du cou, je me penche me délecter. Le soleil insistant, je ramasse le Journal de l’oncle Hô éventer la tête à mon enfant. Dehors sur le pont de teck sous le frangipanier aux fleurs de feu la table est ronde. Trois biftecks aussi épais que ma tronche. Une bouteille de Dalat, prétentieux pinard local. Des fibres de conversation chevauchent des fibres de vingt nœuds.

— Faut penser à passer l’IKO, mon cher Ké. Ça sert, si ce n’est que pour l’image.

— Sept cents dollars plus les frais, et il faut aller en Thaïlande, en Indonésie ou aux Philippines.

— L’école te prêtera ce qu’il te faut.

— On dirait que t’as peur, sénéchal. Pas de la théorie par hasard ?

— Ta gueule cosaque ! Vipère russe !

— Tu ne t’es pas fait virer de ta boîte en France hé Kékékette ?

— Et toi, ce n’est pas à Vladitoktok que t’as joué au juge hé Boubouboulbe ? Après avoir causé la mort d’un élève ?

— Je te le revaudrai, sale pédophile !

— Qui me cherche me trouve, pédé slave !

Approchant la quarantaine tous les deux, dont une moitié au moins de glisse nautique comme alpine, Custer et Boulba sont depuis longtemps diplômés de l’International Kiteboarding Organization. Le sénéchal, pas la trentaine lui, fait la glisse depuis un an, c’est moi qui la lui ai apprise. Il a fait escale à Muiné en chemin vers la Nouvelle-Zélande, où il compte se faire embaucher comme ingénieur. – En Nouvelle-Zélande, je serai forcé de me mettre à l’anglais, dit-il. Il ne mentionne plus la Nouvelle-Zélande. Son DEUG, il dit l’avoir passé à Rennes-Beaulieu. L’ingénieur ne sait pas que la marée retarde de cinquante minutes chaque jour, ni la raison. Les deux autres pas plus, le Ricain technicien, le Russe juge. Quel genre de technicien ou de juge, je n’ai jamais réussi à le savoir. L’IKO et l’université de Rennes, ça craint.

— Bonjour ! aux onusiens lance Tanguy, qui vient d’arriver, juste à temps pour désamorcer.

— Bonjour ! leur répondent-ils à l’unisson, au Tanguy et à son invité, le capitaine Tuân de la police municipale. Lequel se contente de hocher la tête leur rendre le salut.

— Veuillez nous excuser, nous ne voudrions vous déranger. Bon appétit !

— Je vous en prie, messieurs vénérables. Bon appétit à vous aussi !

— Mais nous causerons plus tard, n’est-ce pas ? arrive encore à glisser le Francouille en clignant de l’œil.

— Bien sûr, pervers, ricane le Tanguy, je crois savoir déjà de quoi.

Tanguy le propriétaire de la Cage aux cerfs-volants et l’officier de police s’assoient à l’autre table ronde, au-delà du frangipanier. L’ombre y est celle de la jungle, qui tombe à verse d’un badamier centenaire. Des feuilles de la taille, sinon du format, A4, serrées, se chevauchant, sur des branches tentaculaires. Une pieuvre de verdure, le badamier. L’arbre parasol par excellence, taillé pour le sable, le sel, la sécheresse. Nul autre ne serait digne de prêter son ombre à un Viet par soleil pareil. Se frayant mille passages à travers la luxuriante frondaison, Éole vient chanter dans les carillons juchés dans les branches, jouer, comme un orchestre de flûtes, dans les tubes de bambou suspendus, par batteries de quatre, aux demi-noix de coco polies comme des scalps de bonze. Le capitaine de police, la trentaine respirant les pots-de-vin, aussi joufflu et pansu que son hôte, garde sa casquette. Mongol de l’ère atomique, le Viet tient à son couvre-chef comme à son scooter, du dos duquel il saute coiffé dans son lit. L’uniforme du policier, d’un vert singulier, quelque part entre bouse de vache et crotte de cheval, de ce ton que prend sa diarrhée quand on a trop mangé de liseron d’eau, lui sied comme toge à César. Installé, Tanguy sort de son short de tennis une enveloppe qu’il tend au flicouille, lequel la fourre dans la poche de sa chemise, déjà pleine à craquer. Le bout en dépasse, blanc neige sur vert caca. C’est sûrement le premier du mois. La police perçoit son salaire avec un jour de retard, le premier. Soupesant le poids de ses poches bourrées en se balançant d’avant en arrière dans son siège, accompagnant la mélodie des carillons éoliens au-dessus de sa tête d’un doucereux

scalp de bonze je m’en fais une soupe aigre-douce

scalp de bonze reste aigre-doux des mois durant

la crapule de policier ne peut réprimer un imbu sourire de satisfaction.

— Entre le quinze et le vingt, il y aura descente de la brigade des mœurs de Phanthiêt. Je vous préciserai la date avant échéance.

Le Tanguy se contente de hocher la tête.

— Pour votre état-major, il me faudra, à mon grand regret, doubler les cautions de visa à partir du prochain trimestre. Leur séjour s’éternise, ça passe mal en haut.

— Mon état-major, vous voulez dire mon zoo.

Je ne sais lequel des deux oiseaux est le plus rare, un expatrié vietnamophone ou un flic viet qui parle une langue étrangère. En l’occurrence, c’est à Tanguy de fournir l’effort. Il se tourne vers l’ao dài de soie qui s’est pointée, commande en anglais :

— Deux steaks, s’il vous plaît. Un à la Tanguy, l’autre semelle. Et un Dalat.

— Blanc ou rouge, patron ?

Sous le coup décoché de ces yeux gris d’acier, sabrée, l’ao dài rebondit en arrière, comme contrée par un battant à ressort. En silence la jeune femme se tourne s’éloigner vers la cuisine, la vingtaine fraîche comme l’est à l’ombre la fleur du frangipanier, dont sa tunique décline le motif dans les deux variantes de l’espèce, blanc centré d’or et rouge flamme. Les longs pans de soie battent cadence aux vingt nœuds d’Éole contre ses talons chaussés d’escarpins, contre l’ample pantalon de satin blanc.

— Blanc ou rouge. Ces péquenots, quoi que ce soit qu’on essaie de leur faire entrer dans la tête, on prend sans faute dans l’œil un jet de pus.

Tuân le ripou se penche, sans pour autant baisser la voix :

— Paraît que le secrétaire général du Parti s’amène bientôt passer un week-end à Muiné. Faites attention, qu’il n’ait des visées sur la baie.

— J’ai entendu dire qu’il est bâtard à l’oncle Hô.

— Foutaise ! (Zyeutant autour de lui comme un voleur.) Mais vous êtes louf ou quoi ? (Grimaçant.) Chut !

— Quelle bande d’hypocrites vous êtes vous Viet de mes deux. L’Oncle a eu de la chance, d’avoir rendu l’âme à temps. La victoire en poche, ses compagnons d’armes, combattants de l’ombre devenus nouveaux riches, seraient parfaitement aptes à sodomiser le vioc.

Il s’en tape, le Tanguy. Il est Grenoblois. Abandonnant sa femme et ses deux filles aux crus du Drac et à la cruauté de l’homme, il a débarqué il y a quatre ans à Muiné, des nues, s’y la couler violente. A pris femme locale, saïgonnaise au moins, acheté ce bout de plage dont personne ne voulait, y a fondé le Chalet de bambou. Il ne pratique point la glisse, que le tennis – et encore –, est tombé un jour sur le général Custer ramenant son cerf-volant le long de la plage. C’est à la suite de cette rencontre fortuite au bord de l’eau que le Chalet de bambou devint la Cage aux cerfs-volants : Custer le flibustier des sept mers, filou-né, a vite fait de convaincre Tanguy le novice en affaires, que la glisse nautique s’avérera la voie du futur. Comme la loi dépouille l’étranger du droit à la propriété foncière, ce dernier est obligé de mettre l’empire au nom de sa conjointe indigène, une certaine Mme. Loan qu’on voit rarement à Muiné. Loan veut dire “Minois”, pas “Prêt” comme dans Prête-nom. Elle n’a pas trente ans, Mme. Loan, lui approche la soixantaine. Cela je ne le précise point moue aux lèvres, vu que ma dulcinée et moi, nous ne faisons guère mieux. Elle, pas dix-huit ans, moi presque cinquante. Hé, mon bol j’ai dit. Le Tanguy, lui, a sa façon de voir les choses, qu’il m’a exposée, parlant de son ménage à lui sans doute pour parler du mien, de la Cage et du Vietnam :

— Qui se fait avoir l’a mérité.

Sous la chaleur je commence à somnoler, adossé au treillage de bambou auprès de ma fiancée. Rien ne change sous le soleil de Muiné non plus. À défaut de chasser la lourdeur le grand Éole me souffle à l’oreille :

— Massage baby massage yes yes.

Yên, la collègue à Kim, rase le treillis de bambou, menant par la main un Blanc en slip de bain. Ils sont derrière moi, je les vois passer en ombres chinoises sur le sol. Que le client soit blanc, je le devine à la taille. Les yeux fermés, j’aurais eu raison statistiquement. Mené par la main, dont un ongle peint lui gratte doucement la paume, le Blanc suit, les yeux rivés sur les marmoréennes fesses tendues qui débordent généreusement du string noir, l’une après l’autre, en cadence. Précédé d’un bout de chemin par son débordement à lui, ombre chinoise dont la pointe effleure à chaque pas les dansantes rondeurs devant.

4

LE TROTTOIR

Quand, trente et un ans plus tôt, le char de poche nord-vietnamien, un PT-76 soviétique, défonça la grille du palais présidentiel de Saigon, en fin de matinée le 30 avril 1975, mes parents étaient déjà morts. Je ne le savais pas encore. Mon père, fantassin fantoche, venait de se faire muter à la garnison du pont de Saigon, l’accès principal à la capitale sudiste par le nord, qui plus est, l’entonnoir par lequel l’autoroute de Hanoi s’engouffre dans Saigon : la voie royale de la Libération. Paniquée, ma mère s’est éclipsée chercher à le rejoindre :

— Je retourne au marché, j’ai oublié les pousses de soja pour les crêpes, papa les adorent bien roulées dans ses galettes, j’ai le pressentiment qu’il ne va plus tarder. Tels furent ses derniers mots. Elle fut retrouvée à une vingtaine de mètres en deçà du pont, éclat d’obus. Mon père, à l’autre bout, balle. Ils ne se sont pas vus avant de mourir.

Ce matin du 30 avril je piochais encore Platon, Pascal et machins, j’espérais toujours, malgré le siège de Saigon par les troupes communistes, que le baccalauréat français se tiendrait au mois de mai, comme tous les ans. J’étais en section mathélèm’, alors dite “série C”, la dissertation philosophique était mon cauchemar. Au lycée Marie-Curie, où ma mère me maintenait contre vents et marées à coups d’une manche reprise par-ci, d’un ourlet de jean par-là. Car le salaire du simple troupier, c’est pour ses cigarettes et son savon. Je piaffais d’autant plus que l’année précédente, j’avais cartonné aux épreuves anticipées de français, sur Marguerite Duras en plus, illustre absente au programme. Il m’a fallu insister :

— Mme Duras est née à Giadinh, où moi j’habite.

Dès la rentrée de terminale le prof de français m’a repéré :

— Vous avez marqué le seul 14/20 en français anticipé de la cuvée 1974 à l’est de Suez.

— Et à l’ouest, madame ?

Elle ressemble à Juliette Binoche, le prof. Le bac n’eut jamais lieu cette année-là, ni depuis. Un de mes élèves de glisse, haut fonctionnaire de la rue de Grenelle, est venu négocier avec Hanoi une réintroduction, partielle, d’un programme français, naturellement financé à cent pourcent par la France, au lycée de ma jeunesse. Lequel a gardé l’illustre nom, et rien du savoir-faire. Je me suis esclaffé.

— Il y a maintenant des écoles internationales à Saigon, la communauté d’expatriés devenant de plus en plus nombreuse. Vous croyez qu’on laisse les enfants viet s’inscrire ? Ambassadeur du ministère de l’Éducation nationale, vous devez être au courant que l’école française bat le plein à Saigon, à l’école Colette pour étrangers. L’école qui amorce, aiguillonne la faculté innée de penser est interdite aux Viet comme les concessions étrangères le furent aux Chinois et aux chiens. Le joug étranger est un pique-nique à côté de l’impérialisme intestinal. Armée devant d’un internationalisme utopique, derrière d’un nationalisme populiste et obscurantiste, la tyrannie anale devient irréversible. L’opium du peuple a changé de pipe, le masque de bourreau.

Fils unique, j’habitais une studette à Giadinh, une banlieue de Saigon, avec mes parents, couchant et faisant mes devoirs de maison sur le divan du coin salon. À mes pieds sur le lino ma mère dessine dans les étoffes, à la lisse craie pourpre, ao dài et vestons, fait siffler son mètre ruban jaune comme un dompteur son fouet, brandit ses ciseaux dont le crissement sucré me fait ravaler la salive, avant de se mettre à coudre sur son antique Singer à pédalier mécanique. Dont le ronron berce ma sieste, la peuple de démons et autres pirates qu’il lance, chaque fois que maman, prise engagée, pompe sur le pédalier basculant, aux trousses de graciles vierges à travers bois et vaux.

Gamin, je lui grimpe dans le giron, m’intercale entre la magique couturière et sa magique machine. M’étant intronisé pépère, j’exige qu’elle me laisse piloter le tissu sur la plaque couvre griffes ; le guider vers la langue inégalement fourchue, recourbée comme celle d’une vipère, et dont l’éclat mat me fascine ; alimenter l’implacable aiguille dont la voracité aveugle, le picotement débile, me méduse.

— Gaffe à tes doigts mon p’tit prince !

Me désarçonnant du giron, maman se lève comme un soleil, se déshabille, enfile la soyeuse ao dài dont les longs pans volettent sous le ventilateur, mire sa création dans l’armoire à glace. — Alors, comment me trouves-tu, mon chef-d’œuvre ?

Et moi de me jeter à son cou le lui respirer, m’y enfouir la tête comme enfiévrée. Me débattant me dégager de son étreinte, de plus en plus éperdue, jouant au pédalo contre le vent, je lui saute du giron la peler de la tunique, que la sueur lui colle à la peau malgré le ventilo. Profitant de ma garde baissée sur la splendide soie irisée, maman se baisse me prendre à nouveau dans ses bras, et c’est sur le divan, la tête dorlotée par le coussin parfumé de ses seins, bercée par ce cœur qui ne bat plus que pour moi, que je me remets à rêver de démons et de pirates.

— Peux-tu enlever le soutien-gorge s’il te plaît maman ? Il me fait mal à l’oreille.

Ma mère a hérité l’appartement de ses parents. Mon père étant traître à la patrie, le bien me fut confisqué céans, sitôt Saigon libéré du joug étranger. Singer inclus, ainsi que la bicyclette de maman et celle qu’un pote du lycée venait de me donner avant d’être évacué. En quelques heures j’ai perdu mes parents et mon foyer. Je me retrouvai sur le trottoir, baluchon au dos, un morceau de pain et quelque monnaie dans la poche. Comme bagage pour m’en sortir, Platon et Duras dans la tête. Le compagnon d’armes de mon père, qui m’apprit mon double deuil, m’aida à récupérer les dépouilles, nous creusâmes côte à côte, nous mîmes mes parents en terre à l’ombre du pont de Saigon. Je cueillis des nénuphars qui flottaient fleurir le tertre frais. Soldat, mon père était rarement à la maison. Ma mère s’en flétrit. Ils ne se quitteraient plus maintenant. Le compagnon de mon père me laissa sur place. Soldat battu, il devait soit se constituer prisonnier de guerre, soit mettre les voiles. Il revint sur ses pas me fourrer dans la main le dernier billet de banque qui lui restât dans la poche, me promit de revenir me chercher dès que possible. Je restai planté sur mes parents.

Il s’appelle Phong, le compagnon d’armes de mon père. Le nom signifie “Vent”. Mon père le considérait comme un fils. D’un an mon aîné, il faisait aussi partie de l’équipe de natation du lycée Marie-Curie. Notre bahut n’étant pas équipé, nous nous entraînions au Cercle sportif saïgonnais. Après l’entraînement, nous rentrions souvent chez moi saucer les restes du déjeuner puis potasser, jouer aux échecs ou au scrabble, dévorer les Astérix, Barbe-Rouge, Blueberry, et autres Buck Danny empruntés au lycée. Recalé au bac de 74, Phong s’en retrouva du jour au lendemain appelé sous l’illicite drapeau. Au Sud Vietnam la seconde chance n’existe pas. On entre en onzième à l’âge de six ans, pas avant, et on a exactement douze ans pour décrocher son bac. Un seul faux pas en douze ans, nu de bachot à l’âge butoir de dix-huit ans, allez hop ! l’armée te jette dans ses rangs, que tu ne quittes qu’en fauteuil roulant ou en bière. Le professeur qui recale un candidat le condamne. Si tu es friqué, tu peux te faire faire un nouvel extrait d’acte de naissance pour reculer ton âge. Un cancre de copain à moi, il avait seize ans quand je l’ai connu, n’en avait plus que quinze deux ans plus tard. “À-quand-le-Berceau”, qu’il se faisait appeler au lycée. L’autre option est d’acheter son bac. Puis son admission à l’université, puis sa première année, et ainsi de suite. Après deux mois d’initiation à l’école des Sous-officiers de Thuduc, sergent d’infanterie – sergent pour avoir fait douze ans d’études (mais loupé le bachot) –, Phong fut affecté au peloton de mon père, qui le prit sous sa protection, le sergent bleu. Six semaines avant le pont de Saigon, détalant devant les bô dôi nord-vietnamiens, le sergent Phong s’est fait faucher par un éclat de mortier 60. Mon père est revenu sur ses pas le chercher, a pris une 7,62 mm Kalachnikov dans l’épaule, a quand même réussi à le ramener derrière les lignes.

M’ayant fait asseoir sur le divan, Phong m’apprend que mes parents ne sont plus, qu’ils n’ont pas souffert, et qu’il leur a lui-même fermé les yeux. Avant d’entrer dans les détails : – Tôt ce matin, il ne reste plus que notre peloton sur le pont. Le bataillon s’est effrité au fil des semaines devant le raz de marée nord-vietnamien, l’hémorragie s’est faite catastrophique le matin de l’apocalypse. Des quelque cinq cents hommes armés jusqu’aux dents, nous ne sommes plus que dix, qui ne pensent qu’à disparaître, dont la désertion massive autour a fini par achever le moral. Avant de se sauver, le dernier lieutenant nous a désignés pour rester descendre le drapeau et remettre les clés. Le drapeau jaune rayé de trois bandes rouges récupéré et plié selon le protocole, j’ai fait hisser à sa place un tee-shirt blanc. Puis ton père nous a suggéré de rentrer chacun chez soi, il restera accueillir l’ennemi, lui le doyen de l’unité. On n’attend que ça, tout le monde a filé sur-le-champ, sauf moi, je commande quand même le peloton. – Écoute, fiston, m’a-t-il dit en me passant le bras autour de l’épaule, il ne reste plus qu’à passer le commandement, le drapeau blanc est hissé. Qu’est-ce qui peut encore arriver ? Les fusils se sont tus, partout. Les détonations que tu entends nous parviennent des dépôts de munitions de Tân Son Nhut, elles vont durer un bout de temps. J’ai quand même survécu à quinze ans de guerre, ce ne serait pas maintenant. Vas-y, je demanderai à l’ennemi de me laisser rentrer voir ma femme et mon enfant avant d’aller me rendre au comité révolutionnaire de mon quartier. Ces troupes de choc, elles n’aiment pas s’encombrer de prisonniers. Celles-là sûrement, qui ont d’autres chats à fouetter que moi : le palais présidentiel, la station radio, l’aéroport de Tân