La Canne de Nietzsche - Philippe Spieser - E-Book

La Canne de Nietzsche E-Book

Philippe Spieser

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Beschreibung

Les meilleurs témoins des convulsions ou des rares bonheurs de l'Histoire sont, parfois, les objets les plus simples. Malheureusement, ils sont muets. Il faut alors les faire parler, sous la forme d'une prosopopée crédible. Ici, ce sont les mémoires de la canne de Nietzsche. On rappellera d'abord un fait historiquement avéré : l'Alpenstock du philosophe Nietzsche, à sa mort, a été léguée à sa soeur Elisabeth, qui peu de temps avant son propre décès, l'a elle-même laissée en héritage à Adolf Hitler. Qu'a-t-elle vu et retenu, cette canne éminente ? Et ensuite, que s'est-il passé, après l'enfer du bunker de Berlin ? On laissera le lecteur le découvrir, un destin prodigieux que seule l'imagination de l'auteur a voulu tracer. Quoiqu'il en soit, ce vulgaire Alpenstock, ce simple morceau de bois a vu défiler tout ce que le terrible XXème siècle compte de personnages démesurés dans tous les domaines. Rencontrez-les.

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Seitenzahl: 296

Veröffentlichungsjahr: 2026

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An Willibald Schliemann

Et à Alain, Lionel, Pascal…

Sommaire

Avertissement au lecteur

Années de bois et de papier

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Années de soie

1900-1935

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Années de feu, de fer et de sang

1935-1945

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Années de plomb

1945-…

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Epilogue

Avertissement au lecteur

Ami lecteur, sois patient. N’abandonne pas après quelques lignes trop vite lues. Tiens bon. Sois indulgent, inventif et rêveur. Pars d’une hypothèse a priori absurde et suis simplement la logique qui en découle, en philosophe ou en mathématicien, même si tu ne l’es pas. Je le reconnais, il est malaisé d’admettre qu’un objet puisse raconter une histoire. Accepter qu’un bout de bois puisse rapporter des faits, décrire des personnages et des situations, aller jusqu’à penser, ne va pas de soi. C’était jusqu’ici un privilège de bipèdes, parfois accordé, parcimonieusement, à quelques mammifères. Toutes les prosopopées ne sont pas admissibles, toutes les évocations rapportées par autre chose que des êtres vivants ne sont pas bonnes à écrire et moins encore à entendre. Les anthropomorphismes, quels qu’ils soient, peuvent déranger. Les amateurs de littérature rechignent à accepter les invraisemblances lestées par trop d’imagination, une qualité qui fait parfois défaut dans la littérature d’aujourd’hui. Mais qui ne se souvient des vers un peu mièvres, ânonnés au collège et que nos mémoires conservent longtemps après :

Chaumière où du foyer étincelait la flamme, Toit que le pèlerin aimait à voir fumer, Objets inanimés, avez-vous donc une âme Qui s’attache à notre âme et la force à penser ?

Lamartine pardonnera la substitution finale (penser au lieu d’aimer).

Il y a plus émouvant encore. Avec un peu d’effort, nous pouvons fredonner la chanson de Barbara qui tirerait des larmes à des pierres :

Dans ce vieux lit cassé, en bois de palissandre Que d'ombres enlacées, ont rêvé à s'attendre Les choses ont leurs secrets, les choses ont leurs légendes Mais les choses murmurent si nous savons entendre.

Admets donc ce que ta raison refuse d’instinct. Une chose qui parle, évoque ses souvenirs, cherche à comprendre les sentiments et les idées de ses possesseurs et de ceux qui les fréquentent, ça n’existe pas. Pas plus que des galaxies aux dimensions inimaginables, de minuscules puces de silicium contenant tout Balzac, des ordinateurs quantiques effectuant des milliards d’opérations simultanément, une intelligence artificielle susceptible de remplacer le travail de millions d’humains…tout cela est impossible, non ?

Il existe beaucoup d’exemples de réussites narratives indiscutables d’objets matériels que l’on fait parler. Ainsi, par exemple, la vie de la baronne Betty de Rothschild évoquée par Pierre Assouline. Les tableaux qui racontent leur vie ou pis, celle du personnage qu’ils représentent, qui racontent ce qu’ils voient et ce qu’ils entendent au gré des cimaises où on les accroche, au fil des époques qu’ils traversent et des vicissitudes de leur propriétaire, ça ne court pas les musées ni les murs de riches propriétés. On dirait vraiment que l’auteur a rencontré celle qui fut l’un des piliers majestueux, au physique et au moral, de l’une des illustres familles d’Europe. Il s’est certainement immobilisé de longues minutes devant le splendide portrait de la noble dame, peint en 1848 par Ingres. Elle incarnait la célèbre dynastie qui marqua le XIXème siècle par sa richesse, son influence politique et sa passion inassouvie des arts. Il lui a fait raconter toutes ses pensées et ses secrets, en ne la quittant pas du regard, admirant les yeux et le regard sérieux d’une couleur assez indéfinissable, du brun clair adouci de teintes de jade. Observant la main soutenant le visage délicat, index et pouce posés sur la gorge comme pour prendre le pouls d’une époque, il a réussi à retracer tout à la fois le parcours de la femme d’influence depuis sa naissance jusqu’à sa fin et les voyages du portrait la représentant.

Imagine le violon de Paganini fermement tenu par un jeune apprenti artiste, qu’il soit bon amateur ou un besogneux débutant. Ne penses-tu pas qu’il ressentira, avec plus ou moins de confusion et une intensité variable, un influx qui l’aidera à se prendre pour le diabolique violoniste italien, à calquer sa technique, à l’imiter afin de l’égaler, autant que possible ? Le Guarneri del Gesu du roi des violonistes lui susurrera par on ne sait quel fluide des inflexions, des gestes qui viendront du passé et l’aideront miraculeusement à progresser.

À l’appui de cette hypothèse, on convoquera volontiers certains ethnologues qui soupçonnent une âme baptisée « hau » présente au cœur même des dons ou des cadeaux échangés au sein des populations qu’ils étudient. Cette conception animiste du monde, ébranlant leurs certitudes rationnelles ou leur foi, les amène à penser que la chose reçue n’est jamais inerte ou passive, qu’elle irradie un peu de l’esprit du donneur : cédée par lui, elle est encore quelque chose de lui et elle a encore quelque chose de lui.

Un inanimé possède une très longue mémoire. Considère les arbres. Elle grave en eux le temps, météorologique ou physique. En effet, les cercles ou cernes annuels, ce que les spécialistes appellent « anneaux de croissance » la retiennent. On distingue ces anneaux sur les sections transversales des troncs lorsqu’ils sont sciés. Ils se forment chaque année et sont visibles grâce à la différence de coloration entre le bois d'été et le bois de printemps, beaucoup plus clair en couleur et en densité. Or, ces cernes sont d'autant plus marqués sous ces deux aspects que la saisonnalité du climat est forte, alternant étés caniculaires et hivers sibériens. On peut ainsi retracer sur une longue période la rigueur des cycles et en déduire la météorologie séculaire d’une région ou d’un pays.

La nature ne ment pas. Seuls les hommes mentent, par omission ou parce que, malmenés par elle, ils ne parviennent plus à comprendre les signes qu’elle leur envoie. Mais ils mentent surtout et d’abord d’une manière délibérée. La nature pour sa part, n’a pas de morale pas plus qu’elle n’a de droits, elle est. Elle n’est justiciable d’aucun attribut ou épithète qu’on accole à des préoccupations éthiques. Certaines bonnes âmes naïves la qualifient d’immorale, lorsque les petits faons se font dévorer par des fauves, les œufs du merle sont expulsés du nid par des geais, les lapins et les poules sont emportés par les oiseaux de proie ou les renards. Conclusion : les propos qu’on imagine tenus par un animal ou un objet ne se chargent donc jamais d’intentions malignes ou de stratégie politique, ils disent la vérité nue.

Demeure la nécessité d’un greffier qui transmette les réflexions de ce qui parle. Si ce scripteur instille inévitablement un peu de ses propres sentiments dans ce qu’il rapporte, l’ajout doit rester marginal. Là réside la supériorité des prosopopées sur les mémoires, les souvenirs ou les réflexions des hommes politiques qui ne tombent jamais le masque, même prétendument libérés de leurs préoccupations de carrière et de leurs ambitions électorales. On ne peut a priori supposer d’intention perverse, de mauvais dessein de la part de l’écrivain qui ne fait que transcrire ce qu’il comprend de l’objet de son intérêt. En le manipulant (une canne par exemple…) il a évidemment pu, si l’on peut dire, se faire un peu manipuler par tout ce qu’il transmet - sentiments, impressions, rêveries, pensées. Un auteur est, usuellement, un simple passeur, un rapporteur de mémoire, d’histoires et d’Histoire. Il peut y ajouter des détails, ces fruits croustillants ou blets de son imagination, cependant son intention est honnête. Il ne veut rien déformer, rien extrapoler, bien qu’inévitablement, il soit à l’origine d’erreurs d’interprétation. Les Italiens, au fameux « Traduttore, traditore » traducteur et traître, devraient ajouter « narratore - raconteur ».

Le lecteur doit alors charitablement pardonner à l’écrivain qui n’est jamais un vulgaire bonimenteur, un méprisable diseur de carabistouilles. Un écrivain dévoile, crée ou recrée. Celui qui a en main un roman, un essai, un conte, une fable, des nouvelles, doit partir d’un préjugé favorable, admettre le vraisemblable, faire semblant de croire un instant ce qu’on lui propose, accorder un peu de crédit au récit, sinon aucune littérature n’est possible. Pourquoi ? Parce que justement, la littérature, c’est le mentirvrai.

* *

*

Je ne suis qu’une canne, mais je suis celle de Nietzsche. Oui, de Friedrich Nietzsche lui-même. Il s’agit bien du philosophe célèbre et célébré, dont le nom, encore connu longtemps après sa mort, est un mélange de douceur et de dureté, un murmure de ruisseau finissant en un rictus chuintant. Je suis donc une canne unique, exceptionnelle, puisque j’ai appartenu à un homme d’exception. Il n’est pas question d’en tirer une quelconque gloriole, qu’il aurait jugée indigne et dangereuse même : il affirmait que la vanité blessée est la mère de toutes les tragédies. Et loin de moi l’idée même de vouloir participer, en quoi que ce soit, à la naissance d’une tragédie, ne serait-ce que parce que j’en ai vécue plus qu’à mon tour.

Je n’ai cité que le philosophe, quoique je n’aie pas été qu’à lui. Par la suite, j’ai été possédée par d’autres hommes. Et même par une femme, qu’il vaut mieux oublier encore un peu avant que d’en parler. Il faudra pourtant le faire puisqu’elle a joué un rôle important dans ce qui fut mon « existence ». Mes possesseurs ? Rien moins qu’Adolf Hitler puis, le collaborateur et serviteur d’un autre autocrate, rien moins que Joseph Staline. Vous rendez-vous compte ? On pourra dire « une belle brochette », un mot très juste s’agissant de leur goût partagé pour les enfoncements, les ruines, celles des âmes et des cœurs autant que celles des villes, les destructions et les crimes, les anéantissements de toutes sortes. Bref, des parrains terribles.

Si la diversité caractérise bien l’espèce humaine, je n’en ai rencontré pour ma part qu’un échantillon réduit, limité à son expression la plus impitoyable. J’ai été vraiment gâtée par mes propriétaires successifs sur le plan de la douceur, de l’équanimité et de la modération... Un écrivain français, Albert Camus, a affirmé qu’un homme, cela s’empêche. Eh bien, les miens ne se sont guère retenus, perdant par conséquent une part de leur statut d’homme. Leurs mains n’ont jamais tremblé, ils n’ont jamais hésité à condamner à la prison, à l’exil ou à la mort. À l’aune des règles morales, ils ne furent pas recommandables, quoiqu’ils fussent tous remarquables, au sens premier du terme. Ils se révélèrent exceptionnels, à l’aune de leur influence sur la marche du monde. On les a jugés abominables, démoniaques et cependant toujours éminents. Leurs contemporains en firent parfois des dieux, parfois des saints, jusqu’à ce que, devenus miraculeusement lucides ou décidé à rejoindre le camp des vainqueurs, eux-mêmes puis leurs descendants changèrent d’avis et les vouèrent aux gémonies. Quant à les juger, la tâche est malaisée : les sentences judiciaires ou morales sont toujours, en matière de recensions historiques, un point de vue exprimé par des triomphateurs et ne sont jamais à l’abri de la subjectivité. Le raisonnement qui aboutit à leur condamnation ne fut souvent que pseudo-juridique, il fut d’abord politique et militaire. Or mes maîtres successifs furent tous vaincus, par les armes, la maladie, ou simplement le temps alors que moi, constituée de bois mort depuis longtemps, je réussis le paradoxe d’être encore vivante…

Le pouvoir et les responsabilités de mes possesseurs me permettent d’affirmer, avec une boursouflure assumée et un manque d’humilité certain que, sur l’élégant arrondi de ma tête, j’ai porté durant des années un peu de la marche du monde. Bien malgré moi. Un monde désormais englouti depuis 1945, qui a cependant façonné celui d’aujourd’hui et dont je peux témoigner des soubresauts telluriques et violents. J’ai été un bâton, un sceptre, un soutien. Au sujet de cette dernière fonction, un détail étrange m’a frappée : mes propriétaires, puissants par leur pouvoir, furent tous petits par la taille. Existe-t-il une liaison entre les traits d’une personnalité, son autoritarisme et sa forte volonté d’une part et d’autre part sa taille ? Je suis bien placée pour savoir que les minuscules grands hommes que je servis furent des psychopathes narcissiques, des déséquilibrés, parfois sadiques et toujours rongés de perversions. Tous ces traits s’accentuaient avec l’âge. Même Friedrich ne fut pas épargné, à certains moments de sa vie, par ces démons qui eurent finalement raison de sa raison. Un philosophe français qu’il aimait à citer était d’avis que si le nez de Cléopâtre eût été plus court, toute la face de la terre en aurait été changée. À petites choses, grandes conséquences, et enchaînements fatals. Qu’eût dit Blaise Pascal des personnages qui me possédèrent ? Le destin de l’humanité eût été bel et bien changé si je n’avais rempli mon office et si je ne les avais soutenus sans faillir. Mon appui leur était nécessaire. Imaginez des hommes puissants, des dictateurs ou pire, des professeurs et des philosophes, tombés par terre, incapables de se relever, des pantins désarticulés avec leurs ficelles coupées. Ils perdraient leur dignité et leur autorité, le public rirait et se moqueraient d’eux. Imagine-t-on Hitler ou Staline se rompant le cou en descendant l’un de ces escaliers monumentaux qu’ils aimaient tant gravir afin de rejoindre une estrade, saltimbanques sinistres d’un Lido de Paris étendu aux dimensions du monde, s’écriant « l’ai-je bien descendu ? » - une phrase que leurs opposants résolus eussent reprise à leur compte, revolver à la main… Si, à l’époque, je les avais laissés tomber, à tous les sens du terme, tout, absolument tout dans la suite des événements, eût été différent. Il fallait bien, même abattus et défaits, qu’ils se tinssent debout. J’étais là pour ça puisque je plie peu. Je n’ai jamais rompu, comme tout chêne qui se respecte, contrairement à une absurde fable.

Je suis allemande de naissance, issue d’un arbre de la forêt bavaroise de Burghausen, et demeurée allemande des décennies. Puis, je fus aussi européenne, italienne, française et suissesse. Enfin, je fus aussi russe. Je suis donc restée européenne, quoiqu’avec ce dernier pays, seulement sur les bords, si l’on peut dire : la Russie n’est qu’un immense au-delà de l’okraïna, un débordement de l’antique Rus’, la frontière du Vieux Continent. Mais au fond, une canne n’a pas de drapeau, elle prend la nationalité de qui la possède : ne s’agit-il pas d’une supériorité sur les hommes ?

Je fus constituée à partir d’un chêne abattu, un soir d’orage, par un éclair. Se conjuguèrent pour présider à ma naissance la terre, l’eau, l’air et le feu, -les antiques briques du monde en quelque sorte. Aux yeux de Friedrich, philosophe pétri d’hellénisme et bon connaisseur d’Empédocle, il fallait bien que toutes ces substances concourussent à ma fabrication. Ce sont les éléments qui permettent de créer puis de faire fonctionner, au sein des instruments de musique, les bois et les vents. Et il aimait justement Mozart et sa « Flûte enchantée », née elle aussi selon le livret dans de cataclysmiques conditions.

Mon corps est étroit, banal, parcouru de nœuds rabotés qui n’arrêtent pas le doigt. Il est intact. Aucun de mes possesseurs n’eut la tentation de me briser, aucun feu ne m’approcha de trop près. J’ai pu résister à tous et à tout. À la tranquille langueur de la Suisse. À l’Italie et sa beauté paradisiaque, de la côte amalfitaine à la Sicile indolente. À la douceur de l’Allemagne, à sa violence terrifiante, à sa cruauté. Aux éclairs joyeux des projecteurs éblouissant Nuremberg. Ou à ceux, désespérés, d’apocalypse aveuglante, déchirant le ciel embrasé de Berlin. Aux défilés de triomphe, suivis toujours par les exodes de la déroute. Aux hurlements de la soldatesque déchaînée, ivre de folie meurtrière, de schnaps ou de vodka selon le sort des armes. À la sauvagerie de la Russie, parfois à son amabilité – non, finalement, je retire, il n’y a presque jamais d’amabilité en ce pays, sauf au fond des régions désertiques et inhabitées de Sibérie, où il n’y a que des animaux dits sauvages et guère d’êtres humains. Cependant j’ai pu trouver quelquefois avec mes maîtres la paix des taillis, la sérénité silencieuse des futaies et des forêts, ressentir la douceur apaisante des Alpes lorsqu’on me faisait frapper les pierres des sentiers de Sils Maria, de Positano, de Berchtesgaden, des fragments de paradis que l’homme aurait réussi, sans le secours des Dieux, à acclimater sur cette terre.

Je suis une canne dite à système, une canne ordinaire qu’on a dotée par la suite d’outils ou de fonctions diversement cachées dans ses extrémités : une épée, un poignard, une fiasque, une montre. Quoi qu’il en soit, « canne à système » est une expression amusante quand on sait à quel point Friedrich détestait précisément l’esprit de système. Mon corps se termine par un court embout d’acier effilé, à remplacer le cas échéant. Nietzsche a longtemps ignoré ce détail car, au moment de la transaction, le vendeur le lui avait tu. Il ne s’en aperçut que bien plus tard, quand il consentit à chausser ses lunettes. Je soutiens, mais je peux donc également entailler, blesser, molester ou meurtrir. J’équilibre, ou je transperce. Je soulage, ou je tue, s’il le faut. Suis-je crosse, suis-je seulement canne ? Comme il est dit dans la fable, suis-je oiseau, suis-je souris ? Suis-je comme les hommes, pleine de contradictions, tantôt bienveillante, canne qui soutient, tantôt malfaisante, canne qui punit ? Selon Pascal un philosophe profondément chrétien que Friedrich, inexplicablement, aimait beaucoup, les êtres animés ne sont ni anges ni bêtes, ils sont les deux à la fois. Cet esprit universel, rationnel et mystique, homme d’affaires mondain puis fou de Dieu, révéré par Friedrich qui eût pu être son plus rude contempteur, n’incarne-t-il pas une contradiction vivante incompréhensible pour qui s’arrête à la surface des choses et des Pensées ?

J’ai vécu plusieurs vies, au gré des heurs et malheurs de mes propriétaires, plusieurs périodes successives et contrastées, toutes pleines de bruit et de fureur. Je ne me suis pas ennuyée. Tout a commencé logiquement avec des années de bois et de papier. Il y eut ensuite la période de la soie, celle des robes et des foulards, des soirées distinguées, diplomatie et tasses de thé. Ensuite, j’ai traversé celle du fer, du feu et du sang ; enfin la dernière, faite d’une matière inconnue, comme l’est l’avenir, une matière lourde et malléable, celle de la boîte où je fus confinée, le plomb…

Mon témoignage est à ras de terre, c’est la bonne perspective pour dire des choses sensées. La seule qui permette ensuite de s’élever, la seule adoptée par les enfants et les chiens, qui ne sont pas les plus mauvais juges des adultes puisqu’ils font prévaloir l’innocence, l’intuition et la naïveté. Au sein de l’espèce animale, justement, on constate que le groupe ne laisse jamais le plus stupide ou le plus méchant le diriger. Il choisit celui qui parvient à un mélange subtil d’autorité, de rouerie, d’intelligence, de clémence, de rancune et de cruauté. Chez les hommes, la sélection est plus large, ils peuvent élire le pire d’entre eux. La politique, c’est la guerre policée, domestiquée, verbalisée entre des professionnels, puis exportée vers le reste de la société, c’est la continuation de la guerre par d’autres moyens, on sait la formule réversible.

Années de bois et de papier

1

Mars 1865. Au fond d’un sombre atelier encombré de planches, de chevrons, de mortaises, de morceaux de résine et de pots de colle, un grand établi m’a servi de berceau, un rabot affûté de forceps. Peu de gens ont une idée de ce qu’une canne subit pour être belle. Il faut souffrir pour être méritée. C’est aussi le lot des humains, des humaines surtout. De grands coups de polissage, un maquillage de verni, séchée sur une étagère, après avoir été passée au feu et à peine née, la voilà prête au mariage forcé.

Le visage de l’ébéniste est dissimulé sous une barbe anarchique, il a un crâne chauve, des yeux bleus fatigués derrière une paire de fines petites lunettes rondes, les dents jaunes ébréchées par le bois de la pipe qui ne le quitte pas. Quand il travaille, il est toujours précis, concentré, minutieux et de fait, il travaille tout le temps, tôt le matin jusque tard le soir. La fabrication de cannes n’est pour lui qu’une activité parmi d’autres - petits meubles, des pièces pour instruments de musique. Tout est maigre chez lui, y compris les revenus financiers.

Il m’a déposée dans un grand panier d’osier au milieu d’autres de ses créations. C’est une bonne place, un endroit agréable. Car de là, l’artisan peut jeter un coup d’œil sur la rue étroite de la vieille ville marchande et universitaire de Leipzig, siège d’une des plus anciennes universités germaniques et une capitale de la musique, une petite sœur sérieuse de Berlin un peu dévergondée. On peut distinguer la façade moyenâgeuse de la maison d’en face, avec ses encorbellements et ses poteaux corniers, ses sculptures de personnages grotesques et ses enseignes imagées et multicolores.

La ville fut, de tout temps, animée d’une jeunesse joyeuse et turbulente. Celle-ci fréquente assidûment les tavernes dispersées autour de la place du marché, proche des facultés de philosophie et de droit, à l’ombre de la vieille Bourse et de l’hôtel de ville. On en voit passer fréquemment, de ces joyeux drilles, qui se prennent pour des chevaliers du savoir. Certains arborent une triste figure puisque post bibendum animal triste est. Ils passent devant la vitrine de la maison, à toutes les heures du jour et de la nuit, en groupes ou solitaires, titubants ou pensifs, exubérants ou renfermés. Toute canne les espère pour possesseurs, ils lui font bénéficier de leur juvénile énergie.

Ceux qui nous choisissent, quand ils sont jeunes, sont souvent austères car, si on peux le dire ainsi, beaucoup d’entre eux sont déjà vieux. Ils adoptent le sérieux des retraités, des recrus d’honneurs, des installés. Mais ils sont plutôt rares. En revanche, la plupart de nos jeunes maîtres ont la démarche altière. Ils figurent en tête de liste des membres de leur Burschenschaft, ces associations d’étudiants dont ils ne manqueraient pour rien au monde les réunions alcoolisées et viriles. Seigneurs à particules si fiers de leurs noms à rallonge qu’ils n’ont eu que le bonheur d’hériter, leur mérite n’est pas grand. Ils sont le plus souvent élancés, glabres, athlétiques et arrogants. Ils ont les joues creuses, les pommettes saillantes et le menton haut, le verbe à la même altitude, parole impérieuse et crâne rasé, un peu à l’image de leur esprit qui n’envisage les études que comme la porte d’entrée au sein d’une société dont ils sont de toute façon par leur simple naissance, les élites et les régents. Ils sont pétris de l’orgueil retiré d’exploits héroïques ou douteux accomplis par leurs pères, ces derniers cambrés également par d’implacables certitudes, jarrets fermes, larges poitrines, bras puissants. Leurs mains fines et baguées d’armoiries font avec nous des moulinets, frappent d’estoc, pointent à l’épaule. Tous finissent immanquablement par graver leurs blasons en von et zu sur notre pommeau, c’est à peine s’il y a la place pour tous leurs titres. Quelle que soit l’issue du duel, ils en resteront toujours les vainqueurs.

Quant aux autres, les timides, les réfléchis, les pacifiques, ceux qui consacrent davantage d’énergie à des activités intellectuelles qu’à la gestion d’un patrimoine généralement réduit qui ne vaut pas le temps qu’on y consacre, seront professeurs, ou petits fonctionnaires, notaires, pharmaciens. Des métiers où règnent le calme, l’équilibre, la prudence - la canne les impose au monde, en impose et les pose socialement…

Combien de temps suis-je demeurée dans ma hotte ? J’ai remarqué au long de mes aventures que les hommes attendent souvent, et longtemps, si bien que toute vie n’est faite que de petites plages de plaisir, de douleurs, d’exaltations et de souffrances bordant des archipels d’attentes. Le départ s’effectua un beau matin, discrètement, sans adieux. Le tintement d’une clochette annonçant le visiteur, un « Guten Tag » banal et neutre ou un plus rare « Grüss Gott », catholique et bavarois, suivi d’une identique salutation en écho, quelques brefs essais de poids, de taille, de maniabilité… Un silence soudain, lorsque la main soupèse, touche, caresse. De rares mots échangés entre le père créateur et le père d’adoption. Quelques billets froissés qui passent d’une poche à une main, d’une main à une poche. Deux mains qui se serrent pour conclure. Enfin, sur moi, un geste résolu, un empoignement ferme, une adoption franche.

Je compris tout de suite qu’il était plutôt petit, étant moi-même assez courte et épaisse, par conséquent peu adaptée aux gabarits de grands jeunes gens, fins et déliés. L’harmonie immédiate avec les mensurations de nos futurs maîtres, la correspondance spontanée de nos tailles est la principale raison de leur choix. Je le sentis solide, râblé comme un lutteur, rivé sur de larges pieds bien plantés, calé sur la terre ferme, de la race des paysans. La main était un battoir, un outil à la fois fort et étonnamment mobile, un prolongement de sa stature musculeuse. Son bras était épais et tonique. Il l’a gardé longtemps ainsi jusqu’à ce que la maladie, beaucoup plus tard, l’affaiblisse puis le décharne. Friedrich avait quelque chose d’un taureau rétif, dégageant une force noueuse et têtue qui semblait s’être accumulée au bout de puissantes extrémités qui lui servaient à appréhender le monde.

Son regard épais était fascinant. Ni clair, ni bleu, il était aussi peu allemand que possible selon les canons qui furent en vigueur au milieu du siècle suivant. Car ses yeux, très expressifs, d’une fixité dérangeante, étaient deux billes d’anthracite enchâssées dans un écrin de tourmaline. Ses sourcils de jais, en touffes de poils hirsutes, étaient toujours en broussailles. Cela lui donnait un regard plein de questions, une prunelle de hibou ou de chouette. En un hommage involontaire au symbole même de la philosophie ? Ce serait trop beau, pas de conjectures hâtives.

Il eut toujours soin de peigner impeccablement sa crinière noire qui ne deviendra anarchique qu’à la fin de sa vie sans avoir eu le temps de blanchir. Lorsqu’il m’adopta, il arborait déjà une moustache qu’un plaisantin qualifia un jour de « gauloise », ce qui ne le fit pas du tout sourire. Il eût sans doute mieux accepté la remarque à la fin de sa vie, lorsque la latinité l’attira bien davantage qu’une lourde germanité désormais honnie. Cette pilosité drue, fournie, il la lissait souvent entre ses deux doigts, au demeurant assez agiles pour bien toucher le piano ou l’orgue, sur lesquels il fera toute sa vie des essais de composition assez maladroits. Ils étaient jugés « intéressants » aux dires de nombreux musiciens, sauf Wagner, qui haussait les épaules. La moustache deviendra, avec le temps, désordonnée, d’apparence sale, inchangée jusqu’à la fin de sa vie. Elle lui devint un panache, un emblème, mangeant son visage si bien que les imprécations ou les colères inarticulées dont il était devenu coutumier semblaient sortir autant d’elle que de sa bouche qu’il n’ouvrait plus qu’à peine. Elle finit par le faire reconnaître parmi ses pairs et au-delà, lorsque sa réputation de penseur grandit. Certains mauvais sujets affirmaient que sa philosophie n’aurait pas connu succès et célébrité s’il n’avait pas eu une « gueule », barrée par ce plumeau fourni. Plus tard, je retrouvai une partie de ces ressemblances physiques, moustaches et mèches identifiables entre toutes, chez Adolf - la référence s’impose ici, pour pénible qu’elle soit.

Bien qu’il eût seulement vingt et un ans, il était déjà engoncé dans une cassante raideur héritée de ses parents, strictement luthériens et strictement obtus, à ce qu’il rapportait lui-même à de rares confidents, avec peut-être pas mal de mauvaise foi sans jeu de mots. Son père, Karl-Ludwig Nietzsche, un pasteur de campagne mort quand son fils avait quatre ans, avait eu le temps d’imposer sur sa famille une camisole de rigorisme extrême et de brutalité impitoyable, y compris physique. Le fils, bien qu’il n’ait guère eu le temps de connaître son géniteur, ne tentera-t-il pas psychologiquement de s’affranchir ? Un jour, Friedrich confessa (un terme malheureux s’agissant de lui) à l’un de ses amis, Carl von Gersdorff :

- De l’éducation ? J’en ai eu une comme tout le monde, quoique je me sois fait plutôt moi-même. Cependant, il me manqua la direction d’une intelligence masculine. »

Il soulignait que son enfance fut choyée surtout par sa mère et sa sœur qui façonnèrent ses rapports complexes avec les femmes. S’y mêlaient élans, infidélités, enthousiasme, rejets et pour finir respect excessif. Le père, absent malgré lui, était un homme voué à une passion qui lui prenait son temps quand il ne préparait pas ses sermons : la lecture. Toutefois, il n’appartenait pas à la catégorie des lecteurs compulsifs, ceux qui se nourrissent de tous les ouvrages possibles, ne cessant ensuite de s’interroger, curieux de tout, armés de leur esprit critique construit justement grâce au temps passé à lire. Il était en vérité l’homme d’un seul et unique livre. Il y cherchait avec assiduité des réponses immédiates, claires, indiscutables, jamais la reformulation de questions intensément approfondies, le but honorable qu’un ouvrage incite normalement à atteindre : en effet, exception faite du journal local, il se plongeait exclusivement dans la Bible. Il ne la comprenait pas, n’en retenant que les commandements, les interdits et les malédictions vétérotestamentaires, négligeant les béatitudes, les encouragements à l’amour, à la pitié. En un mot, il ne réservait au doux Nouveau Testament que la portion congrue. Indifférent à l’exégèse, ennemi de toute herméneutique, il avait la foi minérale des petits-bourgeois prosaïques qui, paradoxalement, se rapproche de celle des mystiques catholiques espagnols, taiseux et glacés.

En août 1848, âgé d’à peine trente-cinq ans, ne disposant pas de canne, Karl- Ludwig fit une chute, sa tête heurta les marches de pierre d'un perron et mourut un an après dans un asile. Il était devenu fou, ou plutôt fut enfin reconnu comme tel, ce qu’il était, peut-être bien avant son accident. On se posa alors des questions sur l’hérédité et la filiation, plus tard, à la mort de son fils, perdu lui aussi dans un profond désordre mental.

La mère Franziska était tout aussi raide, corsetée par les mêmes principes. Elle était geignarde, s’apitoyant toujours mais jamais pour elle-même, exclusivement pour ses enfants Friedrich et Elisabeth. Obéissante en toute chose, elle était castratrice, déséquilibrée, trop aimante à l’égard de sa progéniture, prévenante, maladroite dans son amour désordonné, exerçant une influence tenace jusqu’à la mort de son garçon. Son souhait ardent était qu’il devînt pasteur, au nom d’une tradition embrassée par la lignée des mâles depuis trois générations. Or, au fil du temps, Friedrich finit par rejeter avec violence tout ce qui évoquait la religion chrétienne. En réponse destinée à la blesser, il lui opposa longtemps son désir de devenir compositeur, projet qui horrifia la sévère veuve, ennemie de tous ceux qui prétendaient faire d’un art, quel qu’il soit, leur profession. Après qu’il l’eut longtemps éloignée de lui, Franziska redevint très présente à la fin, le couvant sous son aile, au fur et à mesure qu’il s’enfonçait au plus profond de la nuit de son esprit.

Quant à la sœur, …plus tard… Il y a des figures qu’on n’évoque pas sans ressentiment et les mauvais souvenirs qu’on ne peut congédier, au risque d’être injuste puisqu’ils occultent les bons. Il me faudra être honnête - sur ce plan-là, les objets valent bien les hommes.

2

On ne devient pas Nietzsche sans y avoir travaillé durement. On ne devient pas Nietzsche non plus par hasard. Il posait du reste lui-même la question : comment devient-on ce que l’on est ? L’adulte est le fils de l’homme, tout penseur est toujours un enfant studieux continué.

Friedrich fut d’abord élève au sein d’un établissement réputé de la ville de Pforta. Cette école régionale, rapidement élevée au rang d’Académie ducale puis royale, était un véritable internat d’excellence, sise dans une ancienne Abbaye cistercienne à Schulpforte en Saxe-Anhalt. Devant ses amis, il évoquait souvent cette période qu’il prétendait haïr, ce qui était paradoxal. Il s’y était en effet vigoureusement et rigoureusement construit. Sans doute ne serait-il pas devenu ce qu’il devint sans cet exigeant apprentissage. Les élèves les plus doués de Saxe y étaient admis, indépendamment des ressources de leur famille. Très jeune, il avait démontré des dispositions qui justifiaient cette récompense octroyée par des autorités soucieuses de fabriquer de fidèles élites indéfectiblement dévouées et attachées au régime, quelle que soit leur origine sociale. Il y reçut une éducation sévère. L’instruction y était approfondie, embrassant de nombreuses disciplines qu’il étudia avec application : philosophie, langues étrangères, littérature, poésie, mathématiques. Novalis et Fichte y avaient peiné avant lui. Il estimait souhaitable et possible qu’un peu de leur génie se diffusât dans l’air qu’il respirait ou par les fibres du bois du banc qui avait accueilli leurs derrières.

Vilain petit cygne au milieu de canetons ordinaires, il y détesta ses congénères qui le lui rendaient bien puisqu’il réussissait brillamment. J’ai ressenti dans ma chair de bois les conséquences d’une anecdote avérée, attestée par plusieurs de ses condisciples. Lorsqu’il se saisit de moi la toute première fois, j’ai perçu de très légères irrégularités dans sa paume. Encore collégien, il avait eu une discussion à propos de l'histoire de Mucius Scævola, rapportée par plusieurs historiens de l’Antiquité. Ce héros du début de la République romaine qui avait sacrifié sa main afin de prouver son courage et sa détermination. Les camarades de Nietzsche la tenaient pour une légende absurde : personne selon eux ne pouvant faire preuve d’une telle folie, celle de plonger sa main au milieu d’un brasier allumé. Friedrich attrapa alors un morceau de charbon brûlant et le tint devant les yeux de ses camarades effrayés ou ébahis. Heureusement, les conséquences furent minimes. Il cicatrisa rapidement, son geste n’avait pas duré assez longtemps pour le blesser durablement.

Les enfants et les adolescents sont la plupart du temps impitoyables, parfois odieux avec leurs professeurs, en englobant dans cette détestation les établissements d’enseignement, c’est-à-dire où on les élève – une question de vertige sans doute. Pourtant, Friedrich n’éprouva pas, en apparence, ce sentiment de révolte, classique à l’adolescence. Il le fit, adulte, passer dans sa philosophie. Il n’avait pas quinze ans lorsqu’il décida, sagement, de visiter Iéna et Weimar et leurs monuments. C’est aussi à ce moment qu’il commença à écrire lettres, récits mythologiques et philosophiques, s’improvisa rédacteur en chef d’un journal et enfin s’intéressa avec passion, selon les professeurs, à plusieurs enseignements destinés à des jeunes gens plus âgés – histoire, philosophie, mathématiques, latin et grec.

Les années passent, marquées par la discipline sévère de l’internat. On ne le bride pas, le laissant dévorer tous les livres, les classiques surtout et, au premier chef, Schiller et Hölderlin. Sa libido n’est pas contrainte, elle se réduisait encore à cette époque à une libido sciendi. Quant à l’autre libido, il verrait plus tard. Pour l’instant, elle le laisse en paix. C’est dans ce « pseudo-enfer » (selon lui) qu’il commença sérieusement à pratiquer la musique, après en avoir appréhendé la théorie. Il parvint à improviser au piano, provoquant l'admiration des rares camarades qui resteront ses amis jusqu’au bout…