La Chambre blanche - Mark Milliand - E-Book

La Chambre blanche E-Book

Mark Milliand

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Beschreibung

Portraits croisés d'âmes torturées

Une orpheline blessée par la vie dont le rapport au corps est plus que complexe. Un enfant tortionnaire qui apprend à masquer ses pulsions et à se fondre dans la foule. Deux parcours qui se répondent et se frôlent, entre le désespoir et l’horreur.
Le personnage de François, tueur affectueux, et de sa matrice de bois dans laquelle il berce inlassablement ses victimes, n’a pas fini de vous hanter.
Marc Milliand, par petites touches, vous fait entrer dans la tête de ses personnages, jusqu’à éprouver la faille, la douleur, la folie. Un livre qui remue le ventre, de ceux que l'on ne quitte pas facilement.

Un roman fort troublant qui ne trouve d’équivalent que dans la littérature américaine et nordique. Frissons garantis !

EXTRAIT

Tout ne fait qu’empirer. Progressivement. Par vagues. Un long crescendo. Les périodes de rémission de plus en plus rares. La boucle des ceintures de plus en plus lourde. Huit mois pour glisser vers le plus sombre. Jusqu’à l’absence de choix, le réflexe de survie, ce soir où il s’en prend à Alexandra. Son visage d’enfant tuméfié, la lèvre fendue, le sang. La tête qui cogne contre le mur. Alexandra qui ne bouge plus. Et le fer à repasser, à portée de main. Gérard tombe, lentement, sans bruit, sur le tapis. Le sang commence à couler, les clefs de la voiture, l’argent dans l’armoire de la cuisine. Alexandra dans ses bras, qui respire, les yeux ouverts mais vides, la coucher sur la banquette arrière, les papiers, retourner prendre les papiers, tout son corps tremble, Gérard ne bouge pas, le sang sur le tapis, partir, les clefs refusent de rentrer dans le contact, crier, pleurer. Puis elle respire, la voiture démarre. Rouler, droit devant elle, traverser la nuit, jusqu’à ce que le corps se calme, qu’il fasse jour, qu’elle puisse dormir enfin.

CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE

Au fil des pages rythmées en binaire que l'auteur propose, le lecteur ne peut que se laisser accrocher, voire époustoufler, par ces destinées humaines, tellement humaines... - Blog Fattorius

À PROPOS DE L'AUTEUR

Marc Milliand, avenant trentenaire, enseigne la guitare et se transforme en implacable sondeur d’âmes lorsqu’il prend la plume.
Trois ans après le remarqué Première à droite après l’Éden, Marc Milliand enrichit la collection NOIRE de Cousu Mouche de cette Chambre blanche.

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Seitenzahl: 276

Veröffentlichungsjahr: 2017

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À mon frère,à notre enfance bienheureuse et partagée…

Dans un monde où la vie rejoint si bien la vie, où les fleurs dans le lit même du vent se mêlent aux fleurs, où le cygne connaît tous les cygnes, les hommes seuls bâtissent leur solitude.

Je renonce donc peu à peu au soleil. Je renonce aux grandes surfaces dorées (...). Je renonce aux repères qui m’eussent guidé. Je renonce aux profils des montagnes sur le ciel (...). J’entre dans la nuit.

Terre des hommes, Antoine de Saint-Exupéry

Faites vos jeux

Il a toujours eu peur du noir. Il fait sombre, il est vingt heures, on est jeudi. Des nuages bas, à lécher les clochers. Mais pas de clocher, pas d’église, juste une rue, des immeubles. Bêtes, moches, en béton, les uns derrière les autres. On ne marche pas toujours pour aller quelque part. Mais François si. Il rentre chez lui. Parce qu’il est vingt heures. Parce que le magasin ferme à dix-neuf heures trente, et que le temps de finir sa caisse, d’échanger quelques mots avec les collègues… Pourtant, il est payé comme s’il finissait à dix-neuf heures trente. Même s’il ne peut pas. Il a bien essayé, au début, parce qu’on lui disait que c’était possible. Normalement, il devrait être encore en vie. Le responsable du personnel leur avait expliqué, à Pauline et à lui. L’ordre des choses. Les derniers clients, compter, recompter, la sacoche, les billets d’abord, puis les pièces. Ils disent dix-neuf heures trente pour ne pas les payer plus. Tout le monde le sait. Il lui a donné à manger hier au soir. Il doit y avoir quelqu’un qui écrit les textes, qui élabore le mensonge. Le responsable du personnel n’est personne, il ne choisit ni les mots ni l’intonation. Aucun pouvoir. Il n’aurait pas dû couper le bras. Il y a le directeur du magasin, le responsable du personnel au niveau régional, des directives nationales, des comptes rendus, des stages, des théories, des influences, des réflexions, un PDG, des actionnaires, une boîte, possédée par une autre boîte, des poupées russes, des empilements de responsabilités, verticales, horizontales, des jeux de pouvoir, des modes, des tendances, des amitiés, des décisions, prises derrière un bureau, un verre, une escort-girl. Et personne ne dit rien, tout le monde espère, attend, un peu plus, un peu mieux. Une pyramide qui se perd dans les nuages. Le pouvoir. Il respirait un peu mieux ce matin.

Dix-neuf heures trente, voilà la théorie. À affirmer avec sourire et fermeté. Un challenge. Les bons le peuvent, les autres… Mais vous faites partie des bons, bien sûr ! C’est pour ça qu’on vous a choisis comme « hôtesses de caisse ». Euphémismes. Personne n’y croit. Une couche de plus. Caissier, voilà la place qu’ils m’ont donnée. Dix-neuf heures trente. Vous n’y arriverez peut-être pas au début, mais vous verrez, avec l’expérience, c’est possible ! Plus personne n’écoute. Du baratin de clochard qui traverse une mauvaise passe, juste besoin d’un euro pour prendre une douche et retrouver du boulot. Quatre ans et demi et déjà la fin approche, il le craint. Le bras. Il n’aurait peut-être pas dû. Mais qui donc écrit les textes ? Même le SDF sait que pour vendre sa misère il doit apprendre à la présenter. Un univers de pubs, d’emballage, des tonnes de messages partout. Plus personne ne fait attention. Respirer. Il faut que l’objet continue de respirer.

Avant il était au rayon boucherie. Puis il en a eu marre de la viande morte. Couper, découper, emballer, peser. On parle autour, on vit autour, mais c’est toujours de la viande morte. Anatomique. Il faut qu’il respire. Il n’a pas encore fini. Il est mieux à la caisse. Il n’aurait pas pensé, il avait peur des gens, du flux. En fait c’est une masse, anonyme, les uns derrière les autres, ils n’existent pas. Bonjour, sourire, les articles, le prix, sourire, vous avez la carte du magasin ? sourire, votre mode de paiement ? merci, sourire, au revoir. Un texte écrit. Simple. Court. Trop de bruit, trop de gens, trop de lumière. On est seul, au calme. Ils passent, gris, comme des immeubles vus d’un train. Trop de messages, de stimuli, ça crée du silence. On n’entend plus, ne voit plus, on est bien. Dix-neuf heures trente, c’est un mensonge. Il faut faire semblant d’y croire, autre mensonge. Mais la paie est là. L’oppression est limitée dans le temps. Ce pouvoir aveugle, sans but. La liberté s’achète à coup de travail. La vraie vie commence après, quand on pose l’uniforme.

Et bien sûr qu’il ne finit pas à dix-neuf heures trente. Mais à vingt heures il est dans la rue, il prend sa voiture. À vingt heure trente il est chez lui. Libre.

Première donne

1

Le bruit des talons, le galbe du mollet, la finesse de la cheville. La veste qui accentue le creux de la taille, la forme des fesses qui se dessine discrètement sous le tissu de la jupe. Le rythme des pas sur le bitume, cette mélodie de la rue, le regard des hommes. Pas facile d’être une belle femme. Ne pas courber le dos. Assumer. Le globe généreux des seins, la jalousie des autres femmes, la lourdeur des regards.

Enfant elle était plutôt quelconque. Intelligente, mignonne, mais sans plus. Fille unique, une mère très belle, un père jaloux. Petit, musculeux, de type latin. Toujours inquiet, questionnant. Doutant des réponses, questionnant encore. Et la mère s’excuse, essaie d’expliquer, de justifier, entre dans le jeu. La confiance qui s’érode. Elle ne peut pas contrôler le regard des hommes sur elle. Ses cheveux bruns, lisses, naturellement volumineux. Ses formes généreuses, révélées par ces tenues sexy qui se portaient dans les années soixante-dix. S’habiller moins bien. Mais il ne veut pas, il aime la mettre en spectacle, la sortir. Il est fier de sa femme. Elle reprend confiance, se détend, boit quelques verres. Elle sourit, elle est flattée par les attentions, les regards. Mais il ne tient pas. Il revoit les scènes, la nuit, dans sa tête. Le regard des autres hommes, l’envie, les gestes. Il déforme, imagine. Puis il craque, il crie, il insulte. Des mots forts, vulgaires, qui s’impriment dans la tête de la petite fille. La mère pleure, se recroqueville, s’efface à nouveau.

Et le jeu recommence. Il lui offre une robe, des chaussures, des dessous brodés. Il la regarde, il est fier, elle est heureuse. Cette fois ce sont des amis invités à la maison. Il a bien vu son petit jeu, ses regards entendus, cette façon de rire à chaque fois que Pierre disait quelque chose. C’est avec Pierre, c’est bien ça, hein ? Et comme par hasard tu es dans la cuisine quand il est aux toilettes. Tu ne vas quand même pas me dire qu’il faut dix minutes pour mettre un rôti dans un plat, non ? Et moi qui te fais des cadeaux… Quelle salope tu fais ! T’as eu le temps de lui faire une petite pipe dans le couloir ? Je ne serais pas vulgaire si tu ne te comportais pas comme la dernière des putes ! T’as pas eu le temps de le finir, c’est pour ça que tu pleures ? T’attends demain matin, que je parte au boulot, pour qu’il vienne te prendre à quatre pattes ?

Toutes ces images sorties de sa tête. Fantasmes, positions, scènes érotiques... Ce soir-là, c’est la première fois qu’il frappe sa femme. La petite Alexandra a deux ans et demi. Encore neuf ans de vie commune avant l’accident.

Le visage tuméfié, l’épaule disloquée, une dizaine de fois. Des plaies multiples dans la bouche, moins au début, parce qu’il frappait avec la main ouverte. Une cheville foulée en tombant dans l’escalier, de nombreux bleus, surtout au poignet et au cou. La lèvre qui s’est ouverte plusieurs fois, les yeux cerclés de noir, deux côtes cassées – une chute sur la table basse du salon. Et le mobilier, les chaises fracassées contre le mur, la tapisserie déchirée, la télé éclatée sur le sol, le canapé éventré à coups de couteaux. Ce soir-là elle a vraiment eu peur. Le couteau dans sa main. Depuis, elle a toujours essayé d’éloigner son mari de la cuisine quand il avait ses crises. À la fin, il n’utilisait presque plus que sa ceinture. Le côté lanière d’abord.

Les réconciliations, les pleurs, les remords, les cadeaux. Maintenir les apparences, s’occuper d’Alexandra, cacher les bleus quand elle l’amène à l’école. Les cycles tournent de plus en plus vite, les bons moments sont de plus en plus rares. La peur augmente. Mais on s’habitue à la peur. À la souffrance aussi. Elle cherche le bon maquillage, celui qui paraît le plus naturel, des foulards, des lunettes noires, des cols montants. Recouvrir. Dissimuler. Elle essaie de préserver sa fille, l’innocence, chercher des explications. Elle passe plus de temps à se justifier qu’à faire face à la réalité. Toutes ces heures passées à construire des mensonges. Toute cette énergie. Elle n’a plus le temps. Chercher. Réfléchir. Des solutions. Pas le temps. Avancer, tenir encore un peu. Sa fille. La pureté de l’enfance. Les joues rondes, tendres, fraîches. Toujours un peu d’espoir, quelque part. Un sourire d’Alexandra. Un avenir possible, s’accrocher, attendre. Puis la dégradation, de plus en plus forte, violente, inexorable. Les mots, l’humiliation, la souffrance du corps. Ne plus oser sortir, commander la nourriture par téléphone, recevoir les cartons dans le hall sombre de l’entrée. Ne plus aller chez le gynécologue. De moins en moins de lumière. Ne pas montrer sa peau, son corps, les meurtrissures. Rester dans la voiture quand elle l’amène à l’école. Les vitres teintées.

L’institutrice qui veut lui parler, un soir. Et elle qui reste dans la voiture, entrouvre à peine la vitre. L’envie de pleurer, d’exploser. Vous êtes sûre que tout va bien ? Vous savez, il y a des gens qui peuvent vous aider, des associations, des avocats… Le comportement de votre fille s’en ressent de plus en plus en classe, elle ne parle plus, elle s’isole, n’écoute plus. La panique, l’envie de confesser. Se défendre, cacher, camoufler. Oui, oui, je sais, c’est ma faute, j’ai été très malade, et son père a eu de grandes difficultés au travail, vous savez, avec ce maudit choc pétrolier, la peur du licenciement… Elle entend sa propre voix, le manque de conviction. La peur dans son ventre, la réaction de Gérard si l’école appelle à la maison. Excusez-moi, mais je n’ai pas pu m’empêcher de remarquer votre lèvre… Ça ? Oui, je suis désolée, cet herpès est vraiment dégoûtant… C’est le stress… Mon eczéma aussi ne fait qu’empirer, j’en ai plein le cou. C’est bien simple : je n’ose bientôt plus sortir ! Ha, ha, ha ! Rire un peu, dédramatiser, il faut que l’instit y croie, ou qu’au moins elle ait des doutes. Qu’elle doute assez pour ne rien faire. Bien sûr que nous serons là pour le spectacle de fin d’année, Gérard ne voudrait rater ça pour rien au monde ! Vous verrez, tout devrait s’arranger dans les semaines qui suivent, c’est juste cette tendance que j’ai à toujours angoisser pour un rien… D’ailleurs c’est vrai que Gérard va mieux, ça lui fait du bien ces réunions syndicales, il finit la soirée avec ses collègues. Si seulement il pouvait avoir une aventure, je suis sûre que ça l’aiderait à se détendre. Il me ferait moins mal au lit. Mon mari a vraiment été formidable ces derniers mois, vous savez, et on sort bientôt la tête de l’eau ! J’ai bien fait de me garer à l’ombre. Je suis sûre qu’elle a beau se tordre dans tous les sens, elle ne peut quasiment rien voir. Mais non, pas le moins du monde, c’est très gentil à vous de vous inquiéter. Mon dermato m’a déjà donné toutes sortes de traitements. Allez au revoir !

Elle démarre. L’institutrice n’est plus qu’une image dans le rétroviseur, qui s’éloigne. Elle a vraiment cru qu’elle allait craquer. Les gens dévoués, ceux qui lui veulent du bien… c’est souvent le plus dur à gérer. Ça va ma petite chérie ? Tu as entendu ce qu’a dit ta professeur ? On va faire tes devoirs ensemble ce soir, d’accord ? Mais il faut absolument que tu me promettes de faire des efforts à l’école. Tu as vu comment ça se passe sinon. Ce n’est pas trop te demander, il faut juste discuter un peu avec tes camarades, rigoler, jouer avec elles à la récréation… On en a déjà parlé. Si tu aimais vraiment ta maman tu le ferais. Il faut que tu m’aides un peu ma chérie. Je sais bien que tu es encore petite pour comprendre, mais je te promets que ça commence comme ça, et puis ils envoient des gens dans les familles, qui vont critiquer ton papa, ça va le rendre furieux, et pour finir ils vont vouloir nous séparer. Et après on serait tous très malheureux. Lexou, tu m’écoutes ? Tu promets à maman que tu vas faire un effort ? Fais-moi un sourire mon cœur. Voilà, c’est comme ça que les gens veulent te voir, tu es toute mignonne quand tu souris. Tu veux bien sourire un peu plus pour ta maman ? Surtout à l’école, d’accord ? Tu verras, tout va s’arranger, je te promets.

Et tout s’arrange en effet. Ils invitent même ses copains syndicalistes à venir manger un soir. Il lui achète une robe verte pour l’occasion, avec des chaussures à talons hauts et des lanières qui s’enroulent délicatement autour des chevilles. Elle est magnifique, elle cuisine à merveille, tous les copains le regardent avec envie et respect, c’est une excellente soirée. Ils refont le monde jusqu’à deux heures du matin, ils parlent fort, elle est partie se coucher après avoir fait la vaisselle. Quand il vient la rejoindre, elle fait semblant de dormir, il sent l’alcool fort et le cigare. Il s’endort tout de suite. Elle est soulagée. Ils ont fait l’amour quatre jours auparavant, elle a encore mal.

Déjà quinze jours qu’il a cette odeur de femme sur lui. La même odeur, elle en jurerait. A priori c’est plus qu’une simple coucherie. Elle n’ose encore rien espérer. Mais les derniers bleus finissent de disparaître, ils parlent même de partir en vacances cet été. Elle croit comprendre qu’il s’agit de la secrétaire du syndicat. Gérard parle d’elle ouvertement, se croyant indéchiffrable. Elle a vingt-deux ans, elle est très engagée politiquement. Ça fait du bien de voir des jeunes comme ça ! Une fille formidable ! Mais il en entend des vertes et des pas mûres à son sujet. Il paraît qu’elle loue des cassettes pornos. Elle aurait même un vibromasseur, tu te rends compte ? Cette nouvelle génération… Bon, on ne peut être sûr de rien, évidemment… Mais tout de même, il l’avait entendu dire par un ami syndicaliste qui avait le même âge qu’elle, et qui écoutait les mêmes groupes de rock, bref, qui la connaissait bien. Car, évidemment, elle n’aurait jamais osé en parler directement avec lui, vu leur différence d’âge. Sans compter qu’il ne la connaît presque pas, finalement. Mais quand même, il croit bien que c’est possible. Tu te rends compte un peu du changement de mœurs que ça implique ? On ne sait pas quoi en penser, hein ? En tout cas ça fait chaud au cœur de voir que ces jeunes ont gardé le goût du combat social, on n’aura jamais trop de sang neuf pour changer cette maudite société !

Il revient la semaine d’après avec la pochette de Highway to Hell sous le bras et il passe la soirée à écouter le vinyle. C’est important de se tenir au courant de toute cette nouvelle musique ! Lui qui ne jurait que par Ferré et Barbara… Elle le trouve plutôt amusant, elle essaie d’écouter ses justifications avec la plus grande conviction. L’aventure dure presque cinq mois. Période de bonheur et de détente pour la famille. Pas la moindre cystite, il ne la sodomise que trois ou quatre fois, et il la frappe un soir, mais avec la main ouverte, comme au début. Et pas une seule fois avec la ceinture. Elle retourne chercher Alexandra à l’entrée de l’école, elle montre son visage avec ostentation, Gérard vient au spectacle de fin d’année, et ils descendent dans le Sud en voiture avec une cassette de Supertramp que Gérard vient d’acheter. Il remonte la deuxième semaine pour travailler (et pour écouter un peu d’AC/DC), elle profite à fond de la plage, elle n’a pas de bleus à cacher, elle bichonne sa petite Lexou, est-ce que je ne t’avais pas dit que tout finirait par s’arranger ?

On dit parfois que la mémoire ne retient que le pire. Alexandra garde pourtant un souvenir très précis de cette période. L’impression d’avoir une famille normale. Papa qui fait des blagues, Maman qui rigole, Maman qui est belle. La mémoire retient surtout ce qui est rare, ce qui sort de l’ordinaire. Cinq mois. Puis Gérard revient un soir avec tous les traits du visage tirés vers le bas. Il ne dit rien. Le visage d’Alexandra se referme, lentement, avec résignation. L’intelligence de l’enfance. Elle sait que tout va reprendre. Avant de se coucher, Gérard pique une crise dans la salle de bains, balaie tous les produits d’un revers de la main. Maman reste figée, mais il ne s’en prendra pas à elle. Pas ce soir.

Tout ne fait qu’empirer. Progressivement. Par vagues. Un long crescendo. Les périodes de rémission de plus en plus rares. La boucle des ceintures de plus en plus lourde. Huit mois pour glisser vers le plus sombre. Jusqu’à l’absence de choix, le réflexe de survie, ce soir où il s’en prend à Alexandra. Son visage d’enfant tuméfié, la lèvre fendue, le sang. La tête qui cogne contre le mur. Alexandra qui ne bouge plus. Et le fer à repasser, à portée de main. Gérard tombe, lentement, sans bruit, sur le tapis. Le sang commence à couler, les clefs de la voiture, l’argent dans l’armoire de la cuisine. Alexandra dans ses bras, qui respire, les yeux ouverts mais vides, la coucher sur la banquette arrière, les papiers, retourner prendre les papiers, tout son corps tremble, Gérard ne bouge pas, le sang sur le tapis, partir, les clefs refusent de rentrer dans le contact, crier, pleurer. Puis elle respire, la voiture démarre. Rouler, droit devant elle, traverser la nuit, jusqu’à ce que le corps se calme, qu’il fasse jour, qu’elle puisse dormir enfin.

2

Les oiseaux d’abord, parce qu’ils volent. Il devait avoir neuf ou dix ans, enfant solitaire, s’adressant plus souvent aux arbres, aux insectes, qu’aux humains qui l’entourent. La première chose à apprendre, c’est la capture. Faire descendre l’oiseau du ciel, l’enfermer dans la cage. Il a toujours été patient, silencieux, discret. Tout dépend de l’objet convoité, bien sûr. Mais, quoi que l’on entreprenne, il est rare que l’on y arrive du premier coup. La valeur de l’expérience. L’humanité en quête de savoir. Essayer, échouer, réfléchir, essayer encore. Savoir prendre son temps. Tirer les leçons de l’échec, peaufiner, se perfectionner. L’apprentissage est un processus.

La capture n’est pas en soi le plus intéressant, mais c’est la première étape, nécessaire. Une mauvaise technique peut engendrer une détérioration de l’objet, atténuer la valeur de l’expérience. Mais surtout, il faut veiller à ne pas compromettre la discrétion. Le secret. La liberté d’agir à sa guise, à l’abri des regards, des oreilles importunes. Savoir se tenir à l’écart. Se méfier. La curiosité de la foule. Et le jugement, juste derrière.

Les oiseaux, donc.

La première fois a une valeur pédagogique. Plus que d’enseigner une technique, elle apprend la méthode, la voie à suivre. Elle ouvre le chemin.

Il glane quelques renseignements autour de lui, son père et ses amis chasseurs. Collets, différents systèmes à détente. Objets vulgaires, utilisés dans le but de tuer, de capturer coûte que coûte. Des objets sourds, qui refusent d’écouter ses prières, qui ne veulent rien entendre. Cous brisés, pattes arrachées, du sang partout, des oiseaux morts ou mourants. Les premiers mois sont difficiles. Une certaine émotion à chaque fois que François se rappelle ses premiers pas, son désespoir d’enfant face à l’échec. Il a souvent fondu en larmes devant ces corps abîmés, meurtris avant même qu’il ait pu les approcher. La science des adultes qui l’environnent est décevante. Leurs gros doigts de paysans, d’ouvriers, leur haleine imbibée d’alcool, leurs finalités strictement matérielles, chasser, tuer, manger.

Puis il essaie avec des grilles, des filets. Il récupère du matériel à droite à gauche, qu’il entrepose au creux d’un rocher, dans la forêt. Il ne veut pas être vu. Il imagine différents appâts, différentes techniques pour que la grille se referme, des trous dans le sol, des ficelles, des bâtons en équilibre. Il y passe des heures. Son enthousiasme renaît. L’espoir. Il parle aux grilles, il en caresse le métal, leur explique le but, la finalité. Mais les oiseaux se débattent, finissent par se blesser eux-mêmes. Une aile en sang, des plumes arrachées. Toujours la même vulgarité. Triviale. Épaisse. Aucune satisfaction.

La lecture s’avère d’un secours inattendu. Dans un magazine pour enfant, sous la rubrique « L’ami des animaux », il tombe sur un article expliquant la construction d’un nichoir. Petite maison en bois, construite à base de planches et de clous. Quelque chose tourne dans sa tête, qu’il n’arrive pas à saisir. Un picotement dans tout son corps. Quelque chose à comprendre. Puis il se réveille au milieu de la nuit, un large sourire illuminant son visage. Bien sûr, il ne peut pas encore mettre les mots sur ce qu’il appellera, bien des années plus tard, sa « révélation ». Mais il n’a pas besoin de mots, la prescience de l’enfance le guide, lui dicte la solution. Simple, connue de tous, acceptée par tous, discrète. Un prétexte. Un faux-semblant. Une image à superposer. Couvrir la vérité, lui donner la forme voulue. Se cacher au grand jour, comme le prestidigitateur. Savoir montrer quelque chose, rester dans le cadre, pour ne pas nourrir la curiosité. Respecter les convenances. Le mensonge est une politesse.

L’ami des animaux. Tout le monde s’attendrit devant un enfant qui construit un nichoir pour protéger les oiseaux. Dans la société du prêt-à-porter, il faut trouver la forme la plus proche, la taille grossièrement appropriée, et la revêtir. L’habit que tout le monde verra. Un pion de plus sur les trottoirs de nos villes, invisible.

Tout fonctionne. Ses parents lui achètent le matériel nécessaire, son père lui apprend les rudiments de la menuiserie, scier une planche, se servir d’un étau, les différents clous. Évidemment il est brutal dans son enseignement, comme toujours, et fier de lui. François sait qu’il ne doit pas s’adresser aux objets, alors il a pris l’habitude de marmonner. Il remue à peine les lèvres pour saluer l’étau le matin, pour demander à la scie de faire une coupe nette. Parfois il lui suffit d’une caresse discrète, en pensant très fort aux mots dans sa tête, pour que le clou comprenne ce que François attend de lui. Et maintenant les nichoirs avancent et François opère au grand jour. Le père se sent proche de son fils parce qu’il lui transmet son savoir, la mère est touchée par la sensibilité de son enfant, et même les voisins – qui en général se méfient de cet enfant solitaire – admirent ses maisons d’oiseaux et le citent en exemple aux gamins du village. Quelque chose à raconter sur la place du marché, au bistrot, une phrase à écrire dans la lettre mensuelle aux grands-parents, une photo dans l’album familial. Ne pas laisser de blancs. L’innommé fait peur. Maquiller. Savoir quoi montrer, afficher. Et agir, calmement, au vu de tous.

L’approche de la proie le fascine. Il n’essaie pas de décrocher les oiseaux du ciel. Il ne chasse pas, n’effraie pas, ne court pas après. Bien au contraire, il charme sa victime, il lui parle, l’attire, la protège. Il lui donne ce qu’elle veut. Un refuge, un abri, du confort. Il respecte sa liberté. Il la laisse venir à lui. Il crée l’environnement favorable, et laisse la victime se désigner d’elle-même. Les deux premiers nichoirs resteront dans le jardin, derrière la maison, que tout le monde puisse voir. Comme il est attentionné. Comme il prend soin des oiseaux. Il les observe d’ailleurs avec une réelle passion, s’approcher à tâtons, s’approprier petit à petit la maison. Il imagine plusieurs systèmes pour refermer le nichoir, emprisonner l’oiseau. Mais les nichoirs sont dans le jardin, à la vue de tous. Alors il attend. Et il apprend. Au-delà de tout ce qu’il avait pu imaginer. S’extirper de ce mode coercitif et brutal qui l’entoure.

Il se rend compte qu’il peut gagner la confiance de l’oiseau. Le temps. Tout semble s’arranger avec le temps. Il peut s’approcher. Certains lui montent sur l’épaule, viennent manger les graines dans sa main, écoutent la douceur de sa voix. François se laisse bercer par l’attente. Il retient son geste.

Et la nuit, en fixant le plafond de sa chambre, il imagine la liberté à venir. La certitude de l’assouvissement. Il prend son temps. Se délecte.

3

Alexandra se réveille sur la banquette arrière. Le goût du sang dans sa bouche. L’odeur du cuir. Elle est dans la voiture de Papa, mais c’est Maman qui conduit. Papa va être furieux, il ne laisse jamais personne conduire sa voiture. C’est une Mercedes. Elle est blanche avec des sièges en cuir marron, et elle brille parce qu’il la nettoie tous les week-ends. Et parfois il l’emmène avec lui le dimanche, il lui montre les forêts et les montagnes. Il connaît les chemins, le nom des oiseaux et des arbres. Il lui paie une glace sur la place d’un village, et lui dit que la voiture est la meilleure amie de l’homme, et que si elle était un garçon elle comprendrait. Mais elle comprend très bien. Elle aime cette voiture, ces après-midi seule avec lui. Ses mains rugueuses sur ses joues d’enfant, sa barbe qui pique. Son papa couché sur le sol, le sang sur le tapis, les cheveux collés sur le fer à repasser. Ce qu’elle préfère c’est la glace à la fraise. Banane aussi c’est bon, mais c’est rare qu’on en trouve. Papa dit que c’est parce qu’on n’est pas en Afrique, et que pourtant c’est pas les Arabes qui manquent, et puis il rigole. Elle rit aussi, parce qu’elle aime le rire de son père, ses dents toutes blanches et bien alignées. La bouche de son père, entrouverte, la tête collée au tapis.

Maman, j’ai mal à la tête. Il est où Papa ? Mais elle n’écoute pas, elle pleure, elle parle toute seule, les mains crispées sur le volant. Les feux de quelques voitures, un peu de lune qui éclaire la campagne, le bruit rassurant du moteur. Cette douleur à l’arrière du crâne, et la lèvre, ouverte et gonflée. Elle caresse la plaie avec sa langue. Sa mère ne lui paie jamais de glace, elle ne l’emmène jamais faire une promenade. Elle veut toujours qu’elle joue à l’intérieur. Maman, pourquoi tu conduis la voiture de Papa ? Elle le sait bien pourtant, que Papa n’aime pas ça. Il va être furieux. Et quand il est furieux il ne la prend pas avec lui le dimanche. Sa petite main dans la main forte de son père, des bottes au pied, à marcher dans les bois. Il lui montre les buissons et les traces des animaux, les fruits sauvages, ceux qui sont toxiques et ceux que l’on peut manger. Le sens des rivières, le cycle de la vie et des saisons, le nom des poissons. Il imite le chant des oiseaux et les oiseaux lui répondent, et alors ils discutent et il leur dit que sa fille s’appelle Alexandra, et ils lui répondent qu’ils la trouvent très mignonne et qu’il a bien de la chance d’avoir une petite fille aussi gentille. Elle aimerait bien qu’il puisse aussi parler avec les poissons, mais c’est pas possible parce qu’ils ont de l’eau dans la bouche. Comme elle insistait, un jour il a plongé sa tête dans l’eau de la rivière, elle ne pouvait pas comprendre ce qu’il disait mais c’était drôle parce que ça faisait des bulles, et il est ressorti avec les cheveux tout mouillés et il rigolait et l’eau coulait dans son cou et il a dit que les poissons aussi trouvaient qu’elle était très mignonne, et que c’était la plus belle de la forêt dans sa petite robe blanche. Et il lui a demandé si elle aimait bien la robe qu’il lui avait achetée, et elle a dit que c’était la plus belle robe du monde mais qu’elle avait peur qu’il prenne froid avec ses cheveux tout mouillés. Mais il ne pouvait pas prendre froid si elle lui donnait un bisou alors elle lui en a donné au moins cinq, et elle avait les joues toutes mouillées et il a remis son chapeau en disant qu’il ne pourrait plus tomber malade pendant les cinq prochaines années, et sa robe était sale mais c’était pas grave car bientôt il lui en achèterait une nouvelle, parce que les princesses doivent toujours avoir de nouvelles robes. Et il l’a prise dans ses bras, il l’a ramenée à la voiture, et elle s’est endormie bercée par l’odeur du cuir et le bruit du moteur. Elle n’avait jamais peur quand papa conduisait.

Alexandra aimerait bien savoir où elles vont, et pourquoi elles partent en week-end alors qu’hier c’était lundi, et pourquoi Papa reste à la maison. Mais à chaque fois, c’est comme si elle répondait à une autre question, alors Alexandra se tait, et ça ne la dérange pas. Elle a l’habitude de ne rien dire. Les images reviennent, Papa sur le tapis, avec du sang qui lui sort de la tête, mais si ça se trouve c’était un rêve. Elle n’est plus sûre. Maman s’arrête dans une station essence, il y a de la lumière partout, même si on est au milieu de la nuit et qu’il n’y a personne. C’est étrange, tout ce vide éclairé, et ce monsieur derrière une vitre, qui prend les billets. Maman dit qu’il faut qu’Alexandra fasse pipi, même si elle n’a pas envie, et puis elle prend un deuxième café à la machine parce qu’elle en a bien besoin. Alexandra est trop petite pour boire du café, mais de toute façon une fois elle a goûté et elle n’a pas trouvé ça bon. Par contre elle aime bien l’odeur, ça sent comme Papa le matin quand il l’embrasse avant de partir travailler. Et Maman est retournée voir le monsieur derrière la vitre et elle a acheté des cigarettes, et alors Alexandra a commencé à avoir peur.

Dans la voiture, Maman insiste pour qu’elle mette sa ceinture, alors qu’Alexandra aimerait bien s’allonger et dormir, et puis c’est pas juste, parce que maman ne met pas la sienne. Alexandra demande si elles vont bientôt arriver, et Maman lui répond qu’elle l’aime très fort, et qu’elle aurait dû faire ça depuis longtemps. Et quand Alexandra demande si elles vont chez tante Irène, Maman lui dit qu’elle a bien fait de prendre son nounours. Pourtant, ça fait longtemps qu’Alexandra ne joue plus avec. Elle espère qu’elles ne vont pas chez tata Irène, parce qu’elle est méchante et qu’elle dit toujours du mal de papa. Et elle a quatre enfants mais Alexandra ne les aime pas, même si elle devrait parce que ce sont des cousins germains.

Et puis il se met à pleuvoir et l’essuie-glace grince sur le pare-brise et Maman allume une cigarette, là, dans la voiture de Papa. Alors Alexandra comprend que les choses ne seront plus jamais pareilles.

Parfois Maman ne sait pas quand Papa va devenir méchant. Même si elle guette toujours son visage, ses rictus, ses intonations. Mais sa mère a la peur qui est dans le ventre, et ça se voit parce que ses mains se mettent à trembler, et Papa n’aime pas ça, alors il commence à souffler fort et Maman continue de parler, avec la peur qui grandit et qu’elle n’arrive plus à la contrôler, et elle parle encore plus et elle essaie de sourire, alors qu’avec Papa, ce qu’il faut, c’est savoir se taire, savoir arrêter. Ce n’est pas trop compliqué. Il faut saisir le moment. Mais souvent Maman ne comprend pas, et elle se met à bégayer, la voix qui tremble. Et la nuque de Papa qui devient raide, son silence. Alexandra disparaît, s’efface à l’intérieur de sa tête, et Papa lui dit de monter dans sa chambre. Les cris que Maman essaie d’étouffer, le bruit des meubles, la voix de son père qui éclate dans la maison, tous ces mots qu’elle n’est pas censée entendre. Et après c’est le plus long, le plus éprouvant. Le silence dans la maison. L’attente. Mais maintenant elle prévoit, elle se prépare. Elle sait. Qu’il n’y aura pas de repas, qu’il ne faut pas bouger. Elle retient son souffle. Elle garde toujours quelques biscuits au fond de l’armoire, cachés dans un carton. Et elle les mange pendant le silence, et rien à boire, surtout ne pas boire, ne pas aller faire pipi, ne pas ouvrir de porte, ne pas faire de bruit, attendre le matin.

La fumée dans la voiture, les larmes dans les yeux de sa mère, la nuit partout, la pluie, les yeux qui brillent dans la nuit, un coup de volant, et la voiture qui part, qui glisse. Cette sensation surprenante de légèreté, d’apesanteur. Le détachement. Et puis le choc, le poids qui revient.