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Le quotidien est rarement anodin et les cauchemars ont une furieuse tendance à devenir réalité...
POUR PUBLIC AVERTI.
Première à droite après l’Éden, premier roman de Marc Milliand et deuxième ouvrage de la collection noire de Cousu Mouche, frappe direct au plexus. Une ambiance savamment malsaine, des angoisses qui finissent toujours par se réaliser, Marc Milliand ne ménage pas son lecteur et décrit avec une certaine délectation les âmes en version perverse, les fantasmes frelatés, les obsessions dangereuses…
Marc Milliand orchestre de main de maître une danse angoissante, dont vous ne ressortirez pas indemnes !
EXTRAIT
Quand il referme la porte, il laisse un corps nu de femme sur le plancher. Désarticulé. Deux lourdes larmes qui hésitent à tomber, les oreilles qui bourdonnent, un grondement sourd. Les phrases interdites, celles qu’elle n’osait pas penser, elle les a dites aussi, le sang dans sa bouche. L’envers du tabou, l’autre côté de la tache, elle est allé au bout. Épuisée. Repue. Elle n’avait jamais joui avec autant de force, elle le sait. Ron aussi le sait. Il reviendra samedi prochain.
CE QU'EN PENSE LA CRITIQUE
Un écrivain à retenir, donc ! Et un ouvrage d'excellente facture... bonne lecture ! -
Blog Fattorius
À PROPOS DE L'AUTEUR
Né en 1974,
Marc Milliand est musicien, enseignant, lecteur et dévoreur d'écrans (petits ou grands).
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Seitenzahl: 156
Veröffentlichungsjahr: 2017
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Merci… à l’amour de mes parents, à la constance de mes amis, à la patience de ma bien-aimée, à la bienveillance avisée de mes éditeurs.
La vie n’est ni simple ni complexe, ni claire ni obscure, ni contradictoire ni cohérente. Elle est. Le langage seul l’ordonne ou la complique, l’éclaire ou l’obscurcit, la diversifie ou l’assemble.
Antoine de Saint-Exupéry"Citadelle"
« C’est pas gênant, qu’elle ait la gueule écrasée, face de crapaud. Y suffit de la foutre à quatre pattes. Tu t’en fous de la gueule, tu te concentres sur le cul, c’est le cul que tu baises ! »
Sandra avait toujours été une jolie petite fille. Vers l’âge de douze ans, ses seins avaient commencé à pousser, son corps à prendre des formes, elle trouvait ça plutôt amusant. Elle était devenue une belle femme. Elle s’intéressait à tout, elle aimait lire, elle était gourmande de vie, et sa vie était douce. Son premier amour était un grand garçon charmant et timide, ils restèrent deux ans ensemble. Ils sont toujours amis. À dix-huit ans, après un bac facilement réussi, elle partit faire le tour du monde. Elle rencontra Nat au Pakistan, perfectionna son anglais et son espagnol, remplit ses yeux et ses poumons d’un infini de souvenirs, puis décida d’être architecte. Elle avait beaucoup d’amies, quelques très bons amis aussi. Nat lui présenta Gladys, Sandra aussi la prit sous son aile. Elle flirtait avec quelques hommes, de beaux hommes, toujours de beaux hommes, bien bâtis. Elle savait tirer du plaisir de son corps, elle savait en donner aussi. Un jour elle s’engagerait, mais elle n’était pas pressée. Elle avait vingt-deux ans le jour de l’accident. Elle était en vélo. La voiture la fit tomber sans trop de dommages, mais une moto valdingua par-dessus le capot et lui retomba sur la tête. Une pièce du moteur brûlant lui rentra dans le visage, entre la bouche et l’œil gauche. Les gens criaient, du sang coulait, le conducteur de la voiture, fautif et indemne, restait crispé à son volant. Le motard était mort, les roues de la moto tournaient dans le vide, le visage de Sandra continuait à se calciner.
Elle avait eu de la chance, tous les médecins le confirmaient. Une partie de sa mâchoire avait été arrachée, mais la fracture crânienne allait se résoudre, et l’œil gauche était épargné. Le cas ne manquait pas d’intérêt pour les chirurgiens. Ils se rappellent de leurs greffes avec satisfaction. Il y eut plusieurs opérations, un spécialiste américain fut consulté, la famille se rassura, la science avait pris le relais de l’angoisse. Ses amis vinrent la voir, elle fut soutenue et gâtée, elle leur avait fait bien peur, c’est qu’on ne veut pas la perdre, notre petite Sandra. Elle passa deux mois alitée, avec des bandages sur le visage. Elle faisait l’engouement du service médical. Mais on l’avait prévenue, il ne fallait pas non plus trop en demander, son visage ne retrouverait jamais sa grâce d’antan, les brûlures sont très difficiles à rattraper… Elle finit par se convaincre aussi de sa chance. Et puis la vie qui recommençait était tellement agréable, se remettre à manger, progressivement, puis à marcher, pouvoir aller aux toilettes toute seule. Une fois elle souleva sa robe blanche dans la salle de bains, pour voir son corps. Elle avait maigri. Mais à part une petite cicatrice à l’épaule, son corps était indemne, beau, souple, jeune. Bien sûr il y avait les bandages sur son visage…
Quand elle se vit la première fois dans un miroir, elle pleura. Elle toucha cette peau épaisse, sombre, étrangère. Sa joue gauche était déformée, sa lèvre supérieure gonflée et démesurée. Les dents étaient remises en place, et les brûlures s’arrêtaient juste avant l’œil. Elle était très entourée, un accord muet faisait qu’on la regardait dans les yeux, avec un sourire plein de sympathie et des phrases comme « ça fait plaisir de te voir enfin sans tes bandages », « enfin on te retrouve ». Même entre eux, les gens n’osaient pas en parler. La tache était là, exposée, à lui manger la moitié de la face. C’était une fille forte, au caractère déjà formé, elle prit l’habitude de porter son nouveau visage avec la tête droite, sans essayer de le masquer avec une main hasardeuse. Tout le monde la trouva exemplaire, ne l’en aima que davantage, un peu trop même. On l’entourait d’affection, d’attentions. Le décalage n’était pas énorme, certes, mais sensible quand même. Certains sujets (le maquillage, les crèmes, la beauté de quelqu’un…) n’étaient plus abordés sans une certaine gêne. Certaines blagues se coinçaient dans la gorge. La peur de commettre un impair. Dorénavant on la protégeait, on la préservait. Elle essaya bien d’aborder d’elle-même les sujets gênants. Elle comprit alors que la gêne ne venait pas d’elle, que le malaise venait de ceux qui la regardaient, ceux à qui elle exposait sa tache. Elle prit l’habitude de vivre avec le tabou.
Son rapport avec les hommes ne fut plus jamais le même. Elle qui était habituée à plaire, à céder parfois, ne se voyait plus abordée qu’avec sympathie, camaraderie bienveillante. Les hommes l’aimaient pour sa discussion, ses goûts littéraires ou cinématographiques. Progressivement, elle prit conscience de l’importance de son corps. Son corps, lui, était intact. Elle se mit à apprécier les gestes déplacés des inconnus dans les soirées, cette façon de la toucher, de la prendre par la taille. Elle retrouvait alors son pouvoir de séduction. Elle pouvait encore plaire, être désirée. Elle mit de plus en plus son corps en valeur, elle montrait ses jambes, son ventre. Des hauts qui lui serraient les seins, des jupes qui laissaient entrevoir ses fesses et ses culottes brodées. Elle s’habillait avec moins d’élégance, moins de finesse. Elle s’exhibait. Ces mêmes hommes qui avant l’importunaient, avec leurs gestes lourds, leur voix imbibée d’alcool, leurs propos sans détours, lui permettaient seuls maintenant de se sentir femme. Elle couchait de plus en plus facilement, et de plus en plus souvent. Mais elle n’en parlait plus avec ses meilleures amies, plus de ces petites discussions à l’humour grivois et coquin. Et elle ne s’offusquait pas quand les hommes ne la rappelaient pas. Parmi les rares qui prenaient de ses nouvelles, il y avait surtout des romantiques. Elle les trouvait mignons de se soucier d’elle, mais elle ne répondait pas aux messages, repoussait les rendez-vous. Jusqu’à ce que le silence se fasse.
Avec Ron c’était différent, il était brutal et direct. Elle avait de vrais orgasmes. Quand il la rappela après quinze jours, ils ne discutèrent pas plus de cinq minutes dans la cuisine avant qu’il ne prit possession de ses fesses entre ses deux mains épaisses et fortes. Elle tournait d’elle-même son visage, se mettait sur le ventre ou à quatre pattes, plongeait sa tête dans les oreillers. Aujourd’hui, elle était architecte, elle gagnait bien sa vie, elle avait vingt-six ans. À sa manière, elle était fidèle à Ron. C’était peut-être mieux, elle avait rarement utilisé de préservatifs ces dernières années, sauf quand les hommes insistaient... Avec Ron, les choses étaient claires.
Pour Ron aussi les choses étaient claires. Il est employé commercial, sa carrière progresse vite. Il n’aime pas les spéculations des intellectuels et des artistes. Il travaille dix heures par jour. Dans sa tête, il l’appelle « face de crapaud ». La première fois, il l’avait baisée dans la rue, en sortant de boîte. Il s’en était vanté au travail, mais il n’avait pas dit grand chose de la fille – si ce n’est qu’elle avait un corps de rêve. Il avait pris son numéro mécaniquement, entre deux verres, sur un ticket de tram oblitéré. Il n’aime pas les fredaines qu’il faut conter aux femmes pour qu’elles ouvrent leurs jambes. Il travaille dix heures par jour, parfois plus. Le samedi aussi. Il aime que les choses aillent vite. Les putes sont payantes, elles comptent leurs gestes et leur temps à coup de billets, c’est pas plus mal. Il a aussi divers abonnements sur le net qui lui permettent de s’éplucher la bite autant qu’il veut. L’argent n’est pas un problème pour Ron. Mais c’est encore meilleur quand c’est gratuit.
Au bout de deux semaines, il la rappelle, comme ça, parce qu’on est à nouveau samedi soir. En arrivant chez elle, il ricane devant sa bibliothèque et ses posters de peintures, d’expos et d’autres conneries. Ça lui va bien de faire la raffinée avec sa gueule de travers. Mais elle sait montrer son cul, ça, on peut pas dire le contraire. Elle lui fait un strip-tease digne des meilleures putains qu’il a connues, elle pousse des petits cris de chatte en chaleur, ça l’excite. Et elle répond à ses phrases vulgaires avec des mots qu’il aime. Le samedi d’après, il hésite moins à la rappeler. Elle buvait des verres avec des copines, mais elle lui donne rendez-vous pour plus tard. Elle est pratique, elle ne l’emmerde pas parce qu’il rentre dormir chez lui, pas de crises ou de prises de tête. Elle aime qu’on lui tire les cheveux, il peut lui défoncer le cul autant qu’il veut, elle n’insiste pas pour qu’il l’embrasse. Et elle sait cacher sa moitié de « gueule écrasée » dans l’oreiller ou en tournant la tête. Finalement, c’est une pauvre fille, elle fait ce qu’elle peut. Il peut bien la baiser une fois par semaine.
Il a pris l’habitude de passer en bas de chez elle les samedis soir, tard. Plus besoin d’appeler. Il boit toujours quelques verres avant d’y aller. Le samedi c’est pratique, avec le dimanche pour se reposer. La plupart du temps il y a de la lumière à sa fenêtre. Sinon il peste. Quelle petite conne ! Il est déjà bien gentil de se déplacer, il faudrait pas qu’elle s’attende à ce qu’il poireaute ! Qu’il perde son temps pour cette gueule de crapaud ! La première fois qu’il dut réellement attendre, il fit trois fois le tour du quartier avec sa voiture. Puis il lui laissa encore une chance, se gara, et retourna en bas de sa fenêtre à pied. Elle n’était toujours pas là. Il vit un bar pas trop loin, se dit qu’il allait encore lui laisser le temps d’une bière pour arriver. Sinon elle pouvait toujours se gratter pour le revoir ! Dans le bar il essaie de draguer la serveuse, elle le remet vertement à sa place. Il est plein de haine pour le sexe féminin. Sandra était au théâtre, puis elle était allée boire un verre avec les comédiens, qu’elle connaissait bien. Elle adore Ibsen, la fluidité, la modernité des dialogues, et Hedda Gabler est certainement une de ses pièces préférées. En rentrant, elle pense à Ron, se dit qu’il est peut-être trop tard, prend conscience qu’elle n’a pas son numéro. Il ne doit pas aimer attendre. Une étrange mauvaise conscience l’envahit. Elle n’a pas envie de refaire la tournée des bars pour se retrouver avec des corps inconnus, ou de pâles types incapables d’assumer leurs envies qui se croient bons quand ils lui accordent un regard de pitié. Et les pires… ceux qui font mine de la comprendre. Elle est inquiète, elle regarde la rue déserte par la vitre de la cuisine. Elle lutte contre le sommeil, accablée, la chair triste. Elle ne pense plus à Ibsen. Je suis vraiment trop conne ! Elle se dit qu’il est tard, qu’il ne viendra plus. Elle comprend qu’elle n’aurait jamais osé lui demander son nom ou son numéro… Deux fois il l’a appelée, de son portable, mais c’était au début, et elle n’avait pas pensé à mettre le numéro en mémoire… Elle se déshabille lentement, laissant la lumière dans la cuisine, comme un faible espoir dans la nuit.
Quand Ron sonne, elle est en chemise de nuit. Il ne lui parle pas. Elle lui dit « salut » d’une voix tombante, un mélange de joie et d’angoisse. Elle le fait entrer en s’effaçant derrière la porte. Il jette un œil de mépris au petit intérieur douillet. « J’étais sortie… », sa voix est presque inaudible. Il la regarde d’un air mauvais, enlève sa veste. Il lui tourne le dos et marche à pas lents. D’une poigne, il arrache le seul spot qui éclaire le salon. Un peu de lumière filtre sous la porte de la salle de bains, une autre, tout aussi faible, vient de la cuisine. Le plafond se quadrille de lueurs passagères, les phares de quelques voitures. Le cœur de Sandra s’est arrêté de battre. Le spot est allé se briser derrière le canapé. Sa bouche est sèche, elle avale difficilement sa salive. Il fait sombre. Elle n’arrive plus à parler. Mais elle n’a rien à dire. Il lui dit de s’approcher. Elle entend son souffle. Elle commence à voir trouble. Le verre brisé sur le sol, une odeur de cigarette et d’alcool, une odeur d’homme. D’une main il déchire sa robe de chambre, elle se rattrape au chambranle de la porte, se cogne la tête. C’est son dernier souvenir précis.
Cette nuit-là, il lui fera comprendre qu’elle est marquée, comme un gibier qui manque de fraîcheur, du bétail pestiféré. Il l’obligera à se doigter le cul devant lui, à s’y enfoncer une bougie. Il la frappera avec sa ceinture. Une gifle. Sa tête qui cogne contre la bibliothèque. Un filet de sang dans la bouche. Ce goût de métal. Sa supériorité d’homme, d’homme pur, au visage intact. Il la traitera de gueule cassée, de pute déformée. Il lui dira que seul son cul est potable, qu’elle est même pas digne de lui sucer la bite. Hein, que c’est vrai ? ALORS DIS-LE, CONNASSE !
Quand il referme la porte, il laisse un corps nu de femme sur le plancher. Désarticulé. Deux lourdes larmes qui hésitent à tomber, les oreilles qui bourdonnent, un grondement sourd. Les phrases interdites, celles qu’elle n’osait pas penser, elle les a dites aussi, le sang dans sa bouche. L’envers du tabou, l’autre côté de la tache, elle est allée au bout. Épuisée. Repue. Elle n’avait jamais joui avec autant de force, elle le sait. Ron aussi le sait. Il reviendra samedi prochain.
Une serveuse, la quarantaine, sourire et rituelles paroles de bienvenue. Jean répond avec l’affabilité de rigueur, elle le dirige vers une table. À sa droite, deux jeunes femmes. En face de lui, un couple plutôt âgé – table isolée, coupes de champagne, gestes étudiés. La serveuse de retour, avec sa carte et ses « formules ». Il y a un plat du jour, un menu du jour, et une proposition du jour, avec un crescendo de mots compliqués et un sourire qui s’élargit progressivement jusqu’à la « mousse au chocolat truffé et son pralin, sur lit de crème anglaise aux essences de gingembre et basilic ». Mais le goût de gingembre est très peu prononcé. La serveuse, qui, personnellement, n’aime pas tellement le gingembre, en a mangé la semaine dernière, et elle s’est ré-ga-lée. Jean commande un plat du jour et une carafe d’eau, la serveuse acquiesce froidement. Il constate ce changement d’humeur sans s’émouvoir, s’il veut revoir son sourire, il pourra toujours prendre un dessert coûteux et un verre de cognac. Même s’il ne boit pas d’alcool. L’horloge marque midi dix, la salle se remplit, Jean se lève pour prendre un journal. Passant près du couple isolé, il entend juste un « ma chère Rosie… », accompagné de quelques petits rires d’entendement. De retour à table, il apprend que sa voisine blonde s’appelle Carmen, et qu’elle n’a pas encore vu la nouvelle coupe de cheveux de Jean-Yves, apparemment elle a raté quelque chose. D’après la brune, Jean-Yves essaie de se donner un look, il ferait tout pour faire plus jeune. La France a perdu un match, des hommes sont morts en Palestine, une guerre quelque part en Afrique, et la femme de Jean-Yves qui est partie depuis plus de trois mois. Jean n’a pas le temps de tourner la première page, la serveuse le menace d’une salade verte, il pose son journal en bout de table. Elle a oublié la carafe d’eau, il lève un index pour le signaler, mais elle, déjà sur le départ :
– Je vous amène le pain immédiatement.
Jean-Yves continue sa crise de la cinquantaine, sa femme est partie avec un amant, le divorce traîne en longueur. Jean jette un œil en dernière page du journal, tout en entamant sa laitue sans pain. Un psychologue pour chien vient de sortir un livre : « Il faut savoir dire non ! ». Le psychologue a l’air convaincu, la salade manque de sauce, la serveuse passe avec deux assiettes et l’air résolu, il essaie d’attirer son attention, elle ne le voit pas. Jean-Yves, la brune le devine très bien, devait être trop gentil, il manque de caractère, on ne devient pas cocu par hasard ! Carmen écoute avec ses cheveux blonds. Elle est très maquillée, des lèvres refaites, elle parle à peine. Son visage n’affiche que deux ou trois expressions différentes, comme si elle les avait travaillées devant le miroir et qu’elle n’osait plus improviser. Les chiens décèlent vite nos faiblesses, et savent les exploiter, ils ont l’esprit de meute. Chaque animal grégaire définit ses relations aux autres en termes de dominant/dominé.
La serveuse installe deux femmes et un enfant à sa gauche, le gamin s’assoit sans détacher les yeux de sa Nintendo DS. La mère lui demande de baisser le son, reprend sa discussion, le gosse n’a pas bronché. « Tout s’est bien passé ? », Jean relève la tête, la serveuse est déjà loin, son assiette vide à la main, il finit de mâcher sa dernière bouchée. « Vous permettez que je vous emprunte le journal ? » Quand Jean acquiesce, la mère a déjà trouvé les pages économiques. Il était évident que Paribas allait chuter d’au moins trois points, le pétrole, l’or, certains minerais aux noms compliqués puisés dans quelque pays d’Amérique latine. La DS émet une sorte de long son descendant, le gamin donne un coup de pied dans la table. « Du calme, mon chou. », la mère lui passe une main consolatrice dans les cheveux, aborde la clôture de la bourse de Tokyo, évidemment en baisse – rien ne la surprend – ferme le journal, le repose sur la table de Jean. Il fait claquer son palais, la bouche sèche. Elle n’a toujours pas pensé à la carafe d’eau. Jean-Yves ne va guère mieux que la bourse de Tokyo, mais il ne faut pas être trop dur, les chiens aussi peuvent souffrir de dépression.
La serveuse arrive à la table des vieux énamourés avec deux grandes coupes compliquées posées sur un napperon posé sur une large assiette. On voit quelques grosses crevettes qui dépassent. Elle leur sert le vin, elle discute, blague, elle a tout son temps, elle a retrouvé sa bonne humeur. La brune a abandonné Jean-Yves pour parler du maillot de bain qu’elle a acheté hier, Carmen n’a pas l’air d’avoir pensé à l’été qui approche. La mère de famille passe la commande, son fils mangera du jambon avec des frites, il n’a toujours pas levé
