La chambre blanche - Vincent Dionisio - E-Book

La chambre blanche E-Book

Vincent Dionisio

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Beschreibung

Eve est une jeune femme perdue, sans ambition ni avenir. Après une crise psychologique, elle trouve refuge chez son frère, mais un accident lui fait perdre conscience. A son réveil, elle se trouve seule dans une chambre entièrement blanche avec, pour seule compagnie, une mystérieuse voix...

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Veröffentlichungsjahr: 2018

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A Bouli

Sommaire

Chapitre 1

Chapitre 2

Chapitre 3

Chapitre 4

Chapitre 5

Chapitre 6

Chapitre 7

Chapitre 8

Chapitre 9

Chapitre 10

Chapitre 11

Chapitre 12

Chapitre 13

Chapitre 14

Chapitre 15

Chapitre 16

Chapitre 17

Chapitre 18

Chapitre 19

Chapitre 20

Chapitre 21

1

« En vérité, je crois qu'on est la génération « quart d'heure de gloire ». On a l'impression qu'on peut prendre n'importe quel ado et en faire une star pendant six mois. Vous avez vu les émissions à la télé ? La pseudo télé-réalité ? C'est d'une connerie affligeante ! Tout le monde regarde et personne n'assume. « Oh oui, mais moi, c'est au second degré hein ! » Alors soit on regarde pour se moquer délibérément de gens que l'on considère comme plus bête que soi, soit on rêve de faire partie de ces idiots célèbres. En fait, si on leur demandait, les gens de ma génération préféreraient nettement que l'on se moque d'eux que de passer inaperçus. N'importe quoi, sauf passer inaperçu. On est une génération vénale, égoïste, avide. On veut tout, tout de suite et à n'importe quel prix. Quitte à être une denrée périssable.

Et au milieu de ça, il y en a quelques-uns qui ne savent pas ce qu'ils veulent. Et quand ils savent, ils n'y arrivent pas. Je veux dire... Personne ne fait d'études pour devenir vendeur de chaussures, et pourtant il en faut bien. Alors quoi ? Quand on rentre dans un magasin de chaussures, on a affaire à une bande de frustrés qui n'ont pas accompli leurs rêves professionnels ?

Moi c'est pas pareil : j'ai jamais eu de rêve professionnel. J'ai franchi les étapes une par une et je me suis retrouvée avec une licence de philo. Du jour au lendemain, j'ai dû décider de ce que je voulais faire. Étudier encore un peu ? Rentrer dans la vie active sans gros diplôme ? Je me poserais probablement encore la question s'il n'y avait pas eu Thomas. Lui, il savait parfaitement ce qu'il voulait faire, il était sûr de lui, conscient de ses forces. Alors je me suis accrochée à lui comme à une bouée et je l'ai suivi. Jusqu'ici, en fait... Je me suis trouvé un boulot un peu débile et je m'imaginais qu'on coulerait des jours heureux, mariage, enfants, maison, etc. Alors forcément, quand il m'a quittée, toutes ces questions sur ce que je voulais faire, sur mon avenir, tout ça m'a rattrapé. Je n'ai jamais considéré qu'on se définissait par le travail qu'on occupe. Mais le regard des autres, lui, il juge essentiellement là-dessus. Je veux dire, quand je vais dans des soirées, quand on me présente des gens, et je vous jure que ça arrive pas souvent, je présente bien, on s'imagine que j'ai un super boulot, une grosse paye, des responsabilités. Et quand je finis par dire ce que je fais, je vois bien le regard des gens qui change. Un type moche, édenté, sapé comme un clodo qui arrive dans un dîner, on va s'imaginer qu'il est au chômage. Mais s'il sort qu'il est chirurgien, alors là, c'est plus du tout la même histoire ! Moi je m'en fous que les gens pensent ça. Je ne suis pas heureuse, ça c'est sûr, mais ça n'a rien à voir avec mon boulot. Si j'étais députée, je serais pas plus à l'aise dans mes baskets. Seulement voilà... J'ai l'impression que la société me pousse à évoluer, à grimper encore et encore, comme si c'était nécessaire. Plus le temps passe, et plus on est défini par son boulot. Je vous jure, c'est terrifiant. On a jamais eu autant de chômage, autant de précarité dans nos jobs, et pourtant c'est aujourd'hui que la case « profession » du formulaire est la plus importante. Je veux dire : c'est pas paradoxal ça ? Franchement ?

Mais en fait, c'est plus global que ça. Depuis Thomas, à chaque fois que je prends un peu de recul, je me dis : « c'est ça, la vie ? ». Finalement, on passe notre adolescence à s'imaginer à quel point la vie sera belle quand on aura de l'argent, un boulot, on se fera des vacances, des restaurants... Et puis après un an, on se rend compte qu'on a fait le tour et qu'on a pas tant d'argent que ça. Je devrais évoluer, je devrais essayer de faire quelque chose de plus constructif mais, depuis que Thomas est parti, c'est comme si j'étais anesthésiée. Je me lève, je vais bosser, je rentre, je regarde la télé et voilà. Je n'ai plus de but, plus d'envie, plus d'ambition. Je suis juste triste. J'aurais besoin d'une religion, d'un guide, de quelque chose qui me donne un coup de pompe au cul. Mais rien, je suis athée, je n'ai pas vraiment d'ami et ma famille... Ma famille habite loin et, de toute façon, on se déteste. A part mon frère. Donc je me suis dit que le meilleur moyen de sortir le merdier que j'ai dans la tête, c'était de venir ici. Je sais pas si ça va servir à quelque chose, je sais pas si ça portera ses fruits, mais autant essayer. Vous croyez pas? Hein? Qu'est-ce que vous en pensez ? »

Aucune réponse. Eve se redressa. C'était la première fois qu'elle consultait un psychologue. Et il s'était endormi.

2

« Coca light et gâteaux au chocolat ». Gagné. « Chewing-gums ». Encore gagné. « Cigarettes » Raté. Celui-là voulait seulement un renseignement. C'était le jeu préféré d'Eve, celui qui lui permettait de tenir le coup derrière sa caisse. Il lui arrivait assez souvent d'avoir une furieuse envie de mettre le feu à la supérette où elle travaillait. Alors elle jouait. A deviner ce que chaque client allait acheter ou combien de pas ils allaient effectuer dans le magasin.

Elle aurait pu quitter le confort minable de ce qu'elle devait bien se résoudre à appeler « son travail ». Elle reprendrait ses études avec un projet, quitterait ce patelin minable et ferait quelque chose de sa vie. Mais Eve n'était pas de ces personnes qui se réveillent un jour en constatant à quel point leur vie est ratée. Non. Elle en était constamment consciente. Cela la frappait à chaque fois qu'elle bipait un article, à chaque fois qu'elle fermait le magasin, à chaque fois qu'elle mettait le contact de sa voiture. Cela la poursuivait continuellement sans qu' elle ne puisse rien y faire. Anesthésiée. Paralysée. Rigoureusement incapable d'agir en cohérence avec le constat d'échec qu'elle faisait sur sa vie. Et c'était comme ça depuis que Thomas l'avait quittée...

A 18 ans, en première année universitaire, elle rencontra ce brillant étudiant en ingénierie environnementale. Rien que l'intitulé la faisait rêver. A peine majeure, sortie du nid parental, elle s'imaginait volontiers agir pour la planète, les consciences, révolutionner le monde. La naïveté de la jeunesse la frappait de plein fouet et Thomas y participait pleinement. Il n'était pas très beau, plutôt petit et chétif, mais il parlait bien, citait Kant et Descartes. A 21 ans, licence de philosophie en poche, elle avait suivi son grand amour à des centaines de kilomètres, à Guilangers. Il y avait dégoté une mission sur le développement d'un parc éolien. Son rêve se réalisait. Eve, elle, voulait un enfant de lui, une vie de famille et se trouva un emploi temporaire pour subvenir à leurs besoins. Employée dans la supérette locale.

Elle y repensait constamment et ne se demandait même plus comment elle avait pu être aussi stupide. Même ses regrets la lassaient. Thomas termina sa mission de dix-huit mois et s'en alla utiliser ses talents à cent lieues de là. Et signifia à Eve, avant de partir, qu'il ne voyait pas l'avenir comme elle. Ni avec elle, d'ailleurs. A 23 ans, elle se retrouva perdue au centre de la France, dans une ville de 3000 habitants, avec un diplôme ridicule en poche et un boulot tout sauf gratifiant. Cela durait depuis deux ans et elle n'avait pas évolué d'un iota.

« Bonjour madame Mireille ». Madame Mireille venait deux fois par semaine, le lundi et le jeudi. Elle achetait systématiquement les mêmes produits et, Eve l'avait vérifié plusieurs fois, effectuait précisément le même trajet à une dizaine de pas près. La tristesse du troisième âge personnifiée. Et Eve ne pouvait s'empêcher de s'imaginer vieillir comme ça. A faire ses courses deux fois par semaine, en traînant son cabas comme sa misère, dans une minuscule ville sans âme.

Comme elle disait au revoir à cette chère madame Mireille, Eve regrettait, une fois encore, de n'avoir personne à qui parler de sa situation, de sa vie, de ses états d'âme. Elle n'avait pas d'ami. En tous cas, pas à Guilangers. Tous ceux avec qui elle avait partagé son enfance, son adolescence, sa jeune vie d'adulte avaient disparu. Et depuis plusieurs années, ses amis étaient ceux de Thomas. Plus elle y pensait, plus elle réalisait combien son existence entière s'était construite autour de lui. L'homme qui l'avait quittée deux ans auparavant. Et maintenant qu'il était parti, il ne lui restait que ses souvenirs. Ceux de leur vie commune, de son insouciance juvénile, de tous les instants heureux qu'elle avait passé du temps où elle avait des amis, où elle riait, où sa vie avait un sens. Tout ceci n'était plus que poussière, regrets et nostalgie. Eve avait 25 ans et prenait le problème dans tous les sens, la conclusion restait la même : elle était incapable de redonner de l'intérêt à sa vie.

Quand Thomas l'avait quittée, elle avait pensé à de se suicider, bien sûr. Parce que c'est comme ça qu'on s'imagine toujours ces instants, dans la grandiloquence et le mélodrame. Evidemment, elle en était incapable. Rentrer chez ses parents avait été une option. Mais la dernière once de fierté qu' elle avait en elle l'en empêchait. Elle avait quitté la demeure familiale avec trop de fracas, bien longtemps auparavant. Elle avait même songé à entrer dans les ordres. Mais même en donnant un peu de crédit à cette hypothèse, elle n'aurait pas pu faire ce cadeau à ses grenouilles de bénitier de parents. Après tout, elle s'appelait Eve et son frère, Adam.

Son frère... Pour une personne dans sa situation, il était ce qu'elle avait de plus cher au monde. Et le seul individu à qui elle avait adressé la parole pour le plaisir ces trois derniers mois. Elle lui parlait même régulièrement, mais les sujets abordés étaient limités : politique, sport, sa vie à lui. Rien de plus, rien de moins. Adam connaissait suffisamment sa sœur pour ne pas la forcer à s'épancher si elle n'en avait pas envie. Même si le temps commençait probablement à être long.

Il travaillait à Toulouse, directeur de cabinet du préfet. A trois heures à peine de chez elle. Il avait longtemps été avocat mais, trop brillant, il avait fini par céder aux sirènes prestigieuses du pouvoir. Sa vie était aussi réussie que celle de sa sœur était ratée. Marié, deux enfants. Sa maison, située en proche banlieue de la Ville Rose, à L'Aulne, était quelque part entre un manoir et un loft. Quant à sa femme, elle était juge pour enfants. Un vrai couple de magazine.

Normalement, tout ceci aurait dû attrister encore un peu plus Eve. Mais elle aimait sincèrement son frère, reconnaissait en lui quelqu'un de bien et savait qu'il méritait son bonheur. Pas de jalousie ici. Simplement le rappel que, quelque part, il avait su faire les bons choix là où elle avait plongé dans ses erreurs la tête la première.

18 heures 30. Fermeture. Eve reçut un appel de monsieur Toulette, son patron. Comme à son habitude, il demanda si tout s'était bien passé et, comme toujours, il lui fit comprendre combien il la méprisait. Benoît Toulette était un de ces parvenus incultes, tellement stupide que de toutes les entreprises que son père possédait, il avait hérité de la gestion de la petite supérette. Ce qui en disait long sur la confiance qui lui était accordée.

« Allô, Eve ? Tu vas fermer là ?

Toulette ne s'annonçait jamais. Et ne posait jamais de question pertinente.

- Oui, il est 18 heures 30 et il n'y a pas de client.

- Tu as rentré combien aujourd'hui ?

C'était une expression typique du patron. Chez lui, seuls comptaient l'argent et son nombril.

Eve lui répondit froidement, comme toujours. Elle n'avait pas eu le temps de compter sa caisse, mais son expérience lui permettait d'établir une estimation fiable. En l'absence de vie sociale digne de ce nom, Toulette était la personne qu'elle détestait le plus au monde. Misogyne, hautain, stupide, arriviste, il représentait tout ce qu' elle avait toujours fui.

- Bon, finit-il par dire, manifestement peu satisfait des résultats du jour. Tu peux fermer. Je passerai peut-être faire un tour demain. »

Et il raccrocha. Pas de bonjour, pas d'au revoir. Égal à lui-même. Il venait de lui donner l'autorisation de fermer, ce dont elle n'avait pas besoin. Il avait également envisagé de passer le lendemain, ce qu'il ne ferait pas. Benoît Toulette ne mettait les pieds dans sa supérette que le samedi, pour amener la recette hebdomadaire à la banque. « Quel connard », pensa mollement Eve en raccrochant. Ce faisant, elle compta la recette, la plaça dans le coffre, attrapa son sac, enleva sa blouse, ferma la porte, tira le rideau de fer et prit le chemin de son appartement. Comme toujours, machinalement.

Un canapé. Une petite télé. Un ordinateur plutôt sympa. Internet. Une chambre à coucher meublée d'un lit et d'une table de nuit. Le deux-pièces d'Eve était aussi constamment triste que sa locataire. Pas de fantaisie, pas de poster ni de tableau au mur, pas de photos de jeunesse. Rien. Juste l'essentiel. Elle possédait bien quelques DVD et une petite dizaine de livres, mais elle passait le plus clair de ses soirées à ne rien faire. Gaspiller des heures sur des petits jeux sur Internet, regarder les chaînes d'info en continu, lire le journal... Son quotidien se résumait de manière presque caricaturale : elle se levait, allait travailler, rentrait, passait le temps et se couchait. Ce qui, en somme, revenait à survivre, et non à vivre.

Ce soir-là, Eve jeta son sac dans un coin, s'effondra sur son lit et, doucement, commença à pleurer. Elle avait regardé son répondeur et n'avait aucun message. Évidemment, il n'y avait rien d'étonnant là-dedans. Mis à part Adam, personne ne l'appelait jamais. C'était une des raisons pour lesquelles elle n'avait pas de téléphone portable. Mais ce n'était pas un jour comme les autres : c'était son anniversaire. Son 25e anniversaire. A cet instant plus qu'à tout autre, elle réalisa combien elle était seule et, surtout, à quel point elle avait besoin de compagnie. Sortant quelques instants de sa torpeur robotique, Eve se décida à se donner un coup de pied aux fesses et à ne plus se complaire dans ce rôle de perpétuelle ratée. Elle se rassit au bord de son lit, sécha ses larmes et prit une grande inspiration. Le téléphone sonna.

Eve était tellement peu habituée à recevoir des appels qu'elle sursauta. Ce devait être Adam. Ce ne pouvait être qu'Adam. Elle se moucha et décrocha le combiné.

« Allô ?

- Eve ?

La voix lui était familière, mais ce n'était pas celle de son frère.

- Oui ? Qui est à l'appareil ?

- Joyeux anniversaire. C'est Thomas à l'appareil ».

3

Eve ouvrit les yeux. Elle était allongée par terre, à côté de son téléphone. Une lumière rouge clignotait. Par réflexe, elle consulta son répondeur. Six appels en absence, deux messages. La mémoire lui revint immédiatement : Thomas. Thomas l'avait appelée. Pour la première fois depuis leur rupture, il avait essayé de reprendre contact avec elle. Et pour son anniversaire. Seul Adam avait manifesté un quelconque intérêt pour le précédent.

Elle se releva et constata avec soulagement qu'elle ne s'était pas blessée. Sa lampe halogène, en revanche, était pliée en deux et l'ampoule se répandait de ses pieds à la cuisine. La jeune femme pensa fugacement qu'elle était sortie sans blessure de sa chute. Un miracle.

La lumière rouge clignotait toujours, lui rappelant agressivement les messages en attente. Et pas n'importe lesquels. Du haut de ses 25 ans tout frais, Eve prit une profonde inspiration et porta le combiné à son oreille. « Vous avez deux nouveaux messages ». Le premier n'avait aucun contenu. Pas le deuxième :

«Eve... Bonsoir... C'est Thomas. Euh... Je crois que tu m'as raccroché au nez ou alors on a été coupés. Bref. En tous cas, je voulais te souhaiter un joyeux anniversaire. Voilà. Au revoir... » Le son de la voix provoqua un nouveau choc en elle, mais elle parvint cette fois à rester consciente. Eve avait passé tellement de temps à essayer de l'oublier que, sans s'en apercevoir, elle avait réussi. Combien de jours depuis son dernier accès de nostalgie ? Elle vivait recluse, mélange d'ermite et de morte-vivante, mais elle ne pensait plus constamment à celui qui l'avait brisée de l'intérieur. Et, à vrai dire, Eve n'aurait su dire si elle lui en voulait ou non. Rationnellement, elle devait bien convenir que les ruptures sont des choses qui existent. Malgré cette boule dans le ventre.

Restait cette question : pourquoi Thomas F avait-elle appelée ? Elle avait beau chercher, cela se terminait toujours par un haussement d'épaules impuissant. Et comme il était évidemment hors de question de le rappeler...

L'horloge indiquait 3 h 15. Eve se releva et sentit une vive douleur dans son estomac. Une crampe, sans doute. Péniblement, elle se traîna jusque son lit et s'y allongea. Mais son ventre la lançait toujours aussi violemment. Les comprimés dans sa commode... Se faisant violence, elle jeta son bras contre le tiroir et en tira la boîte de somnifères. Pliée en deux, terrassée par la douleur, Eve prit trois comprimés et essaya de se calmer. Le sommeil ne tarderait pas à la rattraper.

La supérette dans laquelle Eve travaillait ne faisait pas partie d'un glorieux patrimoine local. Elle n'avait pas d'histoire, pas de légende, pas de propriétaire ancestral. Juste une enseigne franchisée dans une petite ville plutôt laide de 3000 habitants. Elle faisait partie du cadre, rien de plus. L'inconvénient étant qu'un tel objet de routine ne peut se permettre le moindre grain de sable dans sa mécanique.

Aussi, lorsqu'une file d'attente interminable se forma devant le magasin et qu'Eve ouvrit le rideau avec une heure et demie de retard, l'affaire fit grand bruit. La jeune femme se confondit en excuses, inventa mille prétextes, mais rien n'y faisait : les clients étaient fous de rage et promettaient d'en toucher deux mots au directeur. Il ne fallait surtout pas sous-estimer le mépris des clients envers la vulgaire employée qu'elle était. Eve était au service de ce flot ininterrompu de consommateurs et jamais ils ne manquaient une occasion de le lui rappeler. La matinée fut donc constellée de remarques acerbes et de critiques en tous genres. Eve s'en moqua, comme toujours.

A 13 heures, Julien Raymond franchit le seuil de la supérette. Seul collègue d'Eve, celui-ci travaillait essentiellement l'après-midi. Ses bonnes relations avec le patron lui permettaient de négocier ses horaires à sa convenance, laissant à sa méprisée collègue le soin d'ouvrir le matin et de fermer le week-end. Plutôt petit et maigrichon, Julien n'avait rien d'intimidant. Cependant, ce physique ingrat s'accompagnait d'un caractère moqueur, arrogant et parfois cruel. Il ne manquait jamais une occasion de rabaisser Eve et de lui rappeler son statut d'intellectuelle ratée, d'asociale ou, comble de la méchanceté, de pointer du doigt son surpoids. En somme, Julien Raymond était ce qu'il convenait d'appeler une ordure.

Les premiers temps, Eve essaya de comprendre ce qui avait bien pu mener ce type, pourtant du même âge qu'elle, à devenir si aigri. Peut-être avait-il tout simplement mauvais fond, ou quelque brute épaisse lui avait fait vivre un enfer à l'école. Mais le personnage était tellement antipathique qu'Eve renonça bien vite à le comprendre. Elle avait un collègue détestable et devait s'en accommoder. Son patron n'était pas plus charitable ni moins abject. La situation était déjà suffisamment déplaisante sans que les deux ne se découvrent un goût partagé pour le harcèlement moral.

D'ordinaire, Julien ne disait pas bonjour à Eve. Il passait à côté d'elle, allait se changer, venait vers la caisse et lui disait qu'elle pouvait y aller. Mais, ce jour-là, il fit du zèle.

« Hé ben, t'en as une sale gueule !

- Bonjour à toi aussi, se contenta de lui répondre Eve, avec toute la lassitude dont elle était capable.

- Tu t'es fait rouler dessus ou quoi ? »

Comme à son habitude, Julien accompagna sa dernière méchanceté d'un grand rire nasal et d'un regard balayant l'assistance, à la recherche d'un public complice. Personne ne l'accompagna cette fois-ci.

Eve se contenta de savourer la fin proche de sa journée de travail. Elle avait renoncé depuis longtemps à s'épanouir de quelque manière que ce soit dans cet emploi. Elle survivait, là encore...

Une demi-heure passa et Julien n'était toujours pas revenu. La clientèle abondante empêchait Eve de partir à la recherche de sa relève. Son collègue était, certes, souvent en retard, mais une fois sur son lieu de travail, il n'avait pas pour habitude de traîner dans le vestiaire.

Le téléphone sonna. Une seule personne appelait ce numéro.

« Supercourses de Guilangers, j'écoute, répondit-elle, professionnelle.

- Eve, c'est monsieur Toulette à l'appareil. Julien vient de m'appeler, il est malade. Alors il va falloir que tu me fasses la journée.

Benoît Toulette avait la désagréable habitude de demander à ce qu'on « lui » fasse des choses.

- Il vous ment, monsieur, rétorqua placidement Eve. Il est passé il y a une demi-heure pour me remplacer et je ne l'ai pas revu.

- Arrête un peu Eve, c'est pas son genre. Alors, t'es gentille, tu me finis cette journée et tu discutes pas... »

Eve raccrocha. Elle était aussi en colère que pouvait l'être quelqu'un qui ne ressent plus rien. Tous les jours, elle servait de paillasson à ce duo de salopards finis et cette fois, c'en fut trop. Son geste d'humeur était la première manifestation de son agacement. Et, elle le savait, il ne manquerait pas d'être relevé.

En bonne employée, elle termina effectivement la journée. A 21 heures, sans pause. Fort heureusement, elle travaillait comme une machine et ne regardait pas le temps passer. Elle aurait aussi bien pu être chez elle, assise dans son canapé.

Le magasin était fermé depuis quinze minutes et Eve s'apprêtait à partir quand Benoît Toulette arriva. Il était visiblement fou de rage.

« Ça va comme tu veux ? Tu te fatigues pas trop ?, lança-t-il haineusement.

- J'ai fini la journée, comme vous l'avez demandé.

Eve parlait toujours platement à son patron.

- Et tu la commences avec deux heures de retard !, hurla ce dernier. Je dirige une entreprise ici. On n'est pas chez les fonctionnaires !

- Je m'excuse, j'ai eu une nuit difficile et...

- Je m'en fous, tu m'entends ? Rien à foutre ! Tu dois ouvrir à 8 heures, tu ouvres à 8 heures, OK ?

- Oui monsieur, s'aplatit Eve, sans réfléchir outre mesure à la situation.

Benoît Toulette, conscient de l'ascendant qu'il venait de prendre, décida de poursuivre un peu son défoulement.

- Et quand je te demande quelque chose, tu le fais sans discuter ! Plus jamais tu me raccroches au nez, t'entends ?

- Julien vous a menti monsieur. Il est venu ici et il est allé dans le vestiaire une demi-heure avant votre appel.

- Je veux pas le savoir !, renchérit le patron, plus furieux que jamais. Et n'accuse pas les gens comme ça. Julien est professionnel, pas comme toi. Toi, t'es qu'une petite conne ratée, qui ne sert à rien d'autre qu'à ouvrir mon magasin avec deux putain d'heures en retard ! »

Eve baissa les yeux un instant et contempla ses chaussures. L'espace d'un instant, elle ne pensa à rien et n'entendit même pas Toulette l'insulter à nouveau. Elle se réfugia quelques secondes dans son esprit, paisiblement. Elle aspira tout, sa détresse, sa solitude, l'appel de Thomas. Puis prit une profonde inspiration remplie des morceaux de sa vie déjà brisée, pour mieux exploser par la suite.

Tout à coup, le vide laissa place à un trop-plein de haine, de rage et de violence. Elle jeta un regard autour d'elle et vit plusieurs objets et fournitures divers. D'un geste lent mais déterminé, elle saisit la paire de ciseaux située entre les élastiques et les rouleaux de vingt centimes et la planta vigoureusement dans le bras de l'homme face à elle. Dans un état second, elle se jeta sur son patron. Celui-ci gémissait de douleur allongé sur le sol et, après avoir reçu une série de coups de pieds dans les flancs, bénéficia d'un répit. Eve avait fini. Son calme et sa placidité retrouvés, elle se dirigea vers le téléphone et appela une ambulance.

Les heures qui suivirent parurent floues. En réalité, Eve fut incapable de se souvenir de tout. L'ambulance et la police arrivèrent ensemble. Après avoir constaté les blessures et s'être assurés qu'elles étaient superficielles, les policiers demandèrent à Toulette s'il souhaitait porter plainte. Celui-ci regarda Eve droit dans les yeux et lui signifia, au milieu d'une bordée d'injures, qu'elle était renvoyée et qu'il entendait bien la poursuivre pour tentative de meurtre. De tout cela, la jeune femme ne garda aucun souvenir. Tout juste trouvait-elle, au fond de sa mémoire, quelques bribes de sa nuit en garde-à-vue.

« Eve... Eve...

La voix l'appelait, mais elle n'avait aucune envie d'ouvrir les yeux.

- Eve... Réveille-toi. Réveille-toi s'il te plaît.

La fatigue l'emportait toujours. La jeune femme demeura allongée sur le ventre pendant de longues minutes avant de se décider à émerger. Elle s'étira, se redressa et regarda autour d'elle. Cette chambre... Cette voix... Elle recula de surprise mais une main apaisante vint mettre fin à sa panique.

- Calme-toi Eve. C'est moi, Adam. »

4

La tasse de café devant elle avait refroidi. Eve n'y avait pas touché. Sous le regard inquiet de son frère, elle venait de passer une bonne vingtaine de minutes à contempler le sol, sans expression. Adam n'avait pas d'idée. Il n'avait jamais été confronté à ce genre de situation. Bien sûr, ses appels réguliers lui montraient la solitude dans laquelle vivait sa sœur et il n'était pas vraiment surpris de la voir dans un tel état. Une seule personne ne peut contenir autant de frustration et de détresse indéfiniment. Sans être le meilleur juge de la nature humaine, Adam savait que, tôt ou tard, Eve craquerait. Elle l'avait fait la veille. Et il était allé la chercher le matin même au poste de police de Guilangers pour l'emmener chez lui. Pour obtenir sa libération, il avait tout de même dû faire jouer son statut et se porter garant de la présence de sa sœur lors du procès. Une bataille remportée de haute lutte.

« Tu veux un autre café ?

Sa sœur se contenta de secouer la tête lentement. Un légume. Elle ressemblait à une enveloppe vide, sans âme. Pas une pensée ne l'avait traversée depuis son réveil.

- Tu veux manger quelque chose ?, insista Adam.

Pas de réponse. Et toujours pas la moindre idée. Comment faire réagir sa sœur ? Il pouvait essayer la méthode douce pendant des heures. Mais, à un certain point, les bavardages d'usage devraient être mis de côté. Il était 15 heures 20.

- Tu sais, j'ai pris ma journée pour aller te chercher, renchérit Adam. J'ai promis de prendre soin de toi, mais il va falloir que tu m'aides un peu.

Toujours rien. Il aurait dû se douter que l'argument professionnel ne fonctionnerait pas. Pas avec elle. Il devait monter d'un ton.

- Dans une heure, je dois aller chercher Victor et Gaëlle à l'école, tu veux venir avec moi ?

Pour la première fois, Eve esquissa un geste. Elle le regarda même un instant. Une première faille dans la carapace.

- Ça fait longtemps que tu les as vus, insista Adam. Ça leur ferait plaisir si tu venais. Et ça te ferait du bien, j'en suis sûr.

Sa sœur s'agita quelque peu sur sa chaise, mais ne prononça toujours pas un mot. Elle se prit les mains, les tordit, se mordit plusieurs fois les lèvres et, finalement, regarda Adam dans les yeux.

- Victor et Gaëlle ? bafouilla-t-elle.

- Victor et Gaëlle, oui. Ton neveu et ta nièce. Ils t'aiment beaucoup, tu sais.

D'abord interdite, Eve éclata soudain en sanglots. Un torrent de larmes s'écoula de ses veux tandis qu'elle était secouée de spasmes. Adam se leva pour la prendre dans ses bras, aussi maladroitement que sincèrement. Réfugiée contre son frère, Eve laissa sortir tout le mal-être qu'elle avait au fond de sa personne. Rien n'y résista et sa crise de larmes dura de longues minutes. Patiemment, Adam attendit, tentant de la consoler. Successivement, il lui tapotait et lui caressait le dos, dans une vaine tentative de consolation. Adam aurait aimé trouver un remède, ou n'importe quelle phrase magique lui permettant de calmer sa sœur. Mais les larmes continuaient de couler et les spasmes de secouer sa jeune sœur. Il était environ 16 heures lorsqu'enfin, Eve reprit ses esprits et sécha son visage. Les yeux rouges et boursouflés, elle sourît à son frère.

- J'aimerais bien venir chercher les petits à l'école avec toi, murmura-t-elle.

Adam sourît à son tour. Il hocha la tête en signe d'approbation.

- Mais je crois que je vais aller me doucher un peu, avant ».

Sans n'avoir rien avalé, Eve reprit le chemin de la salle de bain. Épuisée mais un peu moins seule.

Les jours qui suivirent furent les plus plaisants qu'Eve ait vécus depuis que Thomas était parti. Adam était aux petits soins avec elle et sa maladresse était plus touchante qu'autre chose. Chloé, sa femme, savait lui parler avec une vraie sensibilité, mais les deux femmes n'avaient jamais été particulièrement proches. C'était surtout avec Victor et Gaëlle qu'Eve passait du temps. Elle prenait systématiquement le chemin de l'école avec eux, préparait leurs affaires, jouait à des gamineries qu'à peine une semaine plus tôt elle méprisait. Ils étaient ses petits rayons de soleil, la meilleure compagnie dont elle pouvait rêver. La sincérité de ces enfants de 4 et 7 ans apportait un vent de fraîcheur dans son existence monotone. Et puis, de quelle existence était-il question, maintenant qu'elle avait perdu la dernière chose qui la retenait à Guilangers ? En ce qui la concernait, elle vivait chez Adam en compagnie de sa femme et de ses enfants. Rien de plus. Aucune autre perspective, aucun autre projet. Son emploi, si désagréable fût-il, servait de cache-misère à toute sa vie. Maintenant que la barrière était tombée, elle prenait la réalité de plein fouet : elle n'avait rien. Absolument rien.

Les jours passèrent avant qu'un dimanche, Victor ne lui demande si elle envisageait de rester encore longtemps. C'était pourtant une évidence, elle n'allait pas s'imposer chez son frère toute sa vie durant. Un retour dans son appartement, cela devait bien se finir comme ça. Elle aurait le cœur déchiré de devoir quitter Victor et Gaëlle, ainsi que le confort de leur maison, mais elle avait affronté pire. Et elle avait suffisamment d'économies pour survivre à quelques mois de chômage.

Ce même dimanche, quelques heures plus tard, elle alla trouver son frère pour évoquer cette perspective. Adam travaillait sur son ordinateur, dans son bureau. Adam travaillait toujours. Eve frappa contre la porte déjà ouverte.

« Je ne te dérange pas ?

Sans lever les yeux de son écran, son frère l'invita à entrer. Humainement, Adam était maladroit et souvent rustre. Mais c'était une sommité dans son domaine, voué aux plus grandes sphères du pouvoir politique.

-Qu'est-ce que tu fais ?, demanda Eve, naïvement.

- Ça t'intéresse vraiment ?

Adam accompagna sa question rhétorique d'un clin d'œil, signe qu'il n'était pas dupe.

- Il faut qu'on parle, marmonna sa jeune sœur.

- Bien sûr, tout ce que tu veux.

- Quand je suis arrivée ici, j'étais à ramasser à la petite cuillère. Tu m'as aidée et, aujourd'hui, je me sens mieux. Donc je me demande s'il ne serait pas temps de rentrer chez moi.

Adam ne feignit pas son étonnement. Sa sœur avait débité son court discours à la vitesse de l'éclair. Elle semblait gênée.

- Tu es si pressée de rentrer ?

- Non, pas du tout, je suis vraiment bien ici. Mais je ne veux pas m'incruster trop longtemps. Vous avez une vie à vous.

Un silence pesant s'abattit sur la pièce. Eve regardait par terre, trahissant son embarras. Son frère ne l'avait pas quittée des yeux.

- Voilà comment je vois les choses, lança-t-il, mains jointes sous son menton. Quand tu es arrivée ici, tu n'allais pas bien. Tu as craqué après trop de temps à réprimer ta frustration. Aujourd'hui, tu vas mieux qu'hier mais ne te fais pas d'idées : tu vas toujours très mal. Je sais que tu ne crois pas au bonheur par le travail et je me doute même que tu n'es pas tout à fait prête à envisager un engagement sentimental.

Le discours formel et dépourvu d'empathie de son frère arracha un minuscule sourire à Eve.

- Alors voilà ce que l'on va faire, reprit Adam. Tu vas rester ici aussi longtemps que ça prendra pour te redonner une direction. Tu ne retourneras pas à Guilangers. Je ne te demande pas de reprendre tes études, ni de chercher des nouveaux amis ici. Tout ce que je veux, tout ce qu'on veut, avec Chloé, c'est que tu retrouves un peu goût à la vie. Et si ça doit prendre six mois, tant pis.

Eve regardait toujours le sol et son visage était cerné de larmes.

- C'est dur, tu sais, répondit-elle doucement. J'ai envie de rien. J'ai à peine envie de vivre... C'est... C'est juste dur...

- Je sais. Mais ça va revenir. Tu dois laisser des gens venir à toi. Pas seulement moi, mais Chloé aussi. Partage ta vie avec d'autres personnes, sors un peu, va au cinéma, continue de jouer avec Victor et Gaëlle. Essaye de trouver un peu de bonheur et reste ici autant de temps qu'il faudra.

Un nouveau silence plana dans le bureau et la scène se figea. Adam, dans sa position martiale, fixait sa sœur, toujours tête baissée.

- Merci, lâcha-t-elle finalement, en pleurs.

- Oh, ne me remercie pas trop vite !

Eve leva les yeux, étonnée.

- Pourquoi ?

Adam ménagea son effet et laissa quelques secondes s'écouler. Il en profita pour reprendre sa position de travail et scruter son écran d'ordinateur.

- On reçoit du monde le week-end prochain, finit-il par lâcher. Nos chers parents viennent nous rendre visite. »

« Je te déteste ! »

Malgré son ironie évidente, la sentence d'Eve détenait un fond de vérité. La générosité de son frère à son égard l'empêchait de lui refuser quoi que ce soit. C'est pourquoi elle avait accepté sans trop rechigner de porter cette hideuse robe noire, en gage de bonne volonté envers ses parents. Adam avait insisté pour que les retrouvailles se fassent de la manière la plus diplomatique possible.

Évidemment, Marie-Françoise et Pierre Duval avaient été mis au courant des récents déboires de leur fille. Malgré le silence qu'elle leur infligeait, ils venaient régulièrement aux nouvelles auprès d'Adam.

Ils avaient raté quelque chose dans l'éducation de leur fille. Ils avaient forcément raté quelque chose. Après tout, les choses s'étaient très bien passées avec leur premier enfant. Résultats scolaires irréprochables, phase de rébellion passagère durant l'adolescence mais, globalement, une attitude et une réussite qui avaient tout pour rendre fiers ses parents.