La chambre du jouir - Pierre Alcopa - E-Book

La chambre du jouir E-Book

Pierre Alcopa

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Beschreibung

Dans le silence de la chambre à coucher on entend le réel qui cause tout seul. Troisième volet d'une trilogie frontale, pour lecteurs affranchis.

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Seitenzahl: 117

Veröffentlichungsjahr: 2019

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L’auteur n’est pas le mieux placé

pour les corrections. Aussi demande-t-il

au lecteur à l’œil sagace un peu d’indulgence.

Je pense comme une fille enlève sa robe.

Georges Bataille

TABLE

Prologue

Première partie :

Diagnostic

Deuxième partie :

Différend frontal

Troisième partie :

L’être face à l’étant

(L’impossibilité d’un) épilogue

Sources

PROLOGUE

Face à face avec un visage de femme tout constellé d’éphélides. Un visage empreint du masque ensauvagé de la jouissance sexuelle. Le visage-animal ob-scène d’avant le commencement du monde. Le visage-effroi de Gorgone à la chevelure blond cuivré serpentine. Quelle fixité dans les yeux lapis-lazuli où se diluait l’indicible éclosion d’une étoile propulsant dans l’espace millénaire sa semence stellaire. Éjaculation féminine, d’un lustre éblouissant.

Face à face avec la coalescence éphémère de deux corps. Deux êtres physiquement distincts et à la jouissance Autre, ne faisaient qu’un : une femme, à fleur du réel, tout en tension, tout en excès d’être, impétueusement prise en levrette bien claquée, et authentiquement questionnable dans sa trivialité. Elle avait tout le bras droit tatoué avec son sang menstruel, un tatouage des temps très anciens et figurant une cosmogonie qui ne nous appartenait plus.

Face à face avec une représentation sexuelle d’une crudité extrême qui nous oblige à s’affranchir des modes de pensées classiques. Car le réel, n’étant pas spéculaire, ne se regarde pas en face. Il n’a pas besoin de nous pour être. Il est hors de notre univers consensuel et symbolique. Tel ce couple paratactique violemment entrelacé par la toute-puissance de l’aliénation sexuelle. Deux forces contraires contre-tendues : un corps bellement passif et un corps farouchement actif qui s’entrechoquaient. Deux énergies hétérogènes au-delà du langage et de l’inconscient : ça jouissait à fond. Rien de plus réel que l’intensité du plaisir tendu de ces deux corps s’abîmant dans la flambée des sens.

Face à face avec des mains femelles agrippées dans les plis d’une molle draperie noire houleuse s’écoulant jusqu’au sol de béton cru. De chaque côté du lit à coucher des lampes à figures rouges. Au-dessus de la tête du lit, un crucifix vernissé de sang, auquel répondait le sang menstruel s’égouttant du sexe labouré de la femme. Au sol, parmi des vêtements pêle-mêle, une minijupe en cuir noir à reflets irisés. La baie vitrée, embuée de l’intérieur, parsemée de gouttelettes coquelicot sur l’extérieur, s’ouvrait sur les buildings surplombés de nuages couleur sang coagulé, lumière crépusculaire dont les rayons obliques rampaient sous la minijupe de cuir noir, jusqu’à l’origine flamboyante de l’abîme cosmique, ouverture cornaline auréolée de bouclettes blond cuivré doré, au tréfonds humide desquelles se cachait une minuscule perle clitoridienne toute gorgée de Jouissance Féminine, cause motrice et substance de toutes les choses qui meublaient le monde et le cosmos, et devaient, selon la loi tragique d’une nécessité infrangible, y retourner à la fin.

Tandis que le foutre giclait dru à l’intérieur de son corps tout en tension et rebond, de la grande bouche en ovale noir de la femme à la chevelure de serpents s’exhalait un long cri minéral, mémoire brute, traversant les siècles, de la jouissance de l’étant. La femme semblait regarder dans le vide l’étant jouissant de partout, puisqu’il est Jouissance Féminine.

Le temps, dans cette chambre à la brutalité du clair-obscur et aux murs de béton cru, n’entrait pas. Un lit à coucher en plein emploi, rien d’autre.

LA CHAMBRE DU JOUIR

PREMIÈRE PARTIE DIAGNOSTIC

1

De la noire ténèbre s’élevait, petit à petit, une boule de feu qui ensanglantait une partie de la voûte céleste encore piquetée, de-ci de-là, d’étoiles – mortes un temps jadis pour beaucoup d’entre elles. En filigrane se dessinaient les fines arborescences noires d’un arbre millénaire. Le gigantesque tronc plongeait ses racines tortueuses dans les profondeurs pulvérulentes de la terre. De longs doigts femelles, très effilés et aux ongles-griffes pleins de terre, venaient glisser doucement le long du tronc humide recouvert de cette terre collante et abrasive de la sylve qui naissait, bellement épaisse et sauvage, sous l’intensité progressive de la lumière émanant de la boule de feu céleste. Un visage féminin des temps très anciens, parsemé d’éphélides, se détachait peu à peu de ce fond végétal. Les yeux lapis-lazuli immenses reflétaient le mouvement perpétuel de toutes les choses qui agençaient le monde et structuraient la conscience de la créature. À quatre pattes, celle-ci fouillait la terre noire et collante à la recherche de petites racines rousses, pour avoir des ailes aux épaules, telles ces particules atomiques qui s’agitaient autour d’elle et en elle. L’exubérante ondulance de ses hanches larges et puissantes, longtemps ballottées par la houle sur les flots du temps, glissait sur l’immobilité apparente des arbres vernissés d’humidité et d’où suintait une malerage ithyphallique. Tout soudain, la Forme prit la créature à revers. La longue chevelure emperlée de terre frappait les arbres. Dans le silence minéral, la créature exprimait une angoisse par une danse de tout le corps. Une expression corporelle graphique. Mouvements pléthoriques. Pénétration en elle d’un enchaînement tragique de la cause et de l’effet. Battement binaire du monde – systole/diastole – dans son ventre. Blessure ovoïde émergeant d’un corps devenant hanté par son animalité. Les épines des branches lui griffaient la peau. Une impression soudaine d’accomplissement fatal envahissait son esprit. Ne voulant pas succomber à cette petite mort, la créature se retourna vivement en poussant un cri qui mordit d’effroi la malerage ithyphallique. Puis la créature s’enfonça dans la sylve, en enroulant son long corps tout écorché et frotté de terre humide d’arbre en arbre. Le feuillage s’épaississait peu à peu, jusqu’à se diluer en un majestueux lavis vert.

2

Sous l’œil brillant qui flambait au zénith, la créature déployait ses ailes rousses. Des profondeurs touffues de son entrejambe s’écoulait librement un flux instinctif coquelicot. Une puissante odeur de fleurs fanées s’exhalait autour de la créature qui se caressait. Entre ses longs doigts effilés, gorgés d’écarlate gluante, émergeait une chose, bellement sphérique, de l’étant : apparition fugace d’un petit morceau de chair irisée, île mystérieuse éphémère toute clitoridienne, où les femmes éprouvaient cette jouissance Autre qui était dans le réel, en arrière du symbolique, en arrière du miroir, laissant advenir la figure d’une angoissante certitude : la vérité-factuelle. La créature avait contracté son périnée, pour retenir le jus rouge du temps. Et elle s’envola…

Regard lapis-lazuli surplombant la ville-opulente, où marchait une femme aux fines chevilles, possédant tout son incarnat, avec cette exubérance de la présence et de la vie qui surgissait du réel de sa petite poitrine. La cambrure des reins accentuée par ses hauts talons fixés comme des clous à ses pieds, elle ondulait sa puissante croupe propitiatoire dans les ruelles d’une forêt d’acier et de verre. Architecture brutaliste de buildings sévères reflétant un monde – une fiction – en cours de maintenance perpétuelle, où la domination patriarcale était de règle en déshumanisant les femmes, les réduisant à un bien économique, à un guichet de vente, à une arme de marketing, à un objet-jouet sexuel, à une cible à battre, à fouetter, à passer à la casserole, à un corps-mutant pour fétichistes, avec des slogans qui ne laissaient pas le choix entre l’innovation et l’obsolescence programmée, la dématérialisation et la vie numérique, la connection ou la déconnection. Des slogans qui attiraient et piégeaient irrémédiablement, tel un piège sexuel pour insectes, mouvement collectif de nivellement radical pour faire disparaître toutes les différences, de les unifier pour que rien ne les distinguât plus les unes des autres, une fusion, une unification du corps social, où la foule somnambule et assignée à résidence via l’interconnection perpétuelle s’acquittait à ce qui la déterminait : actrice – déconnectée des réalités – du consumérisme mortifère. Le génie capitaliste d’après-guerre aura consisté à réorienter la pulsion sexuelle et le droit à la jouissance vers l’insatiable pulsion de mort de consommer l’Empire de la marchandise : vouloir et avoir ce qui était hors de portée et inutile comme principe répétitif du monde, tout en conservant "Liberté", "Égalité", mais en escamotant "Fraternité" au profit de "Mobilité", "Volonté", "Flexibilité", "Compétitivité"… Sous couvert de la loi numérique ("Tout est arrangé par les nombres"), le Cheval de Troie technophile investissait chacun à son insu et lui tissait tout alentour une toile d’illusions, une prison techniciste et panoptique qui pouvait voir tout, savoir tout, acheter tout, protéger partout, et dont il était impossible d’échapper, car We Love Technology.

Autour de la femme aux fines chevilles, tous les hommes – ces citoyens complets dits les égaux – étaient en érection sous leur paraître social ultra-policé ("Souriez, vous êtes regardés pour votre sécurité par la Vidéosphère du contrôle social.") Le phallus étant la seule entité autorisée à dominer, il était dans leur nature de ne pas rester en repos. Et toutes les femmes, qui possédaient le don de l’image, qui cultivaient l’idée de la poupée mécanique dans leur corps, qui commandaient le "Encore !", qui avaient intégré leur soumission séculaire jusqu’à la double contrainte du talon aiguille, apparaissaient comme une stratégie de l’excitation, un faire-valoir indivis sophistiqué, avisant ainsi qu’elles appartenaient aux hommes par droit de conquête, c’est-à-dire qu’elles devaient une redevance en nature à leurs maîtres qui considéraient le signifiant phallus comme une machine de siège. Ainsi, le corps coupé de la jouissance Autre, les femmes ne faisaient que participer à la jouissance de leurs maîtres en les excitant d’un point de vue phallique, afin qu’ils pussent laisser le foutre gicler dru sur leurs visages offrandes.

Dans cette ville-opulente, où la Procréation Médicalement Assistée avait évacué ce qui restait du réel – le sexe – la femme aux fines chevilles, avec ses fesses ondulantes toutes contre-tendues sous la minijupe de cuir à effets irisés, était une expression sexuelle hantée d’animalité. Ça sentait le sexe ! Dans cette ville-opulente, où pratiquement aucune femme ni aucun homme n’était sorti du ventre d’une femme, mais d’une matrice artificielle Corps Zéro Défaut ®, elle affichait sans vergogne qu’elle était née de la fornication. Une équivoque ici ob-scène, mais qui avait, dans des temps pas si anciens, maintenu un pont biologique entre la femme et l’homme mis en culture, avec un rapport différent à la sexualité, au sexe et à la jouissance (avant d’être mis en culture, et au-delà du déterminisme génétique, ce qui avait lié la femme et l’homme avaient été la peur et le désir). Sans ce pont biologique qui sentait le sexe, point de salut pour la survie de l’espèce. Maintenant, dans sa béatitude technophile, l’espèce mutante devait son salut aux Banques de sang menstruel, d’ovules et de sperme.

Sous la minijupe de cuir qui jouait insolemment avec la lumière efflorescente, les deux hémisphères de chair en tension entraient en raisonnance avec les deux lobes du cerveau de la femme aux fines chevilles, cerveau où s’animaient, d’une synapse à l’autre, les ombres filiformes de toutes ces femmes tenues en laisse et évoluant vers leur statut de victime émissaire bellement entravée dans des talons aiguilles en acier de vingt centimètres à figure de crucifix. Dociles, muettes, totalement identifiées à l’érection et à l’attitude d’adoration, elles appartenaient de fait aux hommes. Dans les replis secrets du cerveau de la femme aux fines chevilles, l’une d’elles, ayant échappé à l’excision physique et psychique, saurait encore comment s’ouvrir au monde tel qu’il est en soi. Elle entraînerait les autres à la révolte. En haut des marches de l’agora retrouvée, avec en arrière-fond la ville-opulente en flammes, elle leur tiendrait à peu près ce discours…

« Des femmes ont vaincu "les égaux" et dépeuplé la ville de tous les mâles ! Ce sont les hommes qui ont contraint les femmes à les suivre contre leur gré, ce qui s’appelle un détournement sexuel, fatalité qui a poursuivi les femmes de siècle en siècle. Les femmes ont honoré les hommes comme des demi-dieux. Les femmes ont vécu dans la honte et l’angoisse d’être femme. Et cette angoisse a rongé le corps féminin. Les hommes ont imposé aux femmes une sexualité phallique mécanique, un érotisme marchant, une industrialisation des rapports, leur interdisant ainsi l’accès à la sexualité féminine et au plaisir. Portant le poids de la sexualité, elles ont vécu dans l’ombre, dans la chambre matrimoniale, dans la caverne du gynécée, entravées dans leur liberté de mouvement, dans leur liberté sexuelle, dans leur liberté de pensée, dans leur liberté de développer une spiritualité et dans leur possibilité ontologique de découvrir leur propre singularité. Les femmes ont dû singer les hommes, apprendre leurs jeux de rôles, nouer des intelligences et des intrigues – jusqu’à se corrompre –, s’impliquer dans leurs narrations bien souvent guerrières. Bref, se nier en tant que femme et corps femelle pour pouvoir entrer dans le monde inhumain masculin, où la sodomie – conséquence avérée de l’empreinte de l’homme sur la physiologie et le comportement du corps de la femme – où la sodomie est à la femme ce que la crucifixion fut au Christ et ce que l’Inquisition fut aux Sorcières. La Croix et le Bûcher nous structurent et conditionnent jusqu’à nos poses sexuelles et nos manières de nous tenir en public, comme en privé.

Maintenant que nous avons arraché nos clous, délié nos chaînes, aucun homme ne saurait nous faire peur, car, du Jardin d’Ève d’où vous êtes toutes venues, ce n’est pas la multitude des hommes qui commande au petit nombre des femmes ; c’est au contraire les femmes qui imposent leurs règles