Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Quatre femmes, quatre générations, quatre vies entrelacées par un fil invisible : Marie, l'aventurière, la guerrière. Elle n'a jamais reculé devant un combat, mais à quel prix ? Que cache vraiment sa soif d'indépendance et de conquête ? Lou, l'adolescente introvertie, cabossée par une vie qu'elle comprend à peine. Elle fuit, sans cesse, mais jusqu'où ? Et surtout, pourquoi ? Mathilde, la résiliente. Dans les années 70, elle assume un couple patriarcal avec une détermination inflexible. Mais à quel moment devra-t-elle tout remettre en question ? Anaïs, la dévouée, l'empathique. Toujours prête à se sacrifier pour les autres. Jusqu'à quel point peut-on s'effacer sans se perdre soi-même ? Quatre destins uniques. Quatre voix qui traversent le temps, portées par leurs doutes, leurs espoirs et leurs luttes. Au coeur de ce roman choral, pourtant, une énigme... la mystérieuse cinquième voix. Est-elle la clé de leur délivrance... ou le secret qui les enferme toutes ? Un récit bouleversant, intense et vibrant, où chaque page fait résonner les blessures, la force et les rêves universels des femmes d'hier et d'aujourd'hui.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 240
Veröffentlichungsjahr: 2025
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
« Si tu te heurtes aux murs de chair
Si tes mots sombrent avant de naître
Que ton sang agrippe tes os
Que ton œil perd sentier
Éveille en toi l'autre regard !
Celui qui transgresse le monde
Et distance le temps singulier
Dans le goulot des jours
Quand s'engouffre la pénombre
Ameute l'autre regard !
Sa lueur te cherchait. »
Andrée CHEDIDL’autre regard
« Aussi étroit soit le chemin,
Nombreux les châtiments infâmes,
Je suis le maître de mon destin,
Je suis le capitaine de mon âme. »
William Ernest HenleyInvictus
Marie
Mathilde
Lou
Marie
Mathilde
Anaïs
Marie
Mathilde
Lou
Anaïs
Mathilde
Marie
Lou
Mathilde
Anaïs
Marie
Mathilde
Anaïs
Mathilde
Lou
Mathilde
Lou
La cinquième voix
Épilogue
J’ai flambé ma vie…
Je suis née en 1951, j’avais dix-sept ans au moment des évènements de mai 68. Je n’avais évidemment pas l’autorisation de sortir, encore moins d’aller où je voulais quand je le voulais. Mais je suivais toute l’actualité sur notre poste de radio Optalix tout neuf. J’étais une rebelle, j’avais une envie de vivre et d’émancipation exacerbée… Maman l’avait compris et me surveillait plus que ma sœur ainée, elle me disait toujours : « Marie, reste tranquille, reste à ta place… va pas chercher les ennuis, ça ne te rapportera rien de bon ! ». Franchement ? Je m’en moquais bien. Je voulais faire partie de ce monde qui bougeait, qui flambait, qui s’émeutait. Je voulais y apporter ma contribution. Je ne voulais pas d’une petite vie étriquée, censée respecter les codes dépassés concernant la place de la femme dans la société, dictés par des vieux croulants qui voulaient coûte que coûte conserver l’hégémonie masculine, comme un phallus bien dressé, de peur de perdre leur pouvoir et leur influence. Je ne voulais pas avoir à demander l’autorisation à un « mari » de sortir, de faire du sport ou de travailler. Je ne voulais pas que qui que ce soit décide à ma place de ce que je devais ou voulais faire de ma vie. Je resterais une célibataire endurcie s’il le fallait, mais personne ne me dicterait ma conduite.
Nous habitions dans la cité-jardin de la butte rouge de Châtenay-Malabry, un appartement avec deux chambres et une salle de bain… le luxe. J’étudiais au lycée d’État de Châtenay, j’étais en classe de première, je faisais partie de « l’élite ». Ces filles qui accédaient désormais au lycée et à qui un bel avenir était forcément promis. Ma mère ne voulait pas gâcher cette chance à cause de mes idées révolutionnaires et de mon attitude « incontrôlable ». Mes notes étaient correctes, je ne faisais pas figure de surdouée, néanmoins je me défendais, ce qui pour une fille à cette époque était tout à fait honorable. L’année suivante, j’obtenais mon baccalauréat série A, philosophie et lettres. Les filières venaient juste d’être revues l’année précédente… adieu donc « maths élém », « sciences ex » ou « philo ». Avec ma meilleure amie Claire, nous avions traversé nos années de lycée côte à côte. L’université, nous l’attendions comme une promesse : à nous la vraie vie ! Fini les jupes droites arrivant aux genoux, les corsages col Claudine sous des pulls à carreaux ou de sages gilets boutonnés, code vestimentaire obligatoire au lycée. Nous pourrions enfin porter des pantalons « pattes d’eph » et des chemises aux couleurs psychédéliques. Nous allions louer ensemble une chambre universitaire à Nanterre et devenir journalistes. Nos prénoms étaient prémonitoires, puisque nous portions à nous deux le titre d’un célèbre magazine féminin qui dépoussiérait l’image de la ménagère moyenne au profit de la femme moderne. Tout ce à quoi nous aspirions.
Ces années d’études furent un pur délice, un moment de belle insouciance dépassant toutes nos espérances. Nous suivions nos cours avec assiduité, nous assistions à des colloques et des réunions étudiantes. Nous avions l’impression de participer à l’élaboration du monde, d’être actives et utiles. Nous sortions le soir dans les bars parisiens, nous fumions, nous fréquentions des hommes comme bon nous semblait.
Nous avions rejoint les assemblées générales du Mouvement Libérateur des Femmes qui se tenaient à l’École des Beaux-Arts le mercredi, tous les quinze jours. Ces réunions nous permirent de rencontrer des femmes de tous âges, de tous milieux, de tous horizons, pourvues d’un seul point commun : nos convictions féministes, notre combat pour la libre disposition de nos corps et la remise en question de la société patriarcale. En quelques mois, nous avions démultiplié notre cercle relationnel, ce qui nous paraissait vraiment pertinent pour notre futur métier et nous nous étions lié de fidèles amitiés. Ce fut ainsi que nous rencontrâmes Marie Dedieu qui avait pour projet de créer le premier journal féministe. Une véritable aubaine pour nous et il n’était pas question de passer à côté de cette incroyable opportunité. Nous étions donc sur les rangs pour nous associer aux premières équipes de rédaction. Nos études nous propulsaient au cœur de l’entreprise et nous étions écoutées, non pas tant pour nos idées… il y avait des mentors et des leaders bien mieux assis que nous, mais a minima pour nos conseils relatifs à la rédaction et à la conception du journal. Ce rôle nous suffisait, nous avions le sentiment d’être les reines du bal. Le numéro « zéro » du Torchon brûle sortit en décembre 1970, en encart dans le premier numéro de L’idiot Liberté. Claire et moi exultions, nos noms y apparaissaient ! Surexcitée, j’avais aussitôt rendu visite à mes parents. J’étais arrivée en brandissant le journal et leur avais collé sous les yeux la page où Claire et moi étions mentionnées, leur expliquant que c’était le début d’une longue et grande carrière. Mon père fut très fier. Ma mère, peu prompte à se laisser impressionner et toujours pragmatique, me demanda si j’avais été payée ! Elle ne comprenait décidément rien à la tendance actuelle, à cette vie d’aujourd’hui où l’engagement prévalait sur les salaires. Elle était décidément beaucoup trop « vieux jeu ».
Depuis mai 68, le monde s’agitait, évoluait et se restructurait. La parole se libérait, les idées politiques en tout genre se proclamaient, on revendiquait ! De nombreux petits journaux apparaissaient en multitude dans les kiosques, des engagés, des militants, voire des révolutionnaires aux propos débridés et provocants. Certains périclitaient rapidement, d’autres gagnaient leurs galons. Cette effervescence médiatique était néanmoins propice aux audacieux, qui comme moi, cherchaient à tirer parti de ce champ des possibles pour s’engouffrer dans la brèche et s’immiscer au sein de cette nouvelle presse. Je profitai donc de mes convictions et de nos actions pour écrire des articles sur notre combat raconté de l’intérieur : « Au sein des femmes qui luttent », « Les coulisses de la manifestation », « Les dessous affriolants des batailleuses ». Autant de titres aguicheurs pour me faire remarquer et me placer. La grande marche en faveur de l’avortement du 20 novembre 1971 me mit le pied à l’étrier. J’y participais, évidemment, foulant les rues parisiennes, de Nation à République, scandant, chantant, m’époumonant, brocardant le pouvoir, hissant banderoles et pancartes avec Claire et nos quatre mille compagnes. J’avais néanmoins pris un petit carnet où je notais tout ce que j’observais : la ferveur, la fraternité, l’ambiance enjouée et bon enfant, les slogans « Nous sommes toutes des avortées ! », le mariage qui avait lieu à l’église Saint-Ambroise au moment de notre passage et notre supplique de « libérer la mariée ! ». Je passai ainsi la nuit à écrire un article que je voulais à l’image de cette journée, vivant, poignant, responsable. Il n’était peut-être pas aussi bien écrit que le récit qu’en ferait un an plus tard Simone de Beauvoir dans Tout Compte fait, mais il avait du style.
Je fus publié par l’Actuel, un petit journal qui avait émergé après 68 et qui avait désormais acquis une certaine popularité. Initialement à vocation musicale, il s’était ensuite tourné vers la bande dessinée underground et se lançait également dans la contre-culture en abordant différents thèmes comme, entre autres, le féminisme et l’écologie. Une fois adoubée, je continuai à envoyer régulièrement mes articles à la rédaction. La plupart de mes écrits traitaient des avancées de notre combat, mais j’essayais de me diversifier et avais créé une rubrique sur les soirées parisiennes. Claire et moi n’avions pas cessé pour autant nos activités nocturnes, nous aimions draguer le Tout-Paris qui n’avait plus de secrets pour nous. C’était d’ailleurs au cours d’une de ces virées que nous avions rencontré Aymeric, joli garçon, issu d’une famille huppée, ce qui allait à l’encontre de toutes nos valeurs. À croire qu’il venait s’encanailler dans les bistrots et les lieux festifs, prendre un bol de bas-fonds populaires pour avoir quelque chose d’égayant à raconter au moment de déguster en famille le gigot dominical, mais surtout, à mon avis, pour se sentir vivant. Il ne nous quittait plus, allait où nous allions et faisait presque fonction de garde du corps. Nous étions amis, il n’était ni avec l’une ni avec l’autre, mais parfois un peu avec l’une et parfois un peu avec l’autre selon nos humeurs. Ce côté « homme-objet » nous amusait et nous permettait surtout de garder notre liberté sans avoir de comptes à rendre sur nos autres fréquentations. Nous cultivions notre espièglerie, mais il avait su gagner toute notre tendresse et notre affection.
Mon Diplôme Universitaire d’Études littéraires en poche ainsi que ma licence, orientée sociologie, je décidai de quitter l’université et de m’inscrire au Centre de Formation des Journalistes. Claire ne se rallia pas à mon choix cette fois-ci, préférant poursuivre sur la maîtrise. Nous ne nous quittâmes pas pour autant. Nous partagions toujours notre chambre d’étudiante et continuions à partir en goguette accompagnées de notre fidèle Aymeric.
Néanmoins, je me calmai un peu, les années sérieuses commençaient. Le niveau demandé au centre de formation était élevé. J’y arrivais cependant avec une petite notoriété, j’avais pu le constater pendant un cours, à la demande d’un de mes professeurs :
— Ah, vous êtes la Marie Jourdan qui écrit dans l’Actuel ?
— Oui, Monsieur.
— C’est pas mal ce que vous faites, ça manque un peu de recul, mais c’est pas mal.
— Merci Monsieur.
— Quelles que soient vos opinions, renchérit-il en se retournant vers l’ensemble de la classe, la qualité première d’un journaliste reste l’impartialité ! Les gens se foutent de savoir ce que vous pensez, ils veulent savoir ce qui s’est réellement passé. Vous avez le droit d’avoir des convictions, mais vos articles doivent s’inscrire dans l’observation et l’information avant tout, non dans l’interprétation, le parti pris ou la sensiblerie. Laissez cela aux écrivains et aux philosophes. Mais je vous l’accorde, c’est une qualité qui se perd par les temps qui courent !
— C’est compris Monsieur.
Le message était passé.
À force de travail, d’application et de motivation, je me classai parmi les meilleurs de ma promotion. Ce qui me valut toute l’attention de ce même professeur qui m’ouvrit les portes de France-Soir. Avec son concept d’information en continu, ce quotidien travaillait avec une batterie de journalistes et était toujours preneur de nouveaux articles. J’y devins donc pigiste tout en finissant ma formation.
Mathilde se tenait dans la cuisine, attendant impatiemment le retour d’Arthus qui ne devait plus tarder. Elle avait dressé la petite table du salon, comme tous les soirs, avec un soin minutieux : deux verres, quelques biscuits apéritifs disposés dans un bol, quelques tranches de saucisse sèche et une bouteille de vin rouge. Une simple habitude qu’elle aimait préserver. L’apéritif était leur moment, ce rituel du soir où ils prenaient le temps de se retrouver.
Elle entendit la porte d’entrée s’ouvrir et le bruit familier des chaussures de son mari résonner dans le couloir. Elle se raidit un instant, devinant déjà son humeur à la façon dont il claquait la porte et déposait son attaché-case. Ses pas lourds se dirigèrent directement vers le salon.
— Il n’y a plus de vin blanc ? lança-t-il dès son arrivée, sa voix résonnant comme une accusation à peine voilée.
Mathilde sursauta, même si elle s’y attendait. Elle lui adressa un sourire timide, espérant désamorcer le reproche à venir.
— Il reste une bouteille dans le frigidaire, réponditelle doucement. Mais je n’ai pas voulu l’ouvrir. Je ne savais pas si c’était une bonne bouteille.
Arthus s’arrêta devant la table, inspectant d’un regard froid et rapide ce qu’elle avait préparé. Il hocha la tête, un sourire en coin se formant sur ses lèvres :
— Oui, une très bonne !
Il se tourna vers elle, haussant un sourcil, comme si sa réponse ne suffisait pas. Mathilde se sentit prise au piège. Elle savait que quoi qu’elle dise, il trouverait toujours un moyen de pointer son manque de discernement, de remettre en question ses choix. Elle n’avait jamais réussi à devancer ses remarques, même après toutes ces années.
— C’est le doute que j’avais, répondit-elle sur la réserve, cherchant à l’apaiser et canaliser sa poussée d’irritabilité. J’ai pensé qu’il valait peut-être mieux la garder pour une autre occasion.
Arthus la fixa, une lueur moqueuse dans le regard, avant de répondre, toujours sur le même ton de fausse bienveillance qui la faisait frissonner.
— Pourquoi ?
Elle se mordit la lèvre, hésitante. Il ne poserait pas la question s’il ne voulait pas une réponse précise, mais elle ignorait laquelle.
— Euh, je ne sais pas, je me suis dit que c’était dommage de l’ouvrir juste comme ça, pour boire un verre… murmura-t-elle, comme pour se justifier.
Mais elle n’eut pas le temps de finir sa phrase. Arthus éclata d’un rire sec, tout en s’emparant de la bouteille de vin rouge ordinaire qu’elle avait prévu, avant de se tourner vers elle, l’air amusé et condescendant.
— Tu préfères boire du cubi, hein ?
Puis il ajouta en se tournant vers son fils qui venait d’entrer dans la pièce pour venir lui dire bonsoir :
— Ta mère, elle n’a aucun palais ! dit-il en se servant, ses mots tranchant l’air comme une lame. Elle, la bouffe, elle s’en fout ! Elle préfère la quantité à la qualité… Il lui lança un regard appuyé, ses yeux balayant son corps de haut en bas. Et ça se voit d’ailleurs !
Mathilde sentit ses joues s’empourprer de gêne et de colère. Elle se sentait dépréciée, là, debout dans cette maison qu’elle entretenait jour après jour pour un homme qui la regardait à peine. Ses mains se crispèrent sur le torchon qu’elle tenait, et elle serra les dents, espérant que son silence suffirait à stopper l’escalade de mépris.
Mais Arthus, sans s’en préoccuper, continua sur le même ton, insensible à son malaise.
— Je ne sais pas pourquoi je me décarcasse à payer de bons produits ! ajouta-t-il avec une exaspération compassée, avant de porter le verre à ses lèvres. Après tout, elle ne comprend rien à l’art culinaire.
Mathilde ravala sa réponse. Elle aussi travaillait, il n’était pas le seul « à payer ». Elle n’avait plus la force de discuter, de polémiquer pour légitimer sa place et sa valeur au sein de cette famille. Elle le savait : tout dialogue ne ferait que renforcer son sentiment d’infériorité. C’était ainsi depuis tant d’années maintenant. Arthus l’aimait, elle en était persuadée. Mais cet amour était teinté de cette supériorité presque naturelle, cette façon qu’il avait de la considérer comme une enfant, incapable de faire les bons choix. Elle se demandait souvent s’il se rendait compte de ses mots et de leur portée.
Pourtant, il était là tous les soirs, à ses côtés. Fidèle à son poste, comme il le disait souvent en riant. Et elle, elle continuait à préparer l’apéritif, à tendre la main dans l’espoir que, peut-être, un jour, il la verrait pour ce qu’elle était réellement, se donnant tellement de peine au quotidien pour être irréprochable, pour former une équipe au sein de leur couple, au-delà des clichés et des attentes d’un autre âge.
En silence, elle s’assit face à lui, son propre verre de vin à peine touché, le regard fuyant. Le silence entre eux était devenu une routine, tout autant que leur rituel du soir. Elle l’observa, tandis qu’il sirotait son vin, un sourire satisfait sur les lèvres, et se demanda combien de temps encore elle accepterait cette situation. Combien de temps avant que ces mots ne cessent de glisser sur elle et ne finissent par créer trop de petites cassures, des fêlures irrémédiables à ses sentiments. Elle oscillait sans cesse entre l’amour et l’oppression silencieuse de son quotidien.
Mathilde était née en 1949, elle était allée à l’école jusqu’à quatorze ans et avait obtenu son Certificat d’Études. Comme beaucoup de jeunes filles de son époque, elle s’était ensuite dirigée vers une formation spécifique de dactylographie et de secrétariat dispensée en lycée technique. À la fin de ses études, à dix-sept ans, elle avait été prise dans une banque parisienne pour un stage en entreprise et y était restée. C’est ainsi qu’elle avait commencé à travailler… jeune, avec le rêve de rencontrer son prince charmant, d’avoir une famille et un joli petit pavillon en banlieue. Elle y était arrivée… mais tout avait un prix, était-elle malheureuse pour autant ?
Elle avait rencontré Arthus à vingt ans. Un coup de foudre. C’était lui, son prince charmant, elle en était certaine. De quatre ans son aîné, il était beau, avec cette confiance en lui qui le rendait charismatique et tellement prévenant avec elle. Il était commercial dans une grande entreprise d’électroménager, secteur en pleine expansion dans les années 70 qui lui promettait une belle ascension, s’il se montrait à la hauteur. Et comme il ne doutait pas d’être le meilleur, il n’y avait donc aucun souci à se faire pour leur avenir.
Il avait effectivement brillamment franchi toutes les étapes, année après année, et s’était hissé jusque dans les hautes sphères de son entreprise, faisant désormais partie des cadres dirigeants. Il était devenu très « corporate », comme un remerciement à cette société qui lui avait donné sa chance et l’avait porté aux nues. Il avait ainsi pu offrir à Mathilde son pavillon en banlieue, des vacances au ski l’hiver, à la mer l’été et même de très jolis voyages grâce au tarif préférentiel du comité d’entreprise !
Mais il travaillait dur, avait de longues journées, de lourdes responsabilités, partait en déplacement de temps en temps et rentrait parfois… souvent… fatigué, chargé d’une adrénaline qu’il devait bien évacuer… sur Mathilde, de préférence, qui, la pauvre, ne pouvait pas comprendre tout ce qu’il endurait comme pression.
Quant à Mathilde, de carrière, il n’y avait pas. Elle s’était arrêtée de travailler par deux fois pour une période de plus d’un an à chaque naissance de ses enfants et avait donc souvent changé d’employeur.
Je regardais les reflets du soleil scintiller, créant des millions de petites étoiles à la surface de l’eau. Toute à mes pensées romantiques, je me disais que c’était magnifique… jusqu’à ce qu’un truc gluant et froid recouvre mes cheveux. Je me retournai brusquement et je vis mon frère plié de rire, un seau vide à la main. Il venait de déverser son contenu, un mélange d’algues et de sable mouillé, sur ma tête. Cette plaisanterie semblait fortement l’amuser. Affublée d’une perruque verdâtre et visqueuse, je n’étais pas sûre de partager cette même jubilation. Je ravalai ma première réaction instinctive d’exaspération et souris, je ne voulais pas gâcher ce moment. La mer, la plage, le soleil… que demander de plus. De vraies premières vacances avec mes parents, ma sœur Ana et mon frère Nino. Nous étions en Espagne pour une dizaine de jours, à Llança, petit port de pêche au pied de la réserve naturelle du Cap de Creus qui rejoignait la baie de Cadaqués. Une famille ordinaire dans une petite pension avec piscine. C’était pour moi le bonheur.
Je venais d’avoir dix ans, de quitter mon univers pour déménager en banlieue parisienne. À la fin des vacances, dans quelques jours, je rentrerais en CM2 dans ma nouvelle école. J’avais perdu mes amis, mes repères, j’étais anxieuse et bien décidée à profiter de ces derniers moments de douceur et de tranquillité. Je ne dirais pas d’insouciance, ça, c’était déjà derrière moi.
Je me régalais donc de ces quelques jours de vacances qu’ils nous restaient, des parties de pêche, tous en équilibre accrochés sur les rochers, des aprèsmidi à la plage, des déjeuners au soleil à se gaver de tapas, de patatas bravas et de jamón ibérico. Nous passâmes une journée à déambuler dans les rues de Figueres, dont l’incontournable musée Dali fut notre première étape. Cet étrange bâtiment me perturba légèrement. Pourquoi avoir posé des œufs géants sur le toit ? Et tous ces petits bouddhas dorés sur les murs ? « Boudins, tu veux dire ! Voire pire ! », dit Nino en riant, toujours prompt à se moquer, comme le font les garçons de quatorze ans en plein « âge bête »… enfin, c’est ce que disait maman. Mais moi, j’aimais quand même bien l’ensemble, ne sachant pas trop si je le classais dans la catégorie d’un palais des mille et une nuits ou d’une énorme charlotte aux fraises. Puis maman et Ana dévalisèrent une grande partie des boutiques du centre-ville, vêtements, chaussures, parfums, bijoux fantaisie… tout y passa. Elles m’épuisèrent et je fus soulagée lorsque nous regagnâmes enfin la voiture pour rentrer à la pension. Il n’était pas trop tard, on aurait le temps de faire un plongeon dans la piscine, ce qui m’amusait beaucoup plus que de faire les magasins. Un autre jour, nous parcourûmes les petites rues de Cadaquès en long, en large et en travers. Cette fois-ci, pas trop d’achats pour les filles, car il s’agissait surtout de commerces d’artisanat et de galeries d’art. Papa craqua sur un joli couteau de poche en bois d’olivier. Le déjeuner dans un restaurant au sommet du Cap de Creus fut mon moment préféré. La vue exceptionnelle sur la mer et ses criques était magique, j’imaginais ce qu’il pouvait y avoir de l’autre côté de cette mer infinie. Y avait-il quelque chose, d’ailleurs ? Des contrées sauvages ? Des terres inconnues ? Des bateaux pirates ? Je me sentais minuscule, seule face à cette immensité d’eau et je me demandais si son âme planait quelque part par-là, entre le bleu du ciel et les flots cérulés. Ma rêverie fut interrompue par l’odeur alléchante de ma tortilla que le serveur venait de déposer devant moi et mes errances imaginaires s’envolèrent face aux pitreries de Nino et Ana.
Ce moment suspendu au-dessus du Cap donna l’idée à papa de louer un bateau afin de découvrir toutes ces jolies criques qui découpaient la côte. Sur la route du retour, nous nous arrêtâmes à Port de la Selva et papa réserva une grande barque catalane pour le lendemain.
Armés de chapeaux, de lunettes de soleil, de crème solaire et surtout d’un copieux pique-nique, nous partîmes en milieu de matinée récupérer notre bateau. Papa avait son permis, mais n’avait pas pratiqué depuis un certain temps, et la sortie du port fut un peu chaotique. J’étais planquée sous ma casquette afin d’éviter les regards amusés des touristes qui se promenaient sur le quai et à qui nous fournissions une animation distrayante. Je relevai la tête lorsque nous étions enfin en mer, à longer les côtes. La balade était fantastique ! Nous jetâmes l’ancre dans toutes les criques, les unes derrière les autres. Ana, Nino et moi voulions toutes les explorer. Nino s’amusait à faire des sauts depuis le bord le plus haut de la barque, Ana et moi inspections les fonds marins munies de nos masques et tubas. Cette journée idyllique clôturait en beauté nos vacances. Le programme du lendemain était moins réjouissant puisqu’après une dernière séance de plage le matin, nous devions consacrer notre après-midi à ranger et faire nos valises. Nous partions le jour d’après, de très bonne heure.
C’était terminé… retour vers la réalité, vers l’inconnu, l’appréhension de la vie sans toi.
Une fois rentrée dans ce qui était désormais ma nouvelle maison, je devais prendre mes marques. Il fallait reconnaître que papa et maman m’avaient préparé une très jolie chambre et avaient tout fait pour que je m’y sente bien. Je retrouvais mes affaires, mes peluches, mes jouets, mes livres, mes albums photos. Mais surtout, je retrouvais Plume, notre golden retriever que nous avions laissé en garde durant notre absence. C’était mon copain, celui à qui je racontais mes chagrins. Maman me fit faire le tour de la ville, un petit parcours de reconnaissance, et j’eus le droit à une visite de mon école en avant-première avec la directrice. Étant donné que je rentrais en dernière année, tous les autres élèves étaient déjà des « habitués » et maîtrisaient parfaitement les lieux… moi, non.
C’était amusant, Ana, Nino et moi étions tous dans des établissements et à des niveaux d’enseignement différents. J’étais en primaire, Nino rentrait en troisième au collège et Ana en première au lycée. Donc lorsque je rentrerais en sixième, Nino quitterait le collège pour le lycée et lui aurait la chance d’avoir une année dans le même établissement qu’Ana. C’était dommage, j’aurais bien aimé avoir un grand frère avec moi qui aurait pu me défendre si on m’embêtait : « Non, non, vous touchez pas à Lou, elle a son grand frère qui va vous tomber dessus et vous écrabouiller ! ». J’aimais bien l’idée, ça m’aurait donné l’impression d’être importante, de faire partie d’un clan. Bon, je pourrais toujours lui demander de venir leur casser la figure à la sortie si vraiment j’avais besoin, c’était quand même rassurant.
Malgré toutes mes craintes, la rentrée se passa bien, la maîtresse était gentille et elle m’installa à côté d’une fille qui avait l’air plutôt sympa. Marion, ma nouvelle camarade, me présenta à ses copines à la récréation, elles ne paraissaient pas être des chipies et ça me tranquillisa. Ce qui me dérangeait le plus, c’était toutes leurs interrogations à mon sujet : qui j’étais, d’où je venais, pourquoi j’arrivais en dernière année… j’étais mal à l’aise, je ne savais pas quoi répondre à leurs questions, surtout je n’en éprouvais pas l’envie. Je ne voulais pas parler de moi, je voulais qu’on m’accepte sans examen d’entrée et sans révélation. C’était intrusif et je n’étais pas encore préparée à ça.
Quelques semaines plus tard, maman avait rendezvous avec la maîtresse pour un premier bilan. Mes résultats étaient corrects, j’étais sérieuse, sage, appliquée et faisais montre de bonne volonté, sans pour autant faire d’étincelles. En revanche, j’étais trop réservée, trop en retrait, trop souvent dans ma bulle, à se demander si « je m’intéressais à ce qui se passait autour de moi ». Il fallait que je fasse vraiment un effort d’intégration et de participation. Maman se fendit d’un petit laïus moralisateur dans la voiture m’expliquant que je devais « prendre le taureau par les cornes » et aller de l’avant, m’affirmer, montrer de quoi j’étais capable. J’acquiesçais pour faire bonne figure et surtout pour ne pas la contrarier. Au fond de moi, je n’avais nullement l’intention de changer d’attitude, j’avais trouvé mon équilibre, un équilibre précaire, certes, mais qui me convenait. Ma « bulle » me sécurisait et je ne l’éclaterais pour rien au monde. Il était hors de question que je me fasse violence pour prouver quoi que ce soit à qui que ce soit. Ma vie était… paisible, oui c’est ça, paisible et sans surprises. À l’école, j’avais gardé Marion et ses copines comme amies, tout allait pour le mieux. À la maison, ma routine était établie et je me sentais protégée. Et puis il y avait Plume. Ana sortait de temps en temps le samedi soir avec ses amis, c’était normal, elle avait seize ans, l’âge de l’indépendance et des premières soirées. Je savais bien que ce serait également le cas de Nino d’ici un an ou deux, mais pour l’instant il était encore « assigné à résidence », ce qui n’était pas pour me déplaire. On s’entendait bien et on s’amusait ensemble, sauf quand il m’imposait des concours de Game Boy. Mes parties duraient moins de deux minutes top chrono alors que les siennes n’en finissaient plus, je capitulais toujours d’impatience puis d’ennui à attendre mon tour de jouer.
