Le petit café d'en face - Aure D'Estrelle - E-Book

Le petit café d'en face E-Book

Aure D'Estrelle

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Beschreibung

Le petit café d'en face Au coeur d'un petit village provençal, une satire tendre et pleine d'humour, épicée aux us et coutumes du Sud... Jeanne, trente ans, parisienne, se retrouve sans ressources, seule avec son petit garçon de cinq ans, après une séparation brutale et douloureuse. Désemparée, mais bien décidée à aller de l'avant afin d'assurer un quotidien décent à son fils, elle prend un pari fou : repartir de zéro ! Sur un coup de tête, elle se rend dans un petit village de Provence, perdu au beau milieu de la vallée de la Cèze, pour reprendre la gérance du "petit café d'en face". Elle arrive, fragile, abîmée mais volontaire et impatiente de découvrir ce nouveau monde. Toutefois, que lui réserve ce lieu stratégique où se jouent toutes les intrigues ? Que se cache-t-il derrière cette douceur de vie en apparence idyllique ? Jeanne aura-t-elle suffisamment de cran pour s'imposer, apprivoiser cette nouvelle vie et surtout guérir ses blessures ? Aure d'Estrelle a su nous raconter avec brio et sensibilité une histoire simple mais humaine, aux personnages attachants. Des situations qui provoquent sourire et émotion... Plongez avec Jeanne dans cet univers où la Provence chante à vos oreilles !

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Seitenzahl: 376

Veröffentlichungsjahr: 2023

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« A ceux qui nous aiment, à ceux que nous aimons…

Et le reste on s’en fout ! »

Petit dicton populaire au moment de lever son verre !

Sommaire

Prologue

PREMIÈRE PARTIE « Hiver »

Chapitre 1 « Le Tournant »

Chapitre 2 « L’installation »

Chapitre 3 « L’ouverture »

DEUXIÈME PARTIE « Printemps »

Chapitre 4 « Mars qui rit, malgré les averses, prépare en secret le printemps »

Chapitre 5 « Mise à l’épreuve »

Chapitre 6 « De la musique avant toute chose »

TROISIÈME PARTIE « Été »

Chapitre 7 « Douce saison »

Chapitre 8 « Pleine saison »

Chapitre 9 « Fin de saison »

QUATRIÈME PARTIE « Automne »

Chapitre 10 « Ciel d’orages »

Chapitre 11 « Non, mais regarde-moi cette piche ! »

Chapitre 12 « Poudre d’escampette… »

CINQUIÈME PARTIE « Fin d’Année »

Chapitre 13 « Et par tous les chemins, j’y reviens… »

Chapitre 14 « Épilogue »

Petit lexique de survie en Provence

Prologue

Une voix cristalline, une image époustouflante, un moment d’émotion pure, une larme, un silence… un instant magique qui vous bouleverse et vous transporte dans une effervescence, un vrai moment de vie.

Avez-vous déjà vécu cela, seul dans votre canapé face à votre écran ? Vous savez, ce petit moment fugace, le soir lorsque tout le monde s’est endormi et qu’au détour d’une image télévisuelle c’est toute la vie qui explose à vos yeux, à vos oreilles, à votre cœur. C’est l’impossible qui s’éveille, qui vous galvanise, qui prend forme sous la simple question… « Pourquoi pas moi ?»

Ce sont vos propres projets qui se transposent à l’écran… l’envie d’une réalisation, d’un grand changement.

PREMIÈRE PARTIE

« Hiver »

Chapitre 1

« Le Tournant »

Je m’appelle Jeanne. J’ai trente ans et tout l’avenir devant moi… comme on dit ! J’ai un fils de cinq ans, Justin… un coup de jeunesse, de folie, un coup de foudre, d’amour, de confiance surtout et de naïveté… le papa est parti ce matin, il m’a quittée.

Cet enfant, c’est tout l’amour de ma vie. Mais là, laissez-moi un peu de temps pour me remettre, je suis au fond du trou… « noir » de préférence, dans ce genre de situation.

« L’avenir devant moi », je ne sais pas, je ne sais plus, je suis perdue… comme dit la chanson, curieusement, je n’ai pas trop le cœur à chanter.

Demain, j’amènerai Justin à l’école, je rentrerai à la maison, je fermerai les volets et je pleurerai. Je viderai toute mon incompréhension, ma hargne, ma blessure, mon sentiment d’impuissance, j’expulserai tous les souvenirs de ces sept dernières années, j’oublierai…

Une journée de détresse pour un avenir à reconstruire. Un avenir pour moi, mais surtout pour Justin.

C’est ainsi que commença l’aventure, en me réveillant un matin avec l’obligation d’avancer, d’aller de l’avant, mais surtout de trouver la bonne idée qui allait changer ma vie.

Je suis Parisienne, avec un grand « P », ce n’est pas une fierté, mais ce n’est pas une honte non plus… C’est juste ce que je suis. Indéniablement, lorsque l’on va en province, il faut presque s’excuser d’être parisien… lorsque l’on dit Paris, tout est dit ! Paris, c’est le diable en personne, la grande ville, la culture, les musées, les restaurants ouverts jusqu’au bout de la nuit, les grandes entreprises, la circulation, la surpopulation, le métissage… Un monde tentaculaire qui effraie et attire en même temps. Du côté province, des regards empreints de curiosité où se mêlent à la fois convoitise et répulsion. Car Paris, c’est aussi ces « Narco » de Parisiens… expression fréquemment entendue que je n’avais pas tout à fait comprise sur le moment jusqu’à ce que je réalise qu’il s’agissait de « verlan ». Nos us et coutumes sont parfois abruptes, notre manière de vivre au quotidien à cent à l’heure fait que même en vacances nous avons du mal à prendre le temps et qu’il nous faut tout, tout de suite avec un petit ton limite condescendant, se demandant si l’autochtone face à nous comprend bien le français… Peuchère ! Ça n’arrange pas notre image déjà largement ébréchée, voire carrément émiettée.

J’ai rencontré Thomas à vingt-trois ans, je finissais mes études de comptabilité. Pourquoi la compta, pas par passion. Je n’avais aucune idée préconçue sur ce que j’avais envie de faire de ma vie, mais les chiffres me parlent, c’est carré, sans ambiguïté, fiable. Et puis la gestion, la comptabilité me serviraient toujours quoi que je fasse par la suite, alors pourquoi pas… à défaut de trouver mieux.

Mais voilà, il y avait eu Thomas, mon fameux « coup de foudre » et j’avais tout abandonné pour lui. Au moment de notre rencontre, il venait juste de décrocher son premier emploi au sein d’une grande entreprise de promotion immobilière à Marseille… j’avais suivi. J’étais très rapidement tombée enceinte de Justin et je m’étais laissé porter par ce nouveau bonheur, le soleil, la mer, la douceur de vivre à deux et bientôt à trois sans me préoccuper de ces questions insidieuses qui arrivent parfois au détour d’un réveil « Et si tout s’arrêtait ? ».

Et tout s’était arrêté, sept ans plus tard. L’hébétude d’abord, la colère puis la peur s’étaient succédé. Qu’allais-je devenir… mais surtout comment allais-je assurer une vie décente à Justin ? Que devais-je faire ? Il n’y avait pas d’énorme possibilité, l’urgent était de trouver rapidement un travail qui me permettrait d’assurer, dans un premier temps, notre quotidien. Mais, comment après sept ans de « pause », trouver un emploi ? Je commençai par regarder les petites annonces : serveuse, femme de ménage, caissière… rien d’excitant. Et puis, après de longues recherches, je vis l’annonce !

« Reprise Bar-Café, vallée de la Cèze, cœur de village, loyer modéré »

Et pourquoi pas ? Le grand saut. C’était tout un Nouveau Monde qui s’ouvrait à moi… un petit village ! Le calme, la convivialité, l’entre-aide, un univers protégé pour Justin. Je voyais déjà une ravissante petite école avec peu d’élèves, tous gentils et bien élevés, une jolie maîtresse presque trop maternelle qui suit tous les enfants avec attention les aidant à progresser et s’attardant avec patience sur leurs difficultés. Je voyais une toute petite maison de village au caractère affirmé, toute en pierre avec un petit bout de jardin pour un loyer dérisoire. Je voyais une belle place de village ombragée par les platanes avec une église et un lavoir illuminés le soir, un terrain de pétanque avec des petits vieux jouant aux boules, faisant un carreau parfait à chaque tir ou pointant au plus près du bouchon tout en buvant du pastis. Des mamés, assises en rang d’oignons au bord du terrain, couvant du regard leurs hommes et discutant du temps, de la saison et des fruits. Je voyais des fêtes de village, ensoleillées, rieuses et insouciantes comme un dimanche de famille en été. Des enfants qui courent, des hommes vigoureux à la peau tannée qui boivent, des femmes qui chantent et dansent sans fausse pudeur. Je voyais des peñas endiablées lors de fêtes votives qui finissent dans le lavoir ! Et au milieu de tout ça, un petit café à la devanture provençale avec une jolie terrasse surplombée d’une guirlande lumineuse, des gardénias roses grimpant le long d’une treille ou une glycine blanche protégeant la terrasse des après-midis trop chauds. Un intérieur qui sent bon le café frais, la tapenade ou la soupe au pistou selon les heures de la journée.

En un mot, je me voyais MOI, heureuse et sans souci, accueillie à bras ouverts par cette seconde famille !

J’appelai tout de suite au numéro de téléphone indiqué dans l’annonce. Je tombai sur une femme du nom de Mariette, charmante, qui me dit que l’annonce était toujours d’actualité et que la gérance du café n’avait pas encore trouvé preneur. Elle m’expliqua que le café appartenait à la famille de son mari et qu’elle le tenait depuis maintenant une vingtaine d’années. Mais que, l’âge aidant, la fatigue et quelques soucis de santé, elle souhaitait passer la main à quelqu’un de plus jeune et dynamique. Tout à fait moi, me suis-je dit intérieurement.

Nous avions convenu d’un rendez-vous en fin de semaine afin de visiter l’établissement, le village et voir ensemble toutes les modalités de la reprise.

Je déposai Justin à l’école le vendredi matin comme d’habitude, je m’étais arrangée avec son père pour qu’il le récupère directement à la sortie en fin d’après-midi, puisque de surcroît et cela tombait bien, c’était son week-end de garde jusqu’à dimanche. J’étais ainsi libre de ma journée sans me soucier des horaires. J’avais regardé sur une carte et le village de Saint-Michel-d’Euzet, deuxième village de la vallée de la Cèze au nord d’Avignon était à une bonne heure et demie de route depuis Marseille, soit trois heures aller-retour. J’aurais ainsi également un peu de temps pour visiter les environs et pourquoi ne pas regarder les devantures des agences pour me rendre compte de ce que le marché immobilier de la Cèze pouvait offrir et à quel prix.

Mon GPS m’indiquait de prendre la départementale 980 sur ma gauche à la sortie de Bagnols-sur-Cèze en direction de Pont-Saint-Esprit. J’entrais dans la vallée de la Cèze, bout de territoire constitué de petits villages qui jalonnaient les bords de la Cèze de part et d’autre de Barjac à Bagnols… et au milieu coule une rivière !

J’arrivai à Saint-Michel-d’Euzet, juste en face de la Roque-sur-Cèze, village classé plus beau village de France où s’étendaient à ses pieds les majestueuses cascades du Sautadet. De tels paysages m’enthousiasmaient et je découvrais un véritable havre de paix.

Une fois garée sur la petite place du village, qui était, à quelques détails près, tout à fait ce que j’avais imaginé, je repérai rapidement le café. Il faut dire que la place n’était pourvue que de trois commerces : la boulangerie, un restaurant et le fameux café… impossible de se perdre.

En revanche, il faudrait apporter quelques améliorations à la devanture du café qui, elle, était loin de représenter la douceur de vivre provençale, gaie et fleurie dont j’avais rêvé. On aurait plutôt dit un vieux troquet, un peu délabré ! « Café PIAILLONS »… hum… tout un programme, voire un sacré présage ! Quant à l’intérieur… Oh mon Dieu ! On ne pouvait faire plus moche : une espèce de vieille peinture écaillée rose et vert bonbon, du plus mauvais goût. La patronne vouait apparemment une passion pour les clowns en porcelaine et les bibelots surannés qui donnaient l’impression de traverser un vide-grenier populaire où chacun étale des objets de bric et de broc retrouvés à moitié cassés au fin fond de sa cave, avec l’espoir de faire fortune. Mais rien ne pouvait freiner mon ardeur, un bon coup de peinture, des fleurs, quelques jolis tableaux et je pouvais faire de cet endroit un petit paradis.

Je rencontrai donc Mariette, qui m’attendait derrière son bar. Le premier contact fut des plus chaleureux, une femme d’une soixantaine d’années, assez corpulente et très souriante. Elle me fit faire le tour du propriétaire : la cuisine était une espèce de débarras insalubre et sale, le matériel datait de Mathusalem et seule une énorme chambre froide dans le cellier était vraiment correcte. Elle me dit qu’elle me vendrait l’ensemble de cet équipement à un bon prix vu qu’il n’était plus de première jeunesse… on n’était pas loin de l’euphémisme ! Pour le reste, il y aurait simplement un état des lieux et la signature d’une location-gérance reconductible chaque année. En revanche, le bar possédant une licence IV, je devrais suivre la formation à Nîmes pour pouvoir la reprendre. Finalement, très peu de paperasserie, néanmoins quelques investissements de départ entre la reprise des équipements, quelques travaux et la licence, plus un loyer de deux cent cinquante euros par mois.

Il allait falloir que je réfléchisse à tout ça, car je n’avais pas un « sou » de côté. J’avais conscience d’avoir été un peu naïve de croire qu’il me suffirait d’un joli sourire et de beaucoup de bonne volonté pour entrer dans la place. Bienvenue dans la réalité ! Mariette m’expliqua que cet endroit était le cœur névralgique du village et qu’appartenant à la famille de son mari de génération en génération, l’objectif n’était pas pour eux d’en tirer un quelconque profit, mais juste de maintenir ce qui faisait la « vie » de Saint-Michel. D’où le loyer très modéré puisqu’elle savait d’expérience que le chiffre d’affaires ne serait jamais équivalent à un commerce sur la Côte d’Azur ! Je compris tacitement qu’ils faisaient partie des anciennes plus grandes familles du village et que, plus qu’un côté altruiste, ils n’avaient surtout pas besoin de ce commerce pour vivre. Ce qui me fut confirmé plus tard, le père de Georges, son mari, avait été maire du village et cette famille possédait une grande partie des terres alentour, y compris des vignes. Ceci explique cela…

Néanmoins, pour quelqu’un plein de ressources et ne ménageant pas sa peine, il y avait un réel potentiel. Elle-même organisait des repas pour les élus de Saint-Michel tous les mercredis midi et me dit qu’elle n’hésiterait pas à me donner un coup de main si je souhaitais perpétuer la tradition. Je pourrais également organiser quelques petites soirées festives de temps à autre le week-end et bien évidemment travailler en collaboration avec le comité des fêtes pour les évènements prévus tout au long de l’année comme la fête des vendanges ou la fameuse fête votive qui avait lieu le troisième week-end de juillet chaque année.

De l’autre côté de la place, juste en face du café, à côté de l’église, il y avait une petite maison de village à louer qui leur appartenait également. « Chérie, ne mets pas tous tes œufs dans le même panier » me disait ma mère et cette phrase résonna en moi de façon furtive à ce moment-là… Mais il fallait avouer que c’était effectivement une solution des plus pratiques et tentantes concernant l’organisation que j’allais devoir mettre en place par rapport à Justin. D’autant que la maison était vraiment ravissante : toute en pierre, avec des volets bleu lavande, deux chambres et une grande salle de bain à l’étage, une grande pièce à vivre au rez-de-chaussée, avec un coin kitchenette, ouvrant à l’arrière sur une terrasse avec un joli bout de jardin, vue sur la vallée ! Que demander de plus ? La maisonnette était très propre et bien agencée. Le loyer de cinq cents euros par mois était sincèrement plus que correct. Je ne voyais pas comment je pouvais trouver mieux, alors la voix de ma mère se tut.

La visite du village fut rapide puisque tout était concentré sur la place : église, lavoir, commerces, école… Je n’avais plus besoin de faire le tour des agences, je décidai donc de flâner un peu dans les environs avant de repartir. Je me rendis d’abord aux fameuses cascades en passant par le vieux pont Charles Martel que le village de la Roque-sur-Cèze surplombait, accroché à la colline, comme surgi de nulle part, imposant silence et respect par son aspect olympien. C’était magnifique, mais surtout presque irréel tant ce paysage irradiait de quiétude. En longeant la Cèze sur quelques mètres, les cascades se dévoilèrent à moi dans la continuité de ce que je venais de découvrir. Comment était-il possible que Dame Nature ait créé des endroits aussi admirables ! Je marchais sur des rochers plats aux abords d’énormes gouffres où dévalait de façon impétueuse une eau cristalline. C’était vertigineux et étourdissant. Délicate, discrète, aux allures de cité perdue, cette contrée était décidément superbe et ses paysages diversifiés me paraissaient tout aussi attirants que beaucoup de régions privilégiées par la plupart des vacanciers. Je décidai ensuite d’aller boire un petit café dans la ville de Goudargues à quelques kilomètres de là.

Là encore, je découvris un petit village enchanteur et typique tel qu’on aime à se les imaginer sous le soleil de Provence. Un canal traversait le village, le partageant en deux avec, de chaque côté, des petites boutiques, des cafés, des restaurants aux terrasses joyeusement fleuries. Je m’installai à l’une d’elles et commandai un café. Ma tête bouillonnait, j’étais à la fois excitée et tétanisée à l’idée de ce que je m’apprêtais à accomplir. Ce curieux sentiment, propre à toute nouvelle aventure, cette envie de sauter dans le vide avec la conscience de peut-être faire une grosse bêtise ! Se persuader qu’on n’a rien à perdre et deux secondes après… non, non, non… adopter la politique de l’autruche et revenir au réconfort du connu en se demandant à quoi bon changer de vie ?

Eh bien tout simplement parce que ma vie avait déjà changé et que le choix de revenir en arrière ne m’était pas permis.

Je décidai de reprendre le chemin du retour et, à mon grand étonnement, presque à contrecœur. Je me serais finalement bien vue rentrer dans ma petite maison de village que j’aurais aménagée à mon goût, douillette et cosy, m’installer sur la terrasse à la douceur du soir, admirer le soleil se coucher sur les vignes, un verre de vin blanc à la main et goûter paisiblement à ce moment suspendu, pendant que Justin dormirait tranquillement dans sa chambre à l’étage.

Je crois que mon cœur avait pris la décision à laquelle ma tête avait encore du mal à se résoudre.

*

Une fois rentrée, je profitai d’avoir ma soirée seule, puisque je ne récupérais Justin que dimanche, afin de lister tout ce que je devais entreprendre.

Le plus important était de vérifier la faisabilité financière de mon projet : concrètement, combien allais-je gagner d’argent et combien allais-je devoir en reverser ?

Le loyer du bar, celui de la maison, les charges et taxes professionnelles, le stock et les investissements et une fois tout cela réglé que me resterait-il pour vivre décemment avec Justin ? La misère est plus belle au soleil, certes, mais ce n’était pas ce à quoi j’aspirais. Sans prétendre à un niveau de vie hautement confortable, j’espérais néanmoins pouvoir nous assurer des jours paisibles et sereins. Pour ce faire, j’allais avoir besoin de l’aide de Mariette et je devais dès le lendemain lui demander de me fournir les derniers bilans de l’activité, sans rien me cacher, pour établir une étude de marché précise.

Je devais également me renseigner pour passer la formation licence IV et obtenir ainsi mon permis d’exploitation. Enfin, voir si je ne pouvais pas bénéficier de quelques aides de l’État ou de la région pour démarrer mon projet. Après tout, j’allais relancer l’économie d’un village ! C’était une mission qui méritait bien un coup de pouce, à moins que je ne me lance dans un crowdfunding… c’était très à la mode, aux derniers dires ! Demander de l’argent à des personnes qui ne vous connaissaient pas et qui, a priori, n’avaient que faire de vous… je pourrais toujours leur offrir un petit café en retour lorsqu’ils passeraient un de ces jours ou jamais par le village. Sinon, il me restait la possibilité de m’habiller en jaune et de crier à l’injustice sociale, de revendiquer mon statut de mère célibataire ayant consciemment arrêté mes études et d’en remettre la faute sur le dos de la société ! Je m’égarais, mais il fallait reconnaître qu’un trait d’humour s’il ne me permettait pas de mieux cerner le monde avait au moins l’avantage de me détendre et dédramatiser la situation.

Le dernier point et pas des moindres serait de négocier avec Thomas la garde de Justin, compte tenu de l’éloignement. Nous avions déjà convenu que je le gardais la semaine et que Thomas le prenait un week-end sur deux et la moitié des vacances… classique. Mais avec la possibilité de le prendre de temps en temps en semaine, une soirée quand il le pouvait et ça, exit ! Et puis, se poserait aussi la question des trajets, il faudrait trouver un compromis.

Je téléphonai à Mariette le lendemain matin à la première heure, je lui demandai de m’envoyer par mail toutes les informations nécessaires y compris les liasses fiscales des deux dernières années et lui confirmai mon enthousiasme et mon intérêt. Je la priai néanmoins de bien vouloir me laisser quelques jours afin d’étudier sérieusement le sujet, car je ne souhaitais pas m’engager à la légère. Elle me répondit de ne pas m’inquiéter, qu’elle comprenait très bien. Je lui avais fait une bonne impression et à ses dires j’étais « une brave petite », comprenez « une gentille fille ». Je n’étais pas sûre de trouver l’expression très valorisante, mais je crois qu’il fallait le voir comme un compliment et que j’étais dans ses petits papiers. Elle me laissait une bonne semaine pour prendre une décision, « boudiou, on n’était pas pressé ! ».

Je planchai comme une folle tout le week-end, épluchant toutes les écritures comptables en détail : la production vendue moins le coût d’achat des marchandises écoulées, j’obtenais ma marge brute de production. Je devais également déduire toutes les charges d’exploitation et taxes diverses… autant dire quarante pour cent de mon chiffre d’affaires ! Finalement, j’allais peut-être m’habiller en jaune… peut-être pas un jaune citron, mais un jaune pâle un peu soutenu quand même ! Bon, j’avais mon résultat d’exploitation auquel je devais ajouter (ou plutôt encore une fois déduire) un petit prêt pour démarrer et faire quelques travaux. Résultat net… c’était plus que jouable. Je devrais optimiser un peu les charges et faire preuve de créativité afin de booster le chiffre d’affaires actuel… mais j’avais déjà quelques idées. Franchement, le pari était osé, mais pas insensé !

Je relevai la tête un peu sonnée en me demandant sincèrement si j’avais ingurgité quelque chose durant ces dernières quarante-huit heures. Je retrouvai autour de moi deux bouteilles d’eau vides, des papiers de gâteaux et de barres de céréales éparpillés autour de la table, une ou deux boîtes de conserve de salade de thon et un thermos de café. J’avais mangé… mal, mais j’avais mangé, très peu dormi et malgré tout je me sentais tellement bien, fière de moi et prête ! Mon Dieu, quelle heure était-il ? Dimanche 16h00, juste le temps de ranger un peu, de prendre une bonne douche et d’aller chercher Justin. On time !

Je quittai la maison un peu tendue, je savais qu’on allait devoir aborder le sujet avec Thomas, qu’il allait forcément me demander comment s’était passée mon escapade et que ce serait l’occasion de m’engouffrer dans la brèche pour dévoiler mes projets. Le risque était qu’il s’y oppose catégoriquement. Il pouvait me menacer de réclamer la garde partagée, ce qu’il obtiendrait sans difficulté, m’assignant ainsi « à résidence marseillaise ». Ma vie serait alors sous son dictat et je pourrais dire adieu à mes espoirs d’échappée belle. L’enjeu était donc de taille.

J’arrivais chez lui avec toujours cette sensation étrange de remettre les pieds dans « notre » ancien appartement où nous avions vécu tous les trois. J’y retrouvais tout de suite mes marques tout en ayant l’impression d’y être désormais une étrangère. J’observais le moindre détail qui pouvait laisser transparaître que sa vie avait changé et qu’il m’avait peut-être déjà remplacée. Une curiosité malsaine, mais légitime… et si tel était le cas, était-elle à mon image ? Grande, mince, brune aux cheveux longs, au style décontracté et naturel… Ou à l’inverse, blonde, petite et très apprêtée ; rousse, boudinée et intello ? Était-elle plus jolie que moi ? Je me demandais si Justin le savait, je ne m’étais pas hasardée à l’interroger. Je ne voulais pas le perturber avec mes questions insidieuses et mes états d’âme de femme délaissée et jalouse par orgueil ou peut-être encore par sentiment. « Ce n’était pas de son âge », me disais-je, mais au fond de moi, c’était surtout humiliant.

Justin était prêt, il m’attendait avec impatience, toujours heureux de me retrouver. Les échanges d’usage passés : « Alors, le week-end, c’était bien ? Qu’est-ce que vous avez fait ? Justin a bien mangé ? Bien dormi ? Rien à signaler ? », puis un léger blanc traduisant le malaise de notre nouvelle relation censée être désormais « parfaitement neutre et détendue », arriva enfin la question fatidique attendue : « Et toi, ton escapade ? ».

Je lui proposai tout à fait nonchalamment de m’offrir un verre et armée de ce petit remontant… je déballai tout. Je connaissais mon sujet par cœur, j’étais infaillible sur toute question. Je me disais que, finalement, c’était un bon entraînement en vue de tous ces rendez-vous que j’allais devoir prendre cette semaine pour convaincre banquiers et partenaires stratégiques. Thomas m’écoutait attentivement, opinait du chef de temps à autre, intervenait à propos prouvant que j’étais plutôt claire dans mes explications. Quand il comprit que j’avais terminé, je le vis réfléchir quelques minutes qui me parurent une éternité, les traits fermés, concentrés, impassibles, puis un large sourire illumina son visage : « Eh bien, ça m’a l’air tout à fait sympathique tout ça ! »… juste un poil condescendant, mais plutôt positif !

Je profitai de cet élan : « Et pour Justin ? Cette nouvelle situation va forcément modifier nos accords. Es-tu prêt à m’aider en faisant quelques concessions par rapport à sa garde ? Quant aux trajets aller-retour, je ne pourrai pas les assumer seule, nous devrons trouver un terrain d’entente, moitié-moitié, est-ce envisageable pour toi ? »

Ouf ! Voilà, tout était posé, cartes sur table. Thomas avait été plutôt conciliant, il allait être promu dans quelques mois et allait prendre la responsabilité de plusieurs agences sur un secteur élargi, donc beaucoup plus de travail, des horaires souvent tardifs et par conséquent, il n’était plus sûr d’avoir le temps de prendre Justin plus que prévu. Et puis, je soupçonnais que la petite boucle d’oreille dorée entr’aperçue dans le vide-poche sur la commode de l’entrée allait sans aucun doute combler les quelques heures oisives. Âpre cause logique et implacable de cette bienveillance à l’égard de mon projet et surtout de mon éloignement. Finalement, je lui facilitais les choses en lui laissant le champ libre ; je ne serais donc pas une entrave à sa nouvelle vie si tant est qu’il en ressente une once de culpabilité. Mon cœur se serrait, moi qui m’étais naïvement imaginé que j’allais devoir me battre pour partir… on me poussait en fait gentiment dehors. Il fallait bien l’avouer, plus rien ne me retenait à présent.

Je passai ma semaine entre les divers rendez-vous que j’avais programmés, chambre de commerce, cabinet comptable, banques, possibilité d’aides, prêts à taux zéro…

À la fin de la semaine, j’étais donc en mesure de confirmer ma décision auprès de Mariette qui m’accueillit avec sa franche convivialité habituelle : « Fatche ma péquélette, c’est une très bonne nouvelle ! Tu vas voir, tu vas être bien ici ! »

Nous avions convenu que je consacrerais la première semaine de mars à mon aménagement personnel dans la petite maison. Je passerais ma formation licence IV à Nîmes la semaine suivante tout en travaillant avec elle afin de me présenter au village et surtout d’apprendre les ficelles du métier. Puis Mariette fermerait le café pendant quinze jours durant lesquels je pourrais effectuer les travaux en vue d’une ouverture début avril.

Les deux premières semaines correspondaient aux vacances scolaires de février pour notre zone académique. Justin serait avec son père la première semaine et chez mes parents la deuxième. Je pourrais ainsi le récupérer pour sa rentrée à Saint-Michel au moment où j’avais prévu les travaux du café, que je réaliserais quand il serait à l’école… parfait, tout s’ajustait admirablement. La dernière semaine de février passa vite à régler les derniers détails de mon départ et de mon arrivée.

Et voilà, à l’instant T, j’étais au volant de ma voiture, prête à partir. Je pris cinq minutes avant de démarrer pour repenser à tout ce que je venais de vivre. Il y avait à peine deux mois, j’étais encore le cœur au chaud avec Thomas, j’avais l’impression que c’était à « l’an pèbre » ! Mariette serait contente si elle m’entendait… je m’intégrais ! Tant de bouleversements en si peu de temps, je ne sais pas si, vous, vous avez tout suivi, mais moi, j’avais un peu d’effroi au fond de moi. Allez, c’était parti !

Chapitre 2

« L’installation »

Je prenais énormément de plaisir à installer ma maisonnette. Enfin un vrai chez-moi qui me changeait du tout petit meublé que j’avais loué en urgence à Marseille après ma séparation. J’avais remis un petit coup de peinture afin de rafraîchir quelques pièces, mais dans l’ensemble il n’y avait aucuns travaux de rénovation à faire et je pouvais me consacrer à mon aménagement intérieur. J’avais chiné sur les sites de petites annonces locales et avais acheté des meubles cossus à moindre coût. J’avais également flâné à Goudargues, d’abord dans un entrepôt de meubles à l’entrée du village. Les pièces exposées étaient magnifiques, retravaillées avec soin et modernité, mais compte tenu des prix, j’en étais presque ressortie en courant avant que quelqu’un ne m’apostrophe. Puis, dans les petites boutiques de décoration « Les Volets rouges » et « L’Atelier » qui regorgeaient d’idées en tout genre pour me créer une ambiance à la fois tendance et chaleureuse : boutis et coussins assortis, jetés de canapé en lin ou effet velours, petit mobilier en bois ou en fer forgé, lampes, décorations murales, accessoires offrant un mélange esprit chic et inspiration naturelle. En outre, une multitude de bougies parfumées et sent-bon à l’orange, au patchouli, à la cannelle, au romarin, au jasmin, à la lavande… J’avais réussi à reproduire exactement l’atmosphère que je souhaitais, authentique, douce et intime.

Je commençais à rencontrer les gens du village. J’excitais toutes les curiosités. Mon arrivée s’était bien évidemment répandue comme une traînée de poudre et chacun trouvait un prétexte quelconque pour passer me voir et papoter quelques minutes. Ils prenaient la température ! Je devais être au centre de toutes les conversations cette semaine ! Chacun devait y aller de son petit commentaire sur son ressenti à mon égard. Étais-je la cagole venue de Marseille ou pire « LA PARISIENNE » pédante ? Me voyaient-ils arriver avec indulgence ou méfiance ? J’espérais que Mariette m’avait plutôt annoncée en bien. Dans le doute, je souriais à tout va afin de montrer mes bonnes intentions.

À la fin de la semaine, on m’avait déjà prévenue « en toute bienveillance » que j’avais commis ma première « cagade » en n’allant pas me présenter au maire ! Cette initiative ne m’avait même pas traversé l’esprit… de ma mince expérience lorsque j’étais arrivée à Marseille, aller se présenter au maire aurait été du plus haut ridicule ! Mais ici, c’était de rigueur, un passage obligé. Les villageois étaient ses ouailles et j’en faisais désormais partie.

Je rencontrai donc Monsieur le Maire, Hippolyte pour les intimes. Un monsieur d’environ soixante-dix ans dont le visage respirait la gentillesse, mais c’est sa chevelure qui retint mon attention, des cheveux épais et d’une blancheur immaculée, un mouvement parfait qui donnait l’impression qu’ils venaient juste d’être brushés et dans lesquels on avait envie de plonger ses mains comme dans une barbe à papa ! J’adorais ses cheveux et de fait, il nourrit d’emblée ma sympathie… mon côté gourmand. J’arguai ma semaine d’installation chargée et mon intention de le rencontrer au plus tôt ayant de surcroît entendu beaucoup de bien à son sujet. J’entrevis un petit sourire de contentement se dessiner sur ses lèvres… c’était gagné ! Il me mit la main sur l’épaule : « Bienvenue au village Jeanne, tu verras, ils sont un peu bourrus au départ, mais ce ne sont pas de mauvais bougres ici ! », le tout avec une petite tape amicale sur la joue qui me donna l’impression d’avoir dix ans !

Une fois passée ma formation à Nîmes en deux jours et demi, j’étais opérationnelle à partir du mercredi midi. J’entrais enfin dans le vif du sujet. J’étais un peu stressée, mais le fait de commencer avec Mariette à mes côtés me rassurait. Nous passâmes le mercredi après-midi toutes les deux à prendre possession des lieux. La machine à café professionnelle, apprendre à faire des passes et des repasses, la machine à bière : le galopin à 12,5 cl, le demi à 25 cl et la pinte à 50 cl. Mariette me précisa que, dans l’ensemble, les demandes étaient classiques, pas de quoi se prendre pour Tom Cruise dans le film « Cocktail » : bière, vin et surtout l’iconique pastis ! Elle travaillait avec le domaine viticole de Saint-Michel, Le Cascaillon, un joli domaine qui se transmettait de père en fils depuis quatre générations. Nous étions entourés de vignes et en plein cœur du Côte-du-Rhône, à quelques kilomètres du fameux Châteauneuf-du-Pape, « la » référence en la matière. Néanmoins, les nombreux domaines avoisinants ne vivaient pas dans l’ombre de ce géant et n’avaient pas à pâlir de leurs productions, toutes différentes, des bio, des lourds élevés en fût de chêne, des denses et charnus à base de grenache et de syrah, des plus légers et fruités arrondis avec un peu de cinsault et de carignan, des cent pour cent viognier, des vendanges tardives. Le Domaine Cascaillon était également loin de démériter en proposant Pays d’Oc et Côtes-du-Rhône, déclinés en trois couleurs. Mariette s’amusa à m’organiser une petite dégustation au pied levé m’interrogeant sur mes impressions : d’abord un Pays d’Oc blanc tout en rondeur avec une pointe de fraîcheur, puis un Côte-du-Rhône blanc plus riche et aromatique qui vagabondait sur des notes de fruits confits et d’épices et enfin un rouge sur le fruit avec des tanins soyeux. Elle fut impressionnée par mes connaissances, la justesse de mon nez et de mon palais. J’aimais le vin et l’idée de draguer la région à la recherche de petites caves méconnues afin de proposer une carte découverte de « vins insolites et petites perles » m’apparut tout de suite comme une évidence.

De même, la bière était produite artisanalement au village d’à côté à Saint-Gervais d’où son nom « la Gervoise ». Elle collectionnait les médailles d’or au concours Gard Gourmand et au Frankfurt International Trophy avec une gamme élargie et diversifiée : la Froment, la Blanche aux arômes d’agrumes, la Blonde fruitée, l’Ambrée au parfum de miel, caramel et fruits secs et enfin la puissante Brune teintée de réglisse et sentant le pain grillé.

Comment allais-je retenir toutes ces informations ? Il fallait assurément que je fasse des fiches, mais j’aimais l’idée de travailler avec des produits d’exception, artisanaux et surtout locaux. Des produits que l’on découvre au détour d’un petit bar de village apportant une réelle valeur ajoutée à l’établissement. Et puis une logistique simplifiée, un coup de fil et hop, on est livré dans les heures qui suivent. C’était aussi ça, la vie de village, la proximité… vous aviez besoin de quelque chose et vous étiez dépanné dans la minute !

Passons maintenant au pastis, c’était finalement plus compliqué qu’il n’y paraissait : le Casa, le 51 et le Ricard principalement… ne surtout pas se tromper, chaque client avait ses habitudes auxquelles il tenait tant sur la marque que pour le contenant : le verre ballon pour certains, le tube pour les autres… Et pour M. le maire, un Casa servi dans un petit verre tulipe où le glaçon prenait déjà toute la place ! Car le principe était simple, privilégier les petits contenants afin de pouvoir assurer le plus grand nombre de tournées ! Impossible de franchir la porte en pensant ne boire qu’un seul verre, la moyenne étant aux alentours de quatre ou cinq au minimum ! Il fallait donc absolument favoriser les petites doses pour pouvoir refranchir la porte dans l’autre sens sans trop de difficultés ! Stratégie qui faisait toute la différence entre les assoiffés et les amateurs de convivialité. On en arrivait donc à l’ultime règle, la plus importante… mettre régulièrement la tournée de la patronne ! L’équation était donc simple, trois personnes, trois tournées plus celle de la patronne à la fin, soit quatre verres par bouche et ainsi de suite… Bien évidemment, il n’était pas question que la tenancière suive ce rythme. Tout comme les chefs cuisiniers, on goûtait les plats, mais on ne les mangeait pas.

Pour le reste, les alcools traditionnels, les rhums ambrés, les whiskies blended, pure ou single malt, tourbés peu ou prou, la Suze, le Martini, les liqueurs et digestifs parmi lesquels l’incontournable verveine… non, il ne s’agissait pas d’une tisane ! Mais d’un alcool fort à base de plantes, tout comme le Génépi en montagne, la Chartreuse en Isère, la Hierbas en Espagne… bref, vous l’aurez compris un alcool légèrement sucré, un peu médicamenteux à mon goût, mais pas mauvais.

Je comptais également introduire quelques cocktails basiques à ma carte comme le Mojito, la Margarita, la Piña Colada et le Cuba Libre… simples, mais efficaces.

Nous avions fait le tour de tout ce qui était essentiel à savoir dans un premier temps et Mariette me proposa d’aller un peu me reposer avant la réouverture de 18h00. Elle soupçonnait que ma présence attirerait les curieux et que la soirée risquait d’être à son comble… rien de tel pour me mettre encore plus la pression ! Je n’étais pas mécontente de me poser un peu à la maison où je me sentais vraiment bien, comme si j’avais toujours vécu là. Seul Justin commençait à me manquer, mais je savais qu’il s’amusait comme un petit fou avec ses grands-parents.

Je profitai de cette pause pour reprendre mes notes pendant que tout était encore frais à mon esprit afin de me constituer une fiche exhaustive des alcools, doses et tarifs dont j’aurais sûrement besoin pendant quelque temps.

Il était l’heure d’y retourner et j’avoue que je faisais trois pas en avant et deux en arrière, j’avais le trac ! Mariette ne s’était pas trompée, le café à peine ouvert et les villageois affluaient. Je me mis derrière le comptoir avec elle et lui dis que pour ma première soirée, je ne prendrais pas d’initiative et la laisserais me dire ce qu’elle souhaitait que je fasse pour l’aider. Au fur et à mesure des arrivées, Mariette me présentait et m’égrenait tel un chapelet tout un tas de prénoms que je ne retenais absolument pas vu le nombre… mais comme à mon habitude, je souriais ! J’observais et commençais par des choses faciles, je disposais des coupelles de cacahuètes, de chips et de saucisses sèches sur le bar et les diverses tables occupées, je souriais, je débarrassais, je souriais, je nettoyais les verres, rangeais et je souriais. Intérieurement, je me disais qu’ils allaient penser que j’étais complètement « niaïe » et qu’il fallait que je m’affirme un peu. Je servis quelques verres de vin, de pastis, des bières, c’était dans mes cordes. Puis Mariette me laissa resservir les troisièmes, quatrièmes et cinquièmes tournées puisque les contenants et les contenus restaient inchangés. Plus les tournées tournaient, plus l’atmosphère se détendait. « Té, péquélette, faut qu’t’apprennes le métier, remets-moi un jaune et à mon collègue aussi ! ». J’étais devenue le centre des attentions et chacun s’amusait à me faire sa requête. « O fan, péquélette, tu vas finir par la mettre ta tournée ! », je regardai Mariette qui me donna son assentiment par un petit signe de tête. Je crois que plus qu’un jeu, ils me testaient et guettaient la faute. « Eh, péquélette, t’as pas deux ou trois picholines à nous mettre sur le bar ? ». Mon prénom avait l’air d’être parti aux oubliettes ! Les têtes tournaient en même temps que les tournées et les « galéjades » à mon égard virevoltaient dans un tourbillon de vapeurs d’alcool. Portés par la ferveur générale et le vertige ambiant, certains commençaient à s’encanailler. Et au moment où je me disais qu’il faudrait que je sois vigilante à imposer certaines limites, la voix de Mariette retentit : « Cessez de l’escagasser la petite, elle s’en sort très bien ! Et bas les pattes ou je sors le douze ! ». Regards pétillants et interloqués, hilarité subite, énième tournée… Les conversations reprirent séparément dans chaque groupe me laissant un peu en paix. L’effervescence retombée, les premiers commencèrent à partir, petit à petit jusqu’au dernier.

Pendant que Mariette terminait la caisse, je rangeais et nettoyais. « Dis Mariette, c’est quoi un douze ? », éclat de rire : « c’est un fusil dans lequel on met des cartouches de calibre douze »… Ah oui, c’est sûr, ça calme !

« Allez ma belle, on en a assez fait, on ne va pas se rompre le frein, on passera la pièce sur les pavés demain ! ».

À 23h00, j’étais au lit, rincée, mais ravie d’avoir passé mon baptême du feu. J’avais l’impression que la soirée s’était plutôt bien déroulée, les plaisanteries et grivoiseries me semblaient avoir été faites dans un esprit bon enfant, dues à l’agitation du moment, à l’attrait de la nouveauté que je représentais, un peu aussi pour attirer l’attention et amuser la galerie plus que par malveillance ou hostilité. Du moins, je l’espérais…

Le reste de la semaine fut plus tranquille, j’en profitais donc pour passer à la mairie vérifier que tout était en ordre pour la rentrée de Justin à l’école du village dans quelques jours. J’assistais également avec Mariette aux différents moments stratégiques de la journée, les cafés du matin et la pause méridienne, ce qui me permit de faire plus ample connaissance avec les figures emblématiques du village que j’avais déjà en partie rencontrées mercredi soir, mais sans y porter grande attention.

Le matin, il y avait deux cercles d’habitués qui se réunissaient parfois en un seul. D’un côté, les mamés du village qui venaient boire leur thé ensemble. C’était le seul moment de la journée où elles mettaient les pieds au café, en franchir les portes un midi ou pire un soir aurait certainement été un outrage aux bonnes mœurs ! Le point consacré de réunion était les deux bancs au soleil sur la place du village où elles pouvaient passer des heures en fin d’après-midi, assises les unes à côté des autres, à commenter tout mouvement qui défilait sous leurs yeux, personne, chat, chien, mobylette, voiture… Le plus vieux cinéma du monde ! Et chaque passage occasionnait bavardages, anecdotes et rumeurs. Chaque jour, il s’agissait sûrement de la même personne, du même chat, du même chien, de la même mobylette et de la même voiture et chaque jour, les anecdotes et rumeurs s’amplifiaient, se déformaient, s’affabulaient avec gourmandise.

Elles étaient sœurs, cousines, belles-sœurs, elles avaient toutes un lien familial de près ou de loin, la plupart étaient veuves et incarnaient les plus grandes familles de Saint-Michel, la mémoire du village !

De l’autre côté, un cercle mixte de retraités, mais qui faisaient figure de jeunots comparés aux mamés. Les conversations étaient plus hétéroclites et surfaient sur l’actualité nationale, locale et bien sûr du village… un petit peu quand même, ce serait dommage de s’en priver ! Le service de leur petit-déjeuner était extrêmement codifié, chacun ayant ses habitudes auxquelles il ne fallait surtout pas déroger, Mariette était intransigeante sur ce point.

Un troisième cercle, qui n’était pas présent en période de vacances scolaires, était composé des mamans de l’école qui se réunissaient à 9h00 après avoir déposé leurs pitchounes.

Puis les travailleurs agricoles ou les ouvriers du bâtiment qui se levaient à des heures à peine imaginables et qui passaient boire leurs premiers canons vers 10h00, les mêmes qui revenaient souvent pour l’apéro de midi.

Et enfin les « vrais » habitués, ceux qui étaient là matin, midi et soir et qui faisaient du café leur deuxième maison. Ils habitaient souvent au cœur du village et en constituaient le noyau dur. Il fallait savoir que dans les petits villages, on travaillait sans vraiment travailler, on conduisait sans vraiment avoir le permis, on bidouillait, on trafiquait un peu, on troquait beaucoup, c’était un monde parallèle et insoupçonné qui se mettait en place, complètement différent du rythme traditionnel « métro, boulot, dodo » des milieux urbains.

Je fis donc la connaissance de Yann, représentant actif de cette dernière catégorie. Il habitait avec sa femme Claudie juste au-dessus du bar… forcément, c’était plus pratique ! Ils formaient un couple désarmant, il était aussi grand et costaud qu’elle était petite et frêle. Son frère Vincent résidait à quelques mètres de chez lui et son surnom « le bourru » n’était pas une hyperbole. Du même gabarit que son frère, un peu plus petit, mais encore plus large, c’était deux forces de la nature, impressionnantes et qu’il ne valait mieux pas se mettre à dos, car, de surcroît, tous deux nerveux et bagarreurs avec un peu d’alcool dans le sang ! Autant Yann était jovial et bavard, autant son frère était taciturne et ne disait pas un mot d’où son surnom. La femme de Vincent, Agnès était plus grande que Claudie, mais tout aussi mince, si ce n’est plus, et toutes deux avaient la langue bien pendue ! Les femmes étaient deux chipies rigolotes et les hommes, malgré les apparences, deux nounours toujours prêts à rendre service. Un quatuor à effet miroir et détonnant. Néanmoins, une petite vigilance sur Yann qui avait quand même une légère tendance à « emboucaner » tout le monde et à créer des histoires là où il n’y en avait pas alors que Vincent semblait impassible à tout ce qui se passait et se disait autour de lui.

À gauche du café, il y avait Pierrot. C’était un homme d’environ soixante ans, fraîchement retraité et qui ne s’était jamais remis du départ de sa femme. Il avait une palanquée de gosses, tous grands et indépendants, mais qui vivaient un peu aux crochets de papa. Alors Pierrot, il continuait à travailler, des petits boulots par-ci par-là pour aider ses enfants. Et sa maison, c’était la maison du bonheur et de la porte ouverte. Il était foncièrement gentil et d’une convivialité incontestable. Sa terrasse étant mitoyenne à celle du café et non délimitée, ce qui portait à confusion, il n’était pas rare que l’été Pierrot accueille les touristes de passage et leur offre un coup à boire quand le bar était fermé. Lorsque ceux-ci s’apercevaient de leur bévue et qu’ils étaient, non pas dans un établissement commercial,