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Un ancien légionnaire est hanté par le souvenir de son camarade M, tombé au combat. Reclus et marginal, traumatisé par la guerre, il exprime désormais sa colère à travers une peinture apocalyptique. Son ami disparu, grand humaniste victime de la folie des hommes, est devenu sa muse. Nous sommes au seuil des années 2020 et, tandis que le marché de l’art bat des records, l’explosion des data-centres, l’émergence des fonds indiciels et l’hypertrophie des réseaux sociaux bousculent les grands équilibres financiers. La rencontre avec un mystérieux et puissant mécène, tombé amoureux de ses tableaux, ouvre bientôt à l’artiste les voies d’un succès phénoménal qui le contraint à sortir de sa retraite. Révolté par la marche du monde, il pourrait utiliser sa colère, son influence et la folie des algorithmes au service d’un idéal. Au prix de quel cataclysme ? La Colère selon M est un thriller singulier qui entremêle habilement des enjeux contemporains éthiques, artistiques et financiers.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Guillaume Lafond est né en 1972 à Brive. Enseignant de Lettres Classiques à Paris depuis 25 ans, il a été photographe puis a réalisé des films courts de fiction et documentaires. En 2014, il a remporté le 1er Prix dans la catégorie courts-métrages du festival de Turin avec Mon Baiser de Cinéma. Il réalise depuis 2018 des films publicitaires. La Correction est son premier roman.
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Seitenzahl: 166
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Pour Paul, Bertrand et Mélanie
« Tu vivais dans la solitude comme dans la mer et la mer te portait. Malheur à toi, tu veux donc atterrir ? Malheur à toi, tu veux de nouveau traîner toi-même ton corps ? » Zarathoustra répondit : « J’aime les hommes.
[…]
J’aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparaître, car ils passent au delà.J’aime les grands contempteurs, parce qu’ils sont les grands adorateurs, les flèches du désir vers l’autre rive.J’aime ceux qui ne cherchent pas, derrière les étoiles, une raison pour périr ou pour s’offrir en sacrifice ; mais ceux qui se sacrifient à la terre, pour qu’un jour la terre appartienne au Surhumain.J’aime celui qui vit pour connaître et qui veut connaître afin qu’un jour vive le Surhumain. Car c’est ainsi qu’il veut son propre déclin. »
[…]
« Donne-nous ce dernier homme, ô Zarathoustra, – s’écriaient-ils – rends-nous semblables à ces derniers hommes ! Nous te tiendrons quitte du surhumain ! »
Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra
Sur le pont du ferry, je regarde le Pirée qui s’éloigne dans la brume matinale de décembre. Ma pénitence touche à sa fin. Il aura fallu plusieurs vies et un destin chimérique pour que mon mépris et mon ressentiment trouvent à s’accomplir. Le bateau me conduit à Amorgos, dans les Cyclades ; c’est sur cette île reculée que je rencontre la jeune femme qui, au printemps 2019, a révolutionné ma vie et ma présence au monde. J’ai hâte de la revoir mais aussi beaucoup d’appréhension parce que je dois maintenant lui dire mon amour… ce qu’il a fait – et défait – de moi.
Je me suis assis sur une des chaises vides du pont, à l’arrière du bateau ; il est cinq heures et quart du matin. Les passagers qui ont embarqué ont préféré, pour la plupart, rester à l’intérieur tandis que je veux profiter du premier soleil qui ne tardera pas à me réchauffer. Je sors de mon sac militaire une Thermos dont je dévisse le bouchon, et verse du thé à l’intérieur. C’est mon rituel depuis bien longtemps. Réveillé chaque jour avant l’aube, je bois du thé et regarde le lever du soleil. Ce thé-là vient du Malawi ; c’est un thé noir fumé avec des feuilles de goyavier. J’ai pris goût à cette boisson chaude dans le Sahel, lorsque mon régiment était déployé au Tchad et que la chaleur mettait à rude épreuve les légionnaires. C’est Mémé qui m’a initié ; il m’a fait découvrir les bienfaits du thé, à boire tiède pour que le corps se désaltère et s’hydrate à la fois. Il le répétait : « Dans le désert, si tu bois chaud, la température du corps augmente et ton organisme se met à transpirer. Accélérer le processus de sudation, c’est bien, ça fait baisser la température du corps… Transpirer trop, c’est la déshydratation… D’où le thé tiède… » Je pense tous les jours à Mémé mais sans la boule au ventre. Guéri de mes blessures, j’ai fait mon deuil, même si huit années après la mort de mon camarade, c’est toujours avec lui que je partage mon thé, le matin… et pas seulement : ma liseuse électronique m’accompagne ; je lirai durant la traversée Le Colosse de Maroussi, d’Henry Miller, un récit de voyage en Grèce qui fait partie de ma liste de lecture du moment. Comme le rituel du thé, la lecture est encore un hommage à celui qui m’en a donné le goût : mon frère d’armes et mon précieux mentor, Mémé.
Je suis entré dans la légion à dix-sept ans et demi, analphabète ; j’avais quitté l’école à quatorze ans, incapable de dissiper la violence que je nourrissais pour le monde autour de moi. À l’époque, mes disputes avec mes parents étaient quotidiennes ; j’enrageais de ma vie étriquée à Rouffiac, village du Cantal déserté et sans horizon qui faisait de moi un adolescent indiscipliné avec ses professeurs, belliqueux avec ses camarades et méprisant envers sa famille. Abruti par plusieurs générations paysannes autochtones, mon père était un taiseux, solitaire et asocial ; sa dépendance à l’alcool avait grandi avec le rétrécissement de son être et le rendait colérique et brutal. Il m’avait frappé pour la première fois lorsque j’avais neuf ans, après une soirée arrosée au bar du village. Dès qu’il était aviné, je devenais le responsable de son mal-être et de sa rancœur. Ma mère n’était pas victime de sa violence et ne s’était jamais interposée ; elle était inculte, lâche et bigote, préférant nier sa responsabilité dans un confessionnal. Elle menait une existence domestique insipide et passait ses journées à regarder des programmes indigestes à la télévision, légitimant son ignorance. Inapte à apprendre, j’avais abandonné l’école après le collège et mon père m’avait envoyé travailler dans une scierie, comme il l’avait fait à mon âge. Son destin misérable serait le mien. Il serait ancré dans cette campagne humide et rance qui métastasait les esprits.
J’avais honte de moi et de ceux qui m’entouraient. La vulgarité de ma propre existence infusait les pores de ma peau. Et mon teint jaune et foireux me rappelait combien je restais prisonnier de ma propre indigence. Une colère meurtrière grandissait de la détestation de moi-même et de la haine de mes géniteurs.
À quinze ans, mon corps d’adolescent avait pris le dessus sur mon géniteur ; comme une bestiale difformité, il s’était brutalement transformé ; j’étais trop grand, trop lourd, trop bas de front. On aurait pu regarder mon physique comme le stigmate de la dégénérescence ou de la consanguinité ; à Rouffiac, il était simplement atavique. À l’approche de l’hiver, mon père attachait la remorque au tracteur et nous allions ramasser les bûches pilées, dans le bois qui appartenait à la famille ; il fallait alimenter les poêles qui chaufferaient la maison. Je l’avais rejoint ce jour-là avec un peu de retard ; à mon arrivée, il était déjà saoul. Pendant que je jetais le bois dans la benne, un violent coup de poing avait frappé mes côtes puis un second, pour punir mon retard et ma nonchalance. Alors quelque chose est monté en moi qui bouillonnait depuis longtemps. J’ai saisi mon père par le col pour le repousser dans le fossé au bord du chemin. Quand il s’est relevé en titubant, j’ai avancé vers lui ; mes coups de poing répétés ont senti les os de son visage se briser et l’ont laissé pour mort dans le bois. Une fois rentré à la maison, devant ma mère hébétée et en larmes, j’ai fait mon sac à dos, pris l’argent qui se trouvait dans le portefeuille de mon père et claqué la porte.
Je suis resté quelques jours à Aurillac, chez une fille dont je m’étais amouraché et qui m’avait déniaisé. C’était une ado, paumée comme moi, de trois ans mon aînée, qui ne supportait plus la campagne mortifère. Nous avons pris des billets pour Paris, avec l’argent de mon père. Elle avait des potes là-bas, me disait-elle, qui nous hébergeraient. J’ai fugué au bras de celle qui allait me larguer brutalement, trois mois plus tard, dans un squat de Belleville. De la capitale, je n’ai connu que les trottoirs des punks à chien, abrutis à la canette, puis j’ai passé une année dans la banlieue d’Argenteuil, à guetter en bas des blocs, à dealer pour des petits caïds décérébrés et à entretenir mon aversion pour la société.
La misère des rues n’est pas moins sordide que l’incurie des campagnes. Les déclassés ont le même regard méprisant sur leurs semblables ; ils abhorrent, en eux comme en l’autre, la part de responsabilité qu’ils portent dans leur propre déchéance. On se cache dans la nature désertée comme on se cache dans le béton des cités. Mais on reconnaît chez son voisin la peur qui le conduit là, le manque de courage ou l’ignorance. Je n’ai plus de tendresse pour ceux qui comme moi croyaient justifier leur colère dans la marginalité. Le refus de sa responsabilité est un refus de soi ; il entraîne le refus du monde tel qu’il existe ; ce monde est détestable mais notre seule névrose ne suffit pas à le justifier.
La misère des blocs a été brutale, frontale. Et j’étais là où je devais être : au milieu des bagarres de rues et des règlements de compte. Dans son sens le plus primaire, j’étais un homme de main, prompt à briser les os de ses frères de misère pour quelques grammes de beuh. Ma déchéance était volontaire ; je cherchais l’humiliation et les coups ; la délinquance a ruiné tous mes espoirs d’une vie meilleure. Deux années délétères se sont écoulées – et perdues – au rythme d’une dérive à la fois fulgurante et suicidaire. Il n’y avait plus d’échappatoire à cette vie indigne qui me collait à la peau.
Ma chance a été de voir, par hasard, un reportage sur la légion et de réaliser que l’armée recrutait les désespérés. Alors, la semaine qui a suivi, je me suis présenté au centre de présélection de Nantes, puis après un passage à Nogent et à Aubagne, j’entamai le premier mois de formation à Castelnaudary. Des hommes aux nationalités les plus diverses, pour la plupart non francophones, furent mes compagnons d’infortune. Pendant plusieurs semaines, nous avons connu la faim, la soif, l’effort, le manque de sommeil et un grand désarroi. La dureté des épreuves physiques et psychologiques nous imposait des efforts douloureux et collectifs, auxquels nul n’était habitué. J’ai vécu les violences et les humiliations de cette formation, sans état d’âme, parce que j’avais perdu toute estime de moi dans les squats de Paname. Réussir l’instruction était un enjeu décisif et ma colère se transformait en atout : j’avais la rage de réussir et ne pouvais pas échouer ni revenir sur cet engagement – le seul que j’avais pris. Corps et âme, je ferais la preuve de ma force mentale, montrerais à tous mon courage et ma détermination. Les exercices physiques se révélaient très durs, mais ma jeunesse et mes dispositions physiques constituaient un atout dans la formation. Mon mètre quatre-vingt-quinze et mes cent kilos m’épargnaient un certain nombre de brimades, dirigées principalement contre plus faibles que moi, et après plusieurs mois d’abnégation, je validai mon instruction à la ferme en recevant mon képi blanc. Le 3 février 2003, je devenais légionnaire, dans le Premier régiment étranger de cavalerie. Ce soir-là, après la cérémonie, j’écrivis un message à ma mère ; il fallait lui dire que je n’étais plus à la dérive ; je ne voulais pas de ses larmes, encore moins de sa commisération.
C’est à Castelnaudary que je rencontrai mon très cher Mémé. Originaire d’Ouganda et anglophone, le jeune homme, de sept ans mon aîné, ne parlait pas encore le français. Et je me demandais comment il avait pu passer les tests de sélection, tant il semblait frêle physiquement. La ferme avait été un calvaire pour le jeune Africain, qui de surcroît n’était pas habitué aux rigueurs de l’hiver. Mon binôme avec Mémé n’était pas choisi ; l’ordre avait été donné, et chaque francophone servait à l’instruction des légionnaires étrangers. Bien sûr, ça ne me plaisait pas ; je voyais le jeune homme subir vexations et humiliations et n’aimais pas être mêlé à sa disgrâce. Les instructeurs m’avaient alors fermement rappelé que l’esprit de corps était au cœur de la formation et que, si je voulais intégrer le régiment, j’allais devoir m’accommoder de cette contrainte. Or je me rendis vite compte de la force extraordinaire de Mémé. Sa ténacité et sa volonté étaient exemplaires. Malgré la douleur et l’épuisement physique, malgré le harcèlement des cadres qui ne croyaient pas en lui, le jeune homme avait finalement obtenu son béret.
Mémé ne correspondait en rien au profil des autres légionnaires. Il n’était pas là pour une seconde chance, comme la plupart d’entre nous. Après des études universitaires en sciences humaines dans son pays, il venait en France, à vingt-cinq ans, pour s’engager. Ses parents avaient disparu dans le génocide des populations tutsies. Sa sœur et lui étaient encore des enfants quand ils s’étaient enfuis avec un oncle à Kampala, où ils avaient bénéficié du statut de réfugiés.
Mémé avait vécu les barbaries du Rwanda comme une abomination et était investi d’une mission. Il savait que la légion étrangère se battait en Afrique ; il voulait intégrer ce corps d’élite et participer à l’effort de guerre, au nom du peuple africain et de ses libertés. C’est dans cet unique but qu’il avait quitté son pays, abandonné ses études, et rien ne devait le détourner de cette entreprise.
Contrairement à Mémé, je ne croyais pas à l’héroïsme vanté par la légion ; je ne voyais pas de sens au sacrifice qu’elle encourageait. Il n’y avait là que des hommes égarés, vivant dans la marginalité et le besoin de clore leur quête identitaire. Comme eux, je cherchais un toit et une légitimité à ma violence. Nous étions rares à combattre avec l’idéologie du patriote et mus davantage par la frustration et le sentiment d’exclusion. Assurément, l’autorité brutale de la légion mettait un terme à notre déroute mais notre mission s’inscrivait dans une piètre alternative : donner sa vie à la nation ou vivre apatride, dans la solitude et la désespérance. Appartenir ou mourir.
J’appris à donner la mort sans appréhension et avec un certain appétit. Mon agressivité aurait pu inquiéter ; dans la légion, elle faisait de moi un combattant valeureux et sans crainte. Il me fallait un ennemi à abattre, coupable de la misère qui m’accompagnait depuis toujours. J’agitais le drapeau pour tuer, sans morale, sans chercher à distinguer le bien ou le mal parce ce que, sur ordre, il n’y a pas de faute à tuer ; j’aiguisais spontanément le couteau qui égorgerait, je me conditionnais à la mécanique du crime et le binôme que je formais avec Mémé allait devenir indestructible.
Tous les deux, nous nous engageâmes sur les terrains où nous pourrions affronter l’ennemi. Mémé par idéologie et moi pour satisfaire ma bile. Nous étions ensemble, en Côte d’Ivoire en 2004, en Afghanistan en 2008, au Tchad en 2010, au Mali en 2013. Durant les trois premières années, l’ennemi resta l’ennemi invisible du Désert des Tartares. Témoin lointain des combats, je n’avais pas encore essuyé le feu de l’adversaire. Le premier contact eut lieu en 2008, dans la province de Kapisa, au nord de Kaboul. Le convoi onusien dont je faisais partie acheminait des soldats du 8e RPIMA, des troupes de l’armée afghane et des forces de l’armée américaine. Nous recherchions des caches d’armes dans un village de montagne et devions reprendre le contrôle d’une zone abandonnée aux insurgés, entre Kaboul et Kapisa. Le convoi s’immobilisa au sommet d’une route ensablée et sinueuse puis le chef de section envoya le groupe de tête faire une reconnaissance à pied. C’est là que les tirs commencèrent et le feu fut nourri pendant près de trois heures. L’embuscade était menée par une coalition d’insurgés, talibans afghans et pakistanais, alliés à Al-Qaida ; ils étaient bien plus nombreux que nous et parfaitement organisés. Le chef de section tomba le premier, puis les tireurs d’élite et le radio. Nous fûmes immédiatement privés de commandement et de communication. Alors que le combat était engagé au sommet de la crête, les talibans attaquèrent à la roquette les véhicules blindés légers, en queue de convoi. Le véhicule derrière le nôtre fut soufflé et l’artilleur de notre VBL touché à l’épaule. Je sortis du véhicule avec Mémé ; nous descendîmes le blessé de la tourelle puis le tirâmes à l’intérieur. Le fracas des balles sur le blindage du véhicule était assourdissant. Nous étions encerclés. L’appui aérien était peu probable, faute de communications, et quasi impossible dans un combat à courte distance. Privé de chef de section, la colonne tout entière était désorganisée. Je crois que je ne supportais pas l’idée de crever là, impuissant, dans la tôle du blindage, sans rendre les coups ; alors je sortis, grimpai sur la tourelle et m’emparai de la mitrailleuse. Mémé ne tenta pas de me retenir. Je déclenchai le feu en hurlant. Autour de moi, un voile de poussière rouge masquait la présence des ennemis mais plusieurs assaillants, munis d’armes lourdes, se tenaient à découvert ; leur silhouette se découpait sur les crêtes des dunes, autour de nous. Je me rappelle la montée d’adrénaline lorsque je vis les premiers corps tomber. La mitrailleuse éclaboussait les collines de sable qui encadraient la route dans un mouvement fluide et circulaire, et les balles de cent vingt déchiraient les corps des talibans avec une facilité déconcertante. Mes cris de peur devinrent cris de rage. Les balles sifflaient autour de moi sans m’atteindre. Dix hommes au moins tombèrent, déchiquetés par le gros calibre, et quand la mitraillette se tut, faute de munitions, tout mon corps tremblait du chaos de la machine et de la volupté du crime. Mon action libéra nos gars de l’étau qui les retenait prisonniers. Les forces spéciales, encouragées par Mémé, grimpèrent sur les dunes et reprirent le contrôle du terrain. Le sable, témoin de mon carnage, avait dans ma bouche le goût du sang. J’avais l’âme noire des héros décorés ; la guerre légitimait mes ténèbres. Comment interpréter alors le destin, qui voulut que je trouve, en son sein, un humaniste et homme des lumières, devenu contre toute attente mon maître à penser…
Rétif à l’institution, j’ai toujours vu l’école comme une prison et le cancre a laissé en moi une marque indélébile. Mémé fut le professeur providentiel, le pédagogue de l’impossible. L’attention qu’il portait à ma démotivation et sa résilience devant mon rejet de l’étude furent mon salut. J’ai tout appris avec Mémé et je porte maintenant en moi la destinée de mon frère d’armes. J’ai fait le vœu de cultiver sa mémoire, comme son enseignement, pour qu’ils demeurent toujours. L’adolescent arriéré et inculte a rencontré le savoir ; il s’est épris de lectures, en partageant le quotidien de cet homme qu’il n’a pas quitté pendant douze années. De l’ignorance la plus crasse, j’ai été élevé au savoir, crasse parce qu’il ôte toute naïveté heureuse, mais libératoire. Voilà près de vingt ans que je lis tous les jours, une heure, jamais moins, avec la rigueur transmise par Mémé. Deux années après notre rencontre, l’étudiant m’a proposé de découvrir la littérature via une chronologie établie par ses soins. Il a commencé son enseignement par la littérature de l’Antiquité, traduite du grec. Pourquoi ai-je accepté cet apprentissage, moi qui n’ai jamais pu ouvrir un livre quand j’étais écolier ? Pourquoi ai-je été ébloui par des fables et des mythes quand j’avais refusé tout ce qui n’était pas ancré dans la réalité prosaïque ? Sans doute parce que j’aimais cet homme, parce que je lui accordais la confiance qui légitime l’autorité. À dix-neuf ans, mon cerveau encore vierge s’éveillait à l’imaginaire. Dans les longues attentes du soldat avant l’ordre, isolé dans la caserne ou un camp de fortune, avant le sommeil ou peut-être la mort, j’imitais mon camarade et ouvrais un livre pour plonger dans les mots. Vingt ans plus tard, je fais mes propres listes de lectures avec beaucoup d’application. J’ai eu le plus laïque des enseignants, le plus libéral, le plus courageux aussi. Dans sa volonté de transmission, et peut-être en raison de sa formation universitaire, Mémé a souhaité faire de moi un amoureux des humanités. Il m’a encouragé à en cultiver les piliers : la littérature, l’histoire et la philosophie. Mais d’abord littérature et histoire, répétait mon fidèle mentor… Le philosophe ne vient qu’après. La plus grande valeur, selon Mémé, était spirituelle : un sentiment diffus que l’on éprouve lorsque l’on regarde la beauté de la nature et qu’elle nous anime. Le matériel et l’argent étaient des moteurs qui ne pouvaient trouver grâce auprès des plus éclairés. Le philosophe épicurien les méprisait ; je les mépriserais.
