La Colonne des cendres - Claude Rodhain - E-Book

La Colonne des cendres E-Book

Claude Rodhain

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Beschreibung

2042. Le monde est au bord du gouffre. Le changement climatique a atteint un point de non-retour et une comète menace de s'écraser sur la Terre. Au cœur de cette tourmente, Sarah Souk-Berthelot, présidente de la République française. Alors que les nations s'unissent dans un effort désespéré, un artefact millénaire refait surface : le sceptre du roi Dagobert. Cet objet légendaire pourrait-il être la clé de notre survie ? Des couloirs du pouvoir aux profondeurs du Sahara, la présidente et ses alliés enquêtent. Mais une organisation secrète, gardienne d'un savoir occulte, œuvre dans l'ombre pour façonner le destin de l'humanité. Plongez dans le futur, où le sort du monde repose sur l'alliance de la science moderne et d'un pouvoir ancestral. Un thriller haletant, chaque révélation vous rapprochera d'une vérité qui pourrait changer votre vision du monde. –  L'auteur. Avocat honoraire, Claude Rodhain a publié une quinzaine de romans, dont “Le Destin bousculé” chez Robert Laffont en 1986, récompensé par les lectrices du magazine « Elle », “La Charité du diable” aux Presses de la cité, “L'ombre du roi soleil” aux Route de la Soie, “Le Temps des orphelins” chez City ­Editions et "Oumar l'Africain” aux ­Éditions Glyphe.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Claude Rodhain initialement ingénieur dans un important cabinet parisien, il fonde son propre cabinet à Paris, en 1974.
Après 20 ans, sa société représente les intérêts de près de 1.000 entreprises, dont une bonne centaine de multinationales.
Chargé d’enseignement à HEC, au C.N.A.M et à PARIS VI, il forme plusieurs milliers de jeunes ingénieurs et juristes.
Il rejoint alors le barreau de Paris. Avocat certifié en propriété industrielle, il plaide durant 20 ans de nombreux dossiers de brevets, marques, modèles et droit d’auteur.
Après “ le Destin bousculé “, dont le succès médiatique fut exceptionnel, puis “ La Charité du diable “ et “Le fil “, couronné par le premier prix au Concours Littéraire“Maestro“, l’auteur poursuit sa carrière littéraire, il en est à son dixième roman.
Commandeur dans l’Ordre National du Mérite, en reconnaissance de la nation pour son parcours professionnel et associatif au bénéfice de l’enfance mal traitée.

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Seitenzahl: 246

Veröffentlichungsjahr: 2026

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Couverture

Titre

 

À ma fille chérie, Sandrine, qui nous a quittés bien trop vite.

1L’aube d’une nouvelle ère

EN CE TEMPS-LÀ, il était encore temps. Sarah Souk-Berthelot n’était pas encore présidente de la République française et la fin du monde représentait une éternelle dystopie que des cinéastes, ou des romanciers, prenaient un malin plaisir à décliner au gré des prévisions alarmistes des scientifiques. Mais, dans le fond, personne ne voulait y croire, cette complaisance se mariant parfaitement à de perpétuels rachats de conscience par le biais de filières écoresponsables : tri des déchets, achat de voitures électriques… Les labels verts parsemaient la planète qui continuait d’agoniser. Dix-huit ans plus tard, la nature envoyait la facture.

– Madame Sarah, le GPS indique que les voies sur berges sont encore inondées. En plus, un taxi-robot a bloqué la circulation sur le périph principal. Pour arriver à l’heure à Versailles, la seule solution serait d’emprunter le deuxième périph extérieur et de nous faire ouvrir la voie par les motards.

– Faites ce qu’il faut, Morad, on doit arriver à l’heure.

Elle aimait écouter Morad, son chauffeur, dont l’accent lui rappelait tellement celui de sa mère qui, elle non plus, n’était jamais parvenue à s’en débarrasser. Si tant est qu’elle l’eût souhaité. Mais Yasmine avait beau être agrégée de philosophie, on lui parlait toujours avec un brin de condescendance. C’est elle qui, dix ans plus tôt, avait poussé la candidature de Morad pour qu’il devienne le chauffeur de sa fille. Comme Yasmine, il venait du village de Zoubga, en Kabylie, où celle-ci avait vu le jour en 1966. Morad lui, était un enfant de la « décennie noire ». Né en 1990, orphelin en 1994, il avait été recueilli par les moines de Tibhirine. Arrivé en France en 1996 par une filière d’exfiltration, mise en place par le clergé pour sauver les enfants berbères que les hommes du GIA n’hésitaient pas à tuer, Morad était un rescapé. Par cette histoire, qui, d’une certaine manière, les unissait, Morad avait gagné cet étrange privilège d’appeler la présidente « Madame Sarah » et elle n’aurait rien changé à cet état de fait, ne serait-ce que pour le plaisir de voir la réaction de ses collègues.

La Renault Elektra présidentielle s’éloignait silencieusement des bords de Seine où des silures échoués agonisaient. C’était un spectacle presque quotidien. Les énormes poissons-chats avaient infesté le fleuve quelques mois après les Jeux olympiques et paralympiques de Paris. La semaine passée, un caniche avait été retrouvé dans l’estomac d’un silure de deux mètres. Sarah détourna le regard, dépitée par cette vision. Elle compulsa les fiches que le ministère de l’Urgence environnementale lui avait préparées. Et, chaque fois qu’elle était confrontée au bilan climatique, elle refaisait ce saut dans le temps, dix-huit ans en arrière.

Sarah délaisse ses fiches pour un instant. À travers les vitres teintées, elle voit défiler le Paris de 2042. « Je suis à la tête d’un pays qui se meurt », se dit-elle, déprimée, fataliste, oubliant les efforts qu’elle a fournis pour que cette situation ne s’aggrave pas. Le reste du monde ne va pas mieux. C’était déjà écrit en 2024.

C’est peu dire si Sarah, de la place qui est toujours la sienne pour quelques semaines ou quelques mois, regardait 2024 comme une année où l’ordre était encore possible. Malgré le sursaut des dernières années, tout était pire désormais. Tellement pire. C’est ce qu’elle répéterait, une fois de plus, à la tribune tout à l’heure, en ce mardi 18 mars 2042. Mais était-il encore temps ?

2La dernière chance

LE SOLEIL rasant de cette fin d’après-midi aveuglerait presque Sarah. À l’abri des vitres teintées de l’Elektra blindée, la présidente a été, depuis le départ de l’Élysée, comme maintenue dans un film en noir et blanc ; un écran mobile sur lequel les images tristes d’un Paris moribond ont défilé au rythme imposé par les gardes républicains, au son des sirènes qui ouvraient la route. Mais, en poussant la lourde porte de la voiture, Sarah a été cueillie par une lumière intense. D’un seul coup, elle est passée au Technicolor. Les façades crème du château de Versailles paraissaient s’enflammer sous l’assaut des dernières lueurs orange de la journée. En bordure du palais construit pour le Roi Soleil, les pelouses étaient déjà à l’ombre, mais les cimes des hauts arbres centenaires bénéficiaient encore des caresses du soleil. Malgré les cris des photographes, qui, à 10 mètres de là, la mitraillaient, Sarah faisait fi de l’agitation du personnel qui s’affairait sur les graviers. Elle s’accordait un moment pour écouter le pépiement des oiseaux qui sautillaient, l’air de rien, vers les tables qui avaient été dressées pour servir le buffet et pour suivre des yeux les mésanges charbonnières qui virevoltaient et happaient au passage les insectes. À l’aplomb de Marine One, l’hélicoptère du président américain posé sur le gazon, un faucon faisait des cercles comme s’il réfléchissait au moyen de chasser l’intrus. Cette vie minuscule, imperturbable, confiante, l’émouvait et la rassurait.

Mais l’existence des hommes avait bien vite repris le dessus.

– Madame, votre discours commence dans trois minutes trente, à 18 heures pile. À 18 h 20, vous avez rendez-vous avec les membres du Conseil de sécurité, la secrétaire générale des Nations unies et l’ambassadeur des pôles.

Celui qui vient de la sortir de sa rêverie, c’est Bruno Lemercier, son directeur de cabinet, fidèle compagnon depuis le début de son second mandat, cinq ans plus tôt.

– Madame la Présidente, le cocktail dînatoire commencera à 19 heures. Je vous ai préparé une robe de gala. Votre mari vous fait savoir qu’il ne pourra pas se joindre à vous. Il vous retrouvera à l’appartement ce soir à votre retour, prévu à 22 heures. Rachida, votre fille, vous dit « m***de » en signe d’encouragement.

C’est Sandra Berthier, la cheffe du protocole, qui vient de s’exprimer.

Deux hochements de tête, un haussement de sourcil, un soupir, un sourire. C’est tout ce que les annonces des sherpas ont provoqué chez Sarah. Ils savent qu’elle a enregistré les informations, alors ils s’effacent devant la présidente qui, suivie de son aide de camp, portant la valise nucléaire, et de trois gardes du corps issus du GIGN, se dirige vers le perron donnant dans la galerie des Glaces.

Délestée de son escorte, remontant seule la travée centrale, Sarah entend sourdre le bruit déclinant des dernières conversations. « Babel à Versailles », se dit-elle en admirant cette Grande Galerie où fut signé le traité mettant fin à la Première Guerre mondiale, encadrée par le salon de la Paix et celui de la Guerre. Babel ? Plutôt « l’arche de Noé », corrige-t-elle intérieurement, observant les dirigeants du monde rassemblés pour une dernière chance de salut avant le déluge.

En abordant l’estrade, Sarah entend le bruit de ses talons résonner dans l’enceinte. Encore quelques mètres, puis elle se retourne face au pupitre et découvre l’assistance. Une fois qu’elle aura fini de s’exprimer, le monde ne sera plus ce qu’il est au moment précis où elle pose ses fiches sur l’écritoire. Elle boit une gorgée d’eau, s’éclaircit la voix et ouvre le micro.

– Mesdames, Messieurs, mes chers collègues. Voilà une semaine que nous tous, chefs d’État et de gouvernement de tous pays, sommes réunis en assemblée plénière extraordinaire sous la bannière des Nations unies, ici, à Versailles. Le lieu a beau être emblématique et la France s’enorgueillir d’une tradition d’accueil, il a avant tout été choisi parce que le siège des Nations unies à New York est – vous le savez – victime d’inondations incontrôlables qui ont placé la côte est des États-Unis en état d’alerte. Terrible symbole, de voir notre maison commune submergée par les eaux de l’Atlantique.

Avant même cet événement dramatique, la 20e conférence des Parties sur les changements climatiques avait été avancée de huit mois pour être organisée conjointement avec cette réunion plénière des Nations unies.

– Les périls auxquels nous sommes confrontés, poursuit la présidente, exigeaient cet aménagement. Nous avons dépassé, ces dernières années, les cinq points de bascule, un seuil critique au-delà duquel notre système climatique risque de changer de manière abrupte et irréversible : disparition de la calotte glaciaire du Groenland et de celle de l’Antarctique de l’Ouest ; dégel du pergélisol dans les régions boréales ; disparition des coraux ; et enfin perturbation de la circulation océanique dans l’Atlantique Nord. La situation à Manhattan, et ailleurs, en est la conséquence directe. Les conférences de haut niveau qui se tiennent depuis une semaine, regroupant personnes qualifiées, experts, consultants, fondations d’entreprises, mécènes individuels et organisations non gouvernementales ne font que le confirmer. Notre planète est à l’agonie.

La présidente retire et essuie ses lunettes.

– Les peuples soumis aux événements climatiques extrêmes – tempêtes, inondations, mégafeux – souffrent comme jamais elles n’ont souffert. Extension de la zone de paludisme, multiplication des pandémies de choléra, de coronavirus – le covid-34 est encore dans tous les esprits –, de même que la récente perte de contrôle du virus du Nil.

6 min 32 s. Sarah examine le compteur installé sur le pupitre puis balaie du regard l’assistance. Elle attend la fin de la traduction. Babel, oui. Certaines épaules tombent, comme écrasées par le bilan, des têtes se lèvent, peut-être dans l’expectative d’un message d’espoir.

– Nous avons déployé des efforts colossaux pour rattraper le retard accumulé ; nous avons développé les filières électriques pour nos voitures et pour les transports en commun ; recyclé nos déchets ; nous avons converti l’aéronautique à l’hydrogène ; construit des barrages hydroélectriques et des digues… Pour autant, cela n’a pas suffi à compenser les points de bascule et les effets des boucles de rétroaction. Nos écosystèmes se sont détériorés plus vite que nos efforts pour les ramener à l’équilibre. Et chaque guerre nouvelle, parce qu’elle monopolisait des budgets en armes et en aide humanitaire, ne faisait que saper les investissements. Absurde. Irrationnel. Irresponsable ! Alors nous avons démultiplié les dispositifs de géo-ingénierie pour modifier le climat de la Terre. En dernier recours, nous avons déployé deux parasols géants, l’un au-dessus de l’Arctique, l’autre au-dessus de l’Antarctique. Vous les connaissez sous leur nom devenu populaire : « les parasolaires ». Installés à l’aplomb des deux pôles de la planète, ils repoussent une partie des rayons solaires qui accélèrent la fonte de la banquise au nord et de la calotte glaciaire au sud. Depuis un an, ces dispositifs ont montré leur efficacité. Mais les panneaux recouverts de cellules photovoltaïques à pérovskites atteignent les limites que nous avions identifiées. Ces cellules se dégradent et perdent leur effet. Il nous faut trouver l’énergie qui les remplacera et, nous l’espérons, résistera aux assauts du soleil. Les géologues du monde entier travaillent à mettre le doigt, si je puis dire, sur la perle rare, tandis que nos laboratoires expérimentent des techniques de synthèse permettant de développer un matériau de substitution. Nous sommes sur deux fronts et le temps presse, puisque, chaque jour qui passe, les cellules initiales s’épuisent. Mais vous savez tout cela aussi bien que moi. Les conférences qui se tiennent ici visent précisément à faire l’état de nos avancées sur ces deux quêtes. Et nous attendons beaucoup, à cet égard, de l’annonce de nos amis algériens dans les prochains jours.

6 min 40 s. Il ne reste que deux fiches sous les yeux de Sarah : l’une est la suite du discours qu’a rédigé Bruno, qui déroule les raisons d’espérer que sont les appels à l’union des peuples et à l’arrêt des guerres ; l’autre, manuscrite, écrite de la main de la présidente, qui, à cet instant, tremble comme elle n’a sans doute jamais tremblé, qui expose un autre danger qui menace plus directement encore la planète. Sarah hésite. Un bruissement envahit la salle. D’un coup d’œil vers Bruno, elle sait qu’il a compris. Son directeur de cabinet a les yeux grands ouverts et, tout en la fixant, il imprime à sa tête un léger mouvement de gauche à droite et de droite à gauche qui ne dit qu’une chose : non ! Mais la présidente a déjà pris sa décision.

– Nous payons aujourd’hui notre inaction contre le réchauffement climatique ; nous payons le prix des guerres irresponsables qui ont ajouté le chaos au chaos ; nous payons le prix de l’incapacité de l’être humain à penser sa fin et donc à y faire face. Je me refuse à abdiquer et je vous sais, toutes et tous, portés par la même volonté. Communautés politique et scientifique unies ici, à Versailles, nous ne réussirons rien sans la confiance et l’appui de nos citoyens. C’est la raison pour laquelle je souhaite informer la communauté humaine dans son ensemble d’une menace directe et à court terme, dont seuls le conseil de sécurité et la secrétaire générale des Nations unies ont été pour l’heure avertis. Il y a une semaine, trois stations internationales l’ont confirmé : une colonne de débris spatiaux a décroché de son orbite de réserve et se dirige vers la Terre. La plupart de ces débris seront détruits à leur entrée dans l’atmosphère, mais l’essentiel de la colonne devrait résister et percuter le parasolaire arctique aux alentours du… 15 octobre prochain.

6 min 56 s. Nous y voilà, pense Sarah. La flèche est partie, impossible de la rattraper. L’assistance s’agite. Au sein des délégations, on retire les casques de traduction, on se concerte, chacun doute de ce qu’il a entendu. Un brouhaha parcourt les travées. Sarah s’y attendait. Avec sang-froid, elle reprend.

– La collision est d’autant moins hypothétique qu’aujourd’hui, à 15 heures GMT, l’un de ces débris, qui s’était détaché de la colonne, a percuté le parasolaire antarctique. La mégastructure de 15 000 tonnes a été entièrement détruite et s’est écrasée sur la base Vostok dans la partie est du sixième continent, creusant un cratère de 2 km de profondeur. La banquise est donc gravement atteinte. La structure incandescente continue de s’enfoncer dans la glace et menace de percer la couche qui protège le lac Vostok, situé à 3 500 m de profondeur sous la base.

On en sait bien peu sur ce lac sous-glaciaire, sinon qu’il a été emprisonné il y a un million d’années, qu’il mesure 200 km de long sur 50 km de large, que sa superficie de presque 10 000 km2 et son volume de 5 600 milliards mètres cubes lui permettraient de contenir 60 fois le lac Léman. La crainte des scientifiques concerne la présence possible de méthane qui, s’il était libéré, en ferait la pire bombe climatique que l’on puisse imaginer.

– Or, ce lac, s’il contient du méthane, risquerait de mettre l’humanité tout entière devant le péril imminent de sa disparition, car, selon les spécialistes, le pouvoir réchauffant de ce gaz est bien supérieur à celui du CO2. Ce risque se cumulerait à celui de voir le parasolaire arctique hors d’usage. Nous voilà donc devant un triple défi : détruire la colonne de débris spatiaux qui fait route vers la Terre, fournir en matériaux de remplacement le parasolaire arctique, surveiller le lac Vostok en priant pour qu’il ne relâche pas de méthane, ou encore trouver la solution pour y parer si c’était le cas. J’ai bien conscience que ces nouvelles affligeantes vous inquiètent. Mais je n’ai qu’un mot : l’espoir. C’est ce qui fait notre fardeau et notre grandeur. Nous réussirons ensemble. Ou nous périrons ensemble.

7 min 8 s. D’une pression mal assurée, Sarah arrête le compteur. Elle se souviendra longtemps de la fin de ce discours. De cette solitude qui l’a envahie, alors que l’assistance, abasourdie, est muette comme si chacun essayait encore de comprendre la portée de ses paroles. D’un geste de la tête, tandis qu’elle quitte l’estrade, Sarah invite son directeur de cabinet à se rapprocher d’elle.

– N’y allez pas par quatre chemins, Bruno. Soyez franc ! Qu’en dites-vous ?

– Ça craint. Avez-vous pensé à la panique dans la population ?

– Tout craint dans cette histoire. Mais les informations concernant la colonne de débris ont déjà fuité. Et le crash du parasolaire ? Vous croyez sérieusement que ça va passer inaperçu ?

– Évidemment pas ! Mais je ne suis pas sûr que les membres du Conseil vont être de cet avis.

– On va vite le savoir.

*

Quarante-cinq minutes plus tard, la présidente et son directeur de cabinet sortent du salon de la Guerre, accompagnés du conseiller diplomatique de l’Élysée, Constant Pecqueur. Les visages sont graves, mais Sarah a du mal à contenir son soulagement et son enthousiasme.

– C’était ce qu’il fallait faire : leur couper l’herbe sous le pied. Quand j’ai dévoilé ces menaces, j’ai obligé les « six » à nous suivre ! Vous n’êtes pas d’accord, Constant ?

– Si, Madame, mais vous savez aussi bien que moi comment ça marche : si l’on échoue, c’est sur vous que retombera la tuile.

– La belle affaire ! On est au bord du gouffre. Bientôt, on respirera à travers des masques à gaz et, à côté, les vagues de covid, de grippe aviaire ou de virus du Nil feront figure de bonne blague. Dans deux mois, mon dernier mandat s’achève. Je devrais m’en réjouir, mais c’est finalement ce qui m’inquiète : mon successeur saura-t-il garder le cap ? J’en doute… Bruno, arrêtez de trépigner comme ça, dites ce que vous avez à dire.

– C’est une vraie victoire, Madame. Je viens d’avoir la nouvelle. Les six membres du Conseil de sécurité sont prêts à suspendre immédiatement toutes les guerres dans lesquelles ils sont engagés directement, ou par États proxy. Bien sûr, on n’empêchera pas les attaques sporadiques des groupes terroristes ou les guérillas. Mais l’Inde, le dernier entré au Conseil, a même accepté de mettre entre parenthèses son conflit avec la Chine et avec le Pakistan au Cachemire. La Chine se désengage aussi de la guerre avec Taïwan. Les États-Unis font de même de l’autre côté. Ils gèlent leur soutien à Israël et à leurs alliés arabes. Vous avez fait plus aujourd’hui que la communauté internationale en quinze ans !

– Ne vous emballez pas, Bruno. Chacun y voit son intérêt, mais cet appel à l’union sacrée contre le péril commun a été entendu. Il était temps ; c’est un peu tard, mais peut-être pas trop tard. On a même trouvé de jolis noms pour les trois défis qui nous attendent : opération Pushback, opération Hélios, opération Vostok. On croirait une série Realflix ! Bon, on y va, à cet apéritif de la fin du monde ?

Une fois Bruno et Constant éclipsés, la présidente savoure sur le perron la nuit tombante et l’air doux de cette fin de journée printanière. Le répit est de courte durée. Son aide de camp et ses trois agents se rangent derrière elle et le petit groupe repart et longe l’aile ouest du château de Versailles. Alors qu’elle observe le vol des oiseaux qui attrapent les derniers moucherons, Sarah frémit en voyant les tireurs d’élite postés sur les toits. Ils ressemblent eux aussi à de gros insectes qui se détachent sur le ciel éclairé par la lune. Depuis quelques années, les dirigeants du monde sont les cibles d’attentats, d’assassinats. Tentatives contre Poutine en 2027 et contre Trump à la fin de son mandat, Modi miraculeusement sortie indemne du carnage de Mumbai en 2034. Il faut bien protéger leurs successeurs, qui, à quelques exceptions près, sont réunis ce soir. Sarah sait, qu’à la faveur de ce cocktail, elle glanera sans doute davantage de vérités que de déclarations convenues.

– Vous nous avez bien tordu le bras, ma chère Sarah, mais vous avez bien fait. L’heure n’est plus à la prudence. Il faut agir.

La présidente apprécie le président américain Caldwell qu’elle a connu à Washington peu de temps avant qu’il ne soit nommé vice-président. Le fait qu’il ait dû sa nomination à Trump avait alors quelque peu douché ses bonnes dispositions, mais il était devenu le meilleur garde-fou que le monde ait pu espérer. Et, depuis le décès du milliardaire président, il avait assumé efficacement l’intérim avant de s’installer à la Maison-Blanche.

– Merci, pour votre soutien, James. Tout comme celui de notre allié russe.

Sarah attrape une coupe de champagne et la tend à la présidente Dasha Navalnaya pour l’inviter à entrer dans la conversation.

– Merci, Madame la Présidente. Mon pays vous apportera toute l’aide nécessaire pour juguler le danger que représente le lac Vostok, espérant que les satellites de Space X ne fassent pas plus de dégâts qu’ils n’ont déjà causés…

L’allusion appuyée de la fille d’Alexeï Navalny, auréolée de la réputation de son père et du travail incroyable qu’elle a réalisé à la tête de la Russie, n’a échappé à personne. Surtout pas au fils d’Elon Musk, Techno Mecanicus, qui a repris la présidence de la fondation paternelle.

– Vous savez comme moi que nos satellites étaient programmés pour se désintégrer à leur entrée dans l’atmosphère et que, si la colonne de débris spatiaux s’est constituée, c’est parce que vos satellites, ceux des États-Unis, de la Russie, de la Chine et de tous les opérateurs de téléphonie mobile qui, eux, ne sont pas conçus pour se détruire, se sont agrégés à la constellation Star-one…

– Je ne peux pas vous laisser dire cela ! Les satellites de la République populaire de Chine n’ont rien à voir avec cette colonne capitaliste. Nos satellites-espions sont toujours sur leur orbite et…

Sarah coupe court au début de dispute.

– Présidente Mei, mes amis, ne cédons pas à nos mauvaises habitudes et restons soudés comme nous l’avons été durant la réunion informelle du Conseil de sécurité. Le satellite qui s’est écrasé en Antarctique était français. Il espionnait nos amis américains et partageait des informations avec les membres de l’OTAN.

Les intervenants sont consternés, en particulier le président Caldwell.

– Désolé, James. Nous ne sommes pas plus exemplaires que vous tous. Et si je vous livre cette information, c’est parce qu’il faut en finir avec ces réflexes dérisoires de souveraineté. Dans six mois, si nous ne nous serrons pas les coudes, nos batailles d’arrière-garde seront des archives que nos descendants, s’il en reste, consulteront, stupéfiés. Allez ! Prenez chacun une coupe, buvez frais et profitez de cette soirée. Pour une heure ou deux, oublions l’importance démesurée que nous nous accordons, pensons à ceux que nous représentons et demandez-vous, James, Yuling, Dasha, Techno, si vous n’avez pas envie de voir le printemps prochain…

– C’est beau comme l’Antique, Madame la Présidente ! Est-ce que vous me permettez de reprendre cette belle tirade dans le livre que je vais écrire sur cette période incroyable que nous vivons ?

Celui qui vient d’intervenir est l’écrivain, Jean-Marc Lefrançois, qui, à défaut d’écrire, grenouille dans les lieux de pouvoir de la capitale et a réussi à devenir ambassadeur des pôles.

– Faites donc, Monsieur Lefrançois ! Mais dépêchez-vous, on ne sait jamais. Et cela nous fera plaisir de lire votre nouveau livre après le dernier, qui remonte à combien… Au moins dix ans, non ?

Incertain quant au parti à prendre, l’écrivain remercie mollement la présidente avant de se glisser, un tantinet chancelant sous l’effet des deux whiskys qu’il a déjà absorbés, vers le buffet.

– Madame la présidente, c’est peut-être assez d’infos pour aujourd’hui…

– Je comprends votre prudence, Bruno, mais nous devons changer de logiciel. Le temps du secret est terminé. Nous n’avons plus le choix, la transparence s’impose. Au moins le temps de tout mettre en œuvre pour éviter le cataclysme. Je compte sur vous pour en faire autant avec vos homologues.

– Bien, Madame.

Pendant le cocktail, Sarah s’ingénie à glisser un mot à chacun des dirigeants. Son discours a porté et tous saluent sa franchise et lui rapportent les conséquences dramatiques du réchauffement climatique dans leurs propres pays. Elle discute avec le président du Bangladesh quand elle sent une présence à sa droite. Un léger raclement de gorge, suivi d’un timide « Madame la Présidente… ». Elle se tourne et baisse la tête pour observer l’importun. Elle reconnaît aussitôt le nonce apostolique près le Vatican, l’évêque Umberto Micheli, paré de sa soutane.

– Monsieur Micheli ! Que puis-je pour vous ?

En temps normal, le prélat l’aurait reprise. Il est « Monseigneur ». À chacune de leurs rencontres passées, l’ambassadeur du Saint-Siège en France mettait un point d’honneur à rappeler son titre, que Sarah, systématiquement, prenait soin de négliger. « Monseigneur, et puis quoi, encore ? pensait-elle chaque fois. Ça fait un bail que la France n’est plus la fille aînée de l’Église. Avant que je nomme un homme mon seigneur, il y a de la marge. » Rien n’était jamais discuté, chacun comprenait, c’était peut-être même presque devenu un jeu entre eux. C’était surtout pour Sarah une manière de tenir à distance ce personnage froid et hautain qui traînait depuis des années des rumeurs d’écarts contraires à la morale chrétienne. On le disait amateur de soirées débridées. Vingt ans plus tôt, au moment où la commission Sauvé avait rendu un rapport accablant sur les agressions sexuelles au sein de l’Église française, son nom avait été cité. Non pas comme agresseur, encore moins comme prédateur, mais parce qu’il avait montré un entrain plus que modéré à condamner les prêtres incriminés. À cette époque, il était au faîte de sa carrière. Méprisant, dédaigneux, intraitable, il était resté en poste, manifestement protégé par le Pape. Le « nonce Pilate », comme l’avait surnommé Le Canard enchaîné. Bien vu ! Devenue présidente de la république, Sarah lui avait affiché son hostilité les quelques fois où ils s’étaient rencontrés. Mais, aujourd’hui, Umberto Micheli ne réagissait pas.

– Madame la Présidente, pourriez-vous m’accorder un instant ?

Le ton relève plus d’une supplique que d’une demande. Sarah dévisage le légat. Ses joues fournies en graisse tombent comme des poches sur ses mâchoires. On dirait Enzo, le shar-peï que leur fille Rachida avait demandé à ses parents pour ses 11 ans. Elle ne peut s’empêcher de sourire. Le septuagénaire ne réagit toujours pas. Sarah se ressaisit.

– Je vous écoute.

– Pourrions-nous trouver un endroit plus calme ?

Sarah s’agace. Mais elle veut en finir au plus vite.

– Allons dans le salon de la Paix.

Elle lui montre le chemin.

– Je vous suis, mais…

Du coin de l’œil, l’évêque désigne Bruno et le garde du corps qui s’apprêtent à les accompagner.

– Ne pouvons-nous pas nous voir seuls, Madame la Présidente. Personne ne doit entendre ce que j’ai à dire.

– Je crains que ce ne soit pas possible. Bruno suit tous mes dossiers et Bastien se tiendra à distance.

L’homme du GIGN penche la tête, il a compris le message de la présidente. Voilà trois ans qu’il veille sur elle. Le nonce abdique, et le quatuor s’extrait de l’assemblée, qui, à force de coupes de champagne, s’est détendue. On croirait un apéritif mondain : la fin du monde semble loin.

*

Le salon de la Paix est vide, les pas résonnent lourdement sur le parquet. Le silence repose Sarah des discussions et des éclats de voix qui, quelques minutes plus tôt, elle s’en rend compte maintenant, formaient un bruit de fond entêtant. La présidente et le nonce s’arrêtent devant la monumentale cheminée qui borde l’aile ouest du salon. L’officier de protection, qui s’est installé un peu plus loin, vers les fenêtres, est le seul à pouvoir observer le tableau de Lemoyne qui trône au-dessus du manteau en marbre de l’âtre. Il n’est pas certain qu’il apprécie la représentation de Louis XV tendant un rameau d’olivier. Jetant un nouveau coup d’œil à l’homme du GIGN, le nonce jugeant que la distance est raisonnable et ignorant Bruno, légèrement en retrait, fait face à la présidente. Sarah plisse les yeux, comme intriguée par l’attitude du nonce. Et cela ne s’arrange pas. Il hésite, ses mains tremblent légèrement. Il est pâle et de toute évidence mal à l’aise. Il desserre sa ceinture en soie moirée, essuie ses mains sur sa chasuble. Sarah s’attend à tout. Le prélat va-t-il solliciter son intercession pour le sortir d’une sale affaire. Cette perspective renforce son impatience.

– Enfin, allez-vous me dire, ce que vous voulez ?

L’éclat de voix de la présidente a rempli son office. Le nonce a relevé la tête et fixe intensément Sarah.

– Connaissez-vous le roi Dagobert, Madame la Présidente ?

Elle s’attendait à tout, sauf à une telle sottise. La question est tellement insolite que, comme souvent, son humour est la meilleure expression de son agacement.

– Celui qui a mis sa culotte à l’envers ?

Le nonce esquisse un sourire triste qui disparaît bien vite. « Dommage, se dit Sarah, j’ai cru voir de la bonté dans ce sourire. Une forme de lassitude qui confinait à de la lucidité. Comme s’il était malade, ou dépressif. Ou comme s’il savait… » L’espace d’un instant, elle avait vu un être dépouillé de son apparat et de son arrogance, à mille lieues de l’image de l’être infatué, secret et pervers qu’on lui avait accolé.

– Dagobert fut le premier possesseur d’un sceptre qu’avait confectionné pour lui, Éloi, l’évêque de Noyon. Cet objet qui remonte au VIIe siècle a accompagné le sacre de tous les rois de France durant plus de onze siècles, jusqu’à sa disparition inexpliquée en 1793, le jour de l’exécution de Louis XVI. On l’a retrouvé dans la basilique de Saint-Denis en 2015 et transféré à Notre-Dame, dans la crypte. Il est l’un des rares objets du culte épargné par l’incendie de la cathédrale en 2019. Depuis, il est au Louvre.

– Bien, merci pour ce cours d’histoire, mais je ne vois pas…

– Ce sceptre peut sauver le monde, ou l’anéantir, Madame. Il sera votre meilleur allié.

Sarah fronce le front et réplique.

– Il ne vous a pas échappé, Monsieur Micheli, que je ne suis pas de votre paroisse. Ni d’aucune autre, d’ailleurs. Vous me suggérez quoi ? D’aller bouter les satellites hors du système solaire armée du sceptre de Dagobert ? Il faudrait m’en dire un peu plus sur le prétendu pouvoir de cet objet !

– Je ne peux pas vous en dire davantage, Madame. Je ne suis qu’un homme de Dieu, et de Dieu uniquement. Quelles que soient les rumeurs qui circulent à mon sujet… Mais je suis sûr d’une chose : le sceptre a toujours joué un rôle crucial lorsqu’il s’est agi de sauver l’humanité. Qu’importe que son pouvoir soit spirituel ou matériel.

Sarah est sceptique. Elle ne saisit pas où veut en venir le prélat.

– Que voulez-vous insinuer, bon sang ?

– Je crois dans le pouvoir divin qu’il renferme, mais je n’exclus pas qu’il ait des propriétés physico-chimiques qui puissent répondre aux questions que vous vous posez.

– Ça ne m’avance pas beaucoup…

– On dit qu’il renferme l’âme de la vie et le souffle de Dieu, mais que… Excusez-moi.

Umberto Micheli sort son téléphone. Un texto, semble-t-il. Il observe Sarah et scrute son écran. Il est livide.

– Mon Dieu !

– Ah ! il vous a écrit ? le titille Sarah.