La Confiture de morts - Catherine Barreau - E-Book

La Confiture de morts E-Book

Catherine Barreau

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Beschreibung

Véra, étudiante indocile, vit avec son père dans un chemin oublié menant à la citadelle de Namur. Un malheur la désarme… Elle a deux jours et deux nuits pour rassembler ses souvenirs, ses questions. Il lui faut retourner au hameau.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Catherine Barreau vit à Namur. La Confiture de morts, un subtil roman d’apprentissage, est le deuxième titre qu’elle publie dans la collection Plumes du Coq, après L’Escalier en 2016.

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Seitenzahl: 290

Veröffentlichungsjahr: 2020

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I

1.

Quelque chose doit changer. Ils me surveillent à cause de ce que j’ai fait et l’absence de Papa me paralyse. Je voudrais un rêve. Je ressasse nos souvenirs, nos semaines ordinaires, quand la vie avec Papa était simple, qu’on se suffisait. Je regrette même les attentes, les frousses et ce matin où il a insisté. Il n’insistait jamais. Comment expliquer que mes actes sont logiques sans leur parler de ce matin-là et des promesses ?

J’avais quinze ans, un petit déjeuner entamé, Faulkner sur la table. Comme tous les lundis, il allait revenir.

Ses pas sur le gravier, les grincements du seuil, de la serrure, des gonds. Il est entré. « J’ai de la confiture de morts », a-t-il dit en rangeant des bocaux dans le placard. Il disposait les pots en ramenant les plus anciens à l’avant. J’ai versé des céréales dans mon bol. Je voyais ce qu’il croyait me cacher, mais ça n’avait pas d’importance. Ses cheveux étaient un peu trop longs, une mèche blonde et grise lui cachait un œil. Il portait son vieux pardessus noir de dandy. Nous ne nous disions pas bonjour ni au revoir, nous n’avions pas besoin de ces politesses. Quand il partait, nous n’étions pas séparés, plutôt arrachés, écartelés. On aurait été stupides de se saluer à son retour. Ridicule.

Il était parti et moi j’étais restée avec mon vide, l’obligation scolaire et des bouquins. Il était revenu. Il avait dû quitter Mortepire vers six heures, je n’y allais plus depuis que j’avais lu cette saloperie de carnet.

Je lui ai dit : j’ai fini Tandis que j’agonise, j’ai emprunté Sanctuaire. Il a souri. J’ai ajouté que c’était vraiment bien, il s’est approché, il a posé la main sur mon bras, et j’ai senti sa fatigue et son courage. Nous avons regardé par la fenêtre en silence. Notre maison surplombe la vallée de la Meuse, son confluent avec la Sambre et les vieux quartiers aux toits gris-mauve sous le ciel au-delà des falaises de Beez. Le fleuve coulait vers la mer du Nord en traversant la ville. L’automne sans pluie nous offrait des lumières inhabituelles et ce crépuscule du matin valait vraiment le coup. Rose et bleu.

Il restait debout derrière moi, sa fatigue et son courage appuyés, j’étais assise comme personne ne peut l’être, avec, sur mon bras, la main de mon père. Je m’appuyais sur lui quand il s’appuyait sur moi. Un rituel. Notre vie ordinaire. « Faulkner est un ivrogne, un misogyne raciste et génial », a dit Papa. Oui, je le savais. Nous regardions toujours vers l’est et la vallée. Le train pour Luxembourg passait le pont sur la Meuse, il se dirigeait vers le sud, le Condroz, les Ardennes, la forêt.

Papa a lâché mon bras, il a fait un pas de côté, il s’est éclairci la gorge, il a plié les épaules vers l’avant, il le faisait quand quelque chose n’allait pas de soi, il s’est voûté et j’ai retenu mon souffle ; il a dit : « Ça fait quatre mois que tu restes ici. Il faudra que tu reviennes à Mortepire. D’accord ? »

Je ne bougeais pas, il a répété sa question, j’ai fait oui de la tête, j’ai glissé ma cuillère dans le bol de Corn Flakes et là, il a demandé si je le promettais, si j’y reviendrais. Il restait penché au-dessus de moi avec son regard redoutable qui m’appelait, je le sentais, j’ai relevé la tête, j’ai été prise dans un filet d’or et d’argent, il ne bougeait pas, familier et solennel. Les serments, ce n’était pas son genre, nous n’en avions pas besoin. Il insistait, je n’aimais pas ça, quelque chose résistait au fond de moi et j’étais envoûtée quand même. Mais pas entièrement, plus depuis que j’avais lu le carnet. Il nous mettait dans le même sac, Claire, Lucie, lui et moi. Mortepire. Je ne voulais pas les revoir. Mon père y allait seul cette dernière année. Il disait : il n’y a plus que nous. J’abominais ce nous, il voulait que je mange leur confiture de morts et il venait de me demander d’y revenir, pas d’y retourner, d’un simple verbe il m’assénait son appartenance au hameau. Il disait qu’on devait se souvenir de qui on est, que je comprendrais plus tard. Je m’en foutais. Depuis que j’avais découvert ce maudit carnet, je n’y allais plus. C’était encore chez lui mais plus chez moi. Mon entêtement m’avait protégée, il l’avait respecté jusque-là. J’avais peur. J’étais pétrifiée. Pas question. Pas question. Il a insisté, il n’insistait jamais, j’ai promis. Il n’a pas demandé quand j’irais et quelque chose s’est vitrifié dans ma gorge de gamine de quinze ans.

Il s’est redressé. « Tu ne t’es pas ennuyée. » Ce n’était pas une question, je ne m’ennuie pas, il le savait ; en son absence, j’étais amputée, creusée, mutilée et les livres me guérissaient. Mais l’ennui ? Quelle drôle d’idée. J’avais lu des mots, des phrases, des pages et des chapitres, c’était ma façon de vivre depuis que j’avais renoncé à devenir une fille normale, la seule façon de ressentir quelque chose de juste dans ma putain de vie avec ce con de corps. Pauvre gamine, je traînais un embarras d’estropiée, une claudication sociale. Les livres m’avaient donc sauvé la vie, ils me protégeaient, ils m’enfermaient et c’était très bien.

Je m’étais débrouillée, pas de problème, Papa, aucun problème. Il a enlevé son pardessus et l’a glissé sur la patère, il s’est servi un café ; j’ai enfourné mes céréales ; il m’a regardée, je le trouvais vieux et beau, différent des autres pères. Le veuf le plus séduisant de la ville.

Parfois, quand je décrochais le téléphone, une femme demandait « Renaud ? », c’étaient des voix pleines d’espoir, je m’amusais à répondre que non : j’étais la fille de maître Renaud Bayard, il n’était pas là, mais je pouvais donner le numéro de son étude ou prendre un message. Elles ne laissaient pas de message, je n’en parlais pas à Papa. J’aimais bien Monique, son associée au cabinet, une grande femme athlétique qui fendait l’air devant elle. Je crois qu’ils étaient plus que collègues, je n’ai jamais demandé.

Monique, un souvenir vague. Elle était ici quand je suis arrivée. Elle m’a protégée. De quoi ?

Papa s’est penché et ses épaules ont pointé sous le tissu de la chemise, ça lui donnait l’apparence d’un chercheur de fossiles ou d’un pénitent. Il s’inclinait quand une pensée ne trouvait pas les bons mots, c’était rare et je pouvais attendre.

J’ai repris une cuillère de céréales, il a dit, très vite : « J’ai parlé à Claire. Quand tu auras seize ans, tu pourras avoir des relations sexuelles, vous prendrez la pilule. » J’ai cessé de respirer et de mâcher. Il était trop près, j’avais envie de le toucher, de lui demander de gommer cette phrase stupide. Menacée par un truc coupant dans ma gorge. Impossible d’avaler. Bloquer ma respiration. Si j’inspirais ou si j’essayais de déglutir, les Corn Flakes, le sucre et le lait allaient se précipiter dans mes bronches, m’étouffer ; je pressentais l’odeur écœurante de mon agonie, ma mort ridicule dans un mélange de morve, de larmes, de lait et de pétales de maïs sucrés. Souffle coupé. Tenir. De la salive sourdait sous ma langue et, tandis que je luttais contre mon réflexe de déglutition, mon père attendait, je ne comprenais pas ce qu’il me voulait, devais-je répondre quelque chose ? Avait-il posé une question ? Ma sexualité ? Je manquais d’air, mais je préférais l’asphyxie lactée à une reddition, comment Papa pouvait-il m’infliger cela ? L’immobilité neutralisait la laitance qui menaçait de m’étouffer. Je retenais les céréales assassines dans ma bouche et je ne pouvais pas respirer. Je touchais aux limites de l’apnée, je me préparais à cracher ou à mourir, et Papa m’a sauvée : « Tu vas lire quoi d’autre cette semaine ? » Ma gorge s’est dénouée, mon épiglotte a fait son boulot, j’ai avalé.

La bouillie de Corn Flakes est passée dans mon œsophage et elle a trouvé sa place dans mon estomac. L’air a voyagé jusqu’à mes poumons. J’ai dit : Flannery O’Connor, La Sagesse dans le sang. Il a souri, il m’a demandé si j’entrais dans une période américaine mélancolique. Je démarrais une période américaine au sens large : j’avais pris Fuentes à la bibliothèque. Tout allait bien, Mortepire et ma sexualité oubliés, nous revenions à l’essentiel.

Je suis partie à l’école, le seuil a gémi sous mon pas, j’ai descendu la rue. Je bottais les feuilles mortes amoncelées dans la rigole, elles étaient sèches comme des pelures d’oignon, ça bruissait. Pas de sac de sport, j’étais dispensée du cours de gym à perpétuité, Alléluia ! Dix minutes de marche : traverser le pont de l’Évêché au-dessus de la Sambre, descendre sur le hallage jusqu’au confluent avec la Meuse, tortuer dans les ruelles, arriver au collège du Bon Secours. M’adapter. Je vivais dans une invagination temporelle, je ne le savais pas. J’essayais de sauver notre vie. Six ans plus tard, j’ai du recul. De l’admiration et de la pitié pour la fille de quinze ans qui collait à son père et refusait de grandir, qui voulait trouver ce jour ordinaire malgré la promesse de retourner à Mortepire et l’idée de la pilule.

Me souvenir.

Notre maison ne paie pas de mine, elle s’accroche, bancale, à une impasse qui grimpe sur le flanc de la citadelle côté Sambre. Notre terrain est encombré, il remonte contre le rocher. Des débris tombés des fortifications s’amoncellent au fond du jardin : ardoises brisées, pierres, rocailles. La route est pentue et la maison compte un étage de plus sur le côté droit : un appentis qui permet au rez-de-chaussée d’être horizontal. On n’a pas de place pour la voiture : Papa la garait cent mètres plus bas, sur le petit parking pour les promeneurs. Cette vieille Volvo verte, je l’adore. C’est notre petit luxe, un confort de cuir et d’acier. J’avais suggéré de transformer l’appentis en garage, il avait dit que oui, c’était possible, et nous ne l’avons jamais fait, nous grimpions ces cent mètres comme des paysans, comme des prolétaires non motorisés.

Un sentier de gravier envahi par les pissenlits, le trèfle, la mousse et du lichen mène à l’entrée. J’avais calligraphié nos noms avec une peinture à l’huile sur la boîte aux lettres : Renaud et Véra Bayard. J’en avais tiré une joie gamine. La pierre bleue du seuil vacille sur ses fractures et grince contre la sénilité du mortier qui devrait la soutenir. Pas de sonnette, pas de heurtoir, la porte s’ouvre sur la cuisine-salle à manger avec sa vue sur la vallée de la Meuse. En façade, un petit salon. À l’étage, deux chambres minuscules et une salle de bains dont les tuyauteries produisent des sons grotesques. Pas de chauffage central, on allume les radiateurs électriques par grand froid, et, l’hiver, un brûle-tout chauffe le salon et tiédit la maison. Dans l’appentis, un congélateur bahut et des outils de jardinage, puisque nous avons quelques légumes perpétuels. Il doit y avoir un sacré bordel chez nous, à cause de la police. J’espère qu’ils n’ont pas abîmé nos livres. J’ai besoin de souvenirs pour ne pas basculer depuis qu’on m’a enfermée ici.

La maison n’est pas commode. On s’en foutait : qui troquerait cette vue contre du confort ? Avec Papa, on regardait souvent vers le nord-est : grossie des eaux de la Sambre qui coulait en bas de notre rue, la vallée de la Meuse méandrait sous nos yeux et, la nuit, quand la ville s’allumait, je me sentais immortelle. On se suffisait malgré les failles et nos silences pleins de précautions.

Je rêvais souvent d’un quartier inexistant en bas de chez nous : des ruelles embrouillées pleines de morveux, des cafés malodorants et des commerces décatis. Un vieux lavoir. Une ambiance moyenâgeuse. Ça m’inquiétait, ce rêve à répétition ; Papa m’a expliqué que les maisons autour de la place Saint-Hilaire, au Grognon, étaient en démolition lors de notre arrivée à Namur, quand j’avais quatre ans. Par modernisme, la commune avait condamné tout le quartier en chassant vers la périphérie les Sarrazins, ses habitants. Quand j’étais à l’école maternelle, me dit-il, il m’y emmenait parfois et je jouais avec les quelques gamins qui restaient, jusqu’à la démolition totale. Je ne m’en souvenais pas et pourtant j’en rêvais encore.

Lucie, ma cousine, y voyait un signe. Lucie voit des signes partout.

Notre rue avait échappé aux ravages du progrès. Dans le chemin des Bordiaux qui monte sur le flanc de la citadelle, trois maisons ont survécu, dont la nôtre qui est la dernière. Papa l’a achetée à l’époque où tout le monde voulait une villa neuve sur un lotissement. À la périphérie. Avec un garage. Et deux voitures. Papa voulait qu’on vive en ville mais près des arbres. La démolition du Grognon créait un chancre, l’escarpement de la citadelle ne tentait pas les promoteurs, le prix des maisons de notre rue était bas, Papa disait qu’il fallait faire confiance aux ruines pour s’installer. Mon cerveau est en ruines, fragmenté. Me souvenir. Ma maison.

Le coteau est boisé et de grands arbres font de l’ombre en été : un noyer, un tilleul, des bouleaux et des trembles, un charme, des hêtres. Les feuilles mortes envahissent tout et, en automne, il faut déboucher les corniches. Papa avait le vertige, c’est moi qui grimpais là-haut. Il posait l’échelle contre la façade, il la maintenait fermement sur notre sol irrégulier ; son poids m’arrimait, je plongeais les doigts dans les gouttières, je poignais dans les feuilles mortes, je les lançais derrière moi, elles lui tombaient sur la tête, il riait, je jubilais. Certains automnes sans pluie, les feuilles étaient sèches comme du papier de soie, elles bruissaient entre mes mains, elles sentaient la paille, s’éparpillaient dans l’air et descendaient autour de la tête de mon père, l’entouraient d’une gloire dorée. Plus souvent, octobre et novembre détrempaient la végétation, les feuilles formaient des agrégats qui me laissaient des traînées d’algues sur la peau et dégageaient une odeur d’humus ; elles chutaient en amas lourds, pénibles et fertiles que Papa évitait avec un rire heureux de la fin de tout qui portait son propre écho, sa propre fin.

Nos herbes ne demandent pas d’entretien : un romarin et du thym, de la sauge. Quelques mètres carrés de jardin nettoyés au printemps nous faisaient un potager de légumes perpétuels. Du poirail, de la livèche, des oignons rocamboles et de la pimprenelle. La plupart du temps, on ramenait des légumes de Mortepire à Namur. À part cette zone nourricière, notre terrain ressemble à un sous-bois où la décomposition fait son travail, et c’est très bien comme ça.

Papa disait que la pourriture est le tribut à la fertilité.

On rejoint le centre-ville à pied en dix minutes. Nos voisins étaient discrets. La vieille Madeleine, une veuve sans enfant, avait passé sa vie à entretenir une maison que personne ne visitait à part sa nièce Marie-Jeanne. Ses semaines étaient réglées comme un missel : tâches, menus, mouvements. Je lui avais connu deux bergers allemands qui s’appelaient Rex.

Plus bas, les Vanhamme avaient rénové une maison à l’entrée du chemin, ils disaient que Madeleine avait eu d’autres Rex, qu’elle n’avait jamais pu les éduquer et qu’ils avaient tous fini paralysés et euthanasiés. Les Vanhamme nettoyaient leur allée à l’herbicide. Une allée, pas un chemin ! Ils avaient construit un garage pour leur voiture, planté une haie de thuyas qu’ils taillaient quatre fois par an. Ils aimaient la tranquillité et nous répétaient leur satisfaction d’avoir Madeleine pour voisine, ils nous trouvaient très calmes. Mais étions-nous contents du jardin ? Ils pouvaient nous conseiller pour le nettoyer un peu : tous ces trèfles, ces pissenlits, c’était envahissant. Ils entretenaient leur gazon. Du gazon ! Pas de l’herbe.

Depuis un mois, je me berce des souvenirs de la vie ordinaire avec Papa. Notre maison, notre vie. Tout se mêle. Il faudra retourner à Mortepire, tenir le serment de mes quinze ans. Le jour de la promesse, Madeleine vivait encore, nous avions regardé la vallée, la Meuse qui méandrait dans l’aurore, j’ai promis, j’ai échappé à l’évocation de ma sexualité, j’ai survécu à un étouffement de céréales lactées et je suis partie à l’école. Je m’y sentais anormale, démembrée, sans vie, creuse et inadaptée.

2.

Le collège du Bon Secours dispensait un enseignement élitiste et une ambiance de merde dont semblaient s’accommoder les élèves. Papa m’y avait inscrite pour que je sois bien préparée à l’enseignement supérieur. J’avais un an d’avance, des résultats brillants et un caractère de cochon. Les cours généraux étaient supportables tandis que le sport et les récrés me ravageaient. Je me réfugiais le plus souvent possible à la bibliothèque ou dans un cagibi. Quand je devais revenir à la réalité, j’avais l’impression que le sol s’ouvrait, que j’allais être avalée, toute droite, debout, par la terre avide. Aujourd’hui, je vois que j’espérais ce rapt autant que je le redoutais : être engloutie, rejoindre le monde en quittant sa surface. Quand il était là, avec son regard plein de recoins, Papa me permettait de supporter la vie, sa présence m’enchantait. Sinon, il y avait les livres.

J’avais espéré que cette avant-dernière année de secondaire qui s’appelait Poésie me conviendrait mieux. J’avais cru que j’allais m’y sentir bien. Moins mal en tout cas. Les premiers cours m’ont attristée. Nous devions analyser des poèmes, découper, compter. Débusquer des règles. Objectiver les vers, les écraser de commentaires.

J’ai ramené avec fierté mon premier échec à Papa : un devoir sur notre poème préféré. Il fallait le choisir dans une anthologie achetée à La Procure, l’analyser, expliquer les intentions de l’auteur. Mon devoir n’a comporté que deux phrases : Je ne peux pas choisir de poème dans l’anthologie : comment préférer Césaire à Char ou Baudelaire à Ronsard ? Votre consigne porte sa propre implosion. Ça m’a valu la cote de 1/20. Mon premier échec scolaire. Quand je l’ai montré à Papa, il a ri. Un raz de marée existentiel. Une vague de sons et d’échos de ces sons. Et du bruit de l’écho de ces sons. Une apocalypse qui m’emportait dans son monde. Tout redevenait simple.

Il a posé la main sous mon épaule en riant encore, il a écarté la mèche blonde et grise qui lui barrait le front, il m’a conseillé de faire semblant, de me soumettre en surface, un diplôme était indispensable pour notre liberté, pour Mortepire, pour trouver une place ; mais pas de mépris, pas de violence, pas de pitié, pas de haine. Chacun de nous est ce qu’il est.

Je ne suis pas sûre qu’il ait prononcé tous ces mots, il n’a peut-être rien dit après son rire, mais c’était le message. Bien reçu, Papa. La chaleur de sa paume qui tremblait de joie sur mon omoplate irradiait. Il a signé le devoir, écrit « Vu » avant son paraphe, tout cela de la main droite, la gauche encore dans le haut de mon dos et j’avais l’impression que c’était moi qui tenais le stylo.

Il m’a regardée en inclinant la tête, ses yeux craquaient comme un feu de sapin.

Je voulais continuer à me vautrer dans les poèmes, me fourrer la tête dedans, m’en salir, m’en bâfrer, les relire, m’y perdre, les répéter, m’éclabousser de leurs fluides, m’y camoufler. Disparaître pour exister plus fort. Pas les disséquer.

Il comprenait.

Et son rire plus doux.

Mais je devrais m’adapter, me dit-il, en surface, me déguiser peut-être. Je lui ai répondu : je le fais déjà, Papa, tout le temps tu sais, mais là je ne voulais pas, parfois je ne peux pas.

Ça brasillait dans son regard, il a dit que j’étais libre, il a avalé sa salive. Il a écarté la main de mon épaule. La tristesse est venue tout de suite : je serais seule et je devrais m’adapter.

C’est quoi, s’adapter, Papa ? Sans trahir qui on est. Ici non plus je n’y parviens pas. Tout est plastique et inox, propre, désinfecté, je suis à moitié enfermée et ils veulent que je leur explique, ils ne voient pas que ce que j’ai fait était logique.

3.

Les autres filles parlaient des films sortis au cinéma, du programme télé, elles comparaient leurs nouveaux vêtements, les marques. Elles racontaient des soirées et des barbecues en nouant en queue de cheval leurs beaux cheveux brillants. Des prénoms circulaient, il y avait des gens à fréquenter pour obtenir l’attention du groupe : Quoi ? Qui avait dansé un slow avec Denis ? Luc n’avait pas invité Isabelle ? Elles sortaient avec des garçons, elles sortaient en boîte et je rentrais dans ma coquille.

Papa et moi, on se passait de télé, on avait la bibliothèque communale à portée de pieds, on allait parfois au cinéma, jamais pour y voir les mêmes films que mes camarades de classe. L’année précédente, j’avais essayé de m’insérer dans une conversation en leur conseillant Le Mariage de Maria Braun, ce qui me valut les reproches de la seule fille qui avait écouté, et peut être même entendu, mon conseil. C’était n’importe quoi, me dit-elle la semaine suivante, on ne comprenait pas l’histoire et on ne savait pas qui était qui, il y avait tout le temps du bruit, on n’entendait même pas ce que disaient les personnages. J’ai dit : justement. « Justement quoi ? » Je me suis tue, elle a levé les yeux au ciel. Encore une de perdue. Après l’école, je me suis consolée à la bibliothèque.

Elles se comparaient, des coqueluches émergeaient en tyrannisant les plus fragiles, Astrid brillait dans le rôle. La nature humaine dans sa splendeur. Il y a eu des élections pour choisir une déléguée de classe. J’ai déposé le seul bulletin blanc. Astrid a été élue : 22 votes sur 23. Bravo. Je n’en revenais pas : que cherchaient-elles ? Gagner ? Gagner quoi, dans quel but ? Tout cela leur semblait normal, elles répétaient les jeux sociaux que j’avais lus dans des centaines de romans. Elles y croyaient. Elles ne voyaient pas ce qu’elles faisaient ? Elles ne reconnaissaient pas la comédie humaine, la pathétique course aux places ? La norme était claire et je n’avais pas envie de m’y soumettre.

Au cours de gym, je désaxais. Les cris paramilitaires, l’obéissance imbécile, ce désir de gagner qui me consternait. Et aucune joie pour compenser. Jamais. Les filles se promenaient en sous-vêtements dans les vestiaires, certaines solariumées dès le mois de mars ; elles s’épilaient, elles faisaient des brushings. Des brushings ! Le miroir au-dessus du lavabo me renvoyait l’image d’une sauvageonne sans grâce, à la tignasse ingérable, butée. Et ce corps épais. Et cette posture défensive. Je m’adressais un clin d’œil complice.

Nous devions porter un maillot de sport en velours bleu marine, fermé par trois pressions à l’entrejambe. Des poils noirs, longs et drus, pointaient sur le haut de mes cuisses et il me plaisait de les exposer : puisque je subissais le parfum de leur déodorant et les bavardages, elles pouvaient bien endurer ma nature. Je percevais leur malaise sous mon regard. J’étais leur disgrâce, une condamnation au corps.

La tenue réglementaire enfilée au vestiaire, il fallait s’échauffer, courir en ovale, faire des petits bonds, supporter l’odeur de caoutchouc. Puis venaient les jeux stupides avec des ballons, des courses après rien, des sauts par-dessus un élastique anémié, des enroulements de cordes perfides. Des heures à me demander ce que je faisais là. Mes pieds martelaient le plancher, je hurlais tout bas les imprécations que je connaissais, puis je lançais des anathèmes muets et puissants. Je m’étais prise de passion pour les sorts de protection des livres. J’avais découvert qu’au Moyen Âge, et déjà en Assyrie, des inscriptions menaçaient les éventuels voleurs ou dégradeurs de manuscrits. J’avais une vie d’où les affres ordinaires de la socialisation étaient exclues, je maudissais ceux qui en abîmaient le parfum, ces cours de gym étaient une offense. Ça méritait quelques malédictions consolatrices. Que les filles qui aiment la compétition pourrissent dans la douleur. Que les vers leur rongent les entrailles, que leur âpreté les tourmente dans d’horribles cauchemars. Papa n’aurait pas aimé : trop de violence dans ces pensées, trop près de la haine, je m’en voulais un peu puis je me rassurais. Rien de grandiose, peu d’effort pour un bon résultat : ma survie mentale.

En handball, volley ou basket, j’évitais le ballon. Stratégie redoutable. Dès qu’il semblait se diriger vers moi, je me jetais au sol ou j’esquivais. Parfois, quand j’étais heurtée malgré tout, je poussais un cri terrible. J’étais devenue un trou noir sur le terrain, une antimatière absorbant tout jeu, une entropie inéluctable pour mes partenaires et une sacrée aubaine pour nos adversaires qui renvoyaient la balle vers moi. Quand je me suis lassée de ce sabotage, un médecin m’a fourni un certificat qui me dispensait de sport, c’était un client de Papa, il m’en a promis un chaque année si je voulais. Alléluia ! L’école s’imposait, je n’imaginais pas d’alternative. J’avais essayé de m’adapter par imitation puis par effacement. S’adapter sans s’intégrer n’était pas possible et je suscitais la méfiance, mes tentatives de normalisation prenaient trop d’énergie et produisaient un effet pervers. Je me sentais lucide et impuissante : trop détachée avais-je supposé en renonçant.

J’attendais que les journées atteignent le soir. Je parvenais à ne pas m’ennuyer, grâce aux rêveries qui ne manquent pas. Les profs me foutaient la paix parce que j’avais de bons résultats, sauf en sport où je n’existais plus, et les filles m’évitaient. Je m’isolais souvent dans le cagibi des produits de nettoyage pour lire. J’avais découvert à la maison une clé qui permettait de l’ouvrir et de le fermer, il possédait une fenêtre de verre opaque, placée très haut, et la femme d’ouvrage ne travaillait qu’en soirée. Le seau retourné devint un siège. J’avais enfin mon antre.

Il y a cette part de moi, un morceau de mes quinze ans, dur, cassant et coupant comme l’obsidienne, il menace : si je ne tiens pas ma promesse, il va m’égorger par l’intérieur, ça m’arrangerait s’il n’y avait le souvenir du regard pers de Papa, le souvenir de sa confiance.

4.

Le jour où j’ai promis de retourner à Mortepire, ma classe avait une activité prévue à L’Oasis, le restaurant social créé par l’abbé Genot. J’étais bousculée par l’insistance que Papa avait manifestée, j’allais relâcher mon attention, oublier ma prudence et cela me vaudrait un ostracisme sans appel. Une bonne leçon.

Notre jeune prof de religion voulait élever nos âmes, elle nous demandait des engagements concrets. Je l’aimais bien, elle me semblait sincère. Elle perdait parfois pied, rougissait, se lançait dans des discours passionnés dont elle sortait haletante en s’accrochant au bureau. J’aimais sa bonté qui me rappelait le père Joseph et notre chien Dagon. Jusqu’à ce jour-là.

Le premier trimestre avait vu se succéder l’opération Bol de Riz (pour vivre la solidarité et financer une action contre la faim, nous ne mangions que du riz pendant une semaine), une visite aux vieux pensionnaires des Petites Sœurs des Pauvres (chansons et tartes). Pour préparer la vente des autocollants Papillon en faveur des actions du père Damien contre la lèpre, on nous avait projeté des diapositives d’enfants aux chairs pourries. Astrid, la déléguée de classe, avait pleuré, la prof tenait bon. Schlak ! Un gamin au visage rongé, plus de nez. Schlak. La dia suivante : une gamine sans doigt. Le tout sur un fond musical plein de pathos.

Et là, nous allions préparer un repas pour les marginaux de L’Oasis. Je me demandais ce qui lui prenait, à la prof, parce que les clochards, les repris de justice et les errants, je ne crois pas que c’était le genre de bonnes œuvres pour notre école, on avait l’habitude des handicapés de l’Arche, des vieux, des innocents malheureux, pas des antisociaux. On devait faire notre devoir : une action charitable envers les nécessiteux. Amen. Je soupçonnais la directrice d’avoir soutenu l’initiative pour que la vision de cette misère nous serve de repoussoir, nous incite à rester dans le rang, à faire un bon mariage, à éviter la rébellion.

La prof a demandé une réaction au projet, elle s’est tournée vers moi, elle était nouvelle, pas évitante, elle me parlait comme aux autres, naïve.

Je trouvais que ces nécessiteux pourraient peler eux-mêmes leurs légumes : « Ils sont pauvres, pas manchots », ai-je argumenté. Ça ne lui a pas plu et elle a voulu me convaincre de la primauté de l’intention sur l’efficacité, calmement, sans reproche et un peu inquiète de ma réaction. C’était beau à voir, j’ai hoché la tête pour la rassurer.

Je suis donc allée à notre action charitable en traînant la patte mais résolue : j’allais faire de mon mieux. Les filles riaient trop fort, mal à l’aise et portées par leur générosité. Amen.

Nous marchions en rang vers le bas de la ville où se trouvaient la plupart des services sociaux et de bienfaisance. La transition entre le quartier bourgeois et celui des anciens abattoirs était rapide : les trottoirs s’ébranlaient, les maisons rétrécissaient, les caniveaux se chargeaient de déchets. Les fenêtres n’étaient plus habillées de frais : aux rideaux immaculés avaient succédé des voilages trop courts, jaunis ou grisés.

Nous approchions et le groupe ralentissait. Je fermais la marche, seule, ça tombait bien. Au dernier croisement avant d’entrer dans la rue de L’Oasis, la prof nous a arrêtées, elle a demandé de l’humilité, elle voulait du partage, de la joie et du respect. Toutes les filles disaient oui, oui, oui, qui oserait contester le partage, la joie et le respect ? Nous avons parcouru les derniers mètres de pavés sales et déchaussés.

Sauf que là-bas, ce n’était pas comme prévu.

On nous a fait entrer dans un local plein de clochards, repris de justice et autres pouilleux dans des odeurs d’alcool et de pisse. Ça puait les pauvres, les emmerdeurs, pas la petite misère proprette et reconnaissante, on ne les avait pas triés, les nécessiteux, notre venue n’était pas bien organisée et on ne savait pas quoi faire ; des filles se sont regroupées en cuisine pour peler les légumes, il y avait trop de filles et pas assez de légumes, on pouvait ranger les caisses dans le garage tout proche ou converser avec les participants.

Les autres filles ont filé au garage.La prof a suivi une bénévole à l’accueil. Moi, je voulais me racheter, on avait dit joie et partage, je voulais bien m’y coller. Je ne me souvenais plus du troisième mot. J’allais converser avec les participants.

Je me suis installée à une table occupée par trois gars, dans la salle principale, je ne savais pas quoi dire alors je n’ai rien dit. Deux barbus marrants fumaient, ils m’ont proposé du tabac et des feuilles, j’ai accepté, ils m’ont appris à rouler une clope, je l’ai fait, ils m’ont félicitée. J’ai tendu cette première cigarette : je ne fume pas. Ils m’ont demandé qui j’étais et je leur ai répondu sans trop réfléchir que je me le demandais souvent. Ils ont souri, j’avais rejoint leur humanité vérolée, il ne leur en fallait pas beaucoup, ça me mettait en confiance, on avait dit partage, je me laissais aller. Ils ont repris leurs discussions grommeleuses, ils parlaient politique et domination, les Russes, l’Afghanistan. Un type prédisait des années noires, la chute du communisme, le pacte de Varsovie en éclats, le triomphe des cupides et des assassins, dissimulé derrière la liberté et la religion. Ses longs cheveux et une barbe sale lui masquaient le visage. Un autre a dit : « L’empire galactique. »

Dans un coin, un obèse psalmodiait en anglais, j’ai reconnu des vers de Bukowski. Un vieux m’a dit avec fierté : « Lui, on l’appelle Jumbo, c’est un poète, nous, on n’est que des gueux ! » Ça m’a touchée, ils me détendaient, je n’avais plus peur, je me sentais au centre de quelque chose, même pas besoin de réfléchir à une attitude adaptée, il suffisait d’être là. Tranquille. Jumbo a hurlé : « Les gueux ont foutu une dérouillée au bâtard de Charles Quint. »

On avait dit humilité, je les écoutais raconter des histoires de trahison, de gloire et de chute.

Un barbu sans âge a glissé des doigts dans ses longs cheveux gris, il m’a dit : « J’ai tout perdu, même ma mémoire. À peine si je me rappelle mon nom. Et j’suis sûr que ma mort, elle sera nulle, oui, ma mort aussi, je l’ai déjà perdue. On me chasse partout où je vais. Sauf ici. » Sa main tremblait en désignant la pièce qui ressemblait plus à un hangar qu’à un restaurant. Il y avait des traces de nourriture dans sa barbe. Jumbo, le poète, hurlait en agitant son triple menton Death wants more death, and its webs are full. J’étais une gamine de quinze ans, pas maquillée, mal coiffée, pleine de force, j’existais. Une rencontre, un accident, une pépite au centre de quelque chose, plus de frontières. La vraie vie. Je ne faisais que les écouter, mais ce n’est pas ainsi qu’une jeune fille du Bon Secours doit se comporter, la prof avait disparu et mes compagnes de classe s’agglutinaient au garage et en cuisine, rassurées sans doute par les tâches inutiles.

Un grand roux s’est levé. Il se tenait là, raide au milieu de tous, comme un lampadaire ventriloque au crépuscule, et il a parlé avec un accent hollandais. Il était officier dans la marine marchande, il a nommé des ports, des pays, il a déroulé une liste de mers et de cargos qui faisaient sa vie. Jusqu’au jour, dit-il, où tout a basculé ; il s’est interrompu, il n’a pas pu nous en dire plus à propos de ce jour-là : il a répété que tout avait basculé, un jour, et il a baissé la tête. Éteint la lumière. Engourdi d’implicite. Personne n’a renchéri. Respect, c’était ça, le troisième point : partage, joie et respect. On a observé son silence, Jumbo s’est tu trente secondes. Synchrones, même Jumbo. Je vivais, ils me tenaient l’échelle, ils m’arrimaient à la terre, au sol irrégulier, j’avais des feuilles de soie à lancer par-dessus ma tête.

Le vieux barbu a posé une main sale sur le coude du marin qui a hoché la tête et s’est assis. Un vagabond éternel et un capitaine maudit, côte à côte, sous mes yeux : le Juif errant et le Hollandais volant ! Ils se tenaient là ! Je me suis emballée : qu’est-ce qu’elles foutaient, les autres, à la cuisine et au garage ? J’avais l’impression qu’il fallait aller les chercher, qu’elles passaient à côté de l’essentiel, que la prof serait contente qu’il y ait du partage, de la joie et du respect.

Quelqu’un a crié : « Elles ont peur ou quoi, tes copines ? » J’ai dit que non, sans doute pas, il fallait un peu les encourager. J’ai proposé qu’on aille les chercher.

Élan populaire, franc succès. Portée par l’enthousiasme, je les ai invités à aller chercher mes camarades en cuisine. Je n’avais pas de mauvaise intention, contrairement à ce qu’elles ont prétendu plus tard.

Je voulais qu’on prolonge un moment précieux, qu’on jubile de ce petit bonheur. Naïve et dangereuse, dira Gjin. Quelques hommes sont entrés dans la cuisine. Terreur des filles. Pas question de se laisser toucher par ces sales types, Astrid se croisait les bras sur la poitrine, comme si elle craignait qu’ils ne la pelotent ce qui, bien sûr, leur en donna l’idée. Les gueux adoraient leurs petits cris d’hirondelles, ils insistaient, ils chatouillaient, ça grouillait de vie là-dedans. Jumbo, qui n’avait pas quitté son coin, hurlait maintenant en français Mettez en veilleuse votre cul, votre tête et votre cœur. Il était avec nous et suivait les événements, malgré son air autiste. Ils avaient des rires d’ivrognes et des larmes au bord des yeux.

Les bénévoles ont eu du mal à remettre de l’ordre. La sortie a capoté, je suppose qu’ils ont pelé les légumes sans nous.

Le retour à l’école vibrait d’indignation et de rejet, j’étais en tête du rang avec la prof qui me posait des questions. Avais-je des problèmes ? Étais-je bien consciente des conséquences de mes actes ? Y avait-il quelque chose dont je voudrais parler ? Quelle était mon intention ? « Hein ? Ton intention. » Je n’avais pas d’intention, j’en ai pris conscience dans son obstination à me comprendre, je ne voulais rien. C’était difficile à expliquer. Je n’ai pas essayé. J’ai lancé un regard derrière nous, Astrid faisait et refaisait sa queue de cheval, elle se triturait les mèches, elle ronchonnait : « Toujours besoin de se faire remarquer… Sale égoïste. Mettre les autres dans l’embarras. Pas d’éducation. Tout gâcher. Folle dingue ! L’enfermer, la soigner… » Nous n’avions pas les mêmes conceptions du respect, de la joie et du partage. Astrid était la fille d’un échevin du Parti Social Chrétien, membre du conseil d’administration du collège du Bon Secours. Ça allait faire des vagues. « L’enfermer, l’exclure, folle, pas sa place ici. » Je frissonnais encore de l’euphorie que je venais de vivre et déjà des conséquences qu’il faudrait supporter.

Que la gale leur pèle le cul !

La directrice a convoqué mon père, la psychologue scolaire s’était déplacée. Et pas pour la première fois. Il y avait aussi la prof de religion et celle de gym alors que je ne fréquentais plus son cours. Cet incident les inquiétait. La prof de religion me dévorait du regard, elle ouvrait la bouche pour parler sans y parvenir comme un chien qui attrape une mouche. Comme Dagon, le vieux chien de Mortepire, il me manquait, le mouvement de ses sourcils et ses claquements de babines me manquaient, il se couchait souvent sur mes pieds, il avait une façon de simuler l’indifférence, quand il avait fait une bêtise, qui nous faisait pleurer de rire, Lucie et moi. La directrice, consciente de ma distraction, a haussé le ton : voilà, cette attitude, justement, cet air absent quand on me parlait et ces mimiques moqueuses (au souvenir de Dagon, je venais de m’exercer à soulever un seul sourcil interrogatif, il valait mieux ne pas me justifier) et puis mon comportement, non, il ne s’agissait pas seulement d’un comportement, plutôt d’un état mental qui laissait penser que, malgré mes bons résultats, je n’étais peut-être pas à ma place dans cette école. D’ailleurs, au cours de gymnastique, j’avais montré une réelle difficulté relationnelle. L’absence de mère. Mes particularités. Il faudrait peut-être une aide spécialisée. Un psychologue spécialisé. Voir quelqu’un.

Je m’emmerdais. J’avais entendu leurs discours cent fois. Elles oscillaient entre la pitié et la colère, elles ne savaient pas s’il fallait me soigner ou me punir. Me chasser ou me sauver.

La prof de gym grommelait : je le faisais exprès, je sabotais. Je lui ai demandé de ne pas généraliser. Elle m’a traitée d’impertinente en serrant les dents, ce qui ne l’empêchait pas de postillonner. Son haleine puait l’ail faisandé. La prof de religion faisait un non très doux de la tête.

Papa allait leur faire son numéro de charme, il était redoutable avec son regard spécial, quand ses yeux bleus deviennent verts, un chant de sirène dans chaque iris, le crépitement doré, il écoutait, il comprenait, il acceptait, puis tout à coup, elles cédaient. J’attendais. Il a pris la parole. Je m’étais refermée, j’observais le travail, son envoûtement, l’or et l’argent qui brasillaient ; j’avais ravalé mes explications et rangé ma rencontre avec les gueux comme un diamant dans un tiroir de chaussettes. J’étais inadaptée, soit, surprise de leur imbécilité, elles ne comprenaient donc rien, rien du tout. Plus jeune, j’essayais d’argumenter : Je ne le faisais pas exprès, ce n’était pas ma faute. Mais depuis quelques mois, je préférais garder le silence, les laisser faire, ça ne leur plaisait pas. Et la prof de gym crachotait une indignation fétide, elle vantait la discipline, l’effort, le dépassement de soi. J’ai pensé : Que son haleine lépreuse lui corrode les lèvres. Papa continuait à irradier, ça les a éteintes, la directrice a demandé si j’étais d’accord, j’ai soupiré un oui sans savoir à quoi et on a promis de voir quelqu’un.