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Décroissance. Depuis que ce terme est entré dans le débat public il y a environ vingt ans, que d’idées reçues, de clichés et de malentendus. Chez les adversaires, mais aussi parfois chez les partisans de la décroissance.
L’objet de ce livre, dans sa première partie, est de les cartographier et d’y répondre.
Il convient ainsi d’assumer une définition de la décroissance au plus près de son sens ordinaire de « décrue » : il s’agit bien d’une diminution du domaine de l’économie au profit de celui de la « vie sociale », ce qui suppose de rompre avec tout un imaginaire porté par l’idéologie de la croissance.
C’est pourquoi, dans la deuxième partie, les auteurs proposent d’ouvrir seize axes de mise en pratique concrète de la décroissance, seize déclinaisons permettant de mieux appréhender ce qu’est, et ce que n’est pas, la décroissance.
C’est alors tout un monde qui s’ouvre à des imaginaires et à des perspectives enthousiasmantes, faisant sortir la décroissance du temps des généralités, et permettant du même coup aux décroissants d’espérer explorer ces perspectives avec tous ces compagnons de route qui les défrichent déjà.
À PROPOS DE L'AUTEUR
Créée en 2017,
la Maison commune de la décroissance a pour objet de coproduire du commun idéologique clair et solide pour le mettre à disposition de toutes et tous ceux qui rêvent d’une redirection vers des sociétés écologiques, frugales, conviviales, sereines : comment s’organiser démocratiquement pour repasser sous les plafonds de l’insoutenabilité écologique ?
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Seitenzahl: 175
Veröffentlichungsjahr: 2022
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Collection Décroissance
Les Éditions Utopia
61, boulevard Mortier – 75020 Paris
www.editions-utopia.org
www.mouvementutopia.org
Diffusion : CED
Distribution : Daudin
© Les Éditions Utopia, juin 2022
Préface
Introduction
Première partie - Idées reçues : Huit clichés et huit malentendus sur la décroissance
Cliché n° 1 : La décroissance, c’est le retour dans les cavernes
Cliché n° 2 : La décroissance est liberticide
Cliché n° 3 : La récession, c’est la décroissance
Cliché n° 4 : La décroissance, c’est plus de misère
Cliché n° 5 : La décroissance est technophobe
Cliché n° 6 : La décroissance est de droite
Cliché n° 7 : La décroissance est une affaire de riches
Cliché n° 8 : Impossible de mettre en œuvre la décroissance
Malentendu n° 8 : Le terme n’est pas bien choisi
Malentendu n° 7 : Décroissance, objection de croissance, c’est la même chose
Malentendu n° 6 : Il faut trier entre ce qui doit croître et ce qui doit décroître
Malentendu n° 5 : La décroissance réduite à la décroissance démographique
Malentendu n° 4 : Pour décroître, il suffit de vivre plus simplement
Malentendu n° 3 : Pour décroître, il suffit que les alternatives essaiment
Malentendu n° 2 : Il est trop tard pour décroître alors que l’effondrement menace
Malentendu n° 1 : La décroissance est un projet de société
Conclusion intermédiaire : La décroissance est-elle inéluctable ?
Deuxième partie – Propositions : Seize déclinaisons de la décroissance
Déclinaison n° 1 : Ralentissement
Déclinaison n° 2 : S’extraire de l’extractivisme
Déclinaison n° 3 : Réensauvager la nature
Déclinaison n° 4 : Désintensifier l’agriculture et l’élevage et les ré-empaysanner
Déclinaison n° 5 : Écologie du démantèlement
Déclinaison n° 6 : Écoféminisation
Déclinaison n° 7 : Démarchandisations anticapitalistes
Déclinaison n° 8 : Réduction du temps de travail
Déclinaison n° 9 : Plafonner les richesses et les partager
Déclinaison n° 10 : Déconsommation
Déclinaison n° 11 : Démobilité
Déclinaison n° 12 : Démétropolisation des territoires
Déclinaison n° 13 : Déconnexion
Déclinaison n° 14 : Prendre soin de prévenir
Déclinaison n° 15 : Sortir du monde des nucléaires
Déclinaison n° 16 : Les terrestres et les extraterrestres
Conclusion
Glossaire
L’autrice : la Maison commune de la décroissance
Notes
Les Éditions Utopia
La littérature décroissante est une jungle regorgeant de trésors, mais encore faut-il les trouver. Vingt ans après l’émergence du terme, ce champ de recherche et d’action couvre maintenant un vaste territoire dont les contours sont difficiles à saisir. Des centaines de livres et d’articles, un amoncellement de connaissances pratiques et théoriques qui ne demandent qu’à être cartographiées. Pour éviter l’enlisement dans des discussions stériles, une carte de ce territoire conceptuel nous permettrait de faire avancer le débat public sur la crise écologique et sociale.
Le premier danger qui guette les exploratrices-eurs de la jungle décroissante sont les redoutables malentendus qui l’entourent. La récession, le retour à la bougie, la dictature verte, l’apologie de la misère, la technophobie ; la décroissance est dévisagée à toutes les sauces en fonction des humeurs de ses critiques. La première section de ce livre débroussaille un amas de clichés, clarifiant ce qu’est et ce que n’est pas la décroissance.
Mais ne confondons pas clichés et critiques. Les premiers polluent le débat alors que les seconds le stimulent. Les écosocialistes, les collapsologues, les écomalthusiens, les économistes du bien-être, les altermondialistes, les minimalistes, les communistes de luxe, chacun trouve son désaccord avec la décroissance, et c’est une bonne chose. Chaque critique est un lien entre ces différents imaginaires révolutionnaires. Discutons, affinons, hybridons, mais ne perdons pas de vue l’objectif final : renverser ce système insoutenable et insupportable que nous critiquons tous.
Animé par tant de débats, certains pourront penser que le discours de la décroissance est clivant, qu’il fait désordre. Et en effet, faire désordre est bien là sa fonction première. La décroissance est une arme de déconstruction massive ; une boule de démolition conceptuelle pour s’extirper du présentisme capitaliste et rompre avec le dogme de la croissance. Il faut donc célébrer les étincelles qui illuminent les discussions autour du sujet. S’il y a clivage, c’est bien car cela veut dire que nous posons les bonnes questions et que nous parvenons à nous éloigner des opinions dominantes, ce business-as-usual qui dévore peu à peu le monde.
Le deuxième danger, c’est de se retrouver étouffé par la luxuriance conceptuelle du corpus décroissant. Écoféminisme, dépense, bioéconomie, et convivialité ; antiutilitarisme, résonance, autonomie, et soutenabilité. La décroissance est décoloniale, transdisciplinaire, pluriverselle, et beaucoup d’autres choses encore. Difficile de s’y repérer tant le tissu théorique est riche. En synthétisant la décroissance en seize déclinaisons, la Maison commune de la décroissance nous offre une précieuse carte pour découvrir la décroissance comme un tout cohérent. Une idée, seize déclinaisons : un véritable couteau suisse de la pensée critique.
Et c’est là qu’on découvre que la décroissance n’est pas seulement destruction ou déconstruction mais aussi reconstruction. Chacune des déclinaisons nous invite à repenser l’existence au-delà du capitalisme et de la croissance. Réduire, démanteler, ralentir, écoféminiser, déconsommer, atterrir, etc., chacune de ces déclinaisons est une porte d’entrée pour mieux comprendre et explorer ce que la décroissance propose.
Ce livre représente une étape importante dans la théorisation de l’idée de la décroissance. Beaucoup reste cependant à faire, à commencer par articuler ces seize éléments pour passer de la liste d’ingrédients à la recette. Quelles sont les déclinaisons les plus structurantes ? Existe-t-il des tensions et des synergies entre elles ? Quels instruments sont associés à chacune des déclinaisons et dans quel ordre les activer pour que transition se fasse ? Le défi est de taille, et je sais de quoi je parle, après avoir moi-même passé plusieurs années à cartographier cette jungle passionnante1.
Mais la carte ne sera jamais le territoire. N’oublions pas que la décroissance est un concept révolutionnaire, une utopie aspirant à changer le monde. Il n’y aura jamais de théorie décroissante pure à appliquer dans la réalité, car la décroissance dans son idéal autonomiste et convivialiste ne peut se faire qu’en marchant. Carte en main, mettons-nous donc en chemin. Repensons nos pratiques et nos institutions pour inventer et construire ce nouveau mode d’existence post-capitaliste dont nous avons tant besoin.
Timothée Parrique, Chercheur en économie écologique, School of Economics, Université de Lund, Suède.
Le point de départ d’une critique de la croissance c’est la prise de conscience que le succès de la croissance tient à l’extension de son domaine. Au départ, la croissance est juste un concept économique (dont l’indicateur est le PIB1) ; mais il est devenu un monde et une idéologie.
Il est devenu un « monde » parce qu’il repousse toujours plus loin l’emprise que l’économie – qui ne devrait être qu’un pan de la vie sociale*2 – exerce sur la totalité des sociétés. Nos sociétés actuelles ne sont pas que des sociétés avec une économie obnubilée par la croissance, ce sont des sociétés de croissance.
Il est devenu une « idéologie » parce que cette emprise est légitimée par toute une série de discours – sociologie, psychologie, anthropologie et même morale… –qui font passer le concept de croissance du statut d’indicateur à celui de boussole, et même de boussole universelle.
C’est dans le contexte de la fin de la Seconde Guerre mondiale, celui des plans de relance économique et de la course entre deux blocs, que la croissance du PIB devient un indicateur de bonne santé économique3. Certes la filiation philosophique remonte aux xviiie et xixe siècles avec David Hume, Adam Smith et John Stuart Mill notamment mais le succès de son extension tient principalement au fait historique qu’il accompagne « les trente glorieuses4 ».
Si la croissance est un concept, un monde et une idéologie alors sa critique devra articuler une critique économique, une critique politique et une critique idéologique5.
La critique économique risque d’être la plus piégeuse : une critique de la domination économique peut-elle échapper à cette domination ? On voit le double piège : à porter une critique économique, on reproche de rester prisonnier de l’économie ; à écarter cette critique, on reproche de vous réfugier dans un hors-monde. Pour échapper à cette contradiction, il faut tenter de conjuguer une double critique de l’économie : une critique savante et une critique triviale6 – et là il y a beaucoup à faire car elle présuppose un retour au bon sens, celui du sens commun, dans un domaine totalement capturé par les « experts ».
La critique idéologique – celle qui dénonce les fables et les mystifications de la croissance –n’est pas moins facile parce qu’elle est menacée par un redoutable cercle vicieux : quiconque a déjà tenté de dénoncer une illusion s’est aussitôt fait rétorquer que celui qui était dans l’illusion, c’était lui. Comment alors provoquer une prise de conscience par un discours ou une action s’ils ne peuvent être vraiment pris en considération que par celui qui a déjà réalisé la validité d’une telle remise en question radicale ?
Quant aux difficultés d’une critique politique, elles viennent de ce qu’est une transition : « partir de » « à partir de ». On voit facilement l’étau : entre ceux qui vous reprochent d’être des doux rêveurs et ceux qui vous reprochent votre manque de rupture ! C’est tout l’enjeu d’imaginer d’autres mondes possibles à partir d’un seul monde réel.
Autant de défis que la décroissance peut relever en assumant d’apparaître comme une décrue (économique), une décolonisation (idéologique) et même une utopie (politique).
En fait, il n’y a là que des annonces de bonnes nouvelles :
– Quiconque a déjà connu une inondation sait le bonheur quand le cours d’eau retourne dans son lit. Aujourd’hui la croissance économique déborde les capacités mondiales de charge écologique. Au sens le plus ordinaire de la langue, la décroissance c’est cette décrue.
– Idéologiquement, la décroissance s’inscrit dans le courant historique pour l’émancipation (et la décolonisation). C’est pourquoi une décrue économique ne sera désirable et acceptable que si elle est démocratique.
– Politiquement, nous essaierons de montrer comment la décroissance pourrait se définir comme un « socialisme* du xxie siècle ». Si l’écologie fournit le cadre, le socialisme fournit le projet.
C’est pour affronter ces défis et ces promesses que dans la première partie nous distinguerons deux types d’idées reçues – celles qui viennent des critiques et celles qui viennent des partisans – et que dans la deuxième partie nous formulerons des propositions sous la forme de déclinaisons* de la décroissance.
Lors de la première apparition à des élections de la décroissance – aux européennes 2009 –nous mettions en avant que « nos idées, c’est notre force ».
À une époque où régnait déjà le pragmatisme – cette idéologie qui pourfend toute idéologie comme mensonge –il y avait là quelque courage et quelque provocation.
D’autant que les décroissant-e-s1, plus que dans beaucoup d’autres idéologies, reçoivent souvent comme première critique une confrontation entre leurs idées affichées et leurs pratiques. « Parce que toi tu n’utilises pas un portable, une carte bleue, parce que tu n’es pas venu en voiture, etc. ».
Critique d’un côté injuste et abusive parce que la seule façon de s’y soustraire serait de vivre dans un monde déjà sorti de la croissance, déjà dans l’a-croissance*. Oui mais où ?
Critique trop exigeante au nom d’une adéquation idéale entre ce que l’on pense, ce que l’on dit et ce que l’on fait. D’autant qu’il suffit de penser à n’importe quel autre mouvement politique pour voir à quel point une telle attaque serait incongrue !
Mais critique souvent biaisée par une pente anti-intellectuelle des partisans d’une décroissance quelquefois réduite à la simplicité volontaire* ou aux alternatives concrètes*.
Est alors écartée la voie de la théorie au nom d’une idéalisation de la pratique.
Pourtant aujourd’hui, nous qui luttons contre la domination néolibérale ne devrions-nous pas tirer des leçons de la manière dont cette idéologie – en 40 ans – a reconquis une hégémonie culturelle* ?
Car au siècle dernier, dès l’entre-deux-guerres, les « libéraux » confrontés aux « victoires » du New Deal, du Front populaire et de la révolution d’Octobre, et dès la fin de la Seconde Guerre mondiale à la relance keynésienne, se sont lancés dans un immense chantier de refondation idéologique du libéralisme2.
Un tel chantier du côté des critiques du capitalisme se fait encore attendre.
Et pourtant le capitalisme n’attend pas et c’est souvent avec un train de retard que ses critiques arrivent à la gare. À la première époque du capitalisme, agraire et industriel, combien d’anticapitalistes étaient des productivistes ? À l’époque du capitalisme de consommation, combien de défenseurs du « travail » n’ont pas vu que tout ce qui favorisait le consommateur abîmait sa condition ouvrière ? Et aujourd’hui, à l’époque du capitalisme fictif qui s’acharne à saper toutes les conditions sociales et naturelles de la vie humaine, combien d’anticapitalistes ne voient dans l’écologie qu’un adjectif qu’il faut venir juxtaposer à la question sociale* ?
Des idées fortes ? Oui, à condition d’éviter que les idées reçues nous affaiblissent ! C’est pourquoi nous les avons séparées en deux catégories : celles qui nous sont opposées par des « adversaires » et que nous appellerons des « clichés » ; mais aussi des « malentendus » quand des objecteurs de croissance* se découvrent objecteurs de décroissance.
En tête du palmarès des idées reçues contre la décroissance arrive l’accusation de vouloir retourner vivre dans des cavernes (ou des yourtes) éclairées à la bougie. Mais le récent refus d’un moratoire sur le déploiement de la 5G nous a fait effectuer un saut temporel : les décroissant-e-s seraient-ils plutôt des amish ?
Quel honneur en vérité quand on apprend qu’une communauté amish n’introduit jamais une innovation technologique sans organiser au préalable une délibération pour évaluer ses effets sociaux. Si être amish, c’est être averti qu’un mode d’emploi, c’est un mode de vie1, alors nous voulons être des amish !
– Faisons de la 5G un cas significatif. Sans oublier les menaces que son arrivée fera peser sur les plans sanitaire et écologique. A) osons imaginer une 5G dont l’installation résulterait d’une consultation parfaitement démocratique, avec toutes les précautions prises tant pour notre santé que pour celle de la nature. B) demandons-nous : voudrions-nous, alors, de la 5G ? Et si « non », pourquoi ? Parce que le bon sens (de la décroissance) nous dit que nous ne désirons pas les désirs que vend le monde de la 5G. Pour nous convaincre, il devrait suffire de lire ses défenseurs2. C’est un monde sans 5G que nous voulons garder. Pourquoi ? La 5G, ce n’est pas le progrès ?
– Parce que nous voyons bien que ce que l’on appelle « progrès » tient d’une injonction à la « stabilisation dynamique » (voir déclinaison n° 1) que nous critiquons. « On n’arrête pas le progrès », voilà le problème ! Il serait irréaliste de nier que la technologie fournit des solutions. Nous pouvons même aller jusqu’à concéder que pas un problème technique ne finira, un jour, par trouver une solution technique. Mais, tout aussi réaliste, il faut aussi dire que toute solution technique provoque un nouveau problème. Qui sera résolu. Cette « fuite en aval » incessante, de problème en solution et de solution en problème, c’est ce qu’on appelle « progrès ». Mais pourquoi ne pas tenter de résoudre un problème en amont ? Le bon sens est-il de dévaler la pente et de courir derrière les effets ou de chercher à résoudre les problèmes en remontant aux causes ?
– Quand on accuse la décroissance de régression, il faudrait d’abord poser la question de fond, celle du sens. Le sens de la croissance, ce serait celui du dépassement incessant, de l’arrachement aux conditions de départ. Mais pour aller où ? La croissance est une sorte de compétition permanente mais sans ligne d’arrivée : croître pour croître. C’est absurde avant d’être impossible.
S’il fallait le formuler un peu plus métaphysiquement : exister pour croître ou bien exister pour continuer à exister ? Le plaisir d’exister se trouve-t-il dans la course incessante au toujours plus, au toujours plus que les autres (la pléonexie) ou bien dans le simple sentiment d’exister3 ?
Pour donner une idée de ce que ce sentiment d’exister suggère, méditons une des dernières phrases publiées par André Gorz : « Je porte de nouveau en moi un vide débordant que ne comble que ton corps serré contre le mien4. » On comprend alors qu’André Gorz ait aussi écrit un Éloge du suffisant (PUF, 2019).
Le véritable progrès – existentiel –ne consiste donc pas à prendre pour objectif de dépasser les conditions de notre existence mais tout au contraire à les protéger, à les conserver.
– Quant aux conditions naturelles, c’est le sens de ce que Hans Jonas a appelé Le Principe Responsabilité (1979, Cerf, traduction française, 1990) : « Agis de façon que les effets de ton action soient compatibles avec la permanence d’une vie authentiquement humaine sur Terre ».
– Quant aux conditions sociales, c’est le sens de la profonde définition fournie par Marcel Mauss et Paul Fauconnet5 : « Sont sociales toutes les manières d’agir et de penser que l’individu trouve préétablies. » Quand un individu naît, sont déjà là une langue, des mœurs, des outils, des croyances, des traditions : la société précède l’individu.
Quand un être humain naît, les conditions écologiques et sociales de son existence sont déjà là.
Décroître, ce serait réussir à faire de la préservation de ces conditions un objectif politique…
Dans une interview, un ancien ministre de l’Éducation nationale devenu polémiste de droite avance que « la décroissance est invendable démocratiquement1 ». Mais ni la décroissance, ni la démocratie ne sont à vendre.
Pour Luc Ferry, la décroissance c’est le catastrophisme, la démocratie c’est la démocratie représentative, la liberté c’est la liberté individuelle. C’est pourquoi quand on reproche à la décroissance d’être liberticide ou antidémocratique, nous devons nous poser trois questions : de quelle décroissance parle-t-on ? De quelle liberté ? De quelle démocratie ?
– S’il ne faut absolument pas refuser l’apport conceptuel de la notion d’effondrement* (voir malentendu n° 2), les décroissant-e-s ne sont pas pour autant des adeptes de la catastrophe. Nous nous opposons radicalement à l’argument de la nécessité2*, qui serait : l’effondrement étant inéluctable, nous n’aurions qu’à nous y résigner et nous y adapter. En plus d’être de nature à paralyser par l’angoisse qu’elle inspire, cette pensée porte surtout les germes d’une dépolitisation de l’écologie. Qui pourrait imaginer de manifester contre la loi de la chute des corps ? La décroissance est au contraire un programme politique commun, qui ne peut être réduit au slogan « there is no alternative ». Ce n’est pas la crise écologique qui fait de nous des décroissant-e-s, car même si nous étions dans un monde aux ressources infinies et aux richesses illimitées, nous défendrions une société à la production plafonnée et sans « exploitation » ni de la nature ni des humains. C’est donc bien par choix idéologique que nous souhaitons un monde socialement juste et décent et écologiquement responsable.
– Ce choix c’est celui de la liberté ; mais laquelle ? Celle de prendre l’avion pour aller à Bordeaux comme le suggère Luc Ferry ? À l’opposé d’une conception libérale de la liberté qui ne rêve que de s’affranchir des limitations*, c’est bien une liberté sociale redéfinie souverainement par et avec toutes et tous que les décroissant-e-s défendent politiquement, liberté sociale totalement opposée tant à la liberté libérale du renard dans le poulailler, qu’à la liberté profondément individualiste* du survivaliste en temps d’effondrement. Et cette liberté-là n’est ni à vendre ni à acheter.
Car il faut effectivement définir la liberté par rapport à la notion de limites ; car une liberté sans limites ce serait celle du tyran.
Mais là où le libéralisme ne conçoit la limite à franchir que comme une seule ligne, pourquoi ne pas imaginer un espace conçu à partir d’une double limite ? Les décroissant-e-s s’inspirent alors du concept d’espace écologique*, inventé par les Amis de la Terre, qui est défini par une limite plafond et une limite plancher. Toute politique doit garantir à chacun un plancher minimum de vie (alimentation, santé, éducation, habitat…) tout en restant sous les plafonds de la soutenabilité planétaire3. L’espace situé entre plafond et plancher est celui d’une liberté sociale, vécue en commun car en dessous ou au-dessus la vie est « hors du commun » : pour les décroissant-e-s, la liberté est d’abord cette liberté socialement vécue, qu’il faut entretenir, protéger, conserver. Effectivement, elle n’a pas de prix !
– Quant à la démocratie, les décroissant-e-s plaident pour son extension : non seulement là où elle y est quasi-étrangère, l’économie, mais aussi là où elle devrait régner, la politique.
Quel paradoxe en effet que cette thèse selon laquelle l’économie de marché favoriserait la démocratie alors que celle-ci s’arrête au portail des usines ? Le « monde du travail » est un monde de rapports de force où les dominés subissent de plein fouet les inégalités de revenus qui les privent des moyens pécuniaires de faire durer la moindre résistance.
Il ne s’agit pas de se passer de la démocratie représentative – à moins de croire qu’il serait impossible de confier à d’autres la responsabilité de nous représenter –mais de la combiner, dans un mix démocratique
