La densité de l'instant - Fabienne Morales - E-Book

La densité de l'instant E-Book

Fabienne Morales

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Beschreibung

A la rencontre de quatorze personnages au coeur de ce recueil de nouvelles.

Joséphine marche à travers le Jura, Clarita affronte les remontrances infondées d’un supérieur, Sonia ne sait pas tricoter, Georges conserve trois objets au fond de sa poche, l’horizon de Louis prend les contours d’un sanglier… Quatorze nouvelles qui mettent en scène autant de héros de l’ordinaire confrontés au questionnement que chacun, un jour, rencontre : quelle est ma place dans ce monde ? Si les personnages de La densité de l’instant éprouvent parfois la nécessité de renverser l’ordre des choses pour entreprendre ce voyage vers eux-mêmes, ils nous racontent par-dessus tout, résolument, le désir de vivre.

Découvrez ce recueil de quatorze nouvelles et partez à la rencontre de personnages en voyage vers eux-mêmes tous mûs par leur désir de vivre.

EXTRAIT DE La tache

C’est vrai que cette rencontre avec Barnabé ça avait été quelque chose ; Elle se sourit dans le miroir, se tapote les joues, mouille son doigt pour frotter le Rimmel qui inévitablement coule lorsqu’elle pleure comme ça en cachette. Tourne la tête d’un quart de tour. S’observe. Se sourit. Se tire la langue. Il faut y retourner.
Je m’appelle Mirabelle ; j’ai épousé l’homme que j’ai aimé presque au premier coup d’œil. Je réalise mes rêves. Nos rêves. Le café est accueillant. Cela sent bon. Bé fait un chef épatant. Nos menus sont savoureux. Les frites croquantes. Le filet de bœuf tendre. Le vin abondant.
Dès les premiers mois de leur amour, ils avaient échafaudé des plans : on ferait un café, un bistro. Elle s’occuperait du service, des commandes, de la comptabilité, de l’aménagement, du mobilier. Lui serait aux fourneaux. Et nous serions toujours ensemble !
Le paysage est doux dans le vent de juin ; les noms de villages s’égrènent. Ils roulent en toute paix, se projetant à la rencontre de ce qui sera leur coin. Car ils en sont certains. Cet endroit existe. Il suffit d’aller, d’oser. Ils sont certains qu’ils le reconnaîtront quand ce sera le bon. Ils ont confiance. Ils roulent et se laissent bercer par leur intimité, les mots distillés dans le vent, entrecoupant leurs pensées, leurs rêves. Les légers à-coups de l’embrayage rythment leur réflexion. Ils avancent.

À PROPOS DE L'AUTEUR

Rédactrice pour le Bulletin du Grand Conseil vaudois, Fabienne Morales vit à Apples. C'est en 2007 qu'elle écrit sa première nouvelle saluée par la semaine du goût. En 2013, lauréate du prix de la Fondation Studer-Ganz, elle accède à un atelier sous le mentorat d'Antoine Jaccoud et d'Eugène. Elle collabore ensuite entre 2014 et 2016 au collectif "Caractères mobiles".
Egalement dramaturge, elle écrit et met en scène deux pièces au théâtre de la Voirie à Pully. En 2016, le théâtre du 2.21 élabore un court-métrage sur la base d'une de ses créations dramaturgique La laisse.

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Seitenzahl: 140

Veröffentlichungsjahr: 2018

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Couverture

Page de titre

SAVEUR POMME-GIROFLE

Je m’appelle Pomme. Ou plutôt, c’est ma mère qui m’a affublée de ce drôle de prénom. Ne craignant ni le ridicule ni les quolibets dont j’allais devenir l’incessante proie, elle m’a bel et bien attribué un nom de fruit. J’ignore si les endorphines lui tournèrent l’esprit au moment de mettre bas ou si tout simplement elle avait abusé de l’eau-de-vie éponyme de mon cher prénom. Face à ma colère adolescente, tourmentée par ceux qui témoignaient du désir de me croquer ou de me réduire en purée, ma digne mère brandissait une théorie dont elle ne semblait pas peu fière : « Pomme, tu as la chance de porter le prénom du fruit qui fit chuter Adam ! » Un rire tonitruant ponctuait son intervention et mettait fin à notre échange.

Plus tard que n’ai-je disserté : « Les pommes représentent à elles seules l’humanité ; elles sont tour à tour acides, juteuses, généreuses, farineuses et inexorablement flétries » martelais-je, voix pâteuse, autour d’une de ces nombreuses tables de bistro de la cité lausannoise qui sont le bonheur des foules estudiantines. Je tâchais de porter en étendard mon prénom. Ma honte deviendrait une gloire : s’il fallait être la reine, je le serais, avec panache !

Je m’appelle Pomme et je n’ai pas faim. Ou pas comme il faut. Ou difficile, exigeante, trop gourmande ou seulement gourmande. « Il faut la forcer » constituait l’adage des médecins, pédagogues, psychologues, grands-mères, amis, concierges consultés par mes parents. Il n’y avait rien à faire, j’étais « difficile ». Je refusais d’obtempérer, on m’aurait par la force, à l’usure. Chaque repas était à lui seul le théâtre du grand drame familial : un silence gêné ouvrait le ballet des casseroles et si tout commençait dans la gentillesse (je n’étais pas dupe, on essayait de m’amadouer) cela finissait immanquablement dans les menaces. « Mange, Pomme », commençait alors mon père en déployant le 24 heures par-dessus la toile cirée pour se protéger de ma petite mine triste, effarée devant la montagne d’aliments à ingurgiter. Les minutes s’égrenaient alors plus lentement que mes larmes ravalées, et la bataille pouvait commencer. Il y aurait une heure limite, une heure où mon père se lèverait, replierait son journal et se devrait de retourner « au bureau ». S’il menaçait de me laisser là jusqu’au soir à son retour du « bureau », je savais que la lutte contre ma mère était gagnée d’avance. Elle s’essayerait à un peu de psychologie « alors ma pomme chérie, tu n’aimes pas ce que cuisine ta maman ? » puis de guerre lasse, replacerait le torchon sur son épaule, soupirerait bruyamment et dirait « je ne sais pas ce que j’ai fait au bon Dieu pour avoir une enfant aussi difficile ». J’aurais alors gagné. Je poussais l’assiette vers l’avant et la chaise vers l’arrière. J’étais libre.

Je n’avais pas faim, ou plutôt pas d’une faim de petite fille ; je n’aime pas les poupées, je n’aime pas les amies de ma mère, je n’aime pas l’école. J’aime les arbres. J’aime baguenauder sous les cerisiers, traîner le nez dans l’herbe, sourire au vent, parler aux fleurs. J’aime avoir de la terre sous les ongles et réveiller les scarabées alanguis sous les pierres. J’aime l’odeur de l’herbe coupée et même la brûlure des orties. J’aime croquer une cerise et renifler les fraises des bois. J’aime boire à la fontaine et sentir le contact du fer contre ma bouche, le bruit de l’eau qui s’annonce dans le tuyau. J’aime tirer sur la queue des carottes, complimenter les salades et jouer à mourir d’amour devant les rosiers.

Puis grandir. S’habituer à l’insipidité des aliments. « Pousser », fréquenter l’école, suivre des études, réussir quoi. Quitter le « nid » et ne rencontrer mes géniteurs qu’à l’occasion de Pâques, Noël, anniversaires. Si la litanie alimentaire a alors cessé, elle a laissé place à d’autres grandes orgues parentales sur l’air récurrent de pourquoi es-tu toujours seule Pomme ? / Pourquoi ne te maries-tu pas / Tu ne serais pas lesbienne par hasard. Confortés dans leurs convictions, les auteurs de ma vie pouvaient dormir tranquilles : je continuais d’être indéniablement difficile.

Je ne valais pas un clou.

Lorsqu’on s’appelle Girofle, on est mal parti. Pomme c’est une chose, mais avec des talons hauts, un peu de rose sur les joues et les cheveux longs, les gens finissent par s’habituer. Girofle c’est une tout autre affaire. On ne peut pas grandir en se souvenant à chaque fois qu’on trace les lettres de son prénom et qu’il résonne « tu n’en vaux pas un » ; cela suffit à expliquer le départ du père, l’absence du père, la mort du père. C’est difficile de répéter aux profs (7 successivement à l’entrée en 5e) que oui il sait bien lire, que non la secrétaire ne s’est pas trompée, que non l’État civil n’a pas fait d’histoires, qu’on s’appelle bel et bien Girofle.

C’est au marché que je l’ai rencontré. Un stand maigrichon tranchant avec la gaieté bonhomme de Girofle. J’ai acheté 38 samedis des carottes fripées, des salades flétries, des tomates maussades. 38 j’ai compté, c’est 52 samedis moins les vacances (2), ma grippe annuelle (1), mes gueules de bois (8) et l’hypersomnie automnale (3). C’est vrai qu’il me souriait, cet homme. Mais j’imaginais plutôt un sourire de gratitude devant mon projet d’achat. C’est vrai que c’était un projet, poétique en plus. Acheter quelques légumes dépressifs me laissait croire en un monde meilleur. J’accomplissais mes humanités en sauvant de l’indifférence quelques légumes. Je serais l’Amélie Poulain des étals maraîchers ! Quelle destinée enviable ! De sourire en sourire, de salade estropiée en radis rachitiques, et peut-être un peu par la complicité du mauvais tour de prénom joué par nos parents respectifs, nous nous sommes retrouvés devant un déci de Calamin au Café Romand, puis deux, puis trois, transformés en un dîner. Une invitation, une vraie.

La tournée de Calamin transformée en invitation à dîner (chez lui) s’est alors muée en une nuée d’angoisses qui ont fondu sur moi comme l’armée des carottes que j’avais délaissées enfant dans mon assiette. Elles se vengeaient. Qu’est-ce qu’il cuisinerait ? Et si je n’aimais pas ? Et si je n’avais vraiment pas faim ? Et s’il faisait une fondue ? Et si je m’étouffais ? Et si je n’avais pas faim ? Le 5e déci de Calamin m’a rendu le courage nécessaire et j’ai articulé : « Vous savez, Girofle, je n’ai jamais très faim » ; « moi si ! », a-t-il dit, « tout le temps ». Et comme s’il s’agissait d’une bonne blague, il a éclaté de rire, plissé les yeux, penché la tête et en s’inclinant a murmuré : « je ferai très peu ». Un double mouvement s’est alors emparé de mon cœur fruitier : systolique : apaisé par ses paroles, diastolique : affolé par sa voix.

Le rendez-vous était pris. J’avais dit oui. J’irais. Avec l’angoisse, avec la peur d’être qui je suis. C’était décidé, j’irais.

En m’approchant de la petite maison au bout du chemin, j’ai reniflé l’odeur du feu de bois. Rassurante. Girofle est là. Simple. Souriant. Sans tarder, il me tend une coupe de champagne. Brut, annonce Girofle en m’invitant à trottiner autour de la maison, pieds nus dans l’herbe. Le champagne et sa horde de bulles s’insinuent dans mon gosier comme l’herbette entre mes doigts de pied ; autant de brindilles qui me chatouillent, le premier contact de la plante sur l’humus, surprenant comme ce liquide doré épouse le palais et le picote à la fois. On lampe notre breuvage tout en arpentant le jardin, tout en sentant progressivement nos pieds s’habituer, se détendre dans l’herbe, devenant eux-mêmes herbe. Et la douce allégresse du breuvage s’immisce dans mes veines, mon corps, ma tête, mon sang. Surgit le moment de passer à table. Trois langoustines. Comme une comptine. Déposées dans mon assiette. Grillées au feu de bois, dont la chair a été parée d’ail doux. Le ventre de la bête a été délivré par d’astucieux coups de ciseaux et c’est tout naturellement que le corps cède devant l’assaut de ma fourchette. Girofle, encore une fois me sourit. Gentiment. Comme s’il comprenait. Les années d’angoisse devant les plats, la douleur de ne pas avoir faim. D’être en vie dans une vie ponctuée par les repas. Et le crustacé tendre et savoureux me rassure, se laisse apprivoiser par moi, ma langue, ma bouche. Et sans ciller, chaque langoustine ponctuée par une gorgée de champagne descend en moi et commence l’histoire.

Girofle raconte les légumes cultivés par loyauté envers sa tante, qui l’a élevé, remplaçant ainsi (avantageusement rit-il) un père évaporé, une mère inconsistante. Nous cédons devant une deuxième rasade de ce vin si spécial qui délie les langues en illuminant le regard. Chaque tour de parole est amorcé par l’entrechoc de nos deux verres, entrechoc relayé par la cocasserie de nos histoires, de nos prénoms bizarres, rencontre de deux vies comme on approche la bouche du verre, comme on s’apprête à frémir à la première gorgée du liquide moussu. Et la carapace de la langoustine, fine, transparente, rendue molle par le feu de bois, finit seule dans l’assiette. Le voussoiement du début de soirée s’affaisse et laisse place à un tu bienvenu :

– On continue ? As-tu encore un peu faim ?

Je savoure ma liberté de manger devant cet homme qui sait apprêter les langoustines et poser les bonnes questions. Je hoche bêtement la tête, incapable de parler. Girofle disparaît alors et revient presque aussitôt dans une pirouette demandant si je suis d’accord pour du vin rouge… avec le poisson !

– Vous n’allez pas m’excommunier pour cela ? J’aime que la chair du poisson tranche de la couleur du vin, j’aime qu’un poisson qui nageait en eaux bleues soit rejoint par le rouge !

Je continue de hocher la tête, mais cette fois dans un mouvement horizontal et souris du retour au vous.

Un loup de mer. Au champagne sur un lit de fenouil. Un loup solitaire. Un loup Girofle ? Gevrey-Chambertin 12 ans d’âge. Accueilli en ami dans le verre replet. Nez en avant, poumons en éveil. On renifle, ensemble, tour à tour, inclinaisons diverses du réceptacle, éloignement du corps par extension du bras et admiration. La première gorgée ressemble à un baiser ; tous les sens sont en éveil. L’attente est cruelle, délicieuse. Les lèvres se posent sur le rebord du verre avec précaution en attendant les lèvres de l’autre, de l’amant, de l’aimé déjà. Et comme le liquide s’insinue dans la bouche, c’est le corps de l’autre qui se colle au sien qui s’y perd, s’y avale, s’y engloutit. Dégusté. La saveur ronde et subtile reste encore sur la langue comme la promesse d’un second baiser.

Le fenouil brille dans l’assiette comme un bijou ; le filet de loup est étroit, tendre, mais ferme. La chair se laisse amadouer et goûter. C’est un poisson pacifique. Mon cœur sourit à la parcimonie de l’assiette ; une assiette blanche, simple, presque sérieuse dans sa simplicité, mais immense qui reçoit protectrice, aimante le filet de poisson couronné – prince des mers – par un fenouil caramélisé, sucré presque, un dessert de légumes. Et moi Pomme, je grignote, détachant peu à peu la chair ivoire pour la porter à ma bouche. Je savoure chaque aliment, je sens chaque bouchée entrer en moi et me rapprocher insensiblement de cet autre qui me fait manger. Girofle lui, engloutit joyeusement ce festin des papilles et me ressert copieusement de grandes rasades de ce bourgogne somptueux. Je me fais l’effet d’une première communiante. Je ne dis plus rien, un peu plus je fermerais les yeux. Girofle ne semble pas s’effrayer de mon silence, il mange, me sourit, boit et m’observe dans sa bienveillance cuisinière.

Puis parle. Des samedis au marché. De sa tante, avant-hier vieillie, hier malade, aujourd’hui disparue. De cette maisonnette, seul héritage de l’enfance. De sa vie. Et j’enchaîne, sortie miraculeusement de mon silence-tombeau par le vin enchanteur. Ma vie aussi ; l’espoir trop grand et l’estomac trop petit. Mes douleurs d’enfant dans la peau d’une adulte. Girofle dit son père. La mère aussi dont la tête ne suivait pas tout à fait le corps. Et l’amour pour les poissons, les crustacés, les sauces, la poularde dorée et croustillante, la cuisson du bœuf, l’oubli de la solitude dans le brillant des casseroles, le vide intérieur sauté au beurre, séché au beurre, l’huile d’olive somptueuse qui rend le goût de vivre, la pomme de terre fondante à l’intérieur au goût de noisette, les pâtes sublimes dans leur simplicité et la vie toujours gagnante dans l’entrelacs des cocottes, des poêles, des couteaux pointus, de la coupe à champagne plus gracieuse et aimante que la flûte, du rêve nourri d’une batterie de cuisine cuivrée, comme d’autres rêvent d’horizons lointains.

Je sursaute. Sonnerie du four. C’est le fondant au chocolat qui nous rappelle à l’ordre. Trêve de rêverie, il faut le démouler comme on sort de l’adolescence. Ce n’est pas une opération simple et on manque de se brûler les doigts. Si le fondant ne se retourne pas correctement, c’est la souffrance assurée de voir s’effondrer dans l’assiette sans retenue le chocolat crémeux. Par un subtil mélange d’audace et d’adresse, le fondant se retrouve prêt à vivre. Encore pour nous. Saupoudré de sucre glace. Un fondant, croustillant en son sommet comme pour se protéger de la vie alentour ; mais bientôt par la ruse de l’arrondi de la cuillère, cette carapace rompt et laisse goûter une mousse délicate et généreuse, amoureuse. La cuillère pioche alors sans plus de retenue dans le cœur de ce fondant ; et Girofle sourit et je souris. Et la cuillère pénètre au cœur du chocolat aussi bien que les sentiments de Pomme pour Girofle et de Girofle pour Pomme.

Et au terme du repas, dans la force poétique d’un verre de Damassine, nous trouvons le courage de grandir encore un peu, de se rapprocher encore un peu, et nos histoires, nos prénoms, nos passés se confondent et se dissolvent dans le souvenir de la langoustine apprivoisée, du loup devenu roi, du fenouil étincelant ; et parce que chacun a encore au coin des lèvres un peu de ce chocolat adolescent, la bouche de Girofle rejoint celle de Pomme et ne forme avec elle plus qu’une seule saveur.

Saveur Pomme-Girofle.

LA TACHE

C’est vrai que cette rencontre avec Barnabé ça avait été quelque chose ; Elle se sourit dans le miroir, se tapote les joues, mouille son doigt pour frotter le Rimmel qui inévitablement coule lorsqu’elle pleure comme ça en cachette. Tourne la tête d’un quart de tour. S’observe. Se sourit. Se tire la langue. Il faut y retourner.

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Je m’appelle Mirabelle ; j’ai épousé l’homme que j’ai aimé presque au premier coup d’œil. Je réalise mes rêves. Nos rêves. Le café est accueillant. Cela sent bon. Bé fait un chef épatant. Nos menus sont savoureux. Les frites croquantes. Le filet de bœuf tendre. Le vin abondant.

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Dès les premiers mois de leur amour, ils avaient échafaudé des plans : on ferait un café, un bistro. Elle s’occuperait du service, des commandes, de la comptabilité, de l’aménagement, du mobilier. Lui serait aux fourneaux. Et nous serions toujours ensemble !

*

Le paysage est doux dans le vent de juin ; les noms de villages s’égrènent. Ils roulent en toute paix, se projetant à la rencontre de ce qui sera leur coin. Car ils en sont certains. Cet endroit existe. Il suffit d’aller, d’oser. Ils sont certains qu’ils le reconnaîtront quand ce sera le bon. Ils ont confiance. Ils roulent et se laissent bercer par leur intimité, les mots distillés dans le vent, entrecoupant leurs pensées, leurs rêves. Les légers à-coups de l’embrayage rythment leur réflexion. Ils avancent.

*

La façade est jaune ; comme du sable. Ce sable ramené dans les valises, au fond des chaussures. De ce sable qui est tout dans l’espoir d’abord, puis seulement dans les souvenirs. Et c’est d’ailleurs là qu’il est le meilleur. On aimerait l’emporter, le respirer ; comme un gri-gri, la preuve que l’on y était, qu’on a été heureux. Qu’on a été endormi à l’ombre du parasol avec le bruit du ressac et oh ! Peut-être pas le soleil, mais presque. On enferme le sable dans une petite bouteille de verre. Et on la range soigneusement dans le sac.

*

Lorsqu’on l’en sort, le sable est tout terni.

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