Aller voir les arbres - Fabienne Morales - E-Book

Aller voir les arbres E-Book

Fabienne Morales

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Beschreibung

Par amitié pour Jeanne, auteure impétueuse et charismatique, Claire se voit contrainte d’accepter au pied levé une mission à laquelle rien ne la prédispose : animer un atelier d’écriture. Vaincue par les arguments de Jeanne, elle se résout à l’idée, persuadée qu’elle n’aura à traiter qu’avec deux participantes. C’est sans compter l’arrivée d’un fâcheux. La situation échappe alors rapidement au contrôle de Claire.

Dans un huis clos sis au cœur de la campagne vaudoise, les personnages se voient embarqués bien au-delà de ce qu’ils avaient imaginé, dans un kaléidoscopique jeu de cache-cache, ballotés, malmenés, tiraillés entre le désir de dire et celui de taire, emportés aux frontières de la fiction par l’imprévisible élan de la parole.

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Seitenzahl: 157

Veröffentlichungsjahr: 2021

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Couverture

Page de titre

L’écriture dit qu’elle est là, et rien d’autre, et nous revoilà dans ce palais de glaces où les mots se renvoient les uns les autres, se répercutent à l’infini sans jamais rencontrer autre chose que leur ombre.

Georges Perec

Aller voir les arbres

Un impondérable impératif avait surgi dans l’horizon professionnel de Roland, mon époux, nous contraignant à annuler notre départ pour l’Écosse. Contrecarrée dans mes projets, obéissant à une forme de nécessité de remplacer l’imprévisible par une action du même ordre, mon attention avait été attirée par une annonce parue dans le Journal de Morges. Bien que n’ayant jamais ressenti la nécessité ni le moindre désir d’écrire, j’avais composé le numéro de téléphone indiqué pour obtenir des informations complémentaires sur le contenu de l’atelier. Les délais d’inscription étant largement dépassés, j’imagine qu’une part de moi-même espérait une fin de non-recevoir. Au lieu de quoi, et bien que s’exprimant de façon un peu sibylline, mon interlocutrice avait signifié son accord. C’était l’été, l’atelier durait quatre jours – un temps qui me paraissait à la fois approprié et démesuré – mais avait lieu à une distance raisonnable de mon village du pied du Jura : un argument de taille qui permettrait – en cas de besoin – un repli facile ; battre en retraite demeurant une option rassurante. Enfin, clin d’œil qui ne me déplaisait pas, nous devions notre envie de visiter l’Île de Skye et les Hébrides extérieures à un écrivain.

Dans la foulée, je m’étais précipitée à la librairie pour me procurer l’un des romans de l’auteure animatrice de l’atelier. Je l’avais lu d’une traite, dévorée par une certaine frénésie, une envie d’épier au-delà des lignes. Quoique parfaitement convaincue par mon absence de projet dans ce domaine, une forme d’excitation m’habitait à l’idée de fréquenter des auteurs, de pouvoir les observer à loisir, de découvrir si la réalité correspondait à mes représentations, voire à mes fantasmes.

Consciente du ridicule de l’opération et de la forte improbabilité qu’il me soit exigé la révélation du résultat de mon calcul, j’avais néanmoins multiplié mes années de vie par le nombre estimé de livres lus, sans oublier d’y additionner La Morsure du Goéland, le dernier de ma liste. Mon statut de bibliophile conférerait une certaine légitimité à ma participation.

Grande, la taille peu marquée, les épaules larges, Jeanne observait le monde alentour les yeux largement ouverts, presque écarquillés, comme sujette à une constante surprise que ponctuaient des sourcils que tour à tour elle fronçait, soulevait, étirait. À l’inverse, lorsqu’elle portait son regard sur l’un d’entre nous, elle les plissait jusqu’à ne plus laisser apparaître qu’une infime portion de la pupille, facétie que j’avais d’abord identifiée comme une manifestation de sa myopie ; plus tard, il m’a semblé que la lumière qui ainsi filtrait était différente, intense. Ses cheveux gris tressés reposant sur son épaule gauche, vêtue le plus souvent d’un chemisier associé à un pantalon, elle se lançait dans la parole comme on se jette d’un plongeoir. Alors, elle saisissait les lunettes qu’elle portait la plupart du temps sur le haut de la tête – des mèches de cheveux étant parfois brutalement entraînées dans le mouvement – rapprochait la branche de sa bouche, s’interrompait à mi-chemin – la pensée en suspens – les posait, reprenait ; abhorrant les demi-mesures qu’elle bousculait de son franc-parler, son enthousiasme revêtait un caractère péremptoire : elle m’avait instantanément plu.

Selon Jeanne, écrire était simple mais impliquait de piocher dans le formidable réservoir de l’inconscient : alambiqué, richissime, monstrueux. Un magma dont nous avions tous entendu parler sans jamais pouvoir le cerner, l’insaisissable texture comme une formidable argile. À l’entendre, écrire permettait non seulement de laisser cet endroit de nous surgir, mais réussissait à réduire au silence le gendarme intérieur qui, le plus souvent, bridait nos élans créatifs par ses interminables commentaires, nous fustigeant, dénonçant tour à tour nos incompétences, nos inadéquations. À l’évidence, les regards complices et amusés que nous échangions montraient que nos poches regorgeaient d’exemples. Pour une fois, s’enthousiasmait Jeanne, ce qu’elle appelait « le mental » nous servirait : il agencerait nos phrases, accorderait nos verbes et nos adjectifs, fouillerait à la recherche du meilleur synonyme. Elle concluait, l’ovale de ses yeux réduit à la portion congrue, braquant son regard sur l’un d’entre nous : « Quand on l’occupe, le flic est content, il nous fiche la paix, et ainsi on peut écrire… Les uns entendent ou voient, d’autres encore observent l’histoire se former au rythme des doigts sur le clavier. Parfois, un matériau différent de votre volonté ou de votre imagination prend le relais, s’exprime malgré vous. » Avides et suspendus, interrogateurs, les regards se tournaient vers elle : oui, mais comment ?

– L’autre jour, j’ai observé une femme arrêtée devant la vitrine d’un magasin de bicyclettes au milieu duquel trônait un engin vert. Accroché à sa main, un bambin, son fils sans doute. Que voit la femme ? À quoi pense-t-elle ? Ou à qui ?

– À quitter son mari ! a bondi Gabrielle, lâchant l’ongle qu’elle avait déjà à moitié rongé.

– À ses vacances à La Rochelle, quand elle avait 17 ans et qu’elle a rencontré son premier amour… a ajouté Guy.

– Vous n’y êtes pas du tout ! s’est écrié Bernard, elle se demande comment trouver l’argent pour offrir ce vélo à son fils.

J’avais simplement demandé si l’on pouvait changer la couleur du vélo.

Animée, Jeanne souriait, nous embrassant tous du regard.

– Vous voyez le potentiel d’histoires ? Vous avez trente mille mots à votre disposition, c’est beaucoup et c’est peu… tresser, rouler en boules, aplatir, segmenter, découper ! Des mots de pâte pour dire, créer, transformer, se réinventer, être un autre pendant le temps de l’écriture, ce « je » permis par la fiction, jamais le même, un peu vous sans vraiment l’être, un autre à chaque histoire ! Sans doute parce que je ne nourrissais aucune espèce d’ambition, j’avais sans retenue adopté Jeanne, buvant ses paroles, souriant comme une première de classe le jour de la rentrée, les cahiers en une pile bien droite, la main prête à bondir sur le porte-plume, l’attente du devoir à inscrire dans le carnet journalier. Et Jeanne me rendait mes sourires : dans l’invisible passait une promesse complice.

Et l’atelier a débuté.

C’était l’été. Les participants dormaient dans une dépendance de la demeure principale, dans laquelle Jeanne logeait avec moi par les hasards de mon inscription tardive. Après le repas du soir, quand les autres allaient se coucher, nous avions rapidement pris l’habitude d’un verre de vin supplémentaire sous la tonnelle, les lampions multicolores penchés au-dessus de nos têtes comme de grosses lucioles ; par alternance, l’une ou l’autre abattait sa main sur le mollet pour chasser un moustique, au rythme des chats qu’on entendait parfois miauler. Échangeant à voix basse, nous ne nous interrompions que pour vérifier le niveau de vin dans la bouteille. Nous appuyions notre tête tantôt sur la main gauche et tantôt sur la droite. Jeanne ramenait les genoux vers son ventre, les entourant de ses deux bras ; je me laissais aller à fumer une ou deux cigarettes, une habitude pourtant perdue depuis longtemps.

Jeanne avait un peu évoqué sa fille qui vivait en Amérique du Nord, et moi mes deux fils, mais nous avions surtout parlé de comment les jours avaient filé jusqu’à cette cinquantaine, pêle-mêle de nos premières bouffées de chaleur, de l’incroyable potager que Jeanne organisait chaque année et qu’elle chérissait, des semis qu’elle mettait en place dès le mois de février, la joie qui l’envahissait lorsque la jeune pousse apparaissait, le chuintement de l’humus absorbant l’eau, l’infinie délicatesse nécessaire pour le transplant vers la pleine terre, le travail du jardinier comme l’allégorie la plus évidente de nos vies : la fragilité, le cycle des saisons. Je lui parlais de la marche essentielle à ma vie, de ces kilomètres que j’avalais en solitaire, et dont les routines, à chaque fois, me remplissaient et m’apaisaient : les chaussures à lacer, les sangles du sac à boucler, le tintement de l’eau dans la gourde. Elle se régalait de mes récits. Je lui racontais mes périples en Suisse, les échelles qu’il avait fallu escalader malgré le vertige pour rejoindre la cabane des Dix près d’Arolla, l’infinie tendresse du vallonnement des crêtes du Jura vaudois dont jamais je ne me lassais, ce voyage en Islande et les couleurs insensées du Landmannalaugar, cette randonnée dans le désert du Grand Erg et les scorpions face auxquels j’éprouvais une telle crainte, et dont l’un m’avait réservé la farce inoffensive de s’installer toute une nuit sous mon matelas. Jeanne riait de tout son cœur, les yeux minuscules, basculant en arrière. La Morsure du Goéland ? Le roman était venu à elle aussi doucement que le bruit de la cuillère dans le yaourt, s’amusait-elle, je n’ai eu qu’à tendre l’oreille, à prendre sous la dictée dans un état ouaté de semi-conscience. Plus tard, elle m’avait raconté comment un oiseau avait habité ses cauchemars d’enfant, après qu’un enseignant, préoccupé par la mythologie grecque et l’instruction des jeunes, lui eut raconté, alors qu’elle n’avait que sept ou huit ans, l’histoire de Prométhée.

Au seuil de l’adolescence, Jeanne avait perdu un frère. Ma mère s’était dématérialisée quand j’avais à peine six ans.

À la suite de l’atelier, nous nous sommes retrouvées chaque semaine ou presque, nous téléphonant lorsqu’il était impossible de se voir, partageant nos expériences, nos attentes, nos déceptions, nos lectures. À mes côtés, elle a découvert la marche, l’élan de la nature, les couleurs des sous-bois à l’automne, la forme des nuages dans le ciel, la joie spontanée que procure le surgissement inopiné d’un chevreuil ou d’un lièvre, parfois le découragement, la fatigue, la douleur aussi, la satisfaction après un itinéraire particulièrement exigeant. Aux siens, j’ai assisté au jaillissement de l’idée créatrice, du parcours d’une histoire et de ses interminables errances : l’aboutissement, la métamorphose, le doute, parfois la disparition, l’oubli.

Quelque sept années plus tard, lorsque le téléphone a sonné un matin du mois de juin, j’ai rapidement compris que quelque chose clochait. Line, la fille de Jeanne, venait de mettre au monde un petit garçon prématuré. L’enfant était vivant mais faible : à peu près deux chances sur trois de survie selon les médecins. Dans ses accents, je lisais l’inquiétude mais aussi la contrariété : « Je ne reconnais plus Line, c’est une femme pragmatique qui ne s’en laisse pas compter, solide et droite. Refuser de voir son enfant, cela ne lui ressemble pas du tout, il faut vraiment que j’y aille. » Cela paraissait évident.

Cependant, avait lieu la semaine suivante cet atelier, le même auquel j’avais participé des années auparavant et que Jeanne animait avec régularité chaque fin juin. Naïvement, j’avais imaginé qu’elle ferait l’aller-retour, remettrait Line sur les rails et sauterait dans l’avion pour revenir en Suisse. Le silence un peu long qu’elle a laissé à la fin de notre conversation a suffi pour que je comprenne de quoi il retournait.

– Tu ne penses quand même pas que je vais… ? Tu rêves, Jeanne ! Je ne suis pas, mais pas du tout capable de faire cela à ta place, je ne suis pas toi, pas toi ! Tu comprends ? Arrête de penser que tout le monde est capable, comme toi, de tout entreprendre sans la moindre appréhension ! Je ne suis pas toi ! Tu comprends ?

Jeanne restait silencieusement attentive. Je percevais dans sa respiration tout à la fois l’anxiété à la pensée de Line désespérée par l’enfant trop tôt né, l’amusement devant ma véhémence, et la force, ce courage inaltérable, communicatif auquel je m’étais accrochée lors du premier atelier : la vie puissante et invincible.

– Jeanne ! Je ne suis pas écrivain, pas écrivaine, je ne suis rien du tout, je n’ai jamais su aligner trois mots sans tout remettre en question !

Le surlendemain, je serrais Jeanne dans mes bras devant les portiques de sécurité de l’aéroport de Genève-Cointrin. L’émotion a humidifié le coin de ses yeux pendant que nous échangions nos dernières paroles, son long cou se redressant pour chasser l’anxiété, ce léger tapotement du bout des phalanges sur la cage thoracique, geste que je la savais exécuter dans les instants difficiles.

Il n’y aurait que deux participantes. Celia approchait de la septantaine, et Doris n’était guère plus âgée que moi. Ça irait, me répétais-je en boucle. Le programme avait été élaboré par Jeanne avec comme instruction de supprimer ou de modifier toute consigne qui me déplaisait, d’ajouter une promenade dans la nature comme moteur au récit. J’étais complètement libre. Ma force, martelait Jeanne, résidait dans mon éternel doute : « Tu serais capable d’écrire Crime et Châtiment, mais il te faudrait certainement plus de cent ans ! » Un doute qui m’obligeait, selon elle, à voir clair, à refuser toute forme d’arrangement, ce à quoi je répondais par une grimace – flattée, toutefois, par sa confiance.

Si, par le passé, lors de l’atelier, j’avais fini par apprécier de rédiger un texte, cela avait exigé de moi une importante dose d’audace. L’incessant retour sur les phrases me fatiguait par avance, me donnant le sentiment de faire constamment fausse route, d’avancer à l’aveugle, de devoir rebrousser chemin, ce que j’abhorrais en randonnée. Revenir sur mes pas ressemblait à une annihilation, une réduction au néant d’un projet qui avait nécessité un élan important pour naître, un courage indistinct et indispensable, et la peur que cette force se tarisse à jamais. Alors, ma vue se brouillait et mon cœur dans ma poitrine cognait avec tant de violence que je croyais mon intégrité physique en danger, imaginant ma fin proche. En m’efforçant de dissocier mes sensations de mes pensées, de l’emprise tyrannique du dialogue intérieur, je parvenais à recouvrer mes esprits, à calmer mes gestes, à replier la carte, à me remettre en chemin, à identifier la direction à prendre. Lors des exercices que Jeanne nous avait proposés, je n’avais que très rarement gagné contre la voix. Le mouvement des doigts sur le clavier – moins prégnant que celui des pas – ne parvenait pas à imposer le silence. Et Jeanne avait malicieusement ajouté :

– Qui plus est, ce n’est pas à toi d’écrire dans un atelier, ce sont les autres qui s’y collent ! Et ton sens de l’observation, ma Claire, est sans doute plus affûté que le mien. Tu écoutes très bien, tu as beaucoup lu, tu seras parfaite.

J’ai donc pris le chemin de la maison que Jeanne occupait pour les ateliers – aimablement prêtée chaque année par Joséphine, l’une de ses plus proches amies –, histoire de m’assurer que tout y figurait, mais surtout pour me projeter dans l’espace où j’avais quelques années auparavant rencontré Jeanne. Je crois que je voulais aussi essayer de garder le contrôle sur la situation, sur ce qui relevait de ma compétence : passer un coup de balai, aligner les chaises, vérifier le matériel, le papier, les stylos, l’imprimante. Ce n’était pas tout faux : si l’atelier était bien organisé, les participantes seraient, déjà, peut-être, satisfaites. En ouvrant les placards, je m’égayais en trouvant plusieurs vases, j’y mettrais des fleurs, je les placerais dans la chambre de chacune des participantes. Malgré mon peu d’intérêt pour ce qui avait trait à la cuisine, j’élaborai avec soin des menus simples, des choses fraîches et goûteuses, des grignotages pour les pauses du matin et de l’après-midi, des biscuits, du chocolat, mais aussi des noix, des pignons, des olives, des réserves de pain, d’eau pétillante et plate, de la bière et du vin, du café, des thés et des tisanes, tout ce que je pouvais envisager pour que nous ne manquions de rien, pour que Celia et Doris apprécient mon sens de l’accueil. Je trouvai une nappe aux motifs provençaux, j’achetai des serviettes assorties et brûlai un peu d’encens dans chacune des chambres pour en chasser les esprits taquins et, par extension, laisser de bonnes odeurs, mettre les moustiques en fuite.

Le soleil avait décidé de me prêter main-forte, les quatre journées d’atelier se dérouleraient dans des conditions estivales, ma crainte du huis clos pluvieux providentiellement écartée. C’était un endroit paisible dans la campagne vaudoise non loin de Rolle, une propriété commode, car comprenant une demeure principale et une maisonnette attenante qui servait habituellement aux amis. Le grand salon permettait aux ateliers de se tenir en cas de ciel maussade, et la tonnelle recouverte de vigne offrait l’ombre nécessaire pour pouvoir écrire dehors du matin au soir. Une large terrasse recouverte de gravier accueillait une table ronde propice aux repas.

Je déposai mes affaires dans la chambre où j’avais dormi par le passé. L’instant était à la fois doux et dense : la tendresse de l’été, le silence de l’endroit, le souvenir de ma rencontre avec Jeanne ; tout cela ondulait dans mon cœur, et je me laissais aller à sourire gratuitement à la vie qui m’avait amené cette amie, comblant de façon inattendue la part de solitude dont les vestiges résonnaient en mon cœur comme une douleur apprivoisée.

Je rentrai retrouver Roland.

Dire que je dormis paisiblement la nuit qui précéda l’atelier relèverait du mensonge, mais j’étais déterminée ; j’avais consciencieusement révisé les activités prévues. À l’aube, mes pensées virevoltantes oscillaient entre les exigences de l’atelier sur le point de débuter et mon inquiétude pour Line, que j’appréciais beaucoup, pour la situation qu’elle et son compagnon, Gérald, traversaient. Le téléphone de la veille m’avait appris que Line s’était murée dans un silence dont nul ne parvenait à l’extirper. Je sentais dans les intonations de Jeanne la fragilité de la vie qui s’invite, l’étrange tour joué par les circonstances, l’insolite poids de chair déjà tout empreint d’histoire, léger corps pesant sur le cœur de la mère, de la grand-mère, s’inscrivant dans le temps, déclenchant dans son entourage les sentiments les plus contraires, les plus exacerbés. Vouloir qu’il n’ait jamais existé, presque renfoncer les tissus détendus du ventre au fond du corps pour ne plus contempler chaque seconde l’habitat quitté par l’enfant ; désirer plus que tout qu’il vive, survive, lutte et vainque, paie son tribut à l’investissement des êtres autour de lui, qu’il vienne, par un sursaut, des pleurs, un mouvement, réaffirmer son désir, son envie d’être avec et parmi les siens : légitimer l’espoir.