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8 mars 2018. Ce soir-là, c'est repas de famille. Lou-Anne n'est pas là, mais cette fois-ci, elle a une bonne excuse. Elle s'est levée aux aurores pour rencontrer les parents biologiques de son fiancé, et depuis, plus personne n'a de ses nouvelles. Dans l'inquiétude, la ville de Gastes reste solidaire, entre le deuil, l'espoir, l'addiction, la folie, les questions...Sans réponse. La police recherche activement et sans relâche, la moindre trace de la jeune fille. Qu'a t-elle bien pu faire ce jour-là ?
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Seitenzahl: 216
Veröffentlichungsjahr: 2019
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Des mois, des années - 2016
Double vie - 2018
A mes soeurs.
A mes parents.
A mes amis chers.
Aux personnes qui sauvent des vies.
Aux Monténégrins.
8 mars 2018
Samuel
Lou-Anne
Madeleine
Lou-Anne
Franck
Isabelle
Clément
Pierre
Lou-Anne
Madeleine
Franck
Aurel
Sonia
Isabelle
Clément
Samuel
Lou-Anne
Madeleine
Pierre
Franck
8 mai 2018
Clément
Aurel
Isabelle
Pierre
Samuel
Clara
Sonia
Madeleine
Franck
Lou-Anne
Richard Gonin
8 septembre 2018
Samuel
Clément
Aurel
Pierre
Lou-Anne
Franck
Aurel
Isabelle
Sonia
Lou-Anne
Clara
Madeleine
Aurel
Franck
Clément
Isabelle
Lou-Anne
9 janvier 2019
LIVRE D’OR
8 mars 2019
Samuel
Pierre
Isabelle
Sonia
Aurel
Clément
Franck
Richard Gonin
Clara
8 mai 2019
Isabelle
Lou-Anne
Pierre
Sonia
Franck
Samuel
Madeleine
Lou-Anne
Aurel
Isabelle
Commandant Dumas
Franck
Catherine Salvato
Samuel
Sonia
Aurel
Lou-Anne
8 juin 2019
Pierre
Madeleine
Franck
Samuel
Clément
Romane
Lou-Anne
Aurel
Madeleine
Isabelle
Clément
Romane
Lou-Anne
Samuel
Sonia
Commandant Dumas
Clément
Clara
Samuel
Madeleine
Franck
Aurel
Sonia
Commandant Dumas
Nathalie
Romane
Aurel
Franck
Commandant Dumas
Samuel
Nathalie
Clément
Lou-Anne
Sonia
Docteur Gamal
15 juin 2019
Samuel
Isabelle
Nathalie
Richard Gonin
Côme
Clément
Samuel
8 juillet 2019
Lou-Anne
Dejan
Aurel
Samuel
Lou-Anne
Pierre
Dejan
J’émerge. Dur réveil. Il faut dire que je n’ai pas bu que de l’eau hier soir. Je ne sais pas quelle heure il est, mais tu n’es plus là, mon amour. Le lit est vide, le lit ne sent pas ton odeur. Le lit pue l’alcool, la clope et la transpiration. Je prends un café, lait, supplément miel, et je file prendre ma douche. Je t’appelle ensuite, c’est promis. L’eau froide atteint mon crâne, coule sur mon visage, et glisse sur mon torse, mes bras et mes jambes. J’en sors en homme neuf. Je t’appelle, mais tu ne me réponds pas. Ce n’est pas dans tes habitudes, mais peut-être que tu es au marché, au café ou chez ta mère… Je tenterai ma deuxième chance dans une heure. Tu n’as pas pu disparaître, mon coquelicot adoré. Dès le début, ce surnom m’est venu en te voyant, dans ta longue robe rouge qui laissait dépasser tes douces jambes fraîchement épilées. Et dès le début, tu l’as détesté. C’est pour ça que je l’aime. Je n’arrive pas à me concentrer ce matin. Qui est responsable ? La gueule de bois ou ton absence ? Je ne me sépare que rarement des deux, difficile de savoir. J’ouvre les rideaux, il fait beau, c’est un jour comme un autre. Le vieux d’en face a sorti sa chaise pour s’assurer que la ville tourne bien, la Porsche de monsieur Gonin est flamboyante et les pigeons envahissent la rue et chient sur les bagnoles. Une traditionnelle matinée Gastaise. Enfin presque. Car tu n’es pas là Lou-Anne, ma fraise des bois, ma cerise au chocolat, ma nana. Je retente de t’appeler.
Je suis en chemin. Mon boulot de flic me permet d’avoir accès à beaucoup d’informations. Je vais enfin pouvoir élucider ta vie, mon coeur. Tu sauras d’où tu viens. Je m’attends à tout. Peut-être sera t-elle la plus heureuse du monde, peut-être sera t-elle brune, grande, avec les yeux verts et un corps de rêve, comme son fils ! J’espère qu’elle voudra bien m’écouter. Je suis sûre qu’il y a une explication logique à toute cette histoire. Tu es né mon chéri, mais tu ne connais pas ta mère. Je vais aller la voir pour toi. Tu dois dormir comme une masse vu l’état dans lequel tu es rentré hier soir Sam, et j’en ai profité. Tu vas te réveiller doucement dans nos draps propres, et tu vas m'appeler dans la foulée, j’en suis sûre. Mon téléphone sonne, qu’est-ce que je disais ? Je te laisse communiquer avec mon répondeur, je suis au volant, et j’ai une urgence. Tu es une personne avec un grand coeur, un brun au regard clair, des mains douces et des doigts de pianiste. Je ne peux pas croire que tu sois le fruit d’un monstre. Je vais régler cette histoire, il est temps. Tu ne feras plus de cauchemars, seulement des rêves. Deuxième appel. Patiente chéri, je serai de retour rapidement.
J’ai très mal aux côtes, au dos, aux jambes, à l’âme. Je ne sais pas encore combien de temps je vais tenir, mais je vais mourir dans l’année. Je ne vis plus, je survis en pensant à lui. J’espère qu’il est heureux, qu’on l’aime, qu’il est beau, intelligent, et sensible aussi. Son père l’était au début, les premiers mois seulement. Mais les gens changent. Aujourd’hui j’ai du mal à respirer. La soirée a été violente, je n’ai rien pu faire. On toque à la porte, mon mari me force à aller ouvrir car il est devant la télé. J’entrouvre, j’ai appris à me méfier. Elle est jeune, elle est belle, elle est innocente.
- Bonjour ! fait-elle fièrement.
- Qu’est-ce que vous voulez ? Ne trainez pas là.
Elle a l’air surprise. Il vaut mieux être prudente, il faut vite qu’elle parte, avant qu’il s’énerve.
- Partez ! j’insiste.
- Excusez-moi... je ne suis pas chez madame Peynnot ?
Merde alors, la petite connaît mon nom. Je suis comme morte, disparue de la circulation depuis longtemps. Plus d’amis, plus de famille, plus de traces de moi sur cette Terre. Comment a t-elle pu me retrouver ? Il s’agite dans la pièce à côté, j’ai peur.
- Partez maintenant. Je n’ai pas le temps.
- On ne peut pas sortir boire un café ? S’il vous plaît, c’est important.
- Non. Du balai, jeune fille.
- C’est votre fils… Je…
Je lui claque la porte au nez. Personne ne sait pour mon bébé. Elle doit fuir, vite. Et s’il lui était arrivé quelque chose ? Elle insiste, elle est toujours plantée devant la porte. Je prie pour qu’elle parte, mais je l’entends qui se lève lourdement du canapé… C’est trop tard. Fuis gamine, allez, ouste .
Etrange belle-mère. Ses yeux étaient presque fermés, sa bouche était invisible, et ses rides, trop appuyées. Elle avait l’air épuisée, apeurée, seule, même un peu triste. J’hésite un instant, puis je sonne. Je suis là pour toi mon Samuel, pour nous, et je ne baisserai pas les bras si vite. Elle te ressemble comme deux gouttes d’eau, j’en suis restée perplexe un instant. Cette fois-ci, c’est un homme qui m’ouvre. Il est très élégant, musclé, peut-être ton père. Il sourit de toutes ses dents.
- Que puis-je pour vous belle demoiselle ?
- Monsieur Peynnot ? Bonjour, je suis Lou-Anne Sommelier, je peux entrer ?
- Lui-même ! Avec plaisir, allez-y ! me fait-il en désignant l’intérieur de sa maison.
Je ne vois pas la petite dame de tout à l’heure. C’était peut-être la femme de ménage. Ton père est un homme charmant, mon amour, comme toi. Il me fait installer dans la pièce à vivre. A première vue, ce n’est pas le luxe. La femme de ménage réapparaît dès que ton père l’appelle, et elle s’installe avec nous autour de la table. Elle ne me quitte pas du regard. Je suis un peu bouleversée, mais je pense fort à toi, et je me lance. Je lui parle de toi, je lui parle de nous. La petite dame n’est pas là pour le ménage, c’est bien ta mère, et elle n’a pas l’air ravie de ce que je lui apprends. Plus je parle, plus ton père est heureux, plus ta mère baisse la tête. J’hésite, je suis perdue entre deux réactions, tellement contradictoires. D’un coup, ton père se lève et je sursaute.
- Vous êtes… Un cadeau du ciel ma chère Lou-Anne ! Tu ne me le prendras pas espèce de traîtresse ! Jamais ! La vie me ramène mon fils, j’ai gagné ! J’ai gagné salope, je t’ai eue ! se met-il à crier sur sa femme, abattue.
Je comprends alors que j’ai peut-être fait une énorme, et irréparable erreur.
Cette femme m’a rendu la vie. Je suis devenu colérique, alcoolique, ingérable et violent à cause de Madeleine. Elle m’a pris mon fils, elle m’a privé de ma chair. Je ne lui ai jamais pardonné, je l’ai retrouvé, et je vais la faire payer. La blondinette va me dire où se trouve mon grand garçon et on sera heureux, tous les deux. Je me débarrasserai de sa mère, cette saloperie. Je n’en ai plus besoin de toute façon. Mon fils doit être aussi beau que moi pour réussir à coucher avec une nana pareille. Veinard ! Je le féliciterai bientôt de vive voix. J’étais un gamin heureux une semaine sur deux. Ma mère était une droguée, une sale personne qui a construit la face sombre de ma personnalité. Mon père, brave ouvrier, était un acharné, qui m’a donné ce qu’il a pu. Je me suis fait dévorer par le mauvais côté. Les femmes… Quelle bande de nazes. Ce sont toutes les mêmes. Des profiteuses, des emmerdeuses, des menteuses et des traîtresses. Je me fous de Lou-Anne. Elle me guidera à mon fils, et elle disparaîtra quand mon garçon aura compris qu’on ne peut être heureux avec une fillette à la maison qui nous pompe tout notre fric et notre énergie. Il n’aura plus besoin d’elle, il aura son père. Je suis sûr qu’il m’imagine, et rêve de moi depuis gamin. Bientôt, nous serons réunis.
Mon gendre m’appelle depuis ce matin. Il est bien gentil, mais il faudrait qu’il comprenne que j’ai un travail, moi. Il s’inquiète, ma fille n’était pas chez eux ce matin. Il se fait toujours beaucoup trop de soucis pour toi. Ma grande fille est responsable, intelligente et forte. Je vais rentrer et préparer le dîner pour ce soir, mes enfants viennent tous les trois. Je suis excitée depuis le jour où il a été programmé, il y a un mois. J’espère que tout le monde se souviendra, ils savent que j’y tiens.
Je m’active. Je fais légèrement cuire ma viande dans une poêle bien beurrée. J’espère que Lou-Anne et son père sauront se tenir, je ne veux pas de dispute, pour une fois. Je sors les trois pots de sauce tomate, la crème fraîche qui fera toute la différence entre mes lasagnes et celles de monsieur tout le monde, et je coupe le gaz sous la viande. Mon plat prend forme, l’heure approche, mes yeux pétillent. Pierre est déjà rentré, il n’a pas oublié.
- Tes lasagnes ! J’adore quand tu nous fais ça, tu sais que je ne résiste jamais !
- Tu te ressers toujours deux fois ! je ris.
Pierre est un brillant avocat, un super petit ami, un formidable mari, et un excellent père. Il est de la vieille école, mais on a su s’accorder parfaitement au son de n’importe quelle danse, tout au long de notre vie. Mon fils Clément est le même que moi. C’est le plus sensible, le plus touchant, mais le plus débrouillard avec les papiers et l’informatique. Lou-Anne est une miniature de son père, avec le même foutu caractère, difficile à dompter. Sonia, ma petite dernière, le bébé de la famille, est un parfait mélange de tout ce chantier. On sonne, je me précipite.
Ma mère a organisé un dîner en famille ce soir. J’avoue que cela fait un bon bout de temps qu’on ne s’est pas retrouvé tous les cinq dans la maison de famille. Je parie qu’elle a passé la journée en cuisine pour faire son plat de lasagnes, je le sens déjà derrière la porte. Ma petite soeur Lou-Anne travaille tout le temps. On est très proche, mais j’ai du mal à la voir entre ses missions et son mec. Je me demande ce qui aura changé chez elle cette fois-ci. Elle apparaît toujours différente des fois d’avant. Il faut dire qu’elle grandit vite. Je n’ai pas hâte de voir Sonia passer les vingt ans, je vais prendre un sacré coup dans la tronche.
- Salut maman !
- Entre mon fils, ton père est là. Tu es le premier des trois, comme d’habitude.
Mes soeurs n’ont pas pu oublier, je leur ai rappelé hier soir. Sonia arrive, je l’entends hurler sur le chien, qui salit son pull avec ses pattes. Lou-Anne est toujours la dernière, papa va encore lui faire une réflexion. Maman rayonne. Elle a mis une nouvelle robe, s’est maquillée le haut des yeux pour les faire ressortir, et s’est aspergée de parfum à cent quatre-vingt euros la bouteille.
Sonia ouvre la porte, elle est superbe. Elle râle après Jimmy le chien, mais elle retrouve vite son sourire en voyant ma salopette bleue dont elle se moque à chaque fois. Isabelle s’est activée dans la cuisine tout l’après-midi. Le plat est chaud, mais comme d’habitude, Lou-Anne se fait attendre. Elle n’a jamais été une petite fille ordinaire. On ne peut pas dire qu’elle nous ait fait une grosse crise d’adolescence, à boire, fumer, sortir, fuguer, crier, insulter, mais elle nous a quand même donné du fil à retordre. Si tout le monde aime le rouge, Lou-Anne va détester le rouge. Si tout le monde va là-bas, ma fille aînée ira à l’opposé. Elle a toujours eu des goûts et des envies contraires à la majorité de la population. Elle cherchait sûrement à se différencier en s’habillant avec mes t-shirts dès le collège, les pulls de sa grand-mère, les mocassins de sa mère, les vestes de son frère. Elle voulait devenir mécano, alors qu’elle n’avait jamais touché à une voiture. Ma femme dit qu’elle est comme moi, je ne suis pas d’accord. Moi je n’aime réellement pas la mer, le soleil, partir trop longtemps en vacances, le rouge. On grignote des gâteaux, on attend, elle n’arrive pas. Voyant que je m’impatiente, Clément sort son téléphone, j’imagine qu’il appelle sa soeur. Il revient, pâle.
- Lou-Anne ne répond pas. J’ai des messages de Samuel, elle n’était pas là ce matin à son réveil, et il l’a appelée toute la journée, elle n’a pas décroché. C’est bizarre, non ?
- Tu d’vrais pas t’en faire pour ta soeur, mon fils. Tu la connais, elle va revenir avec encore une bonne excuse : les copines, les bouchons, dormir. Elle va trouver. On passe à table, j’ai faim.
L’homme, Franck, est devenu fou. Fou de joie, de colère, d’impatience. Il a changé de visage, et d’un seul coup j’ai peur.
- Bon, je vais y aller, je dois voir avec Samuel ce qu’il en pense. Il doit s’inquiéter, je ne suis pas rentrée de la journée.
- Non ! Ne bouge pas, tu restes. Tu te crois où, là ? Tu vas m’emmener voir mon fils, et maintenant !
On dirait un psychopathe, comme dans les films. J’ai vraiment peur. La vieille dame a l’air toute abîmée, que lui fait-il ? Elle baisse la tête, triste et fragile. J’aurais dû fuir. Elle a tenté de me prévenir, je me retrouve prise au piège. Je devais être chez mes parents ce soir, ma mère nous a invités tous les trois avec Clément et Sonia. Ils doivent s’inquiéter. Je mets ma tête dans mes mains pour réfléchir. Je ne peux pas l’emmener voir Samuel, il a l’air instable. Que vais-je faire ?
- Ecoutez Franck, j’ai un repas de famille important prévu ce soir, ils doivent m’attendre et s’inquiéter.
- Ils comprendront qu’on avait mieux à faire. Allez, lève toi de là, blondasse.
Il enfile son manteau, et je tombe des nues. Il paraît si sombre. Je me retrouve dans cette pièce qui devient lugubre à mes yeux. Il s’active dans tous les sens, il se coiffe devant le miroir, mais je ne bougerai pas. Madeleine lève les yeux vers moi, et me prend la main discrètement. On dirait qu’elle me souhaite bon courage pour ma venue en enfer. J’ai fait une grosse bêtise, une fois de plus. Je n’aurais jamais dû venir ici, et encore moins insister. Mon père dirait que c’est bien fait, parce que je me suis mêlée des affaires des autres et en prime, j’ai continué de m’enfoncer. Voilà mon sort, je vais me faire tuer par le père de mon mari. Maman, aide-moi. J’ai envie de pleurer, mais je dois rester forte, et trouver une solution. Je suis sûre qu’on peut discuter, entre humains.
La petite comprend petit à petit. Elle vient de mettre un pied en enfer. Je suis désolée de ne pas avoir réussi à la protéger, elle. J’ai épargné les flammes à mon fils, mais sa compagne vient de m’y rejoindre. Moi, je meurs à petit feu ici depuis des années, je ne sais plus combien. Je ne peux pas lui dire en face qu’elle est foutue, alors je lui prends la main, par compassion. Ici, personne ne viendra nous sauver, elle va le comprendre. Je préfère la laisser espérer encore un peu, ça fait survivre un temps. Mes côtes me font mal, ma tête résonne à chaque fois qu’il parle, mon dos porte toute la misère du monde. J’ai tout juste cinquante-cinq ans, et je parais déjà tellement vieille. Je regarde la petite Lou-Anne, je n’étais pas beaucoup plus âgée qu’elle lorsque j’ai su que j’attendais un enfant. L’enfant d’un monstre et d’une mère seule. J’étais terrifiée, trop peu courageuse, et trop peu entourée. Cette jeune femme connaît mon fils, celui que je me suis imaginée tant de fois. Elle l’a déjà touché, elle connaît son visage et son corps par coeur. Elle sait son histoire. Mes prières ont été entendues, mon fils est heureux. Cette nouvelle me réchauffe le coeur un instant, jusqu’à ce que Franck réapparaisse.
Je suis prêt. J’ai enfilé un costume, mis de belles chaussures, un peu de gel. Je suis beau comme un camion pour la première rencontre avec mon fils. Je reviens, la blondasse n’a pas levé son cul de la chaise. Je vais la tirer vite fait, par les cheveux s’il le faut. Je perds patience, qu’elle ne fasse pas la maligne. Elle est venue pour que mon fils rencontre ses parents biologiques, alors qu’elle m’y emmène. J’ai tout prévu. Je lui dirai la vérité, sa mère l’a abandonné et moi, je l’ai très mal vécu. J’espère qu’il est devenu quelqu’un d’important, de bien élevé, d’égoïste, et qui marche droit. J’ai vite compris qu’il n’y a que l’égoïsme qui permet de vivre heureux. Dès que tu partages, comme je l’ai fait avec Madeleine, tu perds. C’est mon petit garçon qui en a fait les frais. J’ai tout perdu en même temps. J’avais besoin d’un successeur pour l’entreprise, alors j’ai dû me trouver une nana. Madeleine n’était pas trop capricieuse, et plutôt agréable à regarder, à l’époque. J’ai joué l’homme gentil et doux les premiers mois, fait ma demande en mariage pour l’avoir dans la poche, et j’ai attendu qu’elle m'annonce enfin qu’elle était enceinte. Les années passaient, j’avais peur de finir seul et de devoir vendre à un inconnu qui transformerait le commerce de ma mère avant qu’elle ne plonge dans la drogue. J’y tenais, je voulais que mon enfant y travaille dès qu’il aurait appris à marcher. J’ai fait une erreur. Le jour où mon épouse m’a annoncé la bonne nouvelle, j’ai fait tomber le masque dans un moment d’imprudence. J’étais si heureux après toutes ces années, et tous ces efforts, d’être parvenu à mes fins. Elle a vu mon vrai visage, elle a vu mon côté sombre. Un beau jour, elle est revenue avec le ventre plat mais pas de bébé dans les bras. Cette imbécile a ruiné ma vie, j’ai compris que je n’aurais jamais de successeur, que j’allais perdre la bataille après des années d’efforts. Je l’ai frappée et je l’ai insultée. Je l’ai réduite en miettes depuis qu’elle m’a enlevé ma raison de vivre. Elle le paye encore, elle le payera toujours. Je n’allais pas rester là les bras croisés, sans qu’elle soit punie. Je fais bien, je suis juste.
Le commissariat est vide. La chaleur étouffante a fait fuir la moitié de mes collègues. J’étais bien au frais dans mon appartement mais j’ai dû en sortir et affronter la canicule. J’ai rendez-vous avec ma collègue et amie dans son bureau pour une mise au point sur l’affaire Céniac, un gamin retrouvé enfermé dans un puits la semaine dernière. Horrible histoire, mais qui ne se finit pas trop mal. Mon métier est très dur. Physiquement, mentalement et psychologiquement. Il faut être fort, courageux, disponible à temps plein, débrouillard, logique, et ne jamais se laisser dépasser. On apprend sur le terrain, ça forge. Je suis encore un peu nouveau ici, je ne bosse avec cette brigade que depuis trois ans. Le lieutenant Sommelier m’a tout de suite pris sous son aile. Elle est gentille, patiente, et c’est surtout un très bon flic. J’entre dans son bureau, elle n’y est pas. J’espère qu’elle n’a pas oublié. Lou-Anne est mon amie, elle est tête en l’air, souvent en retard, susceptible, un peu décalée, avec un caractère à faire craquer les plus calmes. Mais, au travail, elle ne fait jamais d’erreur. Je suis étonné, je tente de l’appeler. J’attends, ça sonne, mais personne ne répond. Je laisse un message. Depuis qu’on se connaît, elle ne m’a jamais planté. J’espère qu’il ne lui est rien arrivé. C’est le désordre sur son bureau. Son blouson est toujours sur le dossier, sa plante tire la tronche, son ordinateur est en veille mais pas éteint. Je me demande comment elle fait pour s’y retrouver entre toute cette paperasse. Rien qu’à la regarder, ça me donne un mal de crâne. Bon, je rentre chez moi.
On a décidé de passer à table. Les lasagnes sont finies. On a entamé le gâteau, le magnifique gâteau au chocolat et aux cerises. Il ne reste qu’une part. Ma mère garde espoir que ma soeur arrive, mon père veut la manger, mais elle la protège. Même si elle ne le montre pas, elle est un peu attristée que ma soeur ne soit pas venue, et n’ait prévenu personne. J’adore ma soeur, mais elle ne fait attention à rien. C’est toujours le bazar dans ses affaires et dans sa vie, résultat, elle oublie les rendez-vous, elle ne retrouve pas les papiers, elle rate les repas de famille, et elle blesse les gens. Mon père l’enfonce. Je ne dirai rien pour ne pas en rajouter, surtout pas devant Clément et maman qui la défendent tout le temps, mais j’avoue que je vais lui passer un savon sur le répondeur. Comment a t-elle pu oublier alors que Clément nous en a parlé hier soir ? Cette fois-ci, elle abuse. Je suis en colère contre ma soeur quand je vois ma mère, qui ne mange même pas son gâteau tant elle est déçue. Je suis en colère contre mon frère qui la défend, et contre mon père qui l’accable.
- Je suis sûr qu’il y a une explication ! Vous savez très bien qu’avec son boulot elle peut être appelée n’importe quand pour une prise d'otage, un cambriolage, un vol, un meurtre… Elle n’a pas eu le temps de nous prévenir, c’est tout.
- Tu parles ! Elle est sûrement en train de s’amuser avec Samuel ou avec je ne sais quel ami, et elle nous a oubliés ! Ta soeur est comme ça Clément ! Ouvre les yeux.
Le ton commence à monter, j’en ai marre. Je mange vite mon gâteau, et je me lève.
- Bon, allez moi j’y vais, j’ai une réunion à sept heures demain matin. Merci maman pour le repas, c’était délicieux comme toujours. Bonne nuit tout le monde, je repasserai bientôt !
Je pose un baiser sur la joue de mes parents et de mon frère, et je détale. La dernière part du gâteau régale mon père et attriste ma mère.
Lou-Anne n’est pas venue. Je ne dis rien. Je ne peux pas croire qu’elle ait oublié. Oui, ma petite fille est un peu désorganisée, toujours à la traîne, débordée, mais elle n’oublie jamais les repas de famille. Elle sait que j’y tiens, elle ne m’aurait pas fait ça. Je suis d’accord avec Clément, il lui est arrivé quelque chose au travail. Pierre m’énerve tellement lorsque je l’entends parler comme cela de notre enfant. Je suis triste que tout ne se soit pas passé comme prévu, et inquiète pour Lou-Anne. Je suis sûre qu’il se passe quelque chose. Clément a tenté de la joindre toute la soirée, sans succès. Pierre part dans la cuisine.
- Clément, appelle ta soeur.
- Je l’ai déjà fait dix fois maman, elle ne me répond pas.
- Recommence, si c’est toujours le cas, va voir son ami flic. Elle m’avait parlé d’un rendez-vous avec lui juste avant notre dîner. Demande lui si elle y était, je suis inquiète.
- D’accord maman, je le fais.
Le visage de mon fils me fait comprendre que c’est le répondeur une fois de plus qui se fait entendre, et non pas la jolie voix de sa soeur. Où es-tu mon bébé ?
J’appelle Aurel, il sait peut-être où est Lou-Anne. Il répond tout de suite.
- Salut Clément ! Que se passe t-il ?
- Tu as vu ma soeur cet après-midi ?
- On avait rendez-vous pour une affaire, mais quand je suis arrivé, elle n’était pas au commissariat. J’ai tenté de la joindre, mais elle n’était pas là. C’est Lou-Anne, on la connaît ! se met-il à rire.
- On avait un repas prévu avec ma famille ce soir, elle n’est pas venue, ce n’est pas son style. Ce matin, elle n’était pas chez elle, tout le monde cherche à la joindre, personne n’a de nouvelles.
