La Douceur des Clémentines - Stef Guivarc'h - E-Book

La Douceur des Clémentines E-Book

Stef Guivarc'h

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Beschreibung

L'étrave du Fromveur fend l'océan, affrontant les bourrasques de pluie et de vent. Le bateau s'enfonce dans les creux, remonte au gré des flots, pointant la coque vers le ciel chargé de lourds nuages noirs. Clara a les yeux dans le vide. Seule dans ses pensées, elle se remémore les derniers mois passés avec Dylan. Et ce qui l'a poussé à fuir. A travers le hublot, elle voit Molène s'approcher. La jeune fille aura-t-elle la force de se reconstruire ou se laissera-t-elle emporter par ses démons ?

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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À mes princesses,Sans qui tout cela ne serait pas possible.Merci.

« Quand le soleil se couche à la mer,l’âme, quoique pleine d’ombre,a des transparences de lumière »

Victor Hugo

CHAPITRE 1

Les gouttelettes de pluie ruissellent sur les carreaux de la fenêtre. Le ciel est gris, d’un gris maussade qui vous donne la sensation que la fin du monde est proche. Les nuages déferlent, emportés par le vent, ne laissant derrière eux que d’autres nuages, encore plus noirs que les précédents. Pour ceux qui subissent cette météo, la journée s’annonce démoralisante. Il est à peine neuf heures du matin, mais la luminosité dans la cuisine est telle que l’horloge pourrait afficher six heures. C’est le quotidien des gens de Molène, cette île du bout du monde, pendant ces longs mois d’automne et d’hiver.

Pourtant, Patrick ne ronchonne pas. Au contraire, le crachin et la tempête sont comme des amis de longue date. Il aime se promener sur les sentiers en sentant la pluie dégouliner sur lui. Il a l’impression qu’elle le lave. Le lave de ses douleurs, de ses malheurs. Comme si c’était aussi simple.

Ce jour-là, il est assis à la table du petit déjeuner, son bol de café fumant devant lui. Un bol comme on en trouve dans toutes les maisons bretonnes, son prénom inscrit sur un côté. Une invention géniale des faïenceries Henriot de Quimper. Qui n’a pas eu la chance de déguster un chocolat chaud dans ce bol aux couleurs jaunes et bleues ?

Sur la toile cirée déteinte par les années, on ne distingue plus les coquelicots qui naguère lui donnaient une jolie teinte rouge vif. Une miche de pain attend d’être entamée.

Le regard de Patrick est perdu au-delà des carreaux de la fenêtre, au-delà même de la plage de Penn An Ero qu’il aperçoit en contrebas. Il laisse aller ses pensées, ses souvenirs, ses rêves perdus.

Ancien marin d’Etat, sous-marinier, Patrick compte à son actif plusieurs patrouilles. Au-delà des mers, il a dû naviguer sous tous les océans du globe. Mais il ne saura jamais exactement quels territoires il a approchés. Patrick a passé toute sa vie comme officier marinier. Technicien en énergie nucléaire : le cœur du sous-marin. A la fin de sa carrière, il a obtenu le grade de major, ce qui lui permet aujourd’hui de toucher une retraite confortable. Mais l’argent ne fait pas le bonheur.

En ce matin de début octobre, déjà pluvieux depuis quelques jours, le marin se remémore les derniers mois qui viennent de s’écouler. Le départ d’Agnès vers un monde meilleur, un soulagement pour Patrick. Même si ces mots semblent si difficiles à comprendre pour quiconque n’a pas connu l’épreuve d’une longue et cruelle maladie. Son épouse venait de vivre des années de souffrances terribles.

Agnès et Patrick se sont connus « sur le tard ». Ils avaient chacun vécu quelques histoires d’amour, mais aucune n’avait duré assez longtemps pour envisager une vie commune. Peu étaient empreintes de passion.

Agnès était une femme timide, qui vivait seule dans un petit appartement sur le boulevard Jean-Moulin à Brest, avec vue sur l’ancienne prison de Pontaniou, de l’autre côté de la Penfeld. Ce n’était pas encore le quartier chic et bobo qu’il allait devenir plus tard avec l’éclosion des Capucins et la construction du téléphérique si controversé.

Sa vie était rythmée entre son travail à la librairie Dialogues et ses visites chez sa vieille mère du côté de Saint- Marc. C’est un samedi après-midi alors que Patrick franchissait les portes de la librairie que la rencontre eut lieu. Il flânait dans le rayon Bretagne, à la recherche d’un livre sur les sentiers de randonnée de la région. Il envisageait de parcourir le GR34, qui borde l’océan du nord au sud du département.

Il demanda conseil à la jolie vendeuse qui gênée détourna son regard, évitant de fixer son client dans les yeux. Visiblement séduite par le jeune homme, Agnès en avait les mains moites.

-Je vous conseille celui-ci, il est vraiment complet.

-Merci mademoiselle. Ou madame ?

-Non, toujours mademoiselle, répondit Agnès, de plus en plus embarrassée.

Mais, alors que leurs doigts s’effleuraient, elle sentit un doux frisson la parcourir. Ce grand brun au regard sombre la troublait plus que de raison.

-Puis-je vous proposer de m’accompagner demain sur l’un de ces sentiers ? Cela sera l’occasion de savoir si ce livre est vraiment aussi complet que vous me le dites. Mais je ne m’offusquerai pas d’un refus de votre part !

Patrick eut un petit sourire aux lèvres, sûr de son charme, mais n’en abusant pas.

Elle n’hésita qu’une seconde devant cette proposition, pensant furtivement à la visite dominicale de sa maman…

- J’en serais enchantée. Vous pouvez passer me prendre vers 14h.

Le sourire du marin s’élargit et dans ses yeux, Agnès put déceler un vrai bonheur. Patrick prit donc l’adresse de la jeune fille et emporta avec lui le livre et la promesse d’un lendemain heureux.

En début d’après-midi, il passa chercher Agnès et ensemble ils rejoignirent la côte. Ils se promenèrent le long de l’océan, du côté de Trégana. La conversation ne tarit pas, ils se trouvèrent une multitude de points communs. Agnès apprécia la gentillesse et la douceur de son compagnon. Il n’était ni vantard, ni exubérant. Très vite, Patrick lui prit la main et ne la lâcha plus. Agnès était aux anges, elle qui rêvait du prince charmant. Peut-être l’avait - elle enfin trouvé ?

Leur vie se déroula alors au rythme des absences de Patrick, lors de ses missions sous-marines. Agnès continuait de travailler, bien sûr. Quand son bien-aimé embarquait pour quelques semaines, elle en profitait pour vaquer à sa passion : la lecture. L’absence de son amoureux lui paraissait ainsi moins longue et pénible. Lire permettait à Agnès de laisser son esprit s’envoler. Quand elle était seule, elle élaborait les plans de leur future maison, elle visionnait dans son esprit leurs futurs voyages à l’autre bout du monde. Et parfois même, elle imaginait la tête de leur futur bébé. Agnès rêvait d’être maman.

Elle avait gardé son petit appartement du boulevard Jean Moulin et quand Patrick rentrait de mission, il venait vivre avec elle. Ils passaient alors les premières heures de son retour sous la couette. Dès lors le temps s’arrêtait pour les jeunes tourtereaux.

A trente ans, Agnès connaissait enfin le bonheur. Le couple vivait sur un petit nuage.

Patrick sort de sa rêverie. Il se décide enfin à bouger. Ce n’est pas en restant assis sur sa chaise, les yeux dans le vague, à ressasser ses souvenirs que sa vie va s’embellir.

Bravant la pluie qui continue à tomber dru, il décide d’aller jusqu’à Koubarz, à la pointe sud de l’Ile. Il faut qu’il se bouge, pas seulement pour lui, mais pour Indy, son fidèle setter irlandais. L’animal a besoin de courir tous les jours. Indy est rentré dans sa vie tout à fait par hasard. Ce dimanche-là, Patrick se promenait aux abords du Petit Minou, près de Brest. Une balade qu’il faisait maintes fois avec Agnès. Il était passé près des chenils d’une association qui accueillait les animaux abandonnés, et son regard avait été attiré par un chien qui semblait le fixer. Le setter lui avait fait les yeux doux et Patrick n’avait pas pu résister. Il était reparti avec Indy, qui le remerciait chaque jour de l’avoir délivré de cet enfer en prodiguant à son maître joie et jappements.

Alors quand Patrick décida de venir s’installer à Molène après le décès d’Agnès, il ne put se résoudre à laisser Indy sur le continent. Ils prirent le bateau un matin, le chien à la proue de l’Enez-Eussa 3, la queue frétillante de bonheur devant cette nouvelle aventure.

Patrick n’avait pas choisi cette île par hasard, bien au contraire. C’est là que son père était né. Au décès de sa grand-mère, le militaire avait hérité de la maison familiale au bout de la plage de Penn-An-Ero, à l’extrémité du bourg. Une maison de pêcheurs, face à la mer, fouettée par les embruns et les vagues qui viennent s’échouer sur les rochers. Une maison au bout du monde.

Personne dans la famille ne voulait vivre sur cette terre perdue. Riche de seulement cent cinquante habitants en hiver, Molène n’est pas vraiment une grande métropole ! De quoi refroidir les héritiers de Jeanne Masson.

Les parents de Patrick avaient construit leur vie à Plougastel, entourés d’un cercle d’amis.

Aujourd’hui âgés, ils n’envisageaient pas de revenir habiter Molène. Le marin prit la décision de venir s’isoler sur cette terre aride. Il venait de fêter ses cinquante et un ans, après avoir passé trente trois années de bons et loyaux services dans la Marine Nationale. L’heure de la retraite ayant sonnée, il fit une proposition d’achat chez le notaire, proposition validée par l’ensemble des héritiers.

C’est ainsi que Patrick se retrouve avec les clés de la maison de Molène, prêt pour rejoindre l’île au plus tôt. C’était quelques semaines après le décès d’Agnès.

L’homme solitaire envisage de retaper la maison en prenant son temps. En arrivant, il est habité d’un désir de rénovation. Il commence par vider les pièces de toutes vieilleries inutiles, puis s’attaque aux peintures. Il fait souvent l’aller-retour sur le continent pour chercher ses matériaux dans les grandes enseignes de bricolage de Brest. Mais très vite, il se lasse et ne met jamais en application les grands projets qu’il a envisagés. Agnès lui manque terriblement. Pour qui et pourquoi fait-il tout ça ?

Malgré tout, la maison est agréable à vivre. Une fermette de plain-pied, une chambre en bas et une sous les combles. Le salon jouxte la salle à manger, la cuisine est indépendante. Comme toute maison bretonne, les murs épais gardent la chaleur l’hiver et l’été, la fraicheur est bienvenue. La lumière pénètre entre les murs par les fenêtres à petits carreaux.

Ici, pas d’Internet. Patrick a gardé la télévision de sa grand-mère, qui sans nul doute a vu l’arrivée de Michel Drucker le dimanche après-midi ! Il ne la regarde pas souvent.

Il préfère plonger dans les livres qui garnissent une bibliothèque bien fournie.

La maison est dotée d’un jardin où sont plantés de beaux hortensias qui fleurissent à la fin du printemps. De couleur rose, ils donnent au jardin de Patrick la sensation d’un jardin d’Eden. Dans le fond du terrain, une cabane abrite les outils de jardinage.

Patrick, jour après jour, investit ce petit havre de paix. Il se reconstruit doucement, loin des bruits de la ville.

Indy vient près de lui, quémandant une croûte de pain. Patrick lui sourit. Le chien remue la queue et fixe son maître.

- Allez, mon Indy, on va se promener.

Ce mot est magique. Aussitôt, l’animal se dirige vers la porte.

- Laisse-moi au moins enfiler ma parka !

Patrick enfile son blouson Guy Cotten, la référence du vêtement de marin, et chausse ses bottes. Sur sa tête, un bonnet siglé « Breizh », drapeau breton sur le côté. Un des derniers cadeaux d’Agnès.

CHAPITRE 2

L’étrave du Fromveur fend l’océan, sous les bourrasques de pluie et de vent. Le bateau s’enfonce dans les vagues et remonte au gré des flots, pointant la coque vers le ciel chargé de lourds nuages gris. Il y a de la houle ce matin, les creux atteignent facilement cinq à six mètres. Toutes les trente secondes, le pont est inondé de paquets de mer qui s’évacuent par les écoutilles. Aucun passager ne s’aventure à l’extérieur. Seuls quelques marins traversent le pont de temps en temps pour sécuriser le navire.

A l’intérieur, pourtant, le calme règne. C’est vrai qu’il n’y a pas grand monde en ce premier vendredi d’octobre. Un homme d’une soixantaine d’années, casquette de marin vissée sur la tête, est absorbé par la lecture du Télégramme, le journal local. Un peu plus loin, une femme un peu plus jeune est plongée dans ses pensées. Une valise à ses pieds, le regard perdu vers le hublot où l’océan se déchaîne, elle ne prête pas attention aux trois jeunes filles qui parlent fort sur les banquettes arrière, comme si elles étaient seules au monde. Les lycéennes échangent à propos de leur premier mois en terminale, du bac à la fin de l’année, du nouveau qui ressemble à Robert Pattinson… conversation d’adolescentes de dix-sept ans. Elles ont toutes un sac griffé « Eastpak », rempli de leurs affaires sales à passer à la machine. Elles rentrent pour le week-end dans leur famille à Ouessant ou Molène, refaire le plein d’amour maternel.

Clara les regarde en douce. Elle s’imagine à leur place. Il y a un an à peine, elle aussi rentrait tous les vendredis chez elle, dans la maison de Carnac. Le voyage, elle ne le faisait pas en bateau, mais en train. Le Brest-Vannes de 15h45. A la gare, un de ses parents l’attendait. Le plus souvent sa mère. Elle préférait. Non pas qu’elle soit copine avec elle. Lorsque c’était son père le trajet se déroulait sans un mot. Clara n’a aucun atome crochu avec lui. C’est un militaire, droit, autoritaire, sans humour. Voilà comment la jeune fille le décrit. Depuis quelques années, il est tout le temps sur son dos. « Ne fais pas ci, ne fais pas ça », « tes idées, c’est n’importe quoi », « tu ferais mieux de travailler que d’aller voir tes copines ». Sans cesse. Clara pourrait entrer chez les nonnes, son père serait le plus fier des hommes. La jeune fille se demande souvent comment sa mère a pu épouser un homme aussi froid que lui. Alors que Céline, sa maman, est une artiste. Clara a trouvé au grenier des palettes de peinture, une multitude de pinceaux et quelques toiles, dont certaines inachevées.

- Maman, c’est à toi les peintures au grenier ?

-Oh elles sont toujours là ? Olivier ne les a pas jetées ?

-Oui, et certaines sont très belles. Pourquoi tu ne peins plus ?

-Ca ferait du désordre dans la maison. Et puis cela fait si longtemps que je n’ai pas touché un pinceau. Je ne suis plus capable aujourd’hui de peindre le moindre paysage.

-Mais c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Tu devrais, en tout cas, c’est très joli. Il y a tellement de pièces vides dans cette maison, tu pourrais te faire un petit atelier.

-Olivier dit que ce n’est pas une activité respectable pour une femme d’officier.

-Quoi ? Mais ce n’est plus le vingtième siècle, maman ! Fais ce qu’il te plaît ! Tu n’as pas à attendre l’aval de papa pour te remettre à peindre ! Je n’y crois pas. Quel con.

-Ne parle pas comme ça de lui, Clara. Il est comme il est.

Clara n’avait rien répondu, mais avait senti de la lassitude et une pointe de résignation dans la voix de sa mère. Elle ne comprenait pas qu’une personne puisse abandonner ses rêves et se soumettre par amour. Mais c’était avant de rencontrer Dylan.

La jeune fille a obtenu son bac à l’âge de dix-huit ans, sans jamais redoubler, ni sauter une classe. C’est une élève qui ne se fait pas remarquer par ses professeurs. Elle travaille sans rechercher l’excellence. Pourtant, elle est première de sa classe. Fille unique, elle est la fierté de ses parents. Le lycée privé Saint- Paul à Vannes l’a vu grandir, à défaut de s’épanouir. Clara a toujours l’air triste. Elle suit le mouvement plutôt qu’elle ne l’initie. Ses longs cheveux bruns cachent son visage, elle ne cherche pas à se mettre en valeur. Elle préfère l’ombre à la lumière.

Sur Parcoursup, son premier choix a été validé immédiatement. Maistrance. Comme son père, pour lui faire plaisir. Là encore, elle n’a pas su dire non.

Pourtant, elle rêve de poursuivre des études littéraires, pour devenir prof de Français. Mais non. C’est sans compter sur l’avis de son père, qui ne jure que par la Marine. Tout au fond d’elle, elle veut le rendre fier. Même si elle n’en est pas consciente.

Clara a fait sa première rentrée à Maistrance de Brest en septembre, l’année dernière. Elle est logée au sein de l’établissement, au bout de l’avenue de l’Ecole Navale. Elle étudie beaucoup, mais sans passion. Clara se rend vite compte que cette voie n’est pas faite pour elle.

La seule bulle de décompression reste le mercredi après-midi. Les étudiants n’ont pas cours et ont l’autorisation de sortir de 14 à 19 h. Clara n’a pas beaucoup d’amies, elle sort donc souvent seule. Elle se réfugie l’après-midi dans les librairies du centre-ville, ou dans les cafés du bas de Siam, où elle boit un chocolat chaud en dévorant un roman. C’est là qu’un mercredi, au cours du mois de janvier, elle rencontre Dylan.

Clara regardait au loin, le pont de Recouvrance, où les piétons croisaient les cyclistes, tous emmitouflés dans leurs vêtements d’hiver. Il pleuvait ce jour-là. Ou plutôt, il crachinait. La jeune fille avait les yeux dans le vide, et sursauta à l’approche du barman. Elle ne l’avait pas entendu venir prendre la commande. Le jeune homme rit de bon cœur, ce qui vexa Clara. Pour qui se prenait-il, ce goujat.

-Excusez-moi mademoiselle, je vous ai fait peur ?

-Oui, j’étais plongée dans mes pensées.

-Et à quoi pense une si jolie jeune fille ?

Clara avait rougi à ses mots. Elle n’aimait pas être regardée ainsi. Mais quand elle leva les yeux, elle découvrit un jeune homme à peine plus âgé qu’elle. Il avait la peau mate, comme s’il revenait de vacances au soleil. Il tenait son plateau de la main gauche et observait sans gêne la jeune fille. La main droite sur la hanche, il souriait à Clara.

-Je pourrais avoir un chocolat chaud, s’il vous plaît ?

-Mais bien sûr, mademoiselle. Et une petite douceur pour l’accompagner ?

-Oui un donuts, si vous en avez.

-A votre service, jeune fille.

Cinq minutes après, le serveur revenait avec la commande.

-Permettez moi de vous offrir le chocolat, mademoiselle. Je vous trouve tellement jolie.

-Vous faites ça avec toutes les jeunes filles ? s’amuse Clara.

-Non, juste celles qui m’éblouissent. Mon prénom est Dylan, au fait.

-Clara, enchantée.

Alors, quand le barman lui demanda son numéro de portable, Clara n’hésita pas très longtemps. Elle le griffonna sur un dessous de verre, et le tendit à Dylan. Si elle avait su ! Ce simple geste allait lui coûter une partie de son innocence, une partie de sa jeunesse et de son honneur. Mais pour l’instant, Clara ne voyait que le regard du barman, son petit sourire en coin.

Et quand il l’appela quelques jours plus tard, Clara sentit son cœur se gonfler. Elle avait mis cet espoir dans un coin de sa tête. Tout au fond de son âme, elle n’y croyait plus.

Le début de leur histoire fut un véritable conte de fée. Clara était subjuguée par l’aura de son nouveau petit ami. Très vite, il l’avait embrassée et lui avait tenu la main.

Dylan roulait à moto, et passait prendre Clara au Centre d’Instruction Naval, tous les mercredis après-midi. Le jeune homme avait changé de boulot. Fini le serveur de bar, il était maintenant barman en discothèque. Mais Clara ne se souciait guère de son parcours professionnel. Tout ce qu’elle aimait, c’était se retrouver passagère sur la moto, ses bras entourant la taille de son amoureux, la joue posée sur son dos et son blouson de cuir. Clara était heureuse, Clara était amoureuse.

Dylan, lui, n’en revenait pas d’avoir séduit une petite bourgeoise de Carnac. Il avait 7 ans de plus que Clara, il la manipulait comme bon lui semblait. Quand il était un peu court niveau fric, il lui demandait 50 euros, lui promettant de rembourser plus tard.

Clara lui donnait l’argent, sans poser de questions. Tant que Dylan lui disait « je t’aime », lui promettait de ne jamais la quitter, lui faisait miroiter des week-ends en amoureux, elle était heureuse. La jeune fille vida petit à petit son compte épargne, sans se poser de questions.

Dylan profitait de la petite ingénue. Il voyait bien qu’elle n’avait jamais connu d’hommes. De furtives caresses sur les seins par un ado boutonneux et quelques baisers volés derrière les toilettes du lycée. Après quelques après-midi passés main dans la main, Il l’avait conduite dans l’appartement qu’il partageait avec un de ses copains. Dylan s’était abstenu d’insister, ce rendez-vous, c’était Clara qui l’avait voulu. Elle voulait se donner pour la première fois au barman.

Clara était fébrile. Elle faisait confiance à Dylan. Elle ne remarqua pas le côté glauque de la situation. Elle ne voulut pas voir les canettes de bière vides au pied du lit. Elle repéra à peine les cendriers débordant de mégots. Elle ne voulut pas sentir cette odeur acre qui régnait dans l’appartement. Ces effluves qu’elle reconnaissait pourtant. La senteur de la beuh, le parfum du shit maintes fois détecté en soirée étudiantes.

Elle se déshabilla lentement. Dylan ne l’aida pas. Il était déjà nu sur le lit, attendant son amoureuse. Clara aurait voulu être effeuillée, sentir le désir monter. Elle aurait préféré qu’il l’embrasse, qu’elle sente ses mains explorer son corps. Et surtout, qu’elle se sente rassurée. Mais les préliminaires furent rapides. Le jeune homme caressa ses seins, les embrassant à pleine bouche. Il mordit les tétons de la jeune fille. Celle-ci ne pût réprimer un cri. Il lui avait fait mal. L’envie l’avait presque abandonnée, mais par peur de paraître ridicule, elle ne repoussa pas Dylan. Ce dernier vint se placer au dessus d’elle, et sans un regard la pénétra sans ménagement. Quelques mouvements de va-et-vient et c’était fini. Il avait joui sans se soucier de sa partenaire. Clara n’eut guère le temps d’apprécier ce moment. Déçue et pantelante, la jeune fille regardait le plafond, après que Dylan se soit allongé près d’elle. Les larmes perlaient au bord de ses paupières, mais là encore, il ne fallait pas qu’elle craque.

Aussi, quand le garçon se roula un pétard, Clara ne refusa pas de tirer une taffe. Malgré son expérience qui se résumait à quelques cigarettes fumées en cachette, la jeune fille garda le joint.

Elle avait l’impression de se fondre dans l’univers de Dylan. Clara sentit rapidement l’effet de la drogue, elle se détendait. Sa vie était merveilleuse, elle avait un petit copain, elle venait de faire l’amour, elle était heureuse.

L’après-midi des premières fois.

Clara ne savait pas encore qu’elle venait de mettre le doigt dans un engrenage qui allait la détruire. Une descente aux enfers inévitable, menée de main de maître par Dylan. Ce dernier avait vu en la jeune fille une porte pour écouler sa came au sein de l’école de Maistrance. Car plus il aura de clients, moins le jeune homme aura besoin de bosser. Il ne voulait pas finir comme son père, ouvrier sur un chantier, à porter des sacs de ciment toute la sainte journée. Il avait d’autres aspirations, Dylan. Il rêvait en grand.

Et Clara allait l’aider à atteindre les sommets. En plus, elle était jolie, il voulait bien lui promettre monts et merveilles.

Ce mercredi après-midi ne remonte qu’à quelques mois. Février, plus exactement. Mais ces huit mois ont détruit Clara. Sur ce bateau, la jeune fille se demande si elle aura la force de s’en sortir. Elle veut croire qu’elle laisse ses démons derrière elle, qu’elle peut réapprendre à vivre. Mais le chemin lui semble interminable.

Si elle n’en a pas la force, elle se laissera aller et avalera les cachets d’ecstasy qu’elle a pris soin de voler ce matin, avec la liasse de billets de 50 euros.

6 Septembre 2016,Carnac,Ma chère amie,

Je t’écris aujourd’hui pour partager avec toi ma peine. Clara est partie à l’Ecole Maistrance de Brest. Mon dieu que c’est difficile. Je me revois encore l’emmener à la maternelle avec son petit cartable rose.

Je me retrouve seule avec Olivier. Je ne sais vraiment pas comment ça va se passer maintenant. Il travaille toujours à Lorient, mais comme Clara n’est plus là, de quoi pourrons-nous parler ? Il est de plus en plus froid, de plus en plus distant. La routine s’est installée, mais ce n’est pas que la routine. Il ne me touche plus, il semble toujours en colère d’être là.

Je vais peut-être reprendre la peinture. Cela me manque, tu sais. Et puis ce n’est pas comme si je n’avais pas de place ! Il y a tellement de pièces vides dans cette maison. J’aimerais la vendre, mais Olivier est farouchement opposé à cette idée.

Nous pourrions aller vivre à Quimper, nous rapprocher de Brest, pour être plus près de Clara. Remarque, vu comment Olivier ignore Clara, ce n’est peut-être pas une bonne idée ! J’espère que son entrée à Maistrance va les rapprocher, tous les deux.

J’ai déjà hâte à vendredi pour serrer ma petite fille dans mes bras. Que ça va être long.

Je t’embrasseCéline.

CHAPITRE 3

Le vent souffle fort à la pointe de l’île. Les paquets de mer viennent se fracasser contre les rochers dans un bruit assourdissant. Un décor de fin du monde. Les mouettes volent au ras des flots, semblant défier Eole et Poséidon dans le même combat héroïque. Les nuages bas déferlent sur l’île de Trielen que Patrick devine au loin. Il peut situer chaque rocher, chaque caillou sur ce bout de terre perdu au large du continent.

Indy est le plus heureux des chiens. Il parcourt le chemin côtier, ses oreilles se balançant au gré des bourrasques. Il renifle les moindres mottes de terre, à la recherche d’un quelconque terrier.

Patrick est debout, au sommet de la falaise, la pluie fouette son visage. Mais il s’en moque.

En 2013, Patrick a déposé ses valises et son malheur à Molène, quelques semaines seulement après avoir dit adieu à Agnès. Cette île est pour lui l’endroit idéal pour tenter de reprendre le fil de sa vie.

Depuis son arrivée, l’homme a maintes et maintes fois sillonné le sentier côtier. Molène n’a plus de secrets pour lui. Il l’a vu alanguie au soleil, capricieuse sous le vent, forte sous la tempête. Patrick connaît tous ses habitants, environ cent cinquante l’hiver, des personnes âgées pour la plupart. Les jeunes ne trouvent aucune attraction sur l’île. Pour revenir en vacances, pourquoi pas. Et encore, pas tout un mois entier ! Petit à petit, l’île se vide de son sang, de sa chair. Les enterrements sont devenus plus fréquents que les mariages. Depuis des années, la démographie molénaise chute de façon exponentielle.

Les autochtones ont accueilli l’enfant du pays à bras ouvert. Vous pensez bien, un Masson ! Le patronyme est connu sur l’île, Patrick est le descendant direct d’un héros du siècle dernier. Son arrière grand-père a participé à nombre de sauvetages en mer. D’ailleurs, Molène est connue pour venir en aide aux naufragés, jadis nombreux, tant l’approche de la côte pouvait s’avérer dangereuse. Combien de navires de commerce, de bateaux de pêche ou de bâtiments militaires ne reposent-ils pas au fond de la mer d’Iroise. Et Patrick est un naufragé de la vie.

La plus célèbre catastrophe maritime eut lieu dans les années 1890 lorsqu’un paquebot anglais s’échoua près du récif des « Pierres Vertes », faisant 244 victimes. L’océan rejeta les corps sur la plage de Molène, tel un ogre repu. Vingt-neuf dépouilles ont d’ailleurs leur sépulture près du monument aux morts, au bourg. Il n’y eut que trois survivants, repêchés par un bateau de l’île, dont le capitaine portait le nom de Masson.

La grand-mère de Patrick a toujours vécu là. Epouse d’un pêcheur disparu en mer, son plus grand voyage restait quelques visites à Ouessant, l’île voisine. Même la traversée vers Le Conquet ne la rassurait pas. Elle était née sur le caillou, et morte sur le caillou.

Alors, quand Patrick a pris possession de sa maison, personne ne l’a dévisagé. Au contraire, la nouvelle s’est répandue aussi vite qu’une traînée de poudre et moins d’une heure après son arrivée, il voyait défiler tout le village pour l’accueillir ; lui laissant ici du lieu frais, là des pommes de terre. Chaque habitant allait de sa petite anecdote sur la famille Masson. C’est ce jour-là que les doutes du sous-marinier se sont envolés. Il avait vraiment trouvé le bon endroit pour continuer sa vie.

Depuis lors, Patrick mène une existence des plus banales. Toujours aimable et poli avec tout le monde, il n’a pas d’ennemi sur l’île. L’ancien marin fréquente quelquefois « L’Archipel », l’un des rares cafés du village. Il y passe quelques après-midi, à taper le carton avec Emile, Henry et toute la bande de retraités, quand il ne peut pas prendre la mer.

La première année s’avère compliquée. Une fois la maison repeinte, l’aménagement terminé, Patrick trouve le temps long. Agnès lui manque terriblement. Maintes fois, il se pose la question sur le bien-fondé de sa décision. N’aurait-il pas été mieux sur le continent ? Rencontrer du monde est tout de même plus facile… La vie sur le caillou se résume à quelques bonjours et de courtes discussions sur la météo et la santé des uns et des autres. Changement radical pour Patrick, habitué à vivre dans un petit espace avec plus de cent compagnons de fortune.

Après quelques mois, il se décide à faire l’acquisition d’un bateau de pêche. Oh, ce n’est pas le Pacific-Princess, son navire. C’est juste un côtier de six mètres, à la cabine fermée. Il dispose d’un couchage pour deux ou trois personnes. Cela suffit à Patrick, il pense naviguer avec son chien pour unique compagnon.

Patrick a acheté le bateau aux descendants d’un pêcheur de Lanildut, malheureusement disparu. Personne dans la famille n’avait le temps ni les moyens de l’entretenir. Alors, une petite annonce sur « le Bon Coin », le célèbre site de vente en ligne, et voilà Patrick propriétaire de « L’Albatros ». Très vite, le marin rebaptise son bateau « Baradozic », le petit paradis en breton. Car cet achat, il y pense depuis très longtemps. Sa vie professionnelle passée sous l’eau, Patrick veut à présent profiter des embruns à la surface.

Les premières sorties sont mémorables. Le sous-marinier se familiarise avec la pêche au lancer, s’essaye à la mitraillette sans réussite. Ses acolytes pêcheurs ont un petit sourire quand ils voient l’apprenti rentrer au port encore bredouille. Mais très vite, Emile vient le voir :

-Encore rien aujourd’hui ?

-Non, même pas une sardine !

-Montre-moi ton matériel, on va voir ce que l’on peut faire.

Dès lors, Emile prend Patrick sous son aile. Il lui conseille les bons hameçons, embarque avec lui pour lui montrer les meilleurs endroits et le convertit à la pêche aux casiers.

Quelques semaines passent et Patrick ne rentre plus les cales vides. Lieus, Saint-Pierre et bars garnissent bientôt son assiette. Sur les conseils d’Emile, Patrick laisse quelques casiers aux alentours de l’île. Très vite, il se régale d’araignées et de homards.

Sur l’océan, Patrick repense à Agnès. La dernière année de leur vie commune fut si douloureuse.