Respirer à Nouveau - Stef Guivarc'h - E-Book

Respirer à Nouveau E-Book

Stef Guivarc'h

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Beschreibung

Marion, jeune cadre dynamique, construit sa carrière dans les assurances, à Paris. Sa rigueur et sa volonté lui assurent de hautes responsabilités et un salaire élevé.

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Seitenzahl: 317

Veröffentlichungsjahr: 2025

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La vie est un défi à relever,

Un bonheur à mériter,

Une aventure à tester.

Mère Teresa.

Merci à Lilou, pour ses précieux conseils en équitation.

Merci à mes bêta-lectrices, Hélène, Claire et Maïlys.

Merci à tous ceux qui ont permis la conception et l’impression de ce roman. Particulièrement Gaëlle, mon épouse, qui me soutient depuis le début. Ma moitié, ma chouchou..

Et un grand merci à toi, lecteur, sans qui ce rêve serait impossible.

Sommaire

CHAPITRE 1

CHAPITRE 2

CHAPITRE 3

CHAPITRE 4

CHAPITRE 5

CHAPITRE 6

CHAPITRE 7

CHAPITRE 8

CHAPITRE 9

CHAPITRE 10

CHAPITRE 11

CHAPITRE 12

CHAPITRE 13

CHAPITRE 14

CHAPITRE 15

CHAPITRE 16

CHAPITRE 17

CHAPITRE 18

CHAPITRE 19

CHAPITRE 20

CHAPITRE 21

CHAPITRE 22

CHAPITRE 23

CHAPITRE 24

CHAPITRE 25

CHAPITRE 26

CHAPITRE 27

CHAPITRE 28

CHAPITRE 29

CHAPITRE 30

EPILOGUE

CHAPITRE 1

Il y a des dates que l’on n’oublie pas. Assurément, ce jeudi 6 juillet 2023 restera à jamais gravé dans la mémoire de Marion. Un appel téléphonique de sa sœur Julie et la vie bascule, sans qu’elle le sache encore. Il faudra plusieurs semaines, plusieurs mois avant qu’elle ne comprenne l’importance de ce coup de fil. Il va changer sa destinée.

Son père est mort. Alain Le Tallec est parti rejoindre son épouse au ciel, en ce matin d’été où le soleil ne laisse aucune place aux nuages. L’ancien est décédé. Le patriarche n’est plus.

Pourtant, il n’était pas si vieux que cela. A peine 75 ans. Une mauvaise chute dans les escaliers il y a deux ans avait enfoncé son thorax et fragilisé ses poumons. Il respirait difficilement depuis quelques mois. Pratiquement toujours alité, il sortait rarement de sa maison. Il n’avait pas mis les pieds aux écuries depuis l’accident.

Marion lui avait rendu visite pour les fêtes de Noël, juste avant de s’envoler pour la Martinique où elle avait réservé une semaine de vacances au soleil.

La jeune femme avait passé le week-end à Trézien et avait trouvé son père plutôt en forme. Il ne lui parlait pas beaucoup depuis quelques années, elle s’y était habituée. Elle n’était pas la seule. Il s’était enfermé dans un mutisme que personne ne parvenait à rompre. Elle avait donc abrégé sa visite, comme d’habitude. Elle avait juste passé l’après-midi auprès de son cheval. Elle ne le montait plus depuis des années, mais à chaque visite, elle venait lui raconter sa vie, comme à un vieil ami que l’on voit rarement. Le soir, sa sœur Julie l’avait invitée à dîner en famille. Elle ne s’était pas attardée, là non plus. Le lendemain, elle avait marché sur le sentier côtier dominant l’océan avant de reprendre la route vers Paris où l’attendait son avion.

Marion travaille pour une grande compagnie d’assurance. Elle est la directrice du pôle litiges. A bientôt 37 ans, la jeune femme consacre sa vie à sa carrière. Elle est entrée par la petite porte, d’abord conseillère d’agence, dans sa région, la Bretagne. Mais très vite, elle se sent à l’étroit dans les bureaux de la rue de Siam, à Brest. Alors, petit à petit, elle gravit les échelons, pour arriver aujourd’hui à un poste à responsabilité. Marion se bat tous les jours pour que sa société ne soit pas reconnue responsable et qu’ainsi, les coûts des dommages aux assurés ne soient pas extravagants. Il y a toujours des petites lignes en bas des contrats d’assurance que les gens ne prennent pas la peine de lire. Et cela fait les affaires de Marion et de ses employeurs.

- « Désolé, vous n’aviez pas installé un détecteur de fumée, nous ne pouvons prendre en charge le remboursement de votre sinistre »

- « Ah mais vous n’aviez pas déclaré que vous preniez un traitement contre l’hypertension. Oui, je sais, cela n’a rien à voir avec votre incapacité temporaire, mais c’est tout simplement un mensonge sur le questionnaire de santé. »

Au fil des années, Marion est devenue une professionnelle du détail. Grâce à elle, sa société économise des milliers d’euros. Bien sûr, parfois, la jeune femme éprouve un certain sentiment d’injustice face aux clients ruinés et hébétés devant le verdict de l’expert. Mais c’est son job.

Et ce léger mal-être est vite balayé par la somme qui s’affiche en bas de sa fiche de paie. Somme qui lui a permis d’acheter un appartement intramuros, dans le 14ème arrondissement de Paris. Ce n’est certes pas un palace, mais un petit deux pièces qui lui convient parfaitement.

Marion baisse le bras, au bout duquel elle tient encore son téléphone. La voix de sa sœur au bout du fil répète allo, allo. Elle veut s’asseoir. Elle a besoin de reprendre de l’air dans ses poumons. Alors voilà, elle est orpheline. Plus de maman, et depuis ce matin plus de papa. Des grosses larmes commencent à couler sur ses joues. Elle est seule dans son bureau, devant un open space où tous ses subordonnés s’affairent sur leur ordinateur, inconscients de la tempête qui agite le cœur de leur responsable. Marion effectue un demi-tour sur sa chaise de bureau, pour cacher son chagrin au vu de tous. Une grande baie vitrée donne sur la ville. Devant elle, Paris continue de vivre. Pourquoi serait-ce différent ?

La jeune femme prend son sac à main, le fouille pour dénicher un paquet de mouchoirs en papier. Elle s’essuie les yeux, pense à son mascara qui a dû couler. Il va falloir qu’elle se remaquille avant d’annoncer la nouvelle à David, son N+1, comme on dit aujourd’hui. Elle doit rentrer en Bretagne, pour s’occuper des obsèques et de toute la paperasse inhérente. Elle ne peut pas laisser Julie s’occuper de tout, surtout qu’elle n’a pas été beaucoup présente ces dernières années.

De trois ans sa cadette, sa sœur est restée vivre dans le Finistère. Elle est fonctionnaire à la CAF. Elles sont si différentes que personne ne peut imaginer que le même sang coule dans leurs veines.

Autant Marion a de belles boucles blondes qui lui donnent un air d’ange, autant sa sœur avec ses cheveux d’un noir de jais rassemblés dans un chignon strict ressemble à une institutrice sévère des années 60. Et niveau caractère, c’est également l’opposé : l’ange est en fait une employée aux dents longues, à fort caractère, qui ne fait aucun cadeau à ses congénères. Et la stricte Julie est une personne au cœur d’or, empathique, toujours prête à aider son prochain.

Julie s’est mariée jeune, à 23 ans. Maman de deux petites filles, elle n’a pour ambition que le bonheur de son foyer. Son mari, Frédéric, enchaîne les boulots les uns après les autres. Marion ne l’aime pas. Elle voit en lui un arriviste, un profiteur. Incapable de rester à un poste fixe, il n’est jamais content de ses conditions de travail. Heureusement que Julie est dans la fonction publique, cela leur assure un salaire convenable.

Marion ne comprend pas sa sœur. Pour elle, elle est soumise à sa condition de femme au foyer. Le boulot, les enfants, tenir sa maison, tel est son quotidien. Ne veut-elle pas découvrir le monde ? C’est certain qu’avec deux enfants, l’aventure est plus difficile. Quelle idée de se caser si jeune !

A la mort de leur mère, emportée par un cancer foudroyant à l’âge de 42 ans, les deux filles s’étaient retrouvées seules avec leur père. Confrontées à cette épreuve, elles avaient dû affronter la vie avec courage et détermination. Marion était partie dès qu’elle en avait eu la possibilité. Et Julie s’était mariée.

Depuis, les deux jeunes femmes se sont éloignées l’une de l’autre. Elles se contentent de quelques appels dans l’année, des visites de Marion en Bretagne pour les fêtes, et parfois de retrouvailles durant l’été. Lorsqu’elles se voient, leurs conversations restent limitées. Elles mènent des vies tellement différentes, mais cela leur convient parfaitement à toutes les deux.

Marion sort son miroir de poche, son fond de teint et se saupoudre le visage rapidement. Elle est méticuleuse, carrée. Ne pas paniquer, se ressaisir. Elle se remaquille les yeux et se lève pour se diriger d’un pas déterminé vers le bureau de David. Il est assis à sa table, concentré sur son ordinateur. Marion se plante devant lui :

- David, j’ai une mauvaise nouvelle.

- Nous avons perdu l’affaire Novictus ?

- Non, pas du tout. C’est d’ordre personnel. Mon père est décédé ce matin.

- Ton père ? Je pensais que tu n’avais plus de parents ! Toutes mes condoléances.

- Merci. Il me restait mon papa. Je dois rentrer en Bretagne au plus vite.

- OK. Tu penses en avoir pour longtemps ?

Pas un mot de compassion ne sort de la bouche de son chef. Tout ce qui l’inquiète, c’est le nombre de jours pendant lesquels son meilleur élément sera loin du bureau. Il doit prendre ses congés d’été demain, il compte sur la présence de Marion pendant son absence.

- Je ne sais pas, je n’ai pas encore réfléchi. Une semaine je pense.

- Ok, Eh bien fais au plus vite.

- Bonnes vacances, David.

- Oui, à toi aussi.

Comme si c’était des vacances ! Tout à coup, Marion a le cœur qui se serre. Une immense douleur lui comprime la poitrine. Elle sent ses jambes trembler, mais hors de question d’apparaître fragile devant son chef. Un demi-tour pour se réfugier dans son bureau, et la voilà qui laisse enfin son chagrin éclater. Ses larmes coulent sur ses joues. Des bribes d’images lui reviennent en mémoire. Elle n’a plus Paris devant elle, mais de grandes dunes de sable qui bordent l’océan. Elle se revoit sur son cheval, sur la plage, accompagnée par son père. Il se sentait fier d’avoir une fille aussi bonne cavalière, lui qui avait fait de l’équitation sa vie et son métier.

Marion ressent le souffle des naseaux de Barr-Héol, son cheval Holstein offert par son père pour son dixième anniversaire. Il lui avait appris à monter à cheval, il l’avait soutenue lors des différents concours auxquels elle avait participé. C’était son mentor, son professeur.

Après la mort de sa mère, tout avait changé. Son père s’était muré dans son chagrin, incapable de soutenir ses filles et leur tristesse. Terminées les longues balades sur les dunes. Et, peu à peu, Marion s’était éloigné du foyer, et avait rejoint d’autres contrées.

La jeune femme rentre dans son appartement en mode automatique. Elle ne distingue pas les gens qui se réfugient chez eux après leur journée de travail. Machinalement, Marion empile quelques vêtements dans sa valise. Elle a réservé un TGV pour demain matin, celui de 6h10. Un peu plus de quatre heures pour rejoindre Brest. Elle appelle Julie. Celle-ci décroche dès la première sonnerie.

- C’est moi. Tu peux venir me chercher à la gare demain ? J’arrive à 11h20.

- Oui, je serai là.

- Ça va ?

- Et toi ?

Cette manie qu’à sa sœur de répondre à une question par une autre question horripile Marion. Mais ce soir, elle ne veut aucun conflit.

- Ça me fait tout drôle.

- Oui, moi aussi.

- Tu le voyais davantage que moi. Tu avais remarqué qu’il n’était pas bien ?

- Non. Je suis passé au centre équestre dimanche. Chloé voulait monter. Il m’a paru en forme. Comme d’habitude, en fait.

- Il a souffert ?

- Je ne pense pas. C’est Yannick qui a donné l’alerte. Il trouvait bizarre de ne pas le voir aller prendre le journal dans la boîte aux lettres ce matin. Il est entré dans la maison, puis dans la chambre et l’a trouvé mort dans son lit.

Yannick est le bras droit d’Alain depuis de nombreuses années. C’est lui qui gère en grande partie le centre équestre de la famille Le Tallec depuis que le patron a levé le pied. Ni Julie ni Marion n’ont jamais voulu prendre la suite de leur père.

- Il est parti rejoindre maman, souffle Julie. Il doit être heureux, maintenant.

Marion ne peut retenir ses larmes. La culpabilité l’envahit. Ces dernières années, elle n’a pas été vraiment là pour son père. Et maintenant c’est trop tard. Si elle avait su, à Noël, elle serait restée un peu plus longtemps. Si elle avait su, elle aurait serré son père dans ses bras. Si elle avait su, elle lui aurait dit « je t’aime ».

CHAPITRE 2

Dans le TGV qui l’emmène vers Brest, Marion a le nez collé à la fenêtre. Elle se remémore les dernières heures qu’elle vient de vivre. Le coup de fil de sa sœur, l’indifférence de David, la courte nuit à se tourner dans tous les sens dans le lit, les larmes qui montent et mouillent l’oreiller. Elle ne pensait pas que la mort de son père la retournerait autant. Bien sûr, elle l’aimait, c’était son père. Mais elle lui en voulait encore tellement pour son manque d’empathie lors du décès de sa maman. Il les avait laissées seules avec leur chagrin.

Pourtant, elle était si proche de lui avant. C’était son dieu, son mentor. Julie était collée aux basques de leur mère, et Marion passait le plus clair de son temps aux écuries, suivant son papa dans toute la propriété. Il lui avait appris à seller son cheval, à le monter au trot, puis au galop. Grâce à lui, la jeune fille avait progressé très vite, au point de décrocher de nombreux prix aux concours hippiques de la région. Elle voulait toujours faire plus, donner son maximum pour que son papa parle d’elle encore et encore, de l’admiration plein les yeux. Sur Barr-Héol, la jeune fille se sentait invincible. Et Alain Le Tallec était fier de son aînée.

Mais à la mort de Chantal, son épouse, l’homme s’était retiré du monde petit à petit. Il était devenu muet avec ses congénères. Taciturne, toujours en colère, il avait perdu les uns après les autres tous ses amis, tous leurs amis. Il ne lui restait plus que le centre équestre et ses fidèles chevaux. Même ses filles, il ne leur parlait plus. Marion avait alors eu une période rebelle. Elle avait volé des produits de beauté dans une parfumerie de Brest. Evidemment, elle avait été prise la main dans le sac. Son père était venu la chercher sans dire un mot. Sans la sermonner ou la réprimander. Un lourd silence avait accompagné le trajet du retour. Marion en avait été excédée. Elle voulait l’entendre crier, elle voulait le voir s’emporter devant la déchéance de sa fille. Mais rien n’était sorti de sa bouche, pas de punitions infligées. Alors, la jeune fille de 18 ans avait continué à plonger dans le désespoir en se perdant dans sa vie. Elle avait goûté à la drogue, elle s’était abandonnée dans les bras de garçons dont elle avait oublié le nom, souvent ivre à ne plus tenir debout.

Elle avait même délaissé les chevaux, elle ne montait plus Barr-Héol. Mais c’était pour une tout autre raison. Un traumatisme que la petite fille qui sommeillait en elle avait du mal à accepter.

Et puis un jour, Marion avait rencontré celle qui allait la sauver. Sa professeure d’anglais en première année BTS assurance. Cette dernière l’avait prise sous son aile, lui avait parlé pendant de longues heures. Sentant la fragilité de son élève, Madame Cloarec n’avait pas hésité à inviter Marion chez elle le weekend, pour que la jeune fille ne soit pas tentée de recommencer ses bêtises. Peu à peu, elle s’était sevrée, avait abandonné toutes ses addictions. L’enseignante lui avait trouvé un stage chez Swissix. C’est là que Marion avait fait ses premières armes dans le monde de l’assurance. Et c’est après sa descente aux enfers qu’elle s’était forgé un caractère de guerrière, le cœur aussi froid que la glace.

Elle serait toujours redevable envers sa professeure. Même si aujourd’hui elles ne se voyaient plus, la jeune fille pensait encore souvent à elle.

Cette période, Marion l’a occulté de sa mémoire. Loin de la maison, elle n’avait pas pris la mesure de la peine de Julie. Elle qui ne quittait pas sa mère était du jour au lendemain seule comme un oisillon tombé du nid.

A quinze ans, perdre sa maman est une douleur inimaginable. Julie avait terminé son lycée, sans faire d’étincelles, sans faire de bruit contrairement à sa sœur. A 19 ans, elle avait passé le concours de la fonction publique et s’était retrouvée aux allocations familiales. Elle n’avait jamais voulu monter les échelons, se contentant d’un poste d’agent d’accueil. Cela lui convenait bien.

Puis, à 22 ans, elle avait rencontré Frédéric, en discothèque. Beau parleur, il avait tout fait pour la séduire. Julie était tombée amoureuse sans grande conviction. C’était comme ça. Sans passion, sans papillons dans le ventre. Frédéric présentait bien, avait un travail, et semblait l’aimer vraiment. Ils s’étaient mariés, pressés par l’arrivée imminente d’un bébé. Et depuis, elle vit sa vie sans chercher à l’améliorer.

Marion est persuadée que son beau-frère est un salaud fini, et qu’il ne se gêne pas pour tromper Julie dès qu’il le peut. A chaque fois qu’ils se voient, Frédéric n’hésite pas à lui lancer des œillades, sans se préoccuper de la présence de son épouse. Souvent, il laisse traîner sa main dans le dos de Marion quand il l’embrasse pour lui dire bonjour. Cela dégoûte la jeune femme, mais elle n’ose pas en parler à sa sœur. Après tout cela ne la regarde pas.

Le train se rapproche de la gare de Brest. Quelques minutes avant l’arrivée, Marion peut admirer la vue qui s’offre à elle. La rade s’étend devant ses yeux. Il fait beau, pas un nuage dans le ciel. La jeune fille aperçoit de petites taches blanches éparpillées sur la mer. En ce mois de juillet, les plaisanciers sont de sortie. C’est une des choses qui lui manque le plus à Paris. L’océan. Et les chevaux. Jusqu’à ses dix-huit ans, l’adolescente qu’elle était alors passait son temps dans les box. Les équidés étaient ses meilleurs amis, ses confidents. Combien de fois n’est-elle pas restée allongée près d’un animal pendant plusieurs heures, oubliant jusqu’à l’heure du dîner. Ses parents savaient où la trouver, mais elle rechignait toujours à quitter l’écurie. C’était une autre époque, pense la jeune femme.

Marion sort du wagon, sa valise à la main. Elle cherche sa sœur mais elle n’est pas dans la foule qui se presse sur le quai. C’est quand elle arrive dans le hall baigné de lumière qu’elle croise le regard de Julie. Malgré ses yeux rougis par les pleurs, elle lui adresse un léger sourire. Elle porte un tee-shirt noir et une jupe de la même couleur. On lui donne 50 ans, alors qu’elle n’en a pas encore 35 ans.

Les deux sœurs se rapprochent, et après quelques secondes, Marion enlace Julie. Sans un mot, elles se serrent l’une contre l’autre. Cela fait une éternité que ce simple geste ne s’est pas produit. Mais leur douleur commune fait fi de toutes leurs différences. Dans ce hall de gare, elles ne sont que deux orphelines.

- Tu as fait bon voyage ?

- Oui, très bien. Il y avait beaucoup de monde, ce sont les vacances. La Bretagne a la côte, il ne fait pas trop chaud ici.

- Détrompe-toi. Ils annoncent 23 degrés pour la semaine prochaine.

- Et tu considères que c’est la canicule, cette température ?

- Pas toi ?

Marion ne répond pas. Discuter météo avec sa sœur lui paraît tellement incongru. Leur père vient de décéder, elle s’en moque du temps qu’il va faire demain ! Mais parfois, quand on n’a pas vu quelqu’un depuis longtemps, il faut d’abord échanger des banalités, même avec sa propre sœur et même si les circonstances sont dramatiques. Bien sûr qu’elle a d’autres sujets plus importants en tête, mais il y a un temps pour tout.

Julie, toujours aussi pragmatique, enchaîne sur les détails logistiques. Alors qu’elles viennent de quitter la gare, la cadette reprend la parole.

- Tu viens dormir chez nous pendant ton séjour ?

- Non, j’avais pensé dormir au centre. Nos lits sont toujours dans les chambres ?

- Je suppose que oui, cela fait longtemps que je ne suis pas montée à l’étage.

- Je vais me débrouiller, ne t’inquiète pas.

- Papa est à la chambre funéraire de Plouarzel, tu veux qu’on y passe ?

- Je préfère d’abord passer par la maison. Je me sens toute transpirante, j’ai besoin d’une bonne douche. J’irai au funérarium avec le 4x4.

- C’est comme tu veux.

La voiture sort de Brest et prend la route vers l’ouest. Vers la fin de la terre, comme le nom du département le désigne. Après avoir contourné Saint-Renan, elle longe de grands champs de blé. La moisson est pour bientôt, la météo n’a pas été très favorable ces dernières semaines. Marion et Julie ne parlent plus, toutes deux plongées dans leurs pensées. La conductrice tourne à droite à l’entrée du village.

- Nous allons passer par la côte, l’océan est magnifique sous ce beau soleil.

- Si tu veux, ça fait longtemps que je n’ai pas vu la mer. Surtout sous un ciel bleu.

Elles passent le bourg de Lampaul-Plouarzel et dans la descente les menant vers le port, la vue se dégage. L’océan est là, scintillant comme un diamant. Comme sur la rade, des dizaines de voiles blanches ou bleues régatent bord à bord. Tout au long de la route longeant les plages, des voitures sont garées à la file. Il y a du monde cet après-midi. Les petites criques s’enchaînent les unes après les autres. La plage de Porspaul est déjà derrière elles. Elle laisse place à celle de Porsman puis l’île Segal. La marée est basse, on peut accéder à pied à l’île formée de rochers. D’ailleurs, Marion aperçoit un groupe d’enfants jouant à sauter dans l’eau. Et, après un virage, la plage de Porsévigné apparaît.

Une vague d’émotion s’empare de la parisienne. C’est LEUR plage. La plage de leur enfance. Les goûters sur le sable avec leur maman. Le pain et les carrés de chocolat. La pêche au crabe dans les rochers. Les baignades, du matin au soir. Et plus tard, pour Marion, les balades au coucher du soleil, sur Barr-Héol, son cheval adoré. C’est son père qui avait trouvé le nom de l’animal.

En breton, cela signifie « rayon de soleil ». Ce qu’il fut pendant une dizaine d’années pour elle. Sa raison de vivre, son oxygène. A chacune de ses visites, Marion va lui dire bonjour à l’écurie. Elle le caresse un peu, mais ne part plus en promenade avec lui.

Il est trop vieux, désormais. 23 ans pour un cheval, c’est un bel âge. Et de toute façon, elle ne veut plus monter, Barr-Héol ou tout autre cheval.

Cette partie de sa vie est désormais derrière elle. Et pourtant, aujourd’hui, elle veut aller le voir, aussitôt arrivée à la maison. Elle veut aller le brosser comme elle le faisait enfant. Lui murmurer à l’oreille qu’elle n’a pas oublié les longs moments passés sur son dos. Lui dire qu’il a été plus qu’un animal de compagnie. C’était son ami le plus fidèle. Marion n’a pas eu pléthore de copines, elle était bien trop introvertie à l’époque. Il n’y avait que dans l’écurie où la petite fille se laissait aller et ouvrait son cœur et son âme à son cheval. Alors, pourquoi aujourd’hui ce besoin de retrouver un peu de son enfance ? Sans doute la mort de son père ouvre une brèche dans sa mémoire, libérant des souvenirs qu’elle pensait enfouis à jamais.

Mais la nouvelle Marion ne peut pas se laisser aller à la nostalgie. Il faut qu’elle résiste à tout cela.

Après tout, elle est aujourd’hui responsable d’une équipe de dix collaborateurs, elle a des obligations à assumer. Et surtout, dans une semaine tout au plus, elle aura retrouvé sa vie parisienne. Et tous les soucis qui l’accompagnent.

Julie s’arrête un instant sur le bas-côté. Il y a du monde sur la plage, beaucoup d’enfants jouent dans les rochers. Porsévigné a toujours été une plage familiale.

- Regarde, là où on allait avec maman, il y a toujours une famille qui s’installe là.

- C’est normal, c’est bien abrité du vent. Et c’est ensoleillé tout l’après-midi.

- Tu te souviens ? On devait descendre à la plage le plus tôt possible pour que personne ne nous vole la place.

- Je pense même que beaucoup d’habitués savaient que c’était l’endroit des Le Tallec !

- C’était le bon temps, soupire Julie.

- Oui, c’était chouette.

La voiture repart, Marion lance un dernier regard vers la plage. Elle se promet d’y retourner avant de rentrer à Paris.

CHAPITRE 3

La voiture s’engage dans un chemin caillouteux. Le panneau « Les Ecuries du Bout du Monde » penche dangereusement vers le talus, prêt à tomber. Ce premier contact n’inspire pas vraiment confiance quant au sérieux de l’entreprise. En voyant cela, quiconque aurait tendance à s’enfuir plutôt que de s’aventurer sur la route qui mène au centre équestre. Après cinq cents mètres de bosses et de coups de volant afin d’éviter les ornières, la maison apparaît. Julie entre dans la cour et s’arrête devant la porte, sans couper le moteur.

- On se voit tout à l’heure ? Je veille papa avec Frédéric après 17h, le temps de récupérer les filles à l’école, les déposer à la maison et attendre la baby-sitter.

- Oui, pas de problème. À tout à l’heure, Ju.

- J’allais oublier... Tiens, voilà les clés.

- Merci.

Julie tend un trousseau à sa sœur. Celle-ci le prend et sort de la voiture. La Clio s’éloigne déjà. Marion lève la tête et regarde la maison, puis ouvre la porte. Une bouffée de fraîcheur surprend la nouvelle arrivante. Un silence de cathédrale règne à l’intérieur.

Soudain, Misty le chat de la maison, dévale les escaliers pour venir se frotter aux jambes de la jeune femme. Elle le caresse et déclenche chez l’animal un ronronnement de plaisir. Sans doute est-il affamé. Voilà plus de deux jours que personne ne l’a nourri.

- Alors, mon minou, tu te sens abandonné ? murmure Marion en caressant le chat. Eh bien, ne t’inquiète pas, on est deux. Mais ça va aller, tu verras. Je vais bien m’occuper de toi.

La jeune femme fait le tour des pièces du rez-de-chaussée. Tout est rangé, aucun papier ne traîne, comme si personne n’avait vécu ici depuis des années. Elle entre dans le salon où le canapé en cuir marron trône devant la télé. Le bahut en bois est toujours là. Sur les murs, la même tapisserie orange. Vraiment, rien n’a changé. La grande table en bois, où plus personne ne dîne, occupe la moitié de la salle à manger. Dans le vaisselier, Marion regarde avec nostalgie les assiettes que ses parents ont reçues en cadeau de mariage. Des souvenirs de dimanche midi lui reviennent en mémoire : le poulet frites et la glace en dessert, le repas vite avalé avant d’aller caresser les chevaux dans l’écurie, Julie, posée pour suivre L’école des fans à la télévision.

Après avoir traversé le salon salle à manger elle passe dans la cuisine. Il y a encore de la vaisselle sale sur le plan de travail. Marion pose sa valise et remplit l’évier. Réflexe de femme minutieuse et organisée. Elle lave l’assiette, le verre dans lequel stagne un léger dépôt de lie de vin, et les couverts. Ses larmes recommencent à couler à la pensée que plus jamais son papa ne boira dans ce verre. Il est parti pour toujours.

Puis, elle sort de la maison et se dirige vers les écuries. Elle ressent le besoin d’aller voir Barr-Héol. A mi-chemin, Yannick sort du manège et l’interpelle.

- Bonjour, mademoiselle. Alors, vous voilà arrivée ?

- Bonjour, Yannick. Oui, Julie est venue me chercher à la gare. Comment allez-vous ?

- Oh, vous savez... comme on peut aller après avoir perdu son patron.

Le palefrenier a répondu sèchement à Marion. Les traits de son visage ont une expression froide et distante. La jeune femme a toujours eu beaucoup de mal à le cerner. Il lui fait même parfois peur.

Yannick travaille au centre depuis 2007. Il est arrivé un an après la mort de Chantal. Agé de 57 ans, l’homme est devenu pour Alain un élément indispensable à la bonne marche de l’entreprise.

Pour l’accompagner dans sa tâche, deux autres employés ont un contrat de vingt heures : Éric et Salim. Petit à petit, le propriétaire s’est retiré laissant Yannick prendre les commandes du centre équestre. La mort d’Alain ne doit pas arranger ses affaires. Que va-t-il devenir ? Il ne sait pas si l’entreprise va être vendue, ou si une des filles va prendre la relève. A choisir, il préfère que ce soit Julie qui reprenne le flambeau. Il est certain qu’elle lui donnera carte blanche et que tout redeviendra comme avant. Quant à Marion, il l’appelle « la parisienne ». Les gens du coin n’aiment pas les parisiens qu’ils jugent hautains, désagréables et malpolis. Avec ses airs supérieurs, c’est son souhait : qu’elle retourne dans la capitale. Et vite.

- Je vais vous laisser travailler, dit Marion après un court silence. Je vais rendre visite à mon bon vieux Barr-Héol.

- Il est toujours dans le dernier box, réponds Yannick en hochant la tête. Si ça vous dit, vous pouvez le sortir dans le pré. Il a besoin d’exercice.

- Merci. Je dois aller voir papa tout à l’heure, mais j’ai une heure devant moi. Au fait, je voudrais emprunter le 4x4.

- Pas de souci, il est à vous. Les clés sont dessus, comme d’habitude. Bonne après-midi, mademoiselle.

Yannick retourne dans le manège sans un mot de plus, laissant Marion plantée dans la cour. Ce premier échange est glacial, la jeune femme sent l’animosité de l’employé. Mais elle ne comprend pas pourquoi. Après tout, c’est lui qui tient les rênes de l’entreprise depuis de longs mois et Marion devrait le remercier. Bizarrement, elle a l’impression d’être son ennemi. Ce n’est pas grave, pense-t-elle, on verra ça plus tard. Pour l’instant, elle se dirige vers les écuries. Elle inspire profondément avant d’entrer dans le bâtiment, un mélange de nostalgie et d’appréhension dans le cœur. Son étonnement est grand quand elle voit que seulement six des quatorze box sont occupés. Il y a encore quelques mois, tous les emplacements étaient pris. Il faudra qu’elle demande à Julie ce qu’il s’est passé, si tant est qu’elle soit au courant.

Marion se dirige vers le fond. Elle peut respirer les senteurs de sa jeunesse : l’odeur des chevaux, les effluves du foin fraîchement coupé. Alors qu’elle est encore loin, Barr-Héol pousse un hennissement strident. Comme si l’animal sentait la présence de sa maitresse. Cette dernière accélère, courant presque et ouvre la porte du box.

- Alors mon beau. Comment ça va ? Je t’ai manqué ?

Le cheval secoue la tête, comme pour acquiescer aux paroles de Marion. La jeune femme redevient la cavalière d’antan et fait le tour de Barr-Héol pour inspecter l’animal.

Elle remarque un fer mal positionné au sabot arrière droit. Le pelage du cheval ne brille plus comme avant. Certes, il a 23 ans, mais cela doit faire longtemps que personne ne l’a brossé. Marion saisit le cou de l’animal et pose sa tête contre sa joue. Ce geste a le don d’apaiser le cheval. Elle n’a pas besoin de parler. Barr-Héol l’a reconnue, le duo se reforme. Elle le caresse longuement, lui dépose des baisers sur le museau. Elle ne sait pas pourquoi elle a besoin de ce contact. Sans doute pour replonger dans son enfance qui vient de s’échapper. Elle trouve une étrille et commence à la passer sur les flancs de son cheval. Puis elle continue avec la brosse de pansage. Barr-Héol frémit de plaisir au contact des poils de l’ustensile.

Marion sort son compagnon du box et le dirige vers le pré, situé derrière le manège. 4 hectares d’herbe, divisés en paddocks où les chevaux peuvent gambader comme ils veulent. La jeune femme rentre Barr-Héol dans son pré et le laisse brouter. Elle profite de la vue imprenable qui s’offre à elle.

Devant ses yeux, l’océan à perte de vue. Tout là-bas, elle distingue les îles, Ouessant et Molène, signe de beau temps le lendemain, d’après les anciens. A nouveau, un flot de souvenirs remonte à sa mémoire. C’est dans cette prairie qu’elle a monté pour la première fois, sur un poney shetland. Son père tenait la bride pour éviter que l’animal ne se mette à courir.

Marion se souvient de ce sentiment de plénitude quand elle était juchée sur la selle. Elle peut encore sentir l’air frais qui rosissait ses joues, son sourire de petite fille avec sa dent cassée. Son père l’avait photographiée ce jour-là, le cliché est perdu quelque part dans ses cartons.

Alors pourquoi n’approche-t-elle plus les chevaux aujourd’hui ? Elle n’a pas prêté allégeance à Barr-Héol en partant de Trézien. Les centres équestres, il y en a à foison autour de Paris. Elle pourrait monter tous les week-ends si elle le voulait. Retrouver cette sensation de liberté, revivre l’épanouissement de la cavalière sur sa monture. Mais cela va faire 17 ans bientôt que la jeune femme n’est pas montée à cheval.

Perdue dans ses pensées, Marion n’a pas vu l’heure passer. Elle siffle Barr-Héol qui revient vers elle en trottinant. Il n’a pas oublié le son de sa maîtresse, même après tant d’années. C’est complètement idiot, mais elle semble voir son cheval sourire.

- Allez mon beau, je te promets que je reviendrai pour te faire prendre l’air.

Après l’avoir remis au box, la jeune fille sort des écuries pour rejoindre la maison. Cette fois ci, elle ne croise pas un chat. Pourtant, elle sent un regard dans son dos. Elle se retourne vivement, mais il n’y a personne. « Tu deviens parano », pense-t-elle.

Elle récupère sa valise et monte à l’étage. Elle ouvre la porte de sa chambre et un sourire illumine son visage. Son père n’a pas touché à la décoration, les murs sont tels qu’elle les a laissés. Remplis de posters de chevaux de toutes races et de toutes couleurs. Les Percherons côtoient les pur-sang d’un côté, quand sur l’autre mur, les poneys shetland cohabitent avec les mustangs. Tout est resté intact comme le jour où elle a quitté ce petit nid douillet. Elle n’était pas revenue dans sa chambre depuis longtemps. Quand elle séjournait en Bretagne, elle louait une chambre d’hôtel à Brest ou un airbnb dans le coin. Elle évitait de déranger son père. Mais aujourd’hui c’est différent, il n’y a plus personne dans ces murs. Plus personne à déranger.

La jeune femme se déshabille et rejoint la salle de bain pour prendre une douche. L’eau coule sur son corps. Les jets continus l’apaisent. La sueur du voyage n’est plus qu’un lointain souvenir. Marion se rafraîchit sous l’eau tiède. Si elle avait le temps, elle aurait bien pris un bain d’eau de mer. Mais quelles sont ces pensées ? Son père est mort hier, et elle ne pense qu’à nager dans l’océan ? Fille indigne, pense-t-elle. Elle sort de la douche et se sèche prestement. Il est seize heures passé de vingt minutes il faut qu’elle se dépêche. Marion enfile un jean propre et une tunique noire de circonstance. Elle attache ses cheveux encore mouillés et sort. Le 4x4 est garé près du manège. Toujours pas de Yannick en vue. Tant mieux, pense-telle.

La porte de la voiture est ouverte et les clés sont sur le contact, comme l’a précisé le palefrenier. Marion démarre et sort en laissant derrière elle un nuage de poussière. De nouveau le chemin chaotique la secoue sans ménagement. Ensuite, elle prend la direction de Plouarzel. Le centre funéraire est à la sortie du village, direction Saint-Renan. Marion met à peine dix minutes pour le rejoindre. Le parking est partiellement rempli. Il y a sûrement des visites pour son père. Elle ne comprend pas cette coutume, d’ailleurs. Un flot incessant de personnes va défiler devant la dépouille du défunt. Ils s’assurent qu’on ne leur a pas menti ? Que c’est bien votre voisin, votre cousin ou autre familier qui est allongé là, les yeux fermés, déjà en voyage vers l’au-delà. C’est ridicule. La jeune femme qualifie même ce rite de voyeurisme.

Marion pousse la porte du funérarium. La première impression qui lui vient à l’esprit est la fraîcheur qui règne entre ces murs. La fraîcheur et la solennité. Elle attend sagement qu’un homme occupé derrière son bureau lève la tête. Après lui avoir dit tout bas son nom de famille, l’homme grand et sec vérifie sur son cahier et lui demande de le suivre. Elle trottine derrière l’employé des pompes funèbres tellement ce dernier marche vite. Enfin, tout au bout du couloir, il pousse une porte et invite Marion à entrer. Un couple de personnes âgées est assis sur le côté. Les deux visiteurs lèvent les yeux et adressent un signe de tête à la jeune femme. L’homme se lève suivi de son épouse et ils quittent la pièce après s’être signé devant le défunt.

Marion se tient désormais devant son père, seule. Il est vêtu d’un costume gris, son visage est apaisé dans la mort. Allongé sur le dos, il tient un chapelet entre ses mains croisées. A la vue de ce corps inerte et froid, Marion ne peut retenir ses larmes. Elle enlace cet homme qui lui a donné la vie, qui l’a vu grandir et s’épanouir. Et même si ces dernières années, il n’a pas été très présent, Marion l’aime et le pleure désormais.

Papa, pourquoi es-tu parti ainsi ? Je n’ai pas eu le temps de venir t’embrasser une dernière fois. Tu aurais pu me le dire à Noël que ça n’allait pas fort. Maintenant, je suis devant toi, et j’aimerais te dire tant de choses ! Pourquoi n’avons-nous pas su nous parler ? Que me reste-t-il aujourd’hui ? Excuse-moi pour mes absences, mais pourquoi tu m’as laissé tomber il y a quinze ans ? Papa tu me manques déjà.

Les pensées de Marion s’embrouillent. Entre colère et douleur, elle n’est plus que l’adolescente d’il y a quinze ans. Malgré tout, face à la mort, tout est pardonné.

CHAPITRE 4