La Formule Wikipédia - Sana Boussetat - E-Book

La Formule Wikipédia E-Book

Sana Boussetat

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Beschreibung

À l’heure où Wikipédia est entrée dans sa deuxième décennie et où les générations nées après les années 2000 n’auront pas connu d'avant Wikipédia, cet ouvrage propose de revenir sur l’œuvre qui est parvenue à dépoussiérer la norme et les usages bien pensés d’une tradition séculaire. Désormais, il est indéniable que l’avènement de Wikipédia a permis de franchir un cap vers une ère nouvelle où la connaissance et l’information ne s’écrivent plus exclusivement entre experts mais par le concours de rédacteurs bénévoles. Bouleversante, Wikipédia a osé modifier notre façon de rechercher la connaissance et, plus généralement, notre rapport au savoir. Mais sait-on vraiment ce qui se cache derrière un principe en apparence simple, celui d’une encyclopédie publiée sous licence libre et gratuite ? D’où nous vient ce concept hors norme ? Quels sont les fondements qui le régissent ? Comment s’organisent ses activités ? À quels rôles et quels moyens peut-on prétendre en rejoignant la communauté des wikipédiens ?
Pensé comme un guide, cet ouvrage propose de revenir sur cette formule pionnière pour en offrir une description détaillée et un décryptage précis. Une entreprise indépendante dont l’unique but est d’aider le lecteur à appréhender un outil déjà bien installé dans les habitudes d’un grand nombre d’entre nous et qui façonne au quotidien notre information et notre connaissance du monde.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Sana Boussetat, enseignante, titulaire d’un master en Histoire et docteure en sciences du langage, mène des recherches en lien avec son activité professionnelle et en tant que membre et collaboratrice au sein du laboratoire de recherche LT2D, Lexique, Textes, Discours et Dictionnaire de l’université de Cergy-Pontoise, dans le domaine de l’acquisition et de la psycholinguistique. Dès l’apparition de Wikipédia, elle s’intéresse d’abord dans le cadre de ses études puis de ses recherches à la nature technique qui concerne l’ouvrage et à tout ce qui touche à sa matérialité et à ses principes de mises en œuvre. Wikipédienne à ses heures perdues, elle s’est forgée au fil du temps une connaissance fine et solide de l’outil encyclopédique.

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Veröffentlichungsjahr: 2024

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Table des matières
Couverture
Faux-titre
Collection
Titre
Copyright
Dédicace
Remerciements
Avant-propos
Introduction
Chapitre I. Origine et contexte historique
Chapitre 2. Cadre formel
Chapitre 3. Spécificités organisationnelles
Chapitre 4. Outillage et dynamiques interactives
Conclusion
Le wiki jargon et ses abréviations
Références bibliographiques
Table des matières
Achevé d'imprimer

« Sapere aude »,

Extrait des Épîtres d’Horace, « Ose savoir ! », devise reprise par Emmanuel Kant dans « Qu’est-ce que les Lumières ? » (1784)

REMERCIEMENTS

J’adresse mes sincères remerciements aux membres de la communauté des wikipédiens qui ont consacré de leur temps pour répondre à mes nombreuses interrogations, m’ont accompagnée dans mes premiers essais et ont accepté de partager leurs expériences. Sans eux, l’écriture d’un livre tel que celui-ci n’aurait sans doute pas eu lieu dans les mêmes conditions. L’abnégation des uns, la passion dévorante et la ténacité des autres ont suscité en moi la curiosité et le désir de comprendre comment, ensemble, ils étaient parvenus à s’emparer d’un ouvrage de référence aussi illustre pour lui donner une dimension nouvelle.

Je tiens également à témoigner toute ma reconnaissance à celui que je nomme Monsieur Pruvost, avec tous les égards qui lui sont dus, non seulement pour son brillant esprit mais aussi pour sa bonté sans nulle pareille.

AVANT-PROPOS

Écrire un livre qui rend compte de l’encyclopédie en ligne Wikipédia n’est pas une entreprise facile et relève même sous certains aspects d’un réel défi. En effet, la singularité de son architecture, l’immatérialité de son support, la densité et la mouvance de son contenu et de ses règles, la particularité de son fonctionnement et de son écriture constituent autant d’éléments qui rendent la tâche complexe. De surcroît, Wikipédia n’entre pas dans le genre encyclopédique traditionnel, on commettrait une erreur à réduire cet objet à l’acception d’encyclopédie au sens strict du terme autrement dit, selon l’acception donnée par le Trésor de la langue française : un « ouvrage qui fait le tour de toutes les connaissances humaines ou de tout un domaine de ces connaissances et les expose selon un ordre alphabétique ou thématique ». Wikipédia n’a pas reproduit un canevas préexistant mais en a créé un, pionnier du genre. L’originalité de son concept, son étendue, ses pratiques, son public, sa dimension juridique la situent au croisement du domaine des sciences, de l’information et de la culture dite libre tout en induisant des interrogations à la fois d’ordre sociologique, philosophique et juridique. Nous n’avons nullement la prétention, ici, de traiter tous ces aspects de manière exhaustive. L’idée est avant tout de proposer un décodage de ce que nous nommerons la formule Wikipédia en laissant de côté la polémique de ses débuts visant une défaillance du contenu pour comprendre comment ce nouveau modèle est parvenu à se stabiliser et mettre en relief la culture et la connaissance.

Enfin, précisons que nous avons opté pour la forme francisée des termes Wikipédia, Wikimédia ainsi que le genre féminin pour Wikipédia. Par ailleurs, l’essentiel de notre propos concerne la version francophone de l’encyclopédie en ligne.

INTRODUCTION

Nous nous référons constamment à Wikipédia parce qu’elle est accessible, actualisée en permanence, parce qu’elle couvre de larges domaines et renferme une mine d’informations. Nous en avons tant usé qu’elle est devenue en l’espace d’à peine une décennie l’encyclopédie la plus consultée au monde. Inscrite dans le paysage des médias de la transmission et diffusion de l’information et de la connaissance, elle constitue pour bon nombre d’entre nous le premier réflexe en réponse à une interrogation soudaine mais aussi dans le cadre de recherches en milieu scolaire ou professionnel. Jamais l’information n’avait été aussi près, tenant désormais dans le creux de nos mains et apparaissant en l’intervalle d’à peine quelques secondes, laps de temps nécessaire entre les clics frappés sur nos smartphones, autres écrans d’ordinateurs ou tablettes numériques et les premiers résultats parmi lesquels on retrouve à coup sûr en tête des propositions de nos moteurs de recherche : Wikipédia !

Au début du mois de novembre 2022, la page Wikipédia en français n’affichait pas moins de 2 468 893 articles, 4 505 040 contributeurs (dont 17 905 con­tributeurs actifs et 157 administrateurs). Alors comment une encyclopédie qui n’existait pas il y a maintenant un peu plus de deux décennies en est-elle arrivée là ?

Rédigé et géré par des bénévoles, le projet Wikipédia a su offrir une approche totalement nouvelle du genre encyclopédique, pourtant jusqu’ici fortement enraciné dans une tradition d’édition ancienne, en s’appuyant non seulement sur des méthodes de travail mais également des outils inédits. À commencer par le logiciel de gestion de contenu appelé wiki qui a révolutionné le rapport entre le lecteur et le rédacteur, puisque pour la première fois le lecteur a été hissé au rang d’auteur. En effet, l’outil éditorial permet à tous les internautes de participer à la rédaction du contenu encyclopédique en créant des articles ou en y apportant des modifications. Sur Wikipédia, les activités sont totalement décloisonnées : lire, écrire, corriger ne sont plus le lot des uns ou des autres mais le choix assumé de chacun. En outre, la propriété intellectuelle revêt un sens nouveau, sous licence libre, elle se conjugue désormais au pluriel, autrement dit, pas question de réserver l’exclusivité d’un travail, il faut apprendre à collaborer pour la construction d’un patrimoine culturel et intellectuel commun. Tout ceci dans un environnement de travail dématérialisé où les échanges se font au sein d’espaces dédiés et non sans heurts ou tentatives de dégradation du contenu. Il a donc aussi fallu apprendre à composer avec des débats internes sans fin à propos d’un article sur lequel les rédacteurs ne parvenaient pas à se mettre d’accord, l’intrusion de contenus tendancieux ou trop approximatifs, les critiques remettant en cause la légitimité et la fiabilité de son contenu.

Pari audacieux quand on sait à quel point aujourd’hui l’information doit aller de plus en plus vite et abonde de toutes parts. Nous avons donc cherché à rendre compte rétrospectivement de l’origine et du contexte qui ont permis l’avènement d’une part d’un tel modèle encyclopédique et d’autre part à présenter les fondements à partir desquels l’encyclopédie a pu se formaliser pour passer d’un projet à une entreprise pérenne. Nos investigations, nous ont conduit à pénétrer dans les entrailles de ce mastodonte du savoir et de l’information pour décomposer et analyser non seulement sa structure organisationnelle mais également mettre en exergue l’outillage dont elle a su se doter et, enfin, décrypter la diversité des dynamiques interactives qui s’y exercent.

CHAPITRE 1

ORIGINE ET CONTEXTE HISTORIQUE

À l’origine

À l’heure où les nouvelles générations n’ont pas connu d’avant Wikipédia et ne réalisent pas en quoi la naissance de l’encyclopédie a marqué un tournant dans le genre encyclopédique, bouleversant nos pratiques de recherche et plus largement notre rapport à la culture et au savoir, nous proposons aux lecteurs une entrée en la matière par l’évocation d’une encyclopédie qui a révolutionné elle aussi en son temps la relation que l’Homme entretenait avec la connaissance pour lui offrir des perspectives nouvelles. Il est bien entendu ici question de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert ou Dictionnaire raisonné des sciences des arts et des métiers (1751).

Wikipédia, dans la lignée des Lumières ?

Il est effectivement difficile d’imaginer encore aujourd’hui pouvoir traiter d’une encyclopédie sans avoir à l’esprit l’une des plus vastes entreprises du xviiie siècle et notamment cet extrait en mémoire :

Le but d’une Encyclopédie est de rassembler les connaissances éparses sur la surface de la terre ; d’en exposer le système général aux hommes avec qui nous vivons, et de les transmettre aux hommes qui viendront après nous ; afin que les travaux des siècles passés n’aient pas été des travaux inutiles pour les siècles qui succèderont ; que nos neveux, devenus plus instruits, deviennent en même temps plus vertueux et plus heureux, et que nous ne mourions pas sans avoir bien mérité du genre humain.1

Deux siècles et demi séparent l’œuvre de Diderot et d’Alembert, première encyclopédie publiée en France, de la version française de Wikipédia (2001). Pourtant, on retrouve cette ambition commune de mettre par écrit tous les éléments du monde dans lequel nous évoluons. La naissance du genre encyclopédique et l’avènement des premières encyclopédies s’inscrivent dans la longue Histoire des témoins et gardiens de la langue et de son usage, en d’autres termes des dictionnaires. Sans prétendre retracer plusieurs siècles de leur Histoire, nous souhaitons principalement mettre en exergue quelques similitudes entre la monumentale œuvre de ses précurseurs et Wikipédia. Cependant, il convient d’être bien clair en précisant d’emblée que ces similitudes ne concernent nullement ni la forme ni le fond mais plutôt la prouesse de leur réalisation dans un contexte tumultueux et les idéaux véhiculés. Apparue au xviiie siècle, l’Encyclopédie traduit indéniablement le changement de mentalité dans le rapport entre l’Homme et le savoir. En effet, l’œuvre de Diderot et d’Alembert est résolument disruptive pour une époque où l’exposition chrétienne du monde domine, elle propose de transmettre un savoir raisonné qui tend vers l’ouverture des esprits par la quête de la connaissance. L’enjeu était d’affranchir l’Homme de l’autorité religieuse en le plaçant au centre des préoccupations du monde au lieu du divin. Lorsqu’on s’attache uniquement à cet aspect à la fois humaniste et libertaire on ne peut s’empêcher de transposer cette forme d’émancipation à celle que Wikipédia opère cette fois-ci entre la communauté des contributeurs bénévoles qui viennent se substituer aux traditionnels prescripteurs de la connaissance pour délivrer une nouvelle forme de savoir.

Un savoir qui se négocie et se redéfinit en fonction de critères différents de ceux en pratique et sur lesquels nous ne manquerons pas de revenir en détail au cours du chapitre suivant. Par ailleurs, malgré la diversité des époques et des enjeux, un dénominateur commun lie ces deux étonnantes histoires, il s’agit de l’ambition commune de rassembler, conserver et diffuser les savoirs du monde pour le monde.

Imaginez un monde dans lequel chacun puisse avoir partout sur la planète libre accès à la somme de toutes les connaissances humaines. C’est ce que nous sommes en train de faire.

Jimmy Wales

Cette citation du co-fondateur de Wikipédia n’est pas sans nous rappeler les propos de Diderot qui précise dans le prospectus de l’Encyclopédie le dessein de son entreprise en ces termes :

(…) avoir en ce genre un livre qu’on pût consulter sur toutes les matières, et qui servît autant à guider ceux qui se sentiraient le courage de travailler à l’instruction des autres, qu’à éclairer ceux qui ne s’instruisent que pour eux-mêmes.

Certes l’objectif à l’époque mobilise d’un côté tout un collectif de grands intellectuels tandis qu’elle fait appel de l’autre à tous sans exception, il n’en demeure pas moins que les projets partagent des quêtes communes. La première entreprise consiste à réunir l’ensemble de tous les savoirs en un lieu et la seconde consiste à influer par ce savoir sur le destin des Hommes. En outre, dès 1750, Diderot à travers la présentation du projet dans le prospectus fait appel à la participation financière de potentiels souscripteurs. Ce ne sont pas moins de quatre mille personnes qui répondront à son appel.

Au xviiie siècle, cette quête est perçue d’un mauvais œil par le pouvoir politique et religieux qui s’inquiète de la place centrale attribuée à l’Homme en lieu et place du divin. L’œuvre éveille de vives polémiques et ses architectes font face aux attaques d’une partie de la cour et des religieux opposés à l’idée qu’un progrès humaniste tourné vers la raison et tournant le dos à l’ordre divin puisse voir le jour. Ces inquiétudes trouvent à nouveau écho dans une tout autre mesure lors du lancement de Wikipédia. Ici, c’est l’originalité du concept qui suggère un rapport nouveau non seulement à l’égard du savoir mais aussi de ses prescripteurs qui dérangent l’ordre déjà établi de l’édition traditionnelle. Ainsi nous pouvons considérer que sous l’angle du contexte polémique de leur naissance et purement idéologique de l’affranchissement de l’Homme par la quête du savoir, l’Encyclopédie et Wikipédia ont écrit un pan de l’histoire du genre encyclopédique. Cela étant dit absolument rien ne pouvait laisser présager du profil des cofondateurs de l’encyclopédie du xxie siècle.

Les co-fondateurs

Jimmy Wales, de son nom complet Jimmy Donal Wales, (né en 1966) et Larry Sanger (né en 1968), sont à l’origine du projet encyclopédique qui porte aujourd’hui le nom de Wikipédia. L’histoire attribue au premier l’idée de la création d’une encyclopédie libre d’accès et au second sa mise en œuvre.

Avant leur rencontre, ils évoluent dans des milieux professionnels totalement différents. Jimmy Wales naît à Huntsville, en Alabama, au milieu des années 1960. Il n’est pas âgé de trois ans lorsque sa mère achète à la famille leur première encyclopédie, dans l’espoir que son fils en retire une soif et un amour de l’apprentissage et des connaissances. Ces premières lectures du jeune Jimmy Wales comportent toutefois un inconvénient qui n’est pas sans importance pour l’histoire : les livres qui y correspondent ne pouvaient rendre compte des changements fulgurants que connaissait la société à l’époque, en particulier dans le domaine technologique. Les éditeurs envoyaient alors des autocollants avec les informations mises à jour à ajouter à l’encyclopédie, ce que Jimmy et sa mère prenaient soin de faire chaque année.

À ces premières lectures s’ajoute la spécificité de son lieu de naissance. Huntsville est en effet un important centre de la NASA. De son propre aveu, Jimmy Wales évoque l’influence de ce cadre de vie, qui lui a donné un intérêt prononcé pour les sciences et technologies, et pour l’avenir d’une manière générale. Ses études secondaires débutent dans un établissement précurseur dans l’usage des nouvelles technologies. Puis au lycée, il bénéficie de cours de programmation informatique, ce qui n’est pas courant à l’époque. Il passait alors énormément de temps dans la salle informatique, se décrivant lui-même à l’époque comme un geek, cet anglicisme repris en français désignant un individu passionné de nouvelles technologies. Son usage d’Internet s’intensifie lorsqu’il entre à l’université. Il passe notamment beaucoup de temps à des jeux d’aventure d’heroic-fantasy en ligne, et prend conscience du potentiel d’Internet en tant qu’espace infini pour connecter les gens où qu’ils se trouvent et avec qui partager.

Jimmy Wales sort diplômé de l’université d’Auburn, et il fait d’abord carrière dans le monde de la finance en tant que directeur de recherche à Chicago, puis il décide de créer sa propre société grâce aux profits qu’il a générés en spéculant sur les fluctuations des taux de change.

Larry Sanger grandit quant à lui en Alaska. Comme son futur collègue, il manifeste dès le plus jeune âge une curiosité et un amour du savoir. Il lit beaucoup et joue lui aussi aux jeux d’aventure en ligne. Larry Sanger étudie au Reed College où il obtient en 1991 l’équivalent du baccalauréat. Puis, il s’inscrit à l’université dans l’État de l’Ohio où il prépare un doctorat en philosophie et donne des cours.

Malgré des parcours professionnels qui semblent à ce stade n’avoir rien en commun, et malgré la distance géographique qui les sépare, leurs routes vont tout de même finir par se croiser.

De la rencontre sur les réseaux au lancement du projet

En réalité, les deux hommes nourrissent tous deux des passions communes en l’occurrence l’informatique et la philosophie. C’est donc tout naturellement qu’ils vont se rencontrer au début des années 1990, sur la toile. Ils sont alors très actifs sur les réseaux : Jimmy Wales possède une société du nom de Bomis qu’il gère avec ses partenaires, Tim Shell and Michael Davis. Cette société sert de portail de recherche sur la ville de Chicago. De son côté, Larry Sanger est développeur de projets et tient tout comme Jimmy Wales une liste de discussion. La liste de discussion représente un service télématique très en vogue à l’époque dans le milieu de l’informatique. Elle permet aux utilisateurs d’un réseau de se réunir autour de leurs contributions, sous la forme d’articles, que chacun édite généralement sur un sujet commun. La liste de discussion modérée par Jimmy Wales traite d’Ayn Rand et de sa doctrine philosophique sur l’objectivisme. Des sujets qui intéressent particulièrement ces deux compatriotes qui vont peu à peu tisser des liens d’amitié.

Investis au sein de la communauté du « libre » et de l’informatique, c’est à partir de cette racine commune qu’ils vont concevoir et développer la première encyclopédie libre et gratuite au monde. L’idée vient de Jimmy Wales qui, depuis le départ et comme nous l’avons constaté, nourrit une passion pour les encyclopédies. Déjà enfant, il passait dit-on des heures à parcourir la World Book Encyclopedia ou l’Ency­clopædia Britannica à la recherche d’éventuelles mises à jour à effectuer. Fort de ses compétences dans le milieu informatique – qu’il a su développer dès son entrée au collège, puisqu’il a bénéficié à l’époque d’une formation dans un établissement précurseur dans l’usage des nouvelles technologies –, il fait part en 1999 à Larry Sanger de son projet de créer une encyclopédie libre d’accès, en ligne. Il rêve selon ses dires d’offrir au monde une encyclopédie gratuite et accessible sur l’ensemble de la planète qui réunirait la somme de tous les savoirs. L’ambition est grande et dès le départ Jimmy Wales affiche clairement ses intentions : il entend rivaliser avec les illustres modèles du genre présents sur le marché. Il annoncera à ce propos : « Wikipédia sera la référence à laquelle se mesureront les autres encyclopédies. »

Pour se donner les moyens d’atteindre cet objectif, il n’hésite pas à investir une part du capital de la société Bomis qui a peu à peu réorienté son contenu vers la vente d’images érotiques en ligne. Les profits de ces revenus sont alors réinjectés dans le financement d’un premier projet encyclopédique du nom de Nupedia. Outre le capital financier qu’elle lui procure, la société Bomis va également fournir à Nupedia la garantie d’une infrastructure sur le Web avec tout ce que cela implique en matière de besoins : nom de domaine, espace disque, bande passante, etc. Larry Sanger rejoint donc Jimmy Wales à San Diego et intègre la société Bomis en tant que rédacteur en chef. Son travail consiste alors à recruter des rédacteurs et éditeurs et à les superviser lors de la rédaction de leurs articles pour Nupedia.

De Nupedia à Wikipédia

Nupedia est lancée en 2000, écrite par des rédacteurs issus du monde scientifique et validée par un comité d’experts. L’encyclopédie suit en effet un processus de validation classique calqué sur le modèle d’édition des encyclopédies traditionnelles. Si le recrutement et la sélection des articles sont rigoureux, on s’aperçoit rapidement qu’ils ne donnent pas les résultats escomptés. Pour preuve, en trois ans d’activité, l’encyclopédie comptabilise seulement 24 articles finalisés tandis que 74 sont encore en cours de développement. La stagnation du nombre d’articles semble à première vue s’expliquer par la lourdeur de son processus de validation et par le manque de contributions.

Déçus par le faible rendement de l’encyclopédie, Jimmy Wales et Larry Sanger tentent alors de trouver un moyen de donner un coup d’accélérateur au projet. C’est en janvier 2001, à la suite d’une discussion avec son ami programmeur Ben Kovitz, que Larry Sanger pense avoir trouvé la solution à leur problème. En effet, lors d’un dîner, Ben Kovitz lui présente le concept du wiki, logiciel peu connu à l’époque, essentiellement utilisé par la communauté des informaticiens pour travailler en collaboration sur des projets de programmation. Inventé par Ward Cunningham, le wiki permet en pratique à quiconque d’intervenir sur des pages à l’intérieur d’un site en les modifiant ou en créant un nouveau contenu. Ward Cunningham eut l’idée de nommer son invention en référence aux navettes du même nom qu’il avait emprunté pour se rendre d’un terminal à un autre au sein de l’aéroport. Séduit par l’allitération produite par la combinaison des mots WikiWikiWeb et leur abréviation (WWW) mais les utilisateurs ne retiendront finalement que le terme wiki affiché sur l’URL du site. Personne n’aurait pu alors se douter à l’époque que ce terme serait repris en partie pour former à nouveau un mot composé qui désignerait cette fois-ci l’encyclopédie la plus consultée au monde : Wikipédia.

Mais avant d’en arriver là, le wiki est d’abord utilisé dans le but de servir la productivité de Nupedia. En effet, les attentes sont en premier lieu tournées vers ce premier projet encyclopédique dont le contenu peut désormais être alimenté sans réinvestissement ni programmation d’importance. L’expérimentation du wiki présente également l’avantage de potentiellement toucher un public plus large puisqu’il n’est plus question de garantir un quelconque crédit universitaire pour prétendre proposer des articles. L’édition passe donc d’un mode fermé avec des contributeurs appartenant à un groupe restreint à un mode ouvert autorisant la publication d’articles rédigés par des internautes lambda. L’appel à contribution est lancé le 10 janvier 2001 par Larry Sanger qui poste sur le forum de discussion de Nupedia un message intitulé « Créons un wiki » dont voici un extrait :

Non, ce n’est pas une proposition indécente. C’est une idée d’ajouter une petite fonctionnalité à Nupedia. Jimmy Wales pense que beaucoup de gens pourraient trouver l’idée répréhensible, mais je ne pense pas… Quant à l’utilisation par Nupedia d’un wiki, c’est le format ULTIME « ouvert » et simple pour développer du contenu. Nous avons parfois échangé sur des idées de projets plus simples et plus ouverts pour remplacer ou compléter Nupedia. Il me semble que les wikis peuvent être mis en œuvre pratiquement instantanément, nécessitent très peu de maintenance et sont en général très peu risqués. Ils sont également potentiellement une excellente source de contenu. Il y a donc peu d’inconvénients, pour autant que je puisse déterminer.

Dans ce message, il est vrai que Larry Sanger s’adresse en premier lieu aux contributeurs de la première heure autrement dit les « nupédistes » mais il n’exclut pas la participation éventuelle d’autres contributeurs intéressés par l’exploration de cette fonctionnalité inédite du wiki. Dès lors, l’accès aux outils d’édition est ouvert à toutes les personnes désireuses de soumettre de nouveaux articles.

Initialement conçu comme brouillon de Nupedia, ce site doté d’un wiki est officiellement ouvert le 15 janvier 2001 et porte donc le nom de Wikipédia. Cependant, l’histoire de Wikipédia va prendre une tournure à laquelle personne n’était préparé puisqu’un mois seulement après son lancement, l’encyclopédie ne comptabilise pas moins de 1000 articles quand Nupedia ne parvient toujours pas à tirer son épingle du jeu. Effectivement, le flux des articles proposés via le principe du wiki ne profite pas à Nupedia puisqu’il prend tout le monde au dépourvu. Le comité d’expert est débordé et l’intégration des articles de Wikipédia vers Nupedia est extrêmement laborieuse et trop lente. Le mode de fonctionnement de ce projet connexe fondé non plus sur l’imprimatur d’un comité d’experts mais ouvert à tous rencontre un tel succès qu’il dépasse largement le cercle des premiers contributeurs et touche désormais le grand public. Des internautes de milieu divers se mobilisent autour du projet et s’investissent bénévolement dans la rédaction d’articles entraînant ainsi un accroissement fulgurant du volume encyclopédique. Le projet prend alors une dimension nouvelle et finit par supplanter en mars 2003 Nupedia qui n’a visiblement plus aucune raison d’être tant l’ascension fulgurante de Wikipédia laisse penser que l’encyclopédie ne pourra jamais atteindre le même niveau.

Une révolution prodigieuse

L’alliance non seulement du wiki mais également du logiciel libre, sur lequel nous reviendrons plus tard, vont donc permettre à Wikipédia l’incroyable exploit de réinventer le genre encyclopédique.

Le succès de Wikipédia

L’ascension est tellement fulgurante qu’en à peine une décennie, le projet au départ anglophone devient mondial avec plus de 300 versions linguistiques aussi bien dans des langues répandues que dans des langues minoritaires et même mortes ! Le modèle Wikipédia s’exporte et séduit les internautes du monde entier. Certains y voient l’occasion de devenir les ambassadeurs de leur langue et de leur culture quand d’autres entrevoient l’espace idéal pour écrire sur la thématique ou un sujet qui les passionne.

La page Wikipédia:Statistiques2 donne en quelques chiffres un aperçu de l’ampleur de l’activité jusqu’à nos jours :

Créée en 2001, elle est alimentée chaque jour par plus de cent mille contributeurs à travers le monde. Elle est visitée chaque mois par près de 500 millions de visiteurs et propose plus de 60 millions d’articles […]. Plus de 25 000 articles sont créés par jour sur les différentes versions linguistiques de Wikipédia et on compte plus de 10 millions de modifications par mois.

Concernant la version francophone, parue le 23 mars 2001, on peut aussi lire les informations suivantes3:

Wikipédia en français compte 16 473 contributeurs (Wikipédiens) ayant fait au moins une modification ces 30 derniers jours (hors utilisateurs sous IP). Parmi ceux-ci plus de 6 500 contributeurs ont fait au moins 5 modifications (mai 2021).

Cependant, lorsqu’on remonte dans l’historique de la version francophone, on remarque qu’en réalité les débuts ont été timides au moment du lancement avant de connaître une ascension plus importante du nombre d’éditions entre les années 2005 à 2006. Le 21 sep­tembre 2010, la barre du million d’articles est dépassée et le 13 février 2011, c’est au tour de la barre du million de comptes utilisateurs d’être franchie. Ces quelques chiffres donnent une idée de l’exceptionnelle croissance de Wikipédia et sont tous consultables à partir de la page Wikipedia:Statistiques. Sur la page Wikipédia en français, on peut même découvrir une chronologie des dates importantes de l’histoire de l’espace Wikipédia. L’historique est retracé à travers des dates clés qui vont de son apparition, à celles des divers outils et pages de gestion du site. Nous n’avons donc pas jugé utile de retranscrire ici toutes ces dates : il nous a en effet semblé préférable de renvoyer nos lecteurs sur la page en question. En revanche, nous indiquerons, au cours de cet ouvrage, quelques-unes de ces dates lorsque notre propos s’y prêtera.

En bref, nous pouvons retenir que le développement de Wikipédia a été surprenant et considérable. Jamais un tel projet n’avait connu une croissance aussi fulgurante et un engouement aussi fort. L’encyclopédie a quasiment triplé son volume en l’espace de moins de quatre mois, parvenant à mobiliser une communauté participative communément appelée les wikipédiens. Certains n’hésiteront d’ailleurs pas à qualifier Wikipédia de miracle4 ou de phénomène5. Cependant le tableau n’est pas totalement idyllique puisqu’au cours de sa première décennie d’existence l’encyclopédie est aussi la cible de vives critiques.

Point de rupture et début de la controverse