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"La grande Zandé" retrace le destin d’Orphée, née dans la célèbre maison close La Lyre d’or à Saint-Pierre, en Martinique, fille d’une esclave achetée pour devenir reproductrice de chair mulâtre. Élevée dans ce huis clos impitoyable par la redoutable mère maquerelle Marie Destouches, Orphée grandit entre dressage, soumission et rébellion. Portée par une force obscure héritée de ses origines, elle devient peu à peu la figure centrale d’une lutte silencieuse pour le pouvoir. Une guerre sourde s’annonce : qui, de l’ancienne ou de la nouvelle, régnera sur l’empire des plaisirs ?
À PROPOS DE L'AUTEUR
Au fil de ses influences et de ses recherches, Franck Lacombe développe une écriture romancée nourrie par l’univers caribéen, la négritude et la créolité, explorant avec justesse les tensions entre mémoire et patrimoine. Son regard s’enracine dans son parcours personnel en Martinique, enrichi par son expérience de conservateur délégué à la Direction des Affaires Culturelles et de conférencier au Grand Palais – Réunion des musées nationaux.
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Seitenzahl: 193
Veröffentlichungsjahr: 2025
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Franck Lacombe
La grande Zandé
Roman
© Lys Bleu Éditions – Franck Lacombe
ISBN : 979-10-422-8257-8
Le code de la propriété intellectuelle n’autorisant aux termes des paragraphes 2 et 3 de l’article L.122-5, d’une part, que les copies ou reproductions strictement réservées à l’usage privé du copiste et non destinées à une utilisation collective et, d’autre part, sous réserve du nom de l’auteur et de la source, que les analyses et les courtes citations justifiées par le caractère critique, polémique, pédagogique, scientifique ou d’information, toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle, faite sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants droit ou ayants cause, est illicite (article L.122-4). Cette représentation ou reproduction, par quelque procédé que ce soit, constituerait donc une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
– Bayou (2021), Le Lys Bleu Éditions, 2024 ;
– Le Nègre monde (2020), Le Lys Bleu Éditions, 2024 ;
– Les vents d’Amérique (2018-2021), Le Lys Bleu Éditions, 20251.
Zandé, pluriel Azandé, nom d’une confédération de tribus d’Afrique centrale.
Saint-Pierre, Martinique, une femme se hâte vers le port. Un noir gigantesque et une servante marchent à sa suite. La femme se nomme Marie Destouches. Jamais femme ne fut aussi célèbre en son temps à Saint-Pierre. Mais, Marie Destouches jouit d’un genre de renommée qui n’a pas les honneurs des livres d’histoire, des récits de voyages et des hagiographies. Marie Destouches est une mère maquerelle. Elle possède et exploite La Lyre d’or, une fameuse maison publique vers laquelle se rue une bonne part de la gent masculine fortunée de Saint-Pierre et d’ailleurs. La simple évocation de l’enseigne du bordel de Marie Destouches jette l’effroi et la désolation dans les boudoirs où les épouses et les fiancées noient leur solitude dans les jattes à punch et les tasses de chocolat chaud. Voilà pourquoi, les hommes, surtout s’ils sont accompagnés, détournent le regard au passage de la maquerelle. Sous ces cieux coloniaux, Marie Destouches est surnommée « La Destouches » avec un « L ». Elle tient à ce « L » par lequel débute sa signature maladroite au bas des documents. Ce L majuscule est son titre nobiliaire, son marquisat. La Destouches, fille d’une esclave africaine forcée par un maître d’équipage, est une ancienne pensionnaire de maison de tolérance. Dans le milieu du commerce de la chair, rares sont les filles passées du ruisseau à l’état de mère maquerelle crainte et respectée. La Destouches a l’insigne privilège d’être l’une d’entre elles. Les pavés de Saint-Pierre furent son école de guerre. Les alcôves des bordels, ses champs de bataille. La fidélité de sa clientèle, son bâton de maréchale des plaisirs. En bonne gestionnaire des affaires de sa maison, elle ne manque pas une vente d’esclaves. La Destouches est à l’affût de chair fraîche. Retenir la clientèle qui se lasse vite est l’autre métier de tout commerçant. Or ce premier jour de carême chrétien de l’année 1742 est jour de marché aux esclaves. La Destouches a remis sa sieste méridienne à plus tard. Son ombrelle est un faible rempart contre la fournaise. La chaleur étouffante, la pierre de lave des pavés chauffée à blanc par le soleil de la saison sèche, la nature tout entière se liguait contre les volontés humaines. Pourtant, toutes les maquerelles accoururent au marché aux esclaves, alléchées par la perspective d’une bonne affaire. La chair a toujours été d’un bon rapport. La première européenne qui débarqua en Martinique était une fille de joie, voilà une vérité que taisent les livres savants. Le milieu interlope des entremetteuses et des souteneurs comprit vite que la promesse de félicités charnelles était la récompense du marin, de l’aventurier esseulé sans fortune et du cadet de famille écrasé d’ennui. Peu à peu, dans l’intimité des fumoirs interdits à la gent féminine, dans les tavernes et les bouges à l’air vicié par la sueur, l’évocation des bordels coloniaux suscita bien des vocations au voyage. Les ports des îles d’Amérique se couvrirent de maisons de rendez-vous, de tavernes à filles de joie. Et c’est ainsi que dans le monde incertain des colonies lointaines, le parfum lourd des maisons publiques devint un élixir qui apaisait les conflits entre associés et réconciliait les amiraux et les généraux encore ennemis la veille. Combien de pactes secrets se négocièrent dans la pénombre des bordels ?
Saint-Pierre est au nombre de ces villes édifiées à la sueur des aisselles de ses mères maquerelles et de leurs filles. On citera bien sûr son opéra, copié sur celui de Bordeaux, la Mecque du monde négrier, son fort, les eaux profondes de sa baie veillées par l’ombrageux mont Pelé. Il se trouva même un gouverneur pour donner le nom de « Versailles » à une de ses rues tortueuses. Tout cela est généralement indifférent au voyageur. À Saint-Pierre, une petite moitié de la population féminine est constituée de prostituées. Les plus fortunées ont rang de femmes entretenues par un négociant, un officier de marine, un armateur qui a femme et enfants en France. Elles sont quelquefois blanches, le plus souvent noires ou mulâtresses et vivent en princesses entourées d’esclaves dans le confort de leurs hôtels sis dans les hauteurs. La seconde catégorie est celle des filles des « bonnes maisons », au nombre desquelles les blanches comptent pour un tiers. La troisième catégorie enfin est celle des filles de la paroisse du port qui attendent les bordées de clients dans des cabanons crasseux et surchauffés. À Saint-Pierre on parle d’elles comme des « filles des paillasses » ou bien encore des « filles des cabanons ». La trentaine est incertaine dans les trois catégories. Les survivantes finissent au cimetière au sens propre. En effet, c’est la plupart du temps au milieu des tombes que cette population de réprouvées, édentées et vérolées quémande plus qu’elle ne vend une passe. Dans cette énumération sordide, l’honnêteté voudrait que l’on compte la petite population mâle de tous âges exploitée dans les maisons publiques. Mais ce n’est pas notre sujet.
Les acheteurs font une haie à l’approche du grand noir qui accompagne La Destouches. Il est de tradition dans les ports négriers que les maquerelles les plus en vue se tiennent aux premiers rangs lors des ventes d’esclaves. Les puissants planteurs n’osent pas leur disputer cette place, car c’est au bordel qu’ils négocieront leurs affaires. La Destouches a repéré une grande et belle noire aux mamelons ronds. Elle ne pleure pas comme les autres, ce qui plaide pour elle. La Destouches veut des femmes fortes. L’esclave est droite. Belle taille. Dentition parfaite. Hanches larges, mais pas trop. Peau brillante. Scarifications sur son corps. « Le port d’une princesse », songe La Destouches.
« Je la prends ! » dit-elle en renchérissant sur l’offre sans hésiter. Ce que veut La Destouches… Elle a un projet pour la belle Africaine. Elle sera sa jument reproductrice. À Saint-Pierre on fabrique du négrillon ou de la négrillonne comme d’autres engraissent des veaux. L’esclave achetée à bon prix rejoindra sa « fabrique à mulâtresses ». La belle noire est chère. La mulâtresse vaut encore plus cher, car on sait que c’est une chair recherchée dans les maisons de filles. « La blanche comme épouse, la noire pour le travail, la mulâtresse comme maîtresse » clame un dicton de négrier portugais. Toutes les maquerelles des îles d’Amérique savent que la réputation de leur maison tient au nombre de filles à la peau claire. C’est à cela que servent les fabriques. On y accouple des matelots glanés sur le port avec des noires. Le matelot est généralement jeune. On le choisit grand et bien bâti. Évidemment, il arrive souvent que l’esclave accouche d’un garçon. On le vendra. Tout problème a une solution. La naissance d’une fille est une martingale pour les maquerelles.
La Destouches règle le capitaine du vaisseau négrier. Son prochain arrêt est pour le greffier qui consignera la vente sur un registre. Il faut donner un nom à l’esclave.
« Azandé ! Azandé ! » répète l’esclave depuis qu’elle a débarqué sur le quai.
La Destouches comprend « Zandé ». Elle pense que l’Africaine prononce son nom. Va pour Zandé ! Le matin, La Destouches a brûlé un cierge devant une image de sainte Cécile dans la cathédrale de Saint-Pierre. Cécile est le prénom qui lui vient à l’esprit. Le greffier enregistre donc l’esclave sous le nom de Cécile Zandé. Confondre le nom de son peuple avec le nom de l’esclave fut la première erreur de La Destouches. L’esclave appartenait au peuple des Azandé dont les terres couvrent un territoire entre le Soudan et le Congo. Le maintien altier de l’esclave nouvellement achetée plaidait pour son origine aristocratique. Le jugement de La Destouches sur l’origine sociale de l’esclave avait été correct. Si elle avait connu la signification des scarifications de la femme, elle aurait su que cette dernière était une prêtresse de son peuple. Mais La Destouches n’accordait aucune importance à ces détails. Seconde erreur de la maquerelle. Mais, nous parlons d’époques terribles où l’être humain entassé à fond de cale devenait un bien meuble, un être sans passé, vendu aux enchères sur des quais encombrés. En murmurant « Azandé », l’esclave Cécile appelait la colère de ses ancêtres sur sa nouvelle maîtresse.
On installa Cécile Zandé dans un de ces cabanons sordides de la paroisse du port évoqués plus haut. La Destouches choisit elle-même les matelots, les quartiers-maîtres auxquels elle livrait Cécile Zandé. Un colosse mandingue était posté à l’entrée du cabanon. Il veillait à ce que l’homme racolé sur les quais par les émissaires de la maquerelle ne batte pas Cécile. L’ouverture discrète pratiquée dans le mur d’un petit réduit voisin permettait à La Destouches d’assister aux passes. Les semaines passèrent. Une bonne femme vint annoncer à La Destouches que Cécile Zandé était grosse. La Destouches ne dit rien. Elle se contenta de faire rougeoyer les braises de sa pipe. Cécile Zandé l’intriguait. Il n’avait pas été nécessaire de la battre avant sa première passe aux paillasses. Dans les maisons publiques, on dresse les putains comme on débourre un étalon dans un haras. Le « dressage » d’une nouvelle fille publique est même une source de revenus supplémentaires. Des hommes paient pour corriger les jeunes pensionnaires. D’autres paient pour assister au dressage de la fille. Alors, jeune prostituée au tempérament rebelle, La Destouches avait subi le dressage. Son auriculaire et son annulaire droits déformés sont un amer souvenir du nerf de bœuf de la maquerelle. Aucun dressage n’avait été nécessaire pour Cécile Zandé. Elle s’était assise sur sa paillasse sans rien dire. Cécile Zandé donnait le sentiment d’être ailleurs, ou plutôt d’être en elle, réfugiée dans les régions inaccessibles de son être profond. Elle n’exprimait rien lorsque les hommes allaient et venaient en elle. À une exception près. Ce jour-là, La Destouches se tenait dans le réduit mitoyen du cabanon où les hommes se jetaient sur Cécile Zandé. Les yeux collés sur la fente du mur, la maquerelle voyait le visage impavide de Cécile Zandé sous le dos constellé de sueur de l’homme. Tout d’un coup les yeux de cette dernière semblèrent s’éveiller à la vie. Cécile Zandé tourna son regard en direction de la fente pratiquée dans le mur. La Destouches prit peur. Elle eut un brusque mouvement de recul. Son tabouret chuta avec fracas. La nuit suivante, elle fit un cauchemar dans elle voyait l’éclat sombre des deux pupilles de Cécile Zandé dans la pénombre de sa chambre. Elle cessa d’assister aux passes.
Elle revint pour l’accouchement de Cécile Zandé. C’était un garçon. Raté ! De rage, La Destouches jeta un bouchon de carafe sur sa servante Rosette. Elle voulait une fille ! Elle avait besoin d’une fille pour son bordel. Tout n’était pas perdu. Elle pourrait tirer un bon prix de la vente du nourrisson mâle. Sur sa paillasse, Cécile Zandé riait. Son rire n’avait rien d’humain. C’était plutôt le hoquet rauque d’une créature habitée. Torturée par le doute, La Destouches alla consulter la Grande Mambo aux yeux, vairons de Martinique. La Destouches allait à l’église et sacrifiait au culte catholique, romain et apostolique. Mais, elle allait de temps à autre rendre visite à la mambo. Celle-ci prit le morceau arraché au jupon de Cécile Zandé que La Destouches avait emmené avec elle. « Attends-moi à l’extérieur ! » commanda la mambo. La mambo but une potion, puis elle disparut dans son homfô. Elle en ressortit une heure plus tard, hagarde, la mâchoire pendante. Elle jeta le morceau de jupon à La Destouches.
« Cette femme est le chaos incarné ! Le chaos engendre le chaos ! dit la mambo, les yeux affolés. Débarrasse-toi d’elle et de son engeance ! »
La Destouches n’en fit rien. Elle était La Destouches, elle tenait La Lyre d’or, le bordel le plus réputé de Saint-Pierre. Elle était riche. Les oracles de cette bonne femme n’étaient qu’un tissu de superstitions. La Destouches se promit de ne plus remettre les pieds chez la mambo. Elle materait Cécile Zandé comme elle en avait maté d’autres.
L’horrible enchaînement des passes reprit. Cécile Zandé fut grosse à nouveau. Puis elle accoucha. C’était une fille ! On vint porter la nouvelle à La Destouches.
« Rosette ! Sers-moi un verre de tafia ! » ordonna-t-elle.
Que la mambo et ses colifichets aillent au diable ! La Destouches avait été bien stupide de consacrer son temps en charlataneries. Elle avait gagné son pari. Elle revendrait Zandé et son négrillon plus chers qu’elle ne les avait achetés. Un client de La Destouches, un négociant basque qui traitait des nègres pour un planteur cubain, était intéressé. Ils signèrent la transaction à La Lyre d’or. En remerciement, La Destouches offrit au négrier une heure de bon temps avec une de ses pensionnaires. La Lyre d’or est une maison qui prend soin de sa clientèle. Le jour suivant, Cécile Zandé et son nourrisson étaient menés à bord de la goélette du négrier bayonnais. L’œil rivé à sa lunette de marine, La Destouches observait la scène depuis sa terrasse. Avant de disparaître dans le fond de cale du navire en partance vers Cuba, Cécile Zandé se retourna. Elle leva les yeux en direction de La Lyre d’or.
« Azandé ! Azandé ! » hurla-t-elle.
La Destouches lâcha sa lunette. Cécile Zandé avait de nouveau usé de la voix sépulcrale aux sonorités rauques qu’on lui connaissait depuis le cabanon. Qu’elle et son engeance aillent se faire fouetter ailleurs ! La Destouches se signa puis elle redescendit dans ses appartements.
Elle enregistra la fille sous le nom d’Orphée Zandé, esclave mulâtre, née de l’esclave Cécile Zandé et de père inconnu à Saint-Pierre en 1743 sous le règne de Louis le quinzième, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre. Le marquis de… maître des requêtes au parlement de Bordeaux, un vieux régulier de La Lyre d’or avait financé la réalisation de la belle lyre de bois doré accrochée à la façade de l’établissement. Le marquis qui se piquait d’avoir des lettres ajouta que la lyre était l’instrument d’Orphée, un célèbre poète. Orphée était donc un prénom masculin. La Destouches avait oublié ce détail. Pour elle, Orphée sonnait mieux au féminin. Orphée lui était venu à l’esprit parce que dans les registres de La Destouches, 1743 était l’année des O, Océane, Ophélia, Oriane… La mythologie n’avait rien à y faire. La mythologie l’ennuyait, et ce en dépit ou peut-être à cause de ses soirées passées à l’opéra. Une loge à l’opéra sert à banqueter et à s’y montrer, comme tout le monde le sait.
La Lyre d’or est un bel hôtel niché dans la fraîcheur de rues étroites, à mi-hauteur des pentes de Saint-Pierre. Ses murs de lave courent sur deux façades. L’entrée principale est ceinte d’une arche dont la clef de voûte porte la tête d’un Bacchus sculpté. La fameuse lyre de bois dorée pend à une hampe de métal. Un balcon dont le fer fut forgé à Paris achève de lui donner la respectabilité d’une paisible maison bourgeoise. Par un bouleversement des habitudes commun aux lieux de débauche, la majestueuse arche d’entrée est empruntée par les filles et le personnel attaché au service de la maquerelle. Les habitués et autres gens de qualité utilisent une porte discrète qui donne sur l’arrière. La Destouches fournit des masques à ceux que la publicité de leur passage livrerait à l’opprobre public. L’appartement de La Destouches donne sur le beau balcon du premier étage, côté rue. On peut l’y voir prendre l’air en fin d’après-midi. L’accès au balcon est un privilège accordé à quelques vieux amoureux transis ou bien aux donateurs les plus généreux. Une poignée de ces soupirants aux genoux grinçants bénéficie de l’insigne honneur de fréquenter la chambre de La Destouches. Le bureau de La Destouches est au rez-de-chaussée. Une pièce attenante nantie d’une lourde porte renferme une armoire de fer dont elle porte la clef autour du cou. En face du bureau commence une enfilade boisée dont les portes ouvrent sur les salons où attendent les filles. Cette enfilade est un passage de service réservé aux filles et au personnel de La Lyre d’or. Les clients accèdent aux salons depuis le jardin intérieur. Le jardin est un espace arboré, abrité des regards par de hauts murs. La maison ouvre de la quatrième heure de l’après-midi jusqu’à une heure du matin à l’exception des dimanches et des jours fériés. La Destouches est une bonne catholique, nous l’avons dit. Une fois poussée la discrète porte d’entrée, le jardin est la première chose que le client voit de La Lyre d’or. Il s’installe sur une des banquettes protégées des intempéries par des tonnelles. Il a alors vue sur les salons devant lesquels attendent les filles. Il flotte dans l’air une entêtante odeur d’agrumes. La Destouches a préalablement fait enduire les boiseries des salons de parfum de fleur d’orangers et de cédrat dont les fragrances, explique-t-elle aux novices, « mettent la clientèle en bandaison ». Ce disant, elle place la paume de sa main sur la jointure de son coude en bougeant son avant-bras du bas vers le haut dans un geste des plus explicites.
Au dernier étage de l’hôtel particulier, une série de pièces étroites loge la domesticité de La Lyre d’or. C’est là, sous les combles de son hôtel, que La Destouches tient ce qu’elle nomme sa « pépinière ». La pépinière de La Lyre d’or abrite les petites filles destinées à devenir les futures pensionnaires de la maquerelle. Orphée et d’autres filles y passeront leurs premières années, nourries du lait de deux esclaves bien dotées, veillées par Alphonsine, une vieille affranchie. Les semaines puis les mois passent. Orphée marche. Le couloir sombre aux murs de guingois est traversé par les poutres faîtières de la charpente. Les adultes rentrent les épaules pour le parcourir. Pour Orphée, qui est une enfant, le couloir est haut comme un immeuble. Chacune de ses extrémités est munie d’un escalier raide et mal éclairé. Elle a souvent entendu Alphonsine maudire les escaliers.
« On finira bien par s’y tuer un jour ! » disait la vieille servante.
Tant et si bien qu’Orphée craint ces volées de marches qui plongent dans l’abîme. Elle se risque à jeter un œil du haut des marches. Elle imagine un monstre tapi dans l’obscurité qui n’attend que le moment propice pour tuer l’imprudent lancé sur les marches inégales. Elle se contentera du couloir ! À présent, elle peut grimper sur une escabelle installée au milieu du couloir pour atteindre l’unique fenêtre de l’endroit. Sous ses yeux, les murs du jardin semblent danser au gré des mouvements des lampions dans la brise vespérale. À travers le verre mal poli, Orphée et les autres filles de l’étage voient La Destouches assise sur un siège de bois doré, « son trône », shal indigo sur les épaules, turban blanc sur la tête, pipe de terre en bouche. La Destouches, reine des plaisirs, arbore toute son argenterie, colliers, boucles d’oreilles. L’appel de la chair combiné aux effluves enivrants des parfums agit sur la gent masculine à la manière d’une poudre magique. Officiers supérieurs en tenue de ville, fils de famille titrés, négociants, collectionneurs, riches planteurs, négriers, armateurs qui jamais ne se lèvent pour porter leur plat à l’office se rangent docilement en file pour présenter leurs hommages à la maquerelle noire. La Destouches sûre de son empire a comme règle de ne jamais se lever. Elle minaude, roucoule en tendant une main couverte de bagues tout en gardant un œil sur ses filles. Rien ne lui échappe. Qu’une fille s’assoupisse sur son fauteuil, se cure le nez, qu’une des servantes tarde à servir les collations, elle claque une fois son éventail sur le bras de son fauteuil. Deux claquements d’éventail, il est temps de moucher les chandelles des lampes. La Destouches a devant elle un sablier et un registre sur lequel elle couche d’une écriture malhabile d’autodidacte, les gains, les allées et venues, le nom des filles au travail. Elle quitte parfois son trône, prétextant une affaire privée et se dirige dans le couloir de service qui longe l’arrière des chambres. Un judas habilement dissimulé dans chacun des murs des chambres lui permet de suivre le déroulement des ébats. La Destouches est une femme d’affaires. Elle compte son temps comme ses deniers. Lorsqu’une passe s’éternise trop à son goût, elle toque discrètement à la porte. La fille comprend qu’il est temps d’en finir avec son client. « Videz-leur les goussets et nous remplirons nos bourses ! » clame-t-elle en tournant son sablier. Elle a un bordel à faire fonctionner, des filles à mener comme les planteurs mènent leurs nègres, leurs bœufs, leurs mulets aux champs, au moulin ou au pressoir. Prix, gains, dépenses de linge, de fards, de poudres, achat de tenues, de breloques, coût de l’inspection médicale, La Destouches écrit mal, mais elle calcule très bien.
Les boiseries du dernier étage craquent la nuit. Orphée qui partage sa couche avec Alphonsine se réveille en sursaut. Elle scrute l’obscurité. Parfois ce sont les terribles ronflements d’Alphonsine qui font de la chambrette un lieu peuplé de monstres au souffle rauque. Orphée, raidie par la terreur, se cache sous son drap. Aux premières lueurs de l’aube, Orphée risque un œil hors de sa cachette. Tout va bien. Alphonsine s’affaire depuis un moment. Le soleil pétille sur les tuiles du toit voisin et relègue les heures affreuses de la nuit dans le passé. Un jour, Orphée et les autres fillettes de la pépinière accompagnées par Alphonsine descendirent les marches de l’escalier et firent leurs premiers pas dans le jardin. Orphée lève la tête vers les lampes aux verres rouges. Elle tend sa main vers les banquettes. La pulpe de ses doigts effleure le velours. Plus loin se dresse le trône de La Destouches dont les dorures lui paraissaient moins ternies sous la lumière des lampes. Elle avance vers l’estrade où se dresse le siège imposant. Deux ongles acérés se referment sur son oreille. Elle crie sous l’effet de la douleur.
« Toi ! lui crie une voix, tu n’entends rien ? Range-toi avec les autres ! »
