Erhalten Sie Zugang zu diesem und mehr als 300000 Büchern ab EUR 5,99 monatlich.
Un roman historique puissant sur l'émancipation féminine au XIIIe siècle.
En 1234, à Acquaviva Picena, petite ville du centre-nord de l'Italie, Benedetta, jeune lingère issue d'un milieu modeste, travaille au château de l'une des familles les plus influentes de la région. Curieuse et intelligente, elle aspire à comprendre le monde au-delà de sa condition.
Son quotidien est bouleversé par le mariage de Forasteria d'Acquaviva avec le neveu du vicaire de Frédéric II, empereur du Saint Empire romain germanique. À travers les yeux de Benedetta, le lecteur découvre les réalités du Moyen Âge, marquées par les injustices sociales et les contraintes imposées aux femmes.
Guidée par des figures féminines inspirantes telles que les béguines et les sœurs cloîtrées, Benedetta entame un parcours de libération personnelle et spirituelle, défiant les normes de son époque.
Sie lesen das E-Book in den Legimi-Apps auf:
Seitenzahl: 572
Veröffentlichungsjahr: 2023
Das E-Book (TTS) können Sie hören im Abo „Legimi Premium” in Legimi-Apps auf:
LA LINGÈRE D’ACQUAVIVA
Rita Amabili-Rivet
À Benoit, mon inspiration…
Illustration créée par :
Eva Amabili-Rivet
IllustrationEva.com
ISBN : 978-2-9821728-1-4
PERSONNAGES
Benedetta : Jeune italienne, lingère au château. Vive et observatrice, elle désire comprendre le monde compliqué et en effervescence autour d’elle. Comme elle participe à la vie du palais, elle connaît ce que l’on y dit des Croisades, de la royauté, du pouvoir. Elle tente de faire une relation entre tout cela et l’enseignement qu’elle reçoit de Balbina la cloîtrée, et de Pasqualina la pinzochera. Elle ne peut s’empêcher de se poser des questions sur le sens de la vie et la foi.
Asmae : Jeune musulmane venue du Maroc avec sa famille. Elle se lie d’amitié avec Benedetta et peut échanger avec elle sur leurs similitudes, leurs différences et leurs façons de voir la vie. Sa famille : ses parents marchands : Fares et Hadia; ses frères : Dalil, Yousri et Gharib; ses sœurs Fatia, Basima et Yassira.
Forasteria : Jeune fille aînée (18 ans) de la famille la plus importante d’Acquaviva. Pour former une alliance avec la royauté, ses parents la marient avec Rainaldo di Brunforte, neveu du vicaire de Frédéric II. Elle n’a pas eu le droit de donner son avis mais ressent ce mariage comme une charge négative qu’elle a l’obligation de porter pour sa famille.
Rainaldo di Brunforte : 48 ans, époux de Forasteria
Pasqualina : Pinzochera (ancêtre des béguines) vivant avec d’autres femmes ayant fait le même choix de vie. À cause de leur foi, elles s’impliquent socialement avec les pauvres, les malades et les exclus. Pasqualina se liera d’amitié avec Benedetta et tentera de l’aider ou de l’assister toutes les fois qu’il lui en sera possible.
Balbina : Religieuse abbesse franciscaine cloîtrée, elle vit dans le couvent attenant à l’église San Francesco. Recluse, elle prie, se sacrifie et réfléchit sur les événements qui lui sont racontés lors de visites.
Maurizio : Frère jumeau de Gianfrancesco. Venant d’une famille bourgeoise, Maurizio et son frère avaient décidé de partir avec la sixième Croisade, six ans auparavant. De retour à 23 ans, il est déçu et fâché d’avoir été mené en galère. Propriétaires du domaine familial, les deux frères se sentant responsables du groupuscule abandonné par les chefs des Croisés, lui donne asile à Acquaviva pour un temps indéterminé. Se font-ils manipuler?
Gianfrancesco : Alter ego de son jumeau, préconise l’abandon par l’Église du pouvoir temporel.
Ruggiero : De l’âge des jumeaux, il a grandi avec eux. Secrétaire de l’évêque du lieu, son traditionalisme s’est changé en rigidité. Il glorifie l’Église toute puissante et son autocratie.
Marco : Troubadour passant de ville en ville pour interpréter ses propres créations et faire entendre ses messages. Il s’est arrêté à Acquaviva profitant de l’accueil de son ami Gianfrancesco qu’il a connu en Croisade. Il fait partie de l’ordre mendiant de Jean de Matha : l’Ordre de la Très Sainte Trinité et des Captifs.
Corrado Vinciguerra : Podestat. Honnête mais lorsqu’il a une occasion qu’il ne peut refuser, il ne la manque pas! Il a aussi la fonction de banquier. Son équipe consiste en : notaire, juge, milices, une centaine de personnes, étrangers comme lui ce qui garantit de leur impartialité. Assure l’ordre public
I Pueri
Quelques uns d’entre eux…
Aurora : Jeune femme dans la vingtaine extériorisée et révoltée. Mère de deux enfants Gaetano 18 mois et Fiorentino 5 ans, elle a suivi les Croisés pour le salaire que l’on offre aux femmes « réconfortantes » partant avec eux.
Bianca : Veuve d’une cinquantaine d’année, Bianca est une paysanne vivant avec ses nombreux enfants. Toujours prête à rendre service, elle a une foi naïve.
Teobaldo : Sans âge, sans logis, sans métier, Teobaldo boit tout ce qui lui tombe sous la main et suit celui qui lui offre le plus.
Gioacchino : Chevalier sans travail dont la terre se trouve en Sicile. N’ose pas retourner dans sa ville à cause de querelles d’héritage non réglées et profite d’une vie de bohème avec les Pueri.
« En vérité, je vous le déclare,
partout où sera proclamé l’Évangile
dans le monde entier, on racontera aussi
en souvenir d’elle, ce qu’elle a fait. »
Marc 14, 9
…en souvenir d’elles, ce qu’elles ont fait.
PROLOGUE
Quand j'étais au milieu du cours de notre vie, je me vis entouré d'une sombre forêt, après avoir perdu le chemin le plus droit.
Ah ! Qu’elle est difficile à peindre avec des mots, cette forêt sauvage, impénétrable et drue dont le seul souvenir renouvelle ma peur !
À peine si la mort me semble plus amère. Mais, pour traiter du bien qui m'y fut découvert,
il me faut raconter les choses que j'ai vues.[1]
Nel mezzo del cammin di nostra vita mi ritrovai per una selva oscura che la diritta via era smarrita.
Ahi quanto a dir qual era è cosa dura esta selva selvaggia e aspra e forte che nel pensier rinova la paura!
Tant'è amara che poco è più morte; ma per trattar del ben ch'i' vi trovai, dirò de l'altre cose ch'i' v'ho scorte. [2]
Acquaviva Picena 1234.
Mes chers cousins,
Finalement, j’ai beaucoup à écrire. Ce temps trouble où je vis est plus facile à lire qu’à expérimenter. J’ai parfois considérablement de mal à comprendre ma propre foi et à me retrouver. La conception politique nommée la théorie du Soleil et de la Lune voit le Pape Innocent III (sinon son successeur) comme l’astre le plus important du monde et, en second, l’empereur auguste des Romains, Frédéric, comme celui de la nuit. Je crois que ces personnages influents et plusieurs de leurs amis sont présomptueux et ne voient pas la clameur des gens ordinaires qui peinent à vivre. Au cours des dernières années, le Saint Siège a consolidé son emprise sur toute l’Église romaine. À coup de décrets, de menaces et d’autorité, il a proclamé sa toute puissance et sa suprématie, sans se demander comment tout cela était reçu. On peut parfois croire qu’il n’a rien gardé de la compassion de son Libérateur… La dernière sainte expédition vers Jérusalem[3], débutée il y a un peu plus de cinq années, a certainement été un succès diplomatique impardonnable pour les aventuriers, puisqu’elle a privé leur avenir de vrais combats chrétiens avec les étrangers. Autour de moi, les aspirations spirituelles, les besoins sociaux, économiques et culturels sont immenses. Les structures d’encadrement de la vie religieuse doivent y répondre totalement sous peine de répression de la part de ces mêmes autorités. Autrement dit, personne ne peut exprimer ses véritables pensées concernant les grands enjeux humains de peur de se faire emprisonner, juger, excommunier, torturer, brûler. Pourtant, nos concitoyens s’affligent et leur quotidien, surtout celui des manants harassés par trop d’impôts, est loin d’avoir l’éclat du Paradis tel qu’on nous l’a un jour décrit, tel que nous l’imaginions. Si plusieurs des hommes de notre communauté sont dépourvus de pouvoirs, d’instruction et de sensibilité, d’autres en ont abondamment et c’est là l’un des drames de notre société. J’ai mis des années à tourner et retourner tous ces détails dans mon cœur, des années à avoir une peur morbide de l’enfer, du diable et de ses suppôts; j’ai peut-être toujours peur de lui mais à la différence que je suis de plus en plus convaincue qu’il ne vit pas dans un autre monde mais qu’il existe parmi nous et que son plus grand bonheur est de nous rendre la vie pénible, toujours davantage. Les femmes de notre génération sont aussi à plaindre et très souvent plus que les hommes. Même si l’on affirme par tous les temps que tout être humain est égal sous le regard de Dieu, elles sont vues comme en compétition avec Lui en ce qui concerne l’âme des hommes et en particulier celle des membres du clergé. Non contents de dire officiellement qu’elles n’ont pas été faites à l’image de Dieu, qu’elles sont par nature en état de sujétion, elles ont extrêmement de mal à disposer librement de leur propre spiritualité. Pourtant, dans les monastères ou les tiers-ordres, la voix des femmes se fait ouïr de plus en plus. La plupart du temps, elles ne peuvent parler elles-mêmes puisqu’elles sont aisément soupçonnées d’hérésie mais leur cri se fait saisir par les clercs qui vivent près d’elles, par les troubadours hommes et femmes; autant de prophètes et prophétesses de notre époque dont nous n’aurions jamais rêvé il y a encore quelques années.
Chers cousins, le temps me change un peu plus chaque jour. Je ne sais trop de quoi demain sera fait mais j’ai la conviction que jamais plus je ne croirai que Christ est partie prenante de ceux qui en discourent pour montrer l’importance qu’Il leur attribue. Je soupçonne au contraire que croire en Lui ouvre aux autres, tous les autres…
En terminant, je dois vous dire combien je suis heureuse de pouvoir ainsi communiquer avec vous. Ces échanges de missives nous aideront à rester en contact puisque nos choix de vie nous éloignent trop souvent.
Recevez mon affection sincère,
Balbina
Supérieure cloîtrée
INTRODUCTION
Nous sommes arrivés à l'endroit où j'ai dit :
Que tu rencontreras des hommes dont la peine
Est de perdre à jamais le bien de l'intellect. »
Ensuite il vint me prendre une main dans les siennes,
Et me rendit courage avec un doux sourire,
Me faisant pénétrer au sein de ce mystère.
Là, des pleurs, des soupirs, des lamentations
Résonnent de partout dans l'air privé d'étoiles,
Si bien qu'avant d'entrer j'en eus le cœur serré.[4]
Noi siam venuti al loco ov'i' t'ho detto che tu vedrai le genti dolorose c'hanno perduto il ben de l'intelletto".
E poi che la sua mano a la mia puose con lieto volto, ond'io mi confortai, mi mise dentro a le segrete cose.
Quivi sospiri, pianti e alti guai risonavan per l'aere sanza stelle, per ch'io al cominciar ne lagrimai [5].
Acquaviva Picena[6] 1234.
Elle aurait juré que la lune venait rejoindre le soleil. Elle sait pourtant que cela est absolument impossible, mais ce que son œil perçoit ne peut être vraiment saisi par sa raison.
Dieu, êtes-vous si fâché contre les gens de la terre?
La lune, à présent, glisse sur le disque brillant et ce dernier prend la forme d’un croissant. Inhabituellement échancré, il fait naître des ombres autour de lui et pendant quelques secondes elle craint que les Benandanti[7] ne s’y accrochent pour perpétrer quelques forfaits. Le ciel est sombre et la noirceur augmente le malaise qui s’élève au creux de son ventre. Le silence menaçant amplifie la sensation de solitude qu’elle éprouve comme si l’atmosphère générale l’enfermait dans un ballon, l’isolant dans ce curieux spectacle, l’effrayant un peu plus… Également en forme de croissants, les ombres apparaissent une à une, imitant le soleil en un simulacre de reproduction. La lumière de ce dernier est sur le point de vouloir maintenant traverser les échancrures de celle qui tente désespérément de l’aspirer tout entier et un anneau brillant se détache lentement comme s’il était le résultat d’un combat entre les deux astres majestueux. Ensuite, de nombreux grains de lumière éclatent au pourtour de la lune et le cercle prend l’aspect d’une couronne se plaçant au dessus d’un soleil maintenant devenu noir. Le diadème céleste pâlit et de nombreuses gouttes rosées éclatent brusquement en laissant un doute germer au cœur : étaient-elles le fruit de l’imagination saisie par ce spectacle unique? Comme pour souligner la réalité de l’instant et empêcher la réponse de surgir, des étoiles deviennent visibles au moment où la lune s’éloigne du soleil et qu’un anneau de diamant réapparaît[8].
Le cœur en chamade, Benedetta détourne les yeux et baisse vivement la tête, hébétée de ce qu’elle vient de vivre. Elle sent le vent gronder de plus en plus fort et voit avec anxiété un tourbillon de terre se soulever, apportant avec lui les débris qui, quelques instants plus tôt, jonchaient le sol. Elle s’étonne de ne distinguer personne sur cette place principale de la cité où généralement, les marchands et les boutiquières se préparent à réaliser des affaires d’or au cours d’un après-midi aussi banal quelques instants plus tôt. Lorsqu’elle porte les mains à son visage, elle croit seulement se protéger de la poussière si facilement soulevée, mais a ensuite l’étrange impression d’avoir été absente quelques courts instants.
Surprise d’être toujours en vie, elle jette un regard incertain aux alentours et c’est alors qu’elle la voit se profiler au détour du chemin.
*****
Elle a une longue habitude de la dureté du prie-Dieu. En se redressant légèrement, le poids de son corps se répartit un peu mieux et lui donne la chance de trouver à l’intérieur d’elle-même le lieu où le Tout-Autre l’attend.
-Que me dites-vous aujourd’hui? commence-t-elle.
Des années de prières ont formé son cœur à la Présence et à la capacité d’être à l’écoute. Chaque fois un peu mieux, un peu plus. Balbina la cloîtrée, la recluse, se sent attendue, accueillie, aimée. Comme chaque fois, elle écoute à l’intérieur d’elle-même le chant de l’Aimé.
*****
Le jour n’est pas encore totalement revenu. En suspens, il attend de reprendre le fil de ses instants, alors que le midi devrait être à son paroxysme de lumière. En se demandant pourquoi elle n’y a pas prêté attention quelques minutes auparavant alors que tout avait encore l’air si familier, Benedetta laisse son regard enregistrer les événements dans sa mémoire en acceptant passivement de ne pas les comprendre totalement, de ne pas saisir une seule seconde depuis la l’étrange farandole de la lune au cœur de l’instant de la journée où elle aurait dû être absente. En étudiant machinalement l’énigmatique personnage qui s’avance sur la place, elle retient d’abord les yeux immenses qui la fixent. Écarquillés, si bruns qu’ils paraissent de la couleur du ciel qui n’a pas encore repris totalement sa teinte du midi, ils se plissent imperceptiblement, et leur mouvement ténu accentue le trouble de la jeune fille. Elle songe à retourner vivement au château où la familiarité de l’endroit lui tient lieu de sécurité à défaut de protection chaleureuse, mais l’idée lui passe bien vite quand l’arrivante se redresse et laisse tomber le chat qu’elle tenait sous son bras.
La jeune fille note avec angoisse qu’elle n’est pas bien loin de l’arrivante. La large jupe noire de l’étrangère dévoile des escarpins brillants de fausses pierreries assorties avec les multiples teintes de son châle. Cet interminable foulard laineux lui couvre comiquement la tête sans retenir la totalité de sa longue chevelure sale. L’idée qu’elle doit peut-être garder sur elle de la langue séchée d’un homme torturé pour faire quelque potion maléfique lui traverse l’esprit, mais elle la chasse très vite, inquiète de la capacité de l’intruse à lire dans ses pensées.
Benedetta, clame-t-elle d’une voix grincheuse, alors que l’interpellée se fige de peur en l’entendant prononcer son nom, Celui qui t’appelle attend que tu parles pour lui à temps et à contretemps, finiras-tu par répondre? Habitante d’Acquaviva Picena, il est grand temps de prendre ton bâton de pèlerine et d’avancer, d’aaavanceeer... d’aaavanceeer… d’aaavanceeer… d’aaavanceeer…
Surprise d’être toujours en vie, elle jette un regard incertain aux alentours et c’est alors qu’elle la voit disparaître au détour du chemin.
*****
CHAPITRE PREMIER :
MARIAGE, PUERI, LINGÈRE ET AUTRES.
« Par moi, vous pénétrez dans la cité des peines ;
Par moi, vous pénétrez dans la douleur sans fin ;
Par moi, vous pénétrez parmi la gent perdue.
La justice guidait la main de mon auteur ;
Le pouvoir souverain m'a fait venir au monde,
La suprême sagesse et le premier amour.
Nul autre objet créé n'existait avant moi,
À part les éternels ; et je suis éternelle.
Vous, qui devez entrer, abandonnez l'espoir.»[9]
Per me si va ne la città dolente, per me si va ne l'etterno dolore, per me si va tra la perduta gente.
Giustizia mosse il mio alto fattore: fecemi la divina podestate, la somma sapienza e 'l primo amore.
Dinanzi a me non fuor cose create se non etterne, e io etterno duro. Lasciate ogne speranza, voi ch'intrate". [10]
Acquaviva, 1234.
Les cheveux décoiffés, pieds nus et en jupons, Forasteria attend sa lingère. Sa chevelure de jais lourde et soyeuse répandue sur ses épaules devra bientôt être assagie et brossée soigneusement. Elle a déjà revêtu sa fine chemise en lin couleur jonquille dont les nombreux petits plis permettent à la jupe de tomber élégamment. Ce cotillon sera presque totalement caché par le pelisson hermin, nommé ainsi à cause de la fine fourrure enfermée entre deux étoffes pour n’apparaître qu’aux manches et au cou. De petite taille, la jeune fille a du faire raccourcir à deux reprises les tissus alourdis de pelleterie. La robe très légère et le bliaut termineront sa toilette. Elle est assez satisfaite du résultat et il lui tarde d’être totalement habillée.
La journée de la veille lui a paru particulièrement longue. Elle a suivi sa mère dans tout le château alors qu’elle houspillait sans cesse les cuisiniers, serviteurs et servantes, qu’elle admonestait tout le personnel qui avait le malheur d’être sur sa route et qu’elle traitait même Benedetta avec une sévérité non méritée. La lingère avait été mise responsable des tissus, châles, robes et voiles qui seraient nécessaires pour le mariage. Elle avait travaillé avec détermination depuis des mois et la future épousée la considérait beaucoup plus comme une aide attentive que comme une servante.
En un regard familier, les yeux de la jeune femme font le tour de la pièce. Elle soupire. Sa chambre voûtée d'ogives est peinte de différentes couleurs dominées par l'ocre rouge et le jaune. Dans son centre, l’unique cheminée immense avec sa hotte conique, invite à la relaxation lorsque les flammes hautes se teintent du grenat parfait pour s’accorder aux pigmentations présentes sur les murs.
Préparé depuis des lunes par la famille, les amis, les serviteurs, les jardiniers, les cuisiniers, organisé aussi par elle-même, jour après jour, dans les moindres détails de dentelles et de fleurs brodées agencées jusqu’à l’épuisement, ce grand jour lui fait maintenant l’effet d’une grande finale. Elle sait pourtant que rien n’est jamais conclu pour les personnes qui ne sont pas maîtresses de leur quotidien.
Répétant sans relâche ses instructions en prévision de la journée mémorable, sans cacher sa joie face à un si beau mariage pour sa fille, la mère n’a pas laissé ignorer à la maisonnée entière que cet événement renforce leur situation sociale puisque le père du marié est le neveu du Vicaire de l’empereur Frédéric[11]. Ce dernier pourrait affermir ainsi sa présence dans la région du Piceno comme il le souhaitait, et la famille d’Acquaviva en bénéficiait.
Au seul fait de penser à cette alliance dont elle est l’objet d’échange, Forasteria sent son cœur se serrer. Rainaldo di Brunforte, son futur époux, est même plus vieux que les propres parents de la jeune fille. Le mois dernier, lorsqu’elle l’a vu pour la première fois, elle a noté la décision dans son regard, ses lèvres souvent serrées avec supériorité, son menton toujours levé, couronnant une position corporelle assurée et autoritaire. Elle s’est demandé ce qu’ils pourraient avoir à se dire lorsque ses parents ne seraient plus avec elle pour animer la conversation. Elle s’est imaginée l’accompagnant lors des repas alors qu’ils seraient seuls à manger et qu’il ne se serait pas départi de cet air qui la tenait délibérément à distance avant même qu’ils ne puissent se connaître. Tout cela cependant n’avait pas paru le préoccuper et il avait parlé longuement avec son père ne lui jetant que quelques brefs regards évaluatifs comme on le fait d’une potiche que l’on se prépare à acheter.
Le léger coup frappé à la porte de sa chambre la tire de sa rêverie. Benedetta apparaît lorsque des chiens, à l’extérieur, commencent à aboyer avec insistance. Forasteria sait que la lingère lui apporte sa robe de mariée dont elle avait promis de terminer les dernières coutures après un de ses nombreux essayages, mais les superbes tissus remplissant les bras de sa visiteuse ne suffisent pas à ranimer son état d’âme : les prochaines journées marquent la fin de sa vie de jeune fille au milieu de tout ce qui lui est familier, et l’avenir qui l’attend ne lui suscite aucun enthousiasme.
Oyez, oyez bonnes gens ! Oyez, oyez !
À ce cri extérieur, les deux jeunes filles courent à la fenêtre. Les diversions inattendues sont rares dans le village et les messages déclamés par des crieurs publics ou strillone, sont des nouvelles encourageant parfois à d’agréables chimères.
Oyez, oyez, reprend le jeune garçon après une courte pause. Dans dix jours, Forasteria, fille de Rinaldo de Acquaviva dit le "Gros", épousera Rainaldo di Brunforte, fils de Bonconte neveu de Fidesmino di Brunforte, Seigneur de Sarnano et Vicaire de l’empereur auguste des Romains, Frédéric
[12]
. Pour cette occasion, Acquaviva Picena notre cité, aura l’honneur de recevoir un grand nombre de personnages importants et de prélats. Il a donc été décidé conjointement par le podestat
[13]
Vinciguerra et Cesaro le vicaire de notre cité qu’à partir de ce jour, il sera interdit à quiconque de se déclarer béguines,
pinzocchere, bizzocche
ou
mantellate
[14]
sous peine d’emprisonnement. Il m’est obligatoire de répéter : le béguinage sera désormais interdit dans toute la cité d’Acquaviva. Édit rendu public par ordre de Fidesmino di Brunforte en accord avec Sa Sainteté Grégoire IX devant Pier delle Vigne, notaire de l’empereur Frédéric.
Pour un instant, Benedetta ne quitte pas des yeux sa maîtresse assise sur un banc de fenêtre placé perpendiculairement au jour. À proximité l’une de l’autre, les jeunes filles pourraient faire figure d’amies véritables si l’on faisait abstraction de la richesse du jupon de l’une et de l’usure de la robe de sa voisine. Ramenés vers l’arrière à l’aide d’un ruban, les cheveux bruns frisés de la servante tombent où bon leur semble en boucles indisciplinées. Gardés très longs, ils sont généralement pliés en deux ou nattés mais le manque de temps de leur propriétaire leur donne pour la journée une liberté inhabituelle.
L’air sage et raisonnable de la domestique contraste avec celui inquiet et plus sombre de la future épousée. Sur ses traits généralement clairs, de légères ombres témoignent de son appréhension et Benedetta se promet de masser les joues et le front de sa patronne durant quelques secondes afin d’effacer le léger égarement qui pourrait offenser le fils de Bonconte, neveu de Fidesmino di Brunforte.
À cent lieues d’être inquiète de ce qu’elle vient entendre, Forasteria s’installe à genoux sur la banquette et se tord le cou pour voir le messager qui s’enfuit alors que les chiens redoublent d’ardeur et hurlent encore plus fort. À son avis, il est toujours temps de se changer un peu les idées!
*****
Ils sont vingt, parfois beaucoup plus. Bruyants, toujours prêts à une gaminerie ou une bêtise grave qui les amène plus loin dans une spirale parfois violente, presque toujours désespérée. Certains qualifieraient leur comportement de délire. Si le zèle n’a probablement pas quitté leurs cœurs, leur frénésie n’est pas constamment salutaire. Ni soldats, ni serfs, ils n’ont aucun statut, mais comme les petits, les exclus, ils connaissent la crainte de Dieu et de la damnation.
Plusieurs d’entre eux ont vécu le dernier pèlerinage armé[15] a été expérimenté comme un appel personnel de Dieu. Ils sont partis exaltés, étant persuadés qu’ils feraient une différence dans ce monde où ils n’étaient rien, dans cette époque où ils étaient perçus comme la lie… On leur avait promis qu’ils gagneraient ainsi leur ciel et ils avaient sincèrement voulu conclure leur part du marché. Les chevaliers à leur tête étaient prêts à tout pour faire honneur aux nobles idéaux de leur condition. Certains ont pris le temps d’expliquer aux Pueri[16]les règles fondamentales du code chevaleresque : protéger les femmes et les faibles, aimer et honorer sa patrie et surtout défendre la justice et l’Église. Ils avaient nettement cru que ces idéaux étaient aussi les leurs, mais l’expédition n’avait pas été ce qu’ils en attendaient. L’empereur Frédéric II avait négocié avec le Sultan de Babylone[17], gagnant par la diplomatie ce qu’ils avaient cru pouvoir arracher par la force et le courage. N’étant plus nécessaires aux polémiques puisque ces dernières étaient demeurées verbales, ils avaient été dispersés. Les Chevaliers avaient suivi l’empereur tandis que désabusés, les hommes et les femmes des bataillons s’en étaient allés dans une contrée qu’ils ne connaissaient pas et où tout leur semblait cause de sacrilège. Certains s’étaient battus, avaient perdu la vie, d’autres s’étaient cachés, désorientés par un monde inconnu où les coutumes paraissaient si barbares qu’aucun repère ne venait apaiser leur recherche d’un environnement familier.
Gianfrancesco est une des personnes qui a tenté de ménager tant les Pueri que leurs chefs. Lorsqu’il avait senti la grogne des soldats, il avait fait plusieurs fois la navette entre eux et les dirigeants. Il avait tenté de faire des liens entre ces groupes disparates que plus rien n’unissait depuis que le combat était écarté. Durant le voyage qui le ramenait à Acquaviva, sachant que plusieurs actions des Pueri avaient dégénéré, il avait tenté d’aider de son mieux ceux qui avaient accepté de revenir chez eux. Leur voyage avait duré un peu plus d’un an[18], beaucoup étaient morts et d’autres portaient en eux le souvenir des violences innommables qu’ils avaient perpétrées. Comment donc ces braves paysans, ces jeunes apprentis, ces femmes, pouvaient-ils être coupables de forfaits, de haine, si ce n’est que parce qu’on leur avait enseigné qu’aimer Christ devait aller jusque-là? Tout cela était folie et Gianfrancesco aurait souhaité avoir la possibilité d’enseigner autre chose à ces gens qui ne demandaient qu’à vivre une spiritualité que personne, jamais, n’avait mise à leur portée.
En accord avec son jumeau Maurizio, le jeune paladin avait dégagé une portion de son domaine, invitant les Pueri itinérants à se réfugier chez lui. Cinq années plus tard, ils y étaient encore, accomplissant parfois de petites tâches, toujours bruyants et pauvres, rejetés d’une société qui ne les avait jamais véritablement regardés en face. Ils demeuraient invisibles, honnis, ignorés.
Sortant de sa rêverie, Gianfrancesco aperçoit Maurizio approcher. Les frères avaient la même haute stature mais différaient au niveau de leur personnalité. Plus réservé, Maurizio vivaient intérieurement ses émotions et les partageait plus rarement. Il portait ses cheveux très courts au contraire de son vis-à-vis qui laissait ses boucles de jais tomber sur ses épaules dans un désordre laissant voir le peu d’attention qu’il leur portait après les avoir lavés. Gianfrancesco avait le rire facile et sa voix s’entendait de loin. Les diverses exclamations qui sortaient de sa bouche pour un oui ou un non, faisaient secouer la tête de l’autre dont la parole était plus rare et le sourire souvent impénétrable.
Gianfrancesco ne peut tout d’abord, distinguer la personne qui gesticule à ses côtés. Lorsqu’il entend la voix rauque de ce dernier, il est si abasourdi par le sens des paroles qu’il ne s’arrête pas à reconnaître le son :
-On m’a coupé trois doigts! Je n’avais pourtant chapardé qu’une écharpe et deux pelisses qui ne servaient pas! Qui de mes compagnons est coupable de félonie?
*****
Benedetta quitte le château aussi vite qu’elle peut. Quand la robe, la cape et les autres parures sont replacées, que Forasteria est apaisée une autre fois, alors que la maisonnée se calme, la jeune lingère s’enfuit.
Elle court sans arrêt jusqu’à ce qu’elle puisse apercevoir la vieille maison où son amie Pasqualina demeure avec ses compagnes. Faite de pans de bois et de pierre, elle a été maçonnée en calcaire froid. Proche des autres habitations, petite et enserrée, ses murs minces protègent peu ses habitantes du froid et de l’humidité. Son aspect extérieur plutôt austère n’empêche pas la jeune fille de la trouver accueillante, influencée par les souvenirs de ses autres visites. Devant la porte, elle reprend un instant son souffle, se demandant comment l’édit qu’elle a entendu quelques heures plus tôt changera le quotidien de ces femmes.
Pasqualina, as-tu entendu le crieur? demande-t-elle haletante aussitôt qu’elle la voit.
Viens d’abord prier, répond la
pinzochera
énigmatique.
Elle la mène dans une pièce menue où sont réunies quatre de ses compagnes. Leur hospitalité est silence recueilli puisqu’elles sont déjà en prière. Benedetta tente de s’intérioriser du mieux qu’elle le peut, intégrée par ce groupe en oraison. Saisie par cette union de femmes, par ce qu’elle a entendu crier plus tôt sur la place, par l’éphémère de tout ce qu’elle connaît de ces travaillantes acharnées, de leur courage et de leur si grand don de soi, elle sent monter en elle la volonté d’aller plus loin dans l’intuition de sa foi.
Elle connaît leur effervescence religieuse et leur envie d’une foi vécue radicalement, depuis sa rencontre avec Pasqualina un an plus tôt, un soir où elles étaient toutes deux au marché. Les pinzochere sont des laïques pieuses vivant ensemble sans être cloîtrées, rassemblées par leur amour pour Dieu. Elles vivent la chasteté par un choix venu du cœur, mais elles n’en font pas le vœu et demeurent ainsi indépendantes les unes des autres et aussi du pouvoir clérical. Leur but est de vivre les valeurs évangéliques, en s’adonnant aux soins des malades et des prisonniers, et à la contemplation. L’humilité et la discrétion étant les valeurs privilégiées de leur groupe, elles désirent vivre sobrement du travail de leurs mains avant de retourner dans leur havre de paix excluant tout bruit.
Que le Père du ciel lui-même vous donne toujours davantage sa très sainte bénédiction au ciel et sur la terre! Soyez toujours les amies de Dieu, les amies de vos cœurs et de toutes vos sœurs. Ayez toujours grand soin de pratiquer ce que vous avez promis au Seigneur. Que le Seigneur soit toujours avec vous et puissiez vous être toujours avec Lui. Amen
.
[19]
En écoutant la conclusion de la prière, Benedetta se sent en paix et suit son amie à l’extérieur de l’alcôve où elles ont prié. Pasqualina explique à sa visiteuse que ses compagnes et elle-même ont devisé de la dernière nouvelle. Elles ne changeront pas leur rythme de vie, mais seront plus attentives aux dangers inhérents à leur condition de femmes impopulaires parce qu’inaugurant de nouveaux chemins spirituels incompris au sein de l’Église.
Benedetta admire ces sœurs plus âgées qui chaque fois qu’elle les visite, deviennent des modèles de ténacité alors qu’elle avait longtemps cru que les femmes ne pouvaient être qu’asservies.
*****
De l’extérieur, l’église est carrée. La fenêtre à meneaux du campanile laisse apparaître deux cloches. Le cloître également carré s'ouvre dans le couvent. Il possède trois arches de chaque côté avec un puits au centre. La façade de la demeure renforcée de constructions latérales se termine par un logement sans fenêtre. Tout en haut, le clocher tend courageusement sa croix tandis que sa musique traverse le ciel dès l’aube de chaque matin. Les maisons autour, mêlées de près à une nature printanière jouent à la cachette, perdues sous les lourdes exhalaisons du vent. Entre les murs d’Acquaviva, le couvent abrite Sœur Balbina. Longue et vive, cette cloîtrée animée d’une foi à déplacer des montagnes, a toujours un bon mot pour les rares personnes qu’elle rencontre derrière la grille épaisse de son parloir. Comme abbesse des Franciscaines et à l’exemple de Sainte Claire[20], elle encourage ses compagnes à demeurer cachées avec Christ en Dieu et à persévérer dans leur choix commun de privilégier dans leur quotidien la pauvreté, l’humilité et la mortification. Ayant leur supérieure comme modèle, les religieuses gardent une dévotion spéciale pour l’eucharistie et un souci constant pour l’Église et le peuple dans leurs prières.
Balbina qui vient d’entendre la confession de ses nonnes s’efforce de marcher lentement pour rejoindre sa cellule. Dans l’heure qui suit, elle a prévu de répondre à quelques lettres. En effet, elle reçoit un courrier régulier et garde ainsi contact avec les croyants de l’extérieur. Plusieurs de ces personnes savent que l’audace qui accompagne un grand nombre de ses agissements mal vus par les Primats de l’Église, est toujours conforme à sa conscience et à la relation personnelle qu’elle entretient avec le Tout- Autre. La dissidence respectueuse qu’elle maintient en confessant ses ouailles religieuses et laïques, en redonnant ses connaissances de foi en enseignement aux habitants d’Acquaviva, et en prêchant, est, elle en est convaincue, la volonté de Dieu, en dépit ou en accord avec son sexe!
*****
Ils étaient ma famille, geint Teobaldo à qui Gianfrancesco et Maurizio ont pansé la main privée de trois doigts.
Tandis que Maurizio qui peine à demeurer longtemps sans bouger se promène autour du malade afin de ramasser les restes du pansement et l’eau qu’ils lui ont apportée, son jumeau prend le temps de se pencher sur lui.
Ils savent maintenant que depuis son retour de la Sainte Expédition[21], leur malade a bu aux frais de ses compères. Quand le vol de vêtements s’est ajouté à celui plus fréquent de la boisson, ils ont perdu patience et organisé une parodie de jugement où les représailles avaient été sans pardon. Les jumeaux regardent Teobaldo qui déambule sur le chemin de sable caillouteux. Ils font de leur mieux pour prêter assistance aux Pueri, mais ce groupe demeure asocial et souvent mal reçu de toutes les couches de leur société. Alors que le vent s’élève et qu’ils s’acheminent du côté opposé à celui qu’a emprunté leur blessé, Gianfrancesco examine l’horizon, ressentant une autre fois les liens qui l’attachent à sa terre.
Au loin, on devine la forteresse, récente construction fortement voulue par Rinaldo, le père de Forasteria, premièrement, pour défendre la frontière nord de ses possessions. La seconde raison du noble personnage est de pouvoir contrôler à la fois le seul moyen de communication existant sur la côte Adriatique, entre le nord et le sud de l’Italie, et l’unique barrière d'accès à la mer intérieure. Le jeune homme ne se lasse pas de contempler les deux grandes tours du nord-ouest et du sud-est dont le milieu est disposé en fonction de l'axe de symétrie de la forteresse. Ce même milieu sectionne la roche entière en deux triangles semblables dont les côtés coïncident avec le périmètre des murs. Les lignes de fabrication reliant les centres de gravité des tours d'angle et les murs d'enceinte de la cour dessinent clairement le symbole d'une arbalète prêt à tirer sa flèche dans la mer à l'est. De cette direction peut venir les plus grands dangers, mais les deux frères ne souhaitent pas se battre, en fait, ils ne l’avaient jamais souhaité.
*****
Il est temps de nous faire ouïr!
Oui, profitons de leur présence au mariage pour discourir sur nous-mêmes!
À l’autre extrémité du terrain des jumeaux, dans la grande chaumière qui leur sert d’abri et parfois même de maison, les Pueri, au milieu d’un de leurs nombreux litiges, discutent ferme. Tout près des larges embrasures maintenues ouvertes par des poids improvisés, Teobaldo se tient précautionneusement à part, soutenant sa main infirme de son bras opposé. Au contraire de ses compagnes et compagnons qu’un vent de folie semble mener, il bouge le moins possible, étendu dans l’herbe, scrutant d’un air accusateur chacun de ses voisins.
Autour de lui et à l’intérieur de la mansarde, tonnelets, pichets, cruches et jattes en terre cuite jonchent le sol. Le vin ou une pâle copie du breuvage coule à flot depuis un bon moment. Des restes de repas abandonnés sur des tables improvisées sont lorgnés par les oiseaux et les chiens errants.
Le groupe a entendu le voisinage entier parlant des nobles et des seigneurs qui arrivent par dizaines en prévision du mariage. Comme ils se sentent spoliés par leur pèlerinage armé décevant, leur retour accablé, leur vie de misérables et leurs manques de toutes sortes, ils veulent profiter de l’effervescence des habitants dont le travail apprête à grands frais la cité pour l’événement. Ils veulent saisir à la fois les invités et les grands de chez eux, ceux dont l’impassibilité à leur endroit ressemble à du mépris. Ils veulent une justice avec des moyens indigents et tempêtent en espérant pouvoir faire encore mieux quand ils seront sur scène; cette scène véritable qui rassemblera sur eux des yeux de patriciens.
-
Il est temps de nous faire ouïr! répète Aurora avec colère. J’aimerais leur parler deçà!
Ses yeux brillent de ce courroux qu’elle retient depuis des années tandis que son visage cache mal sa jeunesse sous les ombres rappelant des meurtrissures de toutes provenances. Ses cheveux brun terne ont dû un jour briller de plusieurs fils d’or. Les extrémités de sa bouche tombent vers le bas comme en une courbe naturelle. Ses doigts abîmés aux ongles brisés enserrent l’enfant qu’elle appuie sur sa hanche pendant que Fiorentino, son aîné de cinq ans, s’accroche à ses jupes, y enfouissant le visage.
Les autorités des nombreuses cités où elle est passée sont convaincues que le métier qui pèse sur elle détourne les jeunes gens de l’homosexualité. On demande naïvement que sa tenue soit différente de celles des autres femmes sans penser un moment qu’il ne peut en être autrement puisque ses hardes sont choisies dans ce qui ne plait plus à aucune. L’état d’esprit des règlements n’est pas de protéger les femmes prostituées contre la violence ou l’exploitation puisque dans un esprit du moindre mal, ces femmes sont sacrifiées pour l’ordre public afin de canaliser l’agressivité sexuelle des hommes.
Aurora comme plusieurs autres femmes semblables à elle a réconforté les soldats durant plus d’un Pèlerinage armé alors que personne n’en a jamais fait autant pour elle. Elle sait montrer sa hargne depuis qu’elle sait parler.
*****
L’angle descendant de la colline où elle flâne lui donne une vue imprenable sur la mer. Cette dernière s’étire paresseusement, caressée par les derniers rayons de soleil. Les tons d’or des longs traits de l’astre miroitent sur l’eau et l’œil ne peut plus deviner où se terminent les jaunes, les bleus poudre du ciel et les teintes de ce vert unique découlant à la fois de l'alliance du ciel avec l’immensité de l’eau et les braises adoucies de cette fin du jour. Un peu plus près d’elle, des dizaines de toits surmontent de petites maisons dont la richesse architecturale se marie bien avec les différentes teintes de vert d’une nature en éclosion.
Benedetta chemine, rêveuse et inquiète, enivrée de questionnements, d'aspirations et de craintes. Sa condition de lingère l’alourdit d’une vague culpabilité comme si l’humilité de sa besogne la maintenait à l’écart des interrogations et impulsions. À l’intérieur d’elle-même, sa foi tente de se déployer comme si elle avait toujours su que sa frêle poitrine ne pouvait contenir le souffle qui l’exalte parfois jusqu’à lui donner envie de poursuivre une quête qu’elle n’a pas cherché, mais qui existe en elle simplement.
Benedetta la servante a faim de Dieu. Elle ne comprend pas tout de Lui mais l’enseignement de Pasqualina et l’exemple de Balbina font en elle le chemin de l’eau creusant un passage dans le sable alors que l’on croyait qu’elle s’y ferait absorber.
Qui donc est Dieu? hurle-t-elle spontanée.
Elle le regrette immédiatement. Peut-on parler ainsi et ne pas être foudroyée céans? Est-elle coupable de sacrilège ? A-t-elle blasphémé? La peur est si intense qu’elle l’immobilise sur le chemin. Elle sent presque la nausée. Puis elle se souvient du rêve, de la cavalcade de la lune en plein midi, des hurlements de l’étrange sorcière, de la sensation d’un moment unique…
Viens prier, avait dit la pinzochera.
Le souvenir de cette invite demeure actuel sur la colline d’Acquaviva. Il semble tellement plein de promesses qu’elle se remet à avancer.
Soudainement son pas devient léger : on pourrait croire qu’elle court.
*****
CHAPITRE SECOND : ACTIONS DES FAIBLES, HISTOIRES DES PUISSANTS.
De çà, de là, partout son souffle les repousse ;
Pour consoler leur mal, nul espoir ne leur offre
L'image du repos ou d'un moindre tourment.
Comme les cris plaintifs de quelque envol de grues
Qui forment dans les airs des files infinies,
Telles je vis venir, pleurant et gémissant,
Les ombres qu'emportait au loin cette tempête.
Je demandais : « Qui sont, maître, toutes ces gens
Que le noir tourbillon s'acharne à châtier ? »[22]
Di qua, di là, di giù, di sù li mena; nulla speranza li conforta mai, non che di posa, ma di minor pena.
E come i gru van cantando lor lai, faccendo in aere di sé lunga riga, così vid'io venir, traendo guai,
ombre portate da la detta briga; per ch'i' dissi: "Maestro, chi son quelle genti che l'aura nera sì gastiga?". [23]
Acquaviva, 1234.
L’alcôve minuscule, naturelle et sans lumière, oubliée par la plupart des habitants du château, lui donne l’impression d’être seule, camouflée, protégée, à l’aise pour observer le spectacle.
Les longues torches extérieures tenues par quelques serviteurs ou placées sur la paroi d’un mur de la cité d’Acquaviva éclairent joyeusement les musiciens, bouffons, joueurs, mimes, histrions et mangeurs de feu. Installés par petits groupes, le plus discrètement possible, ils attendent de chaque côté du cortège le moment où ils pourront faire leurs nombreux numéros.
Devant eux, en deux rangées régulières et immobiles, se tiennent les porteurs du drapeau de soie que l’on nomme il Palio. Ces étendards peints avec soin aux armoiries de personnalités de la cité représentent les athlètes les plus fameux et font la fierté de tous les citadins. Les jeunes hommes qui ont été choisis pour les porter semblent très fiers dans leurs habits de fête. Les teintes de jaune et de brun de leur courte tunique et de leur pantalon marquent par leur vivacité l’éclat et l’importance de la journée. Les nobles et les riches rassemblés par les familles des époux passeront en procession dans l’allée tracée par les porteurs. Benedetta sait que dans quelques minutes, ils avanceront deux par deux, un demi-sourire aux lèvres, le front haut, leurs yeux perçants passant de droite à gauche et absorbant sans en avoir l’air chaque mouvement du petit peuple impressionné par leur richesse et leur importance.
Les porteurs de drapeaux sont suivis de près par les joueurs de tambours dont les larges bonnets rouges retombent élégamment sur l’oreille, leur donnant un air romantique qui fait rêver les jeunes filles. En un ensemble parfait, ils précèdent les nobles hommes, les couples et les plus larges drapeaux, véritables étendards aux couleurs de la cité.
La plupart des spectateurs rassemblés se sentent le cœur à la fête. Ils ont attendu cette journée avec hâte, espérant participer à l’effervescence présente dans tout le village depuis plusieurs semaines. Sur la place où ils sont rassemblés, presque silencieux, ils étudient attentivement les toilettes, le maintien et les moindres gestes des grands. Les chapeaux de paille ronds ou coniques des hommes, les voiles colorés des dames les gardent du soleil au travail. Présentement, ces mêmes couvre-chefs dépoussiérés leur tiennent lieu de parures de fête alors que les tuniques courtes favorisant les gestes de labeur ont été recouvertes par de longs manteaux.
La journée s’annonce splendide. Les nuages dans le ciel sont juste assez nombreux pour teinter d’une légère dentelle un horizon bleu poudre que le soleil perce çà et là comme un gamin espiègle.
Le vicaire de l’empereur auguste des Romains, Frédéric montre vouloir commencer tout de suite à consolider ses relations et il est tout sourire avec chaque invité qui s’incline devant lui. Son chapeau sombre au bord évasé tente peut-être de le protéger d’une éventuelle trop grande proximité avec ses sujets. Son front large et son nez busqué lui donnent un air sérieux accentué par une coiffure dégageant totalement sa figure.
Au milieu des applaudissements des invités, des bruits des amuseurs publics et des exclamations de la mère de Forasteria et de plusieurs des invités, le couple d’époux avance lentement. La mariée toute droite et fière attire le regard. Ses cheveux foncés tombant librement sur ses épaules,[24] sont couronnés d’une parure rouge et dorée. Sa nuque ainsi dégagée laisse voir le long cou étiré, mais légèrement crispé. Sa robe ivoire dont la jupe glisse sur le sol est couverte d’un manteau sans manche bordé d’un large ruban rouge vif qui forme un collet allongé, descendant au milieu du dos. Les manches de la robe largement ouvertes descendent élégamment jusqu’aux chevilles, dessinant une corolle de soie sur les fleurs brodées du manteau.
Benedetta a passé de nombreuses heures à piquer son aiguille de lin fin sur le riche tissu des vêtements, dessinant par ses mouvements répétés les broderies compliquées si appréciées de Forasteria. Avec le sentiment du devoir accompli, elle regarde maintenant la noble jeune femme. Elle pourrait se laisser aller à voir le romantisme de l’instant : un couple aussi beau que riche avançant vers un avenir qui ne pouvait être que parfait, mais la vérité revenait sans cesse à son cœur et l’anxiété matinale de la noble épouse atteignant presque son paroxysme quelques heures auparavant ne peut s’effacer facilement de sa mémoire. La vie n’était-elle toujours qu’un destin manipulé?
Les différents jeux d’échasses, de souque à la corde, d’avaleurs de feu, de contorsionnistes, d’hommes forts, de danseuses du ventre ou de course de paglierole, ne réussissent pas à détourner les idées de la lingère. Les feux d’artifices accompagnent le couple, rythmant son pas, l’enrichissant de teintes lumineuses auxquelles la mariée semble totalement indifférente.
Regardant droit devant lui, Rainaldo tient avec ostentation l’extrémité des doigts de son épouse. Les vœux ont été échangés sur le parvis de l’église, accompagnés d’une bénédiction[25]. Pour lui, tout a été fait. Il ne lui reste qu’à profiter de cette alliance pour les années à venir. Chargé par l’empereur de recevoir les serments de ceux qui ont abandonné la cause papale, il se sent en contrôle dans le très petit village où il a pris femme : l’avenir sera bon pour lui, très bon.
Le chapeau de velours épais posé sur son chef est brodé de soie rouge et serti de pierreries. Fixé au rebord, un large tissu noir descend et longe son bras tandis que ses épaules élargies par une bande du même tissu que sa coiffure et ses poignets accentuent par leur importance la simplicité de la tunique noire. Le nouveau compagnon de Forasteria n’est pas mauvais, mais seulement conscient d’avoir fait une affaire d’or en concluant une alliance qui lui donnait à la fois une très jolie jeune fille et une importance considérable dans toute une région de l’Italie.
*****
À la mi-trentaine, Gioacchino ne déteste pas sa vie de bohème. Trapu et de taille moyenne, il a hérité de son travail en mer d’un torse développé et de bras larges et forts. L’aventure l’a poussé à devenir chevalier et son histoire qu’il rêvait mémorable, s’est ternie des événements peu valeureux de la Sainte Expédition. Depuis son retour de cette dernière, il a préféré éviter sa contrée, ayant su plusieurs semaines avant son départ, que l’héritage de son père n’allait plus à lui seul, mais qu’il devait le partager avec les veuves de ses deux frères et leurs nombreux enfants. Il avait donc résolu d’attendre avant de retourner chez lui en Sicile et en avait profité pour explorer la région d’Acquaviva, demeurant tantôt dans une auberge et tantôt sur le domaine des frères avec les Pueri. Comme tous les étrangers, il sait que cette région a fait le choix de persister dans la fidélité à la cause impériale renforçant ainsi ses richesses matérielles et sa puissance.
Vivant une existence hardie, il a fait de nombreuses rencontres hasardeuses. Celle qu’il effectue aujourd’hui va totalement dans le sens de l’intrépidité qui flatte son ego en lui donnant la sensation de pouvoir manier les ficelles invisibles qui régissent les gens.
Deux hommes vêtus comme des moines viennent à sa rencontre sur le petit chemin isolé conduisant à l’arrière d’un bâtiment. Leur capuche leur cache totalement le visage, mais Gioacchino est persuadé qu’ils n’ont rien de commun avec les religieux. L’un d’eux tient sur son ventre un coffret assez grand.
Aucun mot n’est échangé entre les trois personnages. Après un bref coup d’œil aux arrivants, le Sicilien ouvre le boîtier, regarde longuement à l’intérieur et retient un frisson de dégoût avant de décrocher l’une de ses deux aumônières et de la leur donner.
Il repart ensuite en serrant le paquet dans ses bras.
*****
Et ainsi, en nos jours
L'art a surgi parmi des femmes.
Seigneur Dieu quel art est ceci
Que dame âgée mieux comprend
Qu'un homme d'esprit.[26]
Comme à son habitude, Pasqualina se tient droite alors qu’elle revient avec Benedetta de sa tournée quotidienne auprès des indigents. En plus de Teobaldo, elle a vu des malades, des pauvres, a donné des soins, partagé son temps, écouté et encouragé. Benedetta, à son côté, l’a aidée de son mieux. La jeune fille, cachée dans son alcôve, profitant de quelques heures de repos, a pris d’abord le temps d’assister au mariage de sa maîtresse avant de rejoindre sa compagne. Plus silencieuse qu’à l’habitude, elle est demeurée en retrait à chaque entretien de la pinzochera avec ses protégés.
Tu m’as dit que Dieu a choisi les faibles pour confondre les puissants… commence-t-elle sur le chemin du retour.
Et tu ne vois pas ce choix divin dans l’existence de ceux que nous venons de rencontrer, termine la plus vieille habituée à cet échange entre elles.
L’après-midi est avancé. Sur la colline où les deux compagnes cheminent, on peut admirer un ciel légèrement plus foncé plongeant une partie de ses blancs nuages entre les maisons et les réserves des paysans, comme pour rehausser la couleur chaude du bois dont ils sont fabriqués.
Dieu, continue l’aînée, n’est pas un magicien. On croit facilement qu’il intervient dans notre vie pour changer ce qui ne lui plaît pas et améliorer notre sort, mais s’il agissait ainsi, nous ne serions plus en mesure de faire des choix. Dieu nous aime et nous laisse libres. Bien sûr, notre liberté est limitée par notre environnement et nos besoins physiques, par les lois humaines, par les plus puissants dominant les plus faibles, mais nous avons à combattre l’injustice à notre mesure!
Comment… souffle Benedetta, la tâche est si grande?
Pasqualina s’immobilise et se tourne vers sa compagne. Depuis qu’elles se connaissent, la pinzochera a eu le temps de deviner l’élan de spiritualité qui habite la jeune fille. L’amitié qui grandit entre elles est fortement imprégnée de la foi de l’aînée et de l’aspiration de la plus jeune à faire croître à son tour cette recherche de Dieu en elle-même. Cet empressement est freiné par l’impuissance, par le discours savant des dominants dispensé à un peuple submergé par la nécessité de survivre, par un manque de connaissance aussi. Dans ce monde cruel où les chefs exercent un contrôle serré sur leurs sujets, Pasqualina dont le choix de vie met sa destinée entière en péril, a profondément envie de prendre sa compagne par la main pour la guider vers Dieu. Elle est consciente que les Pinzochere ne font pas partie, n’ont jamais fait partie du plan hiérarchique des hommes d’Église pour le monde et malgré cette évidence, à cause d’elle, elle a la conviction de devoir continuer. Les Pinzochere finalement ne sont qu’une des nombreuses versions de tentatives des femmes à prendre leur place pour atteindre un équilibre dans l’histoire de l’humanité en route vers l’amour de Dieu. Ces expérimentations sont craintes des Prélats et le message du crieur public en est une preuve, mais les femmes elles, devaient dépasser cela.
Pasqualina est consciente que l’aspiration de Benedetta la guidera vers celui qui demeure toujours à l’écoute.
Les femmes ont un rôle important à jouer pour dire Dieu dans le monde et j’ai la conviction que Jésus demeure sur ton chemin chaque fois que tu l’appelles. Si tu l’écoutes, il te dira ce qu’il attend de toi.
*****
Le mur lourdement ouvragé lui permet de détourner son attention du personnage qui lui fait face et ainsi prendre quelques instants pour laisser aller la rigidité qu’il ressent dans son torse. Une sensation de malaise diffus l’envahit. Quelle avait donc été la définition de cette amitié?
Divisés en quelques rectangles, les renflements de bois cachent des figures de personnages joufflus encerclés de feuillage. Les motifs réguliers multipliés sur la largeur complète de la paroi faisant dos à son hôte, donnent à l’ensemble de la pièce un style pompeux et lourd. Les meubles richement travaillés, alourdis de fleurs et de motifs divers chargent la salle immense que le filet de brise entré prudemment par la fenêtre ne réussit pas à aérer.
Aussi longtemps qu’il a pu, Maurizio a évité de visiter son ancien camarade devenu secrétaire particulier de l’évêque. Aujourd’hui, il n’a pu se défiler et regrette avant de les vivre les moments où il devra échanger avec lui.
Ruggiero a le même âge que les jumeaux avec qui il a grandi. Ses cheveux mi-longs soigneusement coiffés vers l’arrière dégagent un large front et des sourcils facilement froncés. Les yeux qui étudient son vis-à-vis semblent chercher la faille qui permettra de gagner quelque intrigue avant même quelle ne soit commencée. Au temps de leur prime jeunesse, sa personnalité d’adolescent à la fois chaleureuse et mélancolique allait très bien avec la maturité précoce de Maurizio, mais bien qu’à peine dix années soient passées depuis leur connivence, on dirait aujourd’hui qu’un monde les sépare.
Maurizio commence Ruggiero après les salutations, je ne comprends pas ce qui se passe sur ton domaine. On dirait que Gianfrancesco et toi l’avez abandonné aux mains des miséreux. On les entend crier de très loin et lorsqu’ils quittent l’endroit, ils envahissent les rues, font peur aux jeunes femmes et se comportent mal. En plus, la partie où ils vivent est viciée.
Que me suggères-tu, de les mettre à la rue? Ils envahiraient peut-être tes acquisitions ou pire, celles de l’Église alors, réplique le jumeau ironique.
Agacé, le secrétaire pince les lèvres. Les Pueri étaient un problème dans plusieurs régions de l’Europe. Il n’avait rien contre le fait de leur donner parfois quelques écus à tête de cheval,[27] mais de là à les laisser habiter sa propriété…
Durant quelques instants, Maurizio se revoit chez lui ou ailleurs, jouant et travaillant avec Gianfrancesco et Ruggiero. Ils étaient un trio parfait et projetaient ensemble de devenir chevaliers et défendre ainsi la veuve et l’orphelin. Puis, leur ami s’était laissé influencer par des gens qui lui promettaient un pouvoir dont il n’avait nul besoin. Il était devenu Secrétaire de l’évêque! L’hésitation et la mélancolie étaient changées en rigidité et certitudes alors que la fougue avait fait place à une étroitesse d’esprit qui heurtait les deux frères.
Mon maître n’aime pas l’itinérance de ces gens, commence-t-il
Il n’avait pourtant rien contre elle, lorsqu’il a eu besoin de pauvres gens malléables pour accompagner les Pèlerins armés.
Mais la Sainte Expédition est terminée…
Que suggères-tu, de les exterminer maintenant qu’ils sont inutiles?
Tu exagères !
Vraiment?
Le regard de Maurizio retourne aux riches motifs des boiseries. Ses souvenirs d’adolescents étaient extrêmement loin et les visages actuels sculptés sur les charpentes n’étaient pas plus faux que les mimiques de l’important collaborateur de l’évêque d’Acquaviva.
*****
De l’endroit légèrement surélevé où elle est assise, Forasteria peut voir les invités installés à leurs tables. Ces dernières ont été placées de façon à former des rayons dans l’immense cour intérieure de la forteresse. Les nombreux serviteurs qui distribuent les plats des divers services du repas, se promènent habilement entre les tables, évitant promptement un enfant qui se lève ou une nourrice qui s’empresse derrière lui.
Depuis leur arrivée sur place, soit tout de suite après la cérémonie religieuse, la musique celtique n’a pas cessée. La harpe, le pipeau et le violon se sont agencés pour donner aux convives un riche accompagnement musical. Sous les conseils de Benedetta, quelques semaines auparavant, la future mariée a insisté pour que Marco, le troubadour de la région, fasse partie du quatuor présent à la fête. Bien qu’aujourd’hui il ait promis de ne pas chanter ses propres compositions, le son de sa voix, son rythme et ses modalités ressortent de l’ensemble pour le plus grand plaisir des convives.
Les serviteurs apportent maintenant un bol rempli d’eau de rose. Chaque invité aura la possibilité de s’y tremper les doigts avant le repas. Quand ses mains sont rafraîchies, Forasteria reprend le fil de ses pensées.
Il est bien vite interrompu par l’arrivée de serviteurs portant un lourd coffre. Lorsque l’objet est déposé au centre de la pièce à la vue de tous les convives, le notaire de ses parents avance près de lui. D’une voix forte, il nomme un à un les vêtements et étoffes qui s’y trouvent. Ces tissus faisant partie de la dot de la jeune fille, démontrent sa propre valeur et la richesse des siens. Le notaire de son époux écoute avec affectation, acquiescant et hochant la tête vigoureusement. Lorsque la liste des richesses est totalement déclamée, le second homme de loi fait une courte vérification et les deux pères se serrent la main.
Forasteria ne veut pas penser très loin. Autant qu’elle le peut, elle se garde de l’immense anxiété à l’affût quelque part dans son cœur. Elle ne veut pas songer que son avenir est maintenant lié à un personnage qui pourrait être son père, elle ne veut pas penser qu’à l’intérieur d’elle-même, un cri persiste, rempli d’une frayeur vive : quel est le sens de sa vie au-delà des chiffons et des gâteries dont elle finissait toujours par se lasser? Quelle est la valeur d’une existence qu’elle ne maîtrise pas, sur laquelle elle n’a aucun pouvoir? La vie, vaut-elle la peine d’être vécue lorsque l’on est agacée par un surplus de richesse, entourée de parents qui ne cherchent que cela, empêchée de mener sa propre barque et vendue au plus offrant pour le reste de ses jours comme un morceau de chair?
Se secouant de sa rêverie le plus discrètement possible, la jeune femme fait mine de s’intéresser à la valse que font les serveurs apportant le quatrième service. Les invités ont déjà pu goûter aux hors-d'œuvre, soupes et salades. Ils auront maintenant un plat de viande et de légumes. Plus tard, on leur apportera le pain noir et les fromages et ensuite seulement les nombreux gâteaux préparés par le personnel du château.
En se demandant pour la millième fois si la vie a vraiment un sens, Forasteria se penche vers son nouvel époux, attentive à ce qu’il lui répète pour la seconde fois sans qu’elle l’ait compris.
*****
Son cloître ne possède pas de scriptorium.[28] Plusieurs fois par semaine, Balbina s’installe à la table accolée à une très haute fenêtre lui faisant bénéficier de la lumière du jour. Elle apprécie la minutie de son travail. La calligraphie en effet l’oblige à une exactitude dans chacun de ses gestes. Elle se dit souvent qu’ainsi, elle continue sa prière puisque l’application qu’elle met à tracer chaque lettre est fréquemment accompagnée de ses litanies matinales. En conséquence, son travail lui permet un temps d’oraison pour ceux de l’extérieur qui tentent à leur manière de vivre leur foi le plus sincèrement possible. Elle sait que ces minuscules lettres romaines de formes anguleuses ont été créées depuis plusieurs centaines d’années.[29] Les moines du Mont- Cassin l’utilisent aussi pour l’écriture ronde et riche en ligatures de certains rouleaux liturgiques. Le parchemin sur lequel elle œuvre est préparé à partir de peaux d’animaux tandis que les couleurs sont obtenues avec des végétaux comme de la fleur de safran ou de la racine de curcuma, auxquelles on a ajouté de la graisse d’animal bien malaxée. Ce mélange est ensuite gardé au frais. Plus tard, pour assurer sa conservation, on y ajoute une colle conçue avec du blanc d’œuf et de la poudre de clou de girofle.
En traçant ses lettres avec application, Balbina pense soudainement à la dernière conversation qu’elle a eue avec Pasqualina. La pinzochera lui a parlé de la jeune Benedetta, de la façon dont elle a été secouée par des expériences coïncidentes et fortuites, de son questionnement, de sa foi en approfondissement, de son envie de marcher à la suite de Jésus et de dire Dieu au monde entier.
La cloîtrée se sent attendrie par le récit. Marcher à la suite de Jésus valait toutes les recherches du monde : depuis longtemps, Balbina est convaincue que Dieu aime tous les êtres humains sans aucune exception. Elle ne serait pas surprise qu’il guide Benedetta bien au-delà de son envie de Le dire au monde entier!
*****
Ils ont quitté le domaine des jumeaux presque à la fin de l’après-midi. Ils ne sont pas tous partis. Certains comme Teobaldo, trouvent l’entreprise trop compliquée, fatigante. Ils ne pensent pas la tentative valable. Ils préfèrent rester couchés au soleil et attendre, n’est-ce pas ce qu’ils font au quotidien? Pourquoi en serait-il autrement alors que chaque jour ressemble au suivant et qu’il y a dans leur détresse une habitude inchangée, sécurisante?
Aurora a pris la tête du groupe en déplacement. Elle a harcelé chaque personne depuis l’arrivée des étrangers dans leur cité. Elle a supplié ses compères, elle les a conjurés, manipulés jusqu’à ce qu’ils acceptent les termes qu’elle a elle-même fixés. Elle sait où elle va et pourquoi. Elle a répété dans sa tête ce qui doit se passer, ce qu’elle dira et ce qu’elle fera dire aux autres. Elle a presque l’impression d’avoir une équipe qu’elle peut conduire, contrôler, diriger pour quelques heures. Cela la rend puissante à ses propres yeux. Elle se sent capable de réaliser ce qu’elle a imaginé depuis plusieurs semaines. Elle qui normalement était utilisée et rejetée ensuite comme un rebut, se sent capable de mener les événements à venir. Reine d’une fin d’après-midi, mais reine tout de même.
