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Des cadavres découverts à marée basse.
Des œuvres oubliées qui refont surface.
Des vêtements volés réapparus sur des scènes macabres.
En toile de fond : l’Île lumineuse d’Oléron, en haute saison, fin des années quatre-vingts, où évoluent des personnages pétris de plus ou moins pieuses intentions.
Trois faisceaux d’enquête s’entrecroisent pour dévoiler une vérité oscillant entre grande et petite histoire : la guerre, la religion, l’art, les usages… Mais aussi la mémoire : celle des amours perdues.
Subissant l’urgence de la manne touristique comme les variations climatiques de la côte atlantique, Camille Solomon, commissaire en chef, se démène pour démêler l’écheveau d’une affaire qui prend la tournure d’un serial killer…
À PROPOS DE L'AUTRICE
Née à en 1964,
Xina Tiefer a débuté par l’écriture poétique, puis exercé sa plume au sein d’une association littéraire privée. L’idée de son premier roman "@ffinités" – inscrit dans sa ville natale frappée de dystopie – découle directement de cette expérience. Aimant se définir comme auteure genevoise, elle brode cependant l’intrigue de ce second roman sur l’atmosphère de vacances d’une fameuse île charentaise.
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Seitenzahl: 519
Veröffentlichungsjahr: 2024
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Xina Tiefer
La Madone océane
« Il imaginait la vie de ce sculpteur, les routes qu’il avait dû suivre, ses passions, ses rêves, ses plaisirs et ses déboires, il se persuada que l’artiste avait songé à sa propre mère pour sculpter la Vierge Marie. »
Louis Soutter, probablement, Michel Layaz
« … il délire magnifiquement avec l’air, avec les couleurs et parfois avec une étrange histoire qui n’est pas celle des manuels de sciences politiques ni des archives. Une histoire où se mêlent des noms célèbres, des inconnus, des animaux et des hommes, des océans, des bateaux, des oiseaux. Tous luttent contre un ennemi ineffaçable, ineffable peut-être, qu’il faut anéantir ou blesser, au moins blesser… »
Déluge, Henry Bauchau
I. Onyx
Le père avait toujours interdit l’atelier.
Malgré son admiration sans bornes. Une adoration qui s’apparentait à la confiance aveugle du chien envers son maître, où rien n’était remis en question, ni le ton rogue et supérieur, ni même les coups du chef de meute.
Il s’était toujours heurté au refus.
Il s’était incliné, la queue entre les jambes, devant l’autorité suprême du paternel.
Ce père si fort comme taillé dans le roc des dernières strates continentales de l’île se figeait dans une posture hiératique, regard fixe et perçant aux iris d’un gris-bleu presque aussi transparent que l’horizon lavé par le vent de mer, pour imposer ce veto immuable où se déversait toute la froideur piquante et saline des grandes marées de l’équinoxe.
Il se cristallisait dans le refus, figé dans cette posture hiératique qui l’avait brutalement arrêté.
Comme si quelque chose avait brusquement œuvré à l’intérieur pour lui conférer éternellement cette pose de statue, clouée à l’horizontale sur le débarcadère branlant où il déchargeait ses derniers casiers d’huîtres sous lesquels sa carcasse s’était écroulée les bras en croix.
Il avait dû fermer les yeux dont le sel de larmes inexistantes semblait avoir déjà scellé les paupières sur une vision lointaine.
Depuis, il apprenait la solitude.
Pour tout héritage, le père avait légué la petite barge dont le moteur exigeait une révision, la ferraille de nasses et casiers d’élevage rouillés malmenés par les eaux, son droit inaliénable aux poteaux fichés dans la vase de l’estran et quelques bassins d’affinage, à côté de la maisonnette chaulée aux volets myosotis et de la cahute de pêcheur qui donnait sur le chenal… et ce trousseau de clés, qui lui brûlait la main.
Une main pourtant cuite et burinée par l’iode et les embruns, constellée de fines cicatrices infligées par la nacre des coquilles. Une main noueuse, trapue, aux doigts puissants, peu encline à la délicatesse : le premier legs de son père.
Hésitant, il approcha l’atelier. Comme le dernier rejeton de la meute s’apprêtant à défier le mâle alpha, il le contourna à distance respectable, s’attendant à tout moment à quelque remontrance sous forme de grondement ou de coup de gueule qui l’écarterait définitivement. Mais seul le silence s’opposa à sa progression vers le lieu sacré, un silence peuplé par sa hantise de voir surgir un fantôme.
La cabane de pêcheur récemment repeinte en bleu roi, dont seuls se décelaient encore dans le crépuscule naissant les encadrements bouton d’or des fenêtres et de la porte, se dressait un peu hostile entre le chenal et le plus grand bassin sur lequel les premières brumes du soir étendaient un voile mystérieux. Le décor typique de ce coin de Petit-Village faisait volontiers piler net les cyclistes pour une photographie de reflets pittoresques sur l’étang. Quant à lui, dans cette solitude nouvellement acquise à son corps défendant, cela lui faisait plutôt froid dans le dos.
Les clés s’entrechoquaient sur l’anneau qui lui démangeait le bout des doigts. Il les essaya une à une. La troisième fit céder le pêne.
Une odeur de térébenthine l’assaillit dès l’entrée alors qu’il clignait des yeux pour s’accoutumer à l’opaque obscurité de la pièce.
C’était là que son père bricolait.
Avait bricolé.
Lui avait toujours imaginé que le paternel exécutait des sculptures de ce bois flotté qu’il ramassait un peu partout et entassait dans une besace de toile, repartant parfois de l’atelier avec le même sac un peu moins rebondi, sans doute pour vendre à quelque boutique une création qui arrondirait les fins de mois.
Des formes non identifiables se découpaient sur fond d’obscurité.
Tâtonnant, il découvrit la petite boîte cartonnée sur le linteau de la porte basse et s’en empara comme d’un fruit défendu. Bravant encore un autre interdit, il craqua une allumette.
Il alluma la lampe-tempête accrochée vers l’entrée et un halo instable diffusa une lueur hésitante qui léchait des choses entassées, accrochées ou suspendues, en étirant leurs ombres. Un frisson le parcourut. Il augmenta le flux de pétrole et la flamme se stabilisa.
Les objets accumulés, alignés ou empilés, prirent vie.
Ce qu’il découvrit le laissa bouche bée.
Il s’agissait de petits tableaux de formes et dimensions variées, peints à même le bois, et qui pourtant donnaient une impression d’immensité.
Des marines, si l’on veut.
Les scènes centrales étaient détaillées avec une minutie telle qu’on ressentait l’odeur du varech poussée par le vent du large – et puis d’autres odeurs aussi, plus sauvages encore, qui évoquaient la chair et le sang. On entendait le cliquetis léger des pinces du crabe traversant le rocher pour suivre le clapotis du jusant fuyant vers la marée basse, puis s’arrêtant vers une proie. On avait le goût du sel sur la langue, souligné par quelque chose de plus écœurant, de bestial.
Il resta ébahi, secoué de temps à autre par les rafales portant le cri des mouettes qui s’envolaient des huiles dans une terreur soudaine.
Il ne sut trop pourquoi, mais il emporta la première œuvre qui l’avait giflé de plein fouet.
Une fois dans sa chambre, si l’on peut appeler ainsi la triste cellule monacale où il passait ses nuits entre la paillasse surmontée de l’inévitable crucifix et la table sommaire qui lui servait de bureau, copies exactes de ceux de père dans la pièce principale, il s’empara de sa plume et saisit un cahier à anneaux tout écorné témoignant de maintes manipulations. Il retourna dans la pièce de vie maintenant débarrassée du second lit et s’installa à la place du chef, sous la croix de bois.
Puis il écrivit.
*
Étienne Laguiole n’avait rien à voir avec les couteaux, sinon un profil en fer de lance et un œil très affûté pour les bonnes affaires. Il préférait d’ailleurs taire ses origines auvergnates au profit de sa réputation parisienne.
Le courtier en œuvres d’art savait d’un regard exercé déceler une facture intéressante, une composition harmonieuse et même, parfois, la patte du génie. Cependant, le tableau qu’il avait acquis sur un coup de tête pour une somme modique dans une vente aux enchères à Angoulême le laissait perplexe.
D’abord, parce qu’il ne s’apparentait à rien – entendez par là, à aucun style. Ensuite, parce qu’il dénotait une maîtrise inégalée pour décliner les camaïeux dans une modernité criante qui semblait donner vie au modèle.
Enfin, le… sujet ?… au regard avalé d’ombres où scintillaient des paillettes irradiait une beauté triste et comme inspirée sous un voile laissant deviner le sein tout juste pubère d’une silhouette légèrement disproportionnée.
L’huile sur bois n’était pas signée. Ne portait pas de nom.
La facture presque religieuse faisait penser aux icônes byzantines. Un quelque chose dans la posture.
Il l’avait intitulée la Madone au sein nu.
Peut-être un prêtre avait-il voulu transcender sa foi dans une œuvre osée sous couvert d’anonymat ? Ou un vieil abbé lubrique dirigeant l’un de ces couvents de bonnes sœurs encore coutumiers au début du siècle en Poitou-Charentes avait-il voulu immortaliser des amours illicites, voire pédophiles… ?
Pas trop sûr de vouloir s’engager sur ce terrain glissant qui faisait assez fréquemment la Une des journaux, Laguiole s’était décidé à consulter l’expert en œuvres religieuses de l’Archevêché régional.
Paris Montparnasse : direct de 7 h 31. Orléans, Blois, Tours… Poitiers.
Des champs de blé à perte de vue firent peu à peu place aux rangs de maïs sagement alignés sous des rampes d’arrosage après les clochetons d’Étampes, tandis que la platitude de l’Île de France cédait au léger vallonnement de l’Essonne, laissant défiler au loin sur la gauche la verdure du parc national du Gâtinais pour foncer vers Orléans dans les herbages semés de marais du Loiret. Aux alentours de Blois, de verts bocages alternèrent leur éclat d’agate sertie de ronciers avec la dense touffeur émeraude des chasses royales encore si privées que seuls les cerfs sacrifiés à de sélectes occasions pouvaient se targuer de les sillonner, ainsi que quelque escorte présidentielle, de temps à autre. Les œuvres de Jean-Baptiste Oudry se superposèrent un instant dans son esprit au paysage, tandis que le train filait vers le sud-ouest, bientôt signalé par les immensités flamboyantes des cultures de tournesols quêtant apparemment tous la lumière en direction de la voie ferrée qui s’étirait vers la destination. Monoculture encore, à perte de vue, sous d’autres rampes d’arrosage… On était bien loin de l’idyllique bouquet sauvage de Van Gogh.
Ces considérations artistiques ramenèrent Étienne vers le curieux motif de son voyage dans la Vienne.
Le tableau délicatement dépoussiéré, emballé dans un voile de soie recouvert de papier kraft, devait être confronté à l’analyse d’un expert. Laguiole, en quête d’indices quant à l’artiste, se rendait donc auprès de Monseigneur Laroque pour lui présenter, dans son fief du Poitou, une œuvre très certainement impie.
*
Jéromine tissait des paniers d’osier, comme elle savait le faire depuis ses dix ans, enrichissant les marchés de sacs, cabas, besaces, gibecières et autres merveilles tressées mêlant matière brute et fibres colorées selon un art ancestral transmis de génération en génération.
Assise sur un tabouret bas dans sa courette, entre les tas d’osier où dormaient quelques poules, elle semblait tricoter ses fibres végétales pour en faire naître des merveilles artisanales : une structure solide, sans nœud visible, lisse et régulière comme les traits d’une jeune fille.
Dans sa famille, tout le monde nattait l’osier… avait natté.
Ceux qui avaient un peu suivi l’école du village tenaient aussi le stand.
Avaient tenu…
Avant.
Ils avaient tous disparu les uns après les autres et elle était devenue l’ancêtre, l’aïeule sans descendance du marché, la doyenne de la petite ville de Saint-Denis sûrement aussi.
La cadette, la fragile petite chose, avait survécu à tous.
C’était donc elle, maintenant, qui se chargeait du commerce.
Elle préparait la marchandise et portait les ballots sur ses frêles épaules un peu de traviole – les plus lourds dans la brouette – elle installait ses nattes à même le sol et ouvrait le parasol, puis organisait les paniers selon les tons dominants, par forme et par taille ; elle tenait les comptes malgré sa vue qui baissait, envahie progressivement par la cataracte.
Ses mains calleuses lui répondaient encore, mais l’arthrite lui infligeait de longues souffrances. Elle y arriverait encore quelque temps. Elle se forcerait.
Ses doigts entrecroisaient les joncs sur le berceau qu’elle avait préformé en ovale, puis habillé dans des dégradés naturels : vieux joncs bruns, tiges ocre, osier sable. Elle en était à enrouler la grosse tresse qui composerait le bord du panier et l’anse tout en conférant à la construction la solidité requise pour une belle corbeille de pique-nique. Ses doigts dansaient en serrant le maillage et ses mains rompues à l’exercice volaient comme des papillons hypnotiques en deçà de la douleur.
Pour le moment, les affaires tournaient bien avec le tourisme de haute saison. Et ses besoins étaient si modestes ! De quoi tenir l’arrière-saison… et puis peut-être encore un hiver…
Elle espérait sincèrement que la grande faucheuse vienne la chercher avant qu’on ne l’arrache d’ici et qu’on ne la force à rejoindre un mouroir pour vieux. Ici : sa maisonnette tapie à l’ombre de l’église de Saint-Denis où elle avait fait sa confirmation, sous la houlette d’un très jeune prêtre novice et l’œil attendri de sa famille.
Et de Rohan.
Effarouchée par la solennité de la cérémonie, elle avait quêté d’un regard furtif son appui, sitôt encouragée par ces yeux limpides comme l’océan des beaux jours, qui la caressaient d’une vague d’amour, qui la submergeaient…
*
Les yeux battus par le vent les vagues – sel et sable – et les cris éraillés des mouettes griffant la cornée de leur raucité.
Un filet d’embruns accroché aux cils, où palpite encore l’hippocampe, pauvre petit cheval bedonnant au ventre distendu par les grossesses qu’il engendre lui-même, puis ingère et couve, tandis que sa folle jument naine caracole derrière les tempes. Loin… très loin.
Étale.
Étale ruisselant sur les joues.
Transition suspendue.
Des phrases empesées barbouillent la bouche.
Figent les lèvres.
Iode amidonné givrant les gerçures.
Crispation d’étoile de mer desséchée sur les rides du visage, du rivage : un sourire forcé comme la houle d’un haut-le-cœur, d’une nausée de chair bleutée, nacrée, irisée sur le secret de l’huître.
Étale.
Jointure précise avec la lune retenant sa respiration, comme deux langues de terre ourlées de varech ; mêlés de varech aussi les cuisses et les cheveux de méduse tressés entremêlés à la bordure mousseuse des limons rêvant d’engloutissement.
Pâle souci de putréfaction, leur arôme épais poisseux glissant sur les doigts en crabes apeurés arrêtés dans leur course latérale.
Étale.
Flux brisé fragmenté d’éclats de clapotis glauques.
Nostalgie de hauts-fonds, de lames de fond, de larmes de fond : chants de sirènes et corne de brume dans ce regard rivé à la grève.
Un regard de sel et de sable.
Des yeux vagues où s’abattent les mouettes griffues poussées par les vents pour en gober la dernière lueur.
S’ouvrent alors deux paupières de sang.
Large caverne où elle s’oublie…
Dans l’étale…
Noyée.
*
– Commissaire ? ! Moreau au bout du fil. Veut vous parler. Il a du lourd pour vous.
Camille s’apprêtait à déguster ses œufs à la coque en y trempant des mouillettes dorées avec soin et tartinées d’un excellent beurre aux cristaux de sel de la région. Elle haussa un sourcil sceptique suite à l’interpellation insistante de sa logeuse, encore plus matinale qu’elle-même – une qualité dont elle lui savait gré.
Moreau ! Encore Moreau. Bon Dieu… c’était samedi ! Ce nouvel adjoint qui faisait du zèle, elle s’était empressée de le dépêcher en soutien à la gendarmerie de Saint-Denis pour ne pas l’avoir trop dans les pattes. En cette saison qui battait son plein, il y avait là-bas de quoi l’occuper à dresser les constats des multiples larcins que se faisaient subir mutuellement les campeurs en s’appropriant les objets convoités de voisins trop crédules imaginant naïvement qu’on pouvait encore vivre toutes portes ouvertes sur le terrain municipal comme au temps de papa…
Sans doute un appareil photo de plus porté disparu…
Ou un poste radio…
Ou une bicyclette…
Elle qui s’était distinguée durant sa formation par des qualités évidentes dans le profilage s’estimait fort mal récompensée par cette mutation dans une bourgade pépère et bigote où rien de notoire n’arrivait dès que l’automne avait chassé les derniers touristes de l’Île. Ses débuts prometteurs dans l’Yonne n’avaient même pas été considérés. Bon Dieu ! Elle n’avait pas encore l’âge d’être remisée sur une voie de garage !
Elle dressa à contrecœur sa haute carrure pour se diriger pesamment vers le combiné que lui tendait Madame Vinet, déjà armée de son plumeau antipoussière, bigoudis enturbannés dans un foulard pour ne pas compromettre sa mise en pli impeccable avant l’accueil des hôtes du week-end. Une fois dépliée, la seule pensionnaire régulière de l’établissement dépassait d’une large tête sa logeuse, rouleaux y compris.
Son deuxième sourcil se leva quand Moreau lui brossa le topo dans un jargon technique compliqué de bégaiements.
*
Il ne savait pas qu’il avait tous ces mots en lui.
Ça ruisselait de sa plume en flot heurté, âpre. Il ne comprenait même pas tout ce qui en sortait, mais les phrases enflaient dans l’écho des sonorités, s’appelaient entre elles, et il laissait faire.
La mélodie s’écoulait comme le murmure des vagues qui clapotaient en se retirant au large, se heurtait à une rafale contre la roche dénudée, puis se taisait dans une suspension analogue aux silences soudains surgissant en plein cœur d’un désastre météorologique.
Un silence aussi transparent que le ciel griffé par les mouettes.
Comme sur un bateau, quand on se rend compte que quelqu’un manque à l’appel.
Ou comme les lèvres closes de la Mort… dans le fracas de son mutisme.
Ou encore comme cette forme au centre qui n’est pas encore tout à fait une chose marine et plus tout à fait un corps.
*
La lippe de l’homme de foi trembla imperceptiblement lorsque Étienne dévoila le chef-d’œuvre anonyme.
Indignation, convoitise ou lubricité ?
L’Archevêque spécialiste en iconographie et versé dans les Beaux-Arts trancha :
– Non… franchement non !… Cette œuvre ne peut ni avoir été commanditée, ni cautionnée par le diocèse. Je vois parfaitement ce que vous voulez dire en évoquant une facture religieuse, mais la poi… le sein – il préférait le mot pour sa sonorité – dénudé ne peut exister dans l’hagiographie et sa transcription picturale qu’en présence de l’Enfant.
– Un prêtre défroqué peut-être ? hasarda Laguiole.
– Peu probable. Le séminaire inculque des principes profondément ancrés dans les âmes malléables qui s’engagent dans la voie de Dieu et nous suivons de près les brebis égarées qui ont abandonné le service du Christ pour des amours plus terrestres… Angoulême, dites-vous ?
– Oui, une vente aux enchères issue d’un méli-mélo de diverses provenances. Héritages délaissés, vide-greniers, couvents fermés… L’œuvre m’a frappé par la qualité de sa facture et une certaine forme de… pureté…
– Certes, certes, j’en conviens, concéda l’Archevêque qui ne parvenait pas à quitter des yeux le tableau. Mais il s’agit là d’une œuvre impie, je peux vous le certifier. Imprégnée d’éducation catholique, sans doute, mais impie.
– Vous m’en voyez désolé…
– De rien… de rien…
Tandis qu’il caressait d’un œil concupiscent les courbes enfantines, Monseigneur sirota pensivement une gorgée de l’infusion de tilleul qui refroidissait.
– Combien comptez-vous en tirer ? glissa-t-il subtilement.
– Difficile à dire… répondit Étienne en remballant précautionneusement le tableau, notant au passage une lueur de regret dans le regard matois sous les lourdes paupières de sa Seigneurie. Sans identification de l’artiste ni attribution à un style ou à une période, reprit-il, même un chef-d’œuvre peut se retrouver largement sous-coté. Je vais le présenter dans une vente à Paris en indiquant qu’une personnalité a pris une option de réservation pour un montant que je ne peux divulguer… On verra jusqu’où cela peut monter…
C’était une de ses stratégies courantes. Tout à fait légale et largement répandue dans le monde du courtage en arts. Sous couvert d’anonymat, il fixait un prix surévalué, mais accessible aux caprices des grandes fortunes. Si les enchères atteignaient le plafond, il cédait l’œuvre. Si non, il la conservait pour la présenter plus tard, en province le plus souvent, indiquant un revers de fortune qui contraignait le propriétaire à se défaire de la merveille, au même prix si possible, mais admettant toutefois un prix initial légèrement inférieur pour débuter l’encan. De toute façon, dans ce domaine qu’il avait fort judicieusement choisi pour faire carrière, les prix prenaient systématiquement l’ascenseur.
Il formulait son congé avec les salamalecs de circonstance et force courbettes respectueuses, lorsqu’un toussotement interrompit sa retraite à reculons.
– Hum, hum… Si vous avez besoin d’une caution…
– Bien entendu… Votre Seigneurie…
Il exécutait son ultime révérence lorsqu’un jeune clerc rabattit le lourd battant de chêne sous son nez.
*
Bon Dieu ! Qu’est-ce qui avait bien pu lui bouffer les yeux comme ça !
Elle imaginait les nuées d’infatigables nettoyeurs des mers que sont les crevettes grises forer les globes oculaires de leurs minuscules mandibules. Elle détestait les crustacés. Et tout autant être confrontée à la béance de ce qui aurait dû être un regard, même éteint.
Ou les mouettes, peut-être, qui criaillaient en tournoyant au-dessus de la scène… et n’hésitaient pas à jouer les charognards en cas de disette, songea-t-elle.
Et là, c’était tout de même un assez gros poisson !
La silhouette gracile avait apparemment été retenue par la jetée d’Antioche à marée descendante. Elle n’était pas restée longtemps dans les flots si l’on considérait le teint encore frais et l’absence de boursouflure des chairs.
On dit que la mer rend toujours les cadavres. C’est inexact.
Mais dans le cas précis, elle semblait s’être pliée à l’adage.
Un touriste féru de pêche à la crevette avait découvert le corps aux premières heures matinales. Son filet abandonné gisait non loin. Le gars était sérieusement secoué et vomissait de façon intermittente en répondant aux questions des collègues. Il s’était gardé de trop approcher et n’avait touché à rien, mais son petit déjeuner y passait, ce qui faisait la joie d’une multitude de petits crabes nettoyeurs…
La victime gisait adossée aux rochers où les bigorneaux s’agglutinaient dans des bassins miniatures creusés par l’érosion, tandis que les patelles resserraient l’adhésion de leur chapeau chinois à la pierre, pour mieux conserver l’humidité, et que les huîtres se fondaient dans les aspérités minérales. Le coude replié sous la tête selon un angle absurde relevait un visage énucléé aux traits fins, subtilement caressés par le fard rosé d’un premier rayon diffusé par l’est. L’autre bras était tendu vers l’avant et la main se crispait sur le sable comme un crabe apeuré arrêté dans sa course. Le bustier détrempé laissait deviner une poitrine adolescente. Les jambes repliées disparaissaient dans le drapé d’une jupe mouchetée de petites perles à moitié ensevelie par la langue sablonneuse. On aurait dit un bouquet de fucus attendant le retour des eaux.
La longue chevelure sombre se mêlait aux laitues de mer qui bordaient les rocs en lui conférant des reflets verdâtres.
– Noyade ? s’enquit Moreau.
– Je ne sais pas, répondit Camille qui haïssait les conclusions hâtives autant que les crevettes et l’association du féminin à son rang d’officier.
Quelque chose dans la position du corps – peut-être la torsion improbable du bras – la chicanait et éveillait bien malgré elle son instinct de profileuse assoupi depuis trop longtemps. Elle photographia mentalement la scène dans sa globalité, sachant que les détails importants surgiraient d’eux-mêmes si nécessaire, puis reprit fermement :
– L’autopsie nous en dira plus. Contactez le docteur Milosz.
Moreau prit encore de nombreux clichés, multipliant les angles d’approche avec le nouvel appareil numérique à la pointe du progrès commandé à grands frais pour le commissariat central.
La levée du corps fut prononcée. L’océan remontait.
Le sac étanche attendait déjà sur la plage, derrière le cordon établi pour écarter les curieux. La gendarmerie sur pied de guerre avait bien fait son boulot.
Restait à envoyer le paquet au légiste.
En temps ordinaire la ou plutôt le commissaire Solomon, puisqu’elle y tenait, aurait privilégié la réquisition d’une navette – en l’occurrence un bateau de ligne, mais à cette période, les compagnies maritimes assurant la liaison entre Saint-Denis et La Rochelle pousseraient les hauts cris.
La police sapait leur travail… perte sèche sur les bénéfices !
On voulait effaroucher les vacanciers…
Ce fut donc une camionnette de gendarmerie tout ce qu’il y a de plus conventionnelle qui mena l’inconnue vers son dernier examen médical, tandis que Camille consultait le fichier des personnes disparues.
*
Cette fille était une brindille qu’il aurait pu briser d’un pincement de ses doigts.
Ce n’était nullement son intention.
Il avait été bouleversé quand il était tombé sur elle ou elle sur lui, mais c’était bien comme ça.
Il n’avait pas dû lutter pour la convaincre. Cette histoire d’origine et de peinture, ça lui parlait.
Ça l’intriguait… presque autant que les huîtres.
La belle n’était pas farouche. Sa basse rocailleuse et son regard limpide l’avaient vite convaincue. Peut-être aussi cette griserie du fruit défendu qui tourne la tête des filles durant leurs vacances.
Mais ses intentions étaient pures : il voulait la voir, lui parler, lui montrer…
Elle devait fait le mur – si ce terme pouvait s’appliquer à la glissade silencieuse du zip de la tente – pour fausser compagnie à ses parents ronflant dans leur caravane. Il la retrouverait dans la nuit avancée.
Ce soir-là, le service s’était éternisé.
Il s’était quand même dépêché d’aller au port et avait attendu.
Elle n’était jamais venue au rendez-vous.
Il devait s’être endormi sur la jetée, adossé aux casiers…
Après, le Jules l’avait embarqué avec la carène toute frottée.
Très tard. Trop tard.
Il avait dû passer du temps à boire. Mais le boulot était fait comme promis.
*
Monseigneur Laroque avait mandaté le clerc pour mener l’enquête.
Le tableau l’obsédait.
Il devait s’avouer qu’il n’avait pas été tout à fait honnête avec le courtier. Une facture religieuse était probable et la surveillance des défroqués par le diocèse nullement aussi resserrée qu’il ne l’avait avancé.
De plus, ce tableau, il l’avait déjà vu. Il en était certain.
Mais où ?
Il plongea mentalement dans son passé pour retracer son parcours ascensionnel.
Enfant de chœur à Saint-Denis dans l’ombre d’un jeune oncle à la ferveur incandescente ; le Collège des Frères à Saint-Pierre – la meilleure institution de l’Île, dont il était sorti premier de sa promotion – le séminaire aux Saintes pour lequel il avait pour la première fois emprunté le bac menant au Continent, puis fait le reste du chemin sur le dos d’un âne de trait prêté par son père avant d’entrer dans la ville bénie, juché comme le Christ sur une vulgaire monture, mais sans être accueilli par les rameaux, vite remplacés par les verges de l’autoflagellation ; puis cette propulsion dans la paroisse d’Angoulême où la brillante intransigeance de ses sermons avait attiré les foules…
Angoulême, Limoges, Niort, Poitiers… Il avait gravi les échelons un par un, grâce à sa foi inébranlable, ses facultés rhétoriques, un art consommé de la dialectique très apprécié par ses supérieurs… et peut-être un peu par ruse.
Où ? Il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus.
Pourtant, son cerveau lui dictait qu’il fallait chercher dans les origines les plus lointaines.
Peut-être un épisode du Collège où il avait développé son goût pour l’art religieux en même temps qu’il se délestait des derniers lambeaux de patois local émaillant ses dissertations.
Peut-être à la suite de son oncle, lors de l’extrême-onction d’une de ces silhouettes grises et usées avant l’âge que la misère, la famine ou la maladie emportait trop tôt.
Peut-être dans l’une de ces maisons domaniales où l’on faisait, à l’époque – en sus du pineau qui garantissait une fortune bien assise sur le dos de travailleurs noyant leur servitude, à peine payée, dans l’alcool – l’une de ces propriétés viticoles, donc, où l’on faisait encore dire des messes pour l’âme des défunts.
L’Archevêque soupira en retournant à sa camomille qu’il brassait mélancoliquement d’une petite cuillère en argent, distrait de sa méditation par le délicat tintement de porcelaine qui commençait à agacer ses pensées.
Jalabert se révélait fine mouche quand il s’y autorisait. Il saurait remonter le filon depuis Angoulême.
*
Les affaires avaient été bonnes ce matin et, toute guillerette, Jéromine resserra son chignon sur sa nuque avant d’enfiler ses caoutchoucs, puis une ample vareuse bleue où elle glisserait dans les larges poches les précieux outils qui permettaient d’agrémenter l’ordinaire.
Ses doigts fatigués lui donnaient du fil à retordre et des mèches argentées de sa lourde chevelure autrefois de jais s’échappaient des épingles qui retenaient la résille, sans considération pour son application. Tant pis. Chaque dimanche, elle lavait soigneusement ses longs cheveux d’argent pour aller à l’église et pas question de rater le chignon… mais là, à quoi bon ? Il ne s’agissait que d’une récolte de coques et de palourdes en fin d’après-midi, à marée descendante, lorsque le soleil tombant allié à un vent de mer aigrelet aurait fait fuir les vacanciers de la plage. Elle s’y prenait assez tôt, car le trajet pour se rendre à la Boirie semblait avoir augmenté d’autant que sa foulée autrefois élastique se trouvait réduite par l’âge.
Elle boucla sa porte dont la lasure d’un turquoise délavé s’écaillait. Elle enfila ensuite la grosse clé un peu rouillée dans la poche centrale du vêtement. Après avoir saisi l’anse d’un seau où étaient remisées la griffe, la tortue et la petite pelle biseautée, elle en retira les outils dont elle garnit ses poches. Puis elle traversa la cour envahie par les gerbes d’osiers, le récipient vide à son bras, repoussant du pied les poules qui le pensaient empli de grain. Elle pesta contre le portail envahi par les roses trémières qui peina à s’ouvrir en grinçant.
Elle parvint enfin à petits pas menus auprès du nouveau port où les anciens chalutiers avaient disparu au profit des bateaux de plaisance – la pêche était maintenant un sport de touristes, puis s’engagea sur la droite dans une sente sablonneuse qui la mènerait aux fonds vaseux de la Boirie. Ces jours de pleine lune voyaient les eaux se retirer très loin. C’étaient les meilleures conditions pour la récolte.
Tandis qu’elle se mettait à l’ouvrage, le soleil baissant à l’horizon caressa de tons orangés sa silhouette un peu torse qui se courbait pour fouailler la lise anthracite avec une agilité dénotant l’habitude.
Son œil exercé repérait avec une acuité étonnante pour sa vue fatiguée les imperceptibles monticules qu’on aurait pu croire modelés par l’onde : quelque chose dans la nuance des tons de gris, une légère variation dans la texture du sable, et surtout le minuscule orifice qui signalait la présence du coquillage. Elle s’approchait d’un pas léger malgré ses rhumatismes – fluette comme elle était, ce n’était pas si difficile – et, cassée en deux, plantait la lame biseautée selon un angle sûr pour extirper d’un coup de poignet la coquille striée. Parfois, la bête s’enfonçait assez vite et elle devait user de la griffe pour la retenir.
Ces gestes ancestraux lui avaient été transmis par son père qui les avait appris lui-même du grand-père. Ils s’exécutaient de génération en génération selon un automatisme bien huilé permettant à son esprit de vaguer dans les souvenirs.
Son père…
Qui les avait tous menés à la baguette, ce qui n’était pas difficile quand on était dans l’osier !
Qui fut effaré de la découvrir à sa naissance : petite chose contrefaite, née prématurément, pour qui la sage-femme n’avait prédit que quelques jours de survie… et dont la venue avait coûté à la mère le prix du dernier soupir.
Elle s’était accrochée à cette vie qu’il avait couvée d’un amour exclusif, lui épargnant les verges qui s’abattaient si facilement sur le dos de la fratrie.
Il lui avait tout appris, même la lecture et le calcul, car elle était trop fragile pour se rendre à l’école du village – c’est du moins ce qui se disait. Il lui avait montré comment les fruits de mer pouvaient nourrir en période de disette – encore plus nutritifs crus – l’avait poussée aux bains de mer quotidiens – qui fortifiaient. Oh ! Pour ça, il n’avait pas été le seul à l’encourager… Il avait guidé ses doigts fins d’antan dans l’apprentissage de la vannerie où elle avait vite excellé.
Le père l’avait protégée contre vents et marées, lui avait tout donné… lui avait tout pris.
Parce que les gens de la terre ne se mêlaient pas aux gens de la mer…
Parce que c’était la tradition – une tradition garantissant les nombreuses tares de consanguinité en l’île.
Et peut-être parce qu’il voulait la garder pour lui.
Oh ! il l’aimait… mais combien un amour dévorant peut devenir destructeur !
Elle avait toutefois éprouvé pour lui une tendresse infinie et c’était avec un réel chagrin qu’elle avait fermé les yeux du vieillard qui avait vu sa femme s’éteindre de suites de couches, puis supporté la disparition de trois solides fils qui avaient échappé au blocus de l’île par les Boches. L’aîné avait succombé aux tortures infligées à Rochefort après avoir été pincé pour actes de résistance, le second avait été porté disparu du côté des Pyrénées, le benjamin avait été disséminé dans la boue d’un champ de bataille de l’Est par un obus du Lourd Gustav.
Il ne lui était plus resté que la douleur, au père.
Et elle.
La cadette.
L’infirme.
*
Le fichier des personnes disparues ne donnait rien et Moreau se démenait pour trouver des témoins en ratissant large du côté des fêtards qui multipliaient les rentrées tardives en cette saison.
Pour une fois, elle appréciait sa pugnacité. Le gars ne lâchait pas le morceau et sillonnait systématiquement les campements et les bars. Le soir venu pourrait amener de précieux indices. Heureusement, la plupart des communes avaient organisé le feu d’artifice le jeudi 13 juillet pour lancer le week-end férié prolongé autour de la fête nationale. Retracer le parcours d’une jeune beauté sur la soirée plus que frisquette du lendemain s’en trouverait facilité, les fêtards de la veille s’étant probablement calfeutrés.
Vu l’absence d’identité, elle rédigea un premier jet du rapport initial en nommant l’inconnue X. Puis elle se ravisa, déchira le papier et plus ou moins inconsciemment, rectifia mentalement le nom en 1-X : son premier cas d’envergure sur l’île. Après quelques gribouillages sur un brouillon, elle parvint à une formulation qui lui sembla convenir à la situation. Nom de code : Onyx.
Un prénom semi-précieux qui lui sembla convenir.
Bon Dieu !
One-X…
Comme si un pressentiment l’avait traversée.
Comme si ce quelque chose qui la tracassait depuis l’observation de la scène lui dictait qu’il ne s’agissait que d’une première découverte macabre.
*
Un vacancier souhaitant immortaliser les teintes mordorées du couchant fut stupéfait de voir une petite vieille se défaire des multiples strates vestimentaires informes qui l’enveloppaient avant de se glisser nue dans le clapotis de l’eau remontant vers la rive… Elle avait laissé son seau sur le sable tandis qu’elle se coulait dans l’onde fraîche et peu profonde, son chignon se défaisant en mèches d’argent qui suivaient les vaguelettes comme des filaments de méduse.
Il détourna le regard, se morigénant d’avoir pu s’attarder à l’observation d’une ancêtre au ventre creux et aux seins affaissés qui se consacrait peut-être à un rite local et se concentra sur l’embrasement d’or, de cuivre et de platine, souligné par l’émergence des murets d’anciennes pêcheries qui traçaient des demi-cercles d’obsidienne sur le miroir changeant. Les nuages aux rondeurs de moutons se muaient en dragons cracheurs de feu puis se disloquaient en petits kayaks pervenche voguant sur un ciel de lave encore incandescente.
Il tira des clichés en rafale, subjugué par le panorama mouvant et grandiose.
Lorsqu’il se retourna, le seau avait disparu.
La femme aussi.
*
Il avait osé y retourner, à pas de loup, enfreignant encore le tabou.
La clé qu’il identifiait maintenant parfaitement avait crissé dans la serrure et les relents de térébenthine avaient à nouveau agressé ses narines.
Il y revenait comme pour exécuter un devoir qui s’esquissait confusément dans son esprit.
Son legs. Son héritage.
Il laissa vaguer ses yeux dans la lueur tremblotante du falot jusqu’à ce que sa main dicte l’impératif.
Ce serait celui-ci.
Il prit l’œuvre de ses mains puissantes avec toute la délicatesse dont il aurait fait preuve pour une relique.
Puis, comme l’autre soir, attablé au meuble de bois brut, les mots se saisirent de lui.
L’écriture s’écoula automatique sur les pages fatiguées. Elle dessinait son chemin par touches heurtées, comme la spatule du peintre se précipite, s’interrompt, puis s’élance guidée par les à-coups de l’inspiration.
Quand cela fut fini, il se sentit vide.
Il devait réparer le moteur de la barge et se dirigea à pas de somnambule vers le débarcadère branlant d’où le plat esquif toussait depuis trop longtemps.
*
Les derniers lambeaux de brume poussés par un vent matinal aigrelet apportaient avec l’air iodé un léger relent de putréfaction tandis que Jalabert arpentait le quai de la Tremblade.
Pour le jeune clerc, sa mission inattendue prenait un parfum de vacances…
Le commissaire-priseur d’Angoulême l’avait orienté vers cette petite bourgade appréciée des touristes et il était convaincu de se fondre dans le décor.
Il avait troqué sa toge de fonction contre un pantalon de toile claire et un polo marine rayé, ses sandales contre des mocassins de chevreau et avait dissimulé sa tonsure sous une casquette de golf à carreaux. Du coup, il ressemblait à ce qu’il était vraiment : un jeune homme de bonne famille de 23 ans, ouvert à la vie, qui rêvait de grands espaces, d’aventures et de découvertes.
Tout en suivant le quai pittoresque de la Tremblade où il avait pris rendez-vous avec l’antiquaire conseillé, il notait au passage les pancartes vantant les éclades de moules qu’il se promettait de déguster et mûrissait des projets d’avenir…
Son engagement auprès de Monseigneur avait été un habile coup politique de sa famille pour conserver un œil dans les affaires de l’archevêché, mais il n’avait nullement l’intention de s’y éterniser… mais si, dans la foulée, cela pouvait propulser une carrière qu’il peinait à envisager dans les ordres, cette ultime concession au mandat préfectoral de son père s’avérerait, finalement, peut-être utile.
Depuis le séminaire et ce statut spécial de clerc auprès de sa Seigneurie, il hésitait quant à la direction qu’il donnerait à sa carrière. Là, aux portes de l’Atlantique, il se rêvait dans le commerce d’ébène et d’ivoire sur la Côte du même nom – un statut de missionnaire pourrait sans doute s’avérer utile – ou encore dans l’un des comptoirs des Indes, à négocier des épices précieuses sous le couvert d’une quelconque protection papale. Sur ce quai émaillé de cahutes multicolores s’échelonnant le long du canal de déchargement, fouetté par le vent du large et les embruns chargés d’iode, il se voyait prendre la mer et affronter des ouragans.
Jalabert, grisé par les rafales chargées de liberté, s’autorisait à affabuler, bien conscient toutefois qu’il était né un siècle trop tard pour ce genre de destin. C’est pourquoi travailler pour les arts et la culture auprès de sa Seigneurie lui semblait entrouvrir une porte sur l’océan des possibles dans un curriculum d’apparence étriquée. L’art religieux en général offrait des opportunités financières en pleine ascension ces derniers temps et certaines œuvres pouvaient atteindre des montants impies au regard du sujet – la Charité de Saint-Martin, la Charité romaine, le Christ distribuant le pain… – on n’était pas si loin des restos du cœur, mais sur toile ou retable, cela se monnayait ! Grand rêveur, certes, mais avec les pieds sur terre : de nos temps, il fallait savoir rentabiliser !
Sur cette réflexion profonde, quoique manquant de pieuse modestie, Jalabert parvint devant l’échoppe de l’antiquaire – la seule digne d’intérêt dans cette petite bourgade. Il survola les pièces de ce qu’on aurait pu désigner comme un entrepôt, bien décidé à exercer des facultés qu’il sentait sourdre en lui : l’œil de l’expert… et les dents du requin. Sa dentition de prédateur aux crocs aiguisés s’émoussa d’un coup lorsqu’une jeune femme au pas alerte le devança dans la négociation pour une statue qu’il avait repérée de loin : une Madone à l’Enfant… sans l’enfant !
Certes, ce n’était pas tout à fait dans son mandat – il devait se concentrer sur des œuvres picturales, mais celle-ci l’avait interpelé à cause des traces de peinture, de la thématique évidemment en lien avec sa mission et d’un regard vide, terrifiant même, qui n’était pas sans évoquer celui de la Madone au sein nu.
Lorsqu’il s’approcha, la belle entamait déjà d’âpres pourparlers avec le vieil homme qui semblait avoir de la peine à se défaire de la sculpture vermoulue.
Il tenta de s’immiscer dans la discussion, l’air de rien, en amateur éclairé qui pourrait apporter son soutien, voire l’emporter. C’est là que la fille lui décocha un de ces regards qui vous tuent d’une flèche verte dont le poison reste encore inconnu à nos jours. Elle réduisit en un clin d’œil toute velléité d’intercession du novice à néant, amortissant d’un coup tout le mordant de la présumée terreur des mers pour le muer en bêlement d’agneau vagissant.
Elle emporta la mise haut la main.
Mais il avait peut-être glané un indice : l’Abbaye de Sablonceaux.
Elle s’appelait Gabrielle de la Motte Foucauld.
Gabrielle.
Un archange !
Pour faire bonne figure, il s’était rabattu sur une petite marine, curieusement peinte sur bois, avec une noyée religieusement déposée par les flots sur la grève, ses cheveux disposés en étoile suggérant une auréole autour d’un visage divin. Il fut sans doute le seul à y voir une connotation mystique.
*
L’aigre sonnerie du vieil appareil en ébonite tira une Camille agacée du fastidieux fichier des personnes disparues pour laisser place à la logorrhée de Moreau :
– Commissaire ? Je crois que j’ai un filon. Des parents qui se renseignaient auprès de la réception du camping municipal. Se sont pas inquiétés d’abord. S’étaient habitués à ce que leur fille se fasse la belle le soir pour retrouver les copains sur la jetée. Et puis cette jeunesse, ça dort jusqu’à pas d’heure, vous connaissez…
Non, elle ne connaissait pas. Du plus loin qu’elle se souvienne, Camille avait toujours été très matinale. Bon Dieu ! L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt, les mauvais dormeurs font les mauvais coucheurs, ne repousse jamais au lendemain ce que tu peux faire le jour même… Elle incarnait l’exemple des maximes qu’on inculquait depuis des temps immémoriaux dans les classes de sa Bourgogne natale et n’avait jamais dérogé à cette droiture dont elle était profondément imprégnée.
– … alors ils ont secoué la tente seulement en début d’après-midi, continua Moreau sur sa lancée, et n’ont osé l’ouvrir que parce que personne n’avait grogné là-dedans. Vous savez, tout juste majeure… si jamais il y avait eu un Jules…
– Quelque chose de tangible, à part ça ? le coupa-t-elle.
– Des polaroids de vacances tirées avec un instamatic dernier cri. Ça pourrait correspondre au signalement. Les parents confirment. Par contre, les habits… connaissent pas.
Là, ça devenait intéressant. Moreau venait par inadvertance de mettre le doigt sur l’un des éléments qui la chiffonnaient. Une jeunesse fringuée comme ça pour sortir… ça ne collait pas avec la tendance actuelle des virées nocturnes entre potes. Même sur un bateau… Surtout sur un bateau. Elle en avait assez arrêté en état d’ivresse dans les environs des ports pour le savoir. Shorts tellement mini qu’ils peinaient à couvrir les fesses, décolletés ravageurs ouvrant sur des balconnets débordants de seins plus que suggérés, nombrils à l’air, parfois ornés d’un piercing : elle se faisait une idée assez précise de la panoplie de charme d’une bimbo proche de la vingtaine qui embarquait pour une soirée festive dans cette fin des années quatre-vingts.
C’est pourquoi son sixième sens lui dicta très vite d’intervenir en personne. Le municipal, emplacement 295.
– J’arrive ! Bon Dieu !
*
Il avait lancé quelques-uns de ses contacts sur la piste du tableau en Charente-Poitou, avec pour mandat d’acquérir toute toile ou peinture dans lesquelles on pouvait ressentir une foi profonde, un fondement religieux, une vénération sans bornes… Les gars – il utilisait toujours ce terme, même si ses émissaires comportaient bien des femmes – avaient écumé les antiquaires, les ventes aux enchères et même les marchés artisanaux.
Du coup, Étienne se retrouvait propriétaire d’un monceau de croûtes de tous genres qu’il aurait de la peine à écouler. Il déballait ses livraisons hétéroclites en tentant d’y mettre de l’ordre pour procéder à un tri permettant une analyse plus approfondie. En ce moment précis, il était en train de batailler contre un coffre de bois cloué qui ressemblait plus à un cageot qu’à une malle préservant des œuvres de qualité. Enfin le couvercle céda. Enfouie dans la paille, il découvrit… une statue ! Qui avait bien pu lui envoyer une statue ?
Il comprit pourquoi lorsqu’il l’eut extraite de sa gangue.
Il s’agissait d’une très belle Vierge à l’Enfant sculptée dans un bois noble malheureusement un peu vermoulu et sur laquelle on pouvait déceler des traces de peinture. Son regard vide couvant le Fils de Dieu vous filait des frissons dans le dos. Sauf qu’il n’y avait pas de Divin Enfant. Ni d’yeux. Ses bras de proportion légèrement inégale – ou était-ce dû à la position ? – s’arrondissaient en berceau sur le néant.
Le courtier déchiffra les pattes de mouche de la notice accrochée au cou de la Sainte comme une pancarte d’infamie.
C’était de Gabrielle, une jeune très prometteuse, mais à la graphie détestable.
L’abbaye de Sablonceaux avait dû s’en défaire peu après la guerre, parce que les Allemands – ou des pillards profitant de l’évacuation avant les troupes qui raflaient tout sur leur passage – lui avaient arraché ses yeux de pierre précieuse. L’objet défiguré avait échoué chez un antiquaire de la Tremblade, car l’absence de regard effarouchait les fidèles. Elle y moisissait depuis, mais le Père Abbé avait certifié la provenance de la statue en l’identifiant sur une ancienne photo de la nef où sa niche restait vide depuis.
Ce n’était pas si incohérent, somme toute.
Une restauration habile lui permettrait d’en tirer une petite fortune. Peut-être même pourrait-il la refourguer à l’Abbaye…
Il s’attaqua aux autres envois : des Vierges, des Sacré-Cœur, des Apôtres ; des crucifixions, des déluges, des martyrs ; des pans de retables ou de triptyques ; des ex-voto. Sur toile ou bois, les peintures s’entremêlaient, naviguant de la facture évidemment religieuse aux reprises néoclassiques, en passant par paganisme et amateurisme… Décidément, cette province regorgeait de dévots… de bigots, de… il ne savait pas trop – l’idée même d’une ferveur sincère pour autre chose que l’art ne parvenait pas à l’effleurer.
Dans cet embrouillamini de bondieuseries, il passa totalement à côté d’une petite marine qu’il estima hors-sujet et écarta d’office, ne l’ayant que distraitement survolée.
*
Tout le monde l’appelait Milosz, ce qui était parfaitement normal puisque ses géniteurs n’avaient pas trouvé mieux que de lui attribuer à sa naissance un prénom identique à son patronyme. Certaines mauvaises langues insinuaient même qu’il s’agissait du seul mot qu’ils savaient écrire…
Par conséquent, les gens hésitant entre le Milosz « tu » et le Milosz « vous » s’adressaient à lui la plupart du temps de façon impersonnelle, comme s’il était invisible.
Il faudrait que…
Ce serait bien de…
Il est nécessaire de…
On doit…
« Yaka, ifo… » : le refrain accompagnant les vœux express de tous ses commanditaires.
Ou encore des formes passives, comme s’il n’avait rien à voir là-dedans :
Le corps devrait être…
Les conclusions sont attendues…
La dépouille sera confiée…
Personne n’aurait eu l’idée de l’appeler tout simplement Docteur. Parce qu’un docteur, dans l’esprit des gens, ça soigne. Alors que lui… il tranchait, trépanait, écervelait, éviscérait, sectionnait, disséquait, analysait, recousait, puis recommençait… Avec toujours, inéluctablement, un décès à l’origine comme à la clé.
C’est donc avec empressement qu’il reçut en fin de garde du samedi l’appel du commissaire Solomon – elle insistait toujours pour l’emploi du masculin. Cette femme au rire chevalin avait tranché une fois pour toutes dans un hennissement pour le « Docteur Milosz, vous… » et avait gagné ainsi sa sympathie et son admiration.
Même s’il ne l’avait encore jamais rencontrée.
Et même si elle n’était pas du coin.
Milosz Milosz se considérait de fait non seulement comme un vrai Docteur, mais encore comme un Rochelais pure souche, malgré son ascendance hongroise trahie par des cheveux corbeau tranchant sur la pâleur olivâtre de son teint. Il n’aurait pu dire exactement depuis quand ses aïeuls hantaient le logement sur arcade qui donnait sur l’une des rues pavées du centre historique, non loin de la Tour de la Grosse Horloge. Ils étaient tous protestants de génération en génération et c’était peut-être la raison pour laquelle ses ancêtres avaient émigré cinq siècles plus tôt dans l’un des derniers bastions résistant à la Saint Barthélémy, fuyant la Hongrie ultra-catholique du Saint-Empire romain germanique. Il était le dernier porteur du nom et, n’étant pas doué pour les relations sentimentales, la lignée s’éteindrait probablement après lui.
Le légiste se précipita donc vers le téléphone pour honorer cette amitié en ligne, certes récente, mais à laquelle il tenait. Il regrettait déjà de ne pouvoir produire que des conclusions intermédiaires, suite à une autopsie jugée prioritaire dès réception du corps. La fermeture des laboratoires durant les fériés du 14 juillet qui s’étalaient cette année du 13 au 16 retarderait les conclusions définitives.
– Docteur Milosz Milosz à l’appareil !
– Docteur Milosz, vous avez du nouveau ? claironna la voix sonore de Camille.
– Pas grand-chose, mais je peux vous assurer qu’il ne s’agit pas d’une noyade. Pas d’eau dans les poumons. Elle n’a pas dû tremper longtemps, d’après l’élasticité de l’épiderme. La rigidité peu avancée indiquerait un décès entre 3 heures et 5 heures du matin.
– Sévices sexuels ?
– Aucune trace, pas de rapports physiques.
– Bon Dieu ! Taux d’alcoolémie ?
– Néant.
C’était la seule analyse qu’il pouvait effectuer dans son propre labo.
– Bon Dieu ! Et alors ?
– Peut-être le coup du lapin. Je dois encore vérifier s’il y a section de la moelle épinière. L’angle de la nuque me semble révélateur. Ça pourrait être un accident de hors-bord, ou encore plus de scooter des mers. Ce ne serait pas la première fois.
– Bon D… Et le bras ?
– Quoi le bras ?… Oh !… Rien de particulier. Épaule déboîtée. Cela pourrait confirmer l’hypothèse de l’accident.
Le téléphone s’acheva sur un ultime blasphème qu’il pardonna au vu des salutations d’usage de Camille.
Dans les formes.
*
Il avait eu toutes les peines du monde à nettoyer ses ongles et maintenant la cheffe lui râpait sur le paletot à cause de son léger retard.
Il avait œuvré une bonne partie de la nuit et ses paupières s’alourdissaient sous la monotonie de la tâche.
Peu importe, il savait travailler vite et bien et les clients auraient leur compte de plateaux d’huîtres, langoustines, bouquets, bulots, tourteaux et autres mannes de l’océan. Pour lui, la vraie richesse, c’étaient les fines de claire, ces huîtres si délicates : une chair grise offrant des reflets verdâtres ; une saveur iodée faisant ressortir en fin de bouche quelque chose de tendre, de rond et de presque sucré qui évoquait de loin le caramel au beurre salé.
En les ouvrant, il s’extasiait toujours sur cette délicate frange de cils noirs qui se découpait sur la perfection de nacre et se rétracterait dans un battement imperceptible à la première goutte de citron.
En dehors, c’était rugueux, ordinaire et laid. Dedans, c’était un trésor.
Un peu comme lui.
Et il fallait de la précision et de la persévérance pour trouver le trésor.
*
Elle était retournée à la plage pour chercher un second seau d’eau de mer.
Et observer le rituel.
Un gusse attardé tirait en rafale des clichés du coucher de soleil, mais elle s’en fichait. Elle s’était délestée de ses défroques en moins de deux pour s’allonger dans l’eau remontante, léchée de vaguelettes fraîches et piquantes tandis que le sable se creusait sous elle dans un mouvement de succion massant agréablement son dos. Lorsque sa chevelure défaite commença à flotter autour d’elle, elle comprit qu’il était temps. Le type devait en être à sa deuxième bobine, mais ne regardait toujours pas dans sa direction, subjugué par les variations du ciel accompagnant les reflets du soleil couchant. Elle endossa rapidement ses frusques, remplit d’une nouvelle eau le seau préalablement vidé, puis s’éclipsa à petits pas.
Les coquillages, ça devait dégorger deux fois, comme disait son père.
Du coup, ils resteraient la nuit bien au frais sous l’évier de pierre, dans l’eau claire. Elle les cuisinerait ce dimanche, après la messe. Elle salivait déjà à l’idée de cette gourmandise qu’elle s’autorisait une fois par semaine. Deux, parfois, quand les marées étaient favorables.
Pour ce soir, elle composa en vitesse une soupe avec les légumes qui lui restaient : quelques patates un peu flétries, des carottes des sablons avec bien sûr les fanes hachées tout fin – on ne devait jamais jeter la verdure – un poireau, une branche de céleri et deux beaux oignons nouveaux. Elle laissa mijoter le tout une bonne heure dans une eau parfumée avec des branchettes de thym et quelques feuilles de laurier rassemblées en bouquet par une ficelle, une couenne de lard et une bonne cuillerée de gros sel local qui fondit en dégageant des senteurs marines. Elle écrasa les morceaux de pomme de terre pour donner un peu de consistance, puis dressa la soupière au milieu de la table branlante. Le potage un peu clairet fumaillait encore lorsqu’elle s’en servit une large bolée à l’aide d’une louche en fer-blanc cabossée. Elle avait faim. Elle s’apprêtait à tremper un quignon de pain sec dans le bol fumant quand elle se ravisa : ce soir, elle ferait chabrot. Elle l’avait bien mérité !
Elle se hissa difficilement de sa chaise cannée qui avait vu de meilleurs jours et chercha la bouteille à pas mesurés. Son dos la faisait souffrir, malgré la baignade. C’était la rançon de sa pêche miraculeuse – une légère punition en regard du futur péché de gourmandise.
Revenue à table, elle versa une large rasade de rouge dans le bol, puis trancha le quignon en petits cubes qui s’imprégnèrent de la soupe clairette. Le breuvage ainsi agrémenté s’épaissit en potée, la mie se liquéfiant en une sorte de brouet brunâtre et odorant.
Jéromine mâchonna les croûtes amollies avec les restes de sa dentition tout en tenant une conversation muette avec le mur, fixant un rectangle un peu plus clair, même pas visible à la lueur de la bougie pour sa vue déclinante : un vestige de quelque chose qui avait été là, appartenant au passé, à un temps reculé où l’on aurait encore pu espérer une alliance entre les gens de terre et les gens de mer, et qu’elle avait dû céder à regret pour payer l’enterrement du père.
À cette évocation, son regard se mêla d’humidité, brouillant de nostalgie ce qu’elle ne pouvait plus voir.
Elle ferma un instant ses yeux brûlés par l’éclat de cette fenêtre invisible, puis, son fricot terminé, décida qu’il était temps pour elle de rejoindre sa paillasse.
Elle rinça le bol et la cuillère dans l’évier de granit – le couteau essuyé sur son tablier restait toujours sur la table – rangea soigneusement le vin dans le vaisselier vermoulu et disparut à tâtons dans l’obscurité de sa chambre après avoir soufflé la bougie.
Dehors, des langues de brume rampaient sur la grève pour noyer la lune et un petit crachin insidieux s’était mis à tomber lorsqu’elle ferma les volets, étouffant le halo puissant du phare de Chassiron qui se synchronisait à celui d’Antioche pour écarter d’alertes lumineuses intermittentes les navires approchant les falaises et les hauts-fonds.
Elle frissonna en refermant les battants et rejoignit sa couche en aveugle.
*
Je sue sang et eau.
Mon corps n’est plus que l’arête dorsale de moi-même.
Je me liquéfie.
La tête plongée dans son propre bocal et les oreilles flottant en nageoires dans un battement de plus en plus lent, de plus en plus sourd, je dois ressembler à un cauchemar de poisson rouge un soir de pleine lune.
Les nerfs se détendent peu à peu, lâchent en ruptures molles, comme les algues qui ont retenu trop longtemps l’épave.
Le regard glauque se trouble d’une buée opacifiée derrière la vase des paupières où s’égarent encore quelques étoiles fluorescentes comme des filaments de méduses.
Un souffle ténu engendre une risée à peine perceptible en surface, comme un frisson sur une chair d’albâtre, puis meurt dans le siphon d’une écluse régulant le trop-plein des eaux.
La chute dégurgite sa cascade bouillonnante comme un robinet en rut, induisant une lame de fond mêlant ses tourbillons aux volcaniques fumeroles carmines de mes veines.
Une falaise d’émail au loin, tranchant sur les flots empourprés de mon coucher de soleil.
*
Elle s’appelait Coline Dubois. Ce que les parents peuvent être cons quand ils se croient originaux !
Moreau lui lança un regard hébété.
– Co-line ! Une colline, au milieu des champs, mima-t-elle d’un geste approximatif de la main… et qu’est-ce qu’il y a sur la colline ? Du bois ! – nouveaux gestes qui auraient pu faire penser qu’elle plumait un canard.
Devant les yeux écarquillés de l’adjoint, le commissaire Solomon tenta une analogie :
– C’est un peu comme si on nommait quelqu’un Griotte de la Cerisaie, ou Pomme Grafenstein !
Sur l’expression encore plus perplexe de l’adjoint, elle abandonna. Ils n’avaient de fait pas les mêmes références. Lui était du coin et ne devait même pas savoir à quoi ressemblait une colline, mais peut-être une cerisaie…
– Bref. Transmettez au docteur Milosz l’identité d’Onyx.
– C’est encore une analogie ?
– Non, ça c’est le surnom que JE lui ai donné avant de connaître son identité.
Moreau pouvait parfois avoir des fulgurances remarquables, mais en ce moment, elle le trouvait particulièrement obtus.
Pourtant, il s’était très bien débrouillé pour trouver rapidement la famille et le nom de la disparue. Il avait même reconstruit une partie de son parcours en début de soirée, mais en avait perdu la trace autour de 22 heures 30, puis retrouvé un bout de piste vers une heure du matin, à peu près l’heure où les parents avaient cru entendre la glissière de la tente. Ils avaient pensé qu’elle était rentrée : elle était ressortie. Après, ils avaient dormi… Vous comprenez, nous… c’est les vacances, alors l’apéro… Ils fondaient en larmes tous les deux mots et il s’était avéré pénible d’obtenir leurs données d’état civil et leur domicile officiel.
Elle avait dû leur arracher les précieux renseignements vestimentaires qui confirmèrent ce qui l’avait troublée. La môme était plutôt short-baskets-perfecto, avec une variante bottines ou cuissardes suivant le froid ou la saison ; un style plutôt rock, si l’on veut. La mère s’occupant encore des lessives fut catégorique ; sa fille ne mettrait pas – n’aurait pas mis – une jupe longue même une arme braquée sur la tempe.
Un rapide coup d’œil sur la garde-robe entassée sous tente confirma ses dires : les vêtements n’appartenaient certainement pas à la victime.
Il fut encore plus pénible de leur intimer de joindre le légiste à La Rochelle pour l’identification formelle : l’injonction réactiva des torrents de larmes.
Ils ne comprenaient pas pourquoi… Ils l’avaient reconnue sur la photo… Heureusement, Moreau avait eu la délicatesse de masquer les orbites vides par une prouesse technologique dont Camille se savait incapable. Sur le cliché, on aurait pu croire que la fille portait des lunettes… de brume.
Vous savez, nous… les hôpitaux, c’est pas notre truc…
Reniflements pénibles et larmoiements.
C’est comme quand la grand-mère…
Sanglots.
Alors vous comprenez…
Voix étranglée.
Malgré tout le tact qui s’imposait dans de telles situations, le commissaire Solomon avait rugi un « Bon Dieu, c’est votre fille et c’est la loi ! » qui avait coupé le fil de leurs lamentations.
Elle ne se sentait pas du tout disposée à la compréhension. Elle ne parvenait pas à saisir ce type d’éducation permissive qui ouvrait toutes les portes d’un coup, à peine 18 ans sonnés, à des jeunes qui venaient tout juste de lâcher le biberon, bien incapables pour la plupart de continuer à avancer dans la vie sans la béquille financière des parents. Des bébés ! Qui titubaient encore en tout début de leur curriculum et à qui on donnait carte blanche.
Pour sortir hors de toute décence horaire.
Pour faire le mur la nuit.
Pour s’envoyer en l’air avec le premier venu.
Pour se faire rafler par le premier sadique qui en veut à la prunelle de vos yeux…
Et après, on n’a plus que les larmes.
Les jérémiades insupportaient Camille qui éprouvait de la difficulté à compatir à la peine de géniteurs confondant à son sens insouciance estivale et négligence parentale.
Du coup, elle masqua son irritation montante sous un professionnalisme sec et prit congé des Dubois éplorés d’un ton un peu cassant, laissant le soin à Moreau de transmettre les données concrètes de façon plus diplomatique.
*
Quelque part près de Dolus, la très vindicative Radegonde Moreau incendiait sa bonne tandis que cette dernière décrochait en vitesse le linge mis à sécher sur les cordes tendues derrière la propriété. Une fine bruine avait déjà commencé à imprégner les draps et vêtements de Mademoiselle et cette dernière lui reprochait d’avoir égaré, voire gâché au repassage ou encore subtilisé quelques pièces – c’était selon le flot d’invectives qui la submergeait – auxquelles la très digne directrice du Cercle des Dames Patronnesses de Dolus – entendez par là les vieilles filles du cru – tenait particulièrement. Pensez donc !… cette délicieuse chemise de baptiste dont on pouvait boutonner le col pour aller à confesse… et puis la jupe, celle avec les petites perles ! Des beaux habits, très décents, qui valaient une fortune !
Sandrine se demanda sans doute ce que sa maîtresse pouvait bien confesser, à part son agressivité naturelle, sa méchanceté innée et son avarice – ou son goût pour des vêtements hors d’époque et de prix !
Pourtant, Radegonde n’avait pas toujours été comme ça.
D’abord
