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Sous le second Empire, François d'Haqueville, armateur à Granville, doit faire face à de graves difficultés financières face aux concurrents du Havre et à l'émergence de la marine à vapeur. Il met tous ses espoirs en son fils, Charles, pour qu'il vienne l'épauler afin de prendre plus tard sa succession, et en son frère Hippolyte, officier de la marine impériale. Charles, lui, est amoureux d'Eléonore et rêve de devenir un grand peintre. Pendant ce temps, Henri, le jeune frère de Charles, est tiraillé entre sa vocation religieuse et une certaine attirance pour un jeune garçon, fils d'amis de la famille. Et il y a la concurrence, celle de la famille Sartilly, dont se fait complice le secrétaire des Haqueville, Achille. Quel rôle joue la frivole Adélaïde ? Et de quel côté Hippolyte se rangera-t-il ? Une petite ville de province, des conventions sociales, des on-dit, une atmosphère balzacienne pour ce récit qui est né d'une histoire vraie.
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Seitenzahl: 252
Veröffentlichungsjahr: 2018
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Du même auteur, aux Éditions Books on Demand :
Un Hiver de Prudence
Le Jardin Clos
Agnès et Josette
L’Enfant Chouan
Souvenirs d’un amour (poésie)
Les personnages :
La famille d’Haqueville :
François d’Haqueville, magistrat de formation, a pris la suite de son père comme armateur à Granville.
Hippolyte d’Haqueville, frère cadet de François, officier de marine.
Sophie d’Haqueville, épouse de François.
Leurs enfants :
Charles, vingt-quatre ans, a quitté l’école Polytechnique pour entrer aux Beaux-arts.
Henri, son frère, dix-neuf ans, vient de terminer ses études secondaires, songe à devenir prêtre.
Monsieur J…, frère de Madame d’Haqueville, vit à Houlgate.
Hermine de Glatigny, cousine de Sophie d’Haqueville, célibataire.
La famille de l’Assardière :
Monsieur de l’Assardière, commandant de vaisseau, vogue vers les Indes.
Caroline de l’Assardière, son épouse, sœur de feu l’amiral Aimery Sartilly et d’Octave Sartilly, amie d’enfance de Sophie d’Haqueville.
Leurs enfants :
Pascal, dix-huit ans, camarade de classe d’Henri d’Haqueville.
Éléonore, dix-sept ans.
La famille Sartilly :
Adélaïde Sartilly, belle-sœur de Caroline de l’Assardière, veuve de l’officier de marine, Aimery Sartilly, vit au Manoir.
Octave Sartilly, frère de feu l’amiral Aimery Sartilly, veuf de la fille d’un armateur du Havre dont il a repris l’affaire.
Les enfants d’Adélaïde :
Corinne, seize ans.
Basile, quatorze ans.
Achille Vinay, secrétaire de Monsieur d’Haqueville, fils d’une domestique de la famille.
Léocadie, fille d’Achille Vinay, vingt ans, caissière chez François d’Haqueville.
CHAPITRE I : 1867
I.
II.
III.
IV.
CHAPITRE II : GRANVILLE
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
CHAPITRE III : « AUX PARCS DES BEAUX PAYS »
I.
II.
III.
IV.
V.
CHAPITRE IV : CIRCONSTANCES VILES
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
CHAPITRE V : LE COMMANDANT DES VAISSEAUX DE L’EMPEREUR
Le jour où il revint.
Jeux.
Choisir sa voie.
Alea jacta est.
CHAPITRE VI : « LES CHOSES LES PLUS SOUHAITEES… »
I.
II.
III.
IV.
CHAPITRE VII : LES LYS LES PLUS BEAUX.
Houlgate.
Terre-Neuve
CHAPITRE VIII : AMARA VALDE
I.
II.
III.
C’était maintenant à son cadet de terminer ses études et, revenant de Paris, Charles avait pu s’arrêter une journée à Avranches pour assister à la distribution des prix. Leur mère, un peu souffrante, n’avait pas cru prudent de faire, par cette chaleur, les sept lieues qui séparaient Granville d’Avranches. Il représentait la famille.
Tout ici lui rappelait le passé : ses études, brillantes, ses examens, sa préparation à l’École Polytechnique bientôt interrompue pour entrer aux Beaux-arts et suivre la carrière artistique où l’engageait son précoce talent.
Il se souvenait de ce jour, quelques années auparavant, un jour tout semblable, où il avait quitté le collège pour revenir à la maison paternelle, de sa joie d’avoir terminé ses études qui ne l’intéressaient que par la facilité avec laquelle il les menait, et de pouvoir, enfin, se consacrer librement à la peinture. Il se rappelait aussi l’étonnement de son père, l’armateur, de voir son fils aîné s’engager dans une carrière si différente de la sienne.
Il y avait cinq années de cela, cinq années durant lesquelles Charles d’Haqueville avait presque constamment vécu à Paris, très loin de l’atmosphère comme des préoccupations familiales. Riche, jeune, bien doué, il avait été choyé par les relations parisiennes, nombreuses, de son père. Quelques-unes de ses œuvres, exposées, avaient eu un réel succès. Il n’avait interrompu son séjour à Paris que pour passer un an en Italie compléter sa culture artistique. Tout cela lui semblait avoir été très court. Il avait vingt-quatre ans.
Au Supérieur qui l’accueillait chaleureusement après la distribution des prix, un peu surpris de son retour soudain, il devait expliquer :
— Moi non plus, je ne pensais pas rentrer si tôt. Je prépare une exposition pour septembre, mais mon père m’a écrit qu’il serait heureux de me voir revenir ; il veut, sans doute, savoir si je commence à être remarqué à Paris, connaître mes dernières œuvres et me décrire la marche de ses entreprises. Alors, je suis venu. Peut-être veut-il aussi me parler de l’avenir de mon frère, de sa carrière…
— Votre frère ? Je le regretterai comme je vous ai regretté. J’aurais aimé qu’il devînt prêtre… Si, poursuivit le Père, voyant l’étonnement de son ancien élève, l’appel du Christ à la perfection a trouvé un écho dans son âme, j’en suis persuadé ! Je le connais bien : aucun des succès, aucune des joies qu’il a pu avoir ne l’a grisé. Rien de ce qui est humain, déjà, ne peut le satisfaire ; Dieu seul le pourrait, mais votre frère ne s’en rend pas encore compte. La vie, hélas ! Le lui apprendra peut-être !
Charles sourit.
— Mon Père, elle ne semble pas en prendre le chemin. Laissons, en tous cas, à la Providence le soin de diriger ses pas et ne cherchons point à l’interpréter. Savez-vous à quoi je travaille actuellement, mon Père ? poursuivit-il, vite revenu à son sujet favori. À une reproduction de la « Vierge aux Rochers », de Léonard de Vinci. La toile est presque achevée, mais mon pinceau hésite à fixer les traits de la Vierge, aucun visage de femme n’a pu jusqu’ici évoquer pour moi la Madone… »
Les familles arrivaient pour saluer le Supérieur. Charles prit congé et alla retrouver son frère Henri qui bavardait avec un camarade qu’il reconnut être Pascal de l’Assardière.
Pascal ! C’était un homme maintenant. Haqueville se rappelait l’image qu’il en avait conservée depuis le temps où il terminait à Avranches sa préparation à l’École Polytechnique. Pascal, alors, était avec Henri en quatrième. C’était un enfant très joli, dont Charles avait souvent admiré la souplesse féline quand il jouait avec ardeur dans la cour de récréation ombragée de marronniers. Ils s’étaient parlé à peine deux ou trois fois.
Il y avait longtemps de cela, mais Haqueville s’apercevait qu’il n’avait pas oublié : il retrouvait, sans ne l’avoir jamais quitté ainsi, un vieil ami. Ils se serrèrent la main. Pascal devait, jusqu’à la berline qui était venue les chercher, accompagner les deux frères.
Henri et lui causaient avec animation, joyeux d’être ensemble et de la fin de leurs études qui allaient les séparer pourtant. Charles se demanda s’ils n’y pensaient pas ou si cela leur était indifférent. Lui se tourmentait de ce que ce court trajet était peut-être la dernière occasion de voir cet ancien ami : il l’aimait au passé, mais sa présence rendait vivantes ces heures d’hier qu’il avait crues si lointaines.
Avant de monter en voiture, il lui serra longuement la main, heureux de sentir dans les siens ces doigts qu’il avait tant aimé toucher autrefois.
— Sais-tu où Pascal va passer ses vacances cet été ? demanda-t-il à Henri dès qu’ils se furent installés dans la berline.
— Mais, à Granville. Son père, tu le sais peut-être, vient d’être nommée commandant du vaisseau L’Invincible et il est parti aux Indes, mais toute la famille Assardière est ici : sa mère, sa tante la veuve de l’Amiral Sartilly et, bien entendu, sa sœur Éléonore. Tu sais, elle est très jolie sa sœur, elle te plaira sûrement. »
Charles laissa son frère discourir sur les charmes de la jeune fille, il savait maintenant pourquoi Henri et son ami semblaient ne pas craindre de se quitter : c’était tout simplement parce qu’ils étaient sûrs de se revoir. Et lui aussi, Charles, l’était de revoir Pascal, tellement certain que cela lui devenait presque égal, il aimait surtout ce qui n’avait pas de lendemain. Très jolie, Éléonore ? Il se souvenait d’une petite fille accompagnant ses parents aux réceptions intimes chez l’armateur. Il n’avait jamais fait très attention à elle. Pascal, alors, l’eût intéressé davantage. Jolie ? Henri ne devait pas s’y connaître beaucoup. Ce ne serait pas encore elle qui l’inspirerait pour achever le regard de la Vierge !
Henri, tout au long du chemin, ne cessa de raconter les anecdotes amusantes de sa vie de pension, s’interrompant seulement pour faire admirer à son frère telle voiture que l’on croisait, tel cheval à l’allure fière ; il avait la passion des équipages.
Les pensées de Charles étaient ailleurs. Ce retour à la demeure familiale, les études finies, avait été le sien il y avait somme toute peu d’années. Il se rappelait son état d’esprit d’alors, sa joie qu’une époque de sa vie, dépendante, soit close, qu’il puisse enfin vivre un peu par lui-même, surtout peindre. Oh ! Son grand amour ! Créer quelque chose qui vienne de soi et qui vous dépasse, quelque chose que l’on porte en soi, informe encore, et que la main révèle non pas sans doute tel qu’il était idéalement conçu, mais comme le limite l’imperfection d’exister. Peindre, l’esprit plein de rêves magnifiques, de ceux-là qui vous viennent visiter lorsqu’on travaille et s’échappent soudain quand on aurait le loisir d’y rêver !
Charles avait retrouvé sa famille et sa maison, une demeure toute neuve que ses parents avaient fait construire, solide, en granit, à l’emplacement où aurait dû se développer le port de Granville si la Révolution de 1848 n’avait, en changeant les équipes gouvernementales, changé les projets des Travaux Publics et surtout leurs bénéficiaires. Une maison très moderne, immense, que l’on avait meublée de meubles nouveaux, reléguant les anciens au grenier à l’exception de quelques consoles, commodes et tables Louis XV et des portraits de famille qui avaient la permission de demeurer malgré le tort que causait leur élégance aux dernières créations du siècle de l’industrie.
— Que voulez-vous, avait à cette époque rétorqué François d’Haqueville à son beau-père, grand artiste bien que banquier et, de plus, homme de goût, qui lui reprochait de préférer la nouveauté à la beauté, — il faut vivre avec son temps ! Ces meubles que vous admirez en ont remplacé d’autres, eux aussi. Que serait-on devenu si, par respect de l’ancien, on était demeuré au mobilier rudimentaire du Moyen-âge ? Notre siècle, si merveilleux par ses industries, ne peut se contenter du cadre d’un autre âge. Vos fauteuils Louis XV sont beaux, sans doute, mais pour fumer une pipe, rien ne vaut une bergère Louis-Philippe. Ce n’est pas un musée chez moi, mais une maison où l’on vit. Je crois que mes meubles sont faits pour me servir plutôt que pour que je les admire. Un cheval n’est beau que s’il court bien ! »
C’était un réaliste que François d’Haqueville, un Normand de bonne race, fier et habile, tenace et souple, connaissant parfaitement son intérêt, mais capable, parfois, de l’oublier. Un grand capitaine d’industrie, un vrai marin aussi, aimant les navires qu’il armait comme un entraîneur ses poulains. Souvent, le soir, à son balcon, devant la mer profonde des soirs de tempête si fréquentes sur cette côte escarpée, il avait ressenti en lui une immense fierté d’être l’un de ceux qui permettent aux hommes de la dominer, de la faire servir, et, peut-être, le regret de n’être pas comme son frère, le capitaine de vaisseau, qui était, lui, un combattant dans cette grande lutte. Ses fils, peut-être ?...
Mais Charles et Henri ressemblaient, plus qu’à lui, à leur mère. Sophie d’Haqueville paraissait aussi menue, aussi délicate que son mari était grand, robuste et puissant. Elle s’était mariée à dix-sept ans. Pour François, c’était une enfant très douce qu’il aimait, qu’il protégeait, mais sur qui il eût jugé lâche de s’appuyer aux heures difficiles ; une amie très fidèle et très bonne, si confiante dans la vie qu’il ne se fût pas pardonné de ternir, même un instant, la limpide clarté de ses yeux bleus.
Artiste comme son père, Sophie jouait merveilleusement de la harpe et du piano-forte. Elle passait des heures entières dans le grand salon dont les quatre fenêtres s’ouvraient sur l’infini du grand large, interprétant des pages de ses compositeurs favoris : Mozart, Beethoven, Chopin, mais aussi Rossini, Adam…
Elle avait, dès ses premiers essais, encouragé Charles, facilité l’essor de son talent naissant. Près d’elle, il avait trouvé un appui, surtout une compréhension. Il avait cru qu’il en serait de même chez son père. Mais, quelques jours après son retour à la maison, quand, encouragé par son grand-père maternel, il avait parlé à l’armateur de son projet d’aller étudier la peinture à Paris, François d’Haqueville l’avait d’abord regardé avec stupeur, puis avec colère et l’avait renvoyé en lui demandant s’il n’était pas devenu fou. Quelque temps après, il est vrai, à la suite sans doute d’une intervention de sa femme, il l’avait laissé partir, mais en lui disant : « Si tu tiens tant à aller à Paris, vas-y ! Dans quelques années, tu reviendras, plus raisonnable, m’aider dans ma tâche. D’ici là, peins ce que tu voudras, mais ne va pas, surtout, te prendre au sérieux, mon petit : l’art n’est pas un métier, c’est une distraction ! »
Cette phrase d’adieu revenait à la mémoire de Charles alors que la voiture, laissant à gauche le bourg de Saint-Nicolas, s’approchait de Granville. La route était droite et monotone. Si pittoresque vue de la mer ou des falaises de Donville, la vieille cité des corsaires et des terre-neuvas paraissait par ce chemin une quelconque ville de province, pauvre et laide. On n’apercevait ni les hautes murailles, ni, dans les rues tortueuses aux pavés inégaux, les maisons resserrées de la vieille ville, ni la mer immense. Ce n’était encore qu’un faubourg où s’étendait la ville neuve.
Henri interrompit la rêverie de son frère en demandant :
— Je t’ai vu parler au Supérieur. Que t’a-t-il dit de moi ?
— Que tu devrais, selon lui, devenir prêtre, que tout t’y destine. Je pense que ce n’est pas ton avis ? acheva Charles d’un ton ironique.
Mais Henri se contenta de sourire gravement.
— Pourquoi pas ? Cela t’étonnerait, et notre père encore plus. Et moi aussi, au fond. Mais il ne faut jurer de rien. Je suis capable… de tout, même de très bonnes choses. Quant à savoir si j’ai la vocation, cela est une autre histoire. Il paraît que nous l’avons tous, mais que seuls y répondent les plus dignes – Père Supérieur dixit ! – Moi, j’aime trop la terre, sa beauté…
— Et celle de ses filles, interrompit Charles.
— Ou de ses fils… Il est des jours où je me sens plus païen que chrétien. On nous enseigne trop les beautés de la Grèce et de Rome pour ne point nous en laisser une invincible nostalgie et le regret du temps d’Apollon et de Vénus où les enfants qui jouaient dans les ruelles d’Athènes avaient le profil si pur qu’immortalisent les frises du Parthénon. Souvent, j’ai rêvé être un garçon brun jouant presque nu sur les plages de Sicile, sentir sous mes pieds la chaleur rugueuse du sable et sur ma peau la brûlante caresse du soleil, courir, nager, vivre enfin ! Être libre d’avoir un corps et de le savoir, de l’aimer aussi. Notre siècle, vois-tu, est si artificiel ! Autant que les vêtements compliqués et sombres qu’il nous impose et qui nous rendent laids et gauches. La nature seule est belle. Dieu ne nous a pas créés en redingote, il ne peut nous reprocher de trouver trop belle son œuvre. C’est notre civilisation qui est coupable de l’avoir déformée et le geste instinctif d’un enfant ou d’un jeune chat a plus de grâce que celui, étudié, d’une coquette ou d’un chien savant !
Henri avait débuté très sérieusement, avec conviction, avec son âme. Il crut sans doute plus élégant de finir sur une pirouette :
— C’est un joli sermon pour un curé, n’est-ce pas ? acheva-t-il en riant.
Charles regardait, rêveur, le profil si pur du jeune garçon, ses doigts fins qui jouaient avec l’accoudoir de la banquette, ses lèvres dont la grâce appelait les baisers. Sa présence était, mieux que ses paroles, un hymne à la beauté. En artiste, il répondit :
— Peut-être serait-ce le meilleur… »
On arrivait.
Ce fut le secrétaire de l’armateur qui vint leur ouvrir. Le domestique étant sorti, la bonne occupée auprès de Madame, « il n’avait pas voulu laisser attendre Monsieur Charles et Monsieur Henri, il était si heureux de les revoir, si heureux ! Surtout, en si bonne santé ! Pas trop fatigués du voyage ? Pas trop fatigués ? Les routes étaient si mauvaises, si mauvaises !... Monsieur Charles, venant de Paris, devait trouver bien triste, bien provinciale, la petite cité. Non ? Vraiment ? Mais ce n’était qu’une première impression. La vie était si monotone à Granville, si monotone ! »
Il s’empara avec force courbettes des bagages, s’excusant d’une voix doucereuse : « Sans doute allaient-ils trouver le service bien ordinaire… surtout Monsieur Charles, habitué aux maisons de la capitale. Ici, tout était bien simple, bien humble, et lui-même, Achille Vinay, n’était qu’un petit secrétaire, tout dévoué à cet excellent Monsieur d’Haqueville à qui il devait tout, tout, et pour qui il était heureux de travailler malgré les terribles difficultés actuelles, les complications ! Comme Monsieur Charles et Monsieur Henri étaient heureux de ne pas vivre au milieu de tous ces tourments ! Oh ! Il ne leur souhaitait pas, oh ! Non ! D’avoir jamais une tâche comme la sienne ou comme celle de son vénéré maître, oh ! Non ! »
On était arrivé devant le bureau de l’armateur.
— Non, n’entrez pas. Monsieur votre père est en conférence, et il m’a donné l’ordre de ne laisser entrer personne, mais Madame vous attend. »
Henri eut envie d’entrer quand même, mais il n’osa pas risquer de mécontenter son père dont il connaissait l’humeur irascible. Mais, Dieu, que Vinay l’impatientait ! Ses éternels discours, ses obséquieuses protestations de fidélité trop souvent répétées pour que ce ne fût pas sans quelque raison, tout cela lui était insupportable, et surtout la place qu’il semblait avoir prise dans la maison. Ce petit homme au regard fuyant, au nez profondément incurvé, aux lèvres minces, n’était plus le petit commis, l’apprenti secrétaire que les enfants Haqueville avaient connu quelques années auparavant. Il était celui que l’on rencontre le premier en arrivant, de qui dépendent l’ouverture des portes, l’introduction auprès du maître et la distribution des faveurs. Son origine, pourtant était basse : sa mère n’était qu’une simple servante chez les Haqueville, son père, inconnu, sans doute quelque domestique ; mais « la mère Vinay », comme on l’appelait, avait décidé que son fils « arriverait » et le gamin n’étant pas bête, semblant doué pour les études, elle avait persuadé le curé de Granville qu’il « voulait être prêtre ». On lui avait payé ses études jusqu’au jour où, à quinze ans, une place de commis s’était trouvée libre chez l’armateur, le jeune Achille se découvrit un soudain détachement et une indignité certaine de l’état religieux. Il est malaisé de déplaire à ses domestiques, ils sont présents, et Madame d’Haqueville avait obtenu de son mari qu’il prenne le petit. Il y avait trente années de cela.
Peu à peu, il s’était insinué, rendu indispensable. L’armateur l’aimait peu, mais le croyait fidèle. Il me doit tout, pensait-il, et cela le flattait. Mais Henri, non plus que Charles d’ailleurs, n’avait jamais pu le supporter. Il lui eût été difficile de dire pourquoi, c’était un instinct. Enfant, il l’appelait « le vautour ». Achille était aimable pourtant, très aimable ! Trop…
— Les enfants de Madame sont arrivés, dit-il en ouvrant la porte du petit boudoir de Sophie d’Haqueville.
Mais Charles, passant devant lui, était déjà entré. Avait-il besoin de se faire annoncer à sa mère ? Et pourquoi Vinay restait-il planté là comme un piquet ? Il lui ferma la porte au nez. Jamais il n’avait pu comprendre la famille sans l’intimité. Cet individu lui avait gâché, comme sans doute à son frère, des moments délicieux.
Sa mère !... En l’embrassant, elle lui parut frêle, plus délicate que jamais. Elle était assise près de la fenêtre dans un charmant fauteuil Louis XV ; elle n’avait jamais voulu que l’on touchât à l’ameublement de son appartement, comme elle gracieux, élégant et distingué. Elle s’excusa de n’être pas allée au-devant de ses enfants, elle souffrait de migraines terribles. Comme Henri s’inquiétait de cette souffrance, elle répondit :
— Puisque vous êtes là, mes chéris, je crois ne plus souffrir. Ne parlons pas de moi, mais vous, comment avez-vous voyagé ? N’êtes-vous pas trop fatigués ? »
De santé fragile, elle craignait toujours pour les autres ce qui lui était à elle-même pénible. Aux yeux de ses fils, comme pour tous ceux qui la connaissaient bien, elle incarnait la bonté, la compréhension. Elle était du petit nombre de celles qui mettent le bonheur des autres avant le leur, d’instinct, et seraient étonnées qu’on s’en aperçût, peinées peut-être, car il leur semblerait alors manquer le but poursuivi.
On servit le café. Madame d’Haqueville avait une passion pour le café et, sur sa petite table, à l’heure où les Anglais ont coutume de prendre le thé, on était sûr de trouver une cafetière d’argent répandant l’odeur familière et réconfortante du bon café. Ainsi aujourd’hui. Sophie le servit elle-même dans les tasses de porcelaine dorée marquées au chiffre de Louis-Philippe et provenant de quelque vente domaniale. L’air de la mer, âcre et frais, entrait par la fenêtre ouverte au-delà de laquelle on n’apercevait que l’immensité bleue ; cela donnait l’impression d’être sur un navire, un grand vaisseau comme ceux que l’armateur envoyait aux extrémités du monde.
Tandis que sa mère causait avec Henri de la vie de collège qu’elle semblait imaginer faite seulement d’instants studieux ou pieux, Charles rêvait. Il voyait sur l’océan infini voguer la fortune de son père, la sienne, et la mer l’effrayait. Enfant, il l’avait crainte, puis détestée, peut-être à cause du rôle qu’elle jouait dans leur vie à tous ; leurs entreprises dépendaient d’elle comme celles des paysans du temps qu’il faisait. À cause aussi de la place qu’elle tenait dans la pensée, dans le cœur de son père. Un jour, petit garçon, à Monsieur d’Haqueville qui lui reprochait son manque de goût pour la natation et l’aviron, et disait : « la mer, c’est elle qui nous fait vivre », il avait répondu : « la mer, tu la préfères à moi ! »Il n’aurait pu dire ce qui lui avait donné à penser cela, mais ce devait être un sentiment profond en lui pour qu’aujourd’hui, ici, devant cette fenêtre ouverte sur le large, il se le rappelle et l’éprouve de nouveau.
Son désir d’évasion, peut-être, venait de là ; à l’âge d’Henri, il avait rêvé d’être un artiste célèbre, d’être indépendant, de ne plus entendre parler de navires, de mer, d’affaires. Maintenant, il était moins sûr de lui. Sans doute avait-il réussi à Paris, mais plus grâce aux relations de son père, à sa fortune, aux bateaux méprisés, en somme, qu’à son simple talent. Sans doute, même de la part des maîtres les plus désintéressés, les éloges ne lui manquaient pas, ni les encouragements ; il avait une nature d’artiste, et des dons exceptionnels. Mais s’il n’avait été que lui-même, s’en serait-on aperçu ? La gloire qui l’attendait serait moins pure de tout ce qu’il devrait à son nom. Et puis, son œuvre marquait le pas. Sans doute composait-il de petites choses, mais il n’avait plus le courage de beaucoup travailler, la toile de la Vierge restait inachevée. Il eût voulu que le regard de Marie fût sa création et nul visage de femme n’avait encore été digne de l’inspirer. Trouverait-il ici ce qu’il cherchait en vain à Paris ?
— Et toi, mon chéri, quelles nouvelles nous apportes-tu de la capitale ? J’ai lu dans les journaux que les toiles que tu as exposées ont eu du succès. Je m’en entretiens souvent avec Caroline de l’Assardière, qui est une amie charmante. Nous irons d’ailleurs lui rendre visite dès demain, elle sera heureuse de vous voir, mes enfants. »
En répondant à sa mère, Charles songeait que la famille Assardière ne se laissait pas facilement oublier. Depuis son arrivée en Normandie, il n’entendait parler que d’elle. Il réfléchit un instant et réalisa qu’ils avaient une fille à marier. Cela lui rappela qu’il était riche. Tout d’ailleurs ici le prouvait : le mobilier somptueux et la maison immense, le site grandiose de Granville dans la douceur du soir, cette ville dont les marins vivaient par eux, par leurs navires, et les entrepôts qui s’étendaient loin le long de la mer, prêts à accueillir les marchandises venues des terres lointaines, comme aussi l’indiquait la parfaite ordonnance du dîner servi dans la grande salle à manger aux doubles fenêtres donnant sur la rue Saint-Gaud.
Monsieur d’Haqueville arriva à table alors que le dîner était commencé, il mangea rapidement, l’air préoccupé. Bientôt cependant, il se détendit : tour à tour, il regardait ses deux fils comme pour s’assurer que venait la relève, qu’il ne serait plus seul à porter le poids, chaque jour plus lourd, d’une grosse affaire. À la différence de sa femme, il s’intéressa peu à la peinture de Charles, les études d’Henri l’intéressaient davantage. Il le questionna sur ses derniers examens, le félicita de ses brillants succès. Il regrettait seulement de le voir trop attiré par la culture classique : sans doute, il révérait le grec et le latin, mais les sciences lui semblaient plus utiles, ou le droit, se rappelant le temps où lui-même avait fait son doctorat. Enfin, Dieu devait avoir ses raisons pour lui avoir donné un fils artiste et l’autre passionné par les lettres ! D’ailleurs, Henri était jeune, à dix-neuf ans on peut encore changer d’orientation. L’aîné l’inquiétait davantage : avec quelles dispositions revenait-il de Paris ? Avait-il compris l’importance de sa collaboration à l’affaire, ce que cela représentait de sécurité pour son père ?
Charles, en ce moment, parlait de ses derniers croquis, de ses ébauches ; il espérait, si le temps était favorable, pouvoir peindre la perspective de la haute ville vue des falaises de Donville.
— La maison de Caroline serait un beau sujet aussi, suggéra Madame d’Haqueville, c’est une des plus anciennes et des plus belles demeures de la vieille ville, ou bien celle de sa belle-sœur Adélaïde qui, depuis la mort de son mari, l’amiral, s’est retirée au Manoir. Son fils Basile est en vacances en ce moment, ainsi que sa fille. Madame Sartilly sera ravie de vous connaître, mes enfants, elle aime beaucoup recevoir. Elle est très jeune, je crois qu’elle s’est mariée à seize ans. Son mari était beaucoup plus âgé qu’elle, mais il était amiral ! Elle ne paraît pas vouloir se remarier, sans doute à cause de son fils encore jeune.
— Quel âge a-t-il ? demanda alors Henri.
— Quatorze ans à peine, un charmant enfant blond aux yeux bleus, très nerveux. Sa mère me disait que parfois il lui arrivait de se lever la nuit et de marcher en dormant. Heureusement, aucun de vous n’a été comme cela, vous m’auriez fait peur ! »
Henri laissa sa mère s’engager sur l’inépuisable sujet de leurs mérites en tant que bébés. Madame d’Haqueville avait d’autant plus de facilités de l’évoquer qu’elle ne s’était occupée d’aucun d’eux avant l’âge de quatre ou cinq ans. Même, après la naissance de l’aîné porté immédiatement à la nourrice, lorsque Sophie avait revu son fils le mois suivant, elle ne l’avait pas reconnu et avait soutenu qu’on le lui avait changé. Sans doute n’avait-elle pas imaginé qu’il pût avoir grandi… Cela ne l’empêchait nullement de connaître tous les détails de leur vie de bébé mieux que la personne qui les avait nourris, de même sans doute qu’elle savait exactement ce qui se passait au collège et à Paris.
Paris ! Elle y avait fait plusieurs séjours, ce qui représentait un effort certain et des loisirs étendus. Elle se rappelait y être passée lors de son voyage de noces, en route vers l’Italie. C’était en 1838, il n’y avait pas encore de trains, Louis-Philippe régnait, elle avait dix-huit ans. Le trajet en poste l’avait fatiguée : à l’époque, une jeune personne du monde ne devait pas montrer trop de résistance physique et les vapeurs étaient aussi nécessaires alors à la distinction qu’un siècle plus tard l’habileté à glisser sur des skis. Mais le voyage n’en avait pas été moins charmant : elle, pleine d’un amour enfantin et émerveillé, lui, avec la joie profonde faite du bonheur de l’être aimé, vif et pur comme une aurore. Elle sortait du couvent, il était certain d’être le premier homme qu’elle aimât. Dès avant la fin de ses études, les convenances des deux familles avaient décidé de cette union. François n’avait fait aucune objection : Sophie était une enfant charmante. Son amour pour elle avait été un sentiment puissant, mais volontaire. La connaissant peu, mais déjà la désirant pour épouse, il avait décidé de s’en faire aimer ; il s’était lui-même vite laissé prendre au charme délicat et étrange de cet oiseau des îles. Brune, elle avait les yeux d’un bleu si profond qu’il semblait transparent. Sans doute tenait-elle ce type d’origine hellène de son père le banquier dont les ancêtres, disait-on, étaient grecs ou peut-être Phéniciens établis en Attique. Elle ne ressemblait pas aux blondes normandes et François appréciait cette étrangeté. Comme la famille était ancienne, notable et riche, vraiment il n’y avait aucun obstacle à cette union. Et Sophie avait l’esprit le plus délicat que l’on pût trouver, le cœur le plus aimant. Peut-être son âme d’artiste avait-elle un peu étonné François, mais cela aussi, avec quoi il se sentait peu d’affinités, l’avait attiré. Il devait seulement regretter que ses fils lui ressemblassent : des garçons artistes et rêveurs. Ses ancêtres devaient frémir dans leur tombe ! Dieu savait ce qu’il en adviendrait…
— Charles, je te laisse te reposer un peu, mais après-demain j’aurai à te parler sérieusement de nos affaires dont la situation réclame tous nos soins.
— Et qui mieux que vous, père, pourrait les leur donner ? lui répondit Charles avec une politesse indifférente, les affaires étant un sujet ennuyeux qu’il désirait aborder le plus tard possible.
Tant de choses nouvelles l’attendaient à Granville ! Il était un homme maintenant et ce n’était plus la ville de son enfance qu’il retrouvait. Chaque lieu est fait de couches superposées, chaque âge, chaque milieu social y trouve ses plaisirs, ses occupations. Un jour qu’il demandait à un diplomate autrichien de ses amis, élevé à Vienne jusqu’à l’âge de dix ans, ce qu’était l’atmosphère de cette fameuse cité, Charles s’entendit répondre : « Mon cher, je sais seulement qu’il y a d’excellentes pâtisseries, c’était alors la seule chose qui me paraissait digne d’être remarquée ! »
