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La Mékerra des jours heureux fait suite au livre précédemment édité par Books on Demand "Autrefois la Mékerra". Dans ce nouvel ouvrage vous retrouverez de nouvelles anecdotes et les personnages truculents de mon enfance qui ressuscite la vie heureuse, joyeuse, pétillante et fraternelle des années 50 sur les berges de l'oued "Mékerra" dans une Algérie paisible. Sans doute portons-nous - tout au moins pour celles et ceux d'entre nous dont elle fut heureuse - la nostalgie de notre jeunesse, comme si ce fût un lointain paradis enfoui dans la cendre du temps. Mais, au delà de cette nostalgie, c'est aussi, pour ma part, d'un pays perdu que j'ai voulu te parler pour te le livrer tel que je l'ai aimé petit garçon...
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Seitenzahl: 312
Veröffentlichungsjahr: 2026
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Ce livre fait suite au livre « Autrefois, la Mékerra » édité par Books on Demand en avril 2009.
Celles et ceux d’entre vous qui l’auriez lu y retrouverez les garnements délurés de « la bande à Roland » toujours prêts à faire les quatre cents coups.
Mais vous y découvrirez aussi plein de nouveaux personnages et de nouvelles anecdotes…
Aux nouveaux lecteurs
1. Les personnages
Les garçons et les deux filles de « la bande à Roland » que vous
découvrirez ici sont, pour la plupart du temps, pauvres et plutôt
analphabètes. Ils sont livrés à eux-mêmes, autrement dit à la rue.
Tous ces gosses se sont mutuellement dotés d’un sobriquet
truculent, parfois leste, quelquefois même choquant.
Leur langage est le parler pied-noir – le pataouète – mais aussi une
sorte de sabir mâtiné de français, d’espagnol et d’arabe.
(cf. l’avertissement qui suit)
Ces garnements sont toujours prêts à faire mille bêtises,
mais ils sont si naturels et si sympathiques qu’on peut beaucoup leur
pardonner.
A votre tour, nouveaux-venus dans cette saga, de les découvrir…
2. Les histoires
A peine transposées pour les rendre autant que faire se peut
vivantes, les anecdotes racontées ici sont authentiques.
Le nom des protagonistes – à l’exception du célèbre boxeur
Marcel Cerdan – a été bien entendu changé. Mais j’ai voulu
garder, chaque fois que nécessaire, une tonalité
« picaresque ».
J’ai aussi choisi, à chaque anecdote, de vous interpeller
pour vous faire entrer dans mon récit.
A vous toutes et à vous tous, bonne lecture !!!
PS
Pour faciliter la lecture, vous trouverez
à la fin de cet ouvrage :
*Une note
concernant la prononciation des mots espagnols et arabes
que je vous recommande de consulter avant la lecture de ce livre
*Des notes
concernant des personnages, des événements, etc…
°Un lexique
AVERTISSEMENT
Chers lecteurs
Vous allez dans ce livre être confrontés à des problèmes de langue.
*Le premier est « le parler pied-noir » autrement nommé « le pataouète », mélange de français, d’espagnol et d’arabe, avec quelques petites touches d’italien.
Pour ma part, s’agissant des mots d’origine espagnole, je me suis appliqué à me rapprocher le plus possible du mot original, même lorsque celui-ci a été profondément altéré.
Quant aux mots et expressions arabes, toujours difficiles à transcrire en français, je me suis évertué à me rapprocher le plus possible de leur prononciation bélabésienne.
Ce « parler » est typiquement bélabésien. C’est pourquoi l’on pourra trouver, dans les ouvrages d’autres auteurs Pieds-noirs, une orthographie autre que la mienne, de même que des différences selon que l’on parle à Tlemcen, Sidi-Bel-Abbès, Oran, Mostaganem, etc…
*Le second est celui de la langue utilisée par les jeunes Bélabésiens de « La bande à Roland ».
C’est une langue crue, grossière, ordurière, brute de décoffrage, qui ne s’embarrassait pas de fioritures. Si j’ose dire, - comme les mômes des rues d’aujourd’hui -, ces galopins n’y allaient pas avec le dos de la cuiller. Les sobriquets qu’ils se sont donnés sont déjà, eux-mêmes, parfois choquants. Quant au « parler » lui-même, c’est celui de la rue, cash, brutal, vulgaire, ordurier, sans fioritures.
Dans un souci de vérité, pour verte et irrévérencieuse qu’elle fût, j’ai transcrit ici cette langue telle qu’ils la parlaient.
Dût-elle vous choquer, - pardon aux puristes ! - je l’ai traduite également dans ce lexique le plus littéralement possible, dans toute son authenticité, avec le parti pris de ne jamais l’édulcorer.
*Le troisième est « le parler Yankee » des Américains qui ont déferlé à Sidi-Bel-Abbès et le « sabir » qu’il a entraîné
Merci d’avance pour votre compréhension et pour votre… bienveillance !!!
Aux nouveaux lecteurs
PS
AVERTISSEMENT
Du côté de la rue des Bains, L’enfant acteur/spectateur de sa vie
Entre l’avenue Loubet et l’avenue Leclerc, l’enfant spectateur/observateur du monde
Je t’invite maintenant à venir faire un tour du côté de la Légion Etrangère
Voici venu le temps inattendu et tourmenté des Amerlocks
Avec le départ des Amerlocks vint le sale temps de la guerre, avec ses angoisses et ses restrictions
Si tu n’est pas lassé(e, je te propose de revenir faire un tour à la rue des Bains
Viens ! Pour terminer, je t’emmène chez les Gitans de la rue des Fondouks
Pour comprendre la prononciation
Notes
Petit lexique
Du même auteur
Prologue
[…Sans doute portons-nous – tout au moins pour celles et ceux d’entre nous dont elle fut heureuse – la nostalgie de notre jeunesse, comme si ce fût un lointain paradis enfoui dans la cendre du temps.
Mais, au-delà de cette nostalgie, c’est aussi, pour ma part, d’un pays perdu que j’ai voulu te parler pour te le livrer tel que je l’ai aimé petit garçon…]
Du côté de la rue des Bains, L’enfant acteur/spectateur de sa vie
[…Bien sûr, c’est une litote que de dire d’un enfant qu’il est acteur/spectateur de sa vie. Mais il me fallait un sous-titre pour me permettre de rassembler tous les faits qui sont directement - personnellement – advenus à cet enfant que je fus et qui le marquèrent au point que, même aujourd’hui, non seulement ils restent vivaces dans la mémoire de l’homme que je suis devenu mais que j’ai ressenti le besoin de les coucher sur le papier pour vous les transmettre…]
[… Salut et bienvenue ! Veux-tu venir faire un tour dans ma rue à nulle autre pareille ? Oui ? Alors, viens ! Suis-moi !...]
Plus chaleureuse que la rue des Abattoirs, sa voisine, la rue des Bains était l’un des passages obligés vers le Village Nègre*.
Elle conduisait tout droit à la maison cossue d’un cadi*, située tout juste à l’angle de la rue des Jardins, puis menait, un peu plus loin, aux Bains maures* dont elle tirait son nom, pour aboutir enfin à la rue de la Mosquée.
Je ne voyais pas de chez moi la mosquée pourtant proche, mais j’entendais, plusieurs fois par jour, amplifiée, portant loin, longuement réverbérée par l’air limpide et sec, la voix distincte du muezzin* appelant les fidèles à la prière :
- Allah akbar* !
Bien qu’il n’y eût, contrairement à la rue des Abattoirs, ni boutiques, ni commerçants, ni artisans, c’était une rue animée, non seulement à cause du bar Gimenez qui attirait une clientèle importante, mais parce que c’était une rue passante.
Comme un flux et un reflux incessant, il s’y faisait, entre la bourgeoise avenue Loubet et le populeux Village nègre, sans que l’on y connût cependant l’agitation frénétique d’une rue de souk, un va et vient lent et fluide de gens de toute sorte et de marchands ambulants.
Moi, enfant, j’étais au coeur de cette rencontre de deux mondes, de cette étonnante osmose de plusieurs types de populations qui se croisaient, s’ignorant ou s’interpellant, se bousculant parfois et se brassaient involontairement, là, sous mes yeux, joyeux mélange de couleurs, de langues et de cultures.
- Salam ou aleïkoum* !
- Aleïkoum salam !
- K’er’rak ? L’áb’ bès ? –
- L’áb’ bès, y’a khouia* !
- Al salam ‘ala man ittab’ al huda !
- Salam* !
- OOh ! Madame Ramirez ! Vous vous promenez, ce matin, par c’beau temps ?
- Non, ma fille. J’fais mes commissions, tu vois ! J’viens du marché ! Et toi ?
- Je vais chez Nahon !
- Pós* moi j’y vais plus ! J’trouve qu’y l’est trop cher ! Quand j’vais pas au marché, j’préfère aller chez le Valenciano* !
- Ouais ! Mais le Valenciano, on dirait qu’y fait toujours la gueule, çuilà. Et pis y fait pas crédit !
- Oh là là ! Non ! Y l’est près d’ses sous, purée ! Allez ! Bonne journée ! Chais pas c’que j’vais faire à manger !
- Pós moi j’vais faire des lentilles au petit salé et aux saucisses ! Mon mari y l’adore ça !
- ¡ OOla, Pepe ! ¿ Qué tal ?
- ¡ Bién ! Y tu ?
- ¡ Bién ! ¡ Bién !
- ¿ Tienes trabajo ?
- ¡ Si ! ¡ Desde la semana pasada !
- ¿ Y... que haces ?
- ¡ Trabajo de pintor !
- ¿ Y... donde ?
- ¡ Al taller de Menotti !
- ¡ Mira que bién ! ¡ Estóy muý contento ! ¿ Nos tomamos el anisete ?
- No. ¡ Me voy ! ¡ Que Mercedes me está esperando !
- ¡ Bueno, adiós ! ¡ Me alegro haberte encontrado !
- ¡ Hasta luego ! ¡ Un saludo a Soleá* !
- SShalom*, Jacob ! Tu as laissé le magasin ?
- Oui. Je vais à la synagogue !
- Ah ?
- Je vais voir le Rabbin !
- Le Rabbin, à cette heure ?
- Oui, pour la Bar-Mitzva* de Nathan !
- Ah ! Oui !
- N’oublie pas l’invitation, hein ? Mon Esther serait déçue si tu ne venais pas !
- Je viendrai, Jacob, je viendrai ! Dieu te garde !
- Shalom, Zacharie !
- CCiao, Luigi !
- Ciao Stefano !
- Come va ?
- Bene, bene, e tu ?
- Piano !
- E come va Giovanni, ora ?
- Va bene, mille grazie* !
Ma rue était une rivière paisible, plus calme, plus sage que la Mékerra, mais son flot placide était incessant.
Pour moi, c’était une rue fabuleuse, semblable à l’une de ces rues du Bagdad des contes des Mille et une nuits, vivante, animée sans agitation, généreuse, colorée.
Les marchands de confiseries qui, tous, invariablement, convergeaient à heures fixes vers la sortie de l’école, y venaient m’appâter, tentateurs, avec leurs friandises alléchantes, jusque sur le pas de ma porte !
Moi, comme tous les enfants, je les regardais avec envie car j’eusse voulu pouvoir tout acheter !
De temps en temps, bien que nous fussions pauvres, ma mère allait, attendrie, fouiller au fond de son porte-monnaie et me donnait une petite piécette.
J’achetais de la calentica*, des torraícos* ou une oublie* et cela suffisait à mon bonheur...
[… Au coin de ma rue l’on pouvait régulièrement rencontrer trois personnages singuliers. Que je te présente le premier d’entre eux, le Saharaoui ! …]
- YY’a madam’ Bonno
‘At’ini sueldo !
Y’a mossio Bonno
‘At’ini ‘garo* !
L’homme chante dans un sabir indescriptible, mélangeant, espéranto de son cru, des bribes d’arabe, de français et d’espagnol.
Mais nul n’a de difficulté à comprendre les paroles de cet étonnant quatrain.
Il danse en chantant, rythmant sa danse et son chant d’un battement soutenu de crotales*.
On appelle cet homme le Saharaoui*, sans doute parce qu’il vient du Sahara. Ce n’est pas un Touareg. C’est probablement un Mozabite* de Ghardaia* qui ne parle pas un mot de français.
Il est indépendant. Il ne fait pas partie de ce groupe de musiciens qui, l’automne venue, lorsque menace la sécheresse, organisent une cérémonie d’invocation à la pluie et parmi lesquels il y a des joueurs de crotales.
Il est vêtu d’une sorte de tunique sans manches, plus courte que la gandoura, de couleur bleue, serrée à la taille par un large ceinturon en cuir qui porte des sonnailles et une petite bourse en basane où il met son argent. Il va nu tête, ce qui est rare dans ce pays de canicule où le chèche, ou à défaut la chéchia, est de rigueur. Il est chaussé d’espadrilles blanches à semelles de corde.
- Y’a mossio Bonno
‘At’ini ‘garo !
Y’a madam’ Bonno
‘At’ini sueldo* !
L’homme ne sait chanter que ce refrain sommaire, ad libitum.
« Tri-ki-trik trak-trak / Tri-ki-trik trak-trak.../ Tri-ki-trik trak-trak / Tri-ki-trik trak-trak.../ », font les crotales qui donnent le tempo de ce curieux ballet.
Bien qu’il ne connaisse que cet air-là, chanter et danser sont sa façon de gagner sa vie.
Lorsqu’il tend sa sébile, il le fait avec dignité. C’est que l’homme est fier : il n’est pas un mendiant !
Si quelque piécette y tombe, il dit avec un grand sourire, en hochant la tête de satisfaction : « Mérchi ! Mérchi ! » ou « Sá’ha ! Sá’ha* ! ».
Si quelque badaud s’attarde et, gentiment, lui offre une cigarette, il remercie par un : « Sá’ha, y’a khouïa* ! ». Mais il ne fume pas la cigarette tout de suite. La gardant pour plus tard, Il la glisse derrière son oreille et, pour montrer son contentement, il reprend joyeusement son couplet :
- Y’a mossio Bonno
‘At’ini ‘garo !
Y’a madam’ Bonno
‘At’ini sueldo !
Puis, saluant à la ronde, de la tête, son maigre auditoire, il s’éloigne, s’en allant un peu plus loin exercer son petit négoce…
[…Le territoire d’Arrigadada, le second personnage, se situait essentiellement sur l’avenue Loubet, entre le bar Gimenez et le début de la route d’Oran…]
On ne lui connaissait ni nom, ni prénom.
Il eût été un clodo comme tant d’autres, complètement anonyme, s’il ne fût, dans mon quartier, aussi célèbre qu’un autre personnage de son genre, une femme surnommée Mistinguett.
On l’appelait Arrigadada, car tel était son cri de guerre.
Il traînait toujours devant un bistrot.
Du plus loin qu’il aperçût un quidam qu’il connaissait, il se mettait à vociférer
- Arrigadada ! Arrrrigadada !
Le type visé essayait de s’esquiver en douce, avec le vague espoir de n’être pas la victime désignée, mais le clodo de s’époumoner en l’interpellant :
- Arrigadada ! Vive la maison Bénichou* !
L’autre, honteux, se demandant comment il pourrait éviter de se faire épingler, tentait de fuir, mais le clodo persistait, en lui courant après :
- Arrigadada !
C’est sûr, il ne le lâcherait pas tant qu’il n’aurait reçu, même petite, une aumône :
- Arrigadada ! Arrrrigadada !
Le quidam interpellé n’avait d’autre ressource que de lui donner une petite pièce qu’Arrigadada s’empressait de boire, après qu’il eût lancé encore une fois, en signe de remerciement, son fameux cri :
- Arrigadada ! Vive la maison Bénichou !
Quand le don était conséquent, le clodo, aux anges, se lançait dans une envolée lyrique, et comme son langage était, somme toute, assez limité, il se mettait à crier à tue tête :
- Arrrrigadada ! Arrigadadi-gadadi-gadada !
Il faisait, inlassable, le panégyrique des commerçants du quartier qui se trouvaient sur son territoire, autour du pont Loubet, et particulièrement de ceux qui se situaient sur la rive gauche de la Mékerra, plus riche en cafés-bars, ses abreuvoirs. Pour lui, le bar Gimenez était déjà presque aux antipodes.
Tout le monde y passait.
On l’entendait clamer à longueur de journée :
- Arrigadada ! Vive l’épicerie Nahon* ! Vive la maison Ayache* ! Vive le bar Elie* ! Arrigadadi-gadadi-gadada !
L’on peut dire qu’il avait inventé la réclame* parlée avant la lettre, avant même qu’elle n’apparût, entre les dessins animés et les actualités, sur les écrans de cinéma.
On ne savait ni d’où il venait, ni qui il était. Nul ne connaissait son histoire sauf, peut-être, mon voisin Khalifa qui me la raconta à sa manière...
Celui que vous nommez Arrigadada était, me dit mon voisin Khalifa, le fils d’un saint homme d’El Biar*, un malikite* orthodoxe qui obéissait aveuglement aux préceptes du Coran et qui pratiquait tous les jours, scrupuleusement, les ablutions et la çâlât*.
Ce pieux homme, qui avait accompli le Hadj*, voulait que son garçon, - que nous nommerons Abdallah - se vouât à la religion.
Son souhait le plus cher était que son fils devînt imâm* ou mieux encore, ouléma*. Il eût accepté, à défaut, qu’il devint mufti* ou cadi*. Aussi avait-il inscrit son fils dans les meilleures écoles coraniques d’Alger et des environs.
Abdallah était un enfant sage et studieux qui faisait le bonheur de son père.
Mais, vivant sur un territoire français, il dut également fréquenter l’école laïque, obligatoire et gratuite. Il lui fallut donc, sans que rien ne l’y préparât, côtoyer par la force des choses des Ioudis* et des Roumis*, quelques Mozabites* kharidjites* originaires de Ghardaïa* venus s’échouer à El Biar* et deux jeunes musulmans imamites* d’une famille bônoise. Ce méli-mélo, ajouté à la culture française - laquelle, bien que de fondement judéo-chrétien, prônât la laïcité et enseignât, avec les sciences, les mathématiques et la géographie, les principes républicains hérités de la Révolution française -, lui troubla fort l’esprit. Le choc qui se produisit alors entre la culture islamique, basée sur une inébranlable foi, que lui avaient inculquée son père et les imams et les autres formes de pensée et de comportement auxquelles il se trouvait brutalement confronté, lui donnèrent à réfléchir.
Il n’est rien de plus violent, parfois, ni de plus pernicieux que le heurt des cultures.
Il vous fait trembler sur vos bases, instille en vous le doute, brouille vos repères, provoque vos questionnements. Il peut vous conduire à une mutation se traduisant par un regard neuf sur le monde vaste et diversifié et à une ouverture sur les autres, différents de vous. Mais il peut également vous conduire au repli, au fanatisme et au rejet radical de tout ce qui ne vous ressemble pas. Il peut provoquer la tolérance ou l’intransigeance.
Il conduisit Abdallah à l’émancipation.
S’européanisant de plus en plus, il finit, au grand désespoir de son pauvre père qui s’en arracha la barbe de dépit, par abandonner l’école coranique pour le lycée.
Il obtint sans difficulté le baccalauréat.
Puis il s’inscrivit à la faculté de droit d’Alger et, réussissant brillamment dans tout ce qu’il entreprenait, devint vite un expert renommé en droit international.
Il épousa Helga Schmitt, une journaliste allemande, correspondante du Berliner Zeitung, ce qui provoqua la rupture définitive d’Abdallah avec sa famille et son milieu.
Son père en conçut un tel chagrin qu’il en mourut dans l’année. Abdallah, n’ayant pas été prévenu, ne put assister à l’enterrement.
Très vite, le jeune couple fut isolé. Ils étaient tous les deux en exil, elle, de son pays, lui, de sa communauté. Il fut en butte au racisme, elle, à la xénophobie. Il ne faut pas oublier que nous sommes à l’époque du colonialisme triomphant des bâtisseurs d’empires sans scrupules et sans états d’âme. En outre, comme nous sommes entre deux guerres avec l’Allemagne, le sentiment germanophobe est exacerbé.
Le couple, exclu, miné, se déchire. Aucun enfant n’est venu le cimenter.
Elle se met à boire. Les querelles éclatent au moindre prétexte et se multiplient, de plus en plus violentes.
Un jour, après une dispute d’une véhémence inouïe, elle s’enferme dans sa chambre. Le temps est orageux. Elle a un peu bu. Elle est en rage contre lui. Lui, dans un état de surexcitation extrême, la maudit. Il sort pour apaiser sa fureur et va faire quelques pas dans le parc, de l’autre côté de la maison. Etendue sur son lit, elle se calme un peu et l’attend. Il va venir. Il va toquer à la porte. Elle va ouvrir et leur querelle sera vite oubliée. Elle l’attend. Elle l’espère. Elle épie le moindre bruit. Elle guette ses pas. Il ne vient pas. C’est sûr, il ne l’aime plus. Elle l’appelle :
- Abda !
Pas de réponse.
Il est parti. Peut-être l’a-t-il quittée ? Peut-être l’a-t-il abandonnée pour une autre ?
Elle s’en veut terriblement.
Saisie, brusquement, par le dégoût et la haine d’elle-même et par un désespoir sans bornes, elle cherche un verre d’eau, ouvre à tâtons le flacon qu’elle a déniché au fond d’un tiroir, avale les cachets et attend, en pleurant, qu’il revienne ou que la mort la prenne.
Abdallah ayant trop longtemps remâché sa rancoeur dans le parc, c’est la mort qui est venue la première. Quand il rentrera, il l’appellera, d’abord timidement : « Helga ! Helga !», puis de plus en plus fort : « Helga ! Helga ! »
Quand il enfoncera la porte, ce sera trop tard.
Pour lui c’est le choc, l’effondrement de sa vie, l’anéantissement.
Il cherche dans l’alcool un baume à sa douleur et cet état comateux qui, croit-on, peut apporter l’apaisement et l’oubli.
Alors commence pour Abdallah la longue descente aux enfers qui le conduira peu à peu à la déchéance totale.
D'emplois précaires en petits boulots minables, sa longue dégringolade finira par le conduire un jour, par hasard, à Oran, où il sera pendant quelque temps le secrétaire d’un obscur notaire qu’il ne tardera pas à quitter, pour aller, de beuverie en beuverie, vivant de mendicité, toute honte bue avec l’alcool ingurgité, s’enfoncer chaque jour davantage dans un abrutissement éthylique dont il ne reviendra pas.
Puis un jour, plein comme une outre, il cherchera refuge pour la nuit dans un wagon à bestiaux et se réveillera, clodo anonyme, à Sidi-Bel-Abbès, où ne l’accueillera, avec un petit vent aigre d’hiver, que la Mékerra.
- Arrigadada ! Arrigadadi-gadadi-gadada !
Il peut exulter, la recette est bonne.
Aujourd’hui, il ne tentera pas, au risque de se rompre le cou ou de passer sous les roues du véhicule, de sauter, pour étancher sa soif inextinguible, sur le camion-citerne dont le couvercle mal fermé déverse son trop plein de vin.
Il ne s’aventurera pas non plus dans la cave coopérative de la rue des Abattoirs pour, altéré comme un bédouin après la traversée du désert, déjouant pour quelques instants la vigilance des gardiens, se glisser sous les tonneaux et, en ouvrant les cannelles, s’abreuver à satiété, jusqu’à s’en faire sauter la panse.
Il n’ingurgitera pas cet infect alcool à brûler qui lui décape la gorge et lui échauffe l’estomac, ce poison qu’il est contraint de boire quand il n’a plus rien.
Non. Aujourd’hui, il va s’offrir une bonne pinte de Kiravi* ou de Kinouri* et, fin saoul, gorgé de vin comme un nourrisson de lait, débordant d’une joie enthousiaste, hurler sa reconnaissance à son généreux donateur en poussant à la cantonade son sempiternel cri de guerre :
- Arrrrigadada ! Arrrrigadadi-gadadi-gadada ! Vive, vive la maison Sierra ! Vive la maison Sierra ! Vive la maison Sierra !
Je regarde, du haut de mes dix ans, cet ivrogne sans âge, sale, puant, loqueteux, bouffi, rongé, ruiné par l’alcool, véritable bête humaine arrivée au comble de la dégradation, qui a une éponge pour cerveau, qui ne sait plus articuler plus de vingt mots, qui tient à peine debout mais qui, cependant, bien que titubant, lance joyeusement au ciel, comme un défi, son immuable arrigadada ! en brandissant une bouteille de méchante vinasse.
En le voyant, mais se tenant à distance, les gosses, qui sortent de l’école Marceau, rient de lui et le conspuent. Moi, ça ne me fait pas rire. Je suis saisi d’un sentiment fait de nausée, de peine et de pitié.
Je pense à Abdallah...
Je pense à l’histoire que m’a racontée Khalifa...
Mais peut-être est-ce une de ces histoires invraisemblables que Khalifa s’invente de toutes pièces, de ces histoires à dormir debout qu’il se plaît à raconter, en se moquant d’eux, aux enfants crédules comme moi...
[…L’on pouvait voir souvent Mistinguett, le troisième personnage, sur l’avenue Loubet ou dans le quartier Viénot, où elle venait provoquer les légionnaires…]
Elle s’appelait Zohra. Mais nul ne connaissait son nom. Elle-même l’avait oublié.
On l’avait surnommée Mistingett1.
C’est que, quand elle était jeune et belle, on avait remarqué une certaine ressemblance, qu’elle s’était évertuée d’accentuer depuis, avec la Miss.
Elle avait appris à marcher comme elle, à parler comme elle. Elle imitait ses poses, ses mines et jusqu’à ses tics. Elle avait même appris à chanter.
Cela n’était pas sans scandaliser sa mère et sans effrayer, affliger et exaspérer son père.
C’est que Zohra, dans cette famille musulmane de petit bourgeois de Tlemcen, les Belkacem, dont elle faisait le désespoir, et qui la promettait en mariage à l’un de ses vagues cousins du Tessala*, passait pour une jeune fille fantasque, atypique et même un peu folle. L’on se demandait, au cas où la famille du promis se fût désistée, qui pourrait bien vouloir d’elle. Mais, en même temps, l’on se rassurait un peu en se disant qu’avec l’âge passerait sans doute cette lubie, que l’on assimilait plus à un caprice, une foucade de jeune fille romantique et un peu extravagante qu’à une aberration. Or, il n’en fut rien. Non seulement cette manie ne passa pas mais, bien au contraire, elle se développa.
Très vite, Zohra fit savoir que, non seulement elle ne voulait pas de son cousin pour compagnon, mais encore qu’elle ne souffrirait pas qu’on lui imposât un époux. Elle refusa catégoriquement, ne craignant pas de provoquer le chagrin de sa mère et à la honte de son père, tous les partis qu’on lui présenta.
C’est qu’elle était tombée secrètement amoureuse du fils de l’exploitant agricole, un richissime fermier, du nom de Reichmann, dont son père, Abderramane, était le métayer.
Cet amour était partagé mais impossible. En ce temps-là, dans ce pays, comme en tout pays colonial et quoi que l’on dît de la cohabitation harmonieuse des différentes communautés, le racisme couvait comme un cancer et, s’éveillant de sa lente incubation, poussait sournoisement des racines souterraines. Un mariage mixte était inconcevable, surtout s’agissant d’un fils de bonne famille avec une maghrébine.
Les deux jeunes gens, follement épris l’un de l’autre, passant outre aux interdits sociaux, transgressant les oukases familiaux, prirent le parti de vivre ensemble. Ils s’enfuirent à Alger.
Alors, pour Zohra l’amoureuse, la vie, qui eût pu commencer comme un rêve, de chagrin en abattement, de trébuchement en glissade, de culbute en chute, tourna vite, comme dans un mauvais mélo, au cauchemar.
Son amant mourut poitrinaire*.
Pour subsister, elle se mit à chanter, accentuant encore davantage par un savant mimétisme sa ressemblance avec la Miss.
De café-concert en cabaret, de dancing sélect en boîte de nuit louche, de bouge en bordel commença pour elle la dégringolade. Le succès n’étant hélas pas au rendez-vous, ce sont seulement les petits cachetons, les meublés, les rencontres hasardeuses qui rythmèrent sa vie et, avec eux, la kyrielle des paradis artificiels. Puis s’amorça la lente débine et vint enfin, insidieusement, sournoisement, la misère et, avec elle, la prostitution.
C’est un légionnaire qui, s’étant entiché d’elle, l’arracha après une bagarre mémorable, à l’un des bordels d’Alger. Mais il mourut peu après en Indochine, tué par un obscur Vietnamien. Et elle finit par atterrir dans l’un des bordels à lanterne rouge de la rue Verte, à Sidi-Bel-Abbès, où elle recueillit les confidences et où elle fit le bonheur de… presque toute la Légion étrangère.
Les Bélabésiens la connaissaient bien. Plus qu’une figure familière, elle était devenue une vraie célébrité.
Vieille, laide, sèche et ridée comme une pomme reinette ou un pruneau d’Agen, minée par les excès du sexe, du kif et de l’alcool, elle vivait - ou plutôt survivait - de mendicité.
Elle ne revivait que lorsque passait, avec son pas typique, au son du « Boudin* », le défilé de la Légion.
A ces moments-là, elle réapparaissait, comme un escargot sous la pluie. Sortant de sa torpeur, elle se réveillait et s’animait, comme mue par une éphémère et soudaine jeunesse un instant retrouvée.
Marchant sur le trottoir au pas cadencé, elle suivait le défilé.
Elle mimait tour à tour le chef d’orchestre de la clique, le tambour, le clairon, les cymbales. Elle imitait le lanceur de bâton ou de drapeau au cri de :
- Vive la Légion !
Elle devait bien, va, ce cri de Vive la Légion ! aux légionnaires pour l’amour, fût-il rude, fût-il vénal, qu’ils lui avaient prodigué. Car peu pouvaient se vanter de ne l’avoir pas, aussi brève que pût être leur étreinte, connue bibliquement. C’est qu’ils avaient souvent dépensé leur solde avec elle. C’est qu’ils avaient, du temps qu’elle était encore jeune et belle, auprès d’elle noyé, aux pires moments de déprime, leur solitude et leur noire désespérance. Et ils avaient fini curieusement par faire d’elle comme une sorte de mascotte.
Elle criait joyeusement, pour un instant sortie de son habituelle apathie :
- Vive la Légion !
Et les gosses, par grappes, couraient derrière elle en scandant :
- Mis-tin-guett ! Mis-tin-guett !
D’aucuns me diront que cette histoire que je prête à Mistinguett est purement imaginaire, qu’elle n’a pas eu un destin aussi romanesque que je veux bien le prétendre, qu’elle a connu le même sort que celui de Khadidja « Chocho pelao* », la gamine délurée de la bande à Roland qui, elle aussi, a mal tourné, alors que Marinette « Sucette* », ainsi va la vie, s’est mariée avec un légionnaire et a eu une tapée* d’enfants.
Peut-être... Peut-être...
Mais cette histoire en vaut bien une autre...
Et je devais bien une légende à Mistinguett-la-Bélabésienne, fille adoptive de la Mékerra et tour à tour amante rétribuée mais attentive et idole de la Légion étrangère...
[… Ma rue était le passage obligé des marchands ambulants qui venaient du Village nègre ! Viens que je te présente le premier, le marchand de "Calentica"…]
- Calentica* ! Calentica !
Voici le marchand de calentica qui s’avance.
Un Francaoui, - un Français de France, comme nous disions -, ni même un Algérois, un Bônois ou un Constantinois ne seraient capables de reconnaître, à son nom à consonance espagnole, l’étrange denrée que vend ce marchand, la calentica, qui est un gâteau de pois chiches, sorte de quiche, de flamiche, de tarte salée typiquement Oranienne*.
Comme une porteuse d’eau grecque transportant sa jarre sur sa tête, il tient en équilibre, recouverte, pour la protéger de la poussière, d’un linge blanc découpé dans un drap de lit, la grande plaque métallique noire qui contient la précieuse tarte à peine sortie du four banal.
- Calentica ! Calentica caliente* !
Les enfants se pressent autour du marchand et se bousculent. C’est à qui voudra être servi le premier. C’est que l’on est, ici, friands de cette fameuse calentica que nous envient les autres régions.
Le marchand se saisit d’une main experte du petit trépied métallique qu’il a fixé par un crochet à son ceinturon, le déplie et le pose sur le sol. Il y dépose délicatement la plaque, en faisant bien attention à ne pas la renverser. Il ôte le linge protecteur. Puis, avec une spatule, il découpe soigneusement la pâte en losanges ou en rectangles réguliers, les salant et les poivrant au goût de ses jeunes acheteurs, avant de les servir, pour quelques sous, - souvent refroidie, hélas -, sur de petits carrés de papier découpés dans du journal. Quand, n’usurpant pas son nom, la calentica est encore chaude, sa surface, onctueuse et moelleuse comme un flan salé, est un vrai régal.
Puis le marchand, remballant prestement sa marchandise avant qu’elle ne refroidisse complètement, repart à la recherche de nouveaux clients en criant de plus belle de sa voix de stentor :
- Calentica ! Calentica caliente ! Calentica !
[…Le 2 rue des Bains était une base formidable d’où mes copains et moi partions, en commandos, explorer nos redoutables terrains d’aventures non dénués de danger ! Suis-moi pour t’en convaincre !…]
- Néné* ! Tu viens jouer au pitchac* ?
- Non ! J’ai mes devoirs à faire !
- Allez, viens, va ! Tu les feras après !
J’avais quelques copains choisis mais nous ne constituions pas, à proprement parler, une bande comme la bande à Roland. Nous nous rencontrions au hasard, mais rarement ensemble. Mes copains les plus assidus étaient Eric, mon voisin du bar Gimenez, Hervé, Khaled, Isaac, - avant que je ne me fâche avec ce dernier à cause de Marcel Cerdan2 - et, bien qu’il fût plus jeune que moi, le petit Martial.
Nous vivions tous dans un périmètre étroit, un quadrilatère borné par l’avenue Loubet, la rue des Abattoirs, la rue des Jardins et la rue des Bains, dont nous ne sortions jamais, sauf lorsque nous allions jouer au ballon au surco*, le terre-plein en surplomb dans la montée de la gare, qui, de temps en temps, se transformait en souk. Mais c’était toute une expédition que nos parents ne voyaient pas d’un bon oeil.
Nos terrains de jeux préférés étaient incontestablement la rue des Bains, où il passait peu de voitures, et, lorsque nous avions besoin de plus d’espace, le large trottoir de la dangereuse avenue Loubet, où il nous arrivait de jouer à la pelote, plus rarement au ballon et, le plus souvent, au pitchac, jeu auquel nous étions devenus très habiles.
- Tu viens ? On va jouer au pitchac !
Le Français ne connaît pas le pitchac, qu’on ne trouve pas dans le commerce, et qui est un ersatz du volant. Mais, contrairement au volant, qui se joue à la raquette, le pitchac se joue au pied, comme une balle.
Nous le fabriquions nous-mêmes, en général, avec des petits bouts de laine à tricoter de toutes les couleurs que nous chipions à notre mère et que nous nouions, pour les lester, à des pièces perforées de dix, de vingt ou de vingt-cinq centimes.
Quand nous n’avions pas de laine, nous nous contentions de petits carrés de papier que nous découpions en fines franges et que nous frisottions pour leur donner plus de prise au vent. Mais ces pitchacs ne duraient pas longtemps, il nous fallait souvent les renouveler.
Au pis aller, nous nous contentions de la racine bulbeuse d’un poireau. Mais ce pitchac-là était vraiment médiocre.
Nous délimitions, face à face, deux buts et après de nombreux dribbles du pied et du genou, quand notre adversaire était hypnotisé par notre prouesse, nous tirions à la volée pour le surprendre.
Un jour il m’arriva une mésaventure.
Nous jouions sur le trottoir, à hauteur de la grande vitrine d’exposition du magasin d’engins agricoles Massey-Fergusson lorsqu’un coup de pied malencontreux expédia le pitchac en plein milieu de l’avenue.
Je regarde à gauche. Je regarde à droite. Rien. La voie est libre. Je traverse. Je saisis le pitchac.
Au moment où je me relève une traction-avant Citroën débouche à plein berzingue de la rue des Abattoirs, dans un grand crissement de pneus et me cueille de plein fouet, me couchant littéralement sur son aile avant droite. Le choc a été violent, mais je n’ai rien senti. Je suis toujours sur l’aile de la voiture. Le conducteur prend peur. Peut-être me croit-il mort ou blessé. Il donne un brusque coup de volant qui me propulse en avant, sur la chaussée. Je valdingue en roulant sur le côté comme une toupie enivrée à la fin de sa course, passant devant la voiture qui, par miracle, réussit à m’éviter, cette fois, et s’enfuit à toute vitesse en zigzaguant.
Inutile de vous dire que, quand je me relevai, heureusement sans une égratignure, j’avais les jambes qui flageolaient et le coeur qui battait à cent à l’heure.
- T’y’es blessé ?
- Non, je crois pas !
- T’y’as rien, au moins ?
- Non ! Ça va ! Ça va !
- Putain ! Y‘l’aurait pu te tuer, ce cinglé !
Et mon copain de tendre le poing en direction du chauffeur disparu, dans un geste d’invective et de cracher comme si ce fût l’insulte la plus ordurière du monde :
- Chauffard !
Et moi, avec l’insouciance insolente de la jeunesse, m’époussetant les genoux, d’arborer comme un trophée le précieux pitchac et la partie de recommencer sans que nul ne sût rien de l’incident qui eût pu me coûter la vie...
[…Je n’étais pas particulièrement casse-cou. Mais le carrico devint chez-moi une véritable obsession. Au point que…]
C’était, à Sidi-Bel-Abbès, la grande vogue du carrico-roulements*.
Nous ne savions pas qui avait lancé cette idée géniale, mais elle avait, comme une traînée de poudre, du Village carton* à la Callelsol*, du Mâconnais* à la cité des Amarnas*, fait son chemin dans tous les quartiers populaires.
C’était bien avant que n’apparût la télévision et que l’on y vît ces surprenantes machines à rouler, plus que rudimentaires mais étonnamment efficaces, montées, au péril de leur vie, par des gosses péruviens dépenaillés, les chinches*, kamikazes au regard effronté qui ravitaillaient les camionneurs sur les routes périlleuses des Andes.
Tous les gamins de mon âge en raffolaient et rares étaient ceux qui n’en avaient pas construit un.
La fabrication de ce cercueil ambulant, que l’on conduisait allongés sur le ventre, les mains sur le guidon, était chose aisée.
D’abord, l’on construisait ce que l’on appelait improprement la caisse car, en général, il s’agissait d’un plateau rectangulaire destiné à porter le corps. Il suffisait de découper, d’assembler et d’ajuster quelques planches prélevées sur une caisse à savon.
Ensuite, à l’arrière de la caisse, l’on fixait un tasseau assez solide, arrondi aux deux extrémités en forme d’essieu destiné à recevoir les moyeux de roulements à billes. L’on entrait en forçant les roulements dans ces axes. On les fixait par des clous pour qu’ils ne pussent s’échapper de leur essieu. Et l’on avait ainsi le train arrière, qui était rigide.
Afin que le chariot pût virer, le train avant, lui, devait être mobile.
En général l’on fixait perpendiculairement au plateau une petite planchette, en la clouant ou en la boulonnant solidement. Sur cette planchette, qui était perforée à son extrémité, l’on fixait perpendiculairement, autour d’un axe mobile, en général un boulon laissant un peu de jeu au mécanisme, une autre planchette, plus longue et plus étroite, destinée à servir de guidon, au-dessous de laquelle l’on avait fixé, entre deux tasseaux, le troisième roulement à bille. Bien que le dispositif fût sommaire, c’est ce guidon articulé qui commandait toute la manoeuvre.
Il arrivait que certains, pour conduire assis eussent recours à une cordelette qu’ils avaient fixée, comme des rênes, à chaque bout du guidon.
Le tour était joué.
Le carrico était prêt.
Il n’y avait plus qu’à trouver une rue en pente, suffisamment raide pour que l’on pût s’élancer - Youpee ! - se grisant de vitesse - une jambe servant de moteur pour donner l’élan et accessoirement de frein - se fracasser la tête ou se rompre allègrement le cou...
J’enviais mes copains.
Ils s’étaient tous, faisant preuve d’ingéniosité, fabriqué sur mesure un carrico.
Dans la bande, il n’y avait que moi qui n’en avais pas. Mes parents, prudents, étaient restés sourds à toutes mes objurgations.
Aussi me contentais-je de les regarder s’élancer vaillamment de la pente abrupte de l’avenue Loubet, en dessous de la gare, à hauteur du marché aux bestiaux, vers l’intersection de la route d’Oran3 et de l’avenue Kléber.
La descente était vertigineuse. Les conducteurs avaient beau essayer de freiner désespérément avec leur pied, la vitesse augmentait plutôt que de décroître. Au bout de la descente, la vitesse excessive rendait le chariot incontrôlable. Les conducteurs, freinant à mort, n’avaient d’autre ressource que de virer complètement à droite en priant pour qu’aucune voiture ne vînt de la route d’Oran et, en rasant le trottoir de l’école de filles, s’engouffrer dans l’avenue Kléber jusqu’à ce que l’engin diabolique s’arrêtât.
C’était excitant de les voir faire.
Bien sûr, quelle que fût leur amitié pour moi, aucun d’entre eux ne se fût avisé de me prêter sa machine infernale. Pensez donc ! Prêter son carrico, un engin si précieux, que j’eusse pu, en une seule fois, briser en mille morceaux !
Pourtant, dieu sait si je brûlais d’envie de m’élancer moi aussi du haut de la pente, de me faire voluptueusement peur et de me griser de vitesse.
Alors, je décidai de transgresser l’interdit familial.
