La Morelle noire - Teresa Moure - E-Book

La Morelle noire E-Book

Teresa Moure

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Beschreibung

Avec un livre de prières entre les mains, on ne va nulle part.

Être reine, comme Christine de Suède, et refuser de prêter son corps pour donner un héritier au trône ; ou herboriste et guérisseuse, telle Hélène Jans – une sorcière, diront certains –, et défier l’ordre établi ; ou encore thésarde irrévérencieuse, à l’instar d’Inés Andrade, digne héritière d’une longue lignée matriarcale… Les héroïnes de La Morelle noire s’affranchissent et se soustraient aux assignations en tout genre. Et, ce faisant, elles affirment qu’une autre lecture de l’histoire, trop souvent écrite uniquement par les hommes, est possible.

Suivre les pérégrinations émancipatrices de ces trois femmes libres – en passant par Stockholm, puis Amsterdam, et jusqu’à un petit village de Galice où l’on découvre une malle aux parfums capiteux de framboise et de morelle noire – agit comme un sortilège irrésistible et exaltant.

Teresa Moure compose avec La Morelle noire un herbier précieux, un ouvrage habilement cousu d’histoires intimes, de remèdes, de croyances, de sororité, de coutumes et de soins.

À PROPOS DE L'AUTRICE

Teresa Moure est romancière, poète, essayiste, dramaturge et professeure de linguistique à l’université de Saint-Jacques-de-Compostelle. Elle développe un projet littéraire empreint d’écoféminisme. Son roman "Hierba Mora (La Morelle noire)" a déjà été traduit dans diverses langues (anglais, néerlandais, italien, serbe…).

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Seitenzahl: 512

Veröffentlichungsjahr: 2024

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la morelle noire

teresa moure

traduit de l’espagnol par Marielle Leroy

Délaissant les grands axes, j’ ai pris la contre-allée

A. Bashung et J. Fauque

Paradoxalement, les institutions devraient garantir le droit à la fragilité des individus. Le droit, en somme, de ne pas renoncer à sa propre humanité…

Roberto Scarpinato

Titre original : Hierba Mora

© Teresa Moure, 2005

© Hoja de Lata Editorial S. L., 2021

© (éditions) La Contre Allée (2024) pour l’ édition française

Collection La sentinelle

Partie 1  CHRISTINE DE SUÈDE

1.

En ce printemps, Stockholm peine à se réveiller de sa léthargie hivernale. Les oiseaux n’ont pas encore fait leur réapparition, encore moins les fleurs et les papillons, les arbres ont conservé leur nudité et on dirait même que les jours ont du mal à s’allonger après un hiver aussi rude que celui qui s’est abattu sur ces terres bénies du septentrion. La nuit tombe sur la place Stortorget, au plein cœur de la ville. Et, bien qu’il ne soit pas plus de cinq heures de l’après-midi, la couleur ocre jaunâtre du quartier perd progressivement de son intensité et, d’ici quelques minutes, elle paraîtra aussi terne que les eaux qui circulent sous les ponts de la ville, aussi grise que les eaux qui viennent de passer, aussi froide que ces eaux qui, maintenant, précisément, affluent vers la mer pour, dans un instant, s’y fondre. Avec un paysage si morne en arrière-plan, et cet air glacial qui cingle le visage des passants, ce sont, par la force des choses, des pensées noires qui agitent l’esprit. Jamais nous ne reverrons passer les eaux de ce fleuve. Car Stortorget, cette place entre deux ponts, est une place d’une profonde tristesse, marquée par la violence. Même si aucun monument n’en témoigne, elle fut en d’autres temps le théâtre d’un crime qu’on désigna à Stockholm comme « Le Bain de Sang ». Au mois de novembre 1520, le roi danois Christian II assiégea jusqu’à sa capitulation le régent suédois Sten Sture le Jeune, et les Suédois se virent contraints d’accepter Christian II comme souverain. Ce dernier promit une amnistie et fit organiser un incroyable festin dans la forteresse de Tre Kronor. Et après avoir ri et bu, dansé, sangloté, trinqué, juré ; après avoir aimé et somnolé, bu et mangé à nouveau, s’être embrassés ; après avoir joui en somme de la fortune d’être vivants, le troisième jour, alors que les festivités touchaient à leur fin, tous les participants furent arrêtés et accusés d’hérésie. Le lendemain matin, plus de quatre-vingts citoyens, pour la plupart des nobles, furent décapités sur cette même place, désormais et pour toujours place de la douleur et de l’orgueil blessé. Certes, aujourd’hui le sang ne flotte plus dans les canaux de Stockholm, mais la méfiance avec laquelle les Suédois regardent les étrangers agit comme un rappel. « Nous ne nous baignerons plus dans les mêmes eaux, car la traversée, définitivement, a déjà eu lieu. » Ces pensées n’émanent pas du paysage ; elles proviennent d’une tête humaine qui projette son ombre allongée sur les eaux. Non, à vrai dire, c’est plutôt le corps dans son ensemble, grand et élancé, qui projette cette silhouette allongée, car en définitive la tête n’est qu’une toute petite partie de cette ombre chinoise ; la partie sans doute la moins représentative car, avec cette lumière mortifère de fin de journée, c’est le bas du corps qui se détache, élargi, sur le coucher du soleil. Une figure humaine qui s’appuie sur le parapet d’un pont, peu importe lequel. On ne peut distinguer les mains maigres, aux doigts très longs et très fins, car elles sont gantées. Il est donc difficile de savoir si cette silhouette appartient à un homme ou à une femme. Les vêtements sont amples, ce sont des vêtements chauds, riches et bien coupés, mais sans ostentation. Ni liseré ni volant dans la partie inférieure qui trahirait une dame. Pas non plus de moustache ou de barbe, ni de culottes courtes tombant sur des bottes ou de chapeau surmonté d’une plume qui trahirait un gentilhomme. Cela pourrait être un jeune homme ou une jeune femme ; en tout cas pas un vieil homme ni une femme âgée, et pas non plus un adolescent ni une adolescente ; ce n’est pas un visage venu d’ailleurs, d’une autre couleur. La personne accoudée au parapet du pont, tout en regardant passer les eaux, se demande : Pourquoi n’avons-nous pas conscience de ces eaux en train de couler avant de les voir clapoter sur les pierres, un niveau en dessous d’où nous nous trouvons, quand nous ne sommes plus en mesure de les appréhender ? De telles pensées suggéreraient qu’il s’agit d’un homme, car le cerveau d’une femme, c’est bien connu, est plus enclin à la bagatelle qu’à la réflexion, d’autant plus si la réflexion est aussi sérieuse et profonde. La silhouette accoudée au parapet du pont est une personne triste. Ou, si l’on préfère, c’est une personne, et en plus elle est triste. Voilà tout ce que l’on peut dire d’elle. En dehors du fait, bien sûr, qu’elle porte une cape en laine noire qui descend jusqu’aux chevilles et une capuche bien enfoncée sur la tête. Comme un moine, exactement pareil. Et, cependant, n’importe quel observateur attentif devinerait qu’il ne s’agit pas d’un moine : les vêtements n’expriment pas la pauvreté, le regard est trop rebelle pour accepter la moindre obéissance, et, enfin, il vaut mieux écarter le sujet de la chasteté, en ces temps où les impudiques de la vie exemplaire abondent, tout comme les personnes vertueuses faméliques. Quoi qu’il en soit, ces lèvres, celles de cette silhouette humaine accoudée au parapet d’un pont de Stortorget, sont bien arrogantes et ne semblent pas être faites pour être dévorées par les vers sans avoir été auparavant tempête, nid, grotte, sans avoir cherché et reçu. Pour le reste, le visage est équilibré, avec des pommettes marquées et un nez un peu long, un visage ni vraiment beau ni vraiment laid qu’on veillera à qualifier sans excès, tout en retenue. On ne peut juger des yeux, en effet le revers de la cape, comme une capuche, sans les recouvrir directement, ne permet pas de les voir clairement, ce qui leur confère un certain mystère. Cette silhouette, ainsi seule, sur le pont, pourrait correspondre à un templier tout juste arrivé de Jérusalem et qui garderait le secret le plus précieux. Elle pourrait également être celle d’un prisonnier venant de s’échapper. Ou encore, pourquoi pas, celle d’un artiste cherchant l’inspiration dans ces eaux qui circulent et se poursuivent sans jamais se rattraper. Cette silhouette sur le pont pourrait correspondre à de nombreux personnages, et c’est la difficulté à lui donner des attributs qui gêne l’observateur. Car pour qui aperçoit, par exemple, une jeune femme avec deux enfants accrochés à ses jupes, il est facile de deviner qu’il s’agit d’une mère se dépêchant de traverser la place pour être au chaud à la maison avant de prendre froid. Mais une silhouette comme celle que nous apercevons aujourd’hui à Stortorget est indéfinissable, indépendante, et c’est ce qui finit par agacer. La silhouette, comme si elle se sentait peu acceptée par les passants, plus rares néanmoins à cette heure, se retourne et commence à marcher. Le mouvement donne de la grâce à son allure. La silhouette élégante et graphique déambule dans les vieilles ruelles de Stadsholmen, la plus grande île de Gamla Stan. Soudain, comme mue par un ressort, elle fait volte-face pour se diriger d’un pas assuré vers le château de Tre Kronor, alors résidence des monarques suédois. Car la silhouette qui contemplait le flux triste des eaux n’est pas un homme, mais une femme, jeune, et surtout ce n’est pas une silhouette quelconque, c’est la reine de Suède en personne. Que peut-elle bien faire là-bas seule ? Et à ces heures ! Serait-elle folle ?… Sûrement, elle doit être folle. Elle s’appelle Christine.

2.

Du Livre des Femmes d’Hélène Jans

Herbe appelée achillée millefeuille, armoise bâtarde, herbe aux charpentiers ou saigne-nez(Achillea millefolium)

Herbe modeste, couronnée de capitules de fleurs de couleur blanche, lilas ou rose, que vous pourrez trouver sur des tertres, dans des prairies ou des bois. Vous récupérerez les tiges avant qu’elles ne durcissent, ainsi que la fleur, et vous ferez sécher la touffe dans l’obscurité. Certains écrasent les fleurs jusqu’à en extraire un oleum bleuté, mais moi je préfère les utiliser dans des infusions à préparer avec deux cuillerées d’achillée par tasse. Vous en donnerez aux enfants en cas de diarrhée, et en plus grande quantité quand il s’agira de soulager les douleurs des femmes. Une fois l’infusion préparée, il faudra la boire le jour même, car dès le lendemain elle aura perdu ses propriétés curatives à cause des rayons du soleil qui la corrompent, comme tout le reste. Faites montre de prudence, n’en buvez ni en grande quantité ni sur une longue période, sous peine de vous mettre à rêver de liberté et d’être gagnées par une envie tenace de voler. Vous pouvez également en faire des compresses pour soigner des plaies purulentes ou laver les parties pudendales des femmes. Par deux fois j’ai fait l’expérience de rincer avec des compresses ainsi ointes mes mains abîmées par le labeur quotidien. Les blessures guérissent rapidement, bien que, comme on ne s’attaque pas véritablement au mal mais plutôt au symptôme, elles réapparaissent de temps à autre. Malgré tout, on peut recommander cet usage, sans trop d’enthousiasme toutefois, car il ne faut bercer personne de l’illusion de guérisons qui jamais n’arriveront.

3.

Pourquoi donc est-ce que tout le monde lui disait que la vie continuait ? Pourquoi tous s’entêtaient à la consoler, elle qui ne voulait pas l’être ? Cette douleur ne cesserait jamais et elle ne désirait pas non plus qu’elle cessât, car la mort n’est pas un épisode insignifiant, dont on devrait se tenir éloigné, bien à l’abri. Au contraire, comme une barque tanguant sur les flots, elle se trouvait au large de la mort, même si c’était de sa mort à lui dont il était question, et non de la sienne. Qu’il était heureux que le printemps fût en retard cette année-là, car s’il y avait bien quelque chose qu’elle redoutait, c’était de voir poindre peu à peu ces jolis crocus, jaunes, roses, violets, rouges, orangés, qui habilleraient la terre de toutes les couleurs, cette même terre qui était en train de dévorer son corps, et qui continuerait implacablement jusqu’à ce qu’il ne reste de lui plus la moindre trace ; jusqu’à ce qu’il ne reste, pour seules marques de son passage dans ce monde, que les souvenirs de ceux qui l’avaient connu, ou toutes ces pages emplies de ses pensées. Consignées de sa propre main, songea-t-elle. C’est pourquoi aujourd’hui elle s’était mise à écrire ; pour que sa présence persiste dans les mémoires. En fait non, plutôt parce qu’elle, Christine, ne pouvait faire autrement qu’écrire. Comme elle l’avait toujours fait. Et d’autant plus aujourd’hui que la douleur ne lui permettait pas de dormir et encore moins de parler, gouverner ou rire. Elle aimait écrire, bien qu’en réalité il ne s’agît pas tant d’une affaire de goûts que d’une inclination naturelle qu’il eût été illusoire de contrarier. Quand quelqu’un aime cuisiner, personne ne lui demande si elle cuisine pour améliorer le régime alimentaire des siens, pour en faire état en société ou par gourmandise. Cela lui plaît, tout simplement, sans qu’on ait à retourner la question dans tous les sens. Eh bien c’est exactement la même chose pour elle : elle ne peut pas lutter contre cette force obscure qui la pousse à prendre la plume, comme d’autres sont poussés vers d’autres plaisirs. Mais écrire… écrire… c’est autre chose. Surtout si vous êtes une femme. Et une reine de surcroît. Et, pire encore, jeune et en âge de se marier. « Mais vous écrivez, c’est merveilleux, ça !1 » s’exclamaient ses courtisans, et immédiatement elle comprenait que tant d’entrain ne pouvait provenir que d’une désapprobation forte, ouverte et absolue. En effet la reine n’avait-elle rien de mieux à faire que d’écrire ? Christine souriait avec amertume, car elle, d’apparence froide et distante, aurait aimé que tous l’acclament, comme ils le faisaient quand elle se présentait au balcon de Tre Kronor, mais qu’ils l’acclament, elle, la Christine authentique, et non le symbole du pouvoir qu’elle traînait péniblement. Christine avait soif de sincérité. Et la sincérité n’était pas une herbe qui poussait dans son environnement. Ses sujets la respectaient, voire l’aimaient à leur manière, froide et distante, et de son côté elle avait appris à se comporter comme le lui avaient enseigné les cinq sénateurs à qui avait été confiée son éducation. À l’époque, le pays ne vivait pas ses meilleurs moments. Quand, en 1611, son père Gustave II Adolphe, paix à son âme, monta sur le trône, la Suède était en guerre contre la Russie, la Pologne et le Danemark. Néanmoins, tout au long de son règne, le pays avait assis son influence sur la Baltique et Stockholm était devenue cette belle ville qu’elle est encore aujourd’hui. Belle… et politique, pensa Christine. Mais en 1630, il y a vingt ans de cela, le magnanime et injustement peu reconnu Gustave II Adolphe avait décidé d’intervenir du côté des protestants dans cette maudite guerre de Trente Ans, se cachant derrière le prétexte de la religion. La Suède remporta alors plusieurs victoires militaires successives, mais paya également un lourd tribut dans la poursuite de ce conflit onéreux et usant. En 1632, durant la sanglante bataille de Lützen, le roi lui-même perdit la vie et elle, cette petite fille de six ans, dut s’asseoir sur un trône d’où ses pieds menus de poupée royale n’atteignaient pas le sol. C’est peut-être pour cette raison qu’en tant que reine, elle n’avait jamais pu toucher terre ; toujours perdue dans ses papiers, toujours à éviter les intrigues de la cour, si bien qu’elle pouvait à tout moment se faire mordre les mains par tous ces chiens lâchés dans son palais. Elle régnait en méditant, en apprenant, et en étudiant. Cependant, bien qu’ils fussent nombreux à lui attribuer une habileté supérieure parmi ceux qui avaient tenu les rênes de la Suède, tout au moins dans la gestion des affaires, les critiques étaient constantes. Au sujet de bagatelles ou de questions importantes. Quelques années auparavant, elle avait été acclamée comme l’artisan ayant initié et entériné la paix et pourtant, soudainement, ces derniers mois l’opinion publique la calomniait en l’accusant d’avoir dépensé la somme rondelette que les Cercles de L’Empire avaient dû payer pour contenir les troupes après la Westphalie. Pourtant, depuis la première célébration de son accès au trône, ce n’était pas en bals ou en défilés, ni en palais ou festins, non plus en bijoux ou étoffes, en rien qui pût rendre compte de la grandeur de la Suède, dont elle était la figure suprême depuis dix-sept ans et qu’elle gouvernait depuis six – soit dit en passant, plus facile à dire qu’à faire –, qu’elle dépensait autant d’argent. Non, Madame dépensait l’argent en achetant des livres rares et en invitant des érudits à la cour. Maudite soit-elle ! Car, parmi les malheurs qui peuvent frapper un pays, avoir une reine savante n’est pas des moindres. Elle appréciait peu avoir son nom sur les lèvres de tous. Elle aurait davantage apprécié qu’on la laisse en paix, qu’on la laisse se jeter du pont et voir comment les eaux, qui ne sont jamais les mêmes, la baigneraient, lui purifieraient l’âme, lui caresseraient les cheveux. Ces eaux, qui descendent joyeusement et qu’elle regarde depuis les ponts de Stortorget, pourraient la laver et l’avaler. Mais non, elle n’était pas stupide. Elle ne voulait pas mourir. Même si jamais il n’allait revenir. Même s’il s’avérait si difficile de distinguer à nouveau le froid du chaud. Même si le plaisir n’apparaissait plus aussi attrayant ni la souffrance aussi asphyxiante, car la douleur finit par endormir, comme une drogue… Même si personne, nulle part, ne pouvait comprendre une jeune reine amoureuse d’un philosophe qui n’était ni beau, ni riche, ni jeune, ni complaisant, ni courtisan, ni noble, ni suédois, ni protestant… qui était mort et qui, de surcroît, jamais de son vivant n’avait même effleuré un bout d’étoffe de ses vêtements.

1

 . En français dans le texte original. (Toutes les notes sont de la traductrice.)

4.

Du Livre des Femmes d’Hélène Jans

Herbe appelée pied-de-lion ou stellaire(Alchemilla xanthochlora)

Ce que l’on appelle pied-de-lion est, plus qu’une plante, une herbe dotée de puissantes racines, avec une rosette de feuilles couvre-sol, qui retiennent en leur creux les gouttes de pluie ou de rosée. Si vous en trouvez, profitez-en, car ces gouttes ont des propriétés magiques : cinq suffisent à restituer l’énergie perdue après la perte d’un être cher. En outre, les personnes qui en boiront régulièrement seront ardentes, décidées, sûres d’elles dans le parler et le faire, et terriblement vigoureuses. Même s’il n’y a pas de gouttes magiques, n’écartez pas le pied-de-lion, car c’est une bonne plante, avec des effets bénéfiques sur la santé, dont je vous parlerai ici, mais pas de tous parce qu’il faut bien garder de la réserve, il n’est en effet jamais judicieux de rester sans un peu de souffle et sans plus rien à dire, comme le font celles et ceux qui dévoilent tout ce qui leur passe par la tête ; se taire est aussi une manière d’apprendre. On doit cueillir les feuilles de pied-de-lion par beau temps et les faire sécher à l’ombre, même s’il n’est nul besoin d’une obscurité complète. Ensuite, on peut en faire une infusion : quatre cuillerées par tasse d’eau bouillante et, après l’avoir laissée reposer un certain temps, on pourra en boire avantageusement pour soulager les crampes ou stimuler les reins. Les femmes enceintes peuvent aussi en prendre jusqu’à trois tasses par jour pendant les quatre semaines précédant l’accouchement, afin de le rendre plus aisé, car le pied-de-lion amollit les chairs et aide le travail le moment venu. Comme l’extrait de pied-de-lion, sec et moulu, favorise la transpiration et les échanges de flux, je vais voir ce que cela donne avec les apathiques, les indécis et celles et ceux qui manquent de vigueur, maux moins féminins que masculins, car les hommes ne connaissent pas cet échange de flux naturel que les femmes vivent chaque mois. Pour les personnes souffrant d’apathie, on peut faire un essai en ajoutant au pied-de-lion une portion de rosier sauvage, deux d’hibiscus, une pincée d’écorce d’orange amère râpée, des baies de sureau et un bouquet de menthe. Ce type d’infusion doit se prendre avec envie, et adoucie avec du miel, et on tâchera de profiter autant de l’arôme que de la saveur, car c’est par tous les sens que nous vient le désir d’aimer la vie et d’affronter l’affliction.

5.

Eija-Liisa est entrée dans les appartements personnels de la reine. Deux pièces contiguës de petites dimensions, une chambre et une petite étude, si sobrement décorées qu’elles semblent négligées. « On dirait la cellule d’un moine. Ah si c’était à moi tout ça… ! » Et Eija-Liisa, pourtant habituée à transiter par cette partie privée du palais, ne se lasse pas d’imaginer à quoi ça ressemblerait si c’était elle la reine. Sûr qu’elle ne regarderait pas à la dépense ni ne ménagerait ses efforts. Il y en aurait, des pourpres, et des brocarts, et des dentelles, et des statuettes, de riches courtines, et des volants, des broderies, et des tableaux, des tapis, des tables basses pleines de regarde-moi-ça-comme-c’est-mignon et des éventails, des plumes, et des instruments de musique, du raffinement, des couleurs, et des formes. Ça regorgerait de beauté, on sentirait le plaisir de jouir de cette beauté, en plus de démontrer l’élégance naturelle de qui dépense et dispose. Mais là, on ne voit aucun détail indiquant que la reine a bon… ou mauvais goût. Même le vieux roi, selon les dires des domestiques plus âgés, ne s’occupait pas moins de la maison que sa fille, cette fille qui a été éduquée comme un garçon, et c’est comme ça qu’elle se comporte, en garçon. Eija-Liisa soupire. Elle, la reine, est en train de l’observer, elle décide donc d’anticiper toute remontrance.

— Vous avez besoin de quelque chose, Madame ?

— Non, je ne t’ai pas fait appeler.

— Je sais mais… comme je savais que vous étiez arrivée. Je vous ai aperçue traverser la place depuis le belvédère et j’ai pensé que, peut-être, vous souhaiteriez de la compagnie ce soir.

— Non, Eija-Liisa, je n’ai besoin de rien.

Le ton de Christine vient de retarder un peu plus l’arrivée du printemps. Il va être difficile pour Stockholm de fleurir après ce coup de gel.

— Bien, je peux rester ici et, peut-être un peu plus tard…

— Plus tard je n’aurai pas besoin de toi non plus.

Si la conversation se poursuit, il se peut que les fleurs décident de ne plus jamais sortir à la lumière du jour.

— Madame… j’aimerais parler avec vous. Il fut un temps où…

— Il fut un temps où le monde était différent. Nous ne nous baignerons jamais plus dans les mêmes eaux vois-tu.

Christine lève la main en un geste autoritaire, interrompant un début de protestation.

— Arrête. Je te ferai appeler si j’ai besoin de quelque chose. J’essaie d’écrire, et je te serais obligée de ne pas abuser de la confiance que jadis nous avons partagée. Je n’aime pas être dérangée quand j’écris.

Ses yeux reprennent le contrôle sur sa main, laquelle, à son tour, contrôle la plume.

— Oui, Madame.

Eija-Liisa s’incline légèrement, comme pour faire une révérence. Mais quelque chose semble lui traverser l’esprit et, dans un élan, elle s’approche de la reine et lui baise ardemment les lèvres. Christine y répond à peine. Ce baiser ne l’affecte ni ne la touche ; elle semble indifférente et, tandis que son amie s’en va, elle se replonge dans ses papiers. Elle écrit.

6.

Du Livre des Femmes d’Hélène Jans

Recette pour éviter les fausses couches

Si vous cherchez une solution pour une femme sujette aux fausses couches, voici ce qu’il faut faire : dès que les premiers signes de la grossesse apparaîtront, vous oindrez les fossettes au-dessus des reins avec de la térébenthine, en applications très fines. Entre-temps, vous aurez préparé une poudre à base de graisse, de résine, de sang de dragon, et de corail rouge qui étanche le flux des menstruations et du sperme et corrige les pertes blanches chez les femmes. Tous ces ingrédients devront être mélangés à parts égales. Puis, sur la zone où vous aurez appliqué la térébenthine, vous étalerez cette mixture. Et, quinze à vingt jours avant le moment où elle fait habituellement une fausse couche, renouvelez l’emplâtre. Cela est très profitable, je peux vous assurer que grâce à ce remède j’ai assisté à des naissances de créatures qui auraient pu avoir jusqu’à quinze frères et sœurs, tant leurs mères avaient fait de fausses couches. Et bien que la résine et le sang de dragon soient utilisés par les sorcières, ne prenez pas peur, cela ne relève de rien d’autre que de la science du corps. Beaucoup de celles que l’on appelle sorcières ne sont en fait que des femmes qui n’ont pas la chance d’avoir des biens ou qui ont été abandonnées, vieilles la plupart du temps, et qui consacrent leur vie à soulager les peines des autres. Elles sont persécutées ou exécutées par ceux-là mêmes qui refusent de comprendre que la douleur, aussi naturelle soit-elle, n’est pas une bonne chose car elle transforme l’être humain en bête, et que réussir à l’alléger relève de l’art et du savoir. La religion chrétienne n’a-t-elle pas recommandé de la pitié envers celui qui meurt de faim ou de soif, envers le pauvre et celui qui est nu ? Alors, pourquoi ne pourrait-on pas prendre pitié de celui qui souffre ? Mais je n’en dirai pas davantage, je ne veux pas être l’objet de suspicion et souhaite rester en vie.

7.

Lorsque l’on se promène dans les ruelles de Gamla Stan, on perçoit très vite l’opinion que les Suédois ont de leur reine : « Damoiseaux ou damoiselles, tout lui va », et les rires crépitent dans l’air. Et cela n’est pas juste, le vrai sujet n’est pas ce qui lui va ou ne lui va pas, mais plutôt ce qu’elle aime ou n’aime pas. À ce propos, il y aurait beaucoup à nuancer, car elle n’aime pas de la même façon les unes et les autres, elle les aime de façon différente. Tout comme elle fait des distinctions parmi les damoiseaux et parmi les damoiselles. On dit de la reine qu’elle mène une vie un brin licencieuse. Si l’on veut. Une vie de pauvre petite fille riche, car les petites filles riches soignent les maux inhérents à la fortune en se faisant libertines. Mais tout cela n’a pas d’importance pour l’heure. Tout comme cela n’a aucune importance que le peuple l’aime et la déteste en même temps ; inspirer des sentiments contradictoires fait partie de la fonction des rois et, à ce titre, ils doivent savoir les recevoir et s’y habituer. En fait, il n’y a pas grand-chose qui a de l’importance en ce moment, car elle est envahie par ce doux sentiment de la nostalgie. D’abord, elle avait pleuré la mort de l’ami puis, pendant plusieurs jours, elle s’était installée dans un calme profond, comme si rien n’était survenu. Peut-être espérait-elle alors le voir arriver dans ce boudoir où ils avaient l’habitude de converser. Il paraît même qu’une fois elle avait inscrit une audience avec lui à l’ordre du jour. Elle, l’incarnation de la volonté, avait refusé d’admettre que la mort lui avait damé le pion. Non, pas cette fois. Cette fois c’était important. Avec le passage des jours sans lui, elle avait dû se résigner et accepter que jamais plus rien ne serait pareil. Dès lors Christine était partie habiter un endroit éloigné que l’on appelle mélancolie, probablement situé à plusieurs lieues de Stockholm, tant et si bien qu’elle ne semble désormais ni dans son corps ni dans son âme quand on l’appelle. Elle se laisse porter par les eaux du destin, désespérée de ne pas pouvoir être désespérée, car le caractère et l’éducation royale qu’elle a reçue l’empêchent de se tirer les cheveux, de s’arracher les yeux, de se blesser les chairs, de déraciner les chardons à pleines mains et de s’adonner à d’autres merveilles qui rendent la douleur notoire. C’est ainsi qu’elle s’est installée dans la tristesse et il ne reste presque plus rien de la Christine exubérante qui amusait ses sujets avec des histoires scabreuses sur les visites nombreuses et variées dans son lit à baldaquin. Aujourd’hui, c’est fini. Aujourd’hui, son ventre est une terre froide et aucun soleil ne reviendra pour la faire trembler de désir. C’est pourquoi il serait de bon ton que les Suédois cessent de parler dans le vide. Désormais il n’y a plus de jeunes hommes, plus de jeunes femmes, car c’est bien cela dont ils parlent ? La vérité dans cette affaire, comme dans toutes d’ailleurs, se perd dans un dédale de ramifications, les histoires ne sont pas si superficielles, on y trouve toujours de la complexité. Il se raconte que, alors que Christine était encore jeune fille, les dames de la cour la firent participer à un jeu tendancieux, un de ces jeux qui se pratiquaient dans des palais comme le sien, des palais de rois tout-puissants et animés par les urgences de l’adolescence. Elles engagèrent un couple de comédiens, qui était de passage à Stockholm, pour des services un peu particuliers. Tous deux, si jeunes et si beaux que c’était un plaisir de les regarder, devraient se reposer dans une des chambres du palais tandis que les damoiselles, également jeunes et belles bien que moins expérimentées et dont le destin était de garder intacte la barrière de leur peau pour le mari qui les achèterait, épieraient depuis la pièce contiguë à travers de petites ouvertures, enfin… pas si petites, réalisées dans le mur, sans doute à d’autres fins, peut-être pas meilleures, mais en tout cas plus faciles à justifier. Les comédiens acceptèrent et les damoiselles, Christine y compris, purent voir, ou plutôt entrevoir. En de telles circonstances, il est évident que cela joue des coudes et la courtoisie de palais à certains moments fait une trêve. « Eh, pousse-toi, c’est mon tour. » Bref, elles purent voir comment l’homme chevauchait le corps de sa compagne : les muscles tendus, la bouche enflammée, l’ombre sombre de la pilosité, le visage semblant fardé par le désir, la courbure agressive de son membre. « Et ça, qu’est-ce que c’est ? » « Tais-toi, mais quelle idiote ! » Pendant que l’homme déjà dévêtu se faisait dévêtir encore sept fois – autant de fois que le nombre de damoiselles en train de le regarder, si bien que si on lui avait demandé, il aurait pu assurer que cette nuit-là il avait été avec sept femmes différentes, ou à peu près –, Christine fit une fixation sur la Tzigane. La chevelure noire de la jeune femme inondait l’oreiller, son visage avait une expression lascive, provocante, ses seins imposants et ronds comme des balles invitaient à la caresse. Quelques instants plus tard, l’homme s’effondrait, vaincu, comme s’il venait de recevoir un coup de fouet, et le jeu toucha à sa fin. Les damoiselles s’empressèrent de recouvrir l’observatoire, toutes sauf Christine, qui ne pouvait oublier cette Tzigane chaude et brune, elle, la reine blonde et froide… cette jeune Tzigane tout en provocation, faisant bouger les bracelets de ses chevilles en cadence, cette jeune Tzigane devenue instrument, produisant d’entre ses lèvres charnues des gémissements sauvages. L’image de son plaisir bruyant et joyeux rendit Christine folle.

Effectivement, lorsque l’on se promène dans les rues de Gamla Stan, on pourrait avoir une idée très erronée de Christine, la reine. Ses sujets aiment à raconter des histoires et allez savoir si elles ont réellement existé. Et puis cette femme sérieuse, studieuse, profonde et imaginative a des problèmes bien plus lourds que celui de décider avec qui jouir. D’abord, la mort du philosophe qui, selon la rumeur, ne partagea jamais sa couche avec elle et pour qui cependant, ou peut-être justement pour cette raison, elle éprouvait de la fascination. Oui, quelque chose de l’ordre de la fascination intellectuelle, car en matière d’attractions humaines, il semble y avoir de tout, et il y en a toujours qui, après avoir fait soupirer la moitié de Stockholm, tombent amoureux de la personne qui les enverra paître, pardonnez l’expression. Le second problème de Christine, et pas des moindres, est celui qui vient de lui tomber dessus. Les sources les mieux informées du palais assurent que l’Assemblée générale des États, la plus haute instance gouvernementale de Suède, prie, oui c’est ainsi qu’elle s’exprime même si ici prier revient à exiger, donc l’Assemblée prie la reine, notre dame, Christine, fille de Gustave Adolphe, tristement mort sur le champ de bataille, et notre souveraine depuis 1632, de se marier. De se marier, voilà, c’est aussi simple que ça, qu’elle se marie, bon Dieu, qu’elle se marie une bonne fois pour toutes, qu’elle se marie, pour voir si le mariage lui fait passer les fureurs utérines, et surtout pour assurer au mieux dans le futur le repos et l’union de la Couronne. Parce que l’amusement, ça va bien un moment, mais le travail d’une reine doit être celui de régner, ce qui inclut mettre au monde de nouveaux rois, ce n’est pas se divertir, ni faire l’expérience de sensations interdites, encore moins étudier et écrire. Car écrire, c’est aussi pécher… ? Aujourd’hui Christine ne peut s’arrêter de ruminer. Cela fait trois mois à peine que son ami est mort, cet ami qui ne fut pas aussi intime qu’elle l’aurait souhaité et, en son honneur, elle aimerait pouvoir s’adonner comme il se doit à la mélancolie. Mais elle ne peut pas. C’est vraiment difficile d’être reine. Elle est terrorisée. Pourquoi veut-on l’obliger à appartenir à un homme, l’obliger, elle, à devenir la possession de quelqu’un ; à être un ventre à produire des rejetons. S’il y a bien quelque chose qu’elle n’est pas en mesure d’accomplir, c’est bien cela. Ni pour la couronne de Suède, ni en la mémoire de son père, non, pour rien de rien, cela fait dix ans qu’elle se fait la promesse de ne jamais être mère. Elle ne changera pas d’avis. Et quand elle se demande ce qu’il lui aurait conseillé, lui, le philosophe, s’il était encore en vie, elle se dit qu’il lui aurait donné entièrement raison. Et puis elle pense qu’elle est un peu étrange, insatiable en matière d’amants et peu mesurée comme il conviendrait à une reine d’une nation luthérienne. C’est parce qu’elle est différente, croit-elle, qu’elle ne peut être mère. Cependant, si quelqu’un l’étudiait avec attention, s’il y avait des psychologues mandatés pour des thérapies royales à la cour de Stockholm, on apprendrait qu’elle soupire encore, qu’elle se lamente et qu’elle cultive le deuil pour ce qui est advenu dix ans plus tôt. Le problème évidemment est que les psychologues n’ont pas encore été inventés. Et, si l’on relate ici cet épisode, ce n’est pas pour faire circuler de vilains ragots sur la vie d’un tel ou d’une telle, car dans cette vallée de larmes chacun fait comme il peut et, tout comme on ne doit jamais dire « je ne boirai jamais de cette eau », on ne doit jamais non plus se réjouir des malheurs d’autrui, ni passer son temps à jaser. Non, si l’on rapporte ici cette petite histoire, cette affaire, comme disent les ringards, qui à la cour de Stockholm sont légion, c’est parce que d’aucuns imaginent que cet incident a quelque chose à voir avec la décision impulsive de Christine de ne pas être mère, même si les yeux lui sortent de la tête dès qu’elle voit passer un enfant, réaction qui d’ailleurs n’a jamais été confirmée, bien que cela pourrait sembler très naturel.

Le fait est que la mère de Christine, Marie-Éléonore de Brandebourg, née Hohenzollern, résolut de s’enfuir de Suède au printemps 1640. Elle n’y avait pas sa place. Et il convient de dire en sa faveur que la vie d’une veuve d’ornement à la cour n’est pas très excitante, disons qu’elle n’avait rien à faire, elle n’avait ni travaux d’aiguille, ni viole, ni romans de chevalerie, ni d’habileté dans les questions politiques. Avec un livre de prières entre les mains, on ne va nulle part, et encore moins si vous êtes une jeune reine veuve et que les malotrus de la cour s’entêtent à ne pas vous gâter les oreilles de compliments énamourés par respect envers le défunt roi. Car si de son vivant ce dernier n’était déjà pas un amant glorieux, mort il continuait d’effrayer les mouches, et c’était exactement l’inverse de ce qu’Éléonore souhaitait. Décidément, elle s’échapperait, oui, elle s’échapperait en cachette. Elle aurait même pu se transformer en feu de cheminée, ou en vapeur de plat mijoté, ou encore en rosée matinale ou se volatiliser dans les airs, comme dans une authentique saga scandinave, tant était fort son désir de s’évaporer, s’il n’y avait eu les cruautés de l’Histoire qui vinrent lui donner un rôle, mesquin et secondaire, dans les chroniques de Suède. Ce qu’ignorait la pauvre reine, c’était qu’elle s’était transformée en un petit sucre d’orge, que cette histoire de l’amour courtois réservé à la classe noble et forcément adultère pour rester pur et désintéressé, ne pouvait être qu’une invention de la part de ces messieurs pour séduire, une fois mariées, les femmes qu’ils n’avaient pas réussi à séduire jeunes filles. Éléonore était tombée amoureuse quelque temps auparavant, pas tant d’un homme que des lettres qui lui arrivaient dans le plus grand secret depuis le Danemark, pays voisin et rival. Et elle remarqua comment chaque lettre lui redonnait de l’espoir, comment chaque ligne la rajeunissait et elle pensa que son allure, encore plus que présentable, ainsi que la réputation de sa conversation pleine d’esprit avaient amené le roi Christian IV de Danemark à la préférer à d’autres jeunesses qu’on devait lui présenter à Copenhague, sans imaginer que ce petit roi pût avoir des prétentions annexionnistes – on dirait bien que tous les hommes pensent toujours à la même chose –, tant ces histoires de pouvoir et de gloire étonnent toujours les femmes. Et elle se mit à rêver au moyen de s’évader de sa cage pour tomber dans les bras du roi. « Est-il beau ? » « Ah madame, il est forcément beau puisque c’est un roi ! » « Est-il également aimable et tendre ? » « Mais comment ne le serait-il pas, vous parlant comme il vous parle dans ses lettres… ? » Et elle et ses dames, se délectant du secret, jouissaient des perfections du Danemark inconnu, véritable paradis des amants, à en croire l’enflammée correspondance royale. Et elles finissaient par baisser les paupières, pudiques, rougissant des choses qu’elles faisaient quand elles étaient toutes seules, allons mesdames, des choses en rapport avec ce que devaient faire les amants au Danemark. Et, alors que s’approchait le moment de s’enfuir, Éléonore et ses dames pensaient qu’il était important que Christine n’en sût rien. « Elle est si rigide et si tatillonne… ! » « Et par-dessus le marché, elle n’y comprendrait rien, elle est encore si jeune… Et aussi un peu garçon manqué, Madame. » « Anne ! N’oublie pas que tu es en train de parler de ta reine ! » « Excusez-moi, Madame, mais c’est comme ça que je la vois. » « Oui, elle est un peu masculine, tu as raison. » Quand l’occasion se présenta, la reine douairière, qui avait fini par se voir en reine célibataire, et qui durant toutes ces années avait été poursuivie sans relâche à travers les couloirs du palais par l’ombre du défunt, lui causant des nuits humides et des rêves tumultueux, demanda l’autorisation de déménager avec quelques-unes de ses dames dans un autre pavillon, au prétexte d’un jeûne de plusieurs jours. On le lui consentit ; même si les garants de l’honneur s’étaient rendu compte que depuis ce pavillon il était possible d’accéder directement au jardin, personne ne se serait imaginé que le simple fait de prendre l’air pût engendrer quelque faute. Et, une nuit, Éléonore finit par traverser le jardin, tel un papillon, tandis que de l’autre côté l’attendait un carrosse avec les armoiries danoises dissimulées derrière de petits rideaux, et qui, sans que personne ne se rendît compte de rien, l’emmena sur la route de Nyköping. De là, elle embarqua pour l’île de Gotland, où deux bateaux de guerre – car au Danemark on ne lésine pas sur les moyens quand il s’agit de prouver au monde la valeur de l’honneur d’une femme – l’escortèrent sur le chemin de la liberté. Inutile de préciser que la liberté avait pour nom Copenhague.

Christine, la modérée, la froide, la sobre, la bien éduquée, la tranquille, Christine, la reine aux tresses, la sans poitrine, la reine à l’habit court laissant apparaître ses jambes, Christine, la fille de la fugitive, cette Christine-là pleure, crie, menace, crache, hurle, s’époumone, et pisse au lit durant plusieurs nuits. Christine ne comprend pas, ne pose pas de questions, ne pardonne pas. Quand on la mit au courant de l’histoire, que beaucoup appelaient affaire, Christine était en train de jouer avec sa poupée de chiffon et rêvait d’être la mère de trente enfants – ah, mon Dieu, mais qui donc est à même de s’occuper de l’instruction d’une reine ! –, en effet, elle ne savait pas comment on les fabriquait, et encore moins que, pour avoir trente enfants, il faudrait par trente fois se déchirer de haut en bas, et pleurer, et regretter d’être née, et plus encore, voir à la place de sa gracile silhouette un ventre encombrant pendant deux cent soixante-dix mois. Quand on la mit au courant de l’histoire, que les plus ringards appelaient affaire, Christine jeta la poupée, et immédiatement les personnes présentes la virent crispée, abasourdie, stupéfaite, anéantie. En effet, étant elle-même reine, à qui Christine peut-elle bien demander ce qui avait manqué à sa mère, cette jeune veuve ? Comment une reine en socquettes peut-elle imaginer que sa mère recherchait les mots ardents, que l’on n’offre pas à la cour, du héros blessé dans la bataille ? Et Christine, anéantie, heurtée, colérique, pleine de rancœur, passe trois ans à convaincre les grands hommes, les cinq sénateurs, à l’Assemblée des États – car c’est là que se trouve le pouvoir maximal du pays dont elle n’est que le symbole, elle est en effet trop jeune pour exercer, en plus d’avoir l’air d’un garçon manqué –, qu’il est nécessaire de punir la reine et son amant. Et, en 1643, enfin, Christine a les yeux rougis par la fièvre de la vengeance, car elle a réussi à ce que, de façon solennelle et comme il se doit, la Suède déclare la guerre au Danemark pour l’affront fait à la mémoire de Gustave le Grand, l’affront qui a entaché le respect que l’on doit à la reine, sa fille, et à l’illustre corps de sénateurs du royaume et même à toute la Maison royale de Brandebourg. Mais, si elle fit ce qu’elle fit, ce ne fut pas par sévérité, ni piété, ni par respect envers sa famille, ni par méchanceté, ni par arrogance, pas non plus parce que la dignité de la Couronne avait été affectée. Si elle fit ce qu’elle fit, ce fut parce qu’elle ne pouvait supporter que maman n’ait pas partagé avec elle son secret.

Il va sans dire que Christine dut contenir sa colère. Ce fut seulement un an et demi plus tard, lorsqu’elle atteindrait la majorité, qu’elle réussirait à se libérer des régents et à assumer complètement le poste que l’Histoire avait réservé pour elle. Et, pour bien faire les choses, elle dut finalement signer le fameux traité de Brömsebro, qui scellait l’amitié entre la Suède et le Danemark, et en plus de cela, la Suède tirait le plus grand parti de la colère royale, car, pour calmer les rois, comme pour calmer les dieux, il suffit de payer en or ce qui s’est passé au lit. Mais ne sortons pas de l’histoire, on raconte que, à partir de 1643, cette reine qui ne porte alors plus de chausses ni habit court, qui a maintenant des seins et sait regarder en coin, cette reine décide qu’elle ne se pliera à aucune des règles de la vie monarchique et qu’elle jouit d’une familiarité suffisante avec ses dames pour s’initier à des jeux interdits. Et pourtant personne, pas même sa mère, n’aurait imaginé qu’elle pût avoir quelque inclination pour les jeux d’alcôve ! On raconte qu’elle jouit aussi, bien sûr, de la présence au palais de chambellans, de comptables, d’officiers, d’agents des impôts, de greffiers, de secrétaires, de conseillers, de maîtres de ballet, de précepteurs de français, de professeurs pour chaque type d’art, de joueurs – excusez du peu – de viole et de harpe, car en matière de toucher, il existe de véritables artistes, tous gentlemen, pour l’aider à découvrir ce qui rend les hommes si intéressants. Sans compter qu’au palais vivent également les domestiques, les jardiniers, les garçons d’écurie, les cuisiniers qui, même s’ils n’ont pas l’élégance et les manières raffinées des précédents, possèdent les mêmes attributs qui les rendent également intéressants, car sur ces questions jamais démocratie ne fut si bien servie. Pour faire bref, on peut dire que Christine profite du fait qu’une reine est aussi, après tout, une femme comme les autres. Enfin non, pas tout à fait, car Christine s’est fait la promesse de ne jamais avoir d’enfants, pour ne pas les rater, pour ne pas leur manquer, pour ne pas les oublier, ne pas les affronter, ne pas les renier, pour ne pas leur faire ce que sa mère lui a fait, à elle, le jour où elle décida de ne pas lui ouvrir son cœur pour partager son secret.

8.

Du Livre des Femmes d’Hélène Jans

Plante appelée agripaume (Leonurus cardiaca)

Plante à tige rugueuse, avec des feuilles de forme ovale et des fleurs de couleur rose. Agreste et sauvage, elle est peu encline à faire société avec d’autres cultures, comme toutes ces personnes qui, ayant subi un traumatisme dans leur enfance, ne parviennent pas à faire confiance aux gens de leur entourage. Il faut la cueillir entière et la faire sécher à l’ombre. L’infusion, une cuillerée par tasse, se prend deux fois par jour, et aide à soulager les troubles nerveux des femmes : maux de tête, appétits démesurés, sentiment d’angoisse et en cas de fortes palpitations, de pressentiments qui ne se réalisent pas et de mauvais rêves. C’est une infusion amère, mais si on lui enlève son acidité avec du miel, comme je l’ai déjà vu faire, elle ne chasse plus les mauvais rêves, même si elle reste efficiente pour les autres maux. Toutefois, pour ces autres maux, peut-être existe-t-il meilleurs remèdes.

9.

Quand le philosophe vint à Stockholm, ce ne fut pas par hasard : c’est la reine en personne qui l’avait invité. D’abord elle avait compris en fréquentant son œuvre qu’il n’était pas n’importe qui. Les ouvrages qui étaient parvenus jusqu’à ses royales mains l’avaient séduite, lui faisant se murmurer à elle-même : Mais pourquoi écrit-il cela ? Comment ose-t-il ? Et tout cela lui suffit, car il est bien connu que Curiosité est le premier atour d’Amour. Jamais la reine n’avait lu quiconque plus convaincu de pouvoir changer le cours de l’univers avec des mots, et de pouvoir défier ainsi les autorités, de même que jamais elle n’avait lu personne qui ne citât pas d’autres noms célèbres. Et cela lui plut. Elle aima l’audace, la solidité, l’assurance. Elle aima La Dioptrique, mais aussi Les Météores, et La Géométrie, et même elle apprécia le discours d’introduction. Sauf, peut-être, ce rafistolage du livre iv qui lui semblait ne pas cadrer avec le reste du discours si parfaitement scientifique, en particulier là où il disait que, étant donné que lui, le philosophe, pouvait penser aux perfections qu’il ne trouvait pas en lui car elles étaient étrangères à la nature humaine, et étant donné que ces perfections devaient bien venir de quelque part, alors Dieu existait. Il lui semblait en effet qu’un raisonnement aussi forcé sur l’existence d’un être suprême ne pouvait venir que d’une tentative de rester en bons termes avec les illustres docteurs de théologie de l’université de Paris. À moins que, bien sûr, et là elle riait avec malice, l’auteur attendît que quelqu’un de l’auditoire n’intervienne : « Comment ça des perfections que vous n’avez pas, alors qu’il est évident que vous les avez toutes ? » Et d’ingénu ainsi béni il n’y en avait nul autre dans ce monde, ou, s’il existait, ce ne serait que pour exciter la curiosité de la reine. Et Curiosité, atour d’Amour, est une traîtresse, car immédiatement Christine avait voulu savoir ce que pouvait lui enseigner la personne qui s’exprimait ainsi. Elle voulut connaître le ton qu’il employait et comment il se libérait d’une joute verbale lors d’une de ces disputes dont la cour était si friande. Elle voulut connaître la couleur de ses yeux, et la noblesse de son âme, et la forme de ses mains, et sa résistance à la souffrance, car, et pour le plus grand malheur du philosophe, Christine n’arrivait pas, elle non plus, à séparer ce qui est du ressort de l’âme et ce qui est du ressort du corps, ou était-ce le contraire ? Bref, quoi qu’il en soit, Christine n’avait pu résister davantage, la patience ne faisant pas partie de ses vertus et de l’éducation qu’elle avait reçue, et même si celle-ci était austère et puritaine, c’était celle d’une reine que l’on n’avait pas beaucoup habituée à douter avant de céder à un caprice. Bref donc, parmi ses courtisans se trouvait le diplomate français Monsieur Chanut, correspondant illustre du philosophe, et il avait suffi à Christine de faire ce qui était coutumier à cette époque, ni plus ni moins. Selon l’usage, une dame ou un homme de la haute société pouvaient entrer en contact avec n’importe quelle autre personne, y compris avec quelqu’un qui ne leur avait jamais été présenté, s’ils le faisaient à l’aide d’un intermédiaire en qui ils avaient confiance. À cet égard, les formes furent totalement respectées. La bizarrerie venait d’ailleurs. Quand, lors de la réception qui suivit, Chanut fut convoqué à un entretien avec Sa Majesté, le fait qu’elle fît la demande de passer par son entremise pour formuler certaines questions au célèbre philosophe ne provoqua aucune réaction lors des habituels commérages, réunions et salons où pourtant cette confidentielle action fut commentée. Rien d’étonnant à ce que la reine, si cultivée, eût le souhait de recevoir un enseignement de celui qui pouvait lui apporter le meilleur, et qu’elle se servît de Chanut, ce raté, comme intermédiaire : il était suffisamment laid pour qu’on n’aille pas imaginer qu’il était l’objet de son désir. Il n’était pas non plus surprenant de la voir alors, animée et enjouée, saluer Chanut avec ce même mouvement de main qu’ont les chasseurs envers leurs faucons. « Courage, mon ami, tu dois me rapporter la proie. » Non. La surprise vint de la tête que fit Chanut lorsque Christine, la reine de Suède, lâcha cette petite question, laquelle, à en croire ce que l’on raconte, était à peu près celle-ci : « Quelles sont les raisons qui nous incitent parfois à aimer une personne et non une autre, avant même que nous connaissions ses mérites ? » Et voilà ce pauvre benêt de Chanut avec un air de je me chie dessus, prêt à transmettre au penseur à la mode la question avec toutefois un voyons voir ce qu’on peut en tirer, gardant le silence sur ce qu’il tient pour la pure et unique vérité, selon la rumeur, à savoir que le penseur avait un peu excité la reine. Christine n’eut alors aucun doute. Elle sut, par ses espions, c’est pour ce genre de choses qu’elle en avait, quand on commença à cancaner lors des habituels commérages, réunions et salons de la cour. Elle sut ce que Monsieur Chanut pensait d’elle. Elle sut ce que pensait d’elle toute la ville de Stockholm, car Madame Chanut le lui fit savoir, avec cette manière bien à elles qu’ont les femmes de contrôler leur regard pour se punir entre elles, et, enchantée de provoquer un tel scandale, elle s’installa confortablement pour attendre le retour de l’heureux courrier, apaisée, resplendissante, certaine de son propre flash, bien qu’elle ne l’exprimât pas en ces termes. Et, alors que personne ne pariait un centime sur la réponse, celle-ci arriva. Il s’agissait, selon les conventions internationales relatives au courrier destiné à des personnes éminemment respectables, puissantes et de haute lignée et, pour couronner le tout, de sexe opposé, d’une lettre avec intermédiaire, adressée à Chanut mais exprimée dans un double langage, qui ne laissait aucune ambiguïté sur le destinataire, comme il convient dans ces situations… Pour que Christine pût la savourer pleinement… afin qu’on l’appréciât à la cour et dans tous les ragots… pour que tout le monde pût en profiter, sauf le pauvre Chanut qui avait dû à nouveau faire le pigeon messager. La réponse arriva donc et plut, malgré ce qu’elle disait :

« Jeune homme, j’étais amoureux d’une fille de mon âge qui avait un léger strabisme. L’impression que produisait sur mon cerveau le fait de la regarder, quand je contemplais ses yeux perdus, était si forte qu’elle suscita en moi la passion de l’amour, laquelle, bien des années plus tard, me conduisit à ressentir plus d’inclination pour les personnes que je rencontrais ayant un strabisme que pour les autres, précisément parce qu’elles avaient cette particularité, mais je n’en étais pas conscient. D’ailleurs, une fois que j’ai eu mené une réflexion à ce sujet, et après avoir reconnu qu’il s’agissait d’un défaut, cela ne m’émut plus. »

En y réfléchissant bien, si Christine se réjouit autant, la raison se trouve sans doute dans le fait que ce philosophe célèbre daigne répondre à une question posée par une femme, et non par un autre savant, qui plus est une femme de mauvaise réputation, que tout le monde prend pour la plus grande tentatrice publique de l’Histoire. Et, en effet, si cela avait été autre chose, si la question de Christine avait été ambiguë ou un piège pour conquérir cet homme, elle n’aurait pas dû s’en contenter. Si je dis cela, c’est que Christine n’avait pas de strabisme, elle avait au contraire des yeux qui regardaient de manière profonde et directe, bien qu’un peu globuleux. Et si je dis cela également, c’est parce que le philosophe lui parlait ainsi : « Écoute, ma petite, dans l’acte de tomber amoureux on ne choisit pas grand-chose voire rien du tout, car on dirait que le cœur sort plutôt par les oreilles au lieu de jouer son rôle qu’est celui de palpiter et de pomper le sang. Mais, si tu veux un conseil, ne cesse jamais de regarder les mérites de la personne dont tu es amoureuse. » Maintenant, cela n’engage que moi, car Christine était très déterminée et très à son affaire. Elle, dont le peuple disait qu’elle aimait autant les hommes que les femmes, et qui, cependant, bien que son corps eût souvent connu la jouissance, avait encore le cœur vierge, avait dû se dire : « Eh bien, puisque je dois m’occuper des mérites, je remarque que tu n’en manques pas. » Et, durant les semaines qui suivirent, on put la voir plongée dans l’écriture de lettres. Christine s’investissait pleinement dans cette correspondance.

10.

Du Livre des Femmes d’Hélène Jans

Traitements pour les mains ou maniluves

Les mains des femmes souffrent énormément à cause des tâches quotidiennes, ce qui explique que la plupart ne parviennent pas à garder une peau fine et lisse. Par conséquent, si vous voulez vous protéger de ces maux, vous pouvez faire certains traitements dont je vais vous expliquer tout de suite la confection. Prenez un bol de jus de raisin pas encore mûr, un autre de fiel de bœuf, un demi-savon râpé, trois onces d’huile de vinaigre et trois autres d’huile de pavot, une once et demie d’huile d’amandes amères, une once d’huile de lentisque, un peu de soufre finement moulu et un soupçon de vif-argent mélangé à de la salive. Jetez le tout dans un récipient et mettez à chauffer jusqu’à ce que le savon se démêle, et, quand il est fondu, versez la mixture dans une fiole que vous laisserez au soleil pendant neuf jours, en prenant soin de remuer deux ou trois fois chaque matin pour empêcher la rigidification. Une fois l’onguent affiné, vous en mettrez sur vos mains. Moins vous rincerez, mieux ce sera, vos mains brilleront ainsi comme si les efforts de la vie ne les avaient ni travaillées ni atteintes. Gardez bien à l’esprit que, lorsque vous vous lavez, vous ôtez de la vie à votre corps, car vous jetez avec l’eau ce qui lui appartient. On ne doit laver que ce qui est sale, et le corps humain a sa propre odeur, différente selon les individus, pour que, de la même façon que l’on nous reconnaît à notre silhouette, nous puissions être reconnus à l’odeur que nous dégageons. Jamais je n’ai vu mère qui ne reconnaisse son enfant à l’odeur, ni amant que l’odeur de son aimée ne rende fou, et celles qui dissimulent à coups de concoctions ce qui leur paraît dégoûtant tuent ni plus ni moins une partie d’elles-mêmes. Quoi qu’il en soit, ces traitements protègent les doigts ou la paume, mais ne cachent rien, car n’allez pas croire, qui vous voit ainsi abîmée pense que vous ne travaillez que manuellement et que jamais vous ne faites fonctionner votre cervelle.

11.

Lettre de monsieur Descartes à la reine Christine de Suède, au cours de l’année 1649

Madame,

S’il arrivait qu’une lettre me fût envoyée du ciel, et que je la visse descendre des nues, je ne serais pas davantage surpris, et ne la pourrais recevoir avec plus de respect et de vénération, que j’ai reçu celle qu’il a plu à Votre Majesté de m’écrire. Mais je me reconnais si peu digne des remerciements qu’elle contient, que je ne les puis accepter que comme une faveur et une grâce, dont je demeure tellement redevable que je ne m’en saurais jamais dégager. L’honneur que j’avais ci-devant reçu d’être interrogé, de la part de Votre Majesté, par Monsieur Chanut touchant le Souverain Bien ne m’avait que trop payé de la réponse que j’avais faite. Et depuis, ayant appris par lui que cette réponse avait été favorablement reçue, cela m’avait si fort obligé, que je ne pouvais pas espérer ni souhaiter rien de plus pour si peu de chose ; particulièrement d’une Princesse que Dieu a mise en si haut lieu, qui est environnée de tant d’affaires très importantes, dont elle prend elle-même les soins, et de qui les moindres actions peuvent tant pour le bien général de toute la terre, que tous ceux qui aiment la vertu se doivent estimer très heureux, lorsqu’ils peuvent avoir occasion de lui rendre quelque service. Et parce que je fais particulièrement profession d’être de ce nombre, j’ose ici protester à Votre Majesté qu’elle ne me saurait rien commander de si difficile, que je ne sois toujours prêt de [à] faire tout mon possible pour l’exécuter ; et que si j’étais né Suédois ou Finlandais, je ne pourrais être, avec plus de zèle, ni plus parfaitement que je suis…

12.

Du Livre des Femmes d’Hélène Jans

Remède contre l’asthme

On peut obtenir un remède pour mieux respirer en faisant revenir des œufs dans de la graisse de chat, car le chat, même s’il est parfois la cause d’éternuements et de prurits, peut aussi avoir des effets curatifs et son sang soulage les difficultés respiratoires. En plus de donner ce mélange à celui qui souffre d’asthme, on remplacera le beurre par la graisse de chat dans toute son alimentation, ce qui sera très bénéfique. Cela dit, n’allez pas croire que toutes les personnes qui ont des troubles de la respiration sont nécessairement asthmatiques. J’ai déjà vu certains cesser de respirer quand Amour les prend dans ses bras, quand le cerveau ne sait plus former de mots, un problème que l’on remarque chez les jeunes amoureux, dont le sang ne circule plus comme il le devrait et qui vont et viennent, absorbés, préfèrent la rêverie au travail et, quand ils veulent raconter quelque chose, en particulier lorsque c’est en présence de l’être aimé, répètent indéfiniment « je ne trouve pas les mots, ça ne vient pas ». Il peut arriver aussi qu’un coup au cœur bloque la respiration, mais la sensation est alors moins douce, et c’est ainsi que certains meurent à la réception d’une lettre inattendue ou contenant une révélation surprenante, qu’ils n’auraient jamais imaginée.

13.

Cette fois-ci, la lettre que le philosophe adressa à la reine ne passa pas par les commérages. C’est naturel, car une des raisons d’être des commérages est celle de répandre les malheurs : comme ces rendez-vous auxquels il ne s’était jamais rendu, ces caresses déplacées qu’elle avait permises et dont elle avait même joui, ces bévues et autres incidents similaires qui attentaient au bon goût. Jamais on ne vit dans une cour un cercle où l’on racontait que tout glissait comme sur de la soie : la reine qui a lu un philosophe et lui a posé une question malicieuse par le truchement d’un tiers, ledit philosophe qui, enchanté, a répondu, les chamailleries et les va-et-vient qui s’en sont suivis, au bout d’un mois, il ne restait pas un thème sur lequel on n’eût polémiqué. Ce qui finit par apparaître, une fois le temps des questions révolu, c’est que la reine se décida enfin, car si Curiosité est le premier atour d’Amour, Audace en est le second, et elle invita le philosophe à la rejoindre, allant jusqu’à lui offrir un poste de savant à la cour. Et, comme elle savait qu’il était toujours un peu morne, indécis et fatigué, elle lui fit savoir que, s’il acceptait sa