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Rio de Janeiro, Ilha Grande.
Dans la lignée de ses ancêtres, Zélie, une femme indigène profondément reliée à la nature et au divin, vit sur cette île depuis toujours. La rencontre avec Cécile, installée depuis peu de temps à São Paulo avec Marc, son mari qui y a monté une entreprise, va signer le début d'une grande amitié. Guidée par une profonde générosité, Zélie invite Cécile à séjourner dans son village natal. Au fil des jours, une relation authentique se tisse entre ces deux femmes. Chaque soir, en lui racontant les légendes héritées de son père, poète et pêcheur hors-pair, Zélie transmet à Cécile un nouvel élan de vie et l'incite à devenir à son tour passeuse de mots.
Dans un contexte de crise économique et politique brésilienne mais aussi de questionnements existentiels, cette aventure initiatique révèle qu'à tout âge, il est possible de faire revivre son enfant créateur, de se réconcilier avec ses proches et de toucher du doigt ce qu'il y a de plus sacré en chaque être.
À PROPOS DE L’AUTRICE
Professeur agrégée de lettres, Sylvie Lepetit est mariée et mère de trois grands enfants. Pendant 30 ans, elle a enseigné la littérature avec passion en zone d’éducation prioritaire dans le Val-de-Marne ainsi qu’au lycée français de São Paulo.
Formée à l’accompagnement spirituel par Lytta Basset, elle est désormais écoutante au sein de l’association AGAPA, association qui accueille des couples en deuil d’un enfant non-né, et animatrice d’ateliers d’écriture thérapeutiques sur le thème « Mettre des mots sur les maux ».
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Seitenzahl: 318
Veröffentlichungsjahr: 2023
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Sylvie Lepetit
Là où repose mon cœur
Les unpertinents
Citations
Basta existir para ser completo
(Pour être parfait, il suffit d’exister)
Fernando Pessoa
Quel avantage revient-il à l’homme de tout son travail
et de la préoccupation de son cœur, objet de ses fatigues sous le soleil ?
Livre del’Ecclésiaste
Dédicace
À Neuseli
Introduction
Chère Hélène,
Ce matin, lorsque le gardien m’a apporté le courrier, j’ai tout de suite remarqué une enveloppe avec un timbre français et j’ai ressenti une grande joie en reconnaissant ta belle écriture. C’est la première fois que je reçois une vraie lettre depuis que je vis à São Paulo. Tel un pigeon voyageur, ta missive a traversé l’Atlantique et, par miracle, elle m’est parvenue ! Je suis touchée que tu aies pris le temps de m’écrire et d’aller à la poste pour l’envoyer en recommandé.
Deux ans déjà que tu es rentrée en France… Le temps a filé ! Lorsque nous avions fait connaissance, il y a trois ans, je ne me doutais pas que tu repartirais si vite. Toi non plus. Personne n’aurait pu imaginer que ta vie volerait en éclats. Au Brésil, les nouvelles relations sont comme les fleurs, elles s’épanouissent vite. Il faut les cueillir avec délicatesse et sans précipitation si l’on ne veut pas les abîmer. Il m’est arrivé plusieurs fois de prendre un café avec quelqu’un et, en l’espace d’un après-midi, tout était dit. La corolle donnait déjà son parfum ; le lendemain, il s’était évaporé. Avec toi, j’ai pris mon temps ; je ne voulais pas que la pousse fragile de l’amitié se flétrisse.
Je me souviens bien de notre rencontre. C’était fin août, un mois après mon arrivée, lors de la réunion de rentrée de l’association des expatriées françaises. Je me réjouissais à l’idée de voir des compatriotes. Pourtant je m’étais sentie mal à l’aise au milieu de ces femmes qui se connaissaient déjà et se retrouvaient après la coupure des vacances. Craignant de susciter la même réaction de rejet qu’un amoureux trop empressé, je m’étais assise dans un coin pour assister à la cérémonie d’intronisation de la nouvelle présidente qui était adoubée par le consul. Tu étais venue te poser sur une chaise près de moi. Malgré le caquetage ambiant, nous avions réussi à faire connaissance. Nos points communs nous avaient tout de suite rapprochées. Nous avions le même âge, nos enfants étaient de jeunes adultes et tu étais déjà grand-mère. Comme moi, tu avais quitté la France pour suivre ton mari, avec le secret espoir de vivre une deuxième jeunesse avec lui. Après avoir élevé tes enfants et travaillé pendant plus de trente ans, tu rêvais d’avoir enfin du temps pour toi. Tu écrivais des poèmes, brodais de grandes tapisseries et réalisais des tableaux en patchwork. J’avais moi aussi le désir d’échapper au syndrome du nid vide que j’avais ressenti après le départ de mes enfants partis étudier en province. Comme toi, j’avais besoin de renouer avec mon mari et aussi avec ma créativité. À la recherche de nous-mêmes, en quête de la femme que nous étions avant de devenir mère, nous avions saisi cette chance d’aller vivre au Brésil. Pourtant, tu m’avais fait part de ta déception. São Paulo était une ville affreuse où tu n’avais rencontré personne.
L’une des responsables de l’association s’était approchée pour nous passer un collier de fleurs autour du cou en signe de bienvenue. Lorsque l’hôtesse, après s’être présentée, t’avait demandé à brûle-pourpoint : « Et toi, ton mari ? », tu avais répliqué : « Qu’est-ce qui vous intéresse, mon activité ou bien celle de mon mari ? » J’avais admiré ton sens de la répartie et nous avions ri de cette question qui nous ramenait dans les années cinquante, à l’époque où nos mères s’étaient mariées. Finalement, tu regrettais d’être condamnée à l’oisiveté. Tu avais abandonné ton métier sans regret mais tu n’avais pas l’intention de renoncer à ton identité.
Tu m’avais proposé de quitter la réunion. « On étouffe ici », m’avais-tu dit en slalomant à travers les tables autour desquelles les hôtesses papillonnaient pour attirer de nouvelles recrues dans les différentes activités proposées par l’association tels que les clubs de bridge, de scrabble ou de photos. Nous avions pris un taxi pour aller chez toi, près du parc Ibirapuera. C’était un quartier chic avec des immeubles de standing entourés de jardins et de grandes villas. Dès que tu avais ouvert la porte de ton appartement, j’avais cru être revenue en France. Comme vous aviez l’intention de rester plusieurs années à São Paulo, vous aviez vendu votre maison et apporté vos meubles, m’avais-tu expliqué. Tu m’avais montré la malle remplie de cotonnades, de soieries et d’étoffes de toutes sortes que tu avais emportée malgré les réticences de ton mari. Depuis votre installation, un an plus tôt, ton inspiration connaissait un renouveau. Pendant que tu préparais du thé, j’avais admiré tes créations accrochées sur les murs de ton appartement. Les fleurs, les plantes, les oiseaux, toute la luxuriance brésilienne faisait naître sous tes doigts des œuvres foisonnantes. Sous mes yeux, se déroulait un chemin de vie fait de chutes et de riens, jalonné de bannières tantôt joyeuses tantôt douloureuses. Tes assemblages de lambeaux lumineux et de haillons cousus d’or ressemblaient à des pansements de soie. Tu avais réussi, mieux qu’avec des mots, à exprimer la saudade1 que l’on ressent au Brésil.
Cécile revoyait les grands pans de tissus ornés de toucans blancs et rouges, de jacarés2mordorés, de lézards bizarres qui jouaient à cache-cache dans une jungle soyeuse. De ces juxtapositions hétéroclites émanait un mélange d’allégresse et de tristesse. Hélène était revenue avec un plateau et des tasses et l’avait invitée à s’asseoir. Cécile avait éprouvé une sensation de bien-être. Elle avait l’impression de l’avoir toujours connue, à tel point qu’elle lui avait confié ses préoccupations. En 2010, alors que le Brésil était en pleine expansion, Marc qui dirigeait un bureau d’études à Paris, avait décidé de monter une succursale dont il avait confié la direction à une jeune ingénieure parlant couramment portugais. Pendant quatre ans, elle s’était donnée à fond pour décrocher des contrats et encadrer une petite équipe brésilienne. L’activité commençait à prendre son essor lorsque, subitement, elle avait décidé de rentrer en France. Trouver quelqu’un capable de prendre la suite s’était avéré impossible.
Cécile lui avait raconté le fameux vendredi soir de novembre où, alors qu’ils prenaient l’apéritif au coin du feu dans leur pavillon de banlieue, son mari avait évoqué l’impasse dans laquelle il se trouvait. À contrecœur, il envisageait de fermer ce bureau. Un peu grisée, elle avait lancé : « Et si on y allait, nous, au Brésil ? » Comme dans un film, leurs gestes avaient ralenti, leurs verres s’étaient immobilisés tandis que la petite phrase, bulle de savon irisée destinée à éclater en quelques secondes, tournoyait dans leur pensée. Comme s’ils venaient d’avoir le coup de foudre, ils s’étaient regardés, troublés, conscients que le rêve de tout quitter pour recommencer ailleurs allait devenir réalité. Marc avait proposé à sa collaboratrice un échange de postes. Elle dirigerait l’équipe de Paris tandis qu’il prendrait en main celle de São Paulo. Mais, à peine installé à São Paulo, Marc n’avait pas tardé à découvrir le pot aux roses. Son adjointe avait accumulé de nombreuses bévues qu’elle lui avait dissimulées. Placée à la tête d’une modeste succursale, elle n’avait pas su la gérer. Faute de respecter les délais, elle avait mécontenté leurs premiers clients. Marc avait beau connaître lefameux principe de Peter selon lequel un dirigeant finit toujours par accéder à un poste dans lequel il atteint son niveau d’incapacité, il n’avait pas imaginé que cette promotion mettrait en difficulté cette jeune ingénieure apparemment si compétente. Il aurait dû la licencier immédiatement mais il avait encore besoin d’elle, le temps de trouver quelqu’un pour le remplacer à Paris.
Après m’avoir écoutée avec attention, tu avais exprimé ta perplexité. À ton avis, il n’y avait pas trente-six solutions, il fallait fermer l’antenne de São Paulo et sauver le bureau de Paris. Aujourd’hui, je sais que tu avais raison. Mais nous venions d’arriver et, malgré les difficultés, nous n’étions pas prêts à renoncer à notre rêve. Marc avait investi de l’argent et fait beaucoup d’efforts pour s’implanter au Brésil où il avait décroché des contrats. Il était convaincu d’être en capacité de redresser la barre. Quant à moi, j’avais besoin de vivre avec lui cette aventure brésilienne. Tu n’avais pas insisté, sans doute de crainte de projeter sur moi ta désillusion. Toutefois, tu m’avais mise en garde. Il était inutile de papillonner dans l’espoir de nouer de nouvelles relations : « Tu ne seras jamais acceptée dans le club fermé des expats. Personne ne s’installe de son plein gré à São Paulo. Les Français viennent travailler ici uniquement parce qu’on leur fait un pont d’or. Pardonne ma franchise mais, avec votre petit bureau d’études, vous ne serez pas à la hauteur. »
J’aurais dû écouter tes conseils. Lors des réunions ou des soirées organisées par l’association, j’avais vite constaté que je ne maîtrisais pas les codes qui régissaient les rapports entre mes compatriotes parachutés à São Paulo. Même si j’étais fière de mon mari qui avait eu l’audace de monter une entreprise au Brésil, je ne suscitais qu’un intérêt poli. Avant d’arriver ici, j’avais imaginé rencontrer des entrepreneurs animés de la même énergie que les premiers défricheurs de terres vierges, tout au moins des routards et des baroudeurs. Hélas, c’est le gratin condescendant que j’avais retrouvé. Tu étais la seule à ne pas faire la fine bouche, la seule à ne pas chercher à évaluer le salaire de mon époux, la seule pour qui le statut social importait peu.
Tu m’avais conseillé de rentrer en France et, ironie du sort, c’est toi qui as dû repartir plus vite que prévu. Ton départ m’a laissé un grand vide. Nous avions pris l’habitude de nous promener ensemble, à l’affût de la moindre façade intéressante ou de n’importe quelle curiosité, avec la volonté de dépasser notre impression première et de donner une chance à cette affreuse mégapole. Effrayées par la circulation, nous traversions main dans la main comme deux gamines et, une fois sur le trottoir d’en face, nous piaffions d’impatience, ralenties par un groupe de Brésiliens qui faisaient un concours de lenteur. Bouche-bée devant les passantes à la peau dorée et aux jambes bronzées, en short ou robes dos-nu, exhibant des orteils aux ongles soigneusement vernis et des cascades de boucles, nous prenions conscience que nous avions depuis longtemps oublié de prendre soin de nous, engoncées tous les hivers dans des manteaux noirs, le teint blafard et le cheveu terne. Éblouies par la luminosité et enivrées par la trépidation de la ville, nous marchions pendant des heures. Lorsque nous étions fatiguées, nous nous accoudions au comptoir d’une lanchonette3 pour avaler le jus mousseux d’un ananas sucré ou bien celui de fruits aux noms enchanteurs comme l’atémoia et le cupuaçu que le serveur décrochait de l’étalage pour les presser devant nous. Tu aimais ces restaurants populaires qui tiennent davantage de la cantine que du café, avec leurs tables et leurs chaises de plastique alignées sans recherche tandis qu’ils n’avaient guère de charme à mes yeux de Parisienne habituée à des endroits plus raffinés.
Cécile se souvenait du jour où elles avaient visité le cimetière Consolação. Hélène voulait voir les tombeaux de la haute société pauliste ornés de statues et le mausolée des Matarazzo4. Assises sur un banc à l’ombre d’un grand flamboyant aux fleurs rouge sang, elles avaient goûté le contraste entre le silence qui régnait en ce lieu désert et le vacarme de la ville. Au détour d’une allée, elles avaient été ébahies par un caveau en forme de cathédrale gothique avant de remarquer une tombe couverte de fleurs et d’ex-voto. Hélène s’était adressée au jardinier, en train d’attacher les racines d’une orchidée à un tronc d’arbre, pour savoir ce qu’il faisait.
— C’est pour qu’elles refleurissent ! Les orchidées vont se nourrir de la sève et reprendront vie, leur avait-il expliqué.
L’employé, ravi de rencontrer des personnes qui s’intéressaient à son travail, les avait entraînées vers un arbre de Judée qui lançait vers le ciel des gerbes d’un mauve éclatant. Sur son tronc, des orchidées s’épanouissaient en longues grappes délicates.
— Celles-là, je les ai ficelées il y a six mois et regardez comme elles sont belles ! C’est ma façon de prouver que la vie est plus forte que la mort.
Hélène lui avait demandé si elle pourrait lui apporter ses orchidées fanées.
— Bien sûr, c’est si triste de jeter des fleurs ! Voulez-vous que je vous fasse visiter le cimetière ? leur avait-il proposé. Nous avons des tombes de saints inconnus qui font des miracles, avait-il affirmé en leur indiquant un tombeau couvert de plaques de remerciements. C’est là que repose Antoninho da Rocha Marmo, un enfant mort de la tuberculose en 1930, à l’âge de douze ans. Beaucoup de personnes venues le prier ont été exaucées. Je peux en témoigner.
Avant de ressortir du cimetière, elles avaient fait un détour pour passer devant la tombe de l’enfant et chacune lui avait confié une intention qui lui tenait à cœur. Pour rentrer, elles avaient emprunté l’avenida Consolação en s’indignant de la laideur de cette grande artère. Qui avait pu autoriser la construction de ces immeubles aux façades repoussantes ? Elles avaient ensuite descendu l’avenida Angélica dans l’espoir d’y découvrir les derniers palacete5 des barons du café, ceux qui n’avaient pas encore été détruits. Grâce aux banques qui les avaient rachetés et rénovés pour y accueillir leur clientèle de marque, quelques casarãoes6 aux terrasses langoureuses subsistaient encore tandis que, tout autour, des gratte-ciel s’érigeaient.Après avoirtraversé le quartier juif à la recherche de la dernière demeure art-déco qui n’ait pas été rasée, celle où se trouvait l’école d’architecture, elles avaient pris le métro jusqu’à la station Dom Pedro II pour aller voir le fleuve, le rio Tiétê. Sur la passerelle, elles avaient tristement contemplé l’eau morte qui moussait et s’étaient bouché le nez pour ne pas sentir la puanteur de cet égout à ciel ouvert. Un passant leur avait dit qu’on s’y baignait autrefois. Cécile avait fait part de son indignation à Hélène. São Paulo ! Avant d’y habiter, elle avait tant de fois prononcé ce nom qui la faisait rêver qu’elle lui en voulait de ne pas tenir ses promesses. Hélène aussi était en rage face à la monstruosité de cette agglomération.
— On dirait que le fric en est l’unique architecte !
Au début, nous savourions ces interminables vacances dans un été qui ne finissait pas. J’appréciais de me lever quand je voulais et de prendre tranquillement mon petit déjeuner. Quel contraste avec ma course quotidienne pour être à l’heure au lycée ! Sisyphe fatigué, je me demandais comment j’avais trouvé, pendant des années, le courage d’enseigner dès huit heures du matin. Je me revoyais en train d’enjamber des élèves affalés à même le sol avant d’accéder à la porte de la salle. À présent, j’étais soulagée de ne plus avoir à m’imposer, ni à faire le clown pour capter leur attention, ni à me battre les flancs pour les motiver, ni à décortiquer chaque texte comme une crevette avant d’en recracher la carapace. Je me souvenais de leurs remarques saugrenues ou de leurs questions stupides qui me mettaient en colère et je me félicitais d’avoir jeté l’éponge et la craie.
Après ton départ, j’ai continué à déambuler à travers São Paulo. J’ai visité les musées que nous n’avions pas eu le temps d’explorer ensemble. Marc m’a emmenée jusqu’à la Praça Benedito Calixte, le quartier des antiquaires. Sur la place, au milieu des stands d’artisanat, un groupe de guitaristes et de percussionnistes communiquait leur énergie aux spectateurs attroupés qui dansaient tous au même rythme. Dans l’une des boutiques, au milieu du bric-à-brac, j’ai déniché un bureau et une bibliothèque. Le vendeur m’a également proposé de rénover un vieux fauteuil de velours rouge. Grâce à ces meubles, j’espérais enfin me sentir chez moi.
Quand je pensais à ton retour brutal vers l’hiver, le froid et la grisaille, je recevais avec encore plus de gratitude la lumière intense de l’hémisphère sud. Hélas, mon euphorie n’a pas duré. Peu à peu, flâner seule dans cette ville bruyante où aucun automobiliste ne respecte les rêveries du piéton solitaire a perdu de son intérêt. Le soir, en rentrant de mes pérégrinations, lorsque je me retrouvais à l’heure de pointe sur le quai du métro, l’abdomen comprimé contre des barrières d’acier, obligée d’attendre deux ou trois rames avant de monter, je me demandais ce que je faisais là. Alors je me souvenais de tes conseils : « Dans cette ville, s’énerver est autodestructeur. » Si tu m’avais vue suivre docilement la foule des automates qui se dandinent les uns derrière les autres sur les tapis roulants, triés en deux files, l’une dirigée vers Vila Madalena, l’autre aiguillée vers Vila Prudente, tu te serais étonnée de ma placidité !
J’ai postulé pour enseigner au lycée français mais il n’y avait pas de poste vacant. Sans rentrée des classes ni emploi du temps, j’étais sans repères. Quand il m’arrivait de prendre le métro le matin, j’enviais les usagers tendus vers leur journée. Tout le monde se rendait quelque part pour accomplir quelque chose. Sauf moi. Parfois, je me sentais fautive comme un élève qui aurait fait l’école buissonnière ou bien exclue comme une personne sans emploi. Marc ne me comprenait plus. En France, je gémissais que mon travail prenait toute mon énergie et voilà que mes journées s’émiettaient en tâches minuscules.
Cécile, envahie par la nostalgie, posa son stylo, se leva et ouvrit la baie vitrée de son appartement situé au treizième étage de l’un des immeubles du quartier Higienópolis. Elle aurait aimé apercevoir le sommet du pic du Jaraguamais elle avait beau se pencher et tourner la tête à droite et à gauche, les gratte-ciel qui enserraient son immeuble lui bouchaient la vue. Elle s’imagina en train de traverser sur un fil tendu d’un immeuble à l’autre. Fragile funambule au-dessus du vide, elle tentait de se maintenir en équilibre. Le va-et-vient des bem-te-vi 7qui s’élançaient des corniches en lançant un cri aigu dans un ciel sans nuage la détourna un moment de ses pensées. Elle enleva quelques fleurs fanées des jardinières censées lui rappeler son jardin.
Alors, le souvenir douloureux de son départ de France lui revint. Elle se revit en train de fermer ses volets, de jeter un dernier regard sur le bureau où elle avait passé tant d’heures paisibles à préparer ses cours, de saluer ses rosiers auxquels elle avait prodigué tant de soins. Se remémorer son dernier repas sur la terrasse ensoleillée, avec ses enfants venus lui dire au-revoir, lui fit mal. Pourtant, ce jour-là, elle n’avait pas flanché. Ce n’est qu’au moment d’embrasser Camille, sa fille cadette qui l’avait emmenée à l’aéroport, qu’elle avait eu du mal à contenir son émotion. Après un dernier geste de la main, elle avait avancé vers la porte d’embarquement sans se retourner pour que sa fille ne voie pas ses larmes.
Quelle jubilation après le décollage ! Elle avait demandé du champagne à l’hôtesse pour célébrer son envol. Au-dessus d’Orly, les jardins du Val-de-Marne rétrécissaient à vue d’œil. Sa maison n’était plus qu’un point parmi d’autres. Le nez collé au hublot, elle avait dit adieu à sa rassurante routine, aux longues soirées hivernales où, malgré le feu dans la cheminée, la vie ne crépitait plus, aux mercredis devenus insipides depuis le départ des enfants. Le soir, lorsqu’elle rentrait dans sa maison vide, elle visitait leurs chambres désertes, regardait leurs photos punaisées sur les murs et berçait leurs peluches abandonnées, le cœur serré à l’idée que leur enfance était déjà terminée.
Soudain, la cloche de l’école qu’elle apercevait tout en bas de l’immeuble retentit. Déjà 10 heures et demie, s’étonna Cécile en entendant les rires des enfants qui déboulaient dans la cour de récréation. Absorbée par l’écriture de sa lettre, elle n’avait pas vu le temps passer et elle avait encore tant de choses à raconter à Hélène !
Tu te souviens lorsque nous avions fait des vœux sur la tombe d’Antoninho ? Apparemment, nos prières n’ont pas été exaucées, du moins, pas de la façon dont nous l’espérions… Le Brésil a détruit ton couple et tu es rentrée seule en France. Pour nous non plus, rien ne s’est passé comme nous l’escomptions. Marc s’est battu pour redresser la situation mais son bureau d’études n’a pas résisté à la crise qui a frappé le Brésil et il a dû licencier son équipe brésilienne. Il avait cru trouver une solution en vendant son entreprise mais cette cession a été catastrophique. L’entrepreneur portugais qui s’était engagé à investir au Brésil a changé d’avis sitôt la vente conclue. Il n’a pas non plus respecté ses engagements financiers. C’était un bel escroc et son avocate parisienne, aussi véreuse que lui, a changé subrepticement les termes de l’acte de vente. Le jour de la signature, nous étions si soulagés que nous ne nous sommes rendus compte de rien et nous nous sommes fait berner. Je n’oublierai jamais le visage affable de l’épouse de l’acheteur qui me montrait les photos de sa petite-fille. L’arnaqueur aussi avait une bonne tête et se frottait les mains en répétant que Marc était « un homme honnête ». Dans sa bouche, c’était une raillerie cinglante. Mon mari appartient à un monde qui n’existe plus, celui où la parole équivaut à un engagement et où l’honneur a plus de valeur que l’argent. Marc a été spolié mais nous n’avons manqué de rien car, finalement, j’ai été embauchée au lycée français. J’y ai découvert une nouvelle variété d’élèves bien différents de mes élèves de banlieue. Sous ce climat chaud et humide, l’enseignement tient davantage de l’horticulture. Les enfants des expatriés, déracinés et transplantés de pays en pays, sont des plantes fragiles. La culture sous serre de ces élèves délicats a été compliquée. À vrai dire, je préférais mon précédent lycée situé dans un quartier défavorisé.
Rester au Brésil nous a permis de digérer notre échec. À présent, j’en vois même les conséquences positives. Pour la première fois de sa vie, Marc a du temps libre et il apprivoise la liberté. Le plus surprenant est que nous avons échangé nos rôles. Désormais, c’est lui qui fait les courses et prépare les repas. D’ailleurs, il cuisine bien mieux que moi et me concocte des petits plats appétissants. Quand je rentre le soir du lycée français, je me mets les pieds sous la table ! Exténuée par ma journée et par mon trajet, je suis heureuse d’être accueillie par un mari disponible et détendu.
Tu m’as demandé des nouvelles du Brésil. Je suppose que tu as suivi l’actualité. La destitution de la présidente Dilma, le 31 août 2016, n’a évidemment rien réglé. Le chômage et la pauvreté n’ont fait qu’augmenter. Rio est devenue une ville très dangereuse. Lula a été emprisonné le 8 avril 2018, au grand soulagement de la plupart des Brésiliens qui le rendent responsable, avec le Parti des Travailleurs, de la ruine économique du pays. Pour certains, il s’en est mis plein les poches, pour d’autres, il n’a acquis qu’un triplex dans la station balnéaire de Guarujá. Avec son sens de l’humour, Lula a dit qu’il se réjouissait de procurer un triple orgasme à ses adversaires le jour de son emprisonnement. Puis les Brésiliens ont élu Bolsonaro, un nostalgique de la dictature, qui a promis la vente libre des armes. En attendant le retour de Lula, les abraços8 seront remplacés par les coups de feu. L’Amazonie sera transformée en champ de soja pour nourrir le bétail. Les peuples autochtones seront expropriés. Le pays joyeux que j’ai connu disparaîtra.
J’aimerais te partager ma découverte de l’âme du Brésil. Comme tu le verras dans le carnet de voyage que je t’envoie avec ma lettre, j’ai eu la chance de rencontrer une femme caïçara9 qui m’a ouvert la porte d’un univers préservé. Grâce aux contes traditionnels qu’elle m’a racontés, elle m’a transmis sa sagesse. Je suis sûre que tu y puiseras une source d’inspiration.
1 Nostalgie à la fois douloureuse et agréable
2 Caïmans
3 Restaurant populaire
4 Grande famille d’industriels d’origine italienne
5 Hôtel particulier
6 Grandes maisons coloniales
7 Petit oiseau au plumage jaune vif, noir et blanc et dont le nom signifie : je t’ai bien vu
8 Accolade affectueuse, embrassade
9 Peuple autochtone vivant en bord de mer
Voyage vers la terre innocente
Marc qui jonglait avec ses deux bureaux d’études avait dû rentrer à Paris et, plutôt que de me morfondre à São Paulo, j’avais décidé de partir visiter une île touristique située au large de Rio de Janeiro. Grâce à une amie de Camille, étudiante à São Paulo, j’avais pris contact avec un Brésilien qui y louait une petite maison puis j’avais acheté mon billet de bus pour Angra dos Reis, le port d’où part tous les jours un bateau pour Abraão. Est-ce que tu te souviens qu’à mon retour, je m’étais précipitée chez toi ? J’étais furieuse car Marc venait de me prévenir qu’il resterait beaucoup plus longtemps que prévu en France. C’est ce jour-là que tu m’avais annoncé que tu allais rentrer définitivement. Bouleversée, j’avais préféré garder pour moi le récit de ma rencontre avec Zélie. À présent, j’aimerais te raconter ce voyage…
Il était vingt-deux heures et l’autocar venait de quitter la gare routière centrale de São Paulo. Après avoir tiré le rideau et déplié la couverture gardée en souvenir du vol Air France qui m’avait déposée au Brésil, je m’étais allongée sur le siège incliné. Cela faisait des mois que je suffoquais dans la moiteur de la mégapole et j’avais hâte de respirer l’air de l’océan. Je ressentais un mélange d’appréhension et de joie. Je n’avais jamais voyagé seule et, à cinquante ans passés, prendre l’autocar avec mon sac à dos me donnait une extraordinaire sensation de jeunesse et de liberté. Confinée depuis trois mois dans l’un des cubes de béton de la capitale économique, j’éprouvais la même jubilation qu’un prisonnier évadé. Dès que l’autocar dépassa les favelas, immenses monticules de briques rouges qui ressemblaient à un jeu de construction jamais achevé, la ville commença à desserrer son étau. Les sitios10 prirent possession du territoire et la végétation reprit ses droits. La route longeait la côte. Le spectacle nocturne était à couper le souffle : l’océan dansait la samba entre les cocotiers dorés dont les troncs élancés coiffés de palmes argentées scintillaient sous l’éclat de la lune.
Impossible de dormir à cause des virages, du bruit du moteur et de la climatisation glaciale. L’autocar arriva au petit jour alors que l’aube déployait ses étoffes roses et mauves. Sur le port, les embarcations peintes avec des couleurs vives somnolaient les unes à côté des autres tandis que quelques caboteurs de pêche tentaient de se faufiler pour accoster. Des touristes attendaient le premier bateau pour cette île inconnue. Je me sentais différente, plus tout à fait une touriste, fière de commencer à parler portugais. Au début, on se moquait de moi en me disant que je parlais « portugnol » mais, petit à petit, je remplaçais les sons rugueux qui font de l’espagnol une langue rocailleuse par de douces syllabes chuintantes.
Après une heure et demie de traversée, le pic du Papagaio, en forme de bec de perroquet, apparut au-dessus d’une forêt tropicale touffue. La navette s’approcha d’une plage bordée de restaurants endormis à l’ombre d’une église aux murs peints en ocre. La carte postale aperçue de loin s’anima peu à peu : des porteurs munis de brouettes convergeaient vers la jetée, des mères de famille en longues jupes colorées portaient leur bébé dans leurs bras. Je suivis la foule des voyageurs qui se dirigeait vers l’embarcadère…
Cécile ferma les yeux pour se remémorer ce premier séjour toute seule à Ilha Grande. Lorenzo, le propriétaire du gîte qu’elle avait loué, l’avait abordée avec un grand sourire. Après lui avoir serré chaleureusement la main, il s’était emparé de son sac à dos en lui faisant signe de le suivre. Devant l’église São Sebastião, il avait esquissé un signe de croix tandis qu’elle s’arrêtait pour consulter les horaires des messes. Contrairement aux églises de São Paulo qui en proposaient autant que des séances de cinéma, il n’y en avait qu’une seule par semaine, le dimanche. Durant ses premiers mois de solitude, perdue au milieu des vingt millions d’habitants de la plus grande agglomération d’Amérique du Sud, c’est grâce à sa nouvelle paroisse que Cécile avait réussi à entrer en contact avec des Brésiliens. L’église, c’était le seul endroit où elle ne se sentait pas étrangère. Même si certains prêtres tapaient des mains et hurlaient dans le micro pour imiter les pasteurs évangéliques qui leur avaient raflé plus de trente millions de fidèles en trente ans, elle reconnaissait les paroles sacrées doucement murmurées en France et cette impression de familiarité la rassurait.
Lorenzo avait vite dépassé les dernières habitations du village et, après avoir obliqué à gauche du terrain de football désert, il s’était engagé sur la route de terre qui sinuait à travers la forêt. Au détour d’un virage, en gravissant les marches irrégulières d’un escalier dissimulé par la végétation, il avait averti Cécile de ne pas se cramponner à la rambarde de bois posée sur des piquets vermoulus. Puis il avait déposé son sac sur la terrasse et ouvert la porte de son ermitage. Dans la cuisine, trônaient une table en plastique blanc et quatre chaises. La chambre était meublée d’un lit et d’un grand bureau de bois. En entrouvrant les persiennes, Cécile avait découvert un paravent de branchages derrière lequel la mer faisait glisser sa robe de soie bleue.
Pendant que Lorenzo lui préparait un café de bienvenue, elle s’était empressée de déballer le contenu de son sac et de brancher son ordinateur pour vérifier qu’il n’avait pas souffert des secousses de l’autocar. Lesfichiers, encordés les uns aux autres, avaient repris leur place sur la photo du mont Blanc qui servait de fond d’écran. Chaque matin, depuis son arrivée à São Paulo, elle l’allumait puis attendait l’inspiration. Mais elle avait beau planter un début de phrase sur le glacier de l’écran, rien ne venait. Elle se répétait en vain la devise de Pline l’Ancien, celle que Zola avait faite sienne en la gravant sur le bureau de sa demeure de Médan : nulla dies sine linea11. La chaleur avait eu raison de sa volonté et la discipline qui, autrefois, dictait sa conduite ne lui était plus d’aucune utilité. C’était comme les principes du positivisme d’Auguste Comte : « Ordre et Progrès ». Écrits en gros sur le drapeau du Brésil, ils ressemblaient à de vieux déguisements de carnaval dans ce pays gouverné par le désordre. Étourdie par un flot de sensations fulgurantes, passant sans cesse de l’exultation à la saudade12.Elle ne trouvait plus les mots pour exprimer ce qu’elle ressentait. Seul le portugais aurait su traduire ce cocktail d’allégresse et de tristesse.
La pause-café avec son hôte s’était prolongée jusqu’en milieu de matinée. Lorenzo lui avait dit qu’il avait tout son temps. Aidé par un ami argentin, il rénovait un bateau avec lequel il comptait gagner sa vie en emmenant les touristes faire de la plongée, mais son copain était reparti à Buenos Aires et le chantier était arrêté en attendant son retour.
— Les touristes, ce n’est pas seulement un gagne-pain pour moi, c’est surtout l’occasion de découvrir d’autres cultures. Je n’ai presque pas voyagé. Je connais seulement Hawaï où je suis resté un an. J’y ai travaillé comme serveur et j’ai fait du surf, lui avait-il expliqué tout en lui montrant des photos de l’épave et des différentes étapes de sa transformation. Et toi, quelles sont tes premières impressions sur le Brésil ? Tu t’es adaptée à São Paulo ?
— Est-ce qu’on peut s’y habituer ? s’était esclaffée Cécile. À vrai dire, je m’attendais à une ville immense mais pas à un tel chaos urbain. En même temps, je suis étonnée par le flegme de la population…
— Ce n’est pas du flegme, c’est de la résignation, avait précisé Lorenzo. Je ne pourrai pas vivre là, je ne suis heureux que dans mon île.
Lorenzo lui avait proposé de passer la chercher en début d’après-midi pour lui faire découvrir une partie de l’île et Cécile avait accepté, rassurée à l’idée de ne pas se confronter tout de suite à la solitude. Après son départ, elle avaitcaressé d’une main hésitante le grand bureau de bois sombre puis elle avait commencé à taper sur le clavier en poussant un soupir d’aise. Dans ce refuge caché au milieu de la jungle, elle était sûre de trouver l’élan créateur qu’elle était venue chercher. Mais, c’était sans compter avec le soleil de la fin de matinée qui lui chauffait le dos et amollissait toute velléité de travailler. Pourquoi rester enfermée ? C’était absurde d’avoir fait tout ce déplacement si c’était pour rester cloîtrée ! Elle avait suffisamment broyé du noir dans la blancheur de São Paulo, hésitant à descendre dans la rue, mal à l’aise à cause de son statut d’étrangère.
Cécile était sortie sur la terrasse et s’était allongée dans le hamac. Au-dessus d’elle, les branchages enchevêtrés formaient un kaléidoscope. À chaque balancement, l’entrecroisement des feuillages dessinait une nouvelle forme, des éclairs jaillissaient des frondaisons, les tons de vert s’unissaient en un faisceau lumineux puis se divisaient en éclats d’émeraude. Elle ne pensait plus à rien, ni à Marc rentré en France pour régler de multiples problèmes, ni à ses grands enfants dont l’absence avait creusé un grand vide. Seule restait l’interrogation qui la taraudait depuis des mois : comment trouver un nouveau souffle ? Depuis le départ de ses enfants, il lui semblait n’être plus qu’une coquille vide. Avant de rencontrer Hélène, elle n’avait parlé à personne de ce mal-être, ayant trop peur qu’on lui rie au nez. Elle avait été suffisamment heureuse : de quoi se plaignait-elle ? Elle pensa avec regret à Hélène qui l’avait comprise. Elle aussi avait renoncé à développer ses talents d’artiste pour élever ses enfants. Simplement elle avait consenti à ce sacrifice avec davantage de générosité. Au rythme des oscillations du hamac, des bribes de son passé se présentaient à son esprit et les pièces qui composaient le puzzle de son existence s’assemblaient. Quel écart entre le quartier huppé où elle avait grandi et les banlieues difficiles où elle avait exercé sa profession ! Malgré les difficultés du métier de professeur, elle avait ressenti la joie d’être utile. Elle avait aimé, s’était mariée et efforcée d’être une bonne épouse sans avoir le mode d’emploi du mariage ni la capacité de correspondre aux attentes de son mari. Elle était devenue une mère de famille aimante et maladroite. Mais, au fond, elle restait une jeune fille rêveuse et fantasque. Ballottée par ses émotions, elle avait du mal à se comprendre elle-même. Comme le hamac, sa vie tanguait à droite et à gauche.
Cécile s’était endormie lorsque Lorenzo revint et lui proposa d’aller se baigner dans une cachoeira13. Elle se sentit gênée à l’idée de barboter avec un inconnu. Toutefois, elle n’osa pas refuser cette proposition de peur de le vexer. Elle prit son sac de plage et le suivit jusqu’au village, puis ils longèrent une plage avant de s’enfoncer dans la Mata Atlântica, la forêt atlantique dont le parfum capiteux n’avait rien de comparable avec l’odeur de fumée et de foin caractéristique des forêts françaises en automne. À cause des feuilles mortes, humides et glissantes qui jonchaient le sol, elle dut s’agripper à Lorenzo pour ne pas déraper. Arrivée à la cascade, Cécile n’hésita plus et se glissa avec délices dans l’eau fraîche, collant son dos au jet vigoureux qui jaillissait entre deux rochers. Une fraction de seconde, en voyant que Lorenzo l’attendait au bord de la piscine naturelle, elle regretta de n’avoir plus vingt-cinq ans. Il se serait baigné avec elle et ils se seraient éclaboussés en riant. En ressortant, elle s’enroula rapidement dans son paréo, un peu honteuse d’avoir pris du ventre. Mais comment résister aux tentations ? se demanda-t-elle en se rhabillant. À chaque coin de rue, se trouvaient des étals de pão de queijo14, de coxinha15 et d’autres salgadinhos16 délicieusement gras. La première fois qu’elle avait été invitée avec Marc à un churrasco17, elle avait bu sans se méfier plusieurs caïpirinhas, ces cocktails sucrés à base de cachaça18 et de fruits et elle avait englouti d’innombrables morceaux de viande grillée. Depuis qu’elle était à São Paulo, elle avait toujours faim.
Ils revinrent au village où Lorenzo la laissa faire ses achats dans une petite supérette puis elle rentra au gîte avant la tombée de la nuit. Autour d’elle, la jungle résonnait de grognements effrayants qui n’étaient en réalité que les cris d’intimidation de petits singes nommés bugios. Seule sur la terrasse, enveloppée par le crépuscule rougeoyant, Cécile regrettait l’absence de Marc. Comme il aurait aimé cet endroit isolé ! Elle voulut lui envoyer un message mais il n’y avait pas de Wifi. Elle l’imaginait en France, installé dans le sous-sol de leur maison dont ils avaient gardé la jouissance tandis que le reste était loué. Comme il lui paraissait loin ! Même ses préoccupations au sujet de son entreprise lui semblaient soudain dérisoires. Ils se tracassaient pour rien, tout allait s’arranger, se dit-elle. Elle ferma les yeux et revit le visage énergique et déterminé de son mari. En pensant à tout ce qu’ils avaient traversé depuis vingt-six ans qu’ils étaient ensemble, elle reprit confiance. Il redresserait la barre une fois de plus.
