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Beschreibung

De la simple maladresse au discours vicié, du propos délivré à contrecœur jusqu'au secret, la parole empêchée est une parole qui n'advient pas comme elle le devrait. Fondamentalement contrariée, captive de défenses qui lui font diversement obstacle, la parole est parfois contrainte de trouver d'autres voies, comme le regard, les gestes, les images. Composé de contributions pluridisciplinaires qui s'échelonnent du Moyen Âge à nos jours, cet ouvrage examine les multiples stratégies par lesquelles la parole dialogue avec le silence et se libère, au mieux, de ses entraves.

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Veröffentlichungsjahr: 2017

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La parole empêchée

Peter Kuon

Narr Francke Attempto Verlag Tübingen

 

 

© 2018 • Narr Francke Attempto Verlag GmbH + Co. KG Dischingerweg 5 • D-72070 Tübingen www.francke.de • [email protected]

 

Das Werk einschließlich aller seiner Teile ist urheberrechtlich geschützt. Jede Verwertung außerhalb der engen Grenzen des Urheberrechtsgesetzes ist ohne Zustimmung des Verlages unzulässig und strafbar. Das gilt insbesondere für Vervielfältigungen, Übersetzungen, Mikroverfilmungen und die Einspeicherung und Verarbeitung in elektronischen Systemen.

 

E-Book-Produktion: pagina GmbH, Tübingen

 

ePub-ISBN 978-3-8233-0077-9

Inhalt

RemerciementsPréfaceI. Perspectives d’ensemble : les choses et les motsCe que la parole empêchée dans la littérature arthurienne peut nous dire…1. De la Chute à la Pentecôte en passant par Babel2. Pourquoi empêcher la parole ?3. Une dialectique prometteuse du silence à la parole4. Une écriture particulière : la rhétorique du silenceÉléments d’une poétologie de la parole empêchée : la littérature autrichienne des XIXe et XXe siècles1. La réflexion théorique et littéraire de la « parole empêchée » dans la Modernité viennoise2. Les présupposés autrichiens de la réflexion sur le langage3. Libérer la parole de la « tétanie »4. Traumatismes de guerre5. « Traverser un terrible mutisme » après la Shoah6. « S’il parlait de ce / temps, il / devrait / bégayer seulement, bégayer »Les valeurs linguistiques du silence : la parole empêchée envisagée par le biais de l’analyse de l’oralité1. Avant-propos2. Le silence dans une perspective rhétorique et sociolinguistique3. Les phénomènes d’hésitation dans un corpus de témoignages de rescapés de la Shoah4. Analyse5. En guise de conclusion provisoireLes manifestations de l’empêchement du dire1. Définitions2. Distinctions3. Descriptions4. ConclusionsLa parole empêchée en cancérologie1. Encadrer la parole2. Limiter les conséquences de la parole empêchée3. Les raisons de la parole empêchée4. Les canaux non verbaux pour lever la parole empêchée5. L’utilité des traitements complémentairesPuissances et défaillances de la parole1. Prendre la parole2. Parole échangée3. Parole donnée4. Naître à la paroleII. Le sujet et ses traumatismes intimesMarianna Ucrìa, la femme à la « gorge de pierre »1. La voix d’une narratrice « passeuse de voix »2. La voix de la romancière sensible à la condition féminine3. La voix de la SicileParole empêchée et travestissement fictionnel dans La Sœur de Constantin ChatzopoulosBouches cousues : mutisme, violence et murmure dans les romans de Carole Martinez1. La parole étranglée dans la culture patriarcale2. La parole étouffée des profondeurs3. Vers la légende, version féminineSurvivre à l’agression : le secret de Niki de Saint Phalle1. Silence dans la famille2. Silence de la société3. Survivre et créerLe silence comme moyen d’expression dans La Rebelle d’Aïcha Aboul Nour et dans Perquisition ! Carnets intimes de Latifa Zayyat1. La Rebelle2. Perquisition ! Carnets intimesMutisme et bégaiement chez Erri De Luca dans Une fois, un jour« Comment puis-je pleurer cette femme ? » : l’élégie empêchée de Paul de Brancion1. Aux sources de l’empêchement2. Le code-mixing ou l’exmatriation linguistique3. « La vérité au risque du meurtre »… ou la vérité par le mytheL’impossible prosopopée : Philippe Forest et W.G. Sebald1. La « parole fantôme » : une écriture de l’(h)anté2. Trouver une voie pour faire entendre les voix3. Pour conclure : la littérature comme impossible prosopopéeLa parole intime en littérature : une parole « empêchée » ?1. Parole intime et parole empêchée : vers une parole réticente2. Parole intime et parole empêchée : vers une parole secrète3. Parole intime et parole empêchée : vers une parole « épiphanique »III. Le sujet face à l’HistoireQuand parler devient un délit1. La langue interdite2. Les effets d’une triple stigmatisation3. Le processus de redécouverte4. La réécriture de l’histoireParole empêchée et volonté parrèsiastique dans la littérature des camps nazis1. Ne pas pouvoir dire / ne pas vouloir dire2. Ne pas devoir dire3. Dire autrement4. Dire faux5. Dire vrai6. La vérité concentrationnaireDevoir de témoigner vs droit de se taire face aux vérités d’Auschwitz1. Le témoin survivant2. La parole empêchée dans les récits mémoriels3. La parole empêchée dans les dépositions orales4. VéritésL’écho du camp dans la poésie de Violette Maurice1. L’écriture de Violette Maurice2. La parole empêchée dans Le dernier compagnon« Tu ouvres la bouche… et aucun son ne sort » : W.G. Sebald et la parole empêchée1. Mutisme des survivants2. Représenter la violence3. Approche tangentielle« Comment dire… » : en quête de mots dans la littérature de la Shoah du XXIe siècle1. En quête de mots pour exprimer le vécu traumatisant d’autrui2. La mise en scène de la parole empêchée3. Les stratégies de contournement« Savoir se taire », ou plutôt… « Se taire et ne pas savoir » : mutisme et quête de la parole dans les écritures contemporaines sur la guerre d’Algérie1. La guerre d’Algérie et ses non-dits2. Les fantômes du djebel : représentations du jeune appelé français dans la littérature francophone contemporaineBlancs, pliures, syncopes verbales : poétique elliptique et silence créateur chez Anna Moï, Kim Thúy et Sabine Huynh1. En guise d’introduction : « quand la parole tombe en syncope », l’écriture naît2. L’abandon de la langue maternelle : de l’empêchement à l’enrichissement de la parole ?3. « Le blanc est la couleur d’une énigme » : d’une parole défaillante à une poétique de la faille4. Combattre une parole empêchée par les abus de la mémoire5. En guise de conclusion : les richesses d’une poétique elliptiqueIV. Rhétorique et stratégies de contournementParole empêchée ou parole excédée ? Aspects rhétoriques de la passion indicible chez quelques troubadours du trobar clusAmour, chant et silence dans la poésie d’amour médiévale : un mutisme riche en paroles et en résonances1. Chanter au lieu de dire : de l’amuïssement du chanteur2. Le mutisme de la bien-aimée3. Le mutisme imposé4. Mutisme et mortLe chant et la parole empêchée chez les troubadours et les trouvèresDeux cas de mutisme dans Perceforest : Péléon et le Chevalier Muel1. Péléon l’obsessionnel2. Le Chevalier Muel3. Mutisme et identité4. Le mutisme : entre fondation et destruction5. Mutisme et poétiqueEntre le secret et le scandale : la défaillance de la parole dans les Diaboliques de Barbey d’Aurevilly1. L’altérité absolue des héroïnes2. Les personnages masculins3. Comment dire l’ultime, comment représenter la violence ?Charles Péguy et la Parole du silence1. Une Parole empêchée2. Une Parole révélée« Il se mord la langue et garde le silence » : Palomar et les paroles1. Palomar taciturne2. La narration3. Les silences de Palomar en société« Non, vous ne pouvez pas dire ça, madame l’auteur » : censure d’auteur chez Elfriede Jelinek1. Critique de la doxa journalistique2. L’auteure en poupéeV. Éloquence de l’imageLa représentation picturale de la parole empêchée au XVIIe siècle : les « nuits » de Georges de La Tour1. La parole des images dans la théorie picturale du XVIIe siècle2. La parole empêchée dans la peinture de Georges de La TourLe silence des congres : usure, conversion, combustion de la parole chez Toni Grand et Jean-Marie Le Clézio1. Usure et langage2. Un livre, Haï et le silence3. Le silence de Toni Grand4. L’angle aigu du couteau5. « Je ne sais pas ce que c’est »6. Chant unique7. La réparation (de la forme et de la parole)8. La forme empêche la parole – la pensée réduit la forme9. Brûler la parole : bois-pierre-poissonLes non-dits photographiques : un vide à l’œuvreLa parole empêchée au cinéma : mal entendre pour mieux voirQuand la peinture parle : le non-dit mis en images dans Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et Te doy mis ojos1. La peinture dans le film2. La peinture et la parole empêchéeLa parole empêchée à la portée de tous : L’Élégance du hérisson et son adaptation cinématographique Le Hérisson1. L’Élégance du hérisson2. La parole de la subalterne3. Le Hérisson4. Changements de perspectiveArtistes porte-voix ou comment rendre audible une parole empêchéeBobò, Gianluca, Nelson : la force spectaculaire de la parole empêchée dans les spectacles de Pippo Delbono1. Être, telle est la question2. Le lien scène/salle réconforté3. Perspectives italiennes4. Un théâtre minoritaireFaire taire les images1. La montée de l’intolérance2. L’illusion de l’entre-soi3. De la libre circulation des images4. De l’effet des images5. Perdre la parole en cheminBibliographieTextes d’étudesSources iconographiquesCatalogues d’expositionDocumentaires, longs et courts métragesOuvrages sur des artistesÉtudes critiquesPersonenregisterSachregister

Remerciements

Cet ouvrage est le fruit d’une action de coopération entre les universités Bordeaux Montaigne et Paris Lodron de Salzburg, « La parole empêchée », qui s’est accompagnée d’un projet AMADEUS d’une durée de deux ans, dans le cadre d’un partenariat franco-autrichien Hubert Curien. Rassemblant un choix de textes issus de deux colloques internationaux tenus à Bordeaux, à la Maison des Sciences de l’Homme d’Aquitaine, du 5 au 7 mars 2014, et à Salzburg, du 11 au 13 juin 2015, le présent volume a pu être réalisé grâce au soutien financier des unités de recherche EA4593CLARE de l’université Bordeaux Montaigne et EA3002ITEM de l’université de Pau et des Pays de l’Adour ainsi que du groupe de recherche KZ-memoria scripta, de l’Institut d’Études romanes et de la Stiftungs-und Förderungsgesellschaft de l’université de Salzburg. Rainer Zaiser a bien voulu l’accueillir dans sa collection Études littéraires françaises.

 

À tous, nous adressons nos sincères remerciements !

 

Danièle James-Raoul, Sabine Forero Mendoza,

Peter Kuon et Élisabeth Magne

Préface

La parole empêchée est une parole qui n’advient pas comme elle le devrait. Fondamentalement contrariée, captive de défenses qui l’entravent diversement, que celles-ci la raturent purement et simplement, la restreignent ou la voilentvoiler, la parole empêchée est contrainte de trouver d’autres voix – celles du regard ou des gestesgeste, notamment – et d’emprunter d’autres voies, de la simple maladresse au discours vicié, vain ou inutile, du propos délivré à contrecœur ou à contretemps jusqu’au secretsecret. Mais quels sont les obstacles, externes ou internes, physiologiques ou mentaux, tacites ou explicites, culturels ou intimes, conscients ou inconscients, qui enrayent la parole, la bloquent ou l’étouffent ? S’interroger sur les causes et les formes d’une telle défaillance, sur le fait de se taire, de ne pas pouvoir dire, de ne pas vouloir dire, de trop dire ou de dire trop peu, de dire autrement, de façon indirecte, détournée ou retardée, c’est nécessairement réfléchir sur les usages du langage et les conditions de la communication, mais aussi analyser les échanges qui se produisent entre silence et expression et dont l’écriture comme l’art portent l’empreinte.

Tout empêchement de la langue ne coïncide pas exactement avec le silence : de l’élocution embarrassée à l’exclusion volontaire ou infligée, en passant par l’écholalie et la logorrhée ou encore le jeu des feintes et dissimulations, la part de silence varie. À l’inverse, tout silence n’est pas le résultat d’un empêchement de parler, car il est des silences voulus, consentis ou calculés. Le silence n’est pas non plus le strict opposé de la parole, mais il forme avec elle une dyade, l’un prenant le pas sur l’autre, pour mieux céder sa place à l’autre : deux aspirations essentielles, antagonistes mais complémentaires, qui forment un couple (au sens mécanique du terme), dont le moment agissant, celui de la communication, peut prendre l’aspect de suppléances figuratives ou de figures rhétoriquesrhétorique telles que l’euphémismeeuphémisme, la litotelitote, la réticenceréticence, l’ellipellipsese, l’imageimage. Autant de stratégies qui proposent des substituts à la parole, mais aussi des formes d’éloquence particulières.

Si la langue trébuche, si la parole contournecontournement ou dissimule, parce qu’elle ne peut ou ne veut pas tout dire, si, enfin, elle est biffée ou se perd, sa déficiencedéficience et son retrait ne signalent-ils pas la présence latente d’une véritévérité trop intimeintime, trop sublime ou trop terribleterreur, qui fait violenceviolence au sujet mais qui exige, irrépressible, de se manifester d’une manière ou d’une autre ?

Face à d’autres concepts, tels l’indicibleindicible, l’ineffableineffable ou l’innommableinnommable, qui attribuent l’impossibilitéimpossibilité de la parole à ses manquementsmanque propres, la notion de parole empêchée renvoie à l’existence de freins qui s’opposent à sa réalisation : elle invite à réfléchir sur les voies obliques et les détours qu’une véritévérité, à la limite du dicibledicible ou de l’exprimable, est susceptible de prendre pour se faire reconnaître, que ce soit dans la vie, dans la littérature ou dans les arts.

 

Les auteurs qui contribuent au présent volume, issus de divers champs disciplinaires, approfondissent ces considérations brièvement esquissées, en proposant des études variées sur des sujets qui s’échelonnent du Moyen Âge à nos jours, et ils examinent les multiples stratégies par lesquelles la parole dialogue avec le silence et se libère, au mieux, de ses entraves. L’ensemble s’articule en cinq grandes parties.

La première section, « Perspectives d’ensemble : les choses et les mots », rassemble des contributions de portée générale qui approfondissent la notion de parole empêchée et envisagent les phénomènes que celle-ci recouvre sous différents angles de vue, linguistique et médical, philosophique et littéraire. Dans son texte, Danièle James-Raoul revient sur la thèse publiée sous le titre La parole empêchée dans la littérature arthurienne (Champion, 1997) qui a introduit l’expression dans les études littéraires. La rhétoriquerhétorique du silence qu’elle relève dans les romans arthuriens répond aux préoccupations d’une époque fortement marquée par le récit biblique de la perte de la parole originelle (la ChuteChute, BabelBabel), mais aussi de sa restitution possible (le Christ, la Pentecôte). Si la difficulté, voire l’impossibilitéimpossibilité de communiquer qui caractérise l’univers arthurien, renvoie à la condition coupableculpabilité de l’homme, le silence des protagonistes porte, lui, l’espoirespoir d’une parole pleine, susceptible de s’épanouir au terme d’un long effort d’ascèseascèse. Le temps du silence devient alors espace de création : d’un côté, il permet au héros de se construire et de tisser son rapport au monde et aux autres par le biais de l’imageimage et de la vision, de l’autre, il invite le lecteur à remplir les blancs du texte pour participer à la création de l’œuvre. On retrouvera ces deux directions tout au long du volume. À la contribution de Danièle James-Raoul fait écho celle de Hans Höller, qui présente une autre littérature, spécifiquement moderne, également hantée par la parole empêchée, mais sans espoir de rédemption par le Verbe. La littérature autrichienne, en amont et en aval de la Modernité viennoise, met en œuvre une critique du langage quotidien, stéréotypéstéréotype et abîmé, qui fait écran entre le sujet et le monde. Cette critique, de plus en plus acerbe, se nourrit des analyses de FreudFreud (Siegmund) et de WittgensteinWittgenstein (Ludwig). Avec l’expérience des guerresguerre mondiales et de la ShoahShoah, le silence, de refuge transitoire qu’il était, devient une donnée permanente et irréductible, face à une parole et une écriture qui obéissent à l’impératif de témoignertémoignage d’une expérience traumatiquetraumatisme, quand les mots sont insuffisants à dire. Cette parole « catastrophéecatastrophe » dont les manifestations culturelles, littéraires et esthétiques font l’objet des contributions de la troisième partie du volume, se présente à l’état brut dans les témoignages oraux des rescapés de la Shoah qui sont analysés dans la contribution de Matthias Heinz. L’analyse linguistique identifie tout d’abord les moments d’hésitationhésitation – faux départsfaux départs, répétitionsrépétition, anacoluthesanacoluthe, pausespause – dans le discours des témoins, pour passer ensuite à une interprétation qualitative de leurs silences. Thierry Gallèpe, dans son étude des manifestations de l’empêchement du dire dans la littérature et les arts, part, lui aussi, du marquage repérable qui signale au lecteur la perturbationperturbation d’une parole en acte, avant de proposer la distinction fondamentale entre parole auto-empêchée, notamment par le jeu contradictoirecontradiction des pressions émotionnellesémotion, et parole hétéro-empêchée, en particulier par des événements fortuits, des réactions du récepteur ou des impositions externes s’exerçant sur le locuteur. La contribution suivante, « La parole empêchée en cancérologiecancer », opère le passage d’une approche analytique à une approche pragmatique : Yves Raoul, oncologue, se demande comment gérer l’empêchement de la parole dans une situation où, face à l’innommableinnommable, tout concourt pour instaurer le silence entre le médecin, le malademaladie et son entourage. Parmi les dispositifs permettant de débloquer la communication, il insiste sur les canaux non verbaux : le regard, les gestesgeste, le silence, l’écriture, le dessin… La littérature et les arts, qui se débattent avec la difficulté de dire et de communiquer, apparaissent comme des voies privilégiées pour sortir de l’impasse. Cette ouverture est au cœur de l’essai philosophique de Sabine Forero Mendoza qui oppose à la parole empêchée, symptôme d’un rapport de forces dévoyédévoiement et dissymétrique entre les interlocuteurs, la parole librement donnée sous forme de promessepromesse. Toutefois, cette parole entière reste déficientedéficience, tant qu’elle est emprisonnéeprison dans la langue codée et commune. Sans doute n’y a-t-il que l’art qui puisse briser le carcan, que le poète qui puisse libérer la parole : est-ce un hasard que cette libération se fasse sous le signe du bégaiementbégaiement ? Le bégaiement du poème de Ghérasim LucaLuca (Ghérasim) que Sabine Forero Mendoza donne en exemple contraste avec celui, minimaliste, du poème de Paul CelanCelan (Paul), cité par Hans Höller : jubilatoire, il renvoie à la valeur mythologiquemythologie du bégaiement qui est le signe d’une communication avec les dieux, dont parle Danièle James-Raoul.

La parole est toujours singulière. Chacun s’empare à sa manière de la langue dans laquelle – à laquelle – il naît et en use, avec ses inflexions et ses tournures propres. Profondément marquée par la fonction expressive qui l’ancre dans la subjectivité, la parole assure toutefois un rôle médiateur : elle fait le lien entre le plus intérieur et le dehors, elle est révélatrice de la façon dont un individu tisse des relations intersubjectives et médiatise son rapport au réel par des signes et des symbolessymbole. Aussi est-elle tributaire de conditions psychologiquespsychologie, familiales, sociales et culturelles qui président à son exercice et en autorisent la circulation, et qui peuvent aussi la freiner ou l’interdireinterdiction. Mais la parole n’est pas un instrument qui serait mis à la disposition du sujet, extérieur à lui en ce sens. En réalité, elle le définit et le structure, de sorte qu’elle est directement affectée, dans son articulation, son rythme ou ses intonations, par les émotionémotions qui habitent celui-ci.

Les contributions réunies dans la deuxième section du volume, « Le sujet et ses traumatismestraumatismeintimesintime », évoquent la manière dont les troublestrouble de la parole voilentvoiler – autant qu’ils révèlent – des traumatismes intimes. La violenceviolence faite aux femmes est un thème dominant dans les textes analysés, qu’ils soient fictionnels ou s’appuient sur des expériences vécues. L’ordre patriarcalpatriarcat soumet les corps et ferme les bouches. Il en va ainsi dans le roman polyphonique de Dacia MarainiMaraini (Dacia), analysé par Marie-Andrée Salanié-Beyries, La lunga vita di Marianna Ucrìa. La protagoniste est une noble sicilienne, muettemuet depuis l’enfance. La cause de sa mutité est dévoiléedévoiler par bribes, au fil du récit : à six ans, elle a été violée par un oncle maternel à qui elle a été ensuite mariée. Par un tel arrangement, le père est parvenu à préserver l’honneurhonneur familial, mais il a sacrifié sa fille. La nouvelle de Constantin ChatzopoulosChatzopoulos (Constantin), La Sœur, examinée par Renée-Paule Debaisieux, met en jeu la même loi paternelle et cruelle : une jeune fille ayant « fautéfaute » est punie de réclusion. Elle finit par se suicidersuicide. La narration, conduite par son jeune frère fait place à des réminiscences, chargées de substituer la puissance de l’imageimage et la force de l’émotionémotion aux défaillances du dire. Agnès Lhermitte, pour sa part, choisit d’évoquer deux romans de Carole MartinezMartinez (Carole), Le cœur cousu et Du domaine des Murmures, dont les héroïnes, Frasquita et Esclarmonde, tentent de se soustraire à l’assujettissement auquel les voue l’ordre féodal. Les femmes, les pauvres, les déshérités sont pareillement soumis à la tyrannie du seigneur et à l’oppression religieusereligion qui nouent les langues. Mais la parole féminine déniée use de stratégies pour faire ressurgir sa différence et transmuer la douleurdouleur. Elle recourt aux formes d’expression mystérieuses de la légende, de la prophétie et de la magie ; elle se fait entendre, détournée et sublimée, à travers des créations artistiques telles que la broderie ou le chant.chant C’est également la transfiguration artistique qui permet à Niki de Saint PhalleSaint Phalle (Niki de) de survivre au violviolincestueuxinceste dont elle a été victimevictime à l’âge de douze ans. Partant de l’ambivalence foncière d’une œuvre qui ne cesse d’osciller de la gaieté à la gravité, du ludisme à la violence, Magalie Latry montre le poids d’une « véritévérité insupportable » dont ni la famillefamille ni la sociétésociété n’acceptent l’aveu. En Égypte, la domination masculine trouve son correspondant direct dans un régime autoritaire qui écrase la société. C’est à partir d’un tel constat qu’Aziza Awad analyse deux textes écrits par des auteures féministesféminisme : La Rebelle, une nouvelle d’Aïcha AboulAboul Nour (Aïcha) Nour, et Perquisition, un ouvrage autobiographiqueautobiographie de Latifa ZayyatZayyat (Latifa). Le premier texte raconte la tentative désespérée d’une femme pour échapper à l’enfermement, le second décrit la résistancerésistance d’une femme dont le silence obstiné est la seule arme.

Avant que l’enfant ne maîtrise sa langue maternellelangue maternelle, il y a la musiquemusique et la jouissance du gazouillis et du babil. La prise de parole requiert la coupure avec la figure maternelle et, corrélativement, l’acceptation du rôle symboliquesymbole du père. Reprenant à son compte cette grille de lecture lacanienne, Geneviève Dubois, qui s’appuie aussi sur son expérience de phoniatre, analyse le bégaiementbégaiement de l’écrivain italien Erri de LucaDe Luca (Erri). Elle explique comment ce dernier parvient à se délivrer de son handicap par l’apprentissage de l’hébreu et par la pratique de l’écriture. À la mortmort de sa mère, le poète Paul BrancionBrancion (Paul de) se découvre tout aussi incapable de pleurer une femme qui a « si furieusement détruit tout autour d’elle » que de mettre en mots le chagrin qu’il éprouve (Ma Mor est morte). Ainsi que le montre Élodie Bouygues, c’est en inventant une langue poétique faite du tressage de trois langues, une langue aussi complexe que le furent la personnalité de la mère et l’écheveau des liens familiaux, que le poète se fraye un chemin jusqu’à une véritévérité qui lui permet d’effectuer un travail de deuildeuil et de renaître symboliquement. De deuil, il est également question dans la contribution de Sophie Jaussi qui met en regard deux écrivains, Philippe ForestForest (Philippe) et W.G. SebaldSebald (Winfried G.), dont les textes semblent animés par une même volonté de « compléter, rappeler ou combler une parole fragmentairefragmentation, enfouie ou inexistante ». Sebald fait face à l’amnésie du peuple allemand après la Seconde Guerreguerre mondiale : il tente d’exhumer de l’oublioubli les mémoiresmémoire enfouies (Austerlitz et De la destruction comme élément de l’histoire naturelle). Forest, quant à lui, s’efforce de maintenir le dialogue avec sa fille trop tôt disparue (L’enfant éternel). La mort est aussi au cœur du texte autobiographiqueautobiographie de Clara JanésJanés (Clara), Jardín y laberinto que choisit d’analyser Nadia Mékouar-Hertzberg. Corrélée à une mythologiemythologie familiale qui tourne autour des deux figures parentales, la parole intimeintime explore l’in-dit. L’accident de voiture qui coûte la vie au père noue la parole, la suffoque littéralement ; son évocation, dans le labyrinthe du souvenirsouvenir, autorise le passage à l’écriture et permet à l’auteure de naître à elle-même.

La partie suivante, « Le sujet face à l’Histoire », passe de l’histoire personnelle à la grande Histoire, « l’Histoire avec sa grande hache », selon la formule de Perec. À l’origine des traumatismestraumatisme qui pèsent sur le sujet et entravent sa parole, il peut y avoir des catastrophescatastrophe qui rythment le temps des hommes : persécutions, déportationsdéportation, guerres, génocides… Marie Estripeaut-Bourjac rappelle la longue durée des violencesviolence de la colonisation en évoquant, dans son étude de cas, le destin des palenques en Colombie, soit des lieux de refuge, de rébellion et de résistancerésistance d’esclaves noirs fugitifs dont l’origine remonte au début du XVIIe siècle. La parole empêchée prend ici l’aspect d’une négation radicale de la langue des marrons, qui n’accéda à la reconnaissance de langue créole qu’à la fin des années soixante. La valorisation de cet idiome longtemps répriméréprimer, le palenqueropalenquero, déclencha un mouvement ethno-éducatif de reconquête des origines africaines qui fut couronné, en 2005, par la promotion du Palenque de San Basilio au rang de Patrimoine Oraloralité et Immatériel de l’Humanité par l’UNESCO. Suppressionsuppression d’une langue, d’une culture, d’un peuple… De nos jours, le paradigme de toute étude sur les traumatismestraumatisme collectifs et leurs séquelles individuelles et sociétales est la ShoahShoah. Plusieurs contributions en témoignent. Peter Kuon propose une vue d’ensemble de la parole empêchée dans la littérature des campslittérature des camps et de la Shoah, en explorant l’espace entre le silence total des rescapés et la parole parrèsiastiqueparrêsia, au sens foucaldien. Cette parole qui dit vrai, ou plutôt qui réussit à révéler la véritévérité, à la fois singulière et collective, de l’expérience concentrationnairecamps de concentration et à la transmettre aux autres, se présente comme un effort interminable, toujours recommencé. C’est un autre chemin que Christina Seewald-Juhász emprunte pour réfléchir sur les vérités d’AuschwitzAuschwitz : elle confronte les dépositions de deux survivantssurvivant français au premier procès de Francfort avec les témoignages que ceux-ci ont librement écrits, en dehors d’une quelconque procédure juridique, afin de saisir, dans les deux types de discours, juridique et mémoriel, les contraintes qui pèsent sur la parole, ainsi que les différents régimes de vérité qui en résultent. L’impossibilitéimpossibilité à venir à bout de l’expérience des camps est au cœur de la contribution de Tanja Weinberger qui analyse l’œuvre poétique peu connue de Violette MauriceMaurice (Violette), rescapée de Ravensbrück et de Mauthausen. De recueil en recueil, cette auteure revient sur ses hantises, notamment sur la hontehonte d’avoir survécu à ses meilleures amies disparues dans les camps, sans parvenir à s’en libérer. L’étude de Nicole Pelletier sur W.G. SebaldSebald (Winfried G.) abandonne « l’ère du témointémoignage ». Sebald, qui n’a pas vécu la déportationdéportation et les camps, s’interroge dans ses essais critiques sur les possibilités d’une juste représentation de la violenceviolence et de la souffrancesouffrance extrêmes et plaide, comme le faisait en son temps Jean CayrolCayrol (Jean), pour une approche tangentielle ou oblique qu’il met en œuvre dans Les Émigrants et Austerlitz. Au lieu de recréer l’horreurhorreur, il la met à distance, par l’intermédiaire de protagonistes qui sont marqués par elle, au moyen d’effets de contrastes et de motifs récurrents qui suggèrent la Shoah. Cette poétique de l’oblique réapparaît, au début du XXIe siècle, sous la plume d’auteurs qui se saisissent de la matière des camps et de la Shoah, sans avoir davantage de liens de filiation avec les victimesvictime du génocide. Dans Le Non de Klara de Soazig AaronAaron (Soazig) et Le Rapport de Brodeck de Philippe ClaudelClaudel (Philippe), Barbara Wodarz constate une réflexion constante sur les limites du langage qui s’exprime, au niveau diégétique, dans la quête de mots poursuivie par des protagonistes taciturnestaciturnité et, au niveau métadiégétique, dans la mise en scène de la difficulté à dire les événements : chez Aaron, la fragmentationfragmentation, les blancs, les points de suspension ; chez Claudel, l’invention d’un dialecte faisant écho à la langue des bourreaux et la déréalisation du récit par des éléments allégoriquesallégorie et féeriques. Les deux dernières contributions étudient la mise en récit des mutismesmutisme dont souffrent les appelés français de la guerre d’Algérie et les réfugiés de la guerreguerre du Viêt-Nam. Birgit Mertz-Baumgartner, en analysant Des Hommes de Laurent MauvignierMauvignier (Laurent), Entendez-vous dans la montagne de Maïssa BeyBey (Maïssa) et Hôtel Saint-Georges de Rachid BoudjedraBoudjedra (Rachid), s’intéresse notamment aux tours rhétoriques utilisés pour représenter la difficulté des personnages à parler des fantômes de la guerreguerre qui les habitent, mais dont ni leur entourage ni la sociétésociété ne veulent rien savoir. Julia R. Pröll montre, en revanche, comment la perte de la parole, c’est-à-dire l’abandon de la langue maternellelangue maternelle et le passage à l’écriture en français, fait découvrir aux auteures d’origine vietnamienne qu’elle étudie, Anna MoïMoï (Anna), Kim ThúyThúy (Kim) et Sabine HuynhHuynh (Sabine), toutes les trois marquées par la guerre, la fuite et l’exil, une poétique elliptiqueellipse qui revalorise le silence, un silence riche de poésie, de création et de subversion.

Si la parole est impossibleimpossibilité à prendre – pleinement, totalement, le dire peut néanmoins se faire entendre grâce à l’exploitation concertée par l’écrivain des multiples ressources de la rhétoriquerhétorique : tel est l’objet de la quatrième partie de cet ouvrage, « Rhétorique et stratégies de contournement ». La lyrique médiévale, qui est hantée par la peurpeur du silence, fournit un premier terrain d’investigation. Guillaume Oriol montre que, dans la poésie occitane du trobar clus, grâce au jeu subtil de l’entrebescar des mots et des rimes, « la parole empêchée est une parole excédée ». Parce que la passion est de l’ordre de l’ineffableineffable, le discours amoureux est chanté de manière déstabilisante sur le mode du troubletrouble et du non-sensnon-sens : ne pouvant dire ce qu’est l’amour, les troubadours disent ce qu’il n’est pas et le chant,chant loin d’être réduit au silence, résonnerésonance avec une puissance décuplée. Manfred Kern s’attache à l’expression scénique et poétique des topoï du mutismemutisme dans les chansons du Minnesang et la lyriquelyrisme d’oc : puisqu’il est une nécessité absolue pour celui qui aime, le chant va prendre la tournure d’un don naturel et s’inscrire dans une temporalité et un espace où les distances s’abolissent. L’art du poète est alors de lutter contre l’évanouissement en affirmant de façon sonore la force d’un chant appelé à se répéterrépétition, à se moduler dans la durée et à persister, encore et encore, dans une sorte de permanence essentielle. Les chansons courtoisescourtoisie des troubadours et les pastourelles, genre lyrico-narratif, auxquelles s’intéresse Lucilla Spetia, sont, les unes comme les autres, habitées par une réflexion omniprésente sur le langage poétique. Divers motifs tel le chant des oiseaux ou la mention du latin, la langue des lettrés à l’ombre de laquelle se construit la langue vernaculaire nouvellement littéraire, dessinent des lignes de force et opposent diverses facettes de la parole : tantôt pleine, efficace et pleine de sagesse ; tantôt, revêtue des masques les plus divers, jusqu’à y perdre son identitéidentité dans le jeu poétique.

Les cinq articles suivants présentent ensuite, à travers les âges, divers exemples où les défaillances de la parole trouvent également toujours une parade dans l’écriture. Deux cas de mutismemutisme prolongé dans le roman-fleuve de PerceforestPerceforest retiennent l’attention de Christine Ferlampin-Acher : bien que l’un soit subi et l’autre choisi, tous deux signalent un troubletrouble de l’identitéidentité, devenue momentanément instable, s’inscrivent dans une problématique historique typique de la visée d’une chronique et affirment une dimension métapoétique où une parole nouvelle s’épanche justement en prenant sa source dans les silences inventés. Dans les Diaboliques de Barbey d’AurevillyBarbey d’Aurevilly (Jules Amédée) étudiées par Gérard Peylet, la parole se fige quand on bascule de l’avouable à l’inavouableinavouable : le silence absolu devient le rempart des héroïnes et le traumatismetraumatisme des héros ; l’écriture spécifique des nouvelles se nourrit de ces non-ditnon-dits qui accumulent le mystère et de polysémies qui feignent de combler sans cesse les abîmes ouverts des récits pour mieux les creuser. L’imaginationimagination du lecteur, confronté à la violenceviolence qui habite le langage déficientdéficience autant qu’à celle des personnages, est ainsi constamment attisée. Charles PéguyPéguy (Charles), de son côté, illustre une tout autre voie où la parole poétique empreinte de mysticisme résout le paradoxe essentiel d’une parole chrétienne, lourde de l’héritage du passé, désormais impossible à transmettre dans la modernité, étouffée qu’elle est par la parole politique, mais par ailleurs impérissable, parce que guidée par la justicejustice et la véritévérité et ancrée profondément dans l’intériorité collective. Comme le montre l’étude de Christophe Pérez, l’écrivain nous amène à réfléchir sur la différence existant entre une parole qui est de l’ordre de l’avoir et peut être manipulée ou confisquée et une parole qui relève de l’être et qui, comme tel, est éternelle. Dans Palomar, Italo CalvinoCalvino (Italo) fait curieusement le choix dominant de la description pour rendre compte de l’inspection continuée à laquelle se livre son personnage éponyme, soumis à une taciturnitétaciturnité essentielle et à l’isolementisolement : c’est l’objet de l’étude de Susanne Winter. Parce que les paroles, inadéquates à restituer la complexité et l’exhaustivité du monde autant qu’« usées par un emploi excessifexcès et abusif », suscitent la méfiance, Palomar expérimente une nouvelle façon d’appréhender le monde, par l’observation, le « silence-discours », tandis que Calvino joue paradoxalement avec les ressources du langage pour restituer au mieux les méandres et l’insatisfaction de la pensée en action. La romancière Elfriede JelinekJelinek (Elfriede) présente quant à elle un cas tout à fait original de censurecensure de l’écrivaine-auteure par elle-même, qui rompt le pacte de lecture romanesque traditionneltradition : Uta Degner analyse le parti pris adopté d’un autodénigrement ostentatoire et souligne les effets induits par ce qui est non seulement déconstruction et remise en question des interdictionsinterdiction communes de parler dans la sociétésociété, mais aussi impossibilitéimpossibilité pour un auteur d’échapper au bruissement de la scène publique.

Il est d’autres lieux où la parole, le discours, la communication ont été pris dans les rets d’un paradoxe dont on s’est longtemps défié, tant il faisait peser des enjeux dangereux sur la raison narratrice et édifiante : peinturepeinture, sculpturesculpture, photographiephotographie, cinéma, théâtrethéâtre, dessins de presse où s’épanouissent les imagesimage, constituent des espaces incertains où le regard se nourrit autant du vide que des pleins, autant du silence que des bavardages, réfractaire à toute assignation univoque. Tel est l’objet de la dernière partie de cet ouvrage, consacrée à l’« Éloquence de l’imageimage ». Pourtant, en adossant l’image aux figures de l’éloquence, la théorie picturale de l’époque classique avait résolu de contraindre la puissance communicante de l’iconique dans les limites du discours, muselant le débordement de l’impliciteimplicite aux règles de l’Ut pictura poesis, l’assujettissant au paradigme langagier. La hiérarchie des genres était ainsi calquée sur la capacité des images à parler, à discourir parfois bruyamment, renvoyant à la catégorie des sans-grade la peinture « silencieuse » de la Nature morte.

C’est sur cette structure liminaire que Katalin Bartha-Kovács construit son analyse de la peinturepeinture de Georges de La TourLa Tour (Georges de) et plus particulièrement de ses scènes nocturnes. Car dans l’ombre tranquille et retenue de ses œuvres s’installe un mutismemutisme volontaire, figure formelle de la parole empêchée, sans doute garante d’une instauration sensible bien plus touchante qu’un bavardage diurne. À considérer la peinture sous l’angle de l’appareil conceptuel de la rhétoriquerhétorique, on en viendrait à perdre ce qui en constitue justement l’essence : le purement pictural, qui se situe à la limite du dicibledicible et de l’exprimable.

Retenue dont les artistes contemporains ont maintes fois fait preuve, tant s’est ouvert le droit des œuvres à « être », poursuivant sous l’analyse de Michel FoucaultFoucault (Michel) l’émancipation de leur existence : le fait artistique n’est pas un analogon affadi d’une parole insatisfaite, il se tient ailleurs, dans des formes parfois très pauvres, comme le confirme Pierre Baumann dans un rapprochement lumineux entre les cadres-poissons de Toni GrandToni Grand et l’étoffe du silence chez Le ClézioLe Clézio (Jean-Marie). De même, Ghislain Trotin s’attache à retrouver la place du vide dans la photographiephotographie, d’abord aléas technique d’un processus chimique mal maîtrisé, travaillé ensuite comme une tâche aveugle où se libèrent des espaces de disponibilité pour l’expérience esthétique. Mieux voir dans les figures contrariées, dans les représentations absentesabsence.

Le cinéma s’est aussi construit autour de contraintes techniques intéressantes dans le propos qui nous occupe ; d’abord muetmuet, puis bavardbavardage – trop bavard ? Véronique Héland, à partir de deux exemples (Le dernier des hommes, de W.F. MurnauMurnau (Friedrich Wilhelm), 1924, et un film parlant particulièrement volubile de 1959, Mirage de la vie, de Douglas SirkSirk (Douglas)), éclaire là aussi la force de l’empêchement de parole, retrouvant à la suite de Godard le pouvoir critique et herméneutique de l’imageimage dans le secretsecret de ce qui est saisi par la caméra. Stefanie Guserl, autour de deux films plus récents (Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, de Jean-Pierre JeunetJeunet (Jean-Pierre), 2001, et Te doy mis ojos, d’Icíar BollaínBollaín (Icíar), 2003) ne dit pas autre chose fondamentalement. Leurs héroïnes quasi muettes font appel à l’image dans l’image (la peinturepeinture, le tableau) pour ne pas se raconter, ne pas dire ce qui les concerne, ce qu’elles sont, ce qu’elles vivent, laissant à l’iconique mutique la prise en charge biaisée de leurs sentiments. Que dire de la transposition cinématographique d’un roman, pétri de voix intérieures, de sentiments racontés ? l’exemple de L’élégance du hérisson, choisi par Kathrin Ackermann, se prête à cet exercice comparatiste ; que faire de ces monologues, tout entiers rendus à la seule visibilité des personnages ? comment reconstruire la diégèse lorsque l’intimitéintime se mure dans l’imageimage ?

Dernière instance, enfin, de l’empêchement de parole dans les pratiques artistiques contemporaines : celle du réel, celle du contexte de création où il ne s’agit plus seulement de représenter mais de présenter. En prenant place dans l’espace public, quelques artistes – Ernest Pignon-ErnestPignon-Ernest (Ernest), Lucy OrtaOrta (Lucy), Krzysztof WodiczkoWodiczko (Krzysztof), Mathieu PernotPernot (Mathieu) – manifestent leur soutien aux exclus de la sociétésociété et donnent la parole à ceux qui n’en disposent pas. Marie Escorne les appelle les « artistes porte-voixporte-voix » tant ils se font les hérauts des sans-grade, luttant contre des discriminations ailleurs ignorées et abandonnées au silence. Au théâtrethéâtre, Pierre Katuszewski relit les mises en scène de Pippo DelbonoDelbono (Pippo) sous l’éclairage de la présence mutique des acteurs singuliers que celui-ci engage dans sa troupe : acteurs hors-normesnorme, incapables de « jouer » une fiction mais bel et bien présents dans la puissance manifeste de leur temps sur scène, temps de vie et d’existence sans distance. Le metteur en scène, sciemment, fait monter la parole empêchée sur scène, rendant à l’expérience éphémère du spectacle tout son effet performatif. De cet effet performatifperformativité, il est aussi question dans la réflexion d’Élisabeth Magne : revenant sur la tuerie de CharlieHebdoCharlie Hebdo, celle-ci regarde l’arrachement contextuel qu’Internet fait subir au matériau iconique. Images flottantes parties ailleurs sans le terreau de leur culture, recontextualisées telles des étendards de violenceviolence, porteuses de pseudo-discours fabriqués loin de leur désinvolture originelle, les quelques caricaturescaricature incriminées interrogent la manière dont le discours se précipite encore et toujours au chevet de l’iconique qui s’en passerait volontiers.

 

Transséculaire et pluridisciplinaire, choisissant de faire dialoguer les époques autant que les différents modes d’expression, cet ouvrage veut mettre en évidence une réalité paradoxale et protéiforme, de tout temps présente : par-delà les raisons complexes et multiples qui l’empêchent, la parole n’est jamais rejetée définitivement dans les limbes du silence, mais parvient malgré tout à se faire entendre…

 

D.J.-R., S.F.M., P.K. et É.M.

I.Perspectives d’ensemble : les choses et les mots

Ce que la parole empêchée dans la littérature arthurienne peut nous dire…

Danièle James-Raoul (Université Bordeaux Montaigne, EA4593CLARE)

Reprendre le dossier de la parole empêchée quelque vingt-cinq ans après avoir soutenu ma thèse sur ce sujet dans la littérature arthurienne et en avoir étudié, de manière très large, les causes, les conséquences et la manière, n’est pas chose aisée1. Dans le pan de cette littérature, élaborée au Moyen Âge autour de la figure tutélaire du roi Arthur, le motif de la parole empêchée génère un contenu narratif riche en rebondissements ou en réflexions et témoigne également d’affinités avec des structures profondes, situées aux niveaux anthropologique ou mythologiquemythologie. Il rencontre aussi, de manière plus spécifique, dans la sociétésociété et les mentalités, un courant de pensée, éminemment porteur et nouvellement affirmé à la fin du XIIe siècle et au XIIIe siècle, vivace dans la théologiethéologie et la prédication, qui réfléchit sur les rapports existant entre le silence et la parole ou sur leurs différents usages. La parole empêchée s’affirme comme un état fondamentalement médiat et transitoire, qui n’est pas, comme on pourrait le croire hâtivement, absenceabsence de plénitude ou néant, mais qui permet de déboucher sur une situation autre et nouvelle, parce qu’empêcher la parole aide à comprendre, contournercontournement ou affronter une difficulté. C’est un intermédiaire ou un préalable nécessaire qui travaille à la manière de ce que l’on appelle en physique un couple, actionnant tour à tour l’absence de parole et sa présence, générant aussi la mise en place de moyens d’expression spécifiques forgés progressivement par les écrivains. Réfréner la parole oblige en effet à poursuivre le discours, à essayer de dire ce qui n’a pas été encore dit : l’empêchement de parole, sensible dans une rhétoriquerhétorique particulière, que j’ai appelée la rhétorique du silence, dont l’emblème pourrait être le Graal, est responsable d’une prolifération rapide du discours arthurien.

Mais, à l’évidence, ce motif qui rayonne sur la littérature arthurienne trouve à s’épanouir et à s’exprimer également ailleurs, en transcendant le temps, sous des formes similaires ou différentes, littéraires, artistiques ou plus quotidiennes, ancrées au fil des situations de la quotidienneté : cet ouvrage en témoigne. Je voudrais ici, dans cette étude, revenir sur certains points choisis qui me semblent pouvoir justement entrer en résonancerésonance avec ce que nous offrent ces autres points de vue.

1.De la ChuteChute à la Pentecôte en passant par BabelBabel

La BibleBible met en évidence l’histoire d’une parole originelle perdue puis retrouvée, ôtée puis restituée par Dieu à l’homme, restituée au moins à quelques élus. L’histoire explique que l’usage de la parole vraie, bonne, pleine de force, telle qu’elle devrait être employée, est en réalité difficile, perverti : l’homme se heurte à une captivité essentielle de la parole qui n’arrive pas à se déployer, à trouver son épanouissement, soit par excèsexcès, soit par manquemanque, soit par une quelconque déviance. La Bible semble dire que ce serait même là une caractéristique de l’humanité, de la vie sur terre.

La consommation du fruit défendu, en premier lieu, s’impose comme un épisode qui met clairement en scène ces enjeux et qui s’offre comme la matrice contenant en germe bon nombre des schémas arthuriens. Tout commence avec le péché originel : il y a un avant et un après la ChuteChute, c’est bien connu. Or, le péché originel est d’abord un péché de bouche1, à tous les sens du mot. C’est, d’une part, un péché de gourmandise, qui entraîne la consommation d’un fruit défendu appétissant. C’est, d’autre part, un double péché de parole : la persuasion du démon passe par la langue bifide du serpent et c’est assurément une parole fourbe, pleine de duplicitéduplicité ; la parole humaine, mue par l’orgueil, s’oppose à l’interdictioninterdiction divine et incite l’homme à obéir à sa femme. Or, devenus les égaux de Yahvé Élohim, grâce à la science du bien et du mal, l’homme et la femme sont chassés du jardin d’Éden, pour éviter qu’ils ne consomment maintenant de l’arbre de vie et vivent à jamais. Mortels ils resteront désormais, lourds de leur culpabilitéculpabilité originelle. L’aventure de l’humanité peut ainsi commencer… Mais l’épisode de la tour de BabelBabel où les langues furent confondues et les hommes dispersés sur la surface de toute la terre2, très vite, vient renchérir sur l’histoire de la Chute. La parole, de nouveau moyen du délitdélit humain, est frappée de l’anathème divin : en étant scindée en plusieurs autres elles-mêmes, elle ne peut plus permettre aux hommes de communiquer et d’unir ainsi leurs forces, de réaliser leur outrance ; elle se coupe, en outre et surtout, de ses origines divines, ne les gardant plus qu’à l’état de traces, et laissant de façon durable l’humain à la recherche de cette langue-mère adamique perdue. La multiplicité des langues, c’est-à-dire, en fait, l’impossibilitéimpossibilité de la communication, est le signe de l’humaine condition. Mais tout n’est pas perdu, puisque, de nouveau, le jour de la Pentecôte, le don des langues, c’est-à-dire la capacité de s’exprimer parfaitement dans des langues étrangèresétranger qu’ils n’avaient pas apprises (Actes des Apôtres II, 1–41), est accordé aux apôtres pour leur permettre de réunir ceux que, justement, la Tour de confusion avait séparés et rendus étrangers les uns aux autres. La parole empêchée est donc libérée et cette scène de glossolalie ne peut se comprendre que comme l’extrême inverse de la scène de confusion des langues à BabelBabel.

Retrouver la parole originelle perdue qui rayonne de force et de véritévérité, qui apprend à distinguer le bien et le mal, telle est peut-être la destinée de l’homme, la parole empêchée étant là comme le signe d’une culpabilitéculpabilité qui grippe les rouages du microcosme… Du moins, ce schéma prend-il corps dans les narrations arthuriennes qui s’épanouissent avec le nouveau genre du roman et ne demandera-t-il qu’à être repris, peut-être parce qu’il correspond aussi à quelque chose de profondément ancré dans l’humanité.

2.Pourquoi empêcher la parole ?

On est surpris de constater la rémanence jusqu’à aujourd’hui du faisceau des causes observées dans cette littérature médiévale et préconisant ou instaurant des règles d’usage de la parole et du silence, suscitant des interdictionsinterdiction ou des obligations : le fonds mythologiquemythologie, la traditiontradition judéo-chrétienne et la position de l’Église, les codes psychologiquespsychologie et sociaux s’étaient imposés dans ma thèse de doctorat comme raisons essentielles expliquant la récurrence de la parole empêchée.

L’univers arthurien se donne en effet comme un monde malademaladie d’une mauvaise communication : la parole qui circule s’y trouve sans arrêt dévoyéedévoiement, entravée, gênée, mutilée ; les êtres et les choses s’en trouvent déconnectés. La parole empêchée réprime ainsi la communication sous des formes multiples. Pleine de fiel et d’agressivité, elle se veut nuisance pour l’autre, elle dit l’absenceabsence de considération, de respect, de transparence ; elle prend notamment la forme de déviances élémentaires et communes : l’ironieironie acide, la mordante raillerieraillerie, l’injureinjureviolenteviolence, la médisancemédisance méchante ou stupide, le mensongemensonge. Elle peut aussi revêtir la forme d’une absence de mesure : se dissimuler dans le langage elliptiqueellipse ou métaphoriquemétaphore, sombrer dans l’excèsexcès du bavardagebavardage, de la vacuité, de la légèreté, advenir à contretemps, au mauvais moment. Enfin, au pire, la parole empêchée peut être une complète rétention qui dynamite la communication et la rend complètement défaillante : c’est le cas de ceux qui ne parlent pas, soit qu’ils ne le peuvent pas, soit qu’ils ne le veulent pas.

La proximité de la merveille, dans l’éblouissement qui l’auréole, peut immobiliser la langue de celui ou celle qui en fait l’expérience ou, moins définitivement, réguler sa parole, l’amoindrir en volume mais non pas en importance sous la forme du secretsecret. Les énigmes à résoudre, qui, au sein des narrations, aimantent en particulier l’attention de l’auditeur-lecteur, signent une forme d’empêchement de parole spécifique, à lire de surcroît comme des symptômes très particuliers : dans la lignée antique inaugurée fameusement par Œdipe, on sait que les énigmes sont souvent à rattacher à une relation incestueuse1. En tant que communication excessiveexcès et désastreuse qui unit ceux qui ne devraient pas l’être, l’incesteinceste se traduirait par une impossibilitéimpossibilité de communication oraleoralité franche et directe : d’où l’énigmeénigme et le silence comme symptômes de ce qui couve. Même si John Revell Reinhard estime que, dans les mœurs et la littérature celtiques, « de tels liens consanguins ne semblent pas avoir encouru de geis », « les relations maritales étant très libres et l’adultère commun »2, leur traitement littéraire est fort différent. D’une part, l’inceste n’affleure pas ouvertement dans nos textes arthuriens : il est un tant soit peu cachécaché – le contraire est très rare –, source de mystère. D’autre part, les silences des êtres et des textes qui font écran traduisent fréquemment cette relation surdéterminée qu’est l’inceste. Celui d’Arthur – le roi muetmuet ou taciturnetaciturnité à partir des romans de Chrétien de TroyesChrétien de Troyes – avec sa demi-sœur Anna3, ne fait aucun doute ; il est mentionné explicitement comme tel, certes non chez Geoffroy de MonmouthGeoffroy de Monmouth ou chez Wace, mais dans l’Estoire del Saint Graal et dans le roman du Huth-MerlinMerlin ; il en est de même pour Silence, dans le roman éponyme, qui épouse pour finir son aïeul Ébain, comme en juste récompense de sa conduite exemplaire. L’inceste qui plane sur Perceval est en revanche parfaitement impliciteimplicite et il a fait couler beaucoup d’encre, parce que, comme le dit Jacques RoubaudRoubaud (Jacques), « [p]our le récit, dans le récit, ce ne peut être qu’une suggestion, une hypothèse de lecture. Les indices donnés sont toujours indirects »4. Comme dans la tragédie grecque où la fautefaute se reproduit biologiquement et passe ainsi de génération en génération jusqu’à son expiation, Perceval serait l’héritier du malheur de toute une famillefamille, celle des gardiens du Graal, frappée dans sa fécondité et sa souveraineté par le péché commis à l’origine par la mère de Perceval avec son frère (la similarité de la blessure du Roi Pêcheur et du père de Perceval autorise cette supposition).

La traditiontradition judéo-chrétienne se fait également sentir de manière évidente dans la présentation et la mise en scène de la communication qui régit les romans arthuriens, d’abord parce qu’elle impose une logique de pensée, ensuite parce qu’elle rencontre des échos dans l’actualité. Elle légitime le fameux proverbe qui dénonce la faillite de la parole : « La parole est d’argent, mais le silence est d’or ». La parole commune est en effet trop souvent encombrée de travers qui l’empêchent d’être vertueuse, c’est-à-dire à l’imageimage de la parole divine ou inspirée, qui est celle des Élus et en principe celle des ministres de Dieu. De cette langue perverse, qui souvent s’agite mal, ou trop ou à tort et à travers, naissent les maux qui obscurcissent la vie de l’homme : la moquerie, l’ironieironie, la médisancemédisance, la calomnie, l’imprécation, l’injureinjure, le mensongemensonge, la stupidité de la parole vaine ou le bavardagebavardage sont ainsi définis, examinés, étudiés, catalogués comme péchés de la langue par les théologiensthéologie de la fin du XIIe siècle. L’excèsexcès de parole ou bavardage, le multiloquium, est l’objet d’une grande attention : s’il n’est, certes, pas le péché le plus grave, il est le plus répandu et tend ainsi à être à l’origine d’autres péchés qui en découlent ; aussi, dès le début du XIIIe siècle, il est brandi comme l’emblème de la mauvaise langue5. Empêcher sa langue de bouger ou, pour reprendre les expressions consacrées, mettre une garde à sa bouche, mettre un frein à sa langue6, est l’idéal qui se développe, notamment par l’intermédiaire de la Règle de saint Benoît prônant la taciturnitétaciturnité dans les cloîtres ; plutôt ne pas parler du tout que trop parler, afin de ne pas succomber à cette multitude de péchés qui guettent la créature en pareil cas, plutôt limiter la communication que la laisser se développer n’importe comment, sur de mauvaises bases.

La sociétésociété prône elle aussi le silence dans ses codes ou ses règles et elle instaure couramment un climat de défiance envers la parole7. Si la parole est une ouverture de l’être sur autrui, si le discours répandu donne à apprendre et à prendre sur celui qui parle8, inversement, le silence, en tant que rétention de parole, est une défense de l’être. Tout ce qui touche à l’intimitéintime des êtres suscite des réserves ou des réticencesréticence de leur part, bien sûr, mais aussi de celle d’autrui, preuve que tout un chacun a nettement conscience que sa parole peut être une dépossession. Tout ce qui n’est pas déployé et exposé au grand jour s'enveloppe de mystère et provoque la curiosité et la démangeaison du questionnement répriméréprimer. La pudeur et le respect des convenances jettent le voile de la courtoisie. L’idéal aristocratique de la courtoisie, code de bienséance et de bonne entente entre des êtres semblablement bien nés et bien éduqués en des lieux choisis, enseigne en particulier à mesurer sa parole, à se garder de tout excèsexcès. En amour, en particulier, André le ChapelainAndré le Chapelain déclare dans son Traité de l’Amourcourtoiscourtoisie, que « la volubilité, bien souvent, ne favorise pas ce sentiment. Car le beau parleur a trop l’habitude de décocher les flèches de l’amour et fait croire à tort qu’il possède toutes les vertus »9. Il arrive par ailleurs, poursuit-il, que « certains hommes en effet restent à ce point interditsinterdiction en présence des femmes qu’ils en oublientoubli les discours qu’ils avaient soigneusement préparés dans leur esprit »10. Plus généralement, se taire va à l’encontre des usages du monde, parce que justement c’est un refus de ce monde. C’est moins un art de gouverner l’autre qu’une manière de résisterrésistance à son emprise, et « jamais l’homme ne se possède plus que dans le silence »11. Aussi, en s’empêchant de parler de certains sujets, l’être tâche d’effacer, sinon d’annihiler, une partie du monde qui, pour telle raison ou telle autre, le gêne.

Les raisons qui peuvent expliquer l’empêchement radical de parler sont nombreuses, venues d’horizons et d’âges divers. Face à la parole, trop souvent et si vite galvaudée, mal employée, il existe une méfiance fondamentale, épaisse comme une enceinte de protection derrière laquelle se retrancher, qui pousse à se taire. Si le silence est prôné, ce n’est cependant, dans le monde imparfait des humains, que comme un pis-aller dont on ne saurait se satisfaire dans la durée ou bien comme une étape de réflexion indispensable qui doit alors déboucher sur l’épiphanie de la parole. Car, sagement réfléchie, porteuse de vertus et bienfaitrice de l’humanité, celle-ci demeure une nécessité, un but à atteindre : le Verbe s’est fait chair en la personne du Christ pour sauver le monde.

3.Une dialectique prometteuse du silence à la parole

Celui qui passe par l’épreuve du silence est mieux qu’un autre susceptible d’accéder à une bonne parole. Loin d’être le néant, le vide, le silence de la créature s’affirme comme plénitude, fécondité, seuil à franchir vers la connaissance puisque mode fondamental de la pensée. Rien d’étonnant, alors, à ce que, dès la plus haute Antiquité, le silence ait été lié à la religionreligion. L’adage de Salomon qui affirme l’existence d’un temps pour se taire et d’un temps pour parler1 a souvent été interprété à la lettre, dans un sens chronologique : le silence serait l’Avant de la Parole, non pas le néant, mais plutôt une chrysalide où l’être accomplit sa métamorphose et prépare ses discours futurs. Pour l’Église, en Dieu – mais en Dieu seulement, pur et parfait –, il n’y a pas alternance, succession, scission entre le silence et la parole, mais identification, alliance. Ainsi, la métaphoremétaphore de la « garde de la bouche » a toujours désigné deux objectifs : savoir se taire et savoir parler. L’élu est celui qui est soumis à l’empêchement de parole et aussi celui qui sera capable un jour de maîtriser avec bonheur la parole : cette propédeutique est porteuse d’espoirespoir, par-delà les souffrancessouffrance occasionnées, car, dans le silence, le héros démuni doit puiser en lui de nouvelles ressources pour élaborer sa personnalité. Il faut donc apprendre à se taire et la littérature aime à mettre en scène cet apprentissage qui conduit le personnage romanesque à acquérir un statut héroïque, qui tranche sur les autres destinées de la tribu. Le silence revêt ainsi le signe du destin ; quelle que soit sa motivation première, il ne figure jamais en annexe, mais détermine le point nodal de l’intrigue. S’abstenir de parler, retenir sa langue demandent des efforts car cela ne relève ni de l’évidence ni du naturel : c’est pourquoi le silence en tant que parole empêchée tend à l’ascèseascèse, parfois même explicitement préconisé comme châtimentchâtiment dans certains ordres religieux. Dans les romans arthuriens, il est toujours donné comme étant une épreuve dont il faut venir à bout.

En tant qu’il permet à l’homme d’accéder au divin notamment, au sublime de la perfection, le silence est ainsi valorisé comme instrument de vertu : il marque de son signe l’élu qui a vécu sous sa coupe, qui en connaît l’usage. Denys l’Aréopagite rappelle que, dans la hiérarchie céleste, plus l’ange est élevé et moins il dispose de mots, ce qui fait qu’à son sommet l’ange le plus élevé est muetmuet2. Il n’est pas étonnant, dès lors, que toutes les créatures humaines choisies par Dieu soient soumises au régime préalable de la solitude et du silence. Leur faculté de s’exprimer en porte même la trace – elle en est l’exemplarité – puisque les prophètes dans la Bible se signalent souvent par leur difficulté à s’exprimer. Dans la religionreligion juive, Moïse le tout premier sera bègue :

Moïse dit à Iahvé : « De grâce, Mon Seigneur, je ne suis pas beau parleur, ni d’hier, ni d’avant-hier, ni même depuis que tu parles à ton serviteur, car j’ai la bouche lourde et la langue lourde ! » (Exode IV, 10)

IsaïeBible à son tour déclarera avoir « des lèvres impures »3. Et pourtant, Dieu va parler par la bouche de ses Prophètes. Mais cette observation dépasse en fait le cadre du judaïsme. Les Romains, comme les Grecs, pensaient ainsi que le bégaiementbégaiement était le signe d’une communication directe avec les dieux, et les prophétesses de l’Antiquité étaient souvent bègues. Chez les Celtes, pareillement, Fintan, homme et druide primordial, maître de l’éloquence, est à ce titre bègue et, parfois même, carrément déclaré muetmuet4.

Deux exemples semblent plus fameux que les autres, en ce qu’ils sont liés à l’élection divine, réellement. Dans la littérature française, l’histoire inachevée de Perceval – le héros resté muetmuet face au Graal, celui qui n’a pas su poser les questions nécessaires – laisse le champ ouvert pour décider ou non de sa consécration, mais tout porte à croire que celle-ci devait advenir au dénouement. Mais WolframWolfram von Eschenbach